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Observatoire Des Transidentités

Observatoire Des Transidentités

L’Observatoire des transidentités (ODT) est un site indépendant d’information, de productions de savoirs et d’analyses sur les questions trans, inter et les questions de genre. Le site est liée à la revue "Cahiers de la transidentité". L'ODT s’appuie sur un réseau d’acteurs-actrices de terrain, d’associations-partenaires et d’universitaires mis en lien sans hiérarchiser savoirs militants et savoirs académiques.


Introduction : Le renouveau transféminisme

Publié par ODT sur 6 Avril 2013, 10:44am

Catégories : #Articles

K. Espineira et A. Alessandrin

 

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Le renouveau transféminisme 

 

Questions trans et féminisme font-ils bon ménage ? Peut-être pourrait-on incriminer, à la manière de Marie-Hélène Bourcier, le fait que les féministes universitaires françaises ne se soient pas plus penchées sur les productions subculturelles d’altérité du genre[1]. Le féminisme hégémonique tel qu’il s’est élaboré et instauré en France, a connu un backlash (Macé, 2003[2]) avec l’arrivée d’un féminisme « pro-femme » dépolitisant et naturalisant. On avait déjà vu les limites d’un féminisme qui envisageait LA femme grâce aux lectures de Judith Butler[3] et surtout de Monique Wittig[4] dont le texte intitulé « les lesbiennes ne sont pas des femmes » sonne encore comme une manière de dire que le féminisme a oublié de traiter la question sexuelle, c'est-à-dire qu’à penser LA femme comme élément naturel sacralisé on hétéronormalise la supposée « différence des sexes ». Evoquer dés lors une femme trans féministe nécessite que l’on revienne sur les présupposés d’une nature féminine opposée (ou complémentaire) à une masculinité. C’est cette lecture qui a fait dire à Janice Raymond que « les transsexuelles ne sont pas femmes ; ce sont des hommes déviants ».[5] Pourtant, certains verront dans le féminisme non pas un ennemi mais un allié.

 

Selon l’expression de Jean Bobby Noble, les trans et notamment les masculinités trans sont les « fils du féminisme »[6], c'est-à-dire qu’ils ont pris appui sur le féminisme, ses luttes, ses ressources en terme d’images ou de référentiels identitaires. Pour les garçons trans par exemple, la question du féminisme est un background très présent. Ainsi, l’association OUTrans n’hésite pas à s’afficher comme une association « féministe » (Observatoire Des Transidentités, 2010). Les mouvements trans et queer ont ceci de commun qu’ils en appellent à une redéfinition du féminisme, que ce soit par les interpellations des communautés trans à l’égard d’un féminisme trop longtemps resté sourd à leurs attentes ou par le mouvement pro-sexe[7]. Le militantisme trans pirate donc l’agenda militant féminisme en ce sens qu’il impose de penser la complexité des rapports de sexes sans réitérer une complémentarité entre les sexes. Mais dans une même veine il propose, non sens lien avec un certain féminisme dont on trouve dans les traces dans l’art contemporain, de reprendre possession de son corps, « ne pas le laisser se faire créer par quelqu’un d’autre »[8]. Le mouvement trans garde d’ailleurs précieusement les propositions artistiques et féministes des « corps slogans » et des wordworks comme éléments perturbateurs de la culture hégémonique masculine, patriarcale ou cisgenre.

 

On trouve aujourd’hui encore les réticences à « faire entrer » la question trans et queer dans les débats féministes. Pat Califia (2003) revient longuement sur les rapports conflictuels que certaines féminismes entretiennent avec la question trans en nommant ceci « le retour de manivelle » / « Rien ne sape davantage les bases du fondamentalisme féministe que l’existence des transsexuels » écrivait-il. Trop minoritaires, pas assez femmes : si la transidentité en appelle (parfois) au féminisme, la réciproque s’arrête (parfois) là. A la jonction des deux nait le transféminisme. En 2003, dans « The transféminism manifesto », Emi Koyama définit le « transféminisme » comme : « l’incarnation d’une coalition autour de politiques féministes dans lesquelles des femmes de tous horizons se lèvent les unes pour les autres »[9]. En 2006, Krista Scott-Dixon sort aux Etats Unis le premier livre sur le transféminisme : « Trans/forming Feminisms: Transfeminist Voices Speak Out »[10]. Si le livre revient sur les espaces d’inclusions et d’exclusions mutuels, il insiste aussi sur les « alliances » possibles entre mouvements trans et féministes. En France aussi la question du transféminisme a été, plus récemment, soulevée.


Elsa Dorlin, en 2005, pose la question des nouveaux enjeux politiques du féminisme dans la revue « L’homme et la société ». Selon elle, le féminisme français « s’est considérablement renouvelé en l’espace de quinze ans, a gagné en accumulation (de ressources, de lignes idéologiques, de militant(e)s, de visibilité et, partant, de densité historique) et donc aussi en conflits ». C’est pourquoi «  la redéfinition du sujet politique du féminisme impose de faire œuvre de renouvellements théoriques »10. Le transféminisme suggère des pistes pour l’action qui sont aussi reprises par des associations (OUTrans, 2012)11 ou des activistes (Diana J. Torres, 2013). Selon cette dernière, le transféminisme est un féminisme qui « l’inclut enfin »12, elle et ses ami.e.s putes, soumises, migrantes et trans. L’association OUTrans écrit quant à elle sur son site internet que le transféminisme est « une vision des coalitions potentielles et à venir contre toutes les formes de dominations, de discriminations et de violences issues de l’hétéronormativité, du racisme, du sexisme, des nationalismes, du système carcéral, du capitalisme en créant des alliances qui contribuent à décloisonner les luttes contre ces différents systèmes de domination »13.


On entend bien l’urgence de repenser les frontières du féminisme, et avec lui du combat trans’. Un féminisme qui ne soit pas uniquement une construction juridique (dont on voit les limites avec les propositions de M. Iacub). Un féminisme qui ne soit pas un victimisme (d’où l’équilibre qu’il s’agit de tenir, toujours sur le fil, entre « désir de reconnaissance » et « empowerment »). Un féminisme qui soit inclusif : avec les putes (« Libérez le féminisme, M. Merteuil, l’éditeur, 2012), avec l’ensemble des luttes gays et lesbiennes (souvenons-nous des positions d’ « osez le féminisme » ou de l’association « ni putes ni soumises » sur la circulaire Taubira concernant la GPA) mais aussi avec les intersexes (ne peut-on pas parler  pas « d’intersexisme ? ») et les trans’ (dans son article « transgender activisme : a lesbian feminist perspective » Sheila Jeffreys écrit : « l’homme qui choisit la mutilation du transsexualisme provient de deux catégories rabaissées : ceux qui sont incapables d’aimer les hommes dans leur corps d’homme et transitionnent en « hétérosexuels » et ceux qui continuent à aimer les femmes et qui se nomment « lesbiennes » après l’opération [… ] » - Journal of gay and lesbian studies, vol.1 (3/4), 1997, p.61). 


C’est dans cet esprit, dans un va et vient entre la pratique militante et les avancées conceptuelles que nous avons pensé ce dossier. Il prend appui sur la table ronde « transféminisme(s) » organisée lors des « Queer Days » à Bordeaux (7-8-9 février 2013) et sur les interventions des associations OUTrans et Genres Pluriels.  Si nous posons la question de l’alliance des combats trans et des combats féministes, nous tentons aussi d’interroger le concept même de « transféminisme », dans ses alliances et ses spécificités (Lalla Kowska-Regnier , « Trans féminisme ou transinisme », Minorités, 2009).


En parallèle de quoi nous nous demanderons si le féminisme contemporain est un féminisme transculturel (Jean Zaganiaris en fait une lecture littéraire) ? De ce point de vue, en questionnant les frontières géographiques du féminisme, il semble pertinent de se poser la question d’un écueil du côté d’un « fémonationalisme », expression dont on trouve des traces, entre autres, dans le texte de Capucine Larzillière et Lisebeth Sal dans la revue « Contretemps » (2011) intitulé « Comprendre l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes » (Roa’a Gharaibeh tentera de reprendre et définir ce concept). Que les associations OUTrans, Genres Pluriels , Roa’a et Jean soient ici remerciés de leur participation à ce dossier.



[1] BOURCIER Marie-Helene, Queer zone 3, identités cultures politiques, Amsterdam, 2011. (p.66)

[2] MACE Eric, « Le piège de la cause des femmes », Cosmopolitique, n°4, 2003

[3] BUTLER Judith, Trouble dans le genre, La découverte, 2005.

[4] WITTIG Monique, La pensée straight, Balland, 2001

[5] RAYMOND Janice, Transsexual empire, 1994, Seuil, Paris.

[6] NOBLE Jean Bobby, « Masculinités queer, trans et post-trans, les rejetons du féminisme » (entretien croisés, réalisé par Marie Helene Bourcier), Les fleurs du mâle, Les cahiers du genre (codir. Marie Helene Bourcier et Pascale Molinier) n°45, 2008. (p.99)

[7] Lire à ce propos les réactions vis-à-vis du film « Baise moi » de Virginie Despentes

[8] La phrase est de l’artiste Hanna Wilke. Lire à ce propos : JONES Amelia, Body art : performing the subject, University of Minnesota Press, 1998.

[9) KOYAMA E. “Tranfeminist manifesto”, in Catching a Wave: Reclaiming Feminism for the 21st Century (Rory Cooke Dicker, Alison Piepmeier dir), p.243, 2003, NUP.

[10] Sumach Press (2004)

10 DORLIN E. et BESSIN M. « Les renouvellements générationnels du féminisme : mais pour quel sujet politique ? », L'Homme et la société 4/2005 (n° 158), p. 11-27.

11 OUTrans, « Militantisme trans’ et féminisme » in La transsyclopédie (Espineira K. et al), éd. Des ailes sur un tracteur, 2012, p.178.

12 TORRES D., Pornoterrorisme, éd. Gatuzain, 2013, p.175.

13 Article sur le site de l’association OUTrans : http://outrans.org/articles/transfeminismes


Mise en ligne, 6 avril 2013

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