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Observatoire Des Transidentités

Observatoire Des Transidentités

L’Observatoire des transidentités (ODT) est un site indépendant d’information, de productions de savoirs et d’analyses sur les questions trans, inter et les questions de genre. Le site est liée à la revue "Cahiers de la transidentité". L'ODT s’appuie sur un réseau d’acteurs-actrices de terrain, d’associations-partenaires et d’universitaires mis en lien sans hiérarchiser savoirs militants et savoirs académiques.


Arnaud Alessandrin, I.D.A.H.O. : Retour sur la Transphobie

Publié par Arnaud Alessandrin sur 31 Mai 2011, 09:38am

Catégories : #Articles

 


 

 

I.D.A.H.O. : Retour sur la Transphobie

 

Arnaud Alessandrin

Doctorant en sociologie


 

affiche-idaho-2.jpg 

 

 

Introduction


Si je me permets d’intituler cette intervention « IDAHO : retour sur la transphobie » c’est qu’il me semble que le concept de transphobie associé à des évènements comme celui de la journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie, n’est pas un concept « évident », qu’il comporte des ambigüités, tout comme les journées IDAHO d’ailleurs, qu’il s’agit de lever ou tout du moins d’évoquer.

 

1° IDAHO 2009 ou les ratés de la dépsychiatrisation

 

Cette communication trouve ses racines dans l’annonce du ministère de santé, datée du samedi 16 mai 2009[1], selon laquelle « la transsexualité ne sera plus considérée comme une affection psychiatrique en France », annonce dont le décret d’application interviendra quelques mois après, le 10 février 2010[2]. A cette occasion, la ministre de la santé, Madame Roselyne Bachelot-Narquin, par le biais de son ministère, diffuse un communiqué de presse stipulant que :


« A l’occasion de la journée internationale contre l’homophobie, dont l’axe central cette année est la transphobie, Roselyne Bachelot-Narquin a annoncé avoir saisi la Haute Autorité de Santé afin de publier un décret pour sortir la transsexualité de la catégorie des affections psychiatriques de longue durée. Cette classification au titre d’affection psychiatrique de longue durée (ALD 23) est vécue par les transexuels de manière très stigmatisante en ce qu’elle introduit une confusion entre trouble de l’identité de genre et affection psychiatrique. »

Un peu plus loin nous lisons :

 « Cette déclassification n’induit pas une absence de recours à la médecine, de renonciation au diagnostic médical des troubles de l’identité de genre ou d’abandon du parcours de prise en charge. » 

 

Les médias se saisissent immédiatement de l’information et le monde associatif se divise sur cette annonce. Pour les uns il ne s’agit que d’un symbole. Cependant cela comporte un risque majeur : celui de faire croire à une dépsychiatrisation totale, rendant problématique toutes les demandes relatives à une réelle dépsychiatrisation du parcours de changement de sexe et de changement de genre…

Pour les autres, même administrative, cette dépsychiatrisation (qui est donc une déclassification administrative) reste un signal fort. Vécue comme une stigmatisation, l’abandon de l’étiquette psychiatrique est donc applaudi par une partie des associations. Aussi, face à cette annonce, une partie du monde associatif Trans suggèrera le risque que les psychiatres, dépossédés de leurs outils, puissent abandonner les équipes officialisées. Si ce risque ne s’est pas concrétisé, des entretiens permettent cependant d’entrevoir l’incompréhension des psychiatres n’hésitant pas à mettre en cause cette annonce et par elle, leur présence au sein d’équipes ou aux côtés de personnes suivies. Résumons : si la transsexualité n’est plus une affaire psychiatrique, moi, psychiatre, que fais-je encore ici ?

 

Un peu à l’image du PACS, un groupe de travail s’est constitué à l’Assemblée Nationale dans le but de proposer une loi sur la question Trans (« pour l’instant uniquement constitué de membres de l’opposition » selon sa directrice). Quelques temps après les annonces du gouvernement, ce groupe de travail organise un Colloque sur l'Identité de Genre, (le 21 octobre 2009) à l’Assemblée Nationale.

« Le Ministère de la Santé vient d'annoncer que le transsexualisme ne figurera plus sur la liste des affections psychiatriques de longue durée. Il est temps de passer du symbole aux actes. Il est devenu urgent de réformer les conditions de l'enregistrement des changements de sexe et l'organisation des soins. Si d'autres pays, à l'instar de l'Espagne, se sont engagés dans l'adoption d'une législation avancée, le législateur français est en effet resté muet sur cette question. Dans ce contexte, les discriminations et les violences qui atteignent les personnes trans subsistent. »[3]

 

Il faudra attendre je le disais le 10 février 2010 pour que le décret soit rendu public et pour que l’annonce de « dépsychiatrisation » se concrétise. Rappelons le, il s’agit ici d’une déclassification administrative faisant passer les remboursements relatifs au diagnostic transsexuel d’une ALD (Affection Longue Durée) classifiée « Affections psychiatriques de longue durée » à une ALD classifiée « hors liste ».

 

Mais que vient faire IDAHO dans cette affaire ? J’y viens.


L’annonce de dépsychiatrisation a été faite le 16 Mai, soit la veille de la journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie. Les responsables d’IDAHO France se réjouissent alors de cette nouvelle et de l’écoute que le ministère semble leur avoir accordé. Pourtant, j’étais de ceux qui ne partageaient pas cet enthousiasme. D’une part car je me disais « attendons, ce n’est qu’une annonce » et d’autre part car il me semblait bien que le mot de dépsychiatrisation était utilisé abusivement. Ce dont j’avais surtout peur c’était que se propage l’idée que « ca y est, les Trans sont dépsychiatrisés » alors qu’il n’en était rien.


On entrevoit bien le cœur du problème : comment l’organisation nationale d’une journée internationale contre les phobies LGBT peut-elle, à grand renfort de supports médiatiques, effectuer des annonces grandiloquentes et passer outre les revendications du terrain ? Il me semble que deux types de réponses peuvent alors être apportées : la première c’est qu’en séquençant les phobies on a tendance à les hiérarchiser (« G.L.B.T »), la seconde c’est qu’en instaurant des régimes des mobilisations basés sur la lutte contre les « phobies », la moindre reconnaissance (juridique, médiatique ou médicale) édifie un individu « phobisé » qu’il s’agit de protéger à tous prix.

 


IDAHO ou la hiérarchie des phobies

 

Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il faut être lesbienne pour pouvoir parler des lesbiennes, ni hétérosexuel pour pourvoir parler de l’hétérosexualité.  Cependant, il est à peine étonnant de voir les représentants de « la communauté LGBT » s’emparer de cette annonce sans réellement s’y attarder si l’on considère cette même « communauté LGBT » comme un espace prioritairement « gay » pour qui l’altérité de genre reste une survivance de Stonewall dans le meilleur des cas, ou bien un rempare contre la reconnaissance par l’Etat dans le pire des cas. Entendez ici reconnaissance dans le champ lexical de l’assimiliation. A minoriser les minorités Trans on dé-complexifie considérablement l’étendue de la problématique. (La communauté homosexuelle sait-elle que le salut du « mariage gay », soit 50% de leurs revendications, les 50 autres % étant l’adoption, passera très probablement par les actions militantes Trans ?)

 

L’histoire du mouvement militant LGBT est aussi l’histoire d’un passage de l’invisibilité à une professionnalisation. Et il semble évident que cette histoire soit passée par un certain nombre de ruptures (notamment celle avec la médecine et la psychiatrie pathologisante et mutilante) pour s’orienter progressivement vers des revendications juridiques à la fois locales et mondiale (de la jurisprudence locale aux journées IDAHO en passant par la Cours Européenne des Droits de l’Homme). Dans cette militance (qui se résume souvent à une militance pour les droits des gays) la demande pour l’égalité des droits s’associe a une demande de reconnaissance des discriminations faites à l’encontre des personnes homosexuelles, bisexuelles ou Trans. Sur la notion de transphobie, notons que celle-ci n’existe pas dans le droit français et que le terme européen de « discriminations de genre » n’a pas été retenu par le gouvernement actuel comme motif de discrimination. Nous restons donc sur une reconnaissance de la « transphobie » qui ne s’applique qu’en cas de discrimination liée au sexe réassigné[4] et aucunement dans le cas de disjonction « sexe civile » / « genre ». En reconnaissant ainsi les discriminations faites aux personnes transsexuelles on insiste sur la nécessité du tiers médical dans l’application du droit. On effectue ainsi une différence entre les personnes diagnostiquées transsexuelles et les autres.

Foucault nommerait ceci des « pratiques divisantes », pratiques qui partagent le monde entre le normal et le pathologique, l’adapté et l’inadapté. Cette régulation divisante instaure inévitablement, non plus une différenciation, mais une hiérarchisation entre ce qui serait un bon et un mauvais corps. Plus largement, ces pratiques divisantes contribuent à créer des individus nécessitant l’intervention d’un tiers étatique (sécuritaire, médical juridique ou technique) dont on doit questionner le rôle, la présence. De ce point de vue, la récente affaire de « l’affiche » de la marche des fiertés parisiennes nous a montré combien le concept d’ « homo-nationationalisme » nous est utile pour saisir l’imbrication parfois malsaine des certaines revendications mainstream (le mariage, l’adoption, l’homophobie) avec les idéaux du modèle républicain et du concept même de « nation ».

 

 

IDAHO et la place des phobisés

 

Au-delà de l’invisibilité de la question Trans (dans IDAHO comme dans d’autres manifestations d’ailleurs) ; au-delà du lexique LGBT qui, en séquençant la discrimination la hiérarchise, il me semble qu’il faudrait insister sur cette nouvelle étape de l’histoire du militantisme Trans qu’est l’étape juridique. Une inversion qui se déroule dans l’arène juridique vient nous suggérer, comme dans le passage de l’homosexualité à l’homophobie, que le coupable est celui qui discrimine. Et nous ne pouvons que nous réjouir des possibilités que cela offre aux individus qui subissent la perte d’emploi ou le harcèlement du fait d’une orientation sexuelle ou sexuée.

 

Cependant la question des phobies ne saurait se résumer d’un coup de loi. Surtout pour la question Trans qui se verrait alors reconnaitre de la part de l’Etat français une discrimination qu’il exerce lui-même si nous l’observons selon le prisme du droit européen (pire : puisqu’en exigeant des Trans qu’il/elles soient stériles pour un changement d’état civil il s’oppose à la convention européenne des droits de l’Homme). En se déplaçant dans l’arène juridique on observe à la fois les ambivalences d’un droit qui se contredit mais aussi la multiplicité des demandes militantes et associatives Trans qui débordent de la question des « phobies ». Pour le dire autrement c’est peut-être du côté des allants de soi culturels hétérocentrés (et au sein de la communauté LGBT gaycentrés) qu’il faudrait porter plus largement notre attention pour, non seulement remettre de l’empowerment là où la reconnaissance des « phobisés » insiste surtout sur les vulnérabilités, mais aussi pour rediscuter d’un « agenda » militant. Il faut noter de surcroît que l’universalisation des revendications, tel que cela est produit par IDAHO mais aussi comme on peut l’entendre des militants des droits de l’Homme, renvoie à d’autres types de question qu’il faut poser : les concepts d’homophobie ou de transsexualité sont-ils exportables à l’identique partout dans le monde ? Font-ils sens de la même manière sur toute la surface du globe ?

 

 


CONCLUSION

 

Il est peut-être inaccoutumé d’organiser une journée intitulée IDAHO pour en apparence la critiquer. J’aimerais relativisation cette impression en disant que ce qui m’intéresse ici c’est à la fois d’utiliser l’interface de visibilité que peut être cette journée tout en proposant un « regard critique » sur le manque de lisibilité cette fois qu’elle peut occasionner.

Gardons en tête qu’il y aurait un danger à ce qu’IDAHO impose un agenda politique et militant victimisant, qu’IDAHO doit être cette journée ou les phobies sont dénoncées et non pas hiérarchisées, dans laquelle ces mêmes phobies dénoncées n’invisibilisent pas d’autres revendications (internes comme externes à la communauté), enfin que cette journée ne doit pas se faire sans (et encore moins contre) les principaux concernés. Si nous portons notre attention sur « l’existans » par exemple (la marche des fiertés Trans), on remarque que la position victimisante du « phobisé » est contrebalancée par des revendications non disqualifiantes des identités concernant notamment la libre disposition de son corps, la réalisation de soi, la liberté d’un agencement sexe/genre alternatif… Et par ce biais c’est la consubstantialité des luttes qui est mise en avant (la question du VIH intègre ainsi la question Trans) de sorte que le tiers étatique tant incriminé, ne devienne pas dans une étrange collusion à la fois celui qui empêche et celui qui protège. [5]

 

 
BIBLIOGRAPHIE

 

Alessandrin A. (2010), « Les corps Trans : de l’invisibilité à l’autoreprésentation ? »,  Le désir de reconnaissance : entre vulnérabilité et performativité (codir. Bellebeau B.), LNS.


Bourcier M-H. (2007), « L’homosexus normaticus entre mariage unidimensionnel et droits sexuels », Mouvement ; n°49, pp 8-15, la Découverte.

Cervulle Maxime, Nick Rees-Roberts (2010), Homo exoticus : classe race et critique queer. Armand Colin.

Fassin E. (2005), L’inversion de la question homosexuelle, Amsterdam.

Foucault M. (2001), Dits et écrits II, Gallimard.

Hammarberg T. (2008), Droit de l’Homme et identité de genre, Document de travail, Commission Européenne des Droits de l’Homme, Conseil de l’Europe.

Tin, L-G. (2003), Dictionnaire de l’homophobie (dir.), PUF.

Welzer-Lang D. (2005), « Le gueuloir bi ou comment la biphobie vient aux gais », Psicologica Politica ; vol. 4, n°8, pp 307-324.


Delphy C. (2001),
L'Ennemi principal. Syllepse. 



[1] Suite à la déclaration du Ministère de la santé à travers sa ministre de Roselyne Bachelot, la presse écrite comme télévisuelle va reprendre la notion de « dépsychiatrisation » de la transsexualité. (http://www.sante-sports.gouv.fr/signal-fort-a-l-egard-des-transexuels.html).


[2] JORF n ° 0034 du 10 février 2010 page 2398 texte n ° 32 DECRET Décret n ° 2010-125 du 8 février 2010 portant modification de l'annexe figurant à l'article D. 322-1 du code de la sécurité sociale relative aux critères médicaux utilisés pour la définition de l'affection de longue durée "affections psychiatriques de longue durée".


[3] Les actes de cette journée sont disponibles sur : http://www.michele-delaunay.net/assemblee/public/actes_colloque_identite_de_genre_21_octobre_2009.pdf


[5] J’ai retrouvé toutes ces pistes de réflexions dans le livre de Maxime Cervulle « Homo exoticus » (2010)

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