Etre acteurs-auteurs & actrices-auteures des études trans

Étiquette : Représentation

Les TRANS-CORPS de Karl

Karl Lakolak,
Plasticien

Cécile Croce,
MCF, Université de Bordeaux 3 

4 Echo dans la forêt, starring Juliette , Paris, Karl Lako

Écho dans la forêt, starring Juliette
(Lakolak, Paris, 2012)


 

Les TRANS-CORPS de Karl

Regards croisés de l’esthétique et de la création

Cécile Croce, Karl Lakolak

 

 

 

L’œuvre picturale de Karl Lakolak créée dans des actions performatives et démultipliée par les vidéos et photographies opère les corps selon le fil du désir, ses aléas, ses surprises. La question de l’identité genrée, sexuelle, amoureuse, mais jamais donnée, ni fixe ni définie, est aussi celle de l’artiste plasticien. Il interroge sa place, sa mission qui espère donner corps à la multiplicité des déclinaisons du genre et déconstruire les pôles établis, les recycler. Nous écouterons aussi des œuvres en ce qu’elles bouleversent, interrogent, expérimentent, le long de cinq photographies. Et pour ne pas conclure, laisser la voix au poème.

 

 TOUT EST RATÉ, par Karl Lakolak

 3-Rape-of-Europa----starring--Elvis-et-Elvis--Paris--Karl-L.jpg

Rape of Europa, starring Elvis et Elvis (Lakolak, Paris, 2012)

Imaginons d’un côté Meule Soleil couchant de 1890 par Claude Monet (h-t, 73 × 92 cm, Musée des Beaux-arts de Boston), de l’autre Rythm 10, performance de Marina Abramovic (1973, sorte de scénario macho-masculin, où l’artiste agenouillée passe une série de couteaux entre ses doigts à toute vitesse) ; et peut-être au centre La mort de Sardanapale d’Eugène Delacroix (1827-1828, h-t, 392×496 cm, Musée du Louvre ; sur l’épisode dramatique de la mort du souverain perse Sardanapale – en fait Assurbanipal qui vécut entre 669 et 627 av. J.-C, dont la capitale est assiégée sans aucun espoir de délivrance et qui décide de se suicider en compagnie de ses esclaves et de ses favorites). Avec ce dispositif, je dessine une « Figure d’Artiste », en plasticien contemporain qui pose le questionnement de son identité, avec toute la liberté promise par l’autodidaxie. Cette Figure plane en nous tous, attribut social imaginaire et mémoriel, mouvant, abrité dans notre esprit comme le « rêve de vol » de Gaston Bachelard. En effet, pour l’autodidacte que je suis, modestement et brièvement formé à Paris1 en histoire de l’art, la fabrication de l’identité de l’artiste contemporain fut un douloureux problème, et en même temps un champ d’investigation fructueux, tant la liberté d’expression qui semblait définir l’espace de la création, permet de s’engouffrer totalement dans les profondeurs du laboratoire de son improbable identité. Avec ce dispositif donc, j’invente un théâtre commun, expression du désir même mis en scène, fondé sur un jeu des contraires. L’art comme machine à désirs, laboratoire des fantasmes fondateurs.

 

 

Le jeu des contraires

 

Objectif souvent raté mais toujours visé : réunir les oppositions, les paradoxes pour au bout du compte, à partir d’une dualité fondamentale, militer pour le doute, la liberté caméléon de multiplier les identités, bref du double jeu tenter la synthèse. Ainsi, je vogue sur une impossible synthèse entre deux figures antagonistes. Avec Monet (j’aurais pu citer Claude Gelée, Corot ou Van Gogh) je pense au retrait, à la solitude, au silence, à l’artiste méditatif (romantique ?) dont l’esprit s’évade, qui entame une longue conversation avec lui-même ; Rembrandt devant son miroir. Ce retrait du monde me conduit au rêve aux fantasmes à la masturbation (sexuelle). Avec Abramovic (j’aurais pu citer Warhol, Beuys…) je retrouve l’artiste en relation permanente avec ses contemporains, souvent engagé, en danger, exhibé, ou l’artiste contemporain témoin de son temps, qui opère une mise en perspective critique et esthétique du monde. D’un côté, donc, l’évasion tranquille, plaisir esthétique, séduction, de l’autre l’implication totale dans la vie commune dans la cité, la provocation, l’engagement politique, voire le sensationnel, l’outrance et parfois le mauvais genre et souvent le scandale. Ce double jeu rappelle l’attitude du peintre français Gérard Garouste dans les années 80, qui jonglait avec filiation et modernité avec « Le Classique et l’Indien » ; or, cette question essentielle au cours du XXe siècle – être moderne a tout prix – fléchit au début des années 90, avec le doute et la remise en cause du « progrès », les peurs devant les méfaits de la perpétuelle volonté de croissance, le productivisme, l’économie de masse, le libéralisme triomphant, le mépris de notre environnement… Le constat est clair pourtant : la peinture, telle qu’elle se manifestait et s’envisageait depuis l’Antiquité jusqu’à la Figuration libre, est morte. Son aura n’est plus.

 

À partir de ces postulats, comment « faire le peintre », à quoi bon ?

Peintre malgré tout, j’ai donc décidé de travailler sur ce cadavre : le réanimer, le ressusciter, l’érotiser, le photographier, le pornographier, le filmer, le remettre en scène sauvagement. Le corps « pornographié » est donc pour moi l’exhibition, une graphie comme une autre ; avec l’ambivalence supportée du langage sexué : le corps théâtralisé est mis en scène à partir d’attitudes conventionnelles de la sexualité, de poncifs fétichistes contemporains, qui sont ici décalés détournés pour livrer l’acteur à son exhibition fortement détachée, intemporelle, pour déconstruire l’identité de l’acteur (de sexe et de genre). Loin d’un rapport artistique sur la sexualité véritable, il s’agit plutôt d’un théâtre poétique et philosophique de la sexualité, comme bon commerce du corps, entendu comme échange honorable entre  citoyens consentant, traversés par le souffle virtuel du désir. Le corps dont je parle n’est pas isolé du monde, de son environnement, et peut aussi s’inscrire dans une « histoire des peintures » ; par exemple je m’intéresse à nouveau à « l’invention du paysage », pour réinscrire l’amoureux moderne dans son équilibre cosmique. Ici  nous retrouvons Monet. Filmer l’amour dans le paysage, serait alors une façon de relier certains rites des sociétés traditionnelles à ce qui nous reste aujourd’hui de sauvage : le jardin, la campagne, la forêt, certains sites protégés. Nous jouons ainsi mais surtout jouer à redonner du sens à quelques mots désuets qui pourtant circulent encore : Le Paysage, Le Tableau (Paysage pornographié – Tableau chorégraphié). Alors, l’homme, Homo Sapiens sapiens, l’homme sage civilisé, intellectuel , extrêmement savant et parfois arrogant, maître de ce monde qu’il veut impitoyablement soumettre, retrouve  l’animal primitif qui sommeille en lui, curieusement si charnel, le mammifère solidement attaché à Gaïa sa mère symbolique dont il ne peut se détacher (je me fiche de la guerre des étoiles), le singe qui fait le beau et parade dans l’antichambre des cérémonies sexuelles.

 

 

Le désir

 

L’art met en scène l’expression d’un désir.

Constat clairement posé – amours divines antiques, mythologies et métamorphoses, marivaudages classiques, perversions romantiques  et fétichismes contemporains, le sexe (autant que la guerre et la mort ?) rode dans le champ de l’art. Il touche à la question du genre, à ma vie personnelle, à mes errances anciennes, aux multiplications des « comportements de genre » durant mon enfance et mon adolescence ; mais à mesure de la synthèse qui s’opère actuellement, elle se propage dans les multiples métamorphoses posturales que je mets en scènes avec mes acteurs danseurs modèles. Le sexe n’y est pas hard mais plutôt métaphore de tous les désirs et, souvent je pense à la préciosité des personnages de porcelaine, fragiles et ambigües qui s’embarquent pour Cythère dans le célèbre tableau de Watteau. Le corps masculin (ou parfois féminin) qui se livre pour mes essais chorégraphié, recrée du genre à mon sens, du genre nouveau mauvais ou bon, grand ou bas, hautement cultivé ou animal, précieux ou lourd, de l’ours à l’Antilope en somme. Le corps que je mets en scène s’oppose à l’enfermement répressif délétère de notre mobilité corporelle générée par l’entreprise de fabrication du féminin et du masculin dans nos systèmes policés et inégalitaires. Si la sexualité est instrumentalisée par les commandeurs, la répartition des comportements de genre est tout aussi contrôlée pour mieux asservir, culpabiliser et gouverner par une sort d’accusation permanente : nous sommes des pêcheurs, des coupables permanents ; Nos mouvements sont contrariés, et dictés par le code des attitudes justes (l’implacable diktat de la machine éducative occidentale hétérocentrée). Le lieu d’art comme laboratoire des désirs permet ainsi à chacun d’explorer selon son bon vouloir, selon la circonstance, toutes les interprétations corporelles imaginables : de ce qui est discriminé comme viril ou féminin : manière, élégance, sophistication, préciosité, retenu, rigueur, raideur… Y remontent les émotions de mon enfance : j’étais clairement de ceux dont le sexe biologique n’était pas harmonieusement attaché au genre ; j’étais en perpétuelle inquiétude face à l’univers comportemental masculin qui m’était semble-t-il dévolu ; je vivais chaque expérience vers le masculin comme un échec, et, au fond , ce que je désirais alors c’était : jouer à la poupée, materner, jouer à la « dinette », sauter à la corde, jouer à la marchande…  un peu plus tard me maquiller chausser les talons aiguilles de maman, voire porter ses robes, un peu plus tard chanter Barbara (plutôt que Brel) ; Je me définirais donc comme féminin contrarié, ce qui n’équivaut ni au masculin, ni au féminin, ni au neutre. La question du narcissisme est au cœur de mes images, car elle correspond pour moi à un passage initiatique non résolu ; ce « faire la fille », à mon sens, conduit certains à vouloir changer de genre, à condition de se désirer narcissiquement dans le sexe opposé à son sexe biologique. Cette question, je l’ai certainement vécue à l’adolescence, avec angoisse et au final l’impérieuse injonction des interdits : une peur panique de devenir femme physiquement. Je pense qu’une mort symbolique s’est installée en moi au sortir de ce passage, une question irrésolue pour toujours avec comme corolaire, une impossibilité de considérer mon propre corps avec sérénité, apaisement ; « Trouble dans le corps ». Quand j’applique rituellement des peintures (parfois écritures et dessins) sur le corps vierge, j’opère donc une transformation symbolique de l’acteur soudainement déconstruit et devenu tableau vivant près à être admiré dévoré acheté… par les regardeurs amateurs collectionneurs…

 

Pour conclure, c’est bien sur le « Ratage » évoqué plus haut que s’établit du sens dans mon projet ; comme dans la construction fragile de l’identité, le renoncement, l’inachevé, le raté, le perdu, le retrouvé, l’impasse, le retour, etc.  Autant de rebondissements permanents dans le complexe fil conducteur.

 

1-David--serie-Un-con-m-habite--Paris--Karl-Lakolak-2005--.jpg

David, série Un con m’habite (Lakolak, Paris, 2005)

 

5 ŒUVRES DE KARL, par Cécile Croce

 

1 – Le jeu des contraires tenté par Karl dans ses œuvres, porte non seulement sur l’équilibre entre la violence d’une performance à la M. Abramovic et la rêverie d’une peinture à la C. Monet, mais entre la franchise sexuelle d’une représentation pornographique fétichisée et la délicatesse de la sensation esthétique reçue. Dans David, (série Un con m’habite, Paris, Karl Lakolak 2005), un « corps pornographié » pose, exhibé, accessoirisé de signes très connotés : bas résilles, rouge à lèvre rouge vif sur fond de décor artificiel de plis plastiques aux couleurs criardes et brillantes. Comment entre-t-il en désir délicat ? Sans doute, la nonchalance de l’attitude retenant juste l’attention du regard aux mains versées le long du corps rappelant la grâce de celles des figures du grand Léonard, de La Dame à l’Hermine (portrait de Cécilia Gallerani, v.1488-1490, h-b, 54,8×40,3 cm, Cracovie, Czartoryski Museum) à Saint Jean Baptiste (v.1513-1515, h-b, 69×57, Louvre) dessine-t-elle une légère ambigüité ; elle renvoie aussi au monde du cabaret, de la scène, justement, celle du spectacle vivant qui ne se prive pas quelquefois de ses outrances. Mais l’excès se calme à la faveur de la caresse des langues de lumières ou des ombres portées sur la peau, de l’arrêt sur image des éclats de brillances, des déliés poétiques énigmatiques d’écritures de peintures qui courent en fond d’image, comme une poésie sauvage aux mots souples. Du commerce des corps exhibés, au souffle retenu des fantasmes secrets et infimes, où passe le désir ? Le démarquage de ces positions, au final, n’est-il pas qu’un postulat théorique ?

 

Karl : Cette photographie a été prise au moment de l’exposition Molinier Jeux de Miroirs (2005, Musée des Beaux-arts de Bordeaux) qui fut pour moi un choc et une révélation personnelle. Le côté « cabaret » vient sans doute de ce « petit théâtre » que je prépare pour chaque modèle et qui consiste en un tableau en 3 dimensions dans lequel il est comme réanimé ; je cherche aussi à travailler dans le sens de son désir, de détourner ses fantasmes et de les faire passer dans l’œuvre. Exhibitionniste ou plus réservé, le modèle devra se laisser aller et se déprendre des idées reçues qui peut-être l’auront amené dans mon théâtre (comme par exemple l’idée celle de faire la star).

 

2 – Dans L’ Enlèvement d’Europe (starring Elvis § Elvis, Paris, Karl Lakolak 2012), ce ne sont pas des plissés colorés et des mots de peinture qui accueillent le corps et lui font paysage, mais de larges tracés de dessin classique sur un sujet à l’Antique. Les corps entrent en résonnance avec leurs paysages : on a quelquefois du mal à discerner si cette jambe est celle du jeune modèle ou celle du dessin. Car le corps est rose du même rose que la toile, car il se blanchit à semblable peinture, prend matériau commun et souligne ses lignes comme celles du dessin. Mais le corps ne se confond pas avec le paysage, on l’y distingue pourtant. Ou plutôt les corps, ceux des deux modèles qui s’enlacent et s’indistinguent aussi, en partie. Les corps font eux-mêmes paysages, en une étrange chorégraphie. Gémellité ? Désir du même sensible en tout amour dont l’homosexualité serait ici le Hérault sous le regard bienveillant du mythe de l’enlèvement d’Europe par Zeus fait taureau majestueux ? Que penserait l’auteur de L’Embarquement à Cythère (ou du Pèlerinage à l’île de Cythère pour la version du Louvre, 1717, h-t, 129×184 cm) de cet Enlèvement amoureux ; qu’en dirait Watteau vu par Karl lorsque ce n’est plus seulement l’animalité (divine) qui s’empare du corps appétissant (comme dans Zeus et Antiope), mais deux jeunes corps l’un à l’autre, embarquant dans le paysage fabriqué par et avec l’artiste comme ailleurs la séduction (d’un pelage luisant) conduit au vol, aux transports amoureux ?

 

Karl : En effet, je peux parler de l’hétérosexualité ou de l’homosexualité : mes personnages sont au-delà du genre, comme chez Watteau où les hommes, précieux, ont la même attitude que les femmes, tout aussi parés, où l’on pourrait presque changer les personnages.

 

3 – L’Enlèvement d’Europe, photographie tirée d’une œuvre performée de Lakolak, est donc un moment, un regard, une scène de ce théâtre qui s’est joué ailleurs (dans l’atelier, le temps de la performance), sur d’autres échanges et qui se déploie en d’autres images. Rape of Europa (starring  Elvis § Elvis, Paris, Karl Lakolak 2012) montre un tout autre espace, où les deux corps allongés sous un ciel lourd et rose, coupé, du dessin d’Europe. Un monde à l’envers : les corps bleu-violet forment une plage colorée, une mer sombre agitée de leurs formes tandis que le ciel n’est que le tracé plat du dessin et de ses touches picturales. Aussi, étrangement, différentes photographies d’une performance peuvent conter toutes autres histoires : celle-ci semble poser la transmutation des matières, de la chair (humaine, picturale) au liquide, humain et pictural, qui s’épand autour des corps, en fin d’ébats ou de joute. La solidité des représentations est sans cesse ébranlée au travers des œuvres, rien n’y est plus précaire que l’identité, que la sureté d’une direction amoureuse, que le repérage géographique des êtres en leurs espaces, que l’interprétation des mythes. Chaque image en effet en donne une autre version. Ici le couple se défait et se déploie en une troisième dimension du paysage et quelque chose semble avoir circulé, quelque chose s’est passé, et il s’agit du passage même, de la traversée des identités, du trans. Si en premier regard, les œuvres de Lakolak semblent s’intéresser d’abord à la question du genre, elles touchent aussi la transformation en acte et en œuvre, de l’être en ses identités et en ses désirs, comme la possibilité de toucher à la dimension psychosexuelle de l’autre (et sans doute de l’autre en soi), d’y goûter). Nous avons ainsi proposé ce regard sur les œuvres de Karl lors de notre Journée Trans du 22 février 2013 à l’IUT Michel de Montaigne Bordeaux 3, où nous avions invité K. Lakolak et A. Alessandrin.

 

Karl : Un travail performé se déroule comme un rituel : il commence par une construction bien agencée, mise en scène, puis dérape dans les couleurs et les coulures, ce que j’accentue en mettant des bouts de chiffons, des papiers déchirés. Le modèle est alors pris dans cette phase de destruction, y sombre, et se donne comme un corps abandonné, perdu, sans repère, comme mort. Je monte ainsi une tragédie qui souvent perturbe le modèle qui ne peut plus se référer à la notion de beauté et apparait ainsi en transformation, hors critères.

 

4 –  La danse en particulier rend cet art du passage, de l’équilibre instable jamais gagné, toujours tenté, risqué, explorant l’espace où évolue le corps, où il s’interroge, en s’expérimentant, amoureux de ses lignes, curieux de ses formes, des ses masses, de ses rythmes. Les performances de Lakolak sont des chorégraphies libres élaborées entre les modèles et l’artiste, dont les photographies rendent encore la grâce ou la surprise. Echo dans la forêt (starring Juliette, Paris, Karl Lakolak 2012) en saisit un geste des bras balancés en plein vitesse, tandis que le corps élancé et empreint de ce vert qui manque au paysage encore juste esquissé et parsemé de vignettes de mots, dessine une figure douce et sauvage à la fois. Peut-on vraiment écrire qu’il s’agit d’une femme, ou bien l’important est ailleurs, dans le vacillement de son identité au profit d’une action (artistique) qui nous transporte vers une autre perception de l’être (humain, primitif, animal, amoureux), qui déplace nos certitudes ? Les œuvres de Karl, assurément, témoignent d’une expérience performée inédite à chaque fois, mais elles opèrent aussi un bougé de nos représentations. Elles nous désilent, nous, spectateurs, de la carapace des préjugés.

Karl : La danse en effet est un décalage où l’on perd tous ses repères, où les attitudes féminines et masculines peuvent ne plus être si tranchées, en tout cas où l’on peut emprunter les unes ou les autres ou un mixte des deux. Telle est la figure proposée au regardeur.

 

5 – Le côté brut de Elle (Paris, Karl Lakolak 2012) aux griffures de peintures apparents sur fond blanc, comme une esquisse griffonnée traversé de tuyaux d’aluminium froissé, aux couleurs en fort contraste sur une palette réduite (bleu, vert, rouge), le format mangé comme en coups de ciseaux en créneaux, le personnage centré, frontal, vêtu de sa robe de peinture, se démarque fortement de l’étrange beauté clinquante de David. Ici, plus de regard de face séducteur mais la tête basculée en arrière, prolongée par celle, peinte, du décor. Plus de mouvement des mains suggestif sur le torse et le lieu-dit désigné du sexe, mais le corps de front, bras ballant, présenté, bénéficiant seulement de la beauté de ses lignes extendues jusque le long du cou. Il est « elle » le pénis dissimulé entre ses cuisses ainsi que le proposait Luciano Castelli dans Selbstdarstellung (torso) en 1976. Pourtant, à la différence de la photographie de Castelli, ici, le corps fait paysage ne cache plus rien : aluminium, coups épars de pinceau, coulures, corps en sa face, en son désir peut-être, en son plaisir nouveau dessiné en une larme de peinture outremer qui descend le long du ventre jusqu’en cette zone où il n’y a pas plus de dissimulation que de révélation. D’ailleurs, pourquoi parler de genre en fonction de l’organe ? Chaque corps transmuté par les œuvres de Lakolak, comme en une possible expérience de vie, semble jouir de son état inédit, de toucher ses désirs peut-être autrement impossibles grâce à ces récits de soi que l’artiste met en scène. Tels déploiements imaginaires signent une actualité de l’art.

 

Karl : C’est un garçon-fille que l’on perçoit dans cette œuvre ; ce désir exprimé est le fruit d’échanges dans mon « petit théâtre ». Aujourd’hui cependant les échanges se sont multipliés par internet qui permet non plus seulement une publicité ou un système de starisation, mais de nouveaux comportements de désir dans ce que j’appellerais une poésie de l’échange (par laquelle nous pouvons encore rêver). Internet permet de nouveaux systèmes de marché de l’art et de commerce ; et si mes performances et leurs photos, leurs vidéos demeurent  issues de rencontres vivantes en performances, il me semble que la « boîte » internet en dévore toujours davantage.

2-L--Enlevement-d-Europe--starring--Elvis-et-Elvis--Paris-.jpg

L’enlèvement d’Europe, starring Elvis et Elvis (Lakolak, Paris, 2012)

Chirurgical instinct de vie : le grand modérateur de vos nuits – avril 2009, par Karl Lakolak

 

J’avais cette nuit là rêvé l’incendie des organismes sensibles mais l’irrésistible pouvoir du grand corps exposé portait au monde quelque chose de si mystérieux. Il supposait une reconnaissance immédiate et parfaite, apparemment magique, entre le réceptacle charnel et le conducteur des opérations urgentes. Car l’Esprit des désirs en marche vers une nouvelle forme de rapport au sexe inhabituel gît au fond du processeur interne de tous les individus ; il est cette intériorité inconsciente, que les fusions guideront vers la conscience des pulsions. La diffusion du fantasme du grand modérateur dévêtu parmi les combattants du sommeil ne saurait générer des conséquences sur la littérature amoureuse des ombres sans que les pensées s’interpénètrent sauvagement. Nous vivons à travers une continuelle projection dans nos désirs. Soudain je pris conscience de nos désirs, mais seulement dans le sens inverse des aiguilles de cette montre qui m’attire à ton poignet tu te jettes avec ton animalité féroce à la figure des êtres de tes satisfactions cachées. Nous sentons en nous cette traction du désir, cette inquiétude qu’il provoque ; tu me menaces dans cette instabilité que le désir provoque, je me sens ballotté par tes bras de géant corsaire et c’est encore ce tiraillement du désir qui pisse des mots sur le ventre des ignudi découverts dans l’agitation de nos pensées. Souffrons-nous tant de nos frustrations et que nous voudrions toujours être sur ton corps étendus là où nos désirs seraient satisfaits, toujours oublieux de ce que le présent fallacieux nous offre.

Mais le fait d’être jeté en slip dans l’abracadabrantesque inondation gluante de nos désirs nous lègue-t-il un ticket pour l’extase ? Par exemple, d’un sentiment de force et même de virilité aguerrie, dans la direction du paradis, je m’exerce à modifier la forme sinueuse de ton image de sexe reposé, interposé, présenté.

Quand le membre est perdu

si d’aventure le miroir de ta peau glisse au parterre de mon désir assassiné l’autre interdit se vautre sur le gibier en mode opératoire pornologique quand les cuisses immenses et velues s’écartent et se soulèvent le Pont du cul s’érige en maître à la vue des indignés qui se masturbent en silence et marmonnent une succession de fictions gluantes efficaces peu importe ce lugubre et sinistre dédain crié du diable qui ordonne que tu le lèches infiniment au désespoir de tes éducateurs bigots dont l’esprit rétréci  empeste  nos boudoirs feutrés car au fond c’est bien le monde entier qui te pénètre à cet instant sauvage d’où ce long et lubrifié tunnel au sein duquel nos rêves passent et trépassent et surtout le mien de t’offenser éperdument en enfonçant mon vœux dans le cœur du bas sans que jamais ton sexe n’éradique le poème et l’insouciance des anciens jours alors meurt l’existence ni désir ni amour un lit de roses une chair épandue un voile mélancolique.

5-Elle--Paris--Karl-Lakolak-2012-2-.jpg

Elle (Lakolak, Paris, 2012)


Mise en ligne, 30 août 2013.

Karine Espineira, entretien sur la construction médiatique des trans

  Karine-Espineira.jpg

Karine Espineira,
entretien sur la construction médiatique des trans

Co-fondatrice de l’Observatoire des Transidentités et Sans Contrefaçon
Université de Nice – Sophia Antipolis

Bonjour Karine. Tu t’apprêtes à soutenir ta thèse sur la construction médiatique des transidentités. Peux-tu nous résumer ton propos ?

Mon étude porte sur la représentation des trans à la télévision. Représentations qui forcent ou aspirent au modèle. Autrement dit, je m’intéresse au processus de modélisation. Comment créé-t-on des figures archétypales ? Peut-on établir des typologies « télévisuelles » ou « médiatiques » ? Au départ était la mesure d’une fracture, d’une dichotomie entre la représentation des trans par le terrain transidentitaire lui-même. A l’égal de nombreux autres groupes, les trans se sont exclamés qu’ils ne se reconnaissaient pas dans les images véhiculées par les médias. Souvenons qu’une grande partie des personnes trans médiatisées ont tenu ce propos. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est celui d’Andréa Colliaux chez  Fogiel en 2005 : « Je suis là pour changer l’image des trans dans les médias » avait-elle dit. Propos réitérés à maintes reprises par elle-même et d’autres personnes chez Mireille Dumas, Christophe Dechavanne, Jean-Luc Delarue ou Sophie Davant.

Militants et non-militants dénoncent les termes de la représentation. Cela questionne. Pas d’effet miroir. Quelle est donc cette transidentité représentée dans les médias ? Existe-t-il des modèles ? Sont-ils hégémoniques, construits, voire coconstruits ? La question ultime étant à mon avis : « mais comment sont donc imaginés les trans par le jeu du social, par les techniques et les grammaticalités médiatiques ? Faisons entrer dans la danse la culture inhérente aux deux sphères (médiatique et sociale) et l’on obtient ce que l’on nomme une problématique.

Le concept de médiaculture proposé par Maigret et Macé (2005) a été essentiel. Je propose à mon tour de parler de modélisation médiaculturelle pour décrire la figure culturelle transidentitaire au sein des médias. Les trans sont des objets de la culture de la « culture populaire », de la « culture de masse ». A la suite de Morin et de Macé, on parle non pas d’une « culture de tous » (universelle), mais d’une culture « connue de tous ». Comment les imagine-t-on ces trans faut-il insister ? J’aime donner un exemple certes réducteur à certains égards mais parlant. Combien d’entre nous ont déjà rencontré des papous de Nouvelle Guinée, des chamans d’Amazonie ? Peu, on s’en doute. Pourtant, pour la majorité d’entre nous ils sont « connus ». Nous en avons une représentation mentale, dans certains cas : une connaissance. De quelle nature est cette modélisation ? Sommes-nous en mesure d’expliciter plus avant ? Cette représentation et cette connaissance sont-elles issues d‘écrits de voyageurs plus ou moins romancés, plus ou moins occidentaux  et occidentalisant, culture coloniale ou post-coloniale ? Connaissance sur la base de croquis, de bandes dessinées, de dessins animés, de films, de documentaires, de reportages ? Comment trier ? Il n’y a pas une seule représentation qui puisse se targuer d’une autonomie totale face à l’industrie culturelle médiatique. Cette grande soupe confronte et mélange nos imaginaires.

Une dernière note pour parler du terme « travgenre » apparu pour dénigrer des trans et même des homos remplaçant en quelque sorte le terme « folle ». On voit que le Genre est ici chargé du préfix trav’. J’y vois l’expression de la modélisation de la figure travestie sans cesse ramenée à une forme de sexualité « amorale » alors que les premières femmes habillées en homme démontraient que le « travestissement » était déjà un premier et spectaculaire changement de Genre. Les « conservateurs » défont eux aussi le Genre en tentant symboliquement de le cantonner à une sexualité trouble et honteuse. Pour ma part, j’ai souhaite anoblir le terme « travesti » en le plaçant  du côté du Genre.

Ta thèse est amorcée dès ton premier livre « la transidentité : de l’espace médiatique à l’espace public » (2008) : qu’est-ce qui a changé sur cette période ?

L’institué transgenre perce. Bien qu’encore très confidentielle, on voit une représentation transgenre émerger avec des documentaires comme L’Ordre des motsFille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre, Diagnosing difference, Nous n’irons plus au bois, entre autres productions depuis 2007-2008. On peut noter le rôle des télévisions locales à ce sujet. Les France 3 Régions par exemple ou les chaines du câble, couvrent ces représentations avec plus d’intérêt et d’application. Le travail d’associations et de collectifs sur le terrain se mesure ainsi, même si la télévision demeure encore très maladroite en se « croyant » obligée de faire intervenir une parole « experte » dont elle pourrait pourtant aisément se passer si les journalistes démontraient plus de confiance en leurs interlocuteurs trans, en peut-être en se questionnant plus franchement sur ce que les trans produisent comme « effets identitaires » sur eux et l’ensemble de la société.

La motivation des documentaristes change particulièrement la donne : soit ils veulent du fond de culotte, avec des récits d’opérations plus ou moins réussis, reproduire avec une ou deux nouvelles médiatiques le énième documentaire sur les trans, ou bien se mettre en danger intimement et professionnellement en donnant la parole à ces trans qui dénoncent l’ordre des Genres, d’inspiration féministes, qui souhaitent proposer de nouvelles formes de masculinités et de féminités croisées et non oppositionnelles, et ne pas venir renforcer l’ordre symbolique de la différence des sexes. J’ai une approche spécifique, une sorte de mix entre Foucault et Castoriadis pour décrire le phénomène : tous les trans ne veulent pas être des sujets dociles et utiles à une société qui fait de la différence (de genre, d’ethnie, de confession, d’orientation affective et sexuelle, de classe…) une inégalité instituée et instituante.   

Cette entreprise de recherche est particulière à plus d’un titre. C’est la première en Sciences de l’Information et de la communication sur le sujet mais surtout, c’est la première thèse sur les trans soutenue par une trans. On sent bien la question de la double légitimité : peut-on être chercheuse et militante ? Peut-on prendre part et prendre parti ? Comment contre attaques-tu ?

Pour donner un cadre à mon propos sur ce point, je dois préciser que j’ai mené des études en Sciences de l’Information et de la Communication dans les années 80 et 90, de l’université de Grenoble et à la Universidad Autonoma de Barcelone. J’ai « lâché l’affaire » en  3eme cycle pour des raisons de financement notamment. Je travaillais précisément sur les mises en scène du discours politique à la télévision. J’ai bossé dans le ménage industriel (je tenais le balai !) comme dans la formation multimédia dans le domaine de l’insertion sociale et professionnelle. En 2006, j’ai pu reprendre un master 2 Recherche à Aix-en-Provence dans le dispositif de la formation continue. Poursuivre en thèse de Doctorat à l’Université de Nice a été une suite logique. Je dois beaucoup à deux chercheures, à Françoise Bernard pour sa confiance qui a été un grand encouragement, et à Marie-Joseph Bertini qui a accepté de diriger une thèse dont le sujet « exotique » sur le papier n’aurait pas été assumé par beaucoup d’autres en raison notamment de la résistance de certaines disciplines tant aux études de Genre qu’aux études culturelles, sans même parler de Trans Studies qui n’en sont qu’à leur balbutiements dans la perspective la plus optimiste.

La nouveauté de la recherche comme la question de l’appartenance au terrain ont été des enjeux méthodologiques. A tel point d’ailleurs que très rapidement, je me suis mise à parler de « défense théorique ». Je vais passer sur les lieux communs bien qu’ils aient des raisons d’être, par exemple ne serait-il pas gênant d’interdire aux femmes à d’étudier le sexisme et le patriarcat, aux blacks la colonisation ou l’esclavagisme, les beurres l’intégration, etc… A l’énoncer, je flirte avec la caricature mais c’est pourtant cette caricature qui nous est opposée. N’oublions pas que les chercheures dites « de sensibilité féministe » étaient fortement suspectées au sein de l’université, celles-là même qui ont introduit les études de Genre.  

J’ai interrogé l’observation participante et la recherche qualitative avec Bogdan et Taylor. On parle de mon immersion dans le terrain on est d’accord. Mais je suis déjà immergée et jusqu’au cou si l’on peut dire. Toutefois, avec Guillemette et Anadon la recherche produit de la connaissance dans certaines conditions que je ne vais pas détailler pour ne pas réécrire ma thèse, mais pour moi cela se résumait  ainsi : la question de la mise à distance  du terrain dans une proportion acceptable : expérience propre du « fait transidentitaire » (le changement de Genre), sa pratique sociale, son inscription dans la vie émotionnelle, sa conceptualisation et sa théorisation « post-transition ». Où chercher la neutralité analytique ? Ai-je cherché à tester (valider/invalider) des hypothèses ou des intuitions ? L’adoption d’une orientation déductive m’est impossible mais en recherche qualitative je peux articuler induction et déduction. On voit que le chemin va être tortueux !

Suivant Lassiter, j’ai préfère parler de participation observante. Avec Soulé et Tedlock, j’écarte l’expérience déstabilisante du chaud (l’implication émotionnelle) et du froid (le détachement de l’analyse). Pour ne pas être suspectée par l’académie, démontrer une observation rigoureuse et faire valoir d’une distanciation objectivée, il m’aurait fallu renoncer à mes compétences sociales au sein du terrain pour expérimenter à la fois la transformation de l’appartenance et l’intimité du terrain. On ne doit pas renoncer à la difficulté de l’intrication du chercheurE qui est source de richesses. J’ai porté mon regard in vivo mais aussi beaucoup a posteriori. Évidemment, je me suis appuyée sur Haraway avec l’épistémologie du positionnement et ses développements avec Dorlin et Sanna. Castoriadis explique que « ce n’est jamais le logos que vous écoutez, c’est toujours quelqu’un, tel qu’il est, de là où il est, qui parle à ses risques et périls, mais aussi aux vôtres. » Avec Haraway, il faut reconnaître le caractère socialement et historiquement situé de toute connaissance. J’ai dois assumer un cadre épistémologique constructionniste et interprétationniste. 

Il y a un passage que j’aime dans ma thèse, un passage aussi modeste que gonflé dans un certain sens, je le retranscris ici : « Notre expérience est antécédente à la recherche, à l’instar du fait transidentitaire remontant si souvent à la petite enfance. Le monde social transidentitaire, depuis la culture cabaret-transgenre, comprend aujourd’hui ces données essentielles que sont le sentiment d’anormalité et de clandestinité durant une partie de l’existence. L’habitus trans’ combine ces vécus individuels et collectifs, électrons vibrionnant autour de l’atome : non pas née, dois-je dire, mais bel et bien devenue irréversiblement. Le « hasard » ici importe peu. Avoir vécu le fait transidentitaire c’est avoir appris l’institution de la différence des sexes. Aussi qualifierions-nous volontiers notre recherche comme participation « auto et retro-observante ». En appeler en effet à l’histoire propre, ressentir et résister, imaginer et supputer, percevoir et se faire déborder, lâcher prise et expérimenter la réalité transidentitaire – voilà ce qui fait antécédence ici, de l’habitus « trans » sur la socialité « ordinaire ». On ne devient outsider  au terrain transidentitaire que parce qu’on a choisi de faire de la recherche. Et de même, on ne devient insider à ce même terrain que parce que le changement de genre a précédé cette recherche ».

Ma posture m’a autorisé une récolte de données difficilement égalable par d’autres moyens méthodologiques : « Être affecté» par son terrain a permis à Favret-Saada d’élaborer l’essentiel de son ethnographie, condition sine qua non des adeptes de la participation observante selon Soulé. Être affecté « par nature » veut dire par la force des choses car on ne choisit pas son lieu de naissance, la couleur de ses yeux ou de sa peau par exemple. Cela implique l’individu dans ce que je vais appeler une posture auto-retro-observante à considérer comme relation (affects, engagements intellectuels, contaminations diverses) antécédente à l’élection du terrain pour les chercheurEs dans un cas similaire au mien.

Toujours sur la recherche en général, quel regard portes-tu sur le traitement universitaire cette fois-ci de la question trans aujourd’hui en France ?

Pour le dire franchement, nous sommes aux frontières de l’innovation et du foutage de gueule. Je m’explique. C’est très intéressant d’étudier les questions de genre. Mais laisser les expertises trans au placard c’est pas la meilleure méthodologie pour produire de la connaissance. Le terrain trans suscite de l’intérêt chez de jeunes chercheurEs. Le nombre d’étudiantEs reçus cette année venant de sciences politiques, de sociologie, ou même de journalisme en dit long sur l’intérêt pour les questions trans et inter. Ce public ne vient pas chercher des patients et se montre généralement respectueux des personnes. Peut-être certains gagneraient-ils à mieux expliciter leur sujet et prendre le temps de détailler ne serait-ce qu’une esquisse de problématique. Mais globalement ça va dans le bon sens.

Le foutage de gueule serait plutôt dans des sphères plus confirmées. J’ai quelques souvenirs de sourires condescendants, quand ce ne sont pas des marques d’irrespect comme de mépris affiché. Un chercheur qui vous « tacle » sur une voix tremblante attribuée à « une rupture  épistémologique » (genre : « mais vous êtes trans ! ») alors qu’il est juste question d’un simple trac ; une autre vous dit en tête-à-tête qu’elle n’aime pas s’afficher avec des trans ; d’autres semblent aimer « dominer intellectuellement » leurs sujets et ne pas oser affronter la véritable expertise issue du terrain.

C’est clair, ce n’est pas avec ce discours que je vais me faire plus d’amis mais sérieusement je ne tiens pas non plus à sympathiser avec quelqu’un qui me considère comme un singe savant. Cela n’est pas sans me rappeler le regard que j’avais comme immigrée chilienne sur la façon dont les gens parlaient à mes parents arrivés en France en 1974. Ta couleur de peau ou ta langue suffit à provoquer une disqualification sur l’échelle des savoirs et de la reconnaissance. Tu es un sujet exotique, une singularité, mais pas un être pensant à leurs yeux. De là aussi une grande motivation à m’approprier d’autres savoirs et à me donner les outils me permettant d’investir d’autres terrains, d’acquérir les compétences d’autres disciplines. 

C’est quelque chose que je répète souvent désormais sur l’étiquetage et le « desétiquetage » : on m’a qualifié d’ennemie des trans pour être « passée de l’autre côté », comme quand d’autres ont bien vu ma volonté d’empowerment. Pour avoir pu l’apprécier, une génération de jeune trans ne renonce pas à ses études et semble motivée à hausser le niveau de parole. Ce sont en grande majorité des FtM et je me sens très proche d’eux dans leur désir d’autonomiser nos théories et nos points de vue ; Je crois que nous seront d’ici peu intelligibles, crédibles et peut-être même audibles. Il serait temps quand on sait le travail accomplit il y a déjà deux décennies par des Kate Bornstein, Leslie Feinberg, Pat Califia, James Green, Susan Stryker, Riki Wilchins et j’en passe et des meilleurs. A l’image d’un pays qui ne s’avoue pas qu’il est xénophobe, qu’il est conservateur et sexiste, qu’il « se la pète » depuis plus de deux cents ans sur les Lumières, nous devons nous-mêmes avouer que nous sommes « en retard » sur « le nord » et sur « le sud », et qu’il nous incombe un examen de conscience sans honte mais avec la motivation de vouloir changer cela. Car, ce qui nous arrive il est devenu trop commode de l’imputer toujours et uniquement aux autres. Pour suivre Califia, une bonne allumette dans l’institut de beauté nous ferait le plus grand bien.

Sur la thèse plus particulièrement, après une première partie sous forme d’état des lieux, tu proposes de revenir sur tes hypothèses et ton (tes) terrain(s)s : pourrais-tu nous les décrire ? Je pense notamment à la question que tu soulèves sur les descripteurs, ces mots clés dans la recherche de documents visuels ?

Parlons des hypothèses. Prenons l’imaginaire social de Castoriadis (1975), un imaginaire construit par chaque groupe humain en se distinguant de tout autre. Je suis la pensée de Castoriadis quand il explique que les institutions sont l’incarnation des significations sociales. Doublons ce premier imaginaire d’un second que nous nommons médiatique (Macé, 2006) et à considérer comme un imaginaire connu de tous grâce à un ensemble de « conditions économiques, politiques, sociales et culturelles propres à la modernité l’a rendu possible ».

Pour paraphraser Castoriadis, je dirais qu’il y eu une institution imaginaire de la « transsexualité » comme concept et pratique médicale dont la télévision s’est emparée à son tour et participant du même coup à son institution en « transsexualisme ». Simplifions, l’institution « transsexualisme » est le « déjà-là » de la transSexualité. L’institué est la figure du transsexuel ou de la transsexuelle et de son récit biographique. Ce modèle remonte aux années cinquante si l’on considère la télévision. Le modèle est hégémonique.

Sur le terrain trans, existe un autre institution : le transGenre et son institué se retrouve dans les figures : travestis, transgenres, transvariants, genderqueer, androgynes, identités alternatives, etc. Étonnamment remarquons  que l’instituant transGENRE a été longtemps chargé du « sexuel » tandis que l’instituant transSEXUALITE a été chargé du Genre si l’on s’en réfère aux centaines d’émissions où trans et psychiatres déploient maints efforts pour mettre en avant la question d’identité d’un terme renvoyant sans cesse à la sexualité et la sexuation. Mais ici le Genre est à entendre comme sex role. Le modèle hégémonique porte l’appartenance à l’ordre symbolique d’une société donnée. Nous concernant, il s’agit de celui d’une société patriarcale, régie par « la différence des sexes » et l’hétérosexualité.

Dans mon étude, on voit que la télévision aborde l’institué « transsexe » (la représentation dominante) au détriment  de l’institué « transgenre » (encore minoritaire), auquel est accordée cependant une représentation tardive et confidentielle. On pourrait donc parler d’une modélisation plus ou moins souple, entretenant une forte adéquation avec l’ordre social et historique (ici celui du Genre), en faisant place à une certaine perturbation (le « trouble » dans le genre et à l’ordre public) sur le plan de  l’ordre symbolique. Ce trouble « contenu » peut ainsi mettre en valeur la représentation dominante. Voilà qui semble bien convenir si on ne précisait pas que l’institué transgenre est tout sauf minoritaire et confidentiel sur le terrain. Il est même très largement majoritaire dans le monde associatif et les collectifs visibles.

Au tour du terrain et du corpus. Mon terrain était les associations et collectifs transidentitaires en France, les personnes transsexes et transgenres dans le contexte français.  Je parle ici de « transsexe » et de « transgenre » car je traduis une distinction qui est le fait  d’une partie du terrain et non le mien. C’est aussi une distinction de fait dans la société. Outre la question des papiers d’identité que ne peuvent obtenir les transgenres, on nous demande sans cesse si l’on est opéré. La question de l’opération est un évènement qui concerne tout le monde, non les seuls trans. C’est un événement symbolique instituant considérable. Comme si la marque d’une identité « morpho-graphico-cognitive » serait dans l’entrejambe…

J’ai aussi formé un corpus à partir des bases archives de l’Institut National de l’Audiovisuel : bases Imago (ce qui a été produit depuis les origines de la télévision et de la radio), les bases dépôt légal (loi de 1995) : DL Télévision, DL Câble-Satellite, DL Région. Comme je ne voulais pas à avoir à réaliser des extrapolations de mon corpus, j’ai doublé ce corpus d’un autre indépendant. Il a été formé de façon totalement subjective à partir de matériaux pointés par l’actualité comme par le terrain : séries américaines, documentaires récents, diffusions sur Youtube, Dailymotion, etc.

Pour le corpus INA, je suis partie sur sept mots clés dont j’ai motivé le choix sur la base de définitions et de leurs inscriptions autant du côté de la médecine, de la psychiatrie, que de la justice, la police, les médias et le terrain trans dans sa grande diversité. Ces mots clés sont : travesti, transsexualisme, transsexualité, transsexuel, transsexuelle, transgenre, transidentité.

J’ai obtenu 886 occurrences hors rediffusions, de 1946 à 2009. Pour donner une idée des résultats, quelques chiffres : J’ai obtenu 534 occurrences pour travesti, 384 pour transsexualité, 2 pour transsexualisme, 2 pour transsexuel, 7 pour transsexuelle, 4 pour transgenre, aucune pour transidentité sur un total de 971 occurrences avant retrait des rediffusions.

On le voit, le terme travesti est le descripteur « par défaut » ou « spontané » pour parler des trans, que l’approche soit synchronique ou diachronique. Les fiches de l’INA sont un trésor qui demande des fouilles archéologiques. Elles sont ainsi les traces d’un « Esprit du temps » comme dirait Morin.  C’est ainsi que ce corpus est devenu un terrain. Les fiches INA pourraient par exemple être étudiées sans conduire au visionnage des œuvres qu’elles décrivent. Par ailleurs, le corpus formé a été d’une telle ampleur, que je le qualifie de corpus « pour la vie ». Parler de terrain me paraît adéquat.

Tu suggères aussi un découpage de la représentation des trans à la télé, « les grands temps » dis-tu de cette médiatisation. Pourrais-tu nous raconter cette histoire et ses périodes ?

J’avais « pressenti » ce découpage possible dans mon essai de 2008. Je n’avais pas encore ce corpus fabuleux pour le confirmer ou l’infirmer. C’est chose faite. Les tendances du corpus m’ont même dépassée. Le croisement des définitions, de l’évolution des concepts, des techniques, des effets techniques et symboliques, l’évolution du terrain ou encore ce que révèle le corpus conduisent ni plus ni moins qu’à une analyse sociohistorique de la représentation des trans et de leur modélisation.

Les années 1970 sont très riches. Elles marquent un esprit du temps, un air du temps, cette bulle de la « libération sexuelle » et de mouvements libertaires. La télévision, on le sait était sous tutelle, elle n’en était pas moins audacieuse dans ses thématiques et ses dispositifs.

Première période : celle de la marginalité et du fait divers. Un document de 1956 parle de « changement de sexe fréquents à notre époque », en 1977 la prostitution trans est qualifiée de prostitution masculine par la voix d’un Cavada jeune, fringant, et d’une rare prudence dans les termes employés et l’adresse lancée aux téléspectateurs afin qu’ils ouvrent « les écoutilles » avant de juger. Les plateaux d’Aujourd’hui magazine ou d’Aujourd’hui madame de 1977 à 1980 invitent des trans, ils et elles ont des noms et prénoms, ils et elles sont placéEs dans le dispositif de mise en scène aux côtés des autres intervenantEs. On le verra dans les deux décennies qui vont suivre que les noms et parfois les prénoms disparaitrons au profit d’insert du type : « Claire transsexuel », « Claude transsexuelle » ou « père de transsexuel », « mère de transsexuel ». Ce que TF1 et les études de marché nommeront plus tard les « ménagères de moins de 50 ans » sont dans ces dispositifs qui nous font parfois sourire à tort aujourd’hui, des femmes qui ne cachent pas leurs sensibilités féministes, qui interrogent le Genre et prennent les trans à témoin. Un autre documentaire « les fils d’Ève » met en scène la discussion entre deux travestis comme le dit le résumé, discussion bien plus politique et subversive que le discours des trans des émissions des années 80 comme si le contexte de la prise en charge avait vidé le réservoir politique. Au-delà du fait divers, la cause marginale était politique. Le modèle français est loin du modèle de Christine Jorgensen descendant de son avion en 1953 sous les crépitements des flashs des photographes, et qui donneront l’image de l’inscription de la « transsexualité » via le moule des femmes américaines des années  1950. De notre côté nous avions Coccinelle. Je rejoins la vision de Foerster et de Bambi à son sujet. Elle avait l’éclat de la féminité de son époque mais ne donnait pas pour autant toutes les garanties d’une « normalité post-transition ». Elle a été la femme qu’elle voulait être, glamour mais scandaleuse. Je crois qu’elle mérite d’être traduite et ses actes éclairés par une approche postcritique et non seulement abordés par une approche dénonciatrice. Cela vaut aussi pour des acteurs de la télévision en général sur le sujet. Dumas, Ardisson, Dechavanne, Ruquier ou Bravo par exemple vont contribuer à inscrire la transidentité dans le mouvement d’égalité des droits dans les années 1990 et 2000 derrière des formats ne semblant être axés que sur le personnel et l’intime. Parfois derrière l’habit du spectacle, des messages plus subversifs et engagés.

La transidentité s’inscrit comme fait de société avec la convergence de l’élaboration des outils de prise en charge, les premiers plateaux de débat à plusieurs voix et l’intronisation de l’expert en télévision. Avec les matériaux des années 1980 les fiches INA font apparaître de nouveau descripteurs : transsexualité, transsexuel, transsexualisme. Précisons, ce n’est pas l’INA qui les invente ou les impose. Elle garde trace de leur émergence et de leur usage. Ainsi Jacques Breton et René Küss vont-ils énoncer le « transsexualisme » comme « concept et pratique » : les faux et vrais trans, les règles du protocole et leur diffusion massive dans les médias (ce que j’ai conceptualisé à mon tour comme la mise en place du « bouclier thérapeutique »), la médicalisation, la valorisation des opérations tout en « déplorant » cette unique solution, la légitimité scientifique et « l’utilité sociétale ». Les plateaux vont s’étoffer de la présence de chirurgiens, de juristes, d’avocats. La mise en scène table dès 1987 avec les Dossiers de l’Écran sur la confrontation trans et experts sachant que la controverse bioéthique est telle un surplomb. La science interfère sur l’engendrement, et elle se met  aussi à interférer sur la sexuation, voilà qui peut résumer un autre esprit du temps.

Dominique Mehl relie le début de la controverse bioéthique aux naissances de Louise Brown (1978) et d’Amandine (1982), deux enfants conçues in vitro. Elle écrit dans La bonne parole (2003) : « Ces deux naissances ouvrent l’ère de la procréation artificielle qui vient véritablement déranger les représentations de la fécondité, de l’engendrement, de la gestation, de la naissance ». La sociologue illustre ainsi – pour demeurer dans le registre et l’analogie de la naissance – l’enfantement d’un fait de société : « L’ensemble de ces techniques médicales et biologiques configure une nouvelle spécialité, la procréation médicalement assistée, destinée à une population particulière, celle qui souffre d’infécondité. À ce titre, elle ne concerne qu’une petite partie de la population, évaluée à environ 3% (…) Pourtant, la procréation médicalement assistée, par les séismes qu’elle opère dans les représentations de la nature, de la sexualité, de la procréation, de la parenté, concerne en réalité l’ensemble de la société, tout individu qu’il soit personnellement ou non confronté à une difficulté de concevoir, toute personne conduite à réfléchir à une difficulté de concevoir, toute personne conduite à réfléchir sur l’engendrement et les relations familiales ». Approprions ce propos à notre sujet et là patatras on réalise que les « transsexuels » représentent moins de 0,01% de la population en occultant les identités transgenres qui elles fracasseraient le compteur mais je m’engage déjà-là dans l’esprit du temps suivant. 

Envisageons le « transsexualisme » (comme concept et pratique), puis le « transgenre » (comme expression identitaire multiple et transversale) comme des phénomènes venant bousculer les représentations de la nature, de l’ordre et de l’agencement des genres masculin et féminin, l’hétérosexualité, les homosexualités, la bisexualité. Est concerné en réalité l’ensemble de la société, tout individu qu’il soit ou non confronté à une difficulté d’honorer son genre d’assignation, toute personne conduite à réfléchir sur le Genre et les relations de Genre dans un système un binaire, qu’il soit ou non inégalitaire.

On n’oublie pas le rôle des psys dont Dominique Mehl explique qu’ils ont depuis le tout début de la controverse bioéthique « pris une large part à ce débat public. Inspirés par leur expérience auprès des couples stériles, au nom de leur conception de la famille et de la parenté nouée dans une longue tradition de réflexion théorique, ils se sont emparés de leur plume pour mettre en garde, toujours, et critiquer, souvent ». Il est étonnant de constater à quel point la littérature scientifique manque de ce type de questionnements, parfois aux apparences de constat, sur la question trans, sans jamais remettre en cause l’expertise psy -ou à de rares exceptions récentes. On a laissé longtemps cette seule parole aux trans sans jamais leur donner les moyens de l’exprimer dans les espaces publics, médiatiques et universitaires.

Le dernier temps est celui du glissement dans le mouvement d’égalité des droits. L’égalité des droits s’inscrit dans une histoire des idées, des mentalités et des diverses politisations des groupes dits minoritaires. Mobilisation des associations dans le cadre de la pandémie du Sida dans les années 1980, Pacs, PMA, homoparentalité, sans-papiers, dans les années 1990 et 2000 etc. On ne saurait privilégier tel ou tel commencement, période, idée ou correspondance, mais l’enchaînement s’impose, au sein d’une progression asymptotique.

Dans mon étude, je le date dans la moitié des années 2000 si je considère mon seul corpus. Sur le terrain, il a commencé dès les années 1997-1998. Je pense au Zoo de Bourcier, l’inscription des trans dans d’autres tissus associatifs que l’on dira LGBT plus tard, à l’action du GAT ou de STS. A la télévision cette inscription est visible par des productions locales comme des reportages des France 3 Régions. On parle des trans à l’occasion des Marches des Fiertés et de la journée Idaho plus qu’à l’occasion de l’Existrans ou du T-Dor (jour du souvenirs des victimes de transphobie), en télévision je précise. Il y a aussi les affaires qui font du bruit. Je crois que le procès Clarisse qui a gagné son procès pour licenciement abusif participe de cette inscription. De même les coups médiatiques de l’ANT (anciennement Trans Aides) qui finalement illustre une sorte de guérilla contre les contradictions institutionnelles en matière d’état-civil. STS, Chrysalide et OUTrans ont eu aussi des discours portés en de telles occasions. En rapport cette fois au terrain, une question demeure : pourquoi la Pride ou Idaho font-ils plus parler des trans que le T-Dor ou l’Existrans ?

Cette inscription dans le mouvement d’égalité des droits se traduit aussi ainsi : transition et trajet  trans sont vite qualifiés de « parcours de combattant », quand le regard médiatique s’intéresse aux institutions. Les conséquences familiales et socioprofessionnelles sont aussi abordées, confirmant la pertinence d’une « écologie du milieu ». L’idée que la télévision veut « défaire les mentalités » et « défaire des inégalités » fait son chemin dans la perspective tant du traitement d’une marginalité, d’un fait de société, d’individus ou  de mouvements engagés dans l’égalité des droits.

Si tu devais retenir une émission, ou un moment télévisé, qui te semble symptomatique de la figure trans visible aujourd’hui sur nos écrans, laquelle choisirais-tu et pourquoi?

Si je voulais illustrer l’idée d’un « transsexualisme » d’une modélisation hégémonique des trans, je pourrais citer certainement non pas une dizaine mais plusieurs centaines de documents, en prenant telle ou telle phrase, telle ou telle définition, etc. Si je devais en revanche illustrer ce que j’appelle l’institué transgenre, majoritaire sur le terrain trans observable, j’aurais en revanche plus de mal. La télévision produit constamment le Genre tel que l’ordre symbolique en exercice le prescrit. La télévision est parfois transgressive mais pas subversive sur les questions de Genre.

Ceci explique en partie un certain conservatisme, un immobilisme de la représentation des trans. En s’intéressant aux trans, la télévision ne produit pas que de la matière télévisuel à vocation de divertissement et de spectacle. La carte de la transgression est un leurre désormais.

De mon corpus, je retiens la prestation de René Küss en 1982, quatre minutes de télévision qui racontent ce que seront 20 années de protocole. J’ai à l’esprit les prestations de Grafeille ou Bonierbale chez Dechavanne, Dumas ou Bercoff : quand la psychiatrie se double de sexologie en plateau. D’autres constats et pistes : le traitement des FtMs, de leur invisibilité à leur visibilité ; l’anoblissement et la popularisation du cabaret transgenre avec les figures de Coccinelle, Bambi ou Marie France médiatisées comme égéries et muses à la fois ; les festivités et les spectacles de cabarets avec Michou et ses artistes,  les émissions estivales de Caroline Tresca faisant la promotion des cabarets de province ; les émissions humoristiques issus du « travestissement de nécessité » depuis La cage aux folles ; le traitement compréhensif puis moraliste de la prostitution des trottoirs de la rue Curiol dans le Marseille des années 1970 jusqu’au bois de Boulogne du Paris des années 1980-1990 ; l’actualité offre encore bien d’autres ouvertures comme le traitement spécifique des « tests de féminité » à l’occasion des Jeux Olympiques, ou la « transsexualité dans le sport » ; les figures médiatiques spécifiques depuis Marie-André parlant des camps à Andréa Colliaux commentant Kafka, en passant par l’histoire de la médiatisation particulièrement intense de Dana International, figure « exotique » et LGBT, égérie de la tolérance et icône d’une trans contemporaine. La présence de Tom Reucher interroge encore le statut des trans comme experts, comme représentants compétents et légitimes voire charismatiques. Avant lui, toute une génération de personnalités MtFs : Marie-Ange Grenier (médecin), Maud Marin (avocate), Sylviane Dullak (médecin), Coccinelle (artiste). On sait que Maud Marin sera aussi étiquetée ancienne prostituée et Coccinelle parée de l’insouciance de l’artiste, sinon bohème.

Grâce au corpus on constate que les trans sont hétérosexuel-le-s et qu’ils donnent de nombreux gages à la normalité (des garanties). Ils ont donc bien été bien présents à la télévision qui semble avoir nettement privilégié cette représentation, l’établissant en modélisation sociale et médiaculturelle (l’institutionnalisation). De là un certain modèle trans : hétérocentré,  « glamour » ou « freak », un institué fort peu politique et encore moins théorique pour l’instant.

Et si tu devais nous restituer une découverte faite durant tes recherches à l’INA (Institut National d’Audiovisuel), quelque chose d’inédit, que choisirais-tu de nous dévoiler ?

Beaucoup d’émissions méritent le statut de découvertes. Je vais ici donner l’exemple d’un échange entre une historienne et une présentatrice de la chaîne « Histoire ».  Pas de trans à l’horizon. On parle au nom « de » (valeurs, avis, choix personnels), autorisant une telle spéculation nous donnant à voir un aveuglement où la fabrique ordinaire d’une performativité, à l’inverse de ce qu’énonce J. Butler : non pas un acte subversif et politique à même d’éclairer ce que le pouvoir plie un savoir mais une mise en scène de cette spéculation et exemplification symbolique.

Le titre propre de l’émission est « Le chevalier d’Eon et la duchesse de Berry, dans la collection « Le Forum de l’Histoire » de  la chaîne de diffusion Histoire sur la câble. Je passe les informations de types heure et fin de diffusion, etc. Le résumé est le suivant : « Magazine présenté par Diane Ducret composé d’un débat thématique entre Evelyne Lever et Grégoire Kauffmann consacré à deux intrigantes de l’histoire, le chevalier d’Eon et la duchesse de Berry », diffusé le  13 mars 2009.

Evelyne Lever vient de publier « le chevalier d’Eon, une vie sans queue ni tête ». Le titre m’interpelle sans m’éclairer. Je visionne l’émission. Bref aperçu (time code : 19 :30 :33 :19) :

– Evelyne Lever précise que dans la première partie du livre, elle fait son travail d’historienne, puis précise : Quand je suis arrivée au moment où mon héros / héroïne devient une femme. Et là, je me suis posée d’autres questions. Je me suis dit mes connaissances historiques ne sont pas suffisantes. Il faut que j’aille plus loin car j’ai à faire à un cas psychologique, psychiatrique assez délirant, assez exceptionnel. Alors là, j’ai du faire appel à quelques amis psychiatres, à me documenter sur les problèmes de la transsexualité et de l’identité sexuelle.

– Diane Ducret (la présentatrice) : oui c’est un personnage par son refus de trancher entre une identité masculine et une identité féminine est très contemporaine en somme, je suppose que c’est pas la mode transgenre qui a suscité votre intérêt sur ce personnage ? [rires].

Sans partager ici l’analyse longue et précise que ce document exige, on peut prendre le temps d’être surpris par la convocation du nom et de l’institué de la psychiatrie puisqu’il est avéré qu’il n’a ni affection et encore moins maladie mentale mais un regard moral sur une différence. Et l’on peut comprendre l’hésitation d’Evelyne Lever, historienne, faisant appel à ses « amis psychiatres ». L’héritage d’une classification stricte entre « disciplines » lui rappelle que des « connaissances » peuvent en effet, ne pas être « suffisantes ». Une approche dénonciatrice se bornerait à critiquer l’ambiguïté des discours tenus tandis que l’approche postcritique y verrait la scène de rencontre de subcultures ou quand la transidentité devient un objet médiaculturel.

Des questions s’imposent donc quand on sait que cela fait désormais 50 ans que les études de genre insistent sur les institués que sont la différence des sexes, le devenir et en particulier le devenir de genre minoritaire. Comment peut-on croire que l’on peut psychiatriser quelqu’un au-delà des siècles ? Deux hypothèses se présentent, se complétant mutuellement : l’inintérêt des autres hypothèses dans le champ scientifique ; l’indifférence au sort des trans permet cette transphobie et une spéculation sans frein. Dans ces premiers travaux Dominique Mehl en indiquait déjà les grandes lignes de cet arraisonnement et exercice de cette falsification. Pourquoi acceptons-nous une telle affirmation ? Sa présentation traduit son ambivalence : elle passe d’une connaissance historique dans son domaine au champ subjectif où elle croit devoir se poser « d’autres questions ». Lesquels croient se pencher sur un « cas psychologique, psychiatrique assez délirant, assez exceptionnel ». Elle n’a pas assez de mot ou sa formation est imprécise pour dire ce qu’elle voit et traduit immédiatement sur le mode subjectif et non plus historique. Rappelons ici l’indication de Castoriadis : chaque parole indique la position de celui-celle qui l’émet et l’engage. Quel est cet engagement et surtout quelle sa légitimité faute de validité ? Nous sommes sortis du médical pour le plain-pied d’un regard moral. L’on présente ici un objet (le « transsexualisme ») totalement départi des sujets trans et faisant comme s’ils n’existaient pas. Ce cas précis nous enseigne sur les falsifications de l’histoire et l’usage immodéré de la lucarne psychiatrisante. Viendrait-il à quelqu’un l’idée de convoquer une expertise trans pour éclairer l’histoire du Chevalier d’Eon ? L’éclairage des études de Genre serait ici plus approprié et en quoi ? Sinon, pourquoi ? Après tout, d’autres historiens et en particulier des historiennes se sont penchées sur le Chevalier d’Eon à la lumière des études de Genre dans une optique féministe. Nous pensons à Sylvie Steinberg et surtout Laure Murat, « La loi du genre, une histoire culturelle du « ‘troisième sexe’ » en 2006. Là où Murat pointe le système symbolique régulant les rapports et relations, Lever voit l’individu-écharde. Laure Murat met précisément en exergue un avis, valant pour maxime et surtout pour « pensée » d’Alfred Delvau : « Troisième sexe : celui qui déshonore les deux autres ». Le déshonneur serait tel qu’on en appelle aujourd’hui encore la psychiatrie au secours d’un honneur historique qu’un seul individu frapperait de mal-heurt (au sens ancien du français) ?

Et maintenant, en plus de ta soutenance, quels sont tes projets ?

J’ai des publications en attente. Dont trois avec mes consœurs de l’Observatoire : La Transyclopédie, et les deux premiers volumes des publications augmentées et corrigées de l’ODT pour 2010-2011.

Je travaille avec Maud-Yeuse Thomas sur un ouvrage sur les théories transidentitaires à la lumière de l’évolution et de la politisation du terrain trans. Je prépare aussi deux autres essais liés  à la thèse. Comme Macé un ouvrage théorique suivi d’un autre ouvrage relatant plus amplement mes analyses de corpus. Côté publication, je suis servie si tout va bien.  Je travaille également à un projet d’écriture de deux documentaires. Mais il est encore trop tôt pour détailler.

Je dépose bien entendu une demande de qualification pour le statut de maître de conférence. Après ce sera au petit bonheur la chance espérant que mes travaux si jugés crédibles et valides retiendront l’attention. Mon trip ? Donner des cours sur l‘image et les représentations de Genre à la lumière des études culturelles et des études de Genre. On verra bien, à 45 ans je n’ai pas à proprement parler de plan de carrière.

Tu nous rappelles la date ; le lieu et l’heure de ta soutenance pour ceux/celles qui voudraient venir ?

La soutenance se déroulera le 26 novembre prochain à l’Université de Nice – Sophia Antipolis à 13 heures, Lettres, Arts, Sciences Humaines et Sociales (98, Boulevard Herriot). J’attends des nouvelles de l’École doctorale pour connaître la salle. Je communiquerai en temps voulu. 

Je tiens à ajouter une liste de mes publications comme exemple de ce que le terrain peut produire car je ne suis pas seule à publier. j’insiste sur ce point car nous avons pu voir récemment avec Maud comment la reconnaissance d’une expertise venue du terrain reste invisible et j’ajouterais même à quel point elle est marginalisée. Par exemple, nous sommes trois personnes engagées et solidaires à avoir fondé cet outil innovant qu’est l’Observatoire au regard de la théorisation et de la politisation du terrain trans, bien que nous ayons un retard spectaculaire sur le monde anglo-saxon de ce point de vue.

Trois personnes pourrait-on dire, ou plus précisément faudrait-il énoncer : deux trans et un cigenre ? On sait avec un travail universitaire récent, que seul le « cisgenre » est crédité et reconnu comme acteur scientifique du terrain à l’ODT. La modélisation dont je parle est ici à l’oeuvre. Il convient de la défaire. Enoncer ce constat ne doit mener à la disqualification du propos sous l’accusation : « militance ! ».   


Karine Espineira : Transidentités & Média(tion)s

Karine Espineira

Chercheure en Sciences de l’Information et de la Communication

 

illust C Jorgensen


 

 

 

Transidentités & Média(tion)s

Exemples de modélisations médiatiques, sociales, médiaculturelles et géographiques 


Cet exposé est un exercice d’une « géographie imaginaire », sur la base d’une partie de mes recherches sur les modalisations sociales et culturelles des transidentités. En outre, la partie concernant le bois de Boulogne est un extrait d’un travail plus vaste et plus abouti considérant « une naissance médiatique du bois de Boulogne » comme l’un des « mythes fondateurs de la condition des trans ». Un contexte sociohistorique duquel on ne doit pas exclure les travailleurs et travailleuses du sexe, les personnes en situation de prostitution. »On peut parfois mal faire en croyant bien faire »…


 

Travaillons sur les représentations issues des imaginaires sociaux et médiatiques. Comment fabrique-t-on des modèles, des typologies, des stéréotypes ?

Sur la base d’un corpus constitué à l’Institut National de l’Audiovisuel (INA), j’ai rassemblé plus de 880  documents dont une partie illustrent bien entendu cet exercice qu’est d’imaginer une géographie des imaginaires comme des espaces de médiations comme de représentations.

Je dois aussi donner une précision importante. En rapport à la culture du terrain transidentitaire, je parle des personnes dans le genre exprimé ou revendiqué à l’opposé de la tradition médicale. J’utiliserais aussi les termes: transgenre, transidentité, ou trans’. J’utiliserais aussi le terme “travesti” qui fait sens dans la culture sud-américaine entre autres, mais aussi par rapport à son utilisation par les médias (journalistes, commentateurs) et les institutionnels (police, médecins).

 

 Capture-d-ecran-2012-05-29-a-11.56.10.jpg

 

On pourrait poser une géographie des médias qui recenserait tous les supports véhiculant et diffusant de l’imaginaire et de l’information,  comme la littérature, la presse, la radio, la télévision, l’internet. A chacun d’eux correspond un contexte sociohistorique. Chacun d’eux révèle et détient une partie de l’histoire des trans dans l’imaginaire social, dans l’imaginaire médiaculturel. 

Au début du siècle le magazine Voilà consacre pendant cinq semaines en octobre et novembre 1934 (des numéros 185 à 189) la rubrique Vice-versa à la vie de Lili Elbe sous le titre Un homme change de sexe ; D’après les documents authentiques et scientifiques réunis par Nils Hoyer. Ce même Niels Hoyer sera l’auteur de la première biographie d’une transsexuelle, parue en allemand et traduite en anglais sous le titre Man into Woman : An Authentic record of a Change of sex, en 1933.

 Capture-d-ecran-2012-05-29-a-12.01.01.jpg

Citons encore le cas de la peintre parisienne Michel-Marie Poulain. Opérée en 1946, elle orchestre sa publicité dans la presse et qui eut l’avantage de la distinguer parmi « les nombreux peintres de la bohème de Montmartre » : les titres des articles sont le suivants : le Matisse d’Èze-village a changé de sexe, cette élégante brune n’est autre que Michel-Marie Poulain, ancien dragon, peintre et père de famille. Ces titres sonnent familièrement soixante ans après : retenons la médiatisation d’une personne trans’ par elle-même, l’intérêt des médias avec la presse populaire, ainsi que les termes de la présentation retenus par lesdits médias, c’est-à-dire construire un abime entre le point de départ et le point d’arrivée. On appel cela un élément de spectacularisation.

En décembre 1952, Christine Jorgensen fait la une du New York Daily News qui annonçait son récent « changement de sexe » au Danemark sous le titre « Ex-GI Becomes Blonde Beauty ». Le traitement de la transsexualité devient multimédia avec Christine Jorgensen: presse écrite, radio, presse filmée et cinéma.

Voici d’abord un extrait d’un document de la presse filmée à sa descente d’avion. Un document diffusé massivement.

 illust C JorgensenL’image peut être visualisée dans une nouvelle fenêtre
pour permettre la lecture des sous-titres.
 

Autre extrait, d’un film auquel Jorgensen a apporté son concours comme consultante : The Christine Jorgensen Story, réalisé par Irvin Rapper, États-Unis, 1970.

c J illus 2 L’image peut être visualisée dans une nouvelle fenêtre pour permettre la lecture des sous-titres.

Même lieu, même événement en apparence. Mais les versions diffèrent et il en découle différentes inscriptions dans les imaginaires.

Nous allons nous intéresser à une autre géographie : l’inscription des trans dans la prostitution via l’imaginaire social et l’imaginaire médiaculturel. Pas  n’importe où. Pas ni n’importe quand. Les écrans de télévision donnent à voir le bois de Boulogne durant la pandémie du sida, associant travestis, transgenres, transsexuelles, nationalités étrangères et VIH[1]. Il faut voir cet exposé comme une triangulation et l’on constate que tout converge vers des zones bien délimitées dans l’espace, le temps et l’imaginaire.

Rappelons dans notre géographie des médias que le lieu comme place dite de prostitution de travestis brésiliens existe en tant que tel dans la presse populaire, notamment les reportages de Paris-Match dès  les années 1970.

 

Capture-d-ecran-2012-05-29-a-12.32.48.jpg

 

La télévision va mettre du temps à s’intéresser à la question, mais quand elle fera cette démarche la spectacularisation laisse sans voix. Du jour au lendemain, le Bois et le Sida retiennent l’attention des pouvoirs publics et des médias alors que les associations de support et de prévention sur le terrain depuis des années.

Au plus près du lieu, on sait que le bois de Boulogne a été toujours été un lieu de socialité, de loisirs pour promeneurs, pêcheurs, et familles en pique-nique, en journée ensoleillées et le dimanche. Depuis le début du siècle, la nuit, il a aussi été un lieu de socialités et de rencontres pour travestis ou trans. Depuis les années folles comme l’illustre  cette référence : La garçonne et l’assassin. L’ouvrage des plus intéressants car il a été documenté avec  photos, lettres, journaux intimes, documents judiciaires, et les procès verbaux des arrestations.

Dans le cadre précis de notre recherche, le bois existe à la télévision depuis 1984, avec un sujet du magazine « Aujourd’hui la vie », intitulé Hommes de jour belles de nuit. Des personnes fréquentent le bois et expliquent leur « double vie ». Quatre ans plus tard, la fiction prend lieu et place au bois, une enquête du commissaire Maigret. Il faut noter que toutes les fictions policières s’intéressent tôt ou tard au Bois, ajoutant la dimension du fait divers à celle de la marginalité.

Le format d’information de type JT (journal télévisé) va surtout s’intéresser au Bois de 1988 à 1992. C’est ce constat qui m’a poussé à tenter de comprendre les mécanismes de cet intérêt intense pour le bois de Boulogne. La pandémie du Sida ne suffit pas à expliquer le phénomène. Le format JT va concentrer à lui seul plus de modélisations que tous les autres genres réunis.

Un sujet du journal télévisé de 13 heures de TF1, le 16 août 1988, associe Sida et le Bois. Une enquête menée sur les lieux, explique que la prostitution des travestis fait de la place un lieu à « hauts risques » sur des images de prostituées à demies nues, les défilés de voitures, etc. Les plans montrent l’action policière à travers des contrôles de papiers. Le bois est déjà désigné comme un lieu de non doit où la police est débordée, le préservatif, symbole de la protection et de la prévention, jonchent le sol.

Capture-d-ecran-2012-05-29-a-12.45.38.jpg

Les sujets des journaux de 20h montrent tous des extraits du magazine « Carnets de route : les chemins de la prostitution » dont on va parler. On note toujours les images du ballet des voitures dans les allées du bois, etc.

Le 8 juin, TF1 diffuse un nouveau sujet sur les « maisons closes ». Mêmes images, mêmes plans nocturnes et les commentaires sont les suivants : « C’est en voyant le boulevard du Sida comme elles appellent, ce Bois de Boulogne fréquenté par des travestis toxicomanes et séropositifs pour la plupart et par des honorables pères de famille, que Michelle Barzach a eu l’idée de rouvrir les maisons closes ». On connait la polémique qui va suivre sur tous les fronts.

Parlons du magazine Carnet de route. Le documentaire s’ouvre sur images revues et revues depuis des jours dans les journaux télévisés de toutes les chaînes : «  Paris, la nuit. Haut lieu des plaisirs et des vices. Attraction internationale, fourmillant de trafics et de tous commerces : le Bois de Boulogne. C’est le plus grand bordel du monde à ciel ouvert (…) Maîtres des lieux, les travestis. Ils ont chassé les filles à coup de couteaux. Les clients ne savent toujours  à quel sexe ils ont affaire (…) le Bois est un chaudron  à Sida (…) Ils sont 400 à peu près à travailler au Bois. Avec la drogue et le Sida, ils ne vivent pas vieux. Les derniers arrivés viennent de Colombie, les plus anciens du Brésil ». On ne notera jamais assez l’importance des ces images et de ces commentaires dans leur reprise par les différent journaux télévisés de l’époque. Notons encore  la focalisation sur un lieu, sur une population étrangère, sur des personnes «hors sexe» ou justement «sur sexe». 

L’histoire médiatique du Bois n’est pas terminée. Un an plus tard, le 14 décembre 1991, sur TF1 on retient ce commentaire : « Les chiffres n’ont pas de valeurs statiques ou scientifiques, c’est ce que reconnaissent les policiers auteurs d’un rapport sur la prostitution travestie au bois de Boulogne à Paris. Ce rapport indique au moins une tendance, la grande majorité des prostituées serait séropositive et le virus du Sida se propagerait ainsi de façon inquiétante ». Le commentaire reprend sur le démenti de Médecin du monde qui n’aurait en aucun cas mené cette enquête pour la police. Le projet de la fermeture du Bois a fait son chemin cependant.

« La fermeture du Bois de Boulogne » évoquée dans le journal de 20 heures d’Antenne  2 dit qu’il s’agit de lutter contre la contamination du Sida par les prostituées et les travestis, que le préfet aurait décidé d’interdire la circulation automobile dans le Bois à la nuit tombée. On  a des doutes sur l’efficacité de cette mesure mais on comprend bien que c’est l’accès au lieu géographique qui prime au final. On pense aussi aux politiques consistant à chasser la prostitution de la cité et à la contenir aux frontières des villes c’est-à-dire en banlieue et au-delà. Ici encore beaucoup de données : les mêmes images et expressions déjà citées. Seuls les chiffres changent quelque peu. Une nouvelle fois les incontournables images et expressions des journaux télévisés depuis trois ans déjà pour justifier la fermeture du bois.

Le soir de la fermeture, les journalistes s’attroupent devant la mise en place des barrières. On parle de « bataille du bois de Boulogne », d’opération dite de « nettoyage » ayant pour but de « contrarier le client », on parle encore de « moralisation et de lutte contre le Sida », d’« Un événement international à la hauteur de la réputation du Bois ». Le lieu est donc la place d’une bataille dont les enjeux seraient de santé autant que moraux. Il faut contenir le Sida et les travestis dans une sorte de zone en quarantaine.

A 20 heures, le journal d’Antenne 2 du 29 février 1992, va accorder une place aux associations de prévention et de support comme Act Up et Aides avec la manifestation de militants contre l’installation des barrières. Les militants d’Act Up scandent « Non aux barrières », « On arrête pas le Sida avec les barrières » sur des images les montrant défaire ces barrières. Les militants de Aides dénoncent aussi la fermeture du Bois et l’échec de cette politique.

Capture-d-ecran-2012-05-29-a-12.56.01.jpg

On sait que cette fermeture ne fera pas long feu mais ce pic de médiatisation de juin 1988 à janvier 1992 laisse des traces qu’il conviendrait d’analyser encore et encore. On s’étonne aussi que si peu de place ait été accordé aux associations de terrains quasiment inexistantes dans les sujets. Ces quelques révérences sont bien peu de choses si l’on considère les quatre années de médiatisation du bois. Cet aperçu illustre les événements mais elle n’en donne pas toute l’ampleur. Avec le recul, probablement que plus d’un journaliste serait surpris de ce traitement si particulier…

Que penser des expressions « chaudron à sida », « plus grand bordel à ciel ouvert du monde », « allée du Sida » ? De même, comment ignorer l’inscription des trans’ étrangères – dites toxicomanes, violentes, parfois tricheuses et, prêtent pour de l’argent, à diffuser le Sida à leurs clients, par ailleurs bons pères de famille ?

La réalité est en effet une situation particulière : la pandémie du Sida, l’état des connaissance en cette période, la mobilisation des scientifiques et des institutions médicales, des réseaux communautaires, des association, la situation des travailleuses du sexe en général, du Bois en particulier, leurs spécificités culturelles et sociales. Cet exposé on ne le retrouve que de façon très minoritaire dans les journaux télévisés quand le Sida est associé au Bois.

 Aujourd’hui à l’analyse de ces images « stigmatisation et discrimination » viennent à l’esprit dans une synthèse qui nous mène à l’idée de la naissance du Bois de Boulogne comme l’un des mythes (sans juger de la véracité de la contamination cela va de soi) de la pandémie du Sida mais aussi d’une société qui découvre l’un de aspects de la condition des trans’ sans se poser pour autant les bonnes questions.

Suite à cette phase de médiatisation, l’intérêt pour le bois va redevenir de l’ordre du fait divers comme avec le meurtre de « travestis » comme diront les médias, ou l’illustration du parcours de tel ou tel personne qui serait passée par le Bois. On pourrait passer du temps à débattre sur l’influence des images véhiculées par les médias dans la construction des représentations, mais personne ne saurait quantifier exactement les effets produits sur les collectifs et l’individuel. On nous apprend à nous trier les uns les autres…

Peut-on concevoir une géographie des imaginaires qui pourraient s’incarner dans l’espace et le temps ? Peut-on imaginer des espaces sociohistoriques, physiques, médiatiques et les croire pourtant intimes ? 


[1] Une part de la deuxième partie de cet exposé avait fait l’objet d’une communication intitulée : Le Bois de Boulogne : Exemple d’une modélisation médiatique,sociale et culturelle VIH-Transgenres-Etrangères lors de la plénière organisée par Viviane Namaste et Kouka Garcia, dans le cadre de la Sixième Conférence Francophone VIH/SIDA, du 25 au 28 mars 2012, Genève, Suisse.  


Mis en ligne, 31 mai 2012.

Ludovic Gay, Homo Mediaticus…

 Ludovic Gay 

Doctorant en troisième année de sociologie sous la direction de madame Arlette Gautier, rattaché à l’université de Bretagne Occidentale (UBO).

Sa thèse traite de la représentation de la masculinité dans la presse française dite « homosexuelle »


 

Homo Mediaticus ou

comment la presse dite « homosexuelle » incarne-t-elle le genre masculin ?

Le magazine Têtu comme analyseur

 

Couvtetu.png

 

  

Certes, Têtu fait un très bon travail en ce qui concerne les gays en France, mais s’il y a un problème majeur qui règne encore – bien souvent tabou – c’est celui qui concerne les gays qu’on ne retrouve sur aucune photo du magazine. Ceux qui ne sont pas sexys, qui n’ont pas un corps d’Apollon, loin de pouvoir se retrouver sur le podium du dernier défilé de mode ou d’être élu Mister Gay (1) du mois d’octobre. »

(mail d’un anonyme envoyé à Têtu)

 

Ce travail tient en une analyse de contenu de Têtu (2), le magazine de presse payante « homosexuelle » (3) actuellement seul véritable leader en France sur ce créneau et vendu à près de 32.000 exemplaires (4) en moyenne par mois. Le traitement iconographique des hommes est étudié ici aux travers des visuels du magazine en s’intéressant plus particulièrement aux couvertures des numéro 1 à 166  du mensuel Têtu. 

 Notre hypothèse est que le genre cristallise les rapports entre hommes et femmes dans des rôles pré-définis en fonction de critères subjectifs (5) liés au sexe des individus. La presse homosexuelle, loin d’en découdre avec cela, semble participer à créer et véhiculer une représentation stéréotypée du genre masculin.

Dans une société qui a vu s’opérer le boum de l’internet passant d’un simple réseau de communication à un mode de sociabilité, où la publicité ne se contente plus de se coucher sur panneaux mais s’affichent sur des bus, s’impriment sur des t-shirts, où les magazines se visionnent sur les smartphones, la radio s’écoute sur tablettes, le média de masse (dont la presse fait partie) se veut omniprésent allant jusqu’à cadrer le quotidien de chacun. Cette cybernétique (6) de l’information à la carte, là en permanence, immobilise les individus, eux qui sont davantage et plus durablement solliciter. Mais solliciter à quoi ?, peut-on objecter. À quoi d’autre si ce n’est à entretenir le système performatif de la presse, à en être un de ses maillons. On peut toujours se dire, avec force et conviction, que le média de masse est sans effet sur soi. Mais le média de masse, donc la presse, est impactant, et les individus sont forcés de composer avec.(7)

Pub-Gap.png 

Aussi, en sa qualité d’outil médiatique, la presse a pour fonction de s’exposer, reste aux individus de s’en saisir ou non (peut-on penser). Or, de par son caractère performatif, en plus d’être un relais de contenus, la presse a tendance à être un producteur de sens, à diffuser explicitement ou implicitement un canevas de normes et valeurs que les individus eux-mêmes sont appelés à la fois à compléter et à reproduire. Autrement dit, elle se révèle être un instrument « prescripteur » fort, en mesure de fixer des « patrons » de l’identité sexuée, mais aussi sexuelle.

Dans sa façon d’incarner le genre masculin, Têtu tend à privilégier une iconographie sexy des hommes. La presse homosexuelle s’apparente à un catalyseur d’images capable de scénariser ce que doit/devrait être l’apparence, voire le corps de l’homme. Or, ce dont il est question c’est une stricte interprétation d’une masculinité tronquée, codifiée et légitimée autour des seuls critères de corps magnifiés, jeunes et sculptés. En découle le leurre de la doxa, elle qui ne peut s’empêcher d’envisager – ou à « en-corporer » – les gays à la manière décrite sur le papier glacé des magazines comme Têtu. Pour certains gays en résulte le sentiment de ne pas se sentir concerné. 

Ici, s’opère une double dynamique d’identification, une externe et une interne, soit en rapport avec le regard que pose autrui sur les gays en fonction de « l’image » véhiculée dans le magazine homosexuel (on pense que le gay est physiquement – dans la réel – comparable à la représentation corporelle telle qu’elle est dépeinte dansTêtu), soit en rapport avec la valeur que les gays dans leur pluralité accordent à ces visuels dans lesquels les mannequins prennent la pose, pouvant ainsi parfois être considérés comme source de fantasmes, de reconnaissance ou de déni et que certains gays vont donc chercher à copier ou à relativiser.

Autrement dit, les magazines, dont Têtu, tendent au travers de couvertures alléchantes et de portfolios sophistiqués, à mobiliser des représentations particulières du genre dans des mises en scènes explicites et parodiques des individus. À force d’être exposés à ces « constructions imagées », chacun est ainsi tenté de croire qu’être un homme (ou une femme lorsqu’il est question de représenter le féminin notamment dans la presse féminine), c’est bel et bien ce qui est montré dans la presse.

À son tour, chacun participe à valoriser ces représentations du genre au travers de ses interactions avec autrui. En effet, prenons comme exemple les couvertures du magazine Têtu, qui se composent « traditionnellement » d’une photographie d’un homme de face, cadré en 3/4, torse nu et bien souvent en maillot de bain ou en sous-vêtements. L’arrière-plan de l’image est rarement mis en scène, seul élément de décor redondant : un fond monochrome.

L’analyse de ces couvertures nous permet de rendre compte du sexe du modèle en présentation: Il est de type « mâle ». En effet, même si l’on ne voit pas le pénis, le vêtement le laisse souvent deviner. Le torse nu laisse également clairement voir qu’il n’y a pas de traces de poitrines « féminines ». En ce qui concerne le genre du modèle en couverture : il est de type « masculin ». On sait que c’est un homme dont il est question car on peut lister les caractéristiques physiques ayant trait aux attributs de la masculinité : pilosité parfois, musculature développée (biceps bombés, abdominaux contractés, pectoraux saillants, des positions du corps dynamiques et qui permettent très souvent de focaliser le regard sur « le maillot de bain »). En revanche, du point de vue de la sexualité, aucun critère ne permet de savoir si le modèle est hétérosexuel, homosexuel ou bisexuel ; dit autrement il est asexué. 

Pourtant, et parce que le mensuel Têtu est reconnu être un magazine qui s’adresse principalement aux gays, on peut être tenté, et le lecteur l’est souvent, de croire que les hommes posant en couvertures sont tous homosexuels (7). En raison notamment de la construction de ses couvertures, le mensuel Têtu produit du sens. En effet, le magazine privilégiant toujours le même type de corporéité du masculin et étant reconnu comme média à destination des gays, et le modèle de couverture, assimilé à son support, étant supposé gay par le lecteur, celui-ci est amener à croire que les hommes homosexuels sont tous jeunes, sexys et dotés d’un corps identique fait d’une musculature avantageuse.

Le magazine semble répondre aux attentes d’une partie non négligeable du public qu’il vise (rappelons que Têtuest vendu en moyenne à 32.000 exemplaires par mois). Est-ce dû (bien que nous en doutions) au fait que les gays sont a priori concernés par des couvertures sexys parce qu’ils ont un intérêt pour la sexualité particulièrement développé ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi choisir ce type stricte de visuel ? Pourquoi ne pas en privilégier d’autres ? Et quels discours les gays tiennent-ils par rapport à cela ?

 

Développement

1. Le genre comme outil méthodologique

Les recherches menées par les gender studies (8) aux États-Unis tout d’abord et plus récemment en France (9), ont permis de démontrer que sexe et genre renvoient tout deux à des constructions sociales (Judith Butler, 2006). Pourtant, et dans un souci de marquer le caractère « structurel » et culturel du genre, nous préférons partir d’une définition plus classique du genre qui entend montrer que celui-ci est seul à être un produit social. Il renvoie ainsi à une « traduction » en termes de rôles et de comportements sociaux d’une catégorie de sexes (mâle/femelle); présente au préalable (Simone de Beauvoir, rééd. 2003). 

Autrement dit, le genre légitime un ordre social rationnel, axé sur un rapport dichotomique entre femmes et hommes. Or, en disant cela, nous tendons à ne rendre compte que des agencements en termes de rôles sociaux de ce que l’on suppose être l’action et les «devoirs» d’une femme et d’un homme. En ce qui nous concerne, la distinction genrée – ou sexuée – s’observe aussi de manière matérielle et notamment au travers de la mise en scène des corps (Erving Goffman, 1973 et 2002). Véritables réceptacles connotés de genre, les corps sont des moyens probants et largement employés par les médias pour rendre efficace leur action : communiquer des messages clairs et facilement identifiables pour capter l’attention d’un public, et ce, dans le but notamment de s’assurer du succès commercial d’un produit (un numéro pour un magazine et un bien quelconque pour la publicité). Or, comment la presse dépeint-elle les corps ? 

2. La presse et ses fonctions

La féministe et sociologue américaine Jean Kilbourne, grâce à ses travaux sur la représentation des femmes dans les magazines et les campagnes publicitaires aux États-Unis, nous explique que la mise en scène du corps féminin et sa description rassemblent nombre de critères subjectifs (parce qu’ils ne répondent a aucune logique rationnelle) mais pourtant objectivement mis en valeurs : les femmes sont hyper-minces, grandes, sans rondeurs, sans pores ou peu, etc. Et d’ailleurs, nous sommes tous prêts à valider la raison d’être de ces critères. Comme pourrait le dire Pierre Bourdieu, l’on assiste à une « incorporation » effective (parce que observable) des rôles genrés à travers les corps des modèles posant pour les magazines et dans les publicités. (Cf. Les publicités Cult Shaker et Dolce&Gabbana)

Pub1-cult--copie-2.png

D’ailleurs ce dernier point s’avère être l’un des questionnements principaux de Jean Kilbourne, à savoir que les médias, de part leurs sur-visibilité ou omniprésence dans nos sociétés occidentales, véhiculent tout un ensemble de stéréotypes du corps, ceux-là à même d’influencer, voire de modifier les perceptions de la conscience collective, ce que Pierre Bourdieu qualifie de « sens commun » (Pierre Bourdieu, 1996). 

Autrement dit, à force d’être mis face à des photographies de corps de femmes filiformes, maigres, retouchés à coup de palette photoshop, et dans des positions lascives, les médias n’ont-ils pas tendance à « flanquer » aux individus des références corporelles normalisées, certes, mais anormales ou stéréotypées parce qu’elles ne rendent pas compte d’une quelconque vraisemblance ? À ce propos Jean Kilbourne explique : 

« It is certainly true, in fact it’s more true than ever that advertising is the foundation of the mass media. The primary purpose of the mass media is to sell products. Advertising does sell products of course, but it also sells a great deal more than products. It sells values, it sells images, it sells concepts of love and sexuality, of romance, of success and perhaps the most important of normancy. To a great extend, advertising tells us who we are and who we should be. » (Jean Kilbourne, 1999) 

Loin d’être unique et uniforme, le corps des femmes et de tout individu d’ailleurs, demeure multiple et varié. (Cf.Les publicités Dove)

Pub-Dove.png

Ici, il est question de rappeler l’originalité corporelle des individus dans le «réel» – au quotidien – et de rappeler aussi la corporéité fictive de la femme (ou pourquoi pas de l’homme) en d’autres termes des fantasmes véhiculés sur les individus dans la «réalité» médiatique. Lorsque nous parlons de corps, re-précisons que nous traitons aussi d’identités de genre et sexuelle.

3. Présentation de soi et homosexualité

Si l’on repense au corps et à sa propension à pouvoir générer mais surtout à mobiliser du genre, nous sommes tentés, pour le cas qui concerne uniquement les gays, de faire un constat : en tant que membres d’une minorité, les gays doivent savoir composer leur “identité” ou leur présentation d’eux-mêmes en fonction notamment d’un environnement social potentiellement hostile, disons homophobe. Lors d’une précédente étude menée en 2005 à Missoula (MT), États-Unis, nous sommes allés à la rencontre d’hommes homosexuels dans le cadre d’entretiens semi-directifs pour comprendre comment ils négocient leur homosexualité en fonction d’un milieu urbain (la ville de Missoula) dans lequel les agressions homophobes (autant verbales que physiques) n’étaient pas rares. Il s’est avéré que les interviewés (17 individus âgés entre 18 et 20 ans, tous étudiants) expliquaient mobiliser ce que nous nommons, en référence à Vered Vinitzky-Seroussi (1998), une identité personnelle (en rapport a l’intime) et une identité sociale (dans le cas ou l’individu est en représentation, face a autrui). L’identité personnelle laisse plus largement exprimer l’homosexualité de la personne et elle s’oppose généralement à celle sociale pour laquelle nos interviewés disaient « jouer » le rôle d’hommes soit asexués, soit hétérosexuels et pour le coup hyper-masculins. Ils adaptent aussi leurs corps et leur apparence (manières de se tenir, de se mouvoir et aussi de s’habiller) en fonction des situations et des interlocuteurs en face d’eux.

Nous notons, ici, le caractère versatile de l’identité et qui demeure largement tributaire d’impératifs à la fois situationnel (Stéphane Leroy, 2010 et 2005, Nadine Cattan et Stéphane Leroy, 2010), temporel (Guillaume Marche, 2005) et interactionnel. Autrement dit, en fonction de l’endroit, du moment, et de qui est notre interlocuteur, la présentation de soi à autrui peut varier. Ceci suppose donc que l’identité sexuelle et, qui plus est, homosexuelle, n’est pas figée mais qu’elle évolue potentiellement. Cela sous-entend de surcroît que les gays sont des individus qui doivent savoir jouer de stratégies et se jouer des clichés accolés à la pratique homosexuelle et aux homos pour faire valoir ou infirmer leur préférence.

Or, de retour sur la problématique de la presse dite «homosexuelle», nous supposions que, comme l’ensemble des magazines, ceux dits «homosexuels» ont comme tendance à véhiculer des stéréotypes et qui plus est sur les gays. Comment le traitement du corps masculin au travers des couvertures de Têtu implique une stigmatisation de son lectorat gay ?

4. La presse dite « homosexuelle » et la cible gay

Ceci laisse sous-entendre que le caractère «sexy» est un facteur déterminant parce qu’il participe à faire que les gays achètent et lisent Têtu. Peut-on dès lors considérer que la part érotique dans Têtu est légitime parce qu’elle composerait l’identité homosexuelle, ceci revenant à dire que les hommes homosexuels sont bel et bien enclin à préférer le côté sexy parce que cela fait partie de leur identité.

Une étude sur les valeurs et les représentations de la masculinité dans le magazine Têtu en particulier auprès des lecteurs du mensuel nous permet de nuancer ces constats fragiles.

Nous pouvons dégager deux éléments, à savoir qu’il existe une corporéité du masculin à travers les mises en scène des corps des hommes, corporéité qui respecte une « charte » stricte et immuable sur la manière de présenter le corps masculin : Il est musclé, jeune, blanc de peau, empruntant souvent des poses lascives, blond ou châtain, de grands yeux, une mâchoire large, un visage rasé, etc. Deuxième élément, les lecteurs généralement ont l’oeil entraîné car ils comprennent cette corporéité même s’ils ne s’y reconnaissent pas. (Rosalind Gill, 2004) Il manifeste ainsi un besoin de plus d’authenticité.

Nous avons mené une analyse de contenu des couvertures de Têtu, du numéro 1 à 168. À cela nous avons mené une analyse statistique auprés du lectorat, via le site internet tetu.com, pour définir sa réaction. 

 

Tabl1.png

Tabl2.png

Tabl3.png

Tabl4.png 

Tabl5.png

Tabl6.png

Tabl7.png

tabl8.png

À noter, la représentation du critère ethnique à travers les couvertures du numéro 1 à 168. Les hommes blancs sont omniprésents. Sur 168 couvertures sont dépeints 120 corps d’hommes blancs (pour la quasi-totalité de 3/4, de face et dénudée), 18 corps d’hommes non blancs, dont 6 « noirs », 2 asiatiques (avec un focus sur le visage et le haut du torse toujours habillé), 10 beurs. Nous avons dégagés les visuels de couvertures et/ou les modèles d’hommes photographiés en noir et blanc, la détermination de l’éthnicité du mannequin n‘étant pas évidente. Les femmes (célèbres ou pas), elles aussi, ont été écartées de l’analyse puisque nous ne nous intéressons qu’aux seuls hommes. Les hommes célèbres tels que des chanteurs, ou acteurs, ont été occultés parce que nous pensons que ce qui a motivé leur apparition en couverture ce n’est pas leur couleur de peau mais leur capitalpeople. Enfin, nous retrouvons notre catégorie « Autre » (une foule, des drapeaux, une poupée et un homme enceint) que nous n’avons pas analysé. 

 

Conclusion

Paradoxalement, Têtu en qualité de magazine de presse homosexuelle tend à produire une représentation stéréotypée du corps masculin, ce qui mène potentiellement à une interprétation biaisée de son lectorat, les gays, que le sens commun peut se représenter comme des individus frivoles, et fondus dans un même moule. Le travail de déconstruction de la presse comme organe socialisant et performatif a déjà été mené du côté des « féminins » (Jean Kilbourne, 1999). Ce travail permet d’aboutir aux mêmes constats, à savoir la valorisation d’un corps de l’homme magnifié et donc fantasmé, voire inapproprié.


Essais et périodiques

Boutaud, J-J. (1998), Sémiotique et communication, du signe au sens, L’Harmattan, Paris.

Bourdieu, P. (1996), La distinction, Critique sociale du jugement, Les Editions de Minuit, Paris.

Butler, J. (2006), Défaire le genre, Editions Amsterdam, Paris.

Cathelat, B. (2001), Publicité et société, Payot, Paris.

Cattan, N. et Leroy, S. (2010), « La ville négociée : les homosexuel(le)s dans l’espace public parisien », Cahiers de géographie du Québec, 54, 151 : 9-24.

De Beauvoir, S. (rééd. 2003), Le deuxième sexe, Tome.1, Les faits et les mythes, Gallimard, Paris.

Gill, R. Rethinking Masculinity : Men and Their Bodies, SL, SD

Goffman, E. (1973), La mise en scène de la vie quotidienne, La présentation de soi, Les Editions de Minuit, Paris.

Goffman, E. (1974), Les rites d’interaction, Les Editions de Minuit, Paris.

Goffman. E. (rééd. 2002), L’arrangement des sexes, La Dispute, SL.

Hartmann, H., in Feminist Theory Reader: Local and Global Perspectives, sous le dir. McCann, C.M. et Seung-Kyung, K, « The Unhappy Marriage of Marxism and Feminism : Towards a More progressive Union », Routledge, SL, 2002 : 206-221.

Hélie-Lucas, M., in Feminist Theory Reader: Local and Global Perspectives, sous le dir. McCann, C.M. et Seung-Kyung, K, « The Preferential Symbol for Identity : Women in Muslim Personal Laws », Routledge, SL, 2002 : 188-196.

Hondagneu-Sotelo, P. 1992, « Overcoming Patriarchal Constraints: The Reconstruction of Gender Relations Among Mexican Immigrant Women and Men. » Gender and Society 6 : 393-415. 

Kilbourne, J. (1999), Killing us softly 3 : Advertising’s image of women, MED, SL.

Leroy, S. (2005), « Le Paris gay. Éléments pour une géographie de l’homosexualité », Annales de Géographie

Leroy, S., « Bats-toi ma soeur. Appropriation de l’espace public urbain et contestation de la norme par les homosexuels. L’exemple de la Gay Pride de Paris », Varia, 8/2010. 

Marche, G. (mis en ligne le 24 mars 2006), « L’arc-en-ciel et le mouvement gai et lesbien : réfraction, dispersion et instrumentalisation des identités collectives », Transatlantica [En ligne], 1/2005.

Tamagne, F., « Histoire des homosexualités en Europe : un état des lieux », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 53, 4/2006 : 7-31.

The Combahee River Collective., in Feminist Theory Reader: Local and Global Perspectives, sous le dir. McCann, C.M. et Seung-Kyung, K, « A Black Feminist Statement », Routledge, SL, 2002 : 164-171. 

Vinitzky-Seroussi, V. (1998), After pomp and circumstance, High school reunion as an autobiographical occasion, University of Chicago Press, SL.

Interviews 

Interview Gilles Wullus, Questions 100% média, le 27 juin 2011


(1) « Mister Gay » est un concours créé en décembre 2009 sur le site internet tetu.com qui offre chaque mois aux internautes l’opportunité d’élire l’homme qu’ils jugent le plus séduisant parmi un panel de candidats. Mister Gay France et Mister Gay sont des marques déposées par Têtu depuis 2002. Avant d’être un rendez-vous d’internautes, le Mister Gay était une manifestation organisée en province (exemple à Marseille en 2007).

(2) Paru au mois de juillet 1995, le mensuel Têtu emboîte le pas à l’hebdomadaire Gai Pied. Il naît de l’initiative conjointe de Didier Lestrade et Pascal Loubet, également co-fondateurs en 1989 d’Act-Up (association militant pour la lutte contre le sida). Il est financé par celui qui en est encore l’unique actionnaire, l’homme d’affaire Pierre Bergé. Dans le premier éditorial, le ton est donné : « Jusqu’ici il y avait des magazines lesbiens et des magazines gays et des magazines sur le VIH ― sans compter les magazines de mode et de décoration et de tourisme ―, désormais il y a Têtu. Et dans Têtu, il y a tout cela. » 

Tablant sur près de 4 000 exemplaires à ses débuts, le titre atteint en 1996 les 9 000 numéros vendus par mois, pour atteindre les 40 000 exemplaires en 2003. Cette importante progression des ventes s’explique notamment grâce à une reformulation insufflée à partir de 1999 par la rédaction dirigée par Thomas Doustaly. 

Le magazine développe, en cette période, un contenu axé sur des couvertures qui mettent en scène des modèles d’hommes jeunes et torse nu, une actualité plus people et des pages mode davantage présentes. En d’autres termes, il semble que Têtu déplace la « question homosexuelle » vers de nouveaux centres d’intérêt : une préoccupation consumériste, la volonté de rassembler un lectorat-client. Avec l’arrivée de Gilles Wullus à la direction de la rédaction, Têtu évolue et propose un contenu toujours accès sur le lifestyle et « davantage ancré dans le paysage des masculins ». (Interview Gilles Wullus, Questions 100% média, le 27 juin 2011

(3) Nous faisons le choix de parler de presse dite « homosexuelle » parce que ce travail traite du magazine Têtu qui est lui-même considéré « par essence » comme un magazine à destination des homosexuels. Historiquement (à partir d’octobre 1999), Têtu a vu son titre complété par l’accroche suivante : « Le magazine des gays et des lesbiennes ». Officiellement, Têtu est inscrit depuis novembre 2009 comme magazine de presse masculine (source OJD, Office de Justification de la Diffusion des Supports de Publicités, Association pour le contrôle et la diffusion des médias).

(4) En 2010, la diffusion France payée a atteint 32.337 exemplaires. 

(5) Nous pensons évidemment aux observations menées par le sociologue américain Erving Goffman lorsque celui-ci écrit : « Dans toutes les sociétés, le classement initial selon le sexe est au commencement d’un processus durable de triage, par lequel les membres des deux classes sont soumis à une socialisation différentielle. Dès le début, les personnes classées dans le groupe mâle et celles qui le sont dans l’autre groupe se voient attribuer un traitement différent, acquièrent une expérience différente, vont bénéficier ou souffrir d’attentes différentes. (…) Il existe des idéaux de la masculinité et de la féminité, des interprétations de la nature humaine ultime qui procurent des moyens d’identification (du moins dans la société occidentale) de l’ensemble de la personne et constituent aussi une source de récits qui peuvent être utilisés de mille manières pour excuser, justifier, expliquer ou désapprouver le comportement d’un individu ou la façon dont il vit, ces récits pouvant être livrés tant par l’individu concerné que par ceux ayant des raisons de parler pour lui » (Erving Goffman, L’arrangement des sexes , réed. 2002 : 46)

Mais l’attribution aux hommes et aux femmes de comportements sociaux que nous qualifions de « parodiques », ceci n’est pas suffisant. En effet, les manières que les individus ont de se tenir, de s’habiller, de se mouvoir, en d’autres termes de se « rendre corps » sont autant de stratégies « matérielles » mises en oeuvre et toutes aussi importantes que les rôles sociaux eux-mêmes, parce qu’elles déterminent, d’un coup d’oeil, l’identité sexuée et pourquoi pas sexuelle de l’interactant(e) qui se tient en face de soi. Toujours selon Erving Goffman : « Toute personne vit dans un monde social qui l’amène à avoir des contacts, face à face ou médiatisés, avec les autres. Lors de ces contacts, l’individu tend à extérioriser ce qu’on nomme parfois une ligne de conduite, c’est-à-dire un canevas d’actes verbaux et non verbaux qui lui sert à exprimer son point de vue sur la situation, et par là, l’appréciation qu’il porte sur les participants, et en particulier sur lui-même. Qu’il ait ou non l’intention d’adopter une telle ligne, l’individu finit toujours par s’apercevoir qu’il en a effectivement suivi une. » (Erving Goffman, Les rites d’interaction, 1974 : 9)

(6) Boutaud, Jean-Jacques. (1998), Sémiotique et communication, du signe au sens, L’Harmattan, Paris. Cathelat, Bernard. (2001),Publicité et société, Payot, Paris.

(7) Un aparté : lorsqu’il m’est arrivé de montrer certains numéros de Têtu à des amis aussi bien hommes que femmes, hétérosexuels qu’homosexuels, ces derniers, s’exprimant spontanément sur les couvertures et/ou les photographies qui illustrent les pages du magazine, expliquent : « C’est vrai que les gays sont bien foutus » ou lorsqu’il s’agissait d’une ami-e hétérosexuelle : « Dommage qu’il soit gay, je serais bien sortie avec » ; ou pour finir et concernant la couverture d’avril 2008 du numéro 132 en particulier, avec le chanteur M Pokora, j’ai entendu des commentaires du type : « Je savais pas qu’il était homo ». L’idée n’est pas de savoir si M Pokora est gay ou non, mais plutôt de constater qu’on le suppose parce qu’il pose dans Têtu.

(8) Les gender studies ont facilité, grâce aux contributions notamment des féministes et de certains universitaires, le traitement innovant (par la méthode) d’objets d’étude en particulier. Passant au crible la religion (Marie-Aimée Helie Lucas, 1994), le travail, l’immigration (Pierrette Hondagneu-Sotelo, 1992), les systèmes politico-économique (Heidi Hartmann, 1979) et patriarchal (The Combahee River Collective, 1977), les gender studies font la critique de ces diverses dimensions par l’emploi des concepts de sexe, de genre et de sexualité. À ce propos, Florence Tamagne écrit : « La mise en place, au sein des universités américaines, suite à la création de la Gay Academic Union, en mars 1973, de départements spécialisés en gay and lesbian studies, à côté et/ou en liaison avec les départements de women’s studies, puis de gender et de queer studies, signifia le début de la légitimation scientifique, tandis que l’existence d’un public potentiel de lecteurs gays et lesbiens intéressés par ces questions stimulait les politiques éditoriales. » (Florence Tamagne, 2006, 8)  

(9) « Les départements universitaires et les laboratoires qui offrent, en nombre très limité, des enseignements ou une formation sur le genre et/ou les sexualités, par exemple à Toulouse, Reims, Paris 7, Paris 8, Paris 10, à l’École Normale Supérieure ou à l’EHESS, accueillent également peu d’historiens. » (ibid., 11)

Infogérance Agence cmultimedia.com