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Observatoire Des Transidentités

Observatoire Des Transidentités

L’Observatoire des transidentités (ODT) est un site indépendant d’information, de productions de savoirs et d’analyses sur les questions trans, inter et les questions de genre. Le site est liée à la revue "Cahiers de la transidentité". L'ODT s’appuie sur un réseau d’acteurs-actrices de terrain, d’associations-partenaires et d’universitaires mis en lien sans hiérarchiser savoirs militants et savoirs académiques.


Arnaud Alessandrin, IDAHO2012 : géographie des homophobies

Publié par Arnaud Alessandrin sur 31 Mai 2012, 12:00pm

Catégories : #Articles

Arnaud Alessandrin

Doctorant en sociologie

 

 

 



TRANS AND THE CITY

IDAHO2012 : géographie des homophobies

 

 

Résumé : Faire la géographie de la transparentalité cela revient à proposer plus largement une cartographie des déplacements, des évitements et des espaces, mais aussi des contraintes et des stratégies de contournements que les acteurs mettent en place face aux obstacles de la « transphobie ». Plus que de la « transphobie », cette communication se propose de penser, à l’aune de l’exemple transparental (Laurence Hérault parle de parenté trans), la place des « Trans » dans la ville, lieu investi de neutralité, mais neutralité supposée « cisgenre ». En creux donc, il s’agira non seulement de faire une lecture transidentitaire des usages de la ville et des écueils qui la parsèment mais plus généralement d’esquisser une géographie de la cisidentité, dont nous verrons qu’elle raconte aussi une géographie des « hétérocentrismes ».

 


 

Introduction : Le « programme » « cisgenre » 

1° Epreuves Trans

1.1 Trans.parents 

1.2 Vers une géographie des transidentités

 

2° Privilèges Cis

2.1 Cis-city

2.2 Vers une géographie des cisidentités

 

Conclusion : « In a queer time and place »

 

Introduction : Le « programme » des genres

 

Le « transsexualisme » est une construction médicale récente aujourd’hui mise en crise. Dans une association entre médecins juristes et chirurgiens, le « transsexualisme » devient un programme(1) thérapeutique qui transforme des hommes et des femmes dans le sexe opposé. Or le « transsexualisme » est une parenthèse dans l’histoire des identités de genre alternatives qui, si elles ont toujours existé, n’ont pas toujours été psychiatrisées. Avec les progrès de la chirurgie et le développement de l’endocrinologie, les Trans ont demandé de la médecine, mais c’est une réponse psychiatrique qui leur a été formulée. Le « transsexualisme » fut co-construit : par les médecins qui voyaient en lui une solution technique à un problème psychiatrique, et par les personnes concernées qui, en étant étiquetées « transsexuelles », pouvaient bénéficier d’une prise en charge. Cependant, au moment même où s’établissent en France des protocoles de changement de sexe, l’architecture du « transsexualisme » commence à s’effriter. Par l’action conjuguée d’instabilités internes aux nomenclatures psychiatriques, d’associations Trans puissantes qui vivent le « transsexualisme » comme une stigmatisation et d’une arène juridique opposant au « transsexualisme » totalisant, un « droit des personnes » libéral : le « transsexualisme » se modifie. Il n’est plus transposable à l’ensemble des expressions de genre vécues et les subjectivités Trans se désolidarisent de lui. Ce faisant, le transsexualisme explose en devenirs Trans, tout aussi variés que les devenirs non-Trans, que les devenirs dits « cisgenres », qui se voient eux aussi questionnés par la multiplication des corps et des identités dépathologisées.  C’est à François Dubet que l’on doit l’emploi du terme de « programme » dans son ouvrage « Le déclin de l’institution »(2). Selon lui, l’idée du « programme » désigne « une construction théorique abstraite » qui permet l’étude des «transformations de la vie sociale ». 

 

Dans son travail sur les institutions, et notamment sur l’école, François Dubet nous encourage à observer les mutations plus que les crises et, en ce sens, à observer aussi les traces laissées par ce « programme » dans le paysage étudié. Tentons ici d’observer les traces du programme « cisgenre » sur les vies Trans.

 

 

1° Epreuves Trans

 

 

fig1.jpg 

[3]

 

À la manière d’Howard Becker dans « Outsiders »(4) nous pouvons alors définir la notion de transidentité non plus comme une essence ou comme une transition binarisée (le changement d’un sexe à l’autre, d’un genre à l’autre, dans lequel le psychiatre seul est le passeur), mais comme une « carrière », une « expérience de vie » selon les termes de Maud Yeuse Thomas(5), c'est-à-dire comme l’accumulation rétrospective de choix saisis, au moment de l’action, entre des contraintes et des innovations. Ces carrières, qui ne sont donc linéaires que rétrospectivement, situent l’individu en tant qu’acteur et donnent à voir des individus qui, face à des épreuves individuelles, trouvent des ressources collectives qui pourvoient à la poursuite, ou non, d’une carrière. C’est notamment le cas lorsqu’on observe les stratégies mises en place pour sortir des appellations stigmatisantes ou pathologisantes.

 

Ces carrières de genre transidentitaires n’ont donc pas pour seules ressources les protocoles publics hospitaliers : les espaces militants, professionnels ou familiaux tiennent une place prépondérante dans les processus d’individuation de la transidentité. Parallèlement, ces parcours sont en prise aux écueils de résistances normatives qui s’exercent aussi bien dans les sphères professionnelles que familiales. C'est-à-dire que face aux épreuves médicales et sociales, les individus mettent en place des stratégies dans le but de résoudre les tensions inhérentes à leur contact. Comme le souligne Danilo Martuccelli(6), les épreuves sont « inséparables d’un récit particulier – celui de la mise à l’épreuve justement » […] « toute épreuve apparaît comme un examen, un test (souvent non formalisé) ». Ainsi, « le propre de chaque épreuve est de défier notre résistance et nos capacités à nous en acquitter ».Dans cette dialectique, la scène psychiatrique perd de sa centralité et laisse entrevoir les possibilités liées aux innovations corporelles et grammaticales du changement. Avec ce glissement s’opère aussi une modification dans les manières de se prononcer comme Trans. Aujourd’hui encore la modélisation transsexuelle assure un lexique inépuisable lié à la souffrance. Un des critères principaux pour être diagnostiqué comme transsexuel est d’ailleurs la persistance du désir de changer de sexe et la souffrance qui y est corrélée.

Mais une rupture s’est produite avec l’injection de récits d’altérités du genre, d’alternatives à la binarité et à l’évidence du sexe, et avec l’arrivée du mouvement queer, plaçant le discours d’un point de vue militant et politique.(7 )Sociologiquement, ce changement sémiotique nous pousse à interpréter là aussi les parcours Trans différemment, en remplaçant par exemple le vocabulaire de la souffrance par celui de « l’épreuve »(8) permettant l’expression d’une panoplie d’expériences plus large dans un contexte où le sens que l’on donne habituellement aux parcours Trans ne fait justement pas toujours sens pour les acteurs eux-mêmes.(9) Il est alors temps de se pencher sur la variété des récits de parcours lorsque, pour le dire comme Ulrich Beck(10), dans des contextes d’incertitudes (notamment institutionnelles) c’est à l’individu de reconstituer par le biais biographique les détachements et les réinvestissements qui s’opèrent ou, pour les questions de genre, de dés-identifications et d’identifications qui ont lieu. Face à l’observation d’une multiplication des parcours, peut-on encore se référer à une unique « grammaire de l’individu »(11)?


L’individu travaille continuellement à sa construction identitaire, son unité (ou plutôt ses multiples principes d’unités), ses stratégies d’identifications, que ce soit au niveau corporel ou narratif, dans les récits qu’il fait de lui et dans les différents contextes sociaux qui le fabriquent, le contraignent, qu’il évite ou qu’il subit.(12) Cette unité narrative, parfois variable, souvent complexe, n’est pas une illusion. Nous aurions tort de ne pas prendre en considération ce que les acteurs Trans ont à nous dire. Nous aurions tout aussi tort de ne pas prendre en considération l’ensemble des éléments qui composent leurs trajectoires, aussi marginaux soient-ils.


Aussi, puisque c’est ce qui nous intéresse ici, comment l’épreuve de la transparentalité permet-elle de lire, en creux, l’expérience de la transidentité et le privilège de la cisidentité ?

 

 

1.1 Trans.parents 

 

La parentalité et la conjugalité sont deux des thématiques sur lesquelles le droit ne cesse d’être contourné à travers les pratiques des personnes Trans et des activistes. Rien dans le droit n’empêche concrètement une Trans-conjugalité. À la condition tout de même, et ce n’est pas négligeable, que les demandes de reconnaissances liées à cette conjugalité ne formulent pas d’homo-conjugalité(13). Auquel cas, la conjugalité, Trans comme homosexuelle, ne pourra être reconnue en France. Tout se situe en réalité en amont du sexe, sur l’état civil, et si deux personnes de même identité de genre décident de se marier, cela ne posera problème qu’en cas de symétrie de sexe à l’état civil, symétrie mettant à mal l’idée de complémentarité des sexes. Mais l’histoire des Trans-conjoints ne se limite pas aux contraintes en droit. Ces derniers ont tour à tour été invisibilisés et exotisés avant de trouver leur place dans de récents livres ou reportages. C’est cela que Pat Califia met en avant dans « Le mouvement Transgenre »(14) qu’il nomme les Transconjoints les « Hors la loi du genre »(15). Ceci est à mettre directement en lien avec la notion de « sexualité » chez les personnes Trans, car analyser la Trans-conjugalité a pour corolaire d’envisager la Trans-sexualité à l’exact opposé du dégoût du sexe théorisé par des psychiatres qui articulent les Trans à une sexualité « sans sexe »(16) ou au « horsexe » de Catherine Millot.


Lorsque Pat Califia propose son « Mouvement transgenre », il insiste entre autres sur les partenaires des transgenres. Pour lui, ce qui est déterminant dans l’histoire des partenaires des Trans est le passage d’un régime de reproduction des rôles de genre à une temporalité plus propice au lobbying et à la redéfinition des normes de conjugalité, tout en soulignant les débuts timides d’une mise en réseau des partenaires des Trans dans une lutte plus générale sur les droits et la reconnaissance des transidentités. Or aujourd’hui, les personnes Trans vivent en couple et promeuvent de nouvelles formes de conjugalité. L’association Mutatis Mutandis(17) proposa ainsi un forum destiné aux proches, à la famille comme aux conjoints. L’association Chrysalide fit de même avec un fascicule intitulé « la transidentité et les proches »(18). En soulevant la question des conjoints, l’association souligne la difficulté de repenser les liens existants entre l’orientation sexuelle et l’attirance pour une personne ou pour un sexe.


Les « transparents » (le mot dit aussi l’invisibilité) sont aujourd’hui une réalité peu évoquée. Cette appellation des « transparents » recouvre des réalités bien différentes. Elle renvoie tout d’abord aux personnes qui ont eu des enfants avant leur transition et qui, de fait, sont des transparents. Dans l’enquête INSERM d’Alain Giami, 35% des répondants ont eu des enfants(19). Mais elle désigne aussi les personnes qui désirent avoir des enfants. Dans ce cas deux solutions sont envisageables : l’adoption par une personne célibataire ou par un couple hétérosexuel et les techniques de PMA. Pour les transparents, la place du « père » en tant que femme ou de la « mère » en tant qu’homme devient une question centrale. Dans son mémoire de Master 2 sur la transparentalité, Myriam Grenier écrit : « Le « père » fonctionne au-delà de son identité féminine, mais il est sans cesse raccroché à la féminité. Toute l’ambiguïté de la situation est là. Même si les sentiments de paternité et de maternité sont confus et confondus, la paternité prend le pas sur la transsexualité. »(20)

Plus largement, la question de la parentalité rejoint la question des nouvelles formes de famille et de parentalité dans des espaces où les fonctions et les rôles familiaux sont redistribués(21). Et le point d’acmé de la controverse autour des nouvelles parentalités semble se porter sur la figure de l’homme enceint. Être un homme et donner la vie : voilà qui a de quoi perturber plus d’une théorie.


 

Dans son article « Le mari enceint : construction familiale et disposition corporelle »(22), Laurence Herault revient sur le cas Thomas Beatie. Elle souligne à juste titre que la transition passe dans le cas de la transparentalité au second plan. Parlant de la biographie de Thomas Beatie (23 )elle écrit : « La transition de genre est traitée ici de façon secondaire, elle n’occupe d’ailleurs que l’un des 21 chapitres de l’ouvrage. Ce que l’autobiographie décrit, c’est bien plutôt la manière dont un individu singulier établit des liens avec ses proches, s’inscrit dans un réseau de parenté et constitue sa propre famille »

 

Je n’ai, pour ma part,(24) pas rencontré beaucoup d’enfants vivant dans un contexte transparental. Beaucoup de parents Trans m’ont parlé de leurs enfants, pour me raconter leurs difficultés et bien souvent leur joie de voir que leurs peurs se dissipaient. Deux rencontres m’ont cependant marqué. Quentin est un jeune garçon dont le père a suivi un protocole de changement de sexe. Il avoue qu’ « au début j’ai plus voulu voir mon père. Je me disais : « mais pourquoi il nous fait ça ». J’avais l’impression que tout se passait pourtant bien avec ma mère. J’ai mis plus d’un an je crois à revoir mon père. ». Mais, Géraldine, le père de Quentin continue à appeler son fils, à rester en contact avec lui.  « Au bout d’un moment, parce que j’étais plus grand aussi, j’ai décidé de retourner voir Géraldine. Je l’appelle Géraldine maintenant j’y arrive, mais avant je pouvais à peine la regarder ».  Voyant son père militer, il décide de s’engager à ses côtés. « Après, j’étais fier. C’est comme les parents avec leurs fils homosexuels. Moi c’est pareil sauf que c’est moi qui soutiens mon père » dit-il. « J’ai été la voir à la gay-pride une fois. Elle s’y attendait pas trop. J’crois qu’elle a pas pleuré parce que y’avait des amis à moi et qu’elle voulait rester digne ou je sais pas, mais on s’est quand même tombé dans les bras l’un de l’autre. Je m’en souviens bien. En fait je lui ai dit que si elle avait besoin de moi, si y’avait dans le local LGBT qu’elle fréquente des enfants dans la même situation que nous, enfin que moi, et bien que je pouvais les aider. Les aider je sais pas trop, mais les écouter oui, ça je peux le faire. Moi j’aurais peut-être bien aimé qu’il y ait un enfant aussi pour me dire ce qu’il se passe ou comment faut faire. On aurait pas perdu tout ce temps. »


J’ai plus récemment rencontré les deux enfants d’Elisabeth, une quarantaine d’années. Ses deux filles, deux jeunes adolescentes, m’ont très spontanément parlé de leur père : « Pour nous c’est toujours notre père. Il s’habille un peu différemment voilà tout. On a eu un petit moment d’hésitation tu sais au début, mais je pense que c’est normal ». Elisabeth qui suivait la discussion rajoute en riant : « Oui, j’aurai toujours des cadeaux à la fête des pères, sauf que ce sera du maquillage ». Toujours dans son article, Laurence Herault retient des phrases explicites de Thomas Beatie, disant : « J’ai utilisé mes organes reproducteurs féminins pour devenir père » et plus loin « j’ai simplement fait cela ».

 

 

1.2. Vers une géographie des transidentités

 

 

Une parentalité n’est pas juste une parentalité lorsqu’elle prend la forme d’une trans.parentalité. Elle projette en fond une urbanité sélective, morcelée. L’idéal d’égalité des chances dans le déplacement et la visibilité reste une « utopie », une opération de tri. Louise a 42 ans. Elle et sa fille Margot partent souvent le week-end faire des courses, faire les magasins. Il y a une vraie complicité entre elle. « C’est aussi pour elle que j’ai fait tout ça » dit Louise en parlant de sa transition. Mais lorsqu’il s’agit d’être en ville, dans un restaurant, bref, dans tous les espaces publiques, Louise explique à sa fille, je cite, « qu’il faut mieux parfois que tu me m’appelles pas « papa » en plein magasin ou même dans la rue. C’est pas que j’ai honte, continue-t-elle, mais on ne sait jamais la manière dont les gens vont réagir. J’ai pas forcément envie de me justifier à chaque fois. « Bonjour je suis transsexuelle et OUI  -elle insiste sur le « oui »- je suis le papa de Margot ». Louise revient sur des situations embarrassantes : « Pour ne pas être embêtée, mon ex compagne dit parfois que je suis la tatie de Margot. C’est compliqué. C’est douloureux même d’entendre ça. Mais d’une certaine façon je peux comprendre qu’elle ait envie de tranquillité. Après tout, ça regarde personne et c’est une manière aussi de me préserver ». Ces stratégies individuelles, pour résoudre des tensions entre privé et public, permettent d’établir une autre cartographie, plus générale celle-ci : celle des transidentités.

 

Pauline a 54 ans. Elle est membre active d’une association Trans. Pour elle « C’est pas parce que l’asso a un local au centre ville qu’il ne faut pas être vigilants ». Elle poursuit : « La dernière fois on est sorties avec des copines et y’a un mec qui s’est approché de nous et qui nous a dit : « hey toi ! t’es un mec ou t’es une fille ? ». J’ai dit à tout le monde de laisser couler, mais ils ont insisté et en se retournant ils nous on envoyé un truc dessus. ».


Ce type de témoignage laisse entrevoir les difficultés d’une dissociation sexe-genre dans l’espace public. Et cela ne concerne pas que les « transsexuels » ou bien, comme on pourrait le croire, plus celles qui ne sont pas opérées, qui ont un « mauvais passing », ou bien encore, plus les filles Trans que les garçons. Maxime est un jeune transboy. Dans le rue, il se fait souvent traiter de lesbienne ou de pédé : « je préfère quand même ‘pédé’ » me dit-il en riant. La géographie des actes transphobes se superpose alors, dans une certaine mesure, à celle de l’homophobie, en ce sens où c’est prioritairement le genre qui, en ne correspondant pas au cahier des charges de la cis-identité, donne des éléments de prise à l’invective et, dans le pire des cas, à l’agression.

 

2. Privilèges Cis

 

Il serait très certainement insuffisant de ne pas proposer une réflexion sur le « frère siamois » de la question Trans, pour reprendre l’expression de Jonathan Katz à propos de l’homosexualité et de l’hétérosexualité : à savoir la « Cis-identité ». C’est Julia Serrano qui, en 2007, introduit le concept de « cisgenre » dans la littérature universitaire. Dans son livre « Whipping girl, a transsexual woman on sexism and the scapegoating of feminity »(25)elle se penche sur « le privilège de la naissance cissexuelle »(26). Cette idée du « privilège cisgenre » (comme il existe un privilège du masculin par exemple (27)) est reprise dans le documentaire «L’ordre des mots »(28). Dans ce reportage, Carine Boeuf, militante au GAT, dit : « Jamais personne n’est tenu de justifier qu’il est un homme, qu’elle est une femme. Et nous on serait non seulement tenu de justifier  pourquoi on fait cette demande- là, mais en plus on serait obligé de le démontrer en passant… C’est indémontrable ! ». On retrouve déjà ces termes dans l’article de Green publié en 2006 (29). Dans cet article intitulé « Debating Trans Inclusion in the Feminist Movement : A Trans-Positive Analysis » il écrit à propos du texte de Janice Raymond (30) (qu’il qualifie de « transphobic-feminist ») : « Les femmes  cisgenrées (cisgendered) ont le privilège distinct de faire partie de la classe « femme » légitime. »(31).

 

2.1 Cis-city

 

Lors d’un entretien avec Oriane, jeune militante Trans de 27 ans, le terme de privilège revient lui aussi. Il est associé à l’idée du « neutre » et touche du doigt l’inimaginable « placard cisgenre » alors même qu’il existe selon elle un « placard Trans ». Sur la base de cet entretien nous pourrions dire que le passage de l’ « insu » au « su » pour les cisgenres comme pour les hétérosexuels illustre le passage du « neutre » au « normal ». Pour les homosexuels ou pour les Trans il s’agit plutôt d’un passage du « suspect » à « l’anormal », ou au « pathologique » pour les Trans. Dans un cas comme dans l’autre, il persiste un privilège cisgenre comme il existe un privilège hétérosexuel.

Benoit a 25 ans. Avec sa famille,  « c’est un peu lâche… en fait, me dit-il comme ils sont pas à mes côtés et bien j’ai pas vraiment eu à me cacher. Avoir un placard on dit. » Il habite dans une grande ville « tout le monde sait qui je suis. Je me suis jamais réellement caché je crois. Non, jamais. Et tu vois, pas besoin de placard pour moi. » Si lui n’a pas besoin de se cacher, il croise fréquemment des connaissances qui osent moins s’affirmer : « Mais quand tu vas au CGL (Centre Gay et Lesbien) t’en vois plein qui disent « j’ai fait mon coming out » et qui ont les deux pieds dans le placard. Les Trans c’est pareil. Même si c’est peut-être plus facile à cacher. Quoique je connais des pédés qui sont comme les Trans face au placard. » Pour lui il y aurait « un placard du genre » et « un placard des sexualités ». Il avoue que « c’est souvent les mêmes ». Ce placard, l’épreuve d’avoir à se montrer ou à se cacher, prouve selon lui le privilège des « non-Trans » « Quand t’es lesbienne et Trans c’est plus compliqué que quand t’es hétéro et pas Trans. ». Il emploie le mot « Cis » : « Oui c’est comme ça qu’on dit. Mais les cis-genres vous ne vous rendez pas compte de ça. Y’a pas de placard cis-genre. Sauf pour les pédés et les gouines avec un genre qui déplait c’est évident. ». Et quand je lui pose la question des changements de genre dans la société, même du côté des hétérosexuels, il me coupe : « Ok, mais c’est qui ? Des métrosexuels ? Arrête. Pour eux c’est même hype ! Tu parles d’un placard. Non, moi c’que je te dis c’est que quand les Trans sortent du placard « bonjour je suis Trans » tout de suite t’as la maladie derrière. Les homos vous avez pas marqué « hétéro » sur votre carte d’identité. Bah nous on doit avoir marqué « cisgenre » dessus. C’est un sacré privilège quand même. »

  

 

2.2. Vers une géographie du privilège cisidentitaire ?

 

La transidentité dit aussi à la ville ses frontières, ses obstacles et, pour paraphraser l’expression de Monique Wittig, que « vivre en ville c’est vivre en cisidentité »(32). Il existe bien une injonction à la cis-identité. Le genre qui transgresse est à la fois invisibilisé (par des pratiques de contournements spatiaux ou des autocensures) et survisibilisé, par l’ampleur des polices de genre à l’œuvre dans la ville et par la dimension drolatique des ces figures dans l’espace télévisuel et cinématographique (lorsqu’un homme devient une femme, c’est forcément drôle et pathétique -Chouchou, Priscilla, Pédale douce, Tootsie, La cage aux folles- ce qui semble être beaucoup mois le cas d’ailleurs pour le parcours « inverse » -Boys don’t cry, Yentl, Albert Noobs- )


Une géographie des transidentités esquisse alors les espaces qui, pour le dire comme Yves Raibaud (33), sont des espaces anxiogènes ou érogènes. Ces espaces se situent selon Yves Raibaud sur une échelle de l’hétéronormativité, que nous pourrions ici proposer comme étant une échelle du privilège « cis-straight », celui-là même qui contraint les expressivités homoérotiques et qui imposent, pour reprendre les termes de Marianne Blidon un « pacte de l’opacité », c'est-à-dire une actualité au « placard » -placard dont on rappellera l’herméticité toujours relative-.  


La géographie de la transidentité comme du privilège cisgenre restent à réaliser. C’est encore une fois du côté des acteurs que viendra l’innovation, comme le prouve cette première carte des agressions transphobes en France, réalisée sur la base d’auto-déclarations, par un regroupement d’association LGBT et en ligne sur « id-trans.org ».

 

 

fig2.jpg

[34]

 

 

En découle des questions méthodologiques : les personnes Trans nous disent les espaces urbains évités ou privilégiés par elles et, dans le cas Bordelais par exemple, ceux-ci se superposent parfois, souvent même lorsqu’ils sont immédiatement visibles, aux espaces marqués par une présence accrue des commerces et évènements culturels LGB. Mais, peut-on réellement se baser sur ces faits dans la mesure où beaucoup de Trans ne se déclarent pas « Trans ». Toutefois, ces « auto-appellations » et ces « auto-déclarations » dessinent une carte certes nouvelle mais relative à l’action de se nommer 1- comme Trans et 2- comme victime de la transphobie. Aussi, peut-on faire autre chose qu’une géographie restreinte, située, aux vues du nombre de personnes concernées ? N’y aurait-il pas un risque de superposer telle quelle une carte de la transphobie à des espaces sans en faire l’analyse qualitative ? Enfin, peut-on se contenter d’une géographie dont la spatialité ne prendrait pas en compte celle du corps, du corps caché ou rend visible, du corps gêné ou neutralisé ? C’est toutes ces questions que pose cette première pierre à l’élaboration d’une géographie des transidentités.

 

 

Conclusion : « In a queer time and place »

 

Les transidentités se désolidarisent ainsi des conditions diagnostiques et médicales du « transsexualisme ». Elles viennent à cet instant précis ébranler les certitudes des non-Trans, le privilège de la « cis-identité » [17], jusque là épargnés d’un examen du fait d’une prétendue « neutralité » que l’absence de diagnostic, de pathologisation, permettait d’assurer. Il n’y aurait plus dés lors d’« exceptions Trans » mais une multiplication des carrières d’identifications de genre aboutissant, sans pour autant qu’il soit légitime de les hiérarchiser, à des identités Trans ou Cis, toujours susceptibles d’êtres reconsidérées au prisme de la complexité des parcours de vie. Les Trans rejoignent alors les Cis du moment où la différence qui les hiérarchise se soustraie à l’imposition du diagnostic. Avec le « transsexualisme », les transidentités avaient été vidées d’histoire et de subjectivité pour être aussitôt remplies d’évidences (cliniques ou naturelles) imposant une cisgenration des transsexuels. Avec la multiplication des formes transidentitaires, vient s’ouvrir de nouveaux fronts de contestation à l’hégémonie cisidentitaire. Ce qui est alors décisif, c’est la complexité des rapports de pouvoir dans la mesure où les Trans ne sont pas simplement les cibles d’un pouvoir qui s’exerce mais s’effectuent eux-mêmes dans cette relation. « Tout sujet qui tente de s’opposer à une forme de pouvoir ne découvre pas seulement qu’il ou elle est conditionné par ce pouvoir même, mais découvre en outre, sur la base de ce paradoxe constitutif, une pratique du façonnement de soi ». [18] L’assujettissement convoque inévitablement des résistances collectives ou individuelles, du côté des groupes comme du côté des corps. Les normes ne se reproduisant jamais à l’identique, il persiste toujours du « jeu » dans les actions individuelles. La « transsexualité », celle qui respectait le cahier des charges de la normalisation cisgenre, se morcelle ainsi en une diversité de subjectivités et d’expressivités Trans dépathologisées.

 


1. DUBET François, Le déclin de l’institution, seuil, 2002. Il faut entendre ici le mot de « programme » comme un « projet » inscrit dans une histoire, des institutions, qui en appellent à des valeurs, des « fictions nécessaires » selon l’expression de François Dubet. Dans « le déclin de l’institution » il définit sa notion de « programme institutionnel » comme « le processus social qui transforme des valeurs et des principes en actions et en subjectivités par le biais d’un travail professionnel spécifique et organisé » (p.24).

2. DUBET François, Le déclin de l’institution, seuil, 2002

3. Rapport 2012 de SOS Homophobie

4. BECKER Howard S., Outsiders : étude de sociologie de la déviance, Métailié, 1985.

5. Lire à ce propos : THOMAS Maud Yeuse, « De la question trans aux savoirs trans : un itinéraire », Le sujet dans la cité, 1, 2010.

6. MARTUCCELLI Danilo, Grégoire Lits, « Sociologie, Individu, Épreuves.», Emulations, Vol. 3, n° 5, 2009

7. THOMAS Maud-Yeuse, « Questions Trans, questions queer », Observatoire Des Transidentité, Mars 2011.

8. MARTUCCELLI Danilo, Forgé par l’épreuve, l’individu dans la France contemporaine. A. Colin, 2006.

9. MARTUCCELLI Danilo, Grammaires de l’individu, Folio Gallimard, 2002.

10. BECK Ulrich, la société du risque, Flammarion, 2004.

11. MARTUCCELLI Danilo, Grammaires de l’individu, Folio Gallimard, 2002

12. KAUFMANN Jean Claude, Ego, pour une sociologie de l’individu, Hachette littérature, 2001.

13. Un jugement du 29 Octobre 2011 du tribunal de Brest crée de ce point de vue une jurisprudence

14. CALIFIA Pat, Le mouvement transgenre : changer de sexe, EPEL, 2003.

15. Ibid. p. 269

16. GANNE-DEVONEC Marie-Odile, Elle à lui, le transsexualisme au féminin, Thèse de médecine, Nancy, 1980.

17. http://www.mutatismutandis.info/

18. CHRYSALIDE, brochure « La transidentité et les proches », 2010

19. GIAMI Alain, BEAUBATIE Emmanuelle, LE BAIL Jonas, « Caractéristiques sociodémographiques, identifications de genre, parcours de transition médicopsychologiques et VIH/sida dans la population trans.

20. GRENIER M. 2006. "Papa, t'es belle". Approche anthropologique des paternités transexuelles. Mémoire de master II, sous la direction de HERAULT L., Anthropologie, Aix-en-Provence. Université de Provence.

21. RUSPINI Elisabetta, « Monoparentalité, homoparentalité, transparentalité», L’Harmattan, 2011.

22. HERAULT Laurence, « Le mari enceint : construction familiale et disposition corporelle », Critique, n°764, pp- 48-60, 2011.

23. BEATIE Thomas, Labor of Love : the story of one man’s extraordinary pregnancy, Seal Press, 2008.

24. Regarder à ce propos le reportage sur « la transparentalité » de Maud Yeuse Thomas, disponible sur l’Observatoire des Transidentités

25. SERANO Julia, Whipping girl, Seal edition, 2007.

26. Traduction de : « Whipping girl, a transsexual woman on sexism and the scapegoating of feminity », p.168

27. Lire à ce propos l’interview de Valérie Mitteaux, « Mon sexe n’est pas mon genre » sur son reportage du même titre sur : http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com/. Elle écrit : « j'espère que le film fait percevoir l'injustice que constituent les privilèges du masculin. Il faut que les garçons refusent ces privilèges. »

28. “L’ordre des mots”, Cynthia et Melissa Arra (2007)

29. GREEN Eli,"Debating Trans Inclusion in the Feminist Movement", Jour. of Lesbian Studies. 10, pp 231-248, 2006

30. RAYMOND Janice, “The transsexual empire: the making of she-male”, College Press, 1994.

31. Traduction à partir de: “Debating Trans Inclusion in the Feminist Movement: A Trans-Positive Analysis”, Challenging lesbian norms (dir. Angela Pattatucci), Routledge, 2006.

32. WITTIG Monique, La pensée straight, Amsterdam 2007. L’expression : « Vivre en société c’est vivre en hétérosexualité » est reprise par BLIDON Marianne dans  « La casuistique du baiser », EchoGéo, Numéro 5, 2008.

33. RAIBAUD Yves, “Géographie de l’homophobie”, Café Géo, Décembre 2011.

34. http://www.id-trans.org/carte/

35. HALBERSTAM Judith, In a queer time and place, NYU, 2007

36. J’emprunte la formulation du « diagnostic de la différence » au reportage « diagnosing différence » d’Annalise Ophélian (2009) dont le sous-titre est : « la nature adore la diversité, ce sont les humains qui ont un problème avec ça » : Site du film : http://www.diagnosingdifference.com/

 


Mise en ligne, 30 mai 2012

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