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Étiquette : Intersexe

De la lourdeur d’écrire un article universitaire sur les enjeux intersexes lorsqu’on est soi-même intersexe

Janik Bastien Charlebois, Ph.D.

Janik Bastien Charlebois, Ph.D.

Je remercie les Cahiers de l’ODT d’accueillir cet essai. Les enjeux intersexes ne sont pas les mêmes que les enjeux trans, mais nous partageons l’expérience d’une invalidation si ce n’est d’une condescendance médicale, qui s’exprime à partir d’une conviction ferme d’avoir meilleure prise sur «le réel». Je remercie également les activistes intersexes dont les réflexions m’ont nourrie.

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De la lourdeur d’écrire un article universitaire sur les enjeux intersexes lorsqu’on est soi-même intersexe

 

Janik Bastien Charlebois, professeure
Département de sociologie
Université du Québec à Montréal

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Résumé

La parole intersexe est peu entendue dans nos sociétés, et encore moins dans la francophonie. Souvent perçue comme crue, émotive et non spécialiste, elle est soumise à une intense mise en doute de sa légitimité, qu’on mesure à celle de professionnels médicaux présumés neutres, désintéressés et apolitiques dans le cadre de leur prise en charge de l’intersexuation. Les professionnels médicaux eux-mêmes affirment et nourrissent ce découpage, renvoyant la critique de leurs pratiques à la déraison, à l’ignorance et aux propositions farfelues sinon risquées.

Détenir des outils de pensée universitaire ne vient cependant pas à bout de cette délégitimation. Non seulement l’économie de la crédibilité accorde un avantage aux positions médicales, mais les perspectives avancées par les personnes intersexes – même lorsque chercheures – se heurtent à des paradigmes fermement ancrés. Les conditions et la culture dominante de la recherche sont en soi désavantageuses pour les chercheur.e.s intersexes, tant sur le plan de l’intelligibilité, sur celui du cadre délimitant les possibilités d’expliquer et d’étayer, que sur celui des marques profondes que laissent examens, scalpels, hormones et mépris médicaux, et ce, en contexte de vide empathique sociétal.

À partir d’une position intersexe, ce texte soumet d’abord une critique des aprioris nourrissant l’attribution inégale de crédibilité, de même que de la prétention à la neutralité et de l’impératif de détachement. Il expose ensuite sous forme d’énumération une série d’obstacles se dressant devant la production de savoirs intersexes. Une généreuse section de notes de fin de texte vient étayer plusieurs des obstacles présentés. Son objectif est justement de surmonter le déficit de crédibilité et les chocs paradigmatiques qui accueillent tout critique intersexe, dont ce texte-ci ne pourra être épargné.

 

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Reconnaître le pouvoir, l’économie de la crédibilité et l’émotion dans la recherche

Ce texte se veut un essai, un cri du cœur, une soupape évacuant les tensions accumulées à travers la recherche sur les enjeux intersexes, qui comporte de très nombreux obstacles et défis. Il s’agit d’une invitation soutenue à réfléchir aux conditions de production des connaissances et aux rapports de pouvoir qui les infléchissent. La démarche scientifique idéalisée est souvent envisagée comme le déploiement d’une discipline intellectuelle rassemblant corpus théorique, connaissances empiriques, outils méthodologiques et esprit rationnel. Loin d’être accessoire, cet esprit rationnel guiderait toutes les composantes de cette démarche et se traduirait par la priorisation du «vrai», du «vérifiable» ou du «validable» sur les croyances et les dogmes. Comme ceux-ci seraient guidés par l’émotion et l’intérêt personnel, il faudrait s’appliquer au détachement et à la neutralité. L’assemblage de ces composantes et conditions devrait en principe rendre possible la production de savoirs non entachés par les passions discriminatoires et non influencés par les inégalités sociales.

Seulement, ceci ne survient pas. Je ne serai ni la première, ni la dernière personne à souligner la pénétration des rapports de pouvoir dans la production des connaissances, que ce soit sur le plan de l’accès à la sphère universitaire, sur celui du corpus de connaissances considérées comme suffisamment pertinentes, sur celui d’aprioris épistémologiques et méthodologiques, sur celui de l’économie de la crédibilité, de même que sur celui des ressources herméneutiques. Miranda Fricker (2007) nous invite à contester l’injustice et les inégalités sociales jusque sur ces deux derniers terrains souvent négligés de nos réflexions sur la justice sociale et sur la production du savoir. Nous avons souvent tendance à prêter à tort une plus grande faculté de détachement aux membres de groupes dominants (ou non marginalisés pour ceux qui ne sont pas encore gagnés aux concepts de domination et d’oppression), comme si les femmes, les personnes pauvres, racisées, non hétérosexuelles, invalidées, trans, intersex(ué)es et autres avaient davantage à gagner ou à perdre de résultats de recherche que les hommes, les personnes de classe économique moyenne ou aisée, hétérosexuelles, validées, cis et endosexes ou autres[1]. Pourtant, une recherche qui met en évidence l’inégalité économique subie par les femmes n’implique pas qu’elles seules, mais également les hommes chez qui peut naître l’inconfort de se savoir injustement favorisés, ainsi que de risquer de perdre des avantages matériels si on remédie à la situation. Même sur le plan symbolique, une personne hétérosexuelle peut être attachée à conserver un sentiment de supériorité sur les personnes non hétérosexuelles, et ainsi craindre des orientations ou des résultats de recherche qui soulignent des capacités égales à aimer, à entrer en relation ou à élever des enfants.

Je suis consciente de commettre un crime de lèse-majesté universitaire en évoquant ces deux derniers exemples, puisque je prête des investissements émotifs à des chercheurs qui se font souvent fort de leur discipline et de leur détachement, je «personnalise» ou «culturalise» là où ces personnes ne voient de façon «neutre» que des propos rationnels émanant d’ancrages «neutres». Si cette simple évocation n’est pas une démonstration de leur existence, je l’utilise pour inviter à réfléchir sur leur possibilité et pour faire apparaître un double standard : soupçonner et évoquer (à tort ou à raison) l’investissement émotif de membres de groupes marginalisés ou opprimés ne choque pas autant que celui de soupçonner et évoquer (à tort ou à raison) l’investissement émotif de membres de groupes dominants[2]. Qui plus est, l’un sera considéré comme compatible avec les règles de l’écriture scientifique ou universitaire, tandis que l’autre ne le sera pas. Je lance donc la question : par quel processus estime-t-on qu’il revient davantage aux personnes appartenant aux groupes marginalisés et dont les travaux remettent en question le statu quo de faire la preuve de la justesse et du désintéressement de leur regard?

Reconnaître la nécessité d’étendre le devoir de reddition de comptes et de réflexivité

Il m’apparaît impératif de forcer la réflexion sur les conditions par lesquelles on estime satisfaire des critères de détachement dans la démarche scientifique, et ce jusqu’à l’étape de l’écriture. Il ne suffira pas de s’acquitter de cette tâche avec empressement, pensant que notre position au sein d’un groupe «non entaché par le politique» nous dispense de nous y commettre sérieusement. Limiter cet effort à «je suis neutre parce qu’apolitique» ne répond ni à : 1) comment on en vient à conclure que la neutralité est possible; 2) comment on en vient à conclure que la neutralité est présente en absence du politique; 3) comment on en vient à définir le politique et son absence; 4) comment on en conclut que le «je suis» correspond aux critères qu’on donne dans le 1), 2) et 3); 5) comment des observateurs-trices en viennent à accepter ou non cette affirmation, ou en viennent à être habités ou non de doutes initiaux. Il ne suffit pas de se dire objectif parce qu’on se pense «non investi» dans une situation. Encore faut-il se demander par quoi on définit l’objectivité, par quels critères on y répond, par quels critères encore on estime que notre définition et les critères que nous y associons sont objectifs, par quels critères on présume y répondre. Une discipline intellectuelle sans retour réflexif pour tous et chacun contribue non seulement à maintenir hors champ des questions sur l’influence de positionnements sociaux et de rapports de pouvoir, mais reproduit une inégalité sur le plan de la tâche intellectuelle : les membres de groupes dominants sont plus facilement exemptés de redditions de comptes sur leurs propres positionnements et investissements émotifs, tandis que ceux de groupes marginalisés doivent régulièrement s’en acquitter. Avec pour résultat que les uns se trouveront plus facilement en position «offensive» et les autres devront investir temps et énergie au sein d’une position «défensive». Paradoxalement, ceux-ci ont plus souvent été forcés à développer de fines analyses et réflexions épistémologiques que les premiers investissent moins, méconnaissent ou persistent à ignorer. De plus, il suffira souvent de gratter un peu la surface de certaines recherches effectuées par des chercheurs de groupes dominants pour y voir des investissements émotifs et des présupposés, mais il sera plus difficile de faire reconnaître ces présupposés pour ce qu’ils sont puisqu’ils correspondent à ce que beaucoup de gens tiennent pour des évidences.

Le processus par lequel on qualifie certains termes de chargés et d’autres de neutres ne semble pas développé plus loin que le découpage dénotation/connotation et les contenus associés que nous offrent les dictionnaires. Il faut s’arrêter sur les raisons pour lesquelles on estime souvent que «mutilations génitales féminines» est neutre et seyant à un article scientifique, là où «mutilations génitales intersexes» est chargé et exagéré. Ce qui choque est l’association entre «mutilation» et «intersexe», puisqu’elle implique des professionnels médicaux œuvrant au sein de notre culture et que son «objet» est un corps considéré comme abject et indigne d’exister. On sautera aux conclusions du «chargé» avant même d’avoir entendu les raisonnements pour lesquels on utilise ce terme. De plus, ces raisonnements devront être longuement étayés puisqu’ils vont à l’encontre de croyances ou de points de repères tenus pour allant de soi. Rarement réfléchira-t-on aux émotions que font naître la lecture d’un tel terme lorsqu’on s’oppose à son emploi dans le cas des traitements réservés aux personnes intersex(ué)es, de même qu’aux ancrages de ces émotions : l’indignation devant le fait qu’on s’en prenne à des professionnels auxquels nous avons appris à accorder une pleine confiance et que nous respectons, l’indignation qu’on critique une culture professionnelle lorsqu’on appartient soi-même à un autre corps de profession; l’indignation devant le fait qu’on écorche sa propre société qu’on aime se représenter comme plus évoluée que d’autres, le malaise et le dégoût devant les corps intersexués, le malaise et la peur devant ce que la reconnaissance des droits humains à l’intégrité et à l’autodétermination intersexe pourrait remettre en question dans les arrangements sociétaux auxquels on est habitués et attachés, le malaise devant la remise en question de l’autorité et des prérogatives parentales à mouler son enfant en se projetant en lui. Ou quelques autres malaises et émotions peut-être?

Une chose est certaine, le verbe indigné ou méprisant est présent dans la recherche et se pointe le bout des lettres non pas par le biais de superlatifs appuyés tels que «extrêmement», «épouvantable» et «outrageant», mais plutôt par des touches légères telles que «un(e) certain(e)», «groupuscule», «radical», «prétend», «rhétorique», «exagéré», «raccourci» et «infondé» inscrites dans des textes où l’on ne prend pas la peine de dépeindre avec exactitude ou encore de reprendre tout court les propos tenus par ceux qu’on invalide à coup de massue décorée de fioritures linguistiques. L’émotion traverse toute la recherche et il est important de savoir la reconnaître. Non pour mieux la débusquer et tenter de l’éradiquer (impossible tentative), mais pour atteindre les deux objectifs suivants : améliorer notre discipline intellectuelle en y insufflant plus de transparence, ainsi que faire pénétrer la justice et l’humanisation jusque dans la démarche de production de connaissances. Ceci ne signifie pas que tout type et toute mesure d’émotion doit pouvoir se déployer sans entraves et faire ombrage à la rigueur, mais plutôt qu’on doit savoir l’identifier et la laisser respirer. Tel qu’Iris Marion Young le souligne (2000), toute forme d’émotion n’est pas incompatible avec la réflexion et l’analyse, tandis que l’appel à la rationalité désincarnée est également une forme de rhétorique plus facilement brandie par ceux dont les trajectoires de vie ne sont pas ou peu entachées par la discrimination. Et je soutiens en plus que certaines émotions peuvent donner du carburant à la recherche. La colère, par exemple, peut donner l’énergie de persévérer dans la cueillette de données là où la situation d’injustice qui l’a fait naître aurait pu compromettre nos possibilités mêmes d’évoluer dans le milieu de la recherche ou d’y persister. Le plus important pour maintenir la rigueur intellectuelle est de s’appliquer à être juste. Savoir reconnaître les démonstrations bien étayées de chercheurs avec lesquels nous sommes en désaccord sur d’autres points.

Connaître le contexte d’écriture de l’énumération qui suit

Ici, par contre, nous ne sommes pas dans un article scientifique. Ce texte de format essai a pour but d’ouvrir ou d’alimenter une réflexion sur les rapports de pouvoir, mais aussi de crever l’abcès d’un travail émotif souvent lourd et invisible en énumérant ses diverses facettes. Aux détours de conversations avec d’autres activistes intersexes, dont certains étant investis dans la recherche, j’ai remarqué qu’il nous pesait à tous de mener ce travail. Certains m’ont mentionné frôler la dépression ou avoir dû lutter contre elle – j’en prends la mesure. Cependant, nous n’avons pas encore eu la possibilité de discuter à fond de tout ce qu’implique ce travail, ce qui n’est pas étranger aux conditions sociales que connaissent les personnes intersex(ué)es en général et celles qui s’investissent dans la reconnaissance de leurs droits humains en particulier. J’émets néanmoins l’hypothèse que plusieurs des dimensions que j’énumère sont partagées par d’autres. Alors que d’autres ne le sont pas, étant contextuels au degré d’organisation intersexe d’une région, d’un pays ou d’une sphère linguistique, ainsi qu’aux politiques régionales ou nationales. À noter également, certains des points s’appliquent différemment selon le type d’article qu’on écrit et ce à quoi il se destine. Par exemple, des défis particuliers émergent si l’on tente de répondre à certains arguments médicaux en respectant les critères que les professionnels médicaux aimeraient nous imposer. Sinon, d’autres points que j’énumère sont un peu moins saillants qu’ils ne l’étaient au moment où j’ai écrit une première version de ce texte. Ils seront identifiés par un astérisque. Je les conserve néanmoins parce qu’ils aident à comprendre certains dilemmes pouvant émerger de la production de savoir en contexte de marginalisation.

Finalement, mais non le moindre, cet exercice ne signifie pas que j’estime être dans une position strictement négative ou désavantagée. En d’autres moments, j’ouvrirais volontiers sur les quelques dimensions positives de ce travail, notamment sur ce que donne le fait d’agir plutôt qu’être inactif. Cependant, celles-ci n’évacuent pas la lourdeur et ses défis, qu’il importe de saisir dans leur ensemble complexe.

De la lourdeur d’écrire un article universitaire sur les enjeux intersexes lorsqu’on est soi-même intersexe

Écrire un article scientifique sur les enjeux intersexes, c’est :

  • Devoir enquêter, débusquer et dénicher les informations sur les pratiques médicales nous concernant dans les recoins d’articles et de congrès médicaux, derrière les portes closes d’accès réservés aux médecins ou celles de frais d’inscription onéreux et de publications payantes hors de portée pour la majorité des personnes intersex(ué)es – si ce n’est inaccessible même dans plusieurs abonnements universitaires[3];
  • Devoir soumettre des requêtes d’accès à l’information pour obtenir le compte des actes médicaux effectués sur les enfants intersexués, car peu de centres hospitaliers les compilent ou les publient[4];
  • Devoir assembler des savoirs critiques auxquels notre cursus ne peut encore donner accès, les enjeux intersexes – particulièrement en français – demeurant largement inconnus, l’intersexuation étant principalement employée comme levier théorique ou politique pour les études féministes et queer, ou considérés comme hautement particularistes et indignes de certains regards disciplinaires[5];
  • Devoir recenser et retracer les voix et perspectives de personnes intersex(ué)es au détour d’articles, de publications alternatives et de blogues, plusieurs s’éteignant avec leur épuisement et certaines avec elles[6];
  • Devoir patauger dans la pathomerde médicale où notre intégrité corporelle est dépeinte comme une maladie, un échec ou une chose qui ne devrait pas exister, où nos vies avec un corps intact sont présumées si invivables qu’on s’emploie envers et contre nos protestations à l’effacer, où les interventions que nous avons subies comme des violences sont amoureusement décrites et parfois photographiées, et où notre consentement pleinement et librement éclairé est ce désagrément autour duquel il faut tergiverser entre vœux pieux et négation de fait[7];
  • Devoir plonger dans l’inconsistance ou la mauvaise foi médicale où l’on persiste et souligne que «désordre», «trouble», «malformation, «anormalité», «aberration», «anomalie», «sévère», «défaillant», «extrême», «trop», «manque», «excès», «surplus», «hyper» ne sont pas des jugements, mais où les gestes qui en découlent démontrent le contraire[8];
  • Devoir constater comment nous sommes des objets de fascination pour certains des professionnels médicaux qui aspirent à déterminer les sources de l’identité, des comportements de genre et de l’orientation sexuelle à travers nous et à travers les interventions non consenties que nous subissons[9];
  • Devoir affronter, encore et encore, l’irresponsabilité médicale qui s’entête à vouloir jeter ses violences et les personnes dont elle a brisé les vies dans les poubelles aseptisées de ses essais et erreurs[10];
  • Devoir endurer la constante minimisation des effets des interventions non consenties et non essentielles à la santé, soit par la superposition du jugement médical sur le bien-être des personnes intersex(ué)es, soit par l’emploi d’euphémismes et de formules minorantes ou subjectifiantes, soit par la relégation d’effets néfastes des interventions non consenties en fin d’énumération de difficultés associées aux vécus des personnes intersex(ué)es, et ce sans leur donner suite[11];
  • Devoir observer le constant «pétage de bretelles» sur la qualité des pratiques exaltées à chaque fois comme «enfin idéales» et «grandement améliorées», de 1955 à aujourd’hui, sans que leur examen ne soit passé par une sélection des indicateurs, une interprétation des données et une détermination des critères d’évaluation sous la gouverne de personnes intersex(ué)es; ou sans que – l’horreur! – des évaluations indépendantes ne soient envisagées[12];
  • Devoir être témoin de ces ponctuelles instances où des journalistes ou collègues décernent titres, reconnaissances et félicitations à un médecin participant à notre pathologisation ou ayant pratiqué des interventions non consenties pour son engagement (humanitaire – le qualificatif est déjà apparu) auprès des personnes misérables que nous serions[13];
  • Devoir sentir sur son cœur, une citation après l’autre, l’acide du mépris médical qui renvoie nos critiques à nos imaginaires, à notre ingratitude, à notre déraisonnabilité, à notre irréalisme ou à notre «refus d’être constructifs» [14];
  • Devoir recevoir la commande de prioriser la prise en soin des sentiments de professionnels médicaux s’opposant à la reconnaissance de nos droits humains sur l’expression de nos aspirations à la justice et de notre colère portées par la violence d’interventions non consenties et attisée par le fait qu’ils se refusent de les prendre au sérieux ; écorcher l’ego médical, semble-t-il, est plus grave entorse que de tailler ou modeler notre corps contre notre gré au scalpel ou aux hormones, plus grave encore que de nous cacher notre passé et d’imposer le silence, plus grave encore que de nous isoler, plus grave encore que de nous soumettre à leurs examens et à leurs photographies objectifiantes, plus grave encore que d’être le spécimen d’une tournée de résidents, plus grave encore que de souffrir des douleurs d’opérations, plus grave encore que nous retirer de la sensibilité sexuelle ou des capacités orgasmiques, plus grave encore que de nous forger un vagin artificiel à un, deux, trois, quatre, cinq ou six ans qui devra être régulièrement dilaté par l’intromission régulière d’une «bougie» par un parent, le plus souvent la mère, plus grave encore que d’être stérilisé et de devoir prendre un cocktail expérimental d’hormones qui n’offriront pas ce que les gonades offrent pour la croissance, plus grave encore que de devoir passer une trop grande partie de son enfance en convalescence, pendant l’école ou les vacances, loin de ses amis; plus grave encore que de se faire mentir sur la nature des interventions subies; plus grave encore que de souffrir d’infections ou de complications d’opérations; plus grave encore que de souffrir des effets négatifs des cocktails approximatifs d’hormones; plus grave encore que de compromettre notre lien de confiance envers nos parents et la médecine; plus grave encore que de compromettre notre parcours scolaire et économique, plus grave encore que de nous laisser nous dépêtrer avec les traumas sévères et les effets d’agressions à caractère sexuel; plus grave encore que notre difficulté à entrer en relation de couple ou à vivre de la sexualité; plus grave encore que d’être dépossédés de son corps; plus grave encore que de ne pas avoir la possibilité de grandir avec son corps, de se posséder et de prendre ses propres décisions; plus grave encore que les violations de nos droits humains à l’intégrité physique, à l’autodétermination et à la dignité[15];
  • Devoir subir l’invalidation d’être constamment rabattus contre une supposée majorité satisfaite qui ne s’est jamais manifestée, ni dans les débats animés des médias sociaux, ni dans les commentaires de blogues et d’articles en ligne, ni dans les lettres d’opinion, ni auprès de journalistes et de chercheurs. Si des personnes intersexuées estimaient que les interventions non consenties qu’elles ont subies étaient nécessaires à leur bien-être, elles se seraient alarmées des démarches politiques intersexes visant à les faire interdire et auraient déployé des efforts pour faire connaître leur position;
  • Devoir subir l’infantilisation d’être évoqués mais jamais cités, nos argumentaires et nos écrits – mêmes savants – se limitant à de la vulgaire littérature grise indigne de réponses[16];
  • Devoir encaisser les raccourcis qu’ils effectuent lorsqu’ils dépeignent trop brièvement nos positions, alors même que nos perspectives, que nous n’avons pas le luxe de construire sans nous appuyer sur leur littérature, leurs propos et leurs pratiques sont plus rapidement qualifiées de raccourcis[17];
  • Devoir endurer l’aisance avec laquelle ils se drapent d’objectivité alors qu’ils frayent volontiers dans le verbe enflammé et chargé lorsqu’ils nous évoquent dans leurs articles médicaux. À titre d’exemple :
    • span>Pour une bonne partie de la dernière décennie, les personnes à qui l’on réclame des conseils dans la prise en charge des enfants nés avec des organes génitaux ambigus ont été assaillies par des militants en faveur des droits des patients qui affirment de façon virulente que la génitoplastie féminisante est une procédure mutilante. (…) En conséquence, nous nous trouvons aujourd’hui dans un état de quasi-paralysie thérapeutique, qui ne rend aucun service aux nombreux parents qui demandent que l’on fasse quelque chose afin de normaliser l’apparence des organes génitaux de leur enfant. (Aaronson, 2004, p.1619) [traduction libre, les emphases sont les nôtres]
  • Devoir constater qu’ils se contentent souvent de très brefs articles de quatre à six pages où ils peuvent exposer leurs idées sans avoir à réfléchir à leurs ancrages et démontrer leur pertinence – et que ceci reflète le fardeau inégal de la preuve où certaines disciplines sont considérées d’office comme «neutres» et «objectives» et ainsi en position d’énoncer le «vrai» sans être tenus d’examiner leurs aprioris;
  • Devoir s’interroger sur le sens et la sincérité d’«aveux» récents prononcés du bout des lèvres et accompagnés aussitôt d’une réaffirmation de l’excellence des techniques;
  • Devoir essuyer cette déclaration faussement anodine déposée en fin de textes médicaux : «Conflict of interest : none» [Conflit d’intérêts : aucun], quand ces professionnels médicaux savent que plusieurs personnes intersexes ont manifesté leur désir de les poursuivre ou l’ont tenté, les exposant ainsi à des pertes monétaires. Ou quand ils savent que leurs pratiques sont l’objet de critiques et de condamnation de la part d’organisations des droits humains ou d’organes conventionnels relatifs aux droits de l’homme de l’ONU, ce qui remet en question leur investissement de carrière, le prestige qu’ils en retirent, ainsi qu’une partie de leurs revenus[18];
  • Devoir assister à leurs remontrances récentes à l’endroit de spécialistes et de commissaires de droits humains, à qui ils reprochent d’être influencés par un lobby ou de ne pas être bien informés sur «l’amélioration des techniques»[19];
  • Devoir lire le tout avec l’empreinte des blessures sur notre corps, avec le trauma de l’agression à caractère sexuel que représentent les interventions non consenties, et avec la conscience d’une perte définitive;
  • Devoir lire le tout sans posséder toute notre histoire, certains dossiers médicaux ayant été détruits;
  • Devoir lire le tout en contexte de vide empathique, notre société n’étant dans l’ensemble pas encore informée de notre existence, encore moins informée des traitements que les personnes intersex(ué)es subissent, encore moins convaincue qu’il s’agisse de violations de droits humains (les mutilations génitales, c’est pour l’Afrique ou les Musulmans, «notre» médecine est trop bonne et avancée – et comment laisser un enfant vivre sans sexe et subir le rejet, après tout), encore moins informée des effets qu’ils entraînent, ou sinon prompte à changer de sujet et à «oublier» ou minimiser consciemment ou inconsciemment l’injustice même lorsqu’on la reconnaît, devant l’inconfort et la dissonance qu’elle cause;
  • Devoir encaisser cette charge d’émotions sans pouvoir se tourner vers des ressources psychosociales appropriées, puisqu’elles n’existent même pas encore;
  • *Devoir écrire en sachant que des besoins criants de soutien psychosocial existent parmi les personnes intersex(ué)es, que personne ne travaille actuellement à la mise sur pied de formations et de ressources formelles adaptées, et que nous sommes présentement une des seules personnes qui pourrait y contribuer[20];
  • Devoir écrire en sachant qu’ici et maintenant, des personnes intersex(ué)es vivent de la détresse et que nous pourrions les aider en leur donnant un coup de fil;
  • Devoir écrire en sachant qu’au-delà de la poignée d’activistes dont nous faisons partie – ou même en son sein – certaines personnes sont trop vulnérables ou épuisées pour s’impliquer, que certaines sont dans une position de grande marginalité, que d’autres sont mortes de maladies causées par les traitements, ou ont mis fin à leurs jours;
  • Devoir écrire en sachant que notre premier objectif est de mettre fin aux modifications de sexe non consenties et en se demandant si notre article est vraiment le meilleur moyen d’y arriver;
  • Devoir écrire en voyant quelques possibilités de mobilisation politique pour forcer les médecins à abandonner les mutilations génitales intersexes, mais en ayant à peine de temps et d’énergie pour s’investir;
  • Devoir écrire et intervenir pour épauler et guider les efforts de personnes solidaires qui commencent à se familiariser avec les enjeux intersexes;
  • *Devoir écrire en sachant qu’il n’existe aucun groupe intersexe avec un financement de fonctionnement qui permet de mobiliser des ressources matérielles et du temps significatifs[21];
  • *Devoir écrire en se faisant interrompre par quelconque irruption de conflits entre personnes intersexes, et pour lesquels notre position d’activiste «presque seule» désirant entreprendre du travail collectif et collaboratif nous contraint fortement à investir temps et énergie dans de la «limitation de dégâts»;
  • Devoir écrire en se faisant interrompre par quelconque appropriation des enjeux intersexes, qui nous contraint fortement à investir temps et énergie dans du travail de sensibilisation[22];
  • Devoir écrire en se faisant interrompre par quelconque requête de journaliste qui n’en a que pour le discours médical ou qui nous présente comme deux parties s’adressant la parole sur un même pied d’égalité et partageant dans une égale mesure la responsabilité de nos «entêtements»;
  • Devoir écrire en sachant que nous sommes d’office invalidées par la médecine pour notre activisme, pour nos émotions et pour le nombre limité de personnes impliquées, alors que nous portons au cœur la colère de savoir la douleur de toutes ces autres personnes intersex(ué)es non impliquées que nous avons croisées sur notre route et que nous savons trop vulnérables, trop à risques d’une exposition publique ou non disposées à l’engagement social pour être à nos côtés;
  • Devoir trouver les mots pour comprendre notre expérience, tandis que nous avons été surdéterminés par la médecine et isolés les uns des autres[23];
  • Devoir produire des connaissances considérées comme crédibles, soit des études de suivi quantitatives à long terme et à grande échelle, en sachant qu’il nous est impossible de satisfaire l’exigence de fournir des données probantes, les médecins contrôlant l’accès aux dossiers médicaux et la prise de contact de personnes intersexes sur la base de ces dossiers étant non éthique (i.e. pratique du secret dans la prise en charge intersexe et autres dimensions compliquées);
  • Devoir satisfaire l’exigence de produire des études de suivi quantitatives à long terme et à grande échelle, en sachant que même si nous disposions des données probantes, les professionnels médicaux s’investissant dans la prise en charge intersexe nous reformuleraient ce qu’ils nous disent actuellement : «mais nos pratiques ont changé», ou plus précisément «Merci, votre étude de suivi est bien belle, mais les pratiques que vos répondants ont connu ne sont pas les mêmes que celles que nous appliquons aujourd’hui»;
  • Devoir hériter de la responsabilité de démontrer que les interventions non consenties endommagent les personnes intersex(ué)es, alors que les professionnels médicaux se sont accordé et s’accordent toujours le privilège de les déployer et de les remanier sans avoir reçu de commande de la communauté des personnes intersex(ué)es à le faire, de même que sans avoir fait la démonstration préalable qu’elles étaient nécessaires;
  • Devoir se soumettre aux critères d’évaluation non spécifiés des professionnels médicaux à partir desquels ils reconnaîtraient que les pratiques non consenties doivent être abandonnées[24]. Est-ce 25%, 50% +1, 66%, une totalité, le mystère demeure entier et l’ambiguïté un excellent instrument de domination;
  • Devoir faire la démonstration impossible que les personnes demeurées intactes sont en grand nombre davantage épanouies que celles ayant subi des interventions non  consenties comme condition préalable à l’arrêt des interventions non consenties systématiques – alors que cet arrêt serait nécessaire pour produire le «grand nombre» requis pour la démonstration;
  • Devoir composer avec l’injustice d’une attribution inégale du fardeau de la preuve, le juridique se déférant à l’autorité médicale, l’autorité médicale ne déférant qu’à elle-même et à ses «pratiques standard», et les autorités juridique comme médicale considérant légitime que l’institution médicale puisse instaurer des pratiques sans faire la démonstration préalable de leur nécessité, renvoyant cependant aux personnes intersex(ué)es la responsabilité de leur prouver la légitimité de leurs aspirations en s’acquittant du fardeau de démontrer la désirabilité de l’arrêt des interventions non  consenties. Chercheurs, acteurs des médias et représentants politiques se feront parfois le relais de cette exigence inégale, puisque cette «expérimentation»-là semble plus grave et préoccupante que celle qui est déjà entreprise par la médecine[25];
  • Devoir produire des connaissances à un rythme moins rapide que celui des médecins, qui jouissent du confort d’un corps intact et non problématisé, de la présomption à l’objectivité, de même que d’équipes et de financement de plusieurs milliers voire quelques millions de dollars;
  • Devoir produire des connaissances tiraillés entre le doute et le sentiment d’urgence, sachant les nouvelles rhétoriques médicales plus difficiles à percer pour des observateurs non avertis, mais sachant surtout l’existence et le développement de procédés permettant la détection de formes d’intersexuation chez le fœtus, ainsi que de pratiques d’effacement de cette différence ou d’avortements sélectifs;
  • Devoir soumettre des réflexions sur l’intersexuation dans un nombre limité de pages en sachant qu’elles ne seront pas intelligibles pour la grande majorité des personnes qui le liront. Arriver au cœur du sujet nécessite non seulement d’exposer ce en quoi consiste l’intersexuation (et de s’assurer qu’elle ne soit pas confondue avec les réalités trans), de relater les traitements subis par les personnes intersex(ué)es, de présenter leurs effets et les enjeux vécus par ces personnes, d’introduire les perspectives, mobilisations et revendications intersexes, mais également de le faire en sachant que nous devons composer avec l’incrédulité sur tous ces plans et l’impossibilité de répondre en quelques phrases à toutes les objections, à l’incrédulité et aux chocs de paradigmes qui émergent à leur suite : «Quoi, l’intersexuation ne peut exister!», «Quoi?, la médecine ne peut avoir de telles pratiques!», «Quoi?, la médecine doit sûrement être justifiée!», «Quoi? Mais ces corps sont évidemment pathologiques!», «Quoi? Mais une personne ‘comme ça’ doit sûrement désirer qu’on modifie son corps le plus tôt possible pour qu’elle soit normale et puisse avoir une identité homme ou femme!», «Quoi? Mais les médecins disent qu’ils ont arrêté ou que leurs techniques sont désormais à point!», «Mais voyons, les médecins sont professionnels et ne peuvent faire preuve de mépris envers les personnes intersex(ué)es qui émettent publiquement des critiques – encore moins être nombreux à le faire!». Soumettre une analyse des enjeux intersexes dans un espace restreint de 12 à 15 pages pour répondre à la grande pauvreté de connaissances sociales sur le sujet est déjà très ardu, surmonter l’incrédulité et les chocs de paradigmes en ces quelques pages est une impossibilité ferme;
  • Devoir défendre l’autodétermination à partir d’un discours scientifique, alors que celui-ci ne s’est pas encore acquitté de retours réflexifs nécessaires sur l’économie de ses attributions inégales d’autodétermination. Selon quels repères et principes estime-t-on satisfaisante la démonstration de la légitimité de l’autodétermination des femmes, des personnes racisées, pauvres, colonisées, non hétérosexuelles, trans ou intersex(ué)es, tandis que le discours scientifique n’a jamais exigé un tel exercice pour les hommes, les personnes blanches, de classe moyenne ou riche, issues de métropoles, hétérosexuelles, cis ou endosexes? Selon quels repères et principes considère-t-on l’autodétermination des hommes, des personnes personnes blanches, de classe moyenne ou riche, issues de métropoles, hétérosexuelles, cis ou endosexes comme apolitique, mais celles des groupes marginalisés comme chargé et politique? Quels critères permettraient d’établir «scientifiquement» la légitimité de l’autodétermination? Que traduiraient ces critères? Exigeraient-ils de s’en remettre au jugement «neutre» de chercheurs appartenant aux membres de groupes sociaux dominants? Et par quel processus estimerait-on leur jugement comme plus adéquat,  «neutre» ou «extérieur»? Si cet apriori est présent, que recèle-t-il sur notre vision des groupes sociaux marginalisés? Si l’autodétermination doit se soumettre à l’épreuve de «la science», cette science-là est-elle compatible avec les droits humains?
  • Devoir soumettre des réflexions sur l’intersexuation en sachant que le milieu universitaire a des attentes d’instrumentalisation. Les sujets ne sont pertinents qu’en tant qu’objets utiles à l’approfondissement de théories ou de concepts, bref qu’en tant que supports à la masturbation intellectuelle ou à des questions concernant des groupes sociaux considérés comme suffisamment importants ou humains pour en être les bénéficiaires[26];
  • Devoir appréhender les réactions de collègues qui pourraient s’interroger sur la raisonnabilité d’entreprendre des recherches sur un sujet que l’on tient si près du cœur, et pour lequel nos émotions sont encore crues, faute d’avoir pu être apaisées;
  • Devoir anticiper les réactions à l’égard de la mise à nu symbolique que constitue un coming out intersexe, pourtant nécessaire si nous voulons exister comme humains dotés de parole et non comme concepts à manipuler;
  • Devoir naviguer la «mise à nu» sur un plan personnel, professionnel et social sans avoir de cartographie préalable, improvisant un équilibrisme délicat entre un partage d’informations pouvant porter flanc au voyeurisme et un recours aux euphémismes ou aux silences pouvant alimenter le tabou;
  • Se savoir, à titre de professeure, en position nettement plus avantagée et privilégiée que la plupart des personnes intersex(ué)es et activistes intersexes qui ont à composer avec une invalidation et une décrédibilisation plus prononcée que la sienne – ou qui se trouvent dans des positions économiques précaires;
  • Devoir vivre quelques bouffées de doute occasionnel où nous nous demandons si nous sommes bien réels, si nous nous sommes imaginés toute cette histoire et allons simplement nous réveiller dans une vie non intersexe de femme ou d’homme «standards», ou si nous faisons une montagne avec quelques bagatelles, parce que nous serions véritablement les monstres et les ratés que la médecine dépeint en des termes pernicieux et méritons les traitements subis[27].

 

Autrement dit:

  • Être forcés d’être en lutte contre l’institution médicale avec comme outils des concepts inachevés, des corps grevés et une passion brûlante qui menace de nous consumer;
  • Connaître peu de repos et d’insouciance dans un monde d’indifférence à l’égard du sort des personnes intersex(ué)es;
  • Ne pas pouvoir, tel que Mauro Cabral l’a si bien énoncé, faire la poésie et la philosophie intersexe[28].

 

Whoa, chargé tout ça?

 

Des notes pour étayer et soutenir certains points :


[1] J’entends «dominant» comme dérivant du concept de domination défini par Iris Marion Young (1990, 2000) : «Des personnes vivent au sein de structures de domination si d’autres personnes ou groupes peuvent déterminer, sans réciprocité, les conditions de leurs actions et ce soit directement ou par vertu des conséquences structurelles de leurs actions» (2000, p. 32). Alors que le sens commun associe la domination et l’oppression à des situations extrêmes ou les fait découler de figures tyranniques et de pratiques individuelles conscientes, l’utilisation de ces concepts par des théoricien·ne·s comme Young (1990, 2000) ou par divers mouvements sociaux renvoie plutôt à des effets de structures.

[2] L’amalgame «personne intersex(ué)e vise à inclure deux positionnements rapprochés, soit les personnes intersexuées et intersexes. Le premier terme, plus inclusif : «désigne l’ensemble des personnes qui dérogent aux figures développementales normatives « mâle » et « femelle » créées par la médecine, et susceptibles d’être « corrigées » par celle-ci durant la tendre enfance ou à l’adolescence» (adapté de Bastien Charlebois, 2014, p. 237). L’expression «personnes intersexes», quant à elle : «désigne les personnes intersexuées ayant conscience de faire partie d’une groupe de personnes ayant subi la même invalidation médicale, adoptant une vision positive et non-pathologisante de leur corps et affirmant une identité politique.». Le terme «endosexe», proposé par Cary Gabriel Costello, désigne les personnes dont le développement sexuel est considéré normal par la médecine et la société.

Au sujet des investissements émotifs et craintes de personnes appartenant à des groupes dominants, la lecture de nombreux éditoriaux, lettres aux journaux, essais et travaux d’hommes ou de personnes hétérosexuelles s’opposant respectivement à l’égalité économique des femmes et symbolique des personnes non hétérosexuelles nous permet néanmoins de les apercevoir. Je pourrais faire quelques investigations pour retrouver quelques sources et données sur le sujet, mais les conditions structurelles s’exerçant sur la recherche intersexe prévalent également ici. Bref, je n’y investirai pas de temps.

[3] Bien que les conférences organisées par des organismes communautaires ou des associations puissent être également onéreuses pour les personnes n’étant pas financées, les informations qu’elles rassemblent et produisent sont très souvent rendues publiques et accessibles par la suite. Mais surtout, les acteurs qui s’y rendent ne peuvent imposer aucune décision sur l’intégrité physique des personnes intersex(ué)es et exercent moins de contrainte sur leur autodétermination et trajectoire de vie que les professionnels médicaux. Certaines personnes intersex(ué)es peuvent être en désaccord avec les orientations politiques d’autres personnes et groupes intersexes, mais ne peuvent leur reprocher d’avoir le bras plus long que celui de la médecine qui détermine toujours les protocoles, avec la bénédiction de la sphère juridique qui s’en remet à elle pour déterminer les pratiques standard.

Sur le plan des articles scientifiques, on peut également reprocher à des articles des sciences sociales de ne pas toujours être gratuits et accessibles, mais ils le sont davantage que ceux de la sphère médicale. Qui plus est, il est plus facile de se passer des articles des sciences sociales que celles du milieu médical puisque c’est ce milieu qui a davantage d’ascendance sur le vécu des personnes intersexuées, et puisque plusieurs des réflexions développées dans les sciences sociales ont pris racine dans les mouvements sociaux et y circulent à nouveau.

Finalement, devoir débourser vingt à trente dollars pour un article peut sembler une maigre somme, mais il faut avoir à l’esprit que l’obtention d’un seul article est très loin de suffire à la compréhension des enjeux autour des droits humains des personnes intersex(ué)es. Les activistes intersexes devant répondre aux demandes de précision et aux doutes des décideurs politiques ou des organisations des droits humains se voient dans l’obligation d’avoir accès à un très grand nombre d’articles médicaux.

[4] Évoquer les requêtes d’accès à l’information peut choquer. Malheureusement, elles s’avèrent nécessaires. À différentes reprises, des professionnels médicaux vont affirmer qu’ils «ne font plus» ou «presque plus» certaines interventions. Pourtant, divers indices pointent vers le contraire. Par exemple, le fait qu’ils insistent sur l’idée que certaines formes d’intersexuation n’en sont pas ou celui qu’ils justifient toujours des interventions en bas-âge comme étant nécessaires. Nous entendons de plus toujours des témoignages de parents de nouveau-nés relatant l’encouragement à procéder à des interventions non consenties sur leur enfant pour faire conformer son corps aux normes.

span>En procédant à des requêtes d’accès, il est possible d’avoir des données plus précises – et exactes – sur la conduite d’interventions non consenties. Ceci est d’ailleurs arrivé lors de l’audience de la Commission des droits humains de la ville et du comté de San Francisco (2005). Le Dr. Laurence S. Baskin, dans son témoignage, a affirmé que seule une intervention non consentie par année était pratiquée en moyenne sur un enfant intersexué au Centre médical de l’Université de Californie à San Francisco. Cependant, les chiffres obtenus suite à la requête d’accès à l’information de la Commission étaient plus élevés. De 2000 à 2003, non pas 4, mais un total de 315 interventions avaient eu lieu (de María Arana, Human rights commission of the city and county of San Francisco, 2005, p. 52-53):

De la lourdeur d’écrire un article universitaire sur les enjeux intersexes lorsqu’on est soi-même intersexe
De la lourdeur d’écrire un article universitaire sur les enjeux intersexes lorsqu’on est soi-même intersexe

[5] L’instrumentalisation de l’intersexuation pour d’autres objectifs politiques ou pour des réflexions fondamentales sur le genre fait l’objet de nombreuses critiques de la part de personnes intersex(ué)es (Holmes, 2008; Koyama et Weasel, 2002; Cabral [Moreno], 2004). Jusque tout récemment, dans la francophonie, la plupart des personnes non-intersexes écrivant sur l’intersexuation l’abordent de façon pathologisante ou l’utilisent pour des réflexions féministes et queer. Chez ces dernières, on ne se contente alors très souvent que d’une très brève mention de passage aux luttes intersexes. Nous saluons cependant les travaux émergents qui s’en démarquent, notamment Gosselin (2011, 2012), Kraus et al. (2008), Lasaygues (2015) et Raz (2016).

[6] Nous savons que certaines personnes intersex(ué)es se sont donné la mort. Qu’il s’agisse de personnes que nous connaissons, ou de personnes que d’autres personnes intersexuées de notre entourage ont connues. Les conséquences néfastes des interventions non consenties et de tous les autres traitements et prescriptions les entourant sont souvent au centre des motivations, sinon constituent un facteur important. Cependant, la mort des personnes intersex(ué)es passe encore inaperçue, comparativement aux morts de personnes gaies, lesbiennes, bisexuelles queers ou trans. Nous soupçonnons l’oeuvre d’un ensemble de raisons structurelles, tel que l’intériorisation de la honte inculquée par la pathologisation («Je ne mérite pas de vivre, je suis un monstre»), l’invisibilité ou la très faible visibilité qui fait en sorte qu’il est difficile pour bien des personnes intersexuées de faire sens de leur vécu et de sentir qu’il est possible de remettre en question les traitements subis, l’isolement, le stigma qui insuffle la crainte de parler de sa différence, la distance numérique avec d’autres personnes intersex(ué)es, l’absence d’une culture de la dénonciation des traitements subis par désir de publicisation de lettres de suicide, la faiblesse des structures associatives intersexes qui ne peuvent s’en faire le relai et les publiciser.

[7] Oui oui, pathomerde. Il y a de ces expériences qui requièrent des expressions cathartiques, et c’en est une. La littérature médicale nous lance au visage non seulement l’infériorité de nos corps, mais aussi ce que les professionnels médicaux sont disposés à leur faire. Ceci ne signifie pas que nous la qualifions comme telle lorsque nous la citons ou que nous prenons des raccourcis pour analyser les arguments médicaux, mais il y a quelques moments où nous devons la décrire entre nous de cette façon. Pathomerde, Pathoscheiβe, pathomierda, pathoshit, paiteochac ou quelconque variation de langage qui nous sied fait le travail. Je dois à des personnes intersexes allemandes qui me sont chères le premier contact avec cet outil cathartique qui permet de sourire là où plombe la déprime.

Mais pathomerde, vraiment? Si ça vous choque, questionnez-vous. Pour quelle raison? Verriez-vous un problème si, en tant que femme, vous étiez plongée à la fin du XIXe et au début du XXe siècle au moment où vous étiez sous l’autorité de votre père ou de votre mari et qu’on vous refusait la capacité de transformer ces conditions par le biais de l’obtention du droit de vote, et n’aviez comme littérature sur le sujet que des avis de docteurs, philosophes, journalistes vous réduisant à une sous-personne incapable en raison de votre «biologie»? Ou, en tant que personne non hétérosexuelle, vous vous retrouviez à l’époque où l’homosexualité était considérée à la fois comme un péché, une maladie et un crime, et aviez à vous soumettre à la littérature médicale et psychiatrique produite sur vous? Pourtant, à chacun de ces moments, la médecine, la science et le droit se considéraient comme très évolués. Il ne suffit pas de se penser ouvert pour faire la démonstration d’une ouverture aboutie, si une telle chose est possible. Il est important de se tenir informé, y compris des perspectives et analyses de membres de groupes opprimés. Plusieurs chercheurs intersexes et solidaires ont relevé les aprioris hétérosexistes et capacitistes sur lesquels repose la pathologisation de l’intersexuation. Et si le doute persiste encore sur la pertinence d’employer «pathomerde» pour ventiler, questionnez-vous sur le processus par lequel vous en venez à cette disposition. Qu’est-ce qui vous fait estimer détenir suffisamment d’informations pour établir la gravité du langage? 

Alors oui pathomerde, vraiment. Jusqu’à ce que les droits humains des personnes intersex(ué)es au respect de leur intégrité physique et de leur autodétermination soit reconnu. Jusqu’à ce qu’aucun enfant n’ait à passer dans la machine. Jusqu’à ce qu’il y ait réparation pour les torts causés. Là, il sera possible d’avoir un sourire en coin en lisant les propos de professionnels médicaux et de hocher la tête en faisant des «tsut-tsut».

Par tergiversation «entre vœux pieux et négation de fait» autour du consentement des enfants, j’entends le fait que plusieurs professionnels médicaux se font fort de «souhaiter» le consentement des enfants, mais l’invalident aussitôt par un «autant que possible» et par la priorisation des décisions parentales. De plus, ils ne démontrent aucune sensibilité au fait que le consentement ne peut être libre et éclairé lorsque l’enfant est placé devant une suggestion émise par des personnes en position d’autorité (qui plus est un médecin, ciboire), qui présentent son corps comme une pathologie (et s’entêtent à le faire, en ce qui concerne les médecins, qui sont bien au fait de la critique intersexe de ce cadre).  

[8] Voici quelques exemples additionnels de jugements portés sur les corps des personnes intersex(ué)es, en anglais (les emphases sont les miennes):

Gross, Robert, Judson Randolph, and John F. Crigler Jr. (1966). «Clitoridectomy for sexual abnormalities: Indications and technique». Surgery (February 1966), p. 300

The excision of a hypertrophied clitoris is to be preferred over allowing a disfiguring and embarrassing phallic structure to remain.

Randolph, Judson G. et Wellington Hung. (1970). «Reduction clitoroplasty in females with hypertrophied clitoris». Journal of Pediatric Surgery, vol. 5, n. 2, p. 230

[Another surgeon] has suggested… total elimination of the offending shaft of the clitoris

The clitoris is not essential for adequate sexual function and sexual gratification… but its preservation would seem to be desirable if achieved while maintaining satisfactory appearance and function… Yet the clitoris clearly has a relation to erotic stimulation and to sexual gratification and its presence is desirable, even in patients with intersexed anomalies if that presence does not interfere with cosmetic, psychological, social and sexual adjustment

Randolph, Judson, Wellington Hung, and Mary Colaianni Rathlev. (1981). «Clitoroplasty for females born with ambiguous genitalia: a long-term study of 37 patients». Journal of Pediatric Surgery, vol. 16, n. 6, p. 882-887.

The anatomic derangements [were] surgically corrected… Surgical techniques… remedy the deformed external genitals… [E]ven patients who suffered from major clitoral overgrowth have responded well… [P]atients born with obtrusive clitoromegaly have been encountered… [N]ine females had persistent phallic enlargement that was embarrassing or offensive and incompatible with satisfactory feminine presentation or adjustment. [After] surgery no prepubertal girl … described troublesome or painful erections.

Allen, Lawrence E., B. E. Hardy, and B. M. Churchill. (1982). «The surgical management of the enlarged clitoris». The Journal of Urology, 128, p. 352.

[A particular surgical technique] can be included as part of the procedure when the size of the glans is challenging to a feminine cosmetic result

Kogan, Stanley J., Paul Smey, and Selwyn B. Levitt. (1983). «Subtunical tonal reduction clitoroplasty: a safe modification of existing techniques». The Journal of Urology, 130, p. 748

Failure to [reduce the glans and shaft] will leave a button of unsightly tissue.

Newman, Kurt, Judson Randolph, and Kathryn Anderson. (1992). «The surgical management of infants and children with ambiguous genitalia». Annals of Surgery, vol. 215, n. 6, p. 651

Female babies born with an ungainly masculine enlargement of the clitoris evoke grave concern in their parents… [The new clitoroplasty technique] allow[s] erection without cosmetic offense.

a boy with this insignificant organ . . . doomed to life without a penis

the most heartbreaking maladjustment attends those patients who have been raised as males in the vain hope that the penis will grow

[9] Sandberg et Mazur (2014) présentent ainsi cet intérêt, que nous retrouvons chez plusieurs auteurs travaillant de pair avec des équipes médicales investies dans la prise en charge intersexe :

«Development of persons with DSD has also drawn the attention of researchers interested in the influence of atypical sex hormone exposure during steroid-sensitive periods of brain development (Berenbaum, Duck & Bryk, 2000; Collaer & Hines, 1995; Hines, Brook, & Conway, 2004). This interest represents an extension, to humans, of animal experiments demonstrating that sex hormones present during sensitive periods of brain development are responsible for sex differences in behavior across a wide range of mammalian species (Hines, 2011). In this context, researchers adopted DSD as a model for testing hormonal hypotheses related to the infl uence of early androgen exposure on behaviors exhibiting sex-related variability in humans, in particular psychosexual differentiation (i.e., gender identity, gender role, and sexual orientation) and sex differences in neurocognitive function. This approach is nowhere more clearly illustrated than in the study of girls and women with congenital adrenal hyperplasia (CAH) resulting from 21-hydroxylase deficiency (Speiser & White, 2003)» (p. 94).

Ce travail de pair est plus qu’une observation, mais une participation aux prises de décision dans la prise en charge et dans l’orientation des traitements. La conduite d’études «à travers la prise en charge» réfère au fait que c’est par son entremise que des populations captives sont produites et rendues disponibles aux chercheurs testant leurs théories sur l’identité de genre, les comportements de genre et l’orientation sexuelle. Considérant que bon nombre de personnes intersex(ué)es ayant subi des examens et des interventions non consenties dans l’enfance témoignent des conséquences physiques, psychiques et psychosociales négatives de celle-ci, l’éthique de ce type de recherche m’apparaît viciée. Nous savons par ailleurs qu’à partir des constats de comportements atypiques chez les personnes 46,XX diagnostiquées CAH, des interventions médicales prénatales ont été développées par certains de ces professionnels de la prise en charge intersexe pour conformer le fœtus et le futur enfant aux normes de genre et d’hétérosexualité (Dreger et al., 2012). Ces traitements, effectués par le biais de prescription de dexaméthasone à la personne enceinte, leur permet d’examiner des hypothèses sur l’influence des androgènes prénatales sur le comportement et l’orientation sexuelle futurs de l’enfant.

[10] Cette expression peut être difficile à comprendre pour des personnes qui ne sont pas intersex(ué)es. Elle fait simplement référence au fait que les professionnels médicaux interviewés par des journalistes ou écrivant des lettres collectives vont souvent affecter de la compréhension pour les personnes intersex(ué)es «agées» qui prennent la parole en public et qui auraient souffert «d’anciennes techniques» qui n’auraient plus cours. Cependant, ils affirmeront un peu plus loin que ces personnes ne peuvent les critiquer et que leurs revendications sont caduques, puisque les techniques ne seraient plus les mêmes. Ces professionnels les compareront même fréquemment avec une majorité silencieuse satisfaite qui ne se plaint pas ou «ne se vante pas en public», elle, en plus de qualifier négativement les connaissances et les sensibilités des personnes qui formulent les critiques publiques  («elles ne savent pas de quoi elles parlent», «elles sont radicales», «elles sont utopistes», «elles sont égocentriques», etc.). Voyez ici un exemple de ce processus rhétorique, de la bouche des Dre. Anne-Marie Houle et Cheri Deal :

L’urologue Anne-Marie Houle et l’endocrinologue Cheri Deal, du CHU de Sainte-Justine, connaissent cette position [la condamnation par le Rapporteur spécial de la torture de l’ONU, en 2013, des chirurgies non-consensuelles sur les enfants intersexes] mais ne s’en émeuvent pas.  »Oui, des opérations épouvantables ont été pratiquées dans le passé, occasionnant de graves complications et une perte de sensibilité, mais on ne fait plus les choses de la même manière », jurent-elles. À leurs oreilles, les revendications des militants intersexes, qu’elles entendent depuis 20 ans, sonnent  »égocentriques ».  »Ils ne pensent pas à la détresse des familles », dit la Dr. Houle.

(…)

Et si on se trompe? Si l’enfant, par exemple, se sent fille, alors qu’on en a fait un garçon?  »On pratique un changement de sexe », tranche la Dre Deal. Toutes deux assurent que la plupart de leurs patients opérés très tôt  »sont super satisfaits et ont des amoureux. Mais ils ne vont pas se vanter sur la place publique. Ce sont ceux qui ont mal vécu les choses qu’on entend le plus ». (Tremblay, 2014, mon emphase)

Au cœur de cette dynamique se trouve la prérogative médicale d’instituer des pratiques sans faire la démonstration préalable de leur nécessité – tout particulièrement lorsque ceci concerne les enfants intersexués. Aussi étonnant que ceci puisse paraître, elle n’a pas à soumettre ses protocoles à des examens extérieurs, tandis qu’elle détermine par elle-même l’éthique qui la guide. Le juridique en défère donc à cette institution pour établir les pratiques standards et s’autoréguler. Résultat, on ne peut reprocher à la médecine d’avoir erré, puisqu’elle peut affirmer qu’elle a agi au meilleur de sa connaissance (et sa connaissance, comme on et elle le sait bien, vaut mieux que celles des personnes concernées). Pas plus qu’on ne peut lui exiger réparation pour les torts qu’elle a causés en «pensant bien faire». Par exemple, le Dr. Grumbach affirme, lors d’une entrevue:

Because so much has changed, clinicians who have built careers on treating intersexuals advise against judging past events through « year 2000 » glasses. « We look through the retrospectoscope and say, ‘My God! How did we do that?' » says Mel Grumbach, a pediatric endocrinologist who was a fellow at Hopkins in the early 1950s and is now a professor emeritus at the University of California at San Francisco. « It’s not fair. A lot has changed since then. We must learn from the advances that have been made rather than point fingers.«  (Hendricks, 2000, mon emphase)

Par conséquent, les personnes intersex(ué)es ne peuvent exercer dans l’enfance de consentement pleinement et librement éclairé sur les interventions qu’elles subissent, pas plus qu’elles ne peuvent, une fois rendues à l’âge adulte, se prononcer sur les protocoles – à moins de prendre des gants archi-blancs ainsi que toutes les précautions possibles pour ne pas heurter l’ego médical, et surtout à moins de ne jamais évoquer les droits humains et de demander leur respect. Les personnes intersex(ué)es sont donc appelées à se taire et à se résigner à avoir été des essais et des erreurs dans la courbe d’apprentissage médicale. Se contraindre ou être poussé vers le silence ne devient rien d’autre que d’être lancé dans les poubelles médicales. À cette violence s’ajoute la mesure des véritables dispositions des professionnels médicaux s’investissant dans la prise en charge intersexe. Les professions de compréhension s’avèrent affectées et non sincères, ajoutant l’insulte à l’injure. 

[11] Par «superposition du jugement médical sur le bien-être des personnes intersex(ué)es», j’entends le fait que les professionnels médicaux ont souvent présumé pouvoir cerner comment les personnes intersex(ué)es qu’elles ont pris en charge répondent aux interventions non consenties. Soit par le biais de leur silence, soit par celui de déductions : une personne qui maintient l’identité assignée et se marie avec une personne de «l’autre sexe» que celui fabriqué représente un résultat positif et doit forcément ne pas avoir de problème avec ces interventions (Karkazis, 2008). À ceci s’ajoute la façon dont les rares études de suivi ont été effectuées, soit par le contrôle sur la détermination des indicateurs, la qualification du matériau et son analyse. Par exemple, les médecins ont souvent jugé par eux-mêmes les résultats cosmétiques, et ce, immédiatement après les opérations. Si des équipes récentes tentent de mener de nouvelles études de suivi d’ampleur, elles posent toujours le problème du conflit d’intérêt des chercheurs qui se trouvent à évaluer leur propre pratique, ainsi que celui de l’insensibilité au rapport de pouvoir dans lequel ils se trouvent et la façon dont celui-ci peut orienter des résultats. À titre d’exemple, le témoignage de Walcut (1995/1996):

Occasionnally she [la psychologique médicale participant à l’étude de suivi] would tell me, ‘we want to know what you’re experiencing, what you’re feeling’. But there just wasn’t a space there to talk about these kinds of things. She’s talking about ‘when you get married…’ I guess I could talk with these counselors more than anybody else, but I just couldn’t open up. I was sometimes suicidally depressed, especially with the hormone pills, but I just answered ‘fine’, when they asked how I was. (p. 11)

Par «l’emploi d’euphémismes et de formules minorantes ou subjectifiantes», j’entends, pour le premier, l’utilisation de termes tels que «sursensibilisés [oversensitized]» plutôt que troublés ou affectés par ce que Alexander (1997) et Tosh (2013) identifient comme des agressions à caractère sexuel :

«Finally, quite a few patients with intersex conditions are chronically oversensitized by frequent genital examinations (47), especially in teaching hospitals, which in some appears to add to difficulties with courtship and sexual functioning.» (Meyer-Bahlburg, 1999, p. 1845).

Comme exemples de minoration se trouvent ces occasions où les expériences d’agressions à caractère sexuel sont réduites à des «fantasmes de viol» (Gueniche et al., 2008) ou invalidées comme «de grossières erreurs d’interprétation» :

From the viewpoint of a child, hospital tests and procedures, especially those that appear arbitrarily imposed without explanation, may be experienced as the nosocomial (associated with a hospital or clinic) equivalent of abuse. Routine genital examinations and exposure are especially likely to fall into this category, particularly if there are medical bystanders. If exposure of the genitals or genital play at home or school has been forbidden and perhaps punished, the hospital examination is all the more gruesome and upsetting. Postoperatively, genital surgery also may seem like a form of abuse. No matter how erroneously misconstrued, the long-term effects of what is experienced as nosocomial abuse may be severe or lifelong (Money, 1994, p. 106-7)

Finalement, la subjectification est lorsqu’on situe l’origine des émotions et ressentis dans la personne et non dans les gestes qui ont été posés à leur encontre. Ce processus, plus subtil, ce traduit notamment par l’emploi de «les personnes qui se sont senties endommagées» plutôt que «les personnes qui ont été endommagées», tels que Hiort et al. (2014) le font : « (…) the many individuals with DSDs who feel damaged by the treatments they received (…) (p. 6-7)».

[12] «Pétage de bretelles» est une expression québécoise qui illustre l’autosatisfaction et l’autosuffisance. Pour quelques exemples de ce pétage de bretelles, consulter Kessler (1998).

[13] Par exemple, Dix Poppas, qui a reçu des reconnaissances pour son engagement professionnel dans l’urologie pédiatrique (voir : URL http://www.nyp.org/physician/dppoppas, consulté le 17 juillet 2016). Pourtant, il pratique non seulement des interventions non consenties, mais est également l’auteur d’examens de sensibilité clitoridienne non éthiques pratiqués sur des enfants intersexués (voir : URL

https://www.thestar.com/life/parent/2010/06/23/cornell_surgeon_under_attack_for_sex_testing_on_girls.html, consulté le 17 juillet 2016).

[14] Voici d’autres exemples, qui sont loin d’être exhaustifs. Les premières réactions aux revendications intersexes datent de 1995-1996. Elles ont aussitôt été invalidantes :

Natalie Angier. 4th February 1996. «Intersexual healing: An anomaly finds a group». The New York Times

Physicians who treat intersex infants have varying responses to the intersex society. Dr. John Gearhart, a urologist at Johns Hopkins University, dismissed its members as « zealots » and refused to discuss the organization. Dr. Heino Meyer-Bahlburg of the Columbia University College of Physicians and Surgeons said that while he sees the society as serving an essential function as a peer-support group, he thinks that intersexuals’ medical conditions may lead to problems no matter what is done or not done. To blame all sorrows and complications on physicians, he said, is unfair and simplistic. It is the unhappy ones, the disgruntled ones, doctors say, who have joined the intersex movement. Those who have had a good experience and a satisfactory outcome are unlikely to seek emotional support. To which the advocates say, if there are happy intersexuals out there, they have yet to speak up.

American Academy of Pediatrics. October 1996. «News Release: American Academy of Pediatrics Position on Intersexuality»

N.B.: Ceci est le premier communiqué de presse en réaction aux préoccupations et revendications des personnes intersexes, qui réclament la cessation des interventions non consenties :

AAP Press Release

The American Academy of Pediatrics, a voice for children for over 60 years, is aware of the concerns and sensitive to the needs of intersexuals.

– Intersexuals are individuals who are born with anatomical characteristics of both males and females.

The Academy is deeply concerned about the emotional, cognitive, and body image development of intersexuals, and believes that successful genital surgery minimizes these issues.

– Research on children with ambiguous genitalia has shown that a person’s sexual body image is largely a function of socialization, and children whose genetic sexes are not clearly reflected in external genitalia can be raised successfully as members of either sexes if the process begins before 2 ½ years

– Management and understanding of intersex conditions has significantly improved, particularly over the last several decades.

From the viewpoint of emotional development, 6 weeks to 15 months seems the optimal period for genital surgery.

Christine Toomey. 28th October 2001. «The worst of both worlds». Sunday Time Magazine

The British Association of Paediatric Surgeons recently set up a working party to look at new guidelines for the treatment of babies born with intersex conditions, and it is expected to advise against early genital surgery. But some physicians are indignant that their medical judgment should be called into question regarding the best treatment for patients. Philip Ransley, for instance, dismisses activists against early surgery in the United States as ‘green-wellied loonies’.

Ransley argues that anyone who recommends a blanket policy of ‘Don’t do anything, wait and see’ is failing to grasp the different treatment each condition requires. ‘Part of the problem with the debate is the use of sweeping generalizations that do not apply in specific cases,’ he says. ‘The surgery for most of these conditions changed radically between 10 and 15 years ago; nobody has sufficient information yet to know if those changes have been beneficial.‘

Vincent, Catherine. 8 août 2009. «Ni lui ni elle, alors qui?». Le Monde. http://www.lemonde.fr/vous/article/2009/08/08/ni-lui-ni-elle-alors-qui_1226800_3238.html

Le corps médical évoque les souffrances psychiques des parents et des enfants qui, non opérés, verraient croître le fossé entre leur corps et leur identité sociale ? Elles rétorquent que c’est faire peu de cas des souffrances physiques de ceux qui, après avoir subi parfois plusieurs opérations mutilantes, n’accèdent pas pour autant à une sexualité épanouie. Quand ils ne découvrent pas, une fois devenus adultes, que le sexe qu’on leur a assigné n’aurait pas été celui de leur choix.

« Ce débat est complètement biaisé, et il est en train de s’éteindre », affirme le docteur Claire Fékété, chef du service de chirurgie pédiatrique viscérale de l’hôpital Necker Enfants Malades (Paris) et spécialiste de ces malformations. « Il a été initié par des adultes de 30-40 ans, eux-mêmes porteurs de DSD, qui avaient été traités et opérés à une époque où on ne disposait pas des moyens thérapeutiques actuels, et qui demandaient à juste titre qu’on ne fasse rien plutôt que cela. Mais les progrès, depuis, ont été considérables, dans le diagnostic comme dans le pronostic. La cause d’un DSD peut aujourd’hui être identifiée dans 85 % des cas. Et la plupart du temps, on peut alors évaluer de façon assez formelle comment l’adulte se comportera après la puberté. »

Sinon, j’ai déjà développé des réflexions sur cette dimension, seule (Bastien Charlebois, 2015) ou avec Vincent Guillot (Bastien Charlebois et Guillot, 2016).

[15] Pour une introduction aux conséquences négatives des interventions non consenties, voir Alexander (1997), Gosselin (2012), Guillot (2008), Hester (2006), Holmes (2008), Jones et al. (2016), Kessler (1998), Kraus et al. (2008), Raz (2016), Tamar-Mattis (2014), Tosh (2013). Je suggère également la lecture des témoignages de personnes intersexes auprès du sénat français, le 9 mai 2016 : http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20160509/femmes.html (consulté le 17 juillet 2016)

[16] Merci Mauro Cabral de m’avoir fait prendre conscience de ce point. Auquel on peut ajouter la pratique de raccourcis. Ainsi les perspectives critiques intersexes sont-elles souvent faussement représentées lorsqu’elles sont évoquées. Outre les problèmes contenus dans les autres questions de l’enquête de suivi effectuée par Meyer-Bahlburg et al. (2004), Holmes (2008) relève par exemple comment la question faisant référence aux revendications des groupes intersexes constitue un présupposé infondé et ne renvoie à aucun écrit. La question se lit comme suit : «Some people say our culture should permit a third gender in addition to male and female so that children born with unfinished sex organs (ambiguous genitalia) would not have to be declared male or female and would not have to have operations performed on their sex organs. Do you agree?» (p. 1617). J’invite les lecteurs à s’informer des revendications intersexes, qui ont en réalité depuis longtemps tourné autour des suivantes, sans être nécessairement aussi élaborées : http://ilga-europe.org/what-we-do/our-advocacy-work/trans-and-intersex/intersex/events/3rd-international-intersex-forum (consulté le 17 juillet 2016)

[17] L’aura de prestige dont jouit la profession médicale fait en sorte que bien des observateurs arrivant sur le terrain des enjeux intersexes présument l’existence d’une grande diversité de positions et de dispositions chez les professionnels médicaux s’investissant dans la prise en charge intersexe, en plus d’une grande capacité à l’autocritique et au décentrement. Les raccourcis de professionnels médicaux sont donc protégés par la méconnaissance des dynamiques culturelles et institutionnelles médicales fortement portées sur l’autoprotection et le refus d’émission de critiques même privées de supérieurs ou publiques de collègues

Karkazis (2008) offre une bonne description de la culture médicale et des difficultés qu’éprouvent les résidents ou les juniors à remettre en question les pratiques des séniors. Certains professionnels médicaux résistent néanmoins à cette culture, mais ne sont pas tenus en grande estime par leurs pairs. Plus concrètement, ils ne seront pas invités sur les panels, seront peu cités ou critiqués pour leur «parti-pris». Par exemple, la Dr. Justine M. Schober se voit critiquée par Kenneth Zucker (2001), tenu en grande estime dans le milieu de la prise en charge des enfants non conformes dans le genre :

Schober conducted telephone interviews of 10 adults, who were diagnostically heterogeneous with respect to physical intersexual conditions, regarding various aspects of their psychosexual development, as well as “satisfaction” with their physical appearance, including the genitalia. The participants were all members of the Intersex Society of North America, a patient led activist group that has been critical of the medical treatment of individuals with physical intersexual conditions.1 In reporting the data Schober does not appear to recognize that her findings give credence to the view that members of the Intersex Society of North America constitute an unrepresentative subgroup of individuals. (p. 1507-1508, mon emphase)

L’ironie est grande considérant le fait que plusieurs professionnels médicaux en faveur des interventions non consenties se sont félicités de leurs résultats suite à des «études de suivi» comprenant un échantillon aussi bas. Ceux-ci ne seront cependant pas critiqués pour leurs biais par leurs pairs.

Les quelques médecins qui se démarquent à critiquer les pratiques et, dans certains cas, à reconnaître les droits humains sont les Dr. Justine M. Schober, Dr. Sarah Creighton, Dr. Blaise-Julien Meyrat, Dr. Mika Venhola (voir : https://www.youtube.com/watch?v=2FWlWbTWVVA, consulté le 17 juillet 2016) et Dr. Judi Herring (voir : https://www.youtube.com/watch?v=ERtkQJC3B4Q, consulté le 17 juillet 2016). Le Dr. Blaise-Julien Meyrat a d’ailleurs souligné à plusieurs reprises que seule la contrainte extérieure exercée sur la pratique médicale ferait cesser les interventions non consenties sur les enfants intersexués. Dans ce récent article de La Tribune de Genève (2 août 2015) écrit sous la plume de la journaliste Caroline Zuercher, il affirme :

«Je préconise de ne pas le faire, mais ces interventions existent encore en Suisse, regrette le Dr Blaise Meyrat, chirurgien pédiatrique au CHUV, à Lausanne. Les choses évoluent assez peu dans le monde médical.» Selon lui, cette réticence s’explique par «une crainte d’admettre qu’on s’est trompé». «A mon sens, seule la peur du juge pourra faire bouger les choses, poursuit-il. Il faut prévoir un délai de prescription suffisant pour que les victimes puissent porter plainte à l’âge adulte.» (source : http://www.tdg.ch/suisse/docteurs-pouvaient-j-garcon-fille/story/16092478, consulté le 17 juillet 2016).

Malgré la participation de Meyrat à la rédaction du rapport «Attitude à adopter face aux variations du développement sexuel : Questions éthiques sur l’intersexualité» de la Commission nationale d’éthique pour la médecine humaine de Suisse (2012), les recommandations de cesser les interventions non consensuelles n’ont pas été entendues par ses collègues. La Suisse a été critiquée par deux fois lors des révisions périodiques du Comité des droits de l’enfant de l’ONU (CRC/C/CHE/CO/2-4; 2015), ainsi que du Comité contre la torture de l’ONU (CAT/C/CHE/CO/7; 2015).

[18] S’il y a eu peu de poursuites jusqu’à ce jour, ce n’est pas l’intérêt qui manque parmi les personnes intersex(ué)es. Parmi les motifs pour lesquels elles sont rares se trouve d’abord le délai de prescription, qui est très court (au Québec, il s’agit de trois ans). Or, les interventions non consenties ayant lieu dans l’enfance – et ayant pour plusieurs été effectuées sous le sceau du silence –, l’accès à la justice devient presque impossible. Ensuite, les personnes intersex(ué)es ne sont pas sans savoir que les professionnels médicaux peuvent se défendre en affirmant qu’ils ne faisaient que suivre une pratique standard. Et finalement, mais non le moindre, les personnes intersex(ué)es désirant poursuivre sont souvent dans une position de grande vulnérabilité physique, mentale et économique en raison des interventions non consenties qu’elles ont subi. Elles savent que devant elles, les équipes médicales disposent de beaucoup plus de ressources et d’un corps non grevé par cette injustice. À notre connaissance, trois procès sont en cours ou ont eu lieu (deux en Allemagne, un aux États-Unis). Le premier, terminé, a donné gain de cause à Christiane Völling. Les seconds, M.C. vs Aaronson et Michaela Rabb vs. Uniklinikum Erlangen sont en cours. Karkazis (2008) rapporte la crainte de poursuites comme obstacle à la mise sur pied d’études d’impact et comme facteur d’échec de la North American Task Force on Intersexuality (NATFI), qui n’exista qu’entre 1999 et 2001. 

Nous savons l’affirmation du conflit d’intérêt choquante. Pour la comprendre, il faut savoir d’abord que la réponse médicale standard aux critiques intersexes et aux requêtes de cessation des interventions non consenties a été de persister dans leurs pratiques. À tout le moins quelques modifications techniques auraient été apportées et le sceau du silence levé. Ceci ne résout cependant pas la critique de fond : le fait que ces interventions ne soient pas nécessaires et qu’elles ne soient pas consenties. Ensuite, je tiens de trois sources différentes étant en contact avec le milieu médial, que certains cliniciens ont affirmé craindre la perte de revenus, et ce, en Allemagne, en France et aux États-Unis. Davis (2011) recueille formellement ces propos lors d’entrevues auprès de médecins prenant en charge les enfants intersexes :

While Dr. F. problematized binary views, she was also pessimistic when asked about the possibility for change citing moving beyond binaries would be « almost a dream of utopia, to think about our society even getting to that point » because « urologists would have less work, so there would probably be some… you know… « 

span>The surgical modification of intersex genitalia is an incredibly lucrative practice for urologists because the surgeries are imperfect and often require revisions and modifications, or more directly, reoccurring visits to a costly operating room. (p. 167)

[19] À titre d’exemples, la lettre composée par Ahmed et al. (2013) en réponse au Rapporteur spécial sur la torture et autres traitements et pratiques inhumains et dégradants (disponible ici : http://interactadvocates.org/endocrinologists-respond-to-un-statement-on-genital-normalizing-surgery/), ainsi que la lettre soumise par Cools et al. (2016) au Haut-Commissaire des droits de l’Homme du Conseil de l’Europe.

[20] Ceci vient tout juste de changer au Québec. Avec le soutien du Centre de lutte contre l’oppression des genres et l’aide d’une personne intersexe commençant à s’impliquer, nous avons pu mettre sur pied un groupe mensuel de rencontre par et pour les pairs. Nouvelle activité du Comité visibilité intersexe, c’est un début. Reste cependant à fonder des services de soutien individualisés et approfondis.

[21] Ceci vient tout juste de changer. Au cours de la dernière année, des organisations intersexes ont reçu quelques fonds. Dans la plupart des cas, ils demeurent cependant minimes.

[22] Dans un contexte où nous sommes peu nombreux à être actifs, l’appropriation est plus dangeureuse que pour des populations marginalisées ou opprimées plus établies. Se faire caractériser autrement que ce que nous sommes comporte le risque de faire dévier l’attention vers des enjeux qui ne nous touchent pas ou peu. Il devient ensuite très difficile de redresser le tir, alors que les modifications corporelles non consenties constituent une grande violence dont l’arrêt n’est pas un bel objectif idéaliste «une fois la révolution du genre atteinte», mais une urgence pour l’ici et le maintenant. Malheureusement, il arrive trop souvent que les responsables de cette appropriation soient des personnes trans, qui plaquent une identité de genre sur l’intersexuation et minimisent la violence des interventions non consenties.

[23] Miranda Fricker (2007) décrit bien ce processus à travers le concept de marginalisation herméneutique, qui est une forme d’injustice herméneutique :

J’explique ce type d’injustice épistémique comme étant le fruit d’un manque collectif de ressources herméneutiques – c’est-à-dire un manque dans nos outils partagés d’interprétation sociale. Ce n’est pas par accident que le désavantage cognitif créé par ce manque affecte inégalement les différents groupes sociaux. Ou plutôt, ce désavantage inégal dérive du fait que les membres des groupes qui sont les plus désavantagés par ce manque sont, à un certain degré, herméneutiquement marginalisés, c’est-à-dire qu’ils participent inégalement aux processus par lesquels des sens sociaux sont générés. Ce type de marginalisation peut se traduire par des cadres collectifs de compréhension structurellement préjudiciables à l’égard de certains contenus ou styles : les expériences sociales de membres de groupes herméneutiquement marginalisés demeurent inadéquatement conceptualisées et incomprises, peut-être même par les sujets eux-mêmes. S’ils n’ont pas de prise adéquate sur ce qu’ils tentent d’exprimer, leurs tentatives de communication ne sont pas accueillies comme rationnelles, leur style d’expérience étant inadéquatement comprise. (2007 : 6-7, traduction libre)

[24] Eux-mêmes ne spécifient pas les critères d’évaluation à partir desquels ils estiment qu’une pratique devrait être cessée (Machado el al., 2015). Sinon, ils déterminent eux-mêmes les questions de recherche, les indicateurs, le processus de cueillette de donnée, la qualification des données, leur interprétation et leur analyse, de même que leurs conclusions. Par conséquent, les indicateurs déterminés reflètent leurs ancrages culturels et personnels et plaquent ce qu’ils présument important sur les personnes intersex(ué)es (Holmes, 2008; Karkazis, 2008; Kessler, 1998; Machado et al. 2015, Raz, 2016).

[25] Les professionnels médicaux Peter A Lee, Amy B Wisniewski, Laurence Baskin, Maria G Vogiatzi, Eric Vilain, Stephen M Rosenthal et Christopher Houk, soumettant une position également endossée par le Drugs and Therapeutics Committee of the Pediatric Endocrine Society, affirment: «Since long-term outcome data are limited, some of the recommendations for deferral of surgery until the individual can give full consent can be viewed as lacking medical evidence and may therefore constitute a type of medical experimentation.» (2014, p. 4). À noter, ces professionnels sont considérés comme des experts bien en vue dans leur domaine. Concernant la déférence du juridique au médical, voir Karkazis (2008) et Sauvé (2015).

[26] Qu’on me comprenne bien. J’adore la masturbation intellectuelle. Mais certaines formes sont indécentes.

[27] Ce doute lancinant est une expérience qu’ont connue beaucoup de personnes gaies, lesbiennes et bisexuelles lorsqu’elles ont lutté contre leur pathologisation. Je n’ai pas vérifié si c’était le cas, mais je ne m’étonnerais pas non plus que plusieurs personnes trans y sont parfois confrontées.

[28] Mauro Cabral est un activiste intersexe et trans bien connu, co-directeur de Global action for trans equality (GATE), coorganisateur du Troisième forum intersexe international et leader de l’initiative de dépathologisation intersexe au sein de la classification internationale des maladies (ICD), auprès de l’OMS.

 

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Les Marches trans&Inter 2014. Des transidentités à l’utopie d’une société égalitaire

Maud-Yeuse Thomas

Sociologue

(Logo STP : K. Espineira)   (Logo Intersexe)


Les Marches trans&Inter 2014

Des transidentités à l’utopie d’une société égalitaire

(Affiche : Existrans)

À l’occasion de la marche des trans 2014 (entres autres, l’Existrans à Paris[1], STP : 45 villes dans le monde entier[2]), c’est l’occasion de revenir sur le cadre de société. Tout d’abord, sur le langage, la manière de dire nos réalités. Dans cet article[3], Marie Piquemal veut résumer en quelques lignes le «parcours du combattant » trans :

« Sur sa carte d’identité, il a 27 ans, s’appelle Cédric, c’est un homme. Mais depuis quatre ans, il a l’apparence d’une femme. Il prend un traitement hormonal qui lui a fait pousser les seins, n’a plus de pomme d’Adam depuis une récente opération, a rééduqué sa voix chez un orthophoniste et s’est fait épiler de manière définitive. »

Il… Cédric… pour sous-titrer le fond du problème : « se mutiler pour pouvoir accéder au tribunal » (Piquemal) dans un raccourci grinçant, reflétant parfaitement la manière dont nous sommes décrit.es et, par l’occasion, traité.es. Mais pour dénoncer une situation insupportable, doit-on prendre de tels raccourcis sensationnalistes ? Le point 11 des revendications de l’Existrans tente de préciser les rapports face à ce type d’article très commenté dans les jours suivant l’Existrans. Autre article : « La prise en compte par les médias du kit de l’Association des Journalistes LGBT (AJL) pour le respect des personnes trans et Intersexes. »[4] : « John Bunsoy a été entendu par les enquêteurs après le meurtre de Jeffrey Laude, un transsexuel de 26 ans qui se faisait appeler Jennifer. » Pour les transidentitaires, c’est là un double meurtre puisqu’on lui enlève post mortem sa véritable identité. Ce fait illustre surtout un colonialisme économique et théologique comportant de très forts enjeux politiques faute de loi : « A Olongapo, les Américains apportent un peu de vie, et le portrait de Georges Washington sur des billets verts. » : une double transformation d’une identité de genre et cette société convertie en un « pays de fervents catholiques ». Toutefois, Marie Piquemal place l’enjeu décisif à l’endroit du champ juridique et non pas du champ médico-psychiatrique, illustrant le déplacement du fait trans, non sans en maintenir l’indisponibilité de l’état de la personne masquant l’invariant administratif des états civils conduisant à un impératif des opérations que l’on prétendait éviter au nom de la nature et de l’éthique médicale. Plus encore à l’impératif de la stérilisation en contournant l’éthique générale par une « éthique de conviction » que remplit parfaitement « l’exception trans ».

L’exception nationaliste française

Toute l’aire occidentale tourne désormais autour de ce redoublement où l’impératif psychiatrique se joint à l’impératif juridique pour obtenir, de gré ou de force, cette « conformité » et aboutir à la vraie opération exigée : une stérilisation que le CECOS[5] ratifie, renvoyant la demande à une « médecine de convenance »[6]. Opérer ou enfanter, il faut choisir ! On ne veut pas « d’effet Thomas Beatie », analyse Laurence Hérault[7]. Après une longue période d’immobilité, protégé par une indisponibilité étatique et fermant les yeux sur l’éthique de convenance de praticiens et politiques conservateurs, le droit se mobilise pour maintenir une conformité entre apparence (de la personne genrée) et l’état civil (basé sur la tradition du sexe social d’appartenance coïncidant au « sexe de naissance »). Pour tous les acteurs/trices trans&intersexes, le sujet de fond est la protection de tous les sujets-citoyens et l’abandon des postures psychiatrisantes et discriminantes où les CECOS pour justifier leur refus « éthique » nie le processus de pathologisation :

« Les personnes transsexuelles ne sont pas malades, ainsi leurs traitements ne sont-ils pas envisagés par les CECOS comme une nécessité médicale, mais comme relevant d’un libre choix, qui ne justifie pas une prise en charge de leur fertilité », explique Loïc Ricour, chef du pôle santé pour le Défenseur des droits.

Le double impératif juridique et psychiatrique est nié quand la totalité des textes, y compris les propositions de loi, recourent à l’exigence d’un diagnostic (de transsexualisme ou de dysphorie) en appelant à une «irréversibilité » masquant la stérilisation sur laquelle l’Etat veut fermer les yeux. Il y a là deux fronts institutionnels conservateurs usant chacun de leurs positions hégémoniques dans une violence d’État que digère parfaitement la démocratie.

Les trois premiers points du communiqué de presse de l’Existrans[8] placent les demandes dans un ordre précis, mettant en avant l’impératif juridique commandant en cascade tous les autres impératifs. Il s’appuie sur une protection faisant cesser violences et arbitraires et une demande citoyenne d’une responsabilité étatique d’y répondre :

Le changement d’état civil libre et gratuit devant un officier d’état civil, sans condition médicale (ni stérilisation ni suivi psychiatrique), sans homologation par un juge ;

Le libre choix des parcours médicaux, sur la base du consentement éclairé, avec le maintien des remboursements en France et à l’étranger ;

Le démantèlement des équipes et protocoles hospitaliers et la formation des médecins et chirurgiens français pour un suivi médical de qualité, respectueux et dépsychiatrisé ;

En 1, une loi s’inspirant de l’Argentine et des principes de Jogjakarta ; en 2, les conditions concrètes pour des transitions régies par les conditions de vulnérabilité, de violences et d’arbitraires ; en 3, la mise en cause d’un des piliers principaux de cette violence sourde dans la société où l’on perpétue le lien transsexualisme-psychiatrisation reproduisant le schème homosexualité-psychiatrisation. Comment appliquer ces points ? L’ampleur du travail est de la taille du projet démocratique pour des citoyens-acteurs. « Mais malheureusement ces parlementaires, malgré les belles intentions affichées, n’ont encore une fois pas su se mettre à l’écoute des associations trans’ et intersexes. »[9] Coline Neves indique que le droit tend à reprendre les tenants et aboutissants de la psychiatrisation pour dire ce que sont les «transitions» afin de trier dans la population transidentitaire en multipliant les conditions d’arbitraires.

Tous les ingrédients, après le contexte du mariage dans un contexte d’un retour au religieux et de chômage structurel, sont là pour amplifier une violence sourde en violences prêtes à exploser. Pour l’Existrans, signalant la réponse politique et juridique du Danemark et d’Argentine, les propositions veulent agir très en amont sur la pauvreté, le déclassement et le recours à la prostitution dans un cadre où 80% de la population trans en Argentine étaient déscolarisées. Dans un article[10] sur les traitements retardants proposés à des adolescent.es trans, on peut lire ainsi : (…) « la question se pose de savoir si des enfants ou des adolescents ont une capacité de jugement suffisante pour prendre une telle décision aux conséquences imprévisibles. À l’âge où la puberté et les hormones perturbent déjà l’équilibre des jeunes, la pertinence de ces traitements hormonaux semble plus que douteuse. ». Seuls les adultes savent mais sur quels savoirs ou quelle foi ? L’existence des « jeunes » est renvoyée au silence au motif qu’ils sont jeunes.

Un article parmi d’autres, permi par la dénonciation d’une « idéologie transformant les filles en garçons (et inversement) à l’école » (des manuels SVT au programme ABCD, du mariage pour tous aux campagnes contre les IMS de SOS Homophobie), s’étayant sur une conception naturaliste ou sexualiste des identités sociales. Dans une vision naturaliste, on peut ainsi écrire que « les hormones perturbent déjà l’équilibre des jeunes », faisant disparaître d’un coup de baguette endocrinologique les conditions écrasant les enfants trans et intersexe, la violence des attentes pour une hétérosexualité et hétéronormativité obligatoires. Celle-ci n’est nullement interrogée, validant ainsi la seule certitude qui vaille : l’ininterrogation des schèmes référents et l’assise anhistorique validant des notions naturalistes pour une fabrique d’adultes hétérosexuels. Le consentement de la personne trans adulte est renvoyé au filet sécuritaire déployé dans toute sa violence par la fronde conservatrice reprenant en les simplifiant les nosologies psychiatriques pourtant contestées sur le fond dans le monde entier.

Si le DSM V a entériné la classification du précédent opus (DSM IV), c’est en raison des remboursements permis par une prise en charge économique et non sur un corpus scientifique solidement établi ou une éthique de société. Celui est pris non pas pour le « sexe biologique », simple étayage du naturalisme, mais pour la notion de sexe d’État régulant l’invariant des états civils. Ces dénonciations sans contenus scientifiques, font rejoindre le bouclier thérapeutique de la Sofect (Espineira, 2011[11]) aux manifestants contre la « théorie du genre » à l’endroit des « limites » que des praticiens et auteurs érigent sans jamais situer leur parole et expertise, surfocalisant sur des questions pour des réponses tranchées sans études ni terrain mais annonçant des cautions scientifiques. Ici un psychiatre atterré par le « prosélytisme » des homos et trans, là ce chantage sur un désir d’enfant dont toute la société estime qu’il est un droit inaliénable.

 

De la loi de la majorité

En un mot, il s’agit toujours de parler à la place de, laissant intactes les violences croisées de la famille à l’école, laissant grandir l’enfant dans le silence, sans tenir compte des déscolarisations attisant et renforçant les violences familiales. La Gauche, nullement préoccupée de ses promesses (« n’engageant que ceux-elles qui y croient ») peut rejoindre l’oscillation de la Droite se positionnant tantôt sur une démocratie sexuelle (Fassin) purgée de toutes perversités (notamment d’une homosexualité comme contenant idéologique de la pédophilie et zoophilie), tantôt dans son combat contre l’Islam. Un article insiste sur ce point, faisant jouer ce balancement et pouvant conclure : « Transsexuels et intersexes pourraient-ils se sortir de leur rôle de clientèle captive de la gauche française en s’intéressant sincèrement au libéralisme ? »[12] Les trans, des libéraux qui s’ignorent devant se convaincre qu’ils n’obtiendront rien d’une gauche conservatrice ? Sus aux pauvres ? L’auteur oublie simplement de souligner la pauvreté liée aux déscolarisations, au sentiment d’inquiétude profond et aux désancrages familiaux. On dira plus simplement que tous les partis ont toujours instrumentalisé les plus vulnérables, faisant jouer la loi de la majorité.

L’analyse des exposés des motifs pour une loi sur l’identité de genre en préparation (Delaunay puis Benbassa) n’en finit pas de dénoncer la faiblesse de réponses, l’isolement de la France, la situation désastreuse des trans… pour reculer et maintenir une possession que valide Gauche et Droite : « on peut légitimement se demander en quoi le genre d’un individu devrait garder la moindre importance pour l’État.» (Sedra). Réponse : contrôler les états civils, c’est contrôler la définition du mode cisgenre majoritaire de la population ; c’est aussi contrôler la définition du « syndrome transsexuel » : « au regard de ce qui est communément admis par la communauté́ scientifique, la réalité́ du syndrome transsexuel dont elle est atteinte ainsi que le caractère irréversible de la transformation de son apparence » (Proposition de loi Benbassa[13] reprenant les termes de René Küss en 1978). Il n’est question que de la population transsexe, d’où le chiffre très bas en France (10 000 à 15 000 personnes en France – proposition Delaunay). La définition s’est constituée sur l’entrée pseudo-scientifique où le «genre est opposé au sexe», biffant le tarvail et les conclusions des études de genre. La « communauté scientifique » n’est autre que le protocole psychiatrique de la Sofect armée du DSM et soutenue par les institutions, mettant en avant les recommandations de la CNCDH[14] de ce qu’il faut faire (l’Ethique ?) et que l’on ne suit pas (le réel des rapports de force). Ladite CNCDH a d’ailleurs été recalée, simple consultation d’une simple commission face à la Sofect autoproclamée « société scientifique ». Le genre constitue bel et bien une politique de dé-comptage de la plus haute importance puisqu’il conditionne toutes les représentations (cisgenres, transgenre, intergenres et queers) et donc la manière de « penser la coïncidence sexe-genre » à l’heure du conflit « symbolique » entre « théorie de genre » et études de genre. La poursuite d’une ignorance de fond conduisant à mettre l’Argentine en ligne d’horizon, faisant croire à une marche vers un décisif progrès social.

L’horizon argentin

Rappelons que la loi sur l’identité de genre en Argentine a été mobilisée sur le constat sociologique d’une déscolarisation massive, d’une pauvreté et vulnérabilité et non du fait d’être trans ou non, comment et pourquoi l’on est trans ou non. Il s’agit d’une décision consécutive d’une politique sociale ; rappelons que le T en Argentine, ne fait pas la différence entre travesti, transgenre et transsexe et mise sur le plus petit dénominateur commun des politiques publiques, le lien social et le niveau de vie protégeant ou exposant aux violences, tandis que la France milite pour sa majorité en nombre et symbole. Cette loi est issue du contexte socio-économique ultralibéral mondialisé et non d’un groupe particulier. La réponse est ici d’autant plus saisissante qu’elle s’appuie sur des facteurs macroéconomiques conduisant la société argentine vers une aire ultralibéraliste à marche forcée, faisant croire à une ouverture sur des minorités pauvres et des droits occultés. Puisque l’on ne peut défaire ni le genre ni l’instrumentalisation des plus vulnérables, gagnons plus pour acheter opérations et papiers. Pragmatisme ou cynisme ordinaire ? N’oublions pas pour autant les violences collatérales des divers agendas s’entrechoquant. De nombreuses fois, il a été analysé que, pendant que l’on s’occupait d’une ultraminorité, le dossier de l’IVG restait en souffrance en Argentine et avec lui, la mainmise dans un contexte traditionaliste. En bref, les féministes se rappellent aux trans du monde entier qu’elles ne disposent pas toujours de leur corps, sont toujours menacées dans leur existence… pour les mêmes raisons que les trans : inégalités socioéconomiques, mainmises par l’élitisme des savoirs/pouvoirs, privatisatons de l’accès aux soins. Les femmes ont raison de s’inquiéter, non de cette loi minuscule mais de l’effacement organisé de leur condition. En filigrane, une priorisation et privatisation d’existences décidées depuis les centres de décision et dont les miettes départagent les plus vulnérables.

L’Argentine comme modèle avant-gardiste pour les trans ? Ce n’est donc pas aussi simple mais il figure avant tout en Europe comme un modèle d’un courage politique inédit par une femme présidente, Cristina Kirchner. Il redonne à une catégorie d’individue.e.s particulièrement discriminé.e.s au moins une chance de retourner à l’école et peut-être de freiner la descente vers la pauvreté, facteur sur lequel les arbitraires au pouvoir se sont toujours appuyés en faisant appel à ladite communauté scientifique, nullement interrogée. La revendication de l’Existrans, l’OII et STP sur la dissolution des équipes hospitalières repose sur une demande de justice, avant tout en raison des malveillances que nous constations déjà à l’ASB[15] il y a 25 ans. Le contexte de frondes contre la « théorie de genre » étant un contexte particulièrement efficace pour détourner l’attention des théories « psys » sur le « transsexualisme » et « l’homosexualité », objets nullement « médico-légaux ». Le point 2 de l’existrans s’y attache précisément et le point 3 l’affiche ouvertement. Mais sans solution de remplacement, préconisé dans le point 4, la continuité des malveillances à l’abri des pouvoirs et tout débat du lien entre pauvreté, déscolarisation, émigration forcée et transidentités, va se poursuivre, faisant le lit des psychopathologisations où la dépsychiatrisation du langage de la Sofect fait illusion puisque son pouvoir émane de son articulation aux centres de décision conservateurs.

4. La formation et la sensibilisation des personnels en contact avec les personnes trans et Intersexes (santé, éducation, social, administratif, justice, prisons, etc.), en lien avec les associations trans et Intersexes.

Qui va faire cela et avec qui ? La suite des revendications, reprenant les points de l’Existrans depuis sa naissance (1997), dresse un portrait impressionnant dans l’ampleur de ce qu’il reste à faire en portant une attention soutenue à ce qui va se dégrader. C’est-à-dire, tout. La formation des praticiens et institutions est placée à juste titre en lien avec la société dans ses rapports de force plus qu’une société citoyenne responsable, d’où la profusion d’expertises professionnalisées face aux chantiers minuscules, de sensibilisation « militante » forcément bénévole, ce pourquoi le rattachement symbolique à la Gauche reste fort malgré l’immense dépit. L’accès au travail et à son maintien dans les périodes de transitions reste un point particulièrement difficile à négocier, y compris et pour une fois, pour la couche moyenne de la population, généralement à l’abri lors des périodes de croissance. En faisant un tour d’horizon des raisons profondes de ces revendications, outre ces renvois répétitifs aux exceptions à consonances psychiatriques et aux jurisprudences que l’on dénonce sans pouvoir s’y attaquer, l’acuité de ces revendications tient aux agendas qui ne les ont jamais pris en compte. Le droit va-t-il reprendre ce qui a été « déconstruit » dans le huis clos d’une pseudoscience qui l’avait prise « en charge » et ce qui dans la santé psychique des individus a été sciemment détruit pour le cantonner à des figures de la folie ou du trouble ? Quel programme et protocole pour les enfants que le DSM veut désormais psychiatriser, quel suivi médical spécifique dix-vingt ans après la transition ? Tout indique la suite d’un déni de démocratie par des élites à des postes de décision. Aussi, la 18e marche se succédera par une 19e puis… La double question trans&inter est une question universelle régulée par des exceptions locales nationalisées.

Le droit contre l’égalité à la suite de la psychiatrie ?

Ces marches et revendications sont le fruit d’une attente à une société meilleure et n’ont jamais produit la moindre violence contre des individus. Les marches des trans et intersexes sont fondamentalement sociales et pacifiques, loin des manifestations du type Mariage pour tous dont le but essentiel et premier est d’empêcher que tous les citoyens soient égaux devant la loi face aux mêmes droits et devoirs. Pour accéder à l’utopie d’une société égalitaire, le pluralisme politique reste le seul garant et, de fait, la lutte des trans&intersexes ressemble à s’y méprendre à une reconquête du lien social pluraliste. Mais celui-ci n’est pas près d’aboutir. La marche de l’Existrans annonce 5000 manifestants[16]. Autant dire, une miette dans un océan. Combien dans le monde ? Les discriminations sociétale et étatiques pèsent plus lourd. Reste donc, en effet, le pouvoir d’autonomisation qu’offre l’argent de la société libérale face aux silences, déscolarisations, agressions et violences, à l’intérêt constant de l’État pour ce « sexe social » et ce retour aux boucliers thérapeutiques et théologiques comme rempart aux peurs que l’on agite.

(Affiche STP : Karine Espineira)


[1] http://existrans.org.

[2] Le 18 octobre 2014, plus de 90 actions ont eu lieu  dans 45 villes à travers le monde, coordonnées par 108 groupes et organisations sous la Campagne STP. Actuellement (octobre 2014), STP compte avec le support de 390 groupes et réseaux activistes d’Afrique, Amérique Latine, Amérique du Nord, Asie, Europe et Oceania.http://www.stp2012.info/old/fr.

[3] Marie Piquemal, 05.09.2014, Libération, URL : http://www.liberation.fr/societe/2014/09/05/pour-les-trans-le-changement-d-identite-a-la-merci-du-tribunal_1093796.

[4] « Meurtre d’un transsexuel aux Phlilipines : le port  d’Olonpongo, vaste bordel américain, déserté », AFP, 19.10.2014,  URL : http://www.lexpress.fr/actualites/1/styles/meurtre-d-un-transexuel-aux-philippines-le-port-d-olongapo-vaste-bordel-americain-deserte_1613177.html.

[5] Centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains.

[6] http://www.lavie.fr/actualite/bioethique/procreation-des-transsexuels-la-pointe-du-debat-sur-la-pma-24-01-2014-49036_394.php.

[7] Intervention au colloque Transidentité  et cancer, cancéropole de Toulouse, septembre 2014.

[8] http://existrans.org/?p=244.

[9] http://yagg.com/2014/10/14/droits-des-trans-un-vrai-changement-detat-civil-libre-et-gratuit-cest-possible-par-coline-neves/.

[10] http://www.theoriedugenre.fr/?Aux-Pays-Bas-des-enfants

[11] Karine Espineira, « Le bouclier thérapeutique : discours et limites d’un appareil de légitimation », in Revue Le sujet dans la cité, n°2, Habiter en étranger, 2011.

[12]J. Sedra, « La 18e marche Existrans  pour les droits des personnes trans et intersexes, 20.10.2014, Contrepoints.org, https://www.contrepoints.org/2014/10/20/185209-la-18eme-marche-existrans-pour-les-droits-des-personnes-trans-et-intersexes

[13] Proposition de loi présentée au Sénat, 11.12.2013.

[14] Commission nationale consultative des droits de l’homme.

[15] Association du Syndrôme de Benjamin fondée en 1994.

[16] http://yagg.com/2014/10/18/plusieurs-milliers-de-personnes-defilent-pour-lexistrans/.

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Mise en ligne : 31 octobre 2014

Les Marches trans&amp;Inter 2014. Des transidentités à l’utopie d’une société égalitaire
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Internet et l’émergence du mouvement intersexe : Une expérience singulière

Lucie Gosselin

Anthropologue

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À la demande de l’Observatoire Des Transidentités, c’est avec plaisir que je tenterai dans ces quelques pages de résumer l’essentiel de mon article Internet et l’émergence du mouvement intersexe : Une expérience singulière, celle de l’Organisation internationale des Intersexué∙e∙s (OII)1 paru à l’origine en 2011 et d’approfondir certaines observations que j’ai pu faire par la suite sur l’importance de l’utilisation d’Internet pour le mouvement intersexe ainsi que dans les parcours de vie personnels.

Rendues invisibles par le système biomédical, la législation et la culture familiale, les personnes intersexes ont commencé depuis une vingtaine d’années à revendiquer leur identité dans l’espace public et à s’organiser en associations visant à la reconnaissance de leur spécificité. Dans ce processus, Internet joue un rôle important pour le réseautage, le transfert de l’’information et la diffusion des revendications (mettre fin aux interventions chirurgicales cosmétiques et à la stigmatisation, contribuer à la visibilité dans l’espace public, faire connaître le vécu et orienter les décisions juridiques et politiques) ainsi que pour l’autodétermination des personnes de commencer à s’identifier comme intersexes à un certain moment de leurs vies.

La création de ces associations n’aurait pas été possible sans le libre accès aux nouvelles technologies de l’information et plus particulièrement à l’Internet. Ces association évoluent dans le contexte décrit par Castells dans Le pouvoir de l’identité qui explore les mouvements sociaux et la politique « tels qu’ils résultent de l’interaction entre la mondialisation (qu’impulse la technologie), le pouvoir de l’identité (sexuelle, religieuse, nationale, ethnique, territoriale, sociobiologique) et l’État (avec ses institutions) » (Castells, 1999, p. 13). Les nouveaux moyens de communication ont donc permis le réseautage d’individus qui étaient auparavant très isolés dans leurs milieux.

La présence de personnes intersexes dans la société peut sembler à priori très marginale; pourtant, « En 2000, l’American Journal of Human Biology publiait un article qui évaluait à 1,728 % les conditions les plus fréquemment associées à l’intersexualité (Blackless, Charuvastra, et al., 2000, p. 159), mais les chiffres varient selon les sources qui signalent qu’entre 1,7 et 4 % de la population serait intersexe ». (Kraus et al., 2008, p. 8) En admettant qu’il n’y ait que 1,7 % de la population qui le soit, cela touche quand même un nombre considérable de personnes.

C’est le système biomédical qui contribue le plus largement à l’invisibilisation de l’identité intersexe, non seulement en normalisant les corps et en étiquetant l’intersexualité comme une anormalité, mais aussi en imposant la norme des deux sexes comme « naturelle ».

Avant l’avènement d’Internet, les personnes intersexes étaient isolées et ne se connaissaient pas entre elles. La possibilité de se percevoir comme intersexe en était d’autant plus infime puisqu’elle ne connaissait souvent que le syndrome médical qu’on leur avait attribué, et parfois même pas, éludant du même coup le concept même de l’intersexualité dont on ne parlait jamais. En conséquence, les premières associations de soutien et les plus nombreuses sont celles qui regroupent les personnes diagnostiquées par un même syndrome médical.

Depuis une vingtaine d’années, grâce à la révolution technologique Internet, plusieurs associations de personnes intersexes se sont constituées indépendamment des groupes de soutien liés à un syndrome ou à une condition médicale en particulier; c’est-à-dire que ces associations regroupent des personnes ayant reçu des diagnostics différents, certaines incluent également des personnes non intersexes considérées comme des alliées2.

Même si ces associations ne véhiculent pas toutes les mêmes conceptions du sexe et du genre, leurs revendications convergent vers certains buts communs :

  • le principal est de faire cesser les interventions chirurgicales de normalisation sur les bébés à la naissance comme s’ils souffraient d’un problème de santé urgent. En effet, le traitement des bébés intersexes est un paradoxe dans un système légal qui interdit formellement les mutilations génitales. Ce paradoxe est mis en évidence quand on opère rapidement des enfants qui n’ont aucun problème physiologique afin de normaliser leur sexe; ce qui est pratiqué en Occident depuis les années 1950;
  • soutenir les personnes intersexes dans leur vécu individuel et mettre fin à la stigmatisation;
  • se manifester sur la scène publique et mettre fin à l’invisibilisation des personnes intersexes imposée par la normalisation des corps et le secret entourant leur condition;
  • faire connaitre le vécu des personnes intersexes et pouvoir orienter les décisions politiques les concernant.

Intersex Society of North América (ISNA)

La première association importante regroupant les personnes intersexes sans distinction concernant les différents diagnostics médicaux est fondée en 1993 par la militante américaine Cheryl Chase aux États-Unis. « The Intersex Society of North America (ISNA) was founded in 1993 in an effort to advocate for patients and families who felt they had been harmed by their experiences with the health care system »3. Les buts de cette association sont de mettre fin au secret et à la honte qui entoure l’intersexualité ainsi qu’aux chirurgies pratiquées sur les jeunes enfants dans un but de normalisation morphologique. Elle met en place un forum de soutien pour les personnes intersexes et effectue un travail remarquable de sensibilisation auprès des intervenants du système biomédical ainsi que dans la population en général. Uniquement anglophone, l’ISNA se consacre essentiellement aux enjeux états-uniens concernant l’intersexualité et travaille de concert avec le milieu médical.

Dans les années qui suivent, certaines critiques sont adressées à l’ISNA par les militants. L’une d’entre elles se rapporte au fait que les experts médicaux ont trop de pouvoir au sein de la direction de l’organisation. Ces experts véhiculent une vision étroite de l’intersexualité la réduisant à une maladie. Ensuite, l’adoption de la nouvelle appellation Disorders of Sex Development (DSD)4 par l’ISNA en 2006 et sa diffusion dans le milieu médical états-unien ont été vécues comme une trahison par de nombreux militants qui refusent de se considérer en fonction de cette classification des maladies. Une autre critique importante s’adresse à un principe de base de l’ISNA qui affirme que « Intersexuality is primarily a problem of stigma and trauma, not gender »5; en effet, pour de très nombreuses personnes intersexes, le genre et les catégories binaires de sexe sont un enjeu majeur, elles les maintiennent dans l’invisibilité et ne leur permettent pas d’exprimer leur identité particulière.

Conséquemment à ces critiques et à tous les problèmes qu’elles ont provoqués au sein de l’organisme, l’ISNA mis fin à ses activités en juin 2008.

Organisation internationale des intersexué∙e∙s (OII)

En 2003, Curtis Hinkle, un militant états-unien intersexe, traducteur de métier et francophile, s’associe à deux Québécois pour créer une association francophone enregistrée au Québec comme association sans but lucratif : l’Organisation internationale des Intersexué∙e∙s, le site Internet en français6 est mis en ligne en avril 2003. L’un des buts poursuivis par la création de cette association était de se situer hors de la sphère médicale. À ce moment, il n’existait pas beaucoup de documents de vulgarisation sur l’intersexualité en français; depuis, de nombreux articles ont été traduits ou écrits en français par des militants de l’OII. Le travail de l’association fait boule de neige et l’équipe de départ s’adjoint rapidement plusieurs collaborateurs, souvent des militants aguerris engagés dans les luttes féministes, trans et intersexes, de nombreux pays européens; puis une version anglaise du site est créée dont le forum est très actif puisque des Américains, des Britanniques et des Australiens y participent. Un volet espagnol s’ajoute au site par la suite, nourri par des militants d’Amérique latine. Son site Internet devient multilingue et regroupe des personnes intersexes des cinq continents.

Des groupes régionaux sont créés OII France, OII Australie, Orféo, etc. Chacun travaille de façon autonome dans son pays en tenant compte de son contexte législatif et culturel particulier afin de faire connaitre et avancer la cause de l’intersexualité. Tous ces groupes régionaux organisés en réseau sont constamment informés grâce au site de l’OII qui devient ainsi un portail international de l’intersexualité7.

L’OII dénonce le système de la binarité des sexes et le fait qu’il n’y ait que deux catégories de sexe reconnues dans nos sociétés. Cette organisation considère que la vision hétéronormative du monde est le fondement social des traitements imposés aux personnes intersexes, c’est-à-dire la normalisation imposée des corps sans consentement et de la marginalisation dont les personnes intersexes sont victimes. Cela explique l’engagement de ses membres dans la lutte contre l’hétéronormativité et l’essentialisation des catégories de sexe et de sexualités. Cette organisation s’allie donc avec les féministes, les trans, les queers, les lesbiennes, les gais et les personnes bisexuelles que l’OII considère comme des alliés puisque leurs expériences chevauchent celles des personnes intersexes (médicalisation des corps définis comme maladifs, au sexe inachevé8, lutte pour le respect de l’intégrité et de la réappropriation du corps).

Pendant de nombreuses années, l’OII fait un travail de fond auprès des personnes intersexes et de leurs proches par l’intermédiaire de son site Internet en brisant l’isolement et en apportant un soutien psychologique. Le site informe aussi les personnes sur les aspects médicaux et sociaux de leurs conditions et publie les activités, conférences et écrits reliés au sujet. Par l’intermédiaire de son forum, les personnes intersexes partagent leurs connaissances médicales et les expériences vécues avec le système de santé et elles s’échangent des informations souvent bien plus pertinentes que celles données par des médecins qui ont peu de connaissances sur le sujet. Le site s’adresse aussi aux parents d’enfants intersexes. Ils s’entraident, se conseillent et peuvent profiter de l’expérience des membres intersexes adultes qui leur donnent une rétroaction sur leur enfance et leur adolescence. Cette rétroaction aide les parents à mieux comprendre le vécu et la situation de leurs enfants et à prendre les décisions adéquates pour leur avenir. Ces échanges constructifs comblent une grande lacune du système de santé au sein duquel les parents ne bénéficient d’aucun groupe de support ni des informations complètes et nécessaires à une décision éclairée.

En plus des nombreux ateliers, conférences et manifestations organisés par des membres de l’association, l’OII a été à l’origine de trois événements plus importants dont ses membres sont particulièrement fiers. À l’été 2006, l’OII s’est fait connaitre dans le milieu LGBT en animant un atelier intitulé À qui appartiennent nos corps ? Les droits humains et les personnes intersexuées lors de la Conférence internationale sur les droits humains LGBT associée aux 1ers Outgames mondiaux Montréal 2006. Le même été, du 16 au 19 août, sous l’impulsion de membres européens de l’OII sont organisées les 1res Universités d’Été des Intersexes et Intergenres d’Europe tenues à Paris. C’est au cours de cette rencontre qu’émerge l’idée, entre Cynthia Kraus9 et quelques militant∙e∙s, de la parution d’un numéro spécial de Nouvelles Questions féministes sur le thème de l’intersexualité paru en mars 2008 avec la collaboration de plusieurs membres de l’OII. De plus, depuis 2005, grâce à l’initiative des membres de l’OII, une journée est désormais consacrée à l’intersexualité le 8 novembre de chaque année, date anniversaire de la naissance d’Herculine Barbin10, devenue l’icône du mouvement intersexe dont les mémoires furent publiés en 1978 par Michel Foucault11.

Depuis 2012, le site original ne fonctionne plus parce que l’instigateur du projet ne pouvait plus s’en occuper, mais un autre site francophone a été mis en ligne12 en 2013 par quelques militant∙e∙s qui ont repris en main l’OII. Illes se sont investi∙e∙s avec des militant∙e∙s d’autres organisations qui a mené en décembre 2013, entre autres, au 3e Forum International intersexe de l’ILGA au cours duquel 35 organisations de personnes intersexes de 30 pays ont produit la déclaration de Malte qui est supportée par d’autres organisations, y compris par des alliés13.

Grâce au travail des militant∙e∙s et à l’importance de l’Internet qui leur permet de s’organiser comme jamais auparavant, des événements comme le forum de l’ILGA sont devenus possibles, l’intersexualité est de plus en plus connue dans la population et la lutte concernant les revendications intersexes s’intensifie, le milieu médical doit commencer à en tenir compte davantage même si la bataille n’est pas encore gagnée et que beaucoup de travail reste à faire.

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Références

Blackless, M., Charuvastra, A., Derryck, A., Fausto-Sterling, A., Lauzanne, K. et E. Lee (2000). « How Sexually Dimorphic Are We? Review and Synthesis », American Journal of Human Biology, vol. 12, p. 151-166.

Castells, M. (1999). Le pouvoir de l’identité. L’ère de l’information. Paris, Fayard.

Foucault, M. (1978) Herculine Barbin dite Alexina B. Paris, Éditions Gallimard.

Goldschmidt, R. (1917). « Intersexuality and the Endocrine Aspect of Sex », Endocrinology, vol. 1, no. 4, p. 433-456.

Kraus, C., Perrin, C., Rey, S., Gosselin, L. et G. Guillot. (2008). « Démédicaliser les corps, politiser les identités : convergences des luttes féministes et intersexes », Nouvelles Questions Féministes, vol. 27, no 1, p. 4-15.

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1. Gosselin, L. (2011). Internet et l’émergence du mouvement intersexe. Une expérience singulière, celle de l’Organisation internationale des intersexué-e-s (OII). Minorités sexuelles, Internet et santé. J. D. J. J. Lévy, B. Ryan et C. Thoër (dir.). Québec, Presses de l’Université du Québec : 199-209.

2. Il sera question de deux de ces associations seulement dans cet article.

3. Http://www.isna.org/, consulté le 19 août 2009.

4. Désordres du développement sexuel (DDS) en français.

5. Http://www.isna.org/, consulté le 19 août 2009.

6. http://www.intersexualite.org/Index.html

7. À ce jour, nous avons recensé des consultations du site provenant de 94 pays différents.

8. À ce sujet, voir Kraus, C., Perrin, C., Rey, S., Gosselin, L. et Guillot, G. (2008) « Démédicaliser les corps, politiser les identités: convergences des luttes féministes et intersexes », Nouvelles Questions Féministes, vol. 27, n° 1, p. 12.

9. Maître d’enseignement et de recherche en Études genre et en Études sociales des sciences à l’Université de Lausanne.

10. Celle-ci est une hermaphrodite du XIXe siècle qui fut obligé de changer de sexe par le système juridique de son époque et qui finira par se suicider.

11. Foucault, M. (1978) Herculine Barbin dite Alexina B. Paris, Éditions Gallimard.

12. oiifrancophonie.org

13. Voir http://oiifrancophonie.org/318/conclusion-du-3eme-forum-international-intersexe-de-lilga-manifeste-du-troisieme-forum-international-intersexe-du-1er-decembre-2013/.

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Mise en ligne : 4 avril 2014

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Sergio Sarmiento : XXY, un autre regard sur l’intersexualité

Sergio Sarmiento

Maître de conférences – Laboratoire I3M – Université de Nice


L’histoire

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(crédit http://www.lenouveaulatina.com/)

Alex, une jeune fille intersexuée[1] de 15 ans, vit aux alentours d’une ville côtière d’Uruguay[2]  avec ses parents. Originaires de Buenos Aires, après la naissance d’Alex, Kraker (le père) et Suli (la mère) décident de quitter la capitale argentine et se refugier avec leur fille dans un village situé sur la rive gauche du Rio de la Plata.  Kraker est biologiste et s’occupe de protéger et étudier la faune locale.

Le film commence avec l’arrivée d’un couple d’amis de Buenos Aires avec leur fils, Alvaro, 17 ans. Contacté par Suli, le père d’Alvaro, Ramiro, est chirurgien esthétique et s’intéresse au cas d’Alex. On apprendra assez rapidement l’intention de sa visite.

Lors de leur premier contact, Alex demande à Alvaro s’il veut faire l’amour avec elle. Ce dernier refuse. La jeune fille se trouve à un âge où si elle veut renforcer son aspect féminin, il faut qu’elle prenne des traitements (des corticoïdes) pour éviter sa virilisation (elle-même explique à son nouvel ami que les pilules qu’elle doit avaler « vont éviter que sa barbe pousse »).

Une amitié se construit entre les deux adolescents. Cette relation les confronte à leurs peurs. Ils finissent pour avoir un contact sexuel, surpris par hasard par le père de la jeune fille.

Les parents d’Alex apprennent que leur fille risque d’être renvoyée de son lycée car elle a agressé son meilleur ami, Vando. Ce dernier connaît le « secret » d’Alex, mais il a été imprudent et l’a divulgué auprès de quelques personnes qui subitement se sont intéressées au cas de cette adolescente « pas comme les autres ». Trois garçons d’à peu près le même âge, de toute évidence mis dans la confidence, agressent Alex car ils sont curieux de voir ce que cette fille cache. Dans cette scène, d’une grande violence, l’intervention de Vando empêche le viol de l’adolescente, mais il arrive assez tard pour éviter que les trois garçons vérifient la constitution des organes génitaux d’Alex.

Le film finit avec le départ du chirurgien, sa femme et son fils.

 

Le droit de choisir

Lucia Puenzo, la réalisatrice du film, nous livre une œuvre portée par un regard pudique et  différent sur un sujet très peu traité par le septième art[3].

Contrairement aux cas de la plupart des intersexués dont les parents sont contraints par le corps médical[4] à accepter une ou plusieurs interventions chirurgicales de « normalisation », les parents d’Alex refusent. Kraker avoue à Ramiro, le chirurgien, que dès le premier moment qu’il a vu sa fille, il l’a trouvé « parfaite ».

Son père va rencontrer un homme intersexué dont son cas a été médiatisé. Celui-ci l’aide à comprendre la situation de sa fille en lui montrant des photos de lui à 15 ans où il était considéré appartenant au sexe féminin. Cet homme raconte qu’il a subi cinq opérations au cours de sa première année de vie, interventions qu’il qualifie de « charcutières » et le rassure sur le fait qu’Alex a le droit de choisir.

La jeune fille, après le rapport sexuel avec Alvaro, et interrogé par ce dernier, se définit elle-même comme étant « les deux » (garçon et fille) et par rapport à son orientation sexuelle, elle affirme ne pas savoir si ce sont les garçons ou les filles qui l’attirent.

Après l’agression subie par Alex, Kraker explique à sa fille qu’il sera là pour la protéger jusque à qu’elle décide. Elle répond : « Et s’il n’y a rien à choisir ? ».

La nouveauté du film de Lucia Puenzo apporte à ce sujet la possibilité de penser l’intersexuation soit comme une période de transition vers une « normalisation » homme/femme ; soit comme un état permanent assumé par la personne elle-même.

 

La peur, le refus face aux différences

Comment peut-on nommer Alex ? Hermaphrodite ? Intersexuée ? A cause de l’ignorance sur ce sujet, ces mots peuvent susciter de nombreuses interrogations dans l’imaginaire collectif forgé par la norme binaire homme/femme. On nous habitue à croire que la différence des sexes est une évidence, ce qui n’est pas du tout vrai, car ce sont des constructions sociales[5]. Comme l’explique Pierre Bourdieu, le corps est toujours un corps socialisé, fabriqué au travers de la familiarisation avec un monde physique symboliquement construit par les structures de la domination[6].

Alvaro, avant de découvrir la particularité d’Alex, lui dit : « Tu n’es pas normale, tu es différente et tu le sais. Tu es bizarre. Pourquoi tous te regardent ainsi ? ».

Si l’on part de la performativité du langage, on considère que les mots produisent ce qu’ils désignent, le « déterminent »[7].

Cité par Eribon, dans « Le journal du voleur », Genet écrit : « le mot voleur détermine celui dont l’activité principale est le vol. Ce mot précise en éliminant – pendant qu’il est ainsi nommé – tout ce qu’il est autre que voleur ».

Suivant Bourdieu, Didier Eribon affirme que « le mot voleur impose une identité homogène et exclusive. Les noms qui servent à classer, stigmatiser, catégoriser,… renvoient à la performativité sociale du langage ».

Alex ne correspond pas aux normes sociales. Elle est un cas à part. Et de ce fait, elle fait peur, car elle n’est pas « classable ». L’injure, le regard raciste en général, inscrit une essence dans le corps et le cerveau de l’individu désigné. L’injure est essentialiste, car le monde social l’est[8].

Eribon explique que si l’injure peut avoir une telle efficacité, une telle prise sur l’individu qu’elle vise, c’est parce que la société a déjà inscrit en son corps et son cerveau les structures de l’ordre social (hiérarchie des classes, des races, des sexes, des sexualités…).

Tout ce qui ne rentre pas dans ces structures de l’ordre social suscite une forme de peur de l’inconnu qui conduit à l’exclusion. Ainsi trois jeunes garçons vont agresser Alex dont la particularité doit réveiller inconsciemment chez eux un mélange de curiosité et de peur.

Alex s’interroge elle-même si elle n’est pas « un monstre »… Aussi bien les objets qu’elle a dans sa chambre (notamment les poupées dévêtues et avec un pénis ajouté) que ses dessins témoignent de sa souffrance. 

Elle ne peut pas se retrouver dans cette différence de sexes qui paraît si évidente pour la société. Dès que son « secret » sera connu par tous, elle sera forcément stigmatisée, voire exclue de « la norme », de ce « privilège épistémologique »[9] de l’hétérosexualité et de la différence de sexes.

 

Secret de famille

« Si je suis si spéciale, pourquoi je n’ai pas le droit d’en parler ? » interroge Alex à son père. Ses parents ont fui Buenos Aires pour protéger leur fille du jugement des autres. Ils se sont installés dans une maison en bois isolée aux alentours d’une petite ville côtière.

Il est vrai que la question « c’est une fille ou garçon ? » lors de la naissance d’un enfant pose un problème pour les parents d’intersexué-e-s, vis-à-vis de la société et de leur propre représentation du masculin et du féminin. « Quand on apprend que son enfant est intersexué, on se retrouve démuni et seul. On est parfois en colère de se sentir si impuissant et angoissé pour l’avenir de son enfant »[10] Dans le film, Suli partage ses douloureux souvenirs avec Ramiro et Erica, les parents d’Alvaro.

Ce secret de famille est le moteur-cause de l’angoisse d’Alex. Elle confie à Alvaro que ses parents lui font de la peine, car ils sont toujours en train d’attendre…

Le chirurgien explique à Suli qu’Alex court le risque de se « viriliser » si elle ne suit pas son traitement, qu’elle va « arrêter de se développer comme une femme ». Plus tard, la femme du chirurgien opine qu’il faut l’opérer, que c’est la seule solution.

Kraker n’a pas apprécié que sa femme fasse venir le chirurgien, mais cette dernière interroge son mari : « Et si elle le veut ? ». Ils ne savent pas comment réagir pour permettre à leur fille une vie épanouie.

Après l’agression subie par Alex, Kraker lui demande si elle veut porter plainte auprès de la police, sachant que cette décision va faire que « tout le monde soit au courant de son cas ».  Sa fille répond : « Qu’ils le sachent ».

On a l’impression à la fin du film, qu’Alex s’oriente vers une acceptation d’elle-même telle qu’elle est. Didier Eribon explique dans le cas des homosexuels-elles, mais nous pouvons le transposer à tous ceux et à toutes celles qui font objet d’une discrimination, comment l’injure et l’insulte conduisent dans un premier temps à la honte et l’humiliation jusqu’au moment où certains individus décident d’assumer leur condition dans un acte de fierté qui leur permet de réinventer leur propre subjectivité[11].

 

Le contexte argentin de réception du film

Comment la société argentine a-t-elle accueilli le film XXY ? Nous pouvons affirmer que l’Argentine connaît depuis la dernière décennie un mouvement plutôt favorable au débat sur des sujets relatifs à l’homosexualité et la transsexualité. Ces sujets sont devenus omniprésents dans le cinéma, la télévision et l’ensemble des médias. Et l’on peut imaginer à quel point la pénétration massive de la télévision dans les foyers argentins peut être un vecteur essentiel dans l’évolution des mentalités.

XXY, sorti en Argentine le 14 avril 2007, a attiré près de deux cent mille spectateurs[12]. Par ce fait le film n’a pas eu un très grand impact sur le public, même s’il a reçu des prix lors de festivals étrangers[13].

Cependant, d’autres éléments nous font penser que ce type de questions (y comprise celle de l’égalité hommes-femmes) ont préparé un contexte accueillant, comme par exemple, outre la surabondance des représentations sur l’homosexualité dans les médias ; la participation d’une transsexuelle jouant son propre rôle dans un feuilleton pendant deux ans ; le fait que ce soit une femme qui ait été élue Présidente ; l’adoption de la loi sur le mariage égalitaire et un cas de fête populaire revisitée par la culture gay.

Mis à part le fait de l’omniprésence de l’homosexualité dans la télévision argentine, une télénovela[14] qui a fait des records d’audience, Los Roldan (2004-2005), a mis en scène la comédienne Florencia de la V., transsexuelle, jouant son propre rôle de trans dans le feuilleton télévisé.

Florencia de la V. a été adoptée par un très large public populaire, car grâce à son charisme elle a touché et sensibilisé la population argentine à un sujet très peu abordé de cette façon. Car au-delà de la présence ponctuelle des transsexuelles dans des talk-show, ce rendez-vous quotidien[15] proposé par la télénovela a permis aux téléspectateurs une certaine familiarité avec Florencia. 

Par ailleurs, la comédienne a obtenu en 2010 le changement de son nom légalement, en constituant par ce fait la première transsexuelle a l’avoir sans que sa condition soit considérée comme une pathologie.

Concernant l’égalité hommes-femmes, sur le plan symbolique, une femme dirige le pays. Cristina Kichner, actuelle présidente de l’Argentine, élue dès le premier tour le 28 octobre 2007 avec 45,23% des suffrages exprimés. Avocate de profession, elle a été investie le 10 décembre 2007, succédant à son mari Néstor Kichner, qui meurt trois ans plus tard. 

La loi sur le mariage homosexuel a été promulguée en Argentine en 2010, ce qui a fait de ce pays le premier de l’Amérique latine à avoir légalisé l’union entre deux personnes du même sexe.

La politique menée par Cristina Kichner accompagne de près et renforce d’un point de vue institutionnel l’égalité hommes-femmes et les droits des minorités.

Un autre élément qui pourrait être ajouté aux signes qui parlent d’une évolution des mentalités, c’est la « Fête de la Vendange gay »[16], célébrée depuis 15 ans dans la ville de Mendoza. La région de Mendoza, caractérisé par son conservatisme, est devenue une destination gay friendly, en ajoutant cette manifestation à son offre touristique.

Ce contexte ne garantit pourtant la fin de l’homophobie en Argentine. Des résistances culturelles très fortes demeurent malheureusement toujours d’actualité[17]. Le film de Lucia Puenzo s’inscrit dans une volonté de faire évoluer les mentalités à propos des questions de genre en général, et d’en apporter un nouveau éclairage sur l’intersexualité.

 

En guise de conclusion

XXY, en présentant le thème de l’intersexuation nous interpelle tou.te.s.

Aujourd’hui on peut opposer d’une part ceux qui considèrent que la différence de sexes, de genres et de sexualités est « naturelle » (ce qu’on appelle l’hétérosexisme établissant un lien entre hétérosexualité, conjugalité et parentalité) et, d’autre part, comme l’affirme Eric Macé, ceux qui mettent en évidence que les dispositifs de la différence de sexes, de genres et de sexualités se situent dans un mouvement de déconstruction et de recomposition des relations entre sexe, genre et sexualité, de dénaturalisation des identifications de genre, de détraditionnalisation des rôles genrés, de dépathologisation des orientations sexuelles[18]

Le film de Lucia Puenzo devrait interpeller surtout les premiers. Le cas d’Alex, n’est-il pas « naturel » ? Vont-ils continuer à parler d’une « erreur de la nature » ? Vont-ils continuer à ne pas voir ou à nier l’intersexuation ?


Références bibliographiques

Bertini Marie-Joseph (2002) Femmes : le pouvoir impossible, Pauvert, Paris.

Bertini Marie-Joseph (2009) Ni d’Eve ni d’Adam. Défaire la différence des sexes, Max Milo Editions, Paris.

Butler Judith (2005) Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, traduit de l’anglais par Cynthia Kraus, La Découverte, Paris.

Eribon Didier (2001) Une morale du minoritaire. Variations sur un thème de Jean Genet, Fayard, Paris.

Eribon Didier (2009) Retours à Reims, Fayard, Paris.

Espineira Karine (2008) La transidentité : de l’espace médiatique à l’espace public, L’Harmattan, Paris.

Textes de l’association Orféo, association créée pour soutenir les personnes intersexuées ainsi que leurs proches http://asso.orfeo.free.fr

Textes et dossiers de l’Observatoire des transidentités http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com


[1] Appelée également « hermaphroditisme » ou ambiguïté sexuelle », l’intersexuation est une variation du développement sexuel. Les organes génitaux de la personne ne correspondent pas aux standards mâle et femelle. http://asso.orfeo.free.fr/lesbrochures/brochure-tous-publics.pdf

[2] Le film a été tourné à Piriapolis, petite cité balnéaire de 8000 habitants.

[3] « Le mystère d’Alexina », comédie dramatique de René Féret (France, 1985) ; « Both », drame de Lisset Barcellos (Amérique-Pérou, 2005) et « Octopusalarm » d’Elisabeth Scharang (Autriche, 2006). http://www.cinetrafic.fr/liste-film/6579/1/l-intersexualite-au-cinema

[4] « Quand il est difficile de déterminer si l’enfant est un garçon ou une fille, médecins et chirurgiens font leur possible afin de rendre le sexe de l’enfant conforme aux normes mâles/femelles », site de l’association Orféo http://asso.orfeo.free.fr/lesbrochures/brochure-tous-publics.pdf

[5] Bertini Marie Joseph (2010)  Ni d’Eve ni d’Adam. Défaire la différence de sexes, Max Milo Editions, Paris. Butler Judith (2005) Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité. Traduit de l’anglais para Cynthia Kraus, La Découverte, Paris.

[6] Bourdieu Pierre (1997) Méditations pascaliennes, cité par Eribon Didier (2001) Une morale du minoritaire. Variations sur un thème de Jean Genet, p. 85.

[7] Eribon Didier (2001) Une morale du minoritaire. Variations sur un thème de Jean Genet, p. 79.

[8] Bourdieu Pierre, op. cit., cité par Eribon Didier, op. cit.

[9] Kosofsky Sedwich Eve (1990) Epistemology of the Closet, citée par Eribon Didier, op. cit., p. 110-111.

[11] Eribon Didier, op. cit.

[12] Données de Taquilla nacional, citées dans le blog http://marianoliveros.wordpress.com.

[13] Grand prix de la semaine de la critique, Cannes, 2007 ; Prix du meilleur film du festival d’Athènes, 2007 ; Prix de la mise en scène du festival d’Edimbourg, 2007 ; film représentant l’Argentine aux Oscars, 2008.

[14] Genre télévisuel de type feuilleton diffusé quotidiennement.

[15] 419 épisodes à 21h00 (heure de grande écoute) ont été diffusés sur 2 ans (2004-2005) sur plusieurs chaînes de télévision latino-américaines ; rediffusés en 2008 sur la chaîne Latinovelas dans tous les pays de l’Amérique Latine. D’autres pays ont aussi adapté le feuilleton (Colombie, Mexique, Chili, Etats-Unis…)

[16] Elle est organisée juste après la « Fête national de la Vendange », manifestation populaire et artistique célébrée depuis plus de 75 ans et qui attire un nombre très important de visiteurs.

[17] Voir à ce sujet, Espineira Karine (2008) La transidentité : de l’espace médiatique à l’espace public, p. 91-92.

[18] Macé Eric (2011) Les conséquences de la dépathologisation des identifications de genre trans, Journée d’études « Dépsychiatriser ! », dossier téléchargeable in Observatoire des transidentités http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com

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Vincent Guillot : Mon corps à-t-il un sexe? Détermination du sexe et contraintes du genre

Vincent Guillot


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(V. Guillot – crédit, C. et M. Arra,
réalisatrices documentaire L’ordre des mots)

Cet article a fait l’occasion d’une intervention de son auteur au Colloque International (22 et 23 juin 2011). Mon corps à-t-il un sexe ? Détermination du sexe et contraintes du genre. Organisé par l’Institut Émilie du Châtelet.

Lorsque l’on m’invite comme témoin, j’entends « tu es moins, nous sommes plus ». Je ne peux donc que me dire, me dévoiler et en retour vous direz qui nous sommes. Or il me semble qu’au sujet de l’intersexualité, la question n’est pas « celuiquiestmoins » mais « celuiquisepenseplus ». Ce n’est pas nous que vous interrogez mais vous que vous n’osez pas questionner ; votre corps, votre sexe, vos pratiques sexuelles et amoureuses, vos fantasmes et vos phobies. De façon récurrente, tant le corps médical qu’universitaire pose la question intersexe comme extrêmement compliquée. A mon sens il n’en est rien, c’est vous qui complexifiez, qui êtes compliqués.

Mais comme j’ai accepté votre invitation, je vais essayer de me dire simplement.

J’ai été déclaréE de sexe masculin et n’ai jamais réfuté cette assignation même si je n’y ai jamais adhéré. À quoi bon puisque je n’existe pas. Seulement, toute mon enfance a été un questionnement sur le fait que l’on me dise ce que je ne suis pas, que je dois m’y conformer mais n’y crois pas : c’est ce que j’ai appelé ensuite le paradigme intersexe [1]. Je ne me suis jamais détesté, j’aime mon corps et ce que je suis, ma famille m’aime aussi comme je suis. Au-delà du fait qu’en permanence j’étais, et parfois suis encore, rejeté dans un « no human land », gomméE, niéE, ma souffrance provient d’ailleurs et est ancrée dans mon corps du fait des traitements médicaux qui furent violemment imposés à mes parents et à mon corps. Je suis le troisième d’une fratrie de six et ai passé une bonne partie de mon enfance à l’hôpital ou en convalescence sans que ni moi, ni ma famille ne sache, ne puisse comprendre, du fait du discours médical ambiguë, de quoi il en retournait. Près d’un demi siècle après, c’est toute ma famille qui souffre encore profondément: Ils en portent les cicatrices psychiques et quant à moi en plus de cela j’ai des cicatrices physiques qu’il faut régulièrement reprendre car la plomberie fatigue. Je n’en veux à personne, pas même aux médecins car je sais maintenant qui je suis, je peux me dire donc j’existe. Simplement, les médecins ont abîmé mon corps et sont intervenus physiquement sur mon corps pour anticiper la souffrance psychologique présupposée de mes parents, déplaçant ainsi la question et créant chez eux une souffrance bien plus lourde et durable: Le traitement médical de l’intersexualité ayant cette particularité d’intervenir physiquement sur le corps sain mais non conforme d’un tiers (l’enfant) pour réduire la souffrance psychologique d’un autre tiers (les parents)[2][3]. Si cela fonctionnait nous pourrions nous en contenter mais hélas au lieu de régler le problème cela ne fait qu’ajouter à la douleur d’avoir un enfant non conforme aux attendus sociétaux, une autre souffrance bien plus durable pour les parents, le doute, la lourdeur d’avoir à porter une enfance hyper médicalisé sans en connaître les tenants et les aboutissants, d’avoir à porter un tabou créé de toute pièce par le paradigme Hopkins[4]. Finalement j’ai compris qu’au sein de ma famille, j’ai la place la plus enviable, je suis le moins touché par cette affaire, que se sont mes parents et mes frères et sœurs qui ont le plus souffert, qu’ils en souffrent encore alors que moi, hormis mon corps rendu inutilement valétudinaire, je m’en sors bien contrairement à bon nombre d’intersexes.

Je regarde toujours avec perplexité la façon dont le corps médical traite de l’intersexualité. Même si les frontières commencent timidement à bouger, le regard qu’ils portent sur leur pratique reste stochastique. Si en plus on regarde en miroir les modifications hormono-chirurgicales effectuées en faveur des trans la question devient abyssale. Récemment j’ai eu l’occasion de voir une metadioplastie effectuée par un chirurgien lyonnais. Cette technique loin d’être parfaite donne des résultats satisfaisant lorsque qu’elle est pratiqué par des médecins étrangers compétents[5], j’ai également eu l’occasion d’en voir. Or celle de Lyon n’est finalement que la fabrication d’un « bourgeon génital » et ne permettra jamais de remplir les fonctions pour lesquelles elle était demandée[6]. Je me pose donc la question de savoir pourquoi certains praticiens transforment des « bourgeons génitaux » en sexe pseudo féminins et d’autres en fabriquent de toute pièce? Par ailleurs, j’ai eu l’occasion à de nombreuses reprises de voir des sexes féminins fabriqués tant pour des trans que pour des intersexes. Les unes les ont demandés, les autres n’ont pas choisi puisque cela a été fait pendant la petite enfance. Pour les trans qui ont eu la possibilité d’accéder aux services de chirurgiens étrangers compétents, le résultat est parfait et fonctionnel. Pour les intersexes, cela ne ressemble pas souvent à des sexes féminins et est de plus source de souffrances tant physiques que psychiques.

La littérature médicale est abondante sur les intersexes. Les praticiens y font généralement le constat de leur insatisfaction, se posent des questions, mais ne remettent jamais fondamentalement en cause leurs pratiques. Ils citent leurs patientEs, leurs souffrances, leur insatisfaction, mais reportent très souvent les raisons de ces reproches sur les parents et surtout sur la mère[7] sans jamais se poser clairement la question de leur pratique et des informations volontairement parcellaires données aux patients et à leurs familles[8]. Certains témoignages sont effroyables tant la douleur des patientEs est grande. L’une d’entre elles parle de viol au sujet des séances de dilatation. Elle le dit très clairement. En commentaire, le praticien parle de fantasme de viol[9] comme s’il lui était impossible de voir, d’entendre la réalité crue de cet acte thérapeutique qui n’existe que parce qu’il y a eu intervention chirurgicale non consentie par la personne concernée et sans autre but que de soigner la souffrance psychique des parents. Il y a eu pénétration sans consentement du sujet, il s’agit véritablement d’un viol vécu comme tel et rapporté par la plupart des personnes confrontées à ces dilatations dans l’enfance.

Toutes ces études reposent sur le postulat qu’il ne peut y avoir que des hommes ou des femmes[10] comme si les identités alternatives n’existaient pas, comme si les gender studies n’existaient pas et pire encore comme si nous n’existions pas. Le titre de l’article dans lequel j’ai pris le témoignage de viol est symptomatique de ce postulat: « L’identité sexuée en impasse »[11]. Or à la lecture des témoignages relatés dans celui-ci il est clair qu’il n’y a pas impasse mais re-construction[12] de l’identité de genre. Ce phénomène chez les intersexes[13]  est antérieur au queer. Seulement avant Butler il y avait peu de mots pour se dire[14] Aujourd’hui encore, il faut être initié pour connaître les études de genres. Cependant, le corps médical connaît ce mouvement mais est en incapacité de le prendre en compte dans ces études. « L’identité en impasse » est vraiment symptomatique de cet état de fait[15], le doute n’est pas permis et tant pis si les mesures servant à évaluer des « femmes » XY ne correspondent pas. Le chapitre « Vie amoureuse et sexuelle » est très négatif vis-à-vis des personnes étudiées. Au-delà du fait qu’il ne relève pas que si elles ont des difficultés liées à leur sexualité c’est aussi du fait d’organes qui n’ont pas été fabriqués pour avoir des relations sexuelles, toutes les évaluations sont faites avec une grille de lecture féminine. On parle donc d’homosexualité quand elles ont des rapports avec des femmes et d’expériences sexuelle à coloration perverse. Je n’ai pas pu consulter l’étude de référence[16], mais il y a fort à parier que si la population de référence avait été masculine le résultat aurait été moins négatif même si cela ne serait toujours pas  satisfaisant. De fait, il n’existe pas de grille pour lire l’intersexualité, le moins inexact serait comme évaluation de faire une moyenne des résultats homme femme de l’étude de référence mais ce serait reconnaître qu’il y a autre chose, d’autres identités sexuées, ce que refusent les praticiens.

L’intersexualité n’est généralement vue que comme une incapacité à utiliser des organes génitaux pour des usages conventionnels. Or ces usages sont restrictifs et ne prennent pas en compte la capacité des personnes à utiliser leur sexe d’autres façons. Je rencontre régulièrement des personnes qui, sans jamais se revendiquer des études de genre, sans même les connaître, ont une utilisation différente des conventions habituelles. Par exemple de nombreuses compagnes d’hommes n’ayant pas de pénis, ou en ayant un ne permettant pas la pénétration, verbalisent très clairement le fait que si elles aiment cet homme, si elles sont attirées par lui, c’est aussi pour cette caractéristique physique. Lorsque l’un d’entre eux émet le souhait d’une modification corporelle cela crée de grosses dissensions dans le couple et parfois la rupture. Je rencontre également des femmes sans cavité vaginale ou avec des cavités fabriquées mais douloureuses qui ont une sexualité non pénétrante épanouie. Enfin, je rencontre aussi des hommes qui ont un pénis ne permettant pas de pénétrer et/ou d’uriner debout qui sont satisfait de cela. À l’inverse les témoignages sont nombreux d’hommes et de femmes ayant des OGE conventionnels qui ne sont pas satisfaits de ceux-ci et font le bonheur des psy et des chirurgiens esthétiques, sans compter les hommes ayant des pénis bien plus volumineux que la moyenne et qui en souffrent énormément.

Plus que tout nous souffrons de ne pas exister, du fait que les médecins ne savent ou ne veulent pas nous dire franchement qui nous sommes et modifient nos corps sans notre consentement sans même réellement celui de nos parents car ils sont incapables de s’avouer que nous modifier c’est se projeter en nous. La question intersexe est avant tout épistémologique, elle s’inscrit dans l’histoire de la médecine, dans celle de l’assujettissement des corps non masculins et de ce fait échappe aux questionnements des médecins qui ne s’interrogent que sur leurs techniques au lieu de s’interroger sur l’histoire médicale de l’intersexualité et sur le rapport qu’ils entretiennent avec leur propre corps sexué.

 


[1] « Ne pas avoir le droit de dire  ce l’on ne nous a pas dit que nous étions »

[2]   A-M Rajon in neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence sept 2008 vol 56 n°6 page 371 et 372; A propos des parents: « … l’urgence véritablement vitale que cela suscite au niveau psychique. » ou encore « … une véritable urgence vitale, non pas somatique … , mais psychique, pour laquelle il n’existe aucune solution, sinon l’attente… ».

[3]   Je n’aborde pas ici la question de l’hétéro-patriarcat, du phallogocentrisme et de la préservation d’un ordre moral, bien documentés dans les études féministes.

[4]   Du nom de la clinique à Baltimore aux Etats-Unis où le docteur John Money exerçait. Il a théorisé le fait que chez tous les enfants, l’identité de genre n’est pas fixe à la naissance et ce jusqu’à deux ans; la manière dont l’adulte se vivra et se verra, en homme ou en femme, dépendant de la manière dont on l’avait élevé. Dans le cas des enfants intersexes, Money, à partir du cas John/Joan présenté en tant que réussite totale, trouve la manière de mettre en pratique et de « prouver » son hypothèse en assénant qu’il suffit d’opérer avant deux ans, et surtout de garder le silence absolu sur la différence de l’enfant, et de renforcer sans faille et constamment l’identité qui aura été décidé, pour que les enfants intersexes se conforment « tout naturellement » au sexe assigné. Cela deviendra la norme en matière de se conduire vis à vis des enfants intersexes en Amérique du Nord à partir des années 50, avant de s’exporter aussi en Europe.

[5] Qui se sont fait la main sur des corps intersexes!

[6] Uriner debout et pénétrer un vagin et/ou un anus.

[7] § 3.4.4.7:  page 383 » Peu entourées, ces jeunes femmes peuvent vivre sans  véritable soutien familial (surtout de la mère)… ».

[8] Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, septembre 2008 vol-56 L’annonce de l’intersexualité: Enjeux psychiques; A.Michel, C.Wagner, C.Jeandel pages 365 à  369 « «  « Quand » dire et bien d’avantage, « Qu’en » dire?…  Est-il utile de tout dire?…une divulgation fragmentaire peut être considérée comme une première ébauche de vérité. Elle permet de passer du secret au non-dit… « 

[9] In opc p 383 K Guenich et al l’identité sexuée en impasse: » … l’émergence dans l’après coup de ce fantasme de viol réalisé avec la complicité d’une mère éplorée: « C’est sûr, une petite fille de trois ans l’emmener chez le gynécologue, toute nue, sur un drap en papier avec heu…des bougies de pénétration, non de dilatation, des gants de pénétration, je suis en train de pleurer, ma mère qui me tient, tout ça… je me dis que pour elle, ça a dû être douloureux » ».

[10]    (mâles/femelles; garçons/filles)

[11] Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, septembre 2008 vol-56 l’Identité sexuée en impasse…à propos de jeunes adultes au caryotype XY nées avec une anomalie de développement des organes génitaux et élevées en fille. K.Gueniche, M.Jacquot, E.Thibaud et M.Polak pages 377 à  385

[12] (Les queers diraient dé-construction)

[13] Mais aussi chez de nombreuses personnes ayant un corps conforme

[14] Ou du moins ils n’étaient connu que d’un petit nombre puisque la littérature notamment des lesbiennes poor worker développe depuis les années trente une théorisation et un vocabulaire très riche en la matière.

[15] P 378 §2: « L’identification du sujet comme humain est imposé par la société comme reconnaissance en homme ou femme… dans le domaine de la sexualité humaine, le doute n’est pas permis: on est homme ou femme, pas les deux à la fois… »

[16] Questionnaire national sur le comportement sexuel des  français. Rapport élaboré à l’appui des résultats obtenus lors de l’enquète sur le comportement des français dans une perspective  de prévention du SIDA.

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