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Observatoire Des Transidentités

Observatoire Des Transidentités

L’Observatoire des transidentités (ODT) est un site indépendant d’information, de productions de savoirs et d’analyses sur les questions trans, inter et les questions de genre. Le site est liée à la revue "Cahiers de la transidentité". L'ODT s’appuie sur un réseau d’acteurs-actrices de terrain, d’associations-partenaires et d’universitaires mis en lien sans hiérarchiser savoirs militants et savoirs académiques.


Arnaud Alessandrin, Pour une géographie des espaces trans

Arnaud Alessandrin

Doctorant en sociologie

 

 

 

 


POUR UNE GEOGRAPHIE DES ESPACES TRANS

  

 

Partant du constat que pour compter il faut être en mesure de « se compter », la question Trans peut-elle faire l’économie d’une géographie de ses lieux, de ses déplacements, des contraintes et des facilités qui les guident ? La mesure, si elle est envisagée parfois comme un outil d’analyse du danger quantifié, peut aussi s’envisager comme un décompte des forces. Pour cette brève introduction, je me propose de faire une cartographie des outils qu’offrirait une géographie des transidentités à des fins de visibilités et donc, de prise en compte politiques et juridiques.

 

La tradition géographique est celle des cartes. Celles sur la question (les questions) LGBT sont nombreuses mais restent, pour la plupart, des cartes sur les populations LG (droits, lutte anti-discriminations…). Il existe véritablement un danger à lire l’homosexualité à l’aune de ces cartes. D’une part, elles ne donnent des éléments que sous l’angle des définitions choisies par l’Occident. Ce faisant, elles esquissent un « choc des civilisations » à entendre comme une « choc des sexualités » pour reprendre l’expression de Jasbir Puar.  D’autre part, elles portent un regard (ou « font porter un regard ») lointain sur des pratiques et des expériences qu’une coloration sur fond de carte vierge ne peut restituer. Elles sont donc lacunaires à trop généraliser. Un second type de carte a vu le jour, se focalisant sur des espaces géographiques moins larges, et prenant en compte des éléments plus « comparables » (bien que rien, en soi, ne soit réellement comparable mais ces cartes fournissent, justement, des éléments de comparaison). La carte « Rainbow Europ » (ci-dessous) réalisé par l’ILGA (International Lesbian and Gay Association), prend en compte les législations nationales et européennes et inclut les personnes Trans et Intersex’ dans son analyse. Ce zoom européen offre dejà un certain nombre de nuances, plus détaillées que dans une carte mondiale. Les notations et le système de coloration relativise ainsi bien des préjugés (notamment lorsqu’on regarde le cas français).

 

ILGA.jpg

 http://www.ilga-europe.org

 

Cependant, on ne saurait se satisfaire d’une traduction sur carte qui soit simplement juridique. Les transidentités ne sont pas que des éléments de droits, même si celui-ci intervient parfois dans les parcours. Dans les différentes carrières Trans, il serait donc pertinent de proposer une géographie des éléments de conduite de ces carrières. Les opérations ou les associations par exemple :


Nb-d-ope-en-Fr-2010.jpg

 

(Selon les chiffres du rapport IGAS 2012 concernant la prise en charge du transsexualisme en France)


Assos-Trans.-jpg.jpg

 

(Carte non exhaustive. Seules quelques associations « T » sont ici restituées)


La superposition des lieux où se situent les protocoles hospitaliers et les associations pourraient ainsi permettre d’élaborer une géographie des mouvements Trans. Encore faudrait-il rendre les cartes dynamiques. Quelles associations sont en liens ? Quels déplacements existe-t-il entre les protocoles régionaux ? Peut-être faudrait-il zoomer encore plus pour saisir plus précisément ces déplacements. En posant la question des stratégies d’évitements, de contournements et d’investissements des espaces à deux associations bordelaises, quelques exemples de « transphobie » sont apparus. Je mets volontairement « transphobie » entre guillemets car on ne sait parfois pas distinguer ce qui relève de l’homophobie et de la transphobie. De plus, s’agit-il de « transphobie » ou, plus généralement, de sexisme ? Laurène, jeune Trans d’environ 25ans, rejoignait des copines à elle dans le centre ville de Bordeaux lorsqu’un groupe de jeunes garçons l’interpelle et lui proposent de les suivre « pour s’amuser ». Suite à son refus, les jeunes garçons s’empressent de lui rappeler que « vu comment t’es habillée faut pas chercher non plus », ajoutant qu’à leurs yeux, ce type de vêtements relevaient des « trav’ ». Peut-être, faudrait-il proposer une géographie des « transphobies » (à entendre au sens large c'est-à-dire concernant non seulement les personnes transgenres mais aussi travesties), avec tous les problèmes méthodologiques qui en découlent (comment établir cette géographie qui se veut « déclarative » ? Ne mesurerait-on pas plus les moments que les espaces ? N’est-ce pas le « passing » plus que la transition en elle-même que ce type d’exercice rend visible ? ).

Sur la carte suivante, j’ai restitué les espaces où ont eu lieu les diverses attaques, physiques ou verbales, des personnes qui ont acceptées de témoigner.

 

BX.jpg

 

(Centre ville de Bordeaux)

 

Etrangement, tous ces lieux sont centre-urbain, ce qui vient relativiser la théorie de l’anonymat urbain qui ne semble pas s’appliquer de la même manière pour les personnes Trans ainsi que celle de la sérénité des centres contre les périphéries (ce que l’on peut lire par exemple dans des témoignages comme « homo ghetto »). Les déplacements complexifient considérablement la géographie des hostilités envers les minorités et les éléments interventionnels peuvent aussi jouer. Tycia à 32 et vit au centre ville de Bordeaux. Opérée depuis 4 ans dans cette même ville, elle avoue être souvent « prise pour une pute » : « c’est peut-être comment je m’habille mais sincèrement, si je n’étais pas métis, tu crois qu’on dirait de moi que je suis brésilienne ? ». Il s’agit donc d’être au plus prés des expériences. La géographie des minorités ne peut réellement s’entendre qu’à la condition qu’elle soit « sociale ». Dès lors, pourquoi ne pas proposer dans le même temps une géographie des transidentités qui soit aussi une géographie des corps « mixtes » ?

 


Bibliographie indicative


BLIDON Marianne, « La casuistique du baiser », EchoGéo, Numéro 5, 2008.

BLIDON Marianne, « Jalons pour une géographie des homosexualités », L'espace géographique, n°37 2008.

JAURAND Emmanuel et LEROY Stéphane, « Le littoral : un paradis gay ? », in Actes du colloque international pluridisciplinaire “Le littoral : subir, dire, agir”.

LEROY Stéphane et JAURAND Emmanuel, « Espaces de pacs : géographie d’une innovation sociale », Annales de géographie, n°667, 2009.

RAIBAUD Yves, « Géographie de l’homophobie », Café Géo, Décembre 2011.

RAIBAUD Yves, Géographie socioculturelle, Harmattan, 2011.

 


 


NOTE ADDITIONNELLE :

Géographie des espaces Trans et Queer

 

 

Ce texte est, à l’origine, une modération réalisée à l’occasion du colloque « Géographie des homophobies » (Bordeaux, 2012). Il devrait introduire et ouvrir les interventions de Karine Espineira, Maud Yeuse Thomas et Charlotte Prieur. Dans ces trois textes, il me semble que quelques éléments font sens. Premièrement la dimension intersectionnelle. Charlotte Prieur insiste en effet sur la dimension « racialisée » des homosexualités qui déploie de nouveaux champs de force à l’intérieur même d’une communauté. C’est ce que propose aussi Maud Yeuse Thomas lorsqu’elle restitue son expérience et sa lecture des UEEH (Université Euroméditerranéenne d’Etude des Homosexualités) en lien avec la question intersex’ par exemple. Ce qui m’amène à penser qu’une géographie des homosexualités comme des transidentités c’est aussi une géographie, certes des homophobies et de la cis-identité, mais aussi des éléments intra-communautaires ; ou infra-communautaire. Charlotte prieur pose ainsi la question de « l’homophobie » chez les homosexuels, Maud Yeuse Thomas celle de la place des Trans dans un « milieu » LGBT, Karine Espineira de la réception des imaginaires Trans dans leur diversité… Enfin, ces trois textes posent la question de l’homonationalisme (et du « transnationalisme), à savoir l’allégeance d’une partie de la population queer (au sens de bizarre ou minoritaire) à des idéaux et un agenda hétéro-assimilateur. Lorsque Charlotte Prieur pose la question du racisme chez les homosexuels, elle revoie directement aux questions soulevées par certaines revendications « nationales » qui esquissent une frontière entre un « nous » républicain assimilé et un « eux » étranges donc étrangers. Lorsque Maud Yeuse Thomas évoque les UEEH, elle pose avec urgence les questions des liens (et des tensions) qui existent lorsqu’une communauté d’expérience en vient à comparer des vies géographiquement éparses. Enfin, lorsque Karine Espineira restitue l’arrivée de Christine Jorgensen aux Etats Unis après son opération, elle montre combien les éléments d’innovations extérieurs à la nation deviennent des éléments de suspicions (ou de moqueries dans le cas Jorgensen). Il serait alors intéressant de se poser la question s’il existe, ou non, une forme (des formes) de trans-nationalisme, non pas au sens des échanges transfrontaliers mais de connivence entre des expériences Trans et des exigences nationales…


 



Mise en ligne, 30 mai 2012

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