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EXISTRANS : REVUE DE PRESSE

M-Y. Thomas, A.Alessandrin, K. Espineira

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EXISTRANS : REVUE DE PRESSE

 

 

Introduction

Le mois d’octobre rime avec l’Existrans. Fondée en 1997 par un groupe au sein de l’ASB[1], l’Existrans est la marche des trans’ et de celles et ceux qui les soutiennent[2]. L’affiche signale la présence de STP (Stop Trans Pathologisation), mouvement international de dépathologisation des trans.

Cette année, la marche s’est effectuée derrière le slogan « TRANS, INTERSEXES : UNE LOI, DES DROITS ! » et s’accompagne de 13 revendications[3]. Le contenu visuel des affiches et des revendications indiquent la progression d’un fait mineur en fait de société, de l’individu vers le collectif, une dépathologisation vers le droit. La marche 2006 focalisait déjà sur l’égalité et postulait une Liberté-Egalité-Transidentité : 2007, quel.le candidatE pour la cause trans ?

 

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Affiche Existrans 2007

L’ODT s’est penché sur la presse quotidienne afin de proposer une revue de presse liée à l’évènement. Il faut bien le dire, peu de médias papiers se font l’écho de la marche (tout particulièrement les journaux de droite). Même constat chez les militant.e.s avec Coline Neves. En revanche, internet joue tout son rôle de mise en débats. Notons néanmoins quelques articles. Libération ouvre le bal avec un article d’Anne-Claire Genthialon intitulé « Les trans veulent pouvoir disposer de leur état civil »[4] et publié le 13 octobre dans les pages du quotidien. Le 18, la veille de la marche, l’AFP (Agence France Presse) poursuit avec un reportage autour de l’Existrans. Coline Neves de l’association OUTrans (que la journaliste nomme toujours « transsexuelle ») est interviewée dans une vidéo de 18 minutes intitulée « Transsexuels : le long chemin vers la reconnaissance »[5]. La même date, L’humanité rappelle dans sa version web, son engagement aux côtés des revendications de l’Existrans[6]. Enfin, toujours dans libération, c’est Hélène Hazera qui prend la parole en cette veille de marche, pour un article intitulé « Une trans à libé c’était hier », dans les pages « rebonds » du quotidien. L’article, s’il ne porte pas réellement sur la marche se conclue tout de même par « Comme tous les ans, j’irai demain à l’Existrans ». Le jour même de la marche, c’est encore Libération qui revient sur le nombre de participant.e.s et sur les mots d’ordre. L’article est intitulé « Des ‘trans’ défilent à Paris pour réclament des droits » (initialement publié par l’AFP). A travers ces articles, nous proposons de revenir sur deux points : 1- la presse traduit-elle correctement les revendications de l’Existrans ? 2- quelle monstration fait-elle des corps en présence dans la manifestation ?

Conscient.e.s que les médias actuels ne se limitent pas au format papier, nous tenterons un bref retour sur ce qui a été dit, lu, sur Internet, notamment sur les sites « Txy », « Yagg » et « Barbiturix » (tiens : rien sur Têtu ?…). Nous avons aussi demandé à Coline Neves son analyse de la situation.


 

Entretien avec Coline Neves*

 1- Bonjour Coline, tu étais en charge de la relation presse pour l’Existrans, peux-tu nous dire si cette édition a attiré les médias ? 

Non cette édition n’a pas attiré énormément les médias Le bilan de la revue de presse est assez maigre, mis à part un dossier assez complet de l’AFP avant la marche, suivi d’une dépêche pour relater de la marche, et un bon article publié dans Libération le lundi précédant la marche. Certains journaux ont apparemment repris les dépêches AFP, au moins dans leur version en ligne, mais je n’ai pas de bilan précis des articles publiés dans les versions imprimées de la presse papier. Des sites d’information comme Yagg ou Barbieturix ont également bien relayé l’événement.

Il y a eu aussi un reportage par l’AFP vidéo, diffusé au moins par BFM TV, et un long entretien sur radio pluriel à Lyon le mercredi 22 octobre dans l’émission « pluriel gay » avec également Vincent Guillot de l’OII.

2- Quelles ont été les limites de cet exercice face aux médias ? Y a t-il eu des incompréhensions de leur part ou au contraire des approches bienveillantes, ouvertes ?

La journaliste de Libération qui a proposé un article dans le dossier « sexe et genre » du lundi a fait un travail consciencieux et respectueux. Elle a respecté les demandes concernant le vocabulaire utilisé, n’a pas cherché à aller vers la biographie et le témoignage personnel, et a proposé une relecture de mes citations et la prise en compte de mes corrections suite à cette relecture. Elle était visiblement bien informée et avait bien compris les enjeux avant de s’entretenir avec moi.

La journaliste de l’AFP (article) a été un peu moins précise, mais a fait un dossier plutôt correct qui n’évite pas le recours à de nombreux témoignages personnels. Par ailleurs, si je suis citée, c’est au nom de l’association OUTrans et pas du collectif Existrans qu’elle n’a pas souhaité interviewer (l’entretien au nom d’OUTrans a été fait avant que je ne sois désignée comme contact presse de l’Existrans).

Les journalistes de l’AFP vidéo ont été globalement beaucoup moins respectueuses. D’abord elles ont essayé de me pousser de manière intensive vers un témoignage autobiographique, par mille moyens directs ou indirects. Pire, malgré mes exigences très claires rappelées juste avant la finalisation de leur reportage suite à une demande insistante de leur part, elles m’ont désignée dans le commentaire du reportage non seulement comme porte-parole du collectif Existrans, mais aussi en me mêlant insidieusement à leur vocabulaire stigmatisant (« changer de sexe, pour elle, comme pour beaucoup de transsexuelLEs »). Elles se sont d’ailleurs excusées après mes protestations furieuses ! Ensuite elles se sont obstinées à utiliser un vocabulaire que j’avais désigné comme non pertinent, pathologisant et irrespectueux du point de vue de l’Existrans (« changer de sexe » « transsexuelles ») tout au long de leur reportage. Pour autant leur reportage, très court, parvient à retranscrire plutôt bien les idées fortes défendues par l’Existrans et respecte assez mes propos.

La journaliste de Barbieturix qui m’avait demandé un entretien a été très respectueuse et bienveillante dans son approche, et elle a bien retranscrit les enjeux dans son article.

Pour finir, si l’ensemble des revendications n’ont clairement pas été abordées, il y a surtout une nette invisibilité dans tous les articles et reportages autour de cette édition des revendications Intersexe, à commencer par l’arrêt des mutilations des enfants Intersexes à la naissance qui n’a jamais été citée…

3- Du point de vue de la réception, comment juges-tu les papiers sortis autour de cette manifestation ?

Je crois que j’ai un peu répondu déjà dans la question précédente, désolée…

Surtout je pense que nous aurions dû faire un travail de communication plus efficace, notamment avec une conférence de presse par exemple, et un dossier de presse plus fourni, de plus nombreuses relances, et de meilleures consignes aussi pour d’éventuelles demandes de la presse en cours de manifestation (quelques journalistes ont interrogé des personnes au hasard sans s’intéresser spécialement au collectif Existrans et à ses représentantEs.

Il y a au final très peu d’articles, et pas assez complets. La télévision a relativement pu suivi l’évènement, et ni le Monde ni le Figaro n’ont rien publié dans leurs pages, ce qui montre un certain désintérêt de la part de la presse nationale… D’après mes informations, l’Existrans a été bien mieux couverte à l’occasion d’éditions précédentes.

Je voudrais aborder aussi la question particulière des illustrations choisies par l’AFP ou par les journaux directement qui posent souvent les même problèmes : utilisation de photos des années précédentes (avec par exemple la banderole de tête et son slogan de 2012 au lieu de la photo de la banderole et du slogan de 2013), choix souvent folklorisants et voyeuristes de personnes les plus « excentriques » et/ou « visiblement trans », choix de mise en avant de slogans et pancartes pas très représentatives des revendications les plus importantes (« c’est moi qui décide comment je m’habille »), légendes transphobes avec par exemple un mauvais genrage d’une personne trans visiblement MTF appelée « un trans » transmise par l’AFP et reprise par plusieurs journaux dans leurs versions en ligne (corrigée sur le site de Libération suite à mon signalement).

Du côté de Yagg, je trouve qu’il y aurait pu avoir un dossier bien plus poussé que la seule reprise du communiqué de presse de l’Existrans et un reportage photo à peine commenté. Si la presse communautaire ne fait pas un travail pédagogique plus ambitieux, qui va le faire ?

*Coline Neves, chargée des contacts avec la presse au nom du collectif Existrans pour la marche du 19 octobre 2013 


1° Que dit la presse ?

1.1° Définitions et rappel des revendications 

C’est l’article de L’Humanité, dans sa version électronique, qui rappelle le mieux les revendications de l’Existrans. L’article en signale d’ailleurs un bon nombre. Dans une mise en ligne austère, l’article revient l’engagement communiste aux côtés des personnes trans :

Nous soutenons donc les principales revendications de cette Marche […] L’ambition communiste d’émancipation humaine et d’épanouissement des personnes est universelle. A l’heure où un pas significatif a été franchi pour l’égalité des personnes homosexuelles et lesbiennes, nous refusons d’en mettre à l’écart les personnes Transsexuelles et/ou Transgenres. Il s’agit maintenant de franchir un nouveau cap sur le chemin de l’égalité des droits. Nous exprimons notre solidarité à la Marche Existrans et souhaitons par notre participation contribuer à son succès.

Dans son article du 13 octobre, Libération revient aussi sur les revendications à l’occasion de la marche. C’est l’occasion pour le journal de revenir brièvement sur l’histoire de l’Existrans :

« Elle était de la première marche en 1996. A l’époque, Camille Barré était encore «un garçon androgyne» qui, avec une trentaine de transsexuelles, manifestait pour plus de visibilité. Elle a vu les cortèges s’étoffer, d’une poignée à quelques milliers, et le mouvement Trans évoluer vers plus de diversité. Samedi à Paris, Camille Barré, 54 ans, désormais une des doyennes de la manif, marchera pour la 17e édition de l’Existrans, «la marche des trans, des intersexes et de celles et ceux qui les soutiennent». Et elle scandera encore et encore, des Invalides à l’Hôtel de Ville : «Trans, intersexes : une loi, des droits !

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Lors de la 16e marche Existrans, le 20 octobre 2012, à Paris.

(Photo François Guillot. AFP)[7]

L’article s’accompagne d’une promesse de débat : le corps, quel engin !, programmé par Libération le 8 et 9 nombre à Montpellier et animé par  des « personnalités aux profils variés et aux parcours étonnants »[8]. Toutefois, entre essayistes célèbres et scientifiques rompus à l’exercice de production/transmission des savoirs, Olivia Chaumont est invitée à « témoigner de son passage d’un corps à l’autre ». L’AFP est, quant à elle, plus timide sur les revendications : « Certaines de ces personnes [trans] réclament aujourd’hui un état civil plus « conforme » à leur genre. « Un état-civil conforme à mon genre », « la transphobie tue », « mon sexe n’est pas mon genre », pouvait-on lire sur les banderoles déployées dans le cortège. » L’agence met beaucoup de guillemets et de distance. Peut-être est-ce dû à un sujet non maitrisé. Pour preuve, une définition essentialiste critiquable et une formulation maladroite :

« Trans, kezaco ? On appelle communément « transgenre » une personne dont le genre « intérieur » diffère du sexe biologique. Une personne transsexuelle a opéré une transformation physique. Plus globalement, « trans » regroupe ces catégories, et ceux dont le genre est « fluide », oscillant entre masculin et féminin. Les personnes « intersexes » sont les personnes pour lesquelles il est difficile de dire si leurs organes génitaux sont mâles ou femelles. »

A ce drôle de kezaco naturaliste fortement réducteur, accompagné par une photo (ci-dessous), l’on répond avec les termes et discours de leur pathologisation sociale, identité vs sexe, même si la photo propose manifestement un message de fierté par la sourire et (signe des temps), l’exposition de leurs corps à l’instar des Femen : le corps prouve.

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Photo : BORIS HORVAT, AFP[9]

On soulignera la fin de l’article de Libération (du 13/10) qui revient sur les récents éléments juridiques en la matière : « En juin, pourtant, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a rendu un avis dans lequel elle préconisait une démédicalisation complète de la procédure de changement d’état civil. Mais le Sénat, dans le cadre de l’examen du projet de loi sur l’égalité hommes-femmes, a rejeté l’ensemble des amendements traitant du sujet ». L’AFP concluera de même :

« En France, le changement d’identité repose sur la jurisprudence. Les tribunaux exigent de nombreuses expertises médicales, et souvent la preuve de la transformation physique donc de la stérilisation. Seule une centaine de demandes sont faites chaque année en France, pour quelque 15.000 personnes trans selon les associations (en comptant les transgenres, qui ont l’apparence du sexe opposé mais sans modifier le corps, et les transsexuels, qui vont au bout de la transformation). L’arrivée de la gauche au pouvoir avait suscité beaucoup d’espoir mais les dispositions tant attendues par les trans viennent d’être de nouveau reportées au premier semestre 2014 dans un projet de loi de simplification du droit. »

Notons que la question intersexe n’apparait pas. Sur trois papiers, Libération ne reviendra jamais dessus alors même que cette dimension était partie prenante des revendications et l’OII signait le communiqué de presse commun en 2006[10].

1.2° Paroles de trans :

Au-delà de l’article d’Hélène Hazera, écrit à la première personne du singulier, c’est l’ensemble de la presse qui traite du sujet en donnant la parole aux trans. C’est bien évidemment le cas du reportage de l’AFP (même si une juriste vient, à juste titre, rappeler aussi que les procédures sont longues, sur-médicalisées, et aléatoires d’un tribunal à l’autre), mais aussi de Libération qui, pour son édition du 13, laisse à parole à de nombreuses trans (Camille Barré, Coline Neves, Karine Espineira…).

«Les premières marches étaient très graves : quelques participants portaient des masques de peur d’être reconnus», rappelle Karine Espineira, coresponsable de l’ODT. «Mais si, depuis, nous avons inspiré d’autres pays et gagné en visibilité, globalement, rien n’a changé pour nous.» L’ambiance cette année risque d’être morose. «Bien sûr que le mariage pour tous a été une avancée concrète et importante pour les LGBT, et nous nous en réjouissons», explique Coline Neves, porte-parole du collectif Existrans 2013 qui rassemble une quarantaine d’associations et organise la marche. «Mais ça ne résout pas les problèmes des personnes trans et intersexes, qui attendent toujours…» La revendication principale du collectif, celle pour laquelle ils bataillent depuis des années ? Le changement d’état civil «libre et gratuit, sans condition médicale, sans homologation par un juge». »

2° Que montre la presse :

            2.1° La dimension biographique

Si les articles reviennent, en général, sur la dimension politique de l’évènement, l’AFP biographise le propos avec l’exemple de Natacha et Lola en interview dans le texte :

« Je travaille en garçon, mais dans le privé je suis une fille« . Dans le cortège, Natacha, 38 ans, cheveux mi-longs auburn, jupe noire et talons, veut une « reconnaissance sociale et professionnelle« . « Je suis bloquée pour trouver un emploi, en fille c’est impossible », raconte cette ex-sommelière, qui n’a pas encore commencé de traitement hormonal. « Comment vit-on si on ne veut pas être au RSA et se prostituer ? », interroge-t-elle. Son amie Lola acquiesce : « On n’a pas envie d’aller travailler, on se retranche chez nous car on ne se sent pas dans le bon corps ». « Même pour aller retirer un colis à la Poste c’est compliqué », témoigne de son côté Maria, 28 ans, réceptionniste dans un hôtel, qui « travaille en garçon« . »

C’est ce que va aussi reprendre Libération dans son édition du 19/10, avec les mêmes témoignages, pris dans le texte de l’AFP. Dans son reportage aussi, l’AFP pousse souvent le propos de Coline vers les filets biographiques : « Pour Coline comme pour les autres ‘transsexuels’… »

            2.2 La problématique des corps montrés

Dans le « libé » du 19 octobre, une personne trans illustre l’article. La photo, en contre plongée, est sous-titrée de la sorte : « Un trans participe à la manifestation Existrans à Paris le 20 octobre 2012 ». Un trans ? Mais rien sur la photo ne donne prise à du masculin, rien !

Si le reportage de l’AFS montre des garçons et des filles trans (sans dire qui l’est ou qui ne l’est pas), le papier du l’agence, daté du 18/10, est illustré par deux personnes trans, dont un transboy (c’est assez rare pour être noté). Pour le reste, c’est en immense majorité des filles trans qui servent d’illustration. La thèse de Karine Espineira porte précisément sur cette monstration sociale et ses logiques et apories, survisibilisant une MtF qu’incarnera Christine Jorgensen depuis les années 50 et, en France, une Coccinelle. Courant de la décennie 1990, la télévision recentre son propos avec la présence des « experts ». La narration des histoires trans est parlée par autrui et objectifiée. Dès lors, le mode de narration insiste sur une biographisation typique d’un trajet de vie résumé dans l’instant d’un changement de sexe. Le retrait des experts à la télévision après 2000 ne s’accompagne nullement d’un regard vers la politisation du mouvement trans mais poursuit sa modélisation propre en insistant sur le déterminant sexuel et sa supposée rupture avec le genre. Au total, la télévision jusqu’à présent ne montrera jamais qu’elle-même, tel que Debord l’avait théorisé dans les années 60-70 : la société du spectacle. Mais il ne s’agit plus ici des scènes du cabaret ou du cinéma abordant ce sujet mais de la scène ordinaire de notre société telle qu’elle est : inégalitaire, sexiste, homophobe et encore raciste. L’item de la transphobie vient donc s’ajouter à une transition de société telle que nous la montre le « mariage pour tous » (ignorant ou oubliant les femmes) : brutale.

3° Et sur Internet ?

3.1 Lecture tout azimut des blogs

La lecture tous azimuts des blogs, forums, profil Facebook et autres, nous emmène dans une profusion de positions alimentant un horizon des conflits résumé ici[11], rappelant l’avis de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme et du groupe de travail du Défenseur des Droits. Certes, ceux-ci rendent le fait T médiatiquement très visible. Mais est-ce là l’effet d’une reconnaissance ? Ainsi : « Le gouvernement a bien envie de contribuer à leur démarche de bouleversement sociétal… Mais il n’est pas chaud pour affronter une seconde fois les manifestations rencontrées ce printemps et d’autant plus dans un contexte de crise sociale. Il préfère temporiser, mais pour combien de temps ? » (M-M. Courtial).

Un mot d’ordre structure l’aspect contextuel et le débat de fond depuis ses origines, en appelant aux gouvernements à réagir : la Gauche doit tenir ses engagements[12] contre la frilosité et brutalité ambiantes. Le focus sur les personnes intersexe et la stérilisation, commune à la régulation du fait trans et intersexe, va dans ce sens mais la presse, on l’a vu, ne connaît pas les intersexes et spectacularise les trans. Les Panthères roses en feront une campagne vivifiante mais peu vue hors d’internet et milieux militants[13].

Politisation des terrains et des débats, intérêt porté à la réflexion plus large qu’un groupe particulier. Le site Barbieturix va en ce sens en proposant lui aussi un papier sur l’Existrans[14].

3.2 Une avancée ou l’inverse ?

Faute d’une couverture médiatique prenant son temps, Internet joue un rôle d’espace de représentation, communication et médiatisation des contres-publics subalternes. Non sans bousculade. TXY publie une nouvelle chronique du temps-qui-passe : « Pourquoi je n’irai pas à l’Existrans… »[15]. Tout un programme par la négative (le je-n’irai-pas, faisant résonner le Nous n’irons plus au Bois de J. Dayan), à l’ombre de la société normée. Loin de la rue, les débats sur internet, lieu de production et diffusion très intense des politiques trans, font réfléchir la condition trans comme étant une condition marginalisée, discriminée et paradoxalement, sollicitée de maints endroits et autant de pouvoirs minuscules mais décisifs sur le cours de leurs existences.

Le propos de la revendication : faire advenir un individu trans intégré par la porte du droit. Ce qui est une bonne idée. L’égalité tant attendue entre femmes et hommes, homos et hétéro ne doit pas faire oublier les trans. Frileux, oublieux ou méprisant de la question trans, les promesses de campagne du candidat Hollande, la revendication d’égalité et de respect de la vie privée, vont (de nouveau) tomber dans les oubliettes, laissant toute la place aux pathologisations et exotisations, largement représentés dans les médias. Combien de responsables associatifs trans aux JT pour porter des revendications d’égalité et dénoncer un discours méprisant ? Extrait de l’article sur Txy :

« Si la prostitution reste l’unique solution de survie pour certaines, elle ne l’est plus pour le plus grand nombre, celles qui composent la majorité invisible et silencieuse. »

La question Trans, dépolitisée par la théorie de l’individu anonyme, silencieux et conforme n’est pas nouvelle. Tous les groupes minoritaires, la France catholique de C. Boutin en tête, s’inspire de ce mythe public. Elle pose ici la question politique, toujours ouverte, des papiers d’identité, des conditions de vie ordinaire, des discriminations exercées sur le faciès ou l’habit ou encore à l’isolement, la vulnérabilité des parias désignés et la pauvreté. Deux positions : l’une intégrationniste, validant une transition médicale strictement individuelle. L’autre, tenant du débat de société, faisant rejoindre le fait intersexe au fait trans et au bouillonnement queer. Pourquoi dois-je changer de sexe pour avoir des papiers, enfiler jupe ou pantalon ? Pourquoi place-t-on le champ médical en amont du champ juridique, le changement de sexe en amont du changement d’état civil ? Ne peut-on légiférer afin de faire advenir la réponse sociopolitique de l’Argentine ? En l’état des conflits et du silence des médias, la réponse est nette. La France peut refuser ce changement de fond, préférant gérer des changements corporels au goutte-à-goutte, quitte à la qualifier de castration pathologique et glosant sur les boites-de-Pandore pour faire oublier les placards-de-la-République.

Faute de penser, on dénonce. Exit la pathologisation ordinaire et l’oubli institutionnel ayant conduit au Bois. Le sujet trans se veut intégré, invisible dans la société « qui l’accueille ». La prostitution et le travesti, condition d’hier et infamies d’aujourd’hui sont l’ennemi avancé, cette « mauvaise image ». Une bataille des chiffres est avancée pour être entièrement définie : la majorité doit être invisible et silencieuse. Selon quelle étude, quels chiffres ? Quelle philosophie ? La populace trans serait-elle, une classe sociale indûment distinguée ? Invisible et silencieuse : c’est précisément cette logique qui en avait permis l’arraisonnement par le pouvoir policier au XIXe et médical au XXe via une « pensée sexologique » qui de Kraff-Ebbing à la Sofect[16] contrôle les représentations et émotions, avance dans médias et les ministères en « experts », exerce un lobbying envers le DSM et la CIM. Celle-là qui, précisément, nous fait admettre qu’il n’y a, pour les trans, d’autre solution que celle individuelle de la réassignation sexuelle quand elle doit d’abord être sociojuridique.

Réponse qui, à son tour, donne le ton d’une contre-réponse[17] : le sujet intégré n’est, au mieux, qu’un sujet normé, apportant sans cesse des gages à la normalité. Or, c’est précisément ce qu’est devenu le sujet-du-transsexualisme normé. L’on oublie que théoriser un individu silencieux, c’est accepter un contrôle fort. Face à la militance politique pour une dépathologisation, l’individu ne peut que valider par adhésion au lobbying de la Sofect.

 

Conclusion

Faut-il une loi ? Peut-on vraiment dépathologiser sans démédicaliser ? Les divergences atteignent leur acmé maximum sur ces questions intriquées l’une à l’autre, simplifiées par un discours médiatique modélisé quand il ne s’agit pas d’impasses discriminantes.

L’opposition au mariage pour tou.te.s et son traitement médiatique nous donne de précieux enseignements. L’ancienne majorité silencieuse, ces « normaux » autoproclamés, sont descendus dans la rue pour revendiquer. Non pas pour un droit mais un refus de droit, contre un principe d’égalité toujours diffusé et régulé par les institutions. Dans cette bataille des images, la droite catholique s’est révélée comme une minorité parmi d’autres minorités mais elle exige et obtient des médias une surreprésentation télévisuelle. Aussi et plus que jamais, la loi apparaît comme l’ultime recours et refuge.

Ce que la médiatisation autour du mariage nous suggère aussi, c’est la nécessité d’une visibilité multiple, donc forcément polémique. Durant les six mois de sur-médiatisation des débats autour du mariage, où sont passées les figures folles, butch, minoritaires ? Le montrable, le médiatisable était devenu l’intégrable. La mobilisation trans procède des mêmes questions et des mêmes écueils (même si son impact médiatique est largement plus limité). Nous serions donc en mesure de poser la question d’une reconnaissance inclusive à l’intérieur et à l’extérieur de la « communauté » trans, c’est-à-dire, pour faire simple, non seulement « d’être admis dans ce que l’on est, ou de demander un droit à exister tel que l’on est, mais aussi de solliciter une vie humaine vivable aux côtés d’autres vies humaines.»[18]. On retrouve ici Nancy Fraser et son concept central la parité de participation selon lequel « être privé de reconnaissance, c’est être interdit de participation bien davantage que de ne pas être valorisé dans une part de son identité »[19]. 


[1] Association du Syndrome de Benjamin.

[2] http://karineespineira.wordpress.com/tag/existrans/

[3] http://www.existrans.org/

[4] http://www.liberation.fr/vous/2013/10/13/les-trans-veulent-pouvoir-disposer-de-leur-etat-civil_939216

[5] http://www.afp.com/fr/search/site/transsexuel/

[6] http://www.humanite.fr/fil-rouge/soutien-a-la-marche-existrans-2013-pcf

[7] http://www.liberation.fr/vous/2013/10/13/les-trans-veulent-pouvoir-disposer-de-leur-etat-civil_939216

[8] http://www.liberation.fr/evenements-libe/2013/10/16/forum-de-montpellier-le-programme_939682

[9] http://actu.orange.fr/une/existrans-2013-des-trans-defilent-pour-un-etat-civil-conforme-a-leur-genre-afp-s_2625482.html

[10] URL : http://existrans.free.fr/#CP. L’Organisation mondiale des Intersexes (OII) était représentée par Vincent Guillot.

[11] Marie-Madeleine Courtial, « La marche Existrans du 19 octobre », 25.10.2013,  URL : http://medias-presse.info/?p=380

[12] Maëlle Le Corre, Yagg : http://yagg.com/2013/10/16/existrans-2013-le-gouvernement-doit-tenir-ses-engagements/

[13] http://www.pantheresroses.org/Pancartes-Existrans-2008.html

[14] http://www.barbieturix.com/2013/10/16/existrans-rendez-vous-samedi-pour-la-17e-edition/

[16] Notre article du mois dernier.

[17] http://no-life.info/blog/2013/10/17/pourquoi-la-prise-en-compte-des-trans-sans-papiers-est-importante/

[18] Bellebeau Brigitte, « A quelle condition puis-je faire quelque chose de ce qui est fait de moi ? », Actes de la journée d’étude, Le désir de reconnaissance, entre vulnérabilité et performativité (B. Bellebeau et A. Alessandrin dir.), en ligne.

[19] Ansey Pierre, « Nancy Fraser, Luttes culturelles et luttes de redistribution, Politique, (en ligne).


Mise en ligne : 30 octobre 2013.

Sofect, du protectionnisme à l’offensive institutionnelle

K. Espineira, M-Y. Thomas,  A. Alessandrin

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Sofect, du protectionnisme à l’offensive institutionnelle

Rappel des faits

Fin juin 2013, l’université Paris 7 annonce la création d’un DIU (Diplôme Inter-Universitaire) de prise en charge du « transsexualisme ». Ce diplôme, en lien avec les universités de Lyon, Marseille de Bordeaux, c’est-à-dire en lien avec les principaux protocoles hospitaliers, est labélisé par la SOFECT (SOciété Française d’Étude et de prise en Charge du Transsexualisme), instance elle-même largement discutée. On y retrouve tous les praticiens français -ou presque- dont des noms connus et controversés comme Mireille Bonierbale, Colette Chiland, Marc-Louis Bourgeois et d’autres en provenance des sciences humaines. Enfin, quelques associations sont aussi citées comme intervenantes (on reviendra sur leurs caractéristiques).

Par ce papier, nous entendons porter un regard critique, et quelque peu désabusé, sur la manière dont le « transsexualisme » tel que défini par la SOFECT s’institutionnalise en France, à l’opposé de ce que souhaitent, de ce que font, les personnes et les associations trans. De ce point de vue, les dernières revendications de l’Existrans ou de STP semblent bien éloignées du programme de ce DIU. De même, les espoirs ouverts par les récentes conclusions de la CNCDH (Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme) apparaissent en contradiction avec les positions défendues par les intervenant.e.s et organisateurs/trices de ce diplôme.

Le contexte est générateur par défaut de cette nouvelle annonce : promesses électorales non tenues, recul de la gauche présidentielle au moment du mariage pour tous, affairisme de HES[1], division des associations, violences de minorités réactionnaires contre les minorités sexuelles. Dans le déclin de la puissance étatique par émiettement, les places sont vacantes pour remplir ce rôle. La présidente d’honneur, C. Chiland,  déjà auteure très prolifique, transformait des luttes civiques en « propagande nazie » dans la plus parfaite indifférence. Or cette stratégie rappelle celle d’une Mercader agitant des « hérésies » et en appelait au suicide « que les trans devraient s’accorder »[2]. La même propose aujourd’hui des colloques sur les « violences à l’école » mais nul enfant trans à l’horizon des « pratiques genrées » et « violences entre pairs »[3]. Le « devenir homme ou femme » s’exemple de l’exception trans, nourrissant une vision sexologique du monde. L’analyse réellement universaliste de Françoise Sironi[4] nous met en face : utopie ou dystopie.

Une institutionnalisation sujette à controverse

La constitution de ce DIU sonne comme l’institutionnalisation d’une clinique du « transsexualisme » pourtant critiquée par de nombreuses recherches récentes (Sironi 2011, Alessandrin 2012, Espineira, 2012, Segev 2012) qui mettent en cause la maltraitance et l’obsolescence des protocoles français. Aux côtés des chercheurs, de nombreuses associations mettent elles-aussi en avant la nécessité de porter un regard critique sur la SOFECT et sur les protocoles, non seulement sur les relations patients-praticiens qui s’y déroulent mais, plus généralement, sur le monopole qu’exercent ces protocoles aux niveaux du droit, de la sécurité sociale et des représentations sociales pathologisantes qu’ils véhiculent. Plus problématiques sont les différents noms qui apparaissent dans la liste des formateurs. Colette Chiland, présidente d’honneur de la SOFECT, à qui le diplôme laisse 2h30 d’interventions sur l’histoire du transsexualisme en France, 2h30 sur « les troubles de l’identité sexuée chez l’adolescence » et 2h30 sur « les troubles de l’identité sexuée chez l’enfant ». La même Chiland écrivait en 2005 qu’il était « déconcertant, effrayant, non pas qu’il aurait été une caricature de femme, un travelo sans talent, il n’était rien, ni homme ni femme, il attirait l’attention en se présentant comme un repoussoir à la relation » ? Ou en 2003 que « tous souffrent. Ils en sont même si pathétiques qu’ils finissent par entrainer avec eux les médecins dans un affolement de la boussole du sexe »… Autre intervenante de ce DIU, Mireille Bonierbale, présidente de la SOFECT, à qui le DIU propose, 1h de présentation, et 5h sur les organismes (WPATH, CNAM, HAS … et SOFECT). Cette dernière ne s’était-elle pas interrogée en 2005, avec N. Morel Journel et B. Mazenod, tous deux présents dans ce DIU, sur les « épidémies de transsexualisme » qui suivaient les émissions télévisées à ce sujet ? De même n’avait-elle invoquée à ses côtés le prêtre et psychologue Tony Anatrella pour rappeler que « il n’est pas possible d’être humain sans être homme ou femme et que ne sachant plus quoi privilégier, la société peut aller vers une régression. Ainsi l’éducation androgyne fabrique des asexués qui se rabattent sur des pulsions partielles, la violence étant souvent au-devant de la scène » …

Le soubassement d’une vision sexologique de la société et des devenirs n’est autre que le socle théologique. L’enjeu vise à démontrer que l’enseignement au sein ce DIU pluridisciplinaire et multi-site, ne restitue en rien les controverses qui animent les communautés scientifiques et militantes, nationales et internationales, à ce sujet. Mais, au contraire, qu’il restreint son point de vue aux seules équipes existantes en France.

Quelques aperçus sur la formation

Fort de cette « pensée sexologique » (Bonierbale) du monde, on renoue avec la sexologie début XXe siècle proposant des « pré-requis en sexologie » et ses « aspects psychologiques et psychopathologiques » (Bonierbale -Session 1). D’emblée, la formation y inscrit une « neurobiologie des comportements sexuels » (C. Boulanger) et une « éthique en sexologie » et propose des lectures sur le « comportement sexuel et ses bases étiologiques » (M. Aubry) pour se prolonger avec des « types d’attachements et construction de l’affectivité et de la sexualité (M. Chollier). En un mot, réaffirmation d’une pensée où sont proposés une formation sur le « développement psychosexuel de l’enfant » et une « construction de la personnalité, crises et cycle de vie » (C. Pénochet – Session 2). Mieux : sur « Les différents concepts de désir, de l’imaginaire, de la séduction et l’érotisme et du sentiment amoureux (C. Pénochet). Enfin, le programme (Session 2) s’élargit : « Culture, religion et sexualité » (G. Durand).

Ces diverses préludes sont complétées en Session 3 et 4 par un programme sur les sciences sociales : « Le féminisme et l’évolution des représentations de la sexualité » (Bonierbale) et « Le genre ; concepts actuels de Genre, identité de Genre, identité sexuelle, identité sociale, rôles sexuels, homosexualité » (Bonierbale, A. Gorin). Comment ces deux champs interviennent-ils pour proposer une réponse sociologique et politique distincte, voire concurrente, d’une « pensée sexologique » ? L’analyse de l’inégalité structurelle de société permettant la psychiatrisation des exceptions culturelles s’oppose ici frontalement à une pensée théologique en la dépolitisant.

La session 5, fort de tous ces « pré-requis » généraux, peut débuter  sur « La plainte sexologique, le symptôme sexuel et la demande du patient, l’anamnèse » (M.H. Colson). Il s’agit de réaffirmer le trouble dans un champ précis et lui seul afin de pourvoir à la disparition programmée d’une psychiatrie sans psychiatres, et d’un trouble sans malades. Comment faire revenir ce public insaisissable sous la houlette institutionnelle ? Sous cette question, l’aspect juridique : comment maintenir une indisponibilité de l’état de la personne (et de son corps) permettant l’indisponibilité des caractéristique de l’état civil ? En un mot, comme restaurer une invariabilité totale ?

Sarkozy aussi avait fait de « l’ouverture »

Il reste cependant quelques points « d’ouverture » dans ce DIU. Le mot « ouverture » n’est pas anodin. Il rappelle la politique du début de mandat de Nicolas Sarkozy, lorsque ce dernier avait fait entrer au gouvernement des élus non UMP. Il en va de même pour ce DIU. L’une des premières ouvertures est associée aux « aspect paramédicaux et infirmiers ». A cet endroit précis, aucun nom de praticien hospitalier n’est visible. Nous ne sommes pas certains que cet enseignement sera bel et bien ouvert à des professionnels externes à la SOFECT ou aux protocoles Français (sur ce sujet, comme sur l’ensemble de la formation, la dimension internationale, c’est-à-dire la dimension comparative, est absente).

Autre élément « d’ouverture », la présence d’association. 4 associations, qui doivent confirmer leur présence, semble participer à ce DIU : Le PASTT (Groupe de prévention et d’action pour la santé et le travail des transgenres, Mutatis Mutandis, Collectif Trans Europe et l’ORTrans. Nous aimerions revenir sur au moins deux des associations pressenties (Mutatis Mutandis et le Collectif Trans Europe) et rappeler qu’aucune des associations de ce DIU ne participe à l’Existrans (dont la liste des signataires est disponible sur le lien en première page). C’est dire que ce DIU s’entoure d’’association ami.e.s ou tout du moins d’associations moins critiques. Ceci n’est pas sans rappeler ce qu’écrivait Colette Chiland : « Depuis quelques années s’est développé un mouvement transgenre ou trans qui se définit comme n’ayant plus rien à voir avec le transsexualisme calme, bien élevé et caché, attendant poliment que les juges et les professionnels médicaux leur donnent le traitement bienfaisant dont ils avaient besoin pour poursuivre leur vie dans l’ombre de la société normale » (2006). Mépris et populiste viennent remplir cet échec de la psychiatrie à juguler et faire disparaître le fait trans que commentait P-H. Castel dans La métamorphose impensable. Sur les associations Trans-Europe et Mutatis Mutandis, on serait en mesure de se poser la question de l’existence propre de ces associations qui, pour l’une, repose uniquement sur une présidente active (notamment sur les réseaux sociaux), et pour l’autre vient de connaître une schisme interne avec la création de l’association trans 3.0.

Enfin, peut-être pourrait-on entrevoir une réelle ouverture du côté des humanistes (au sens de « sciences humaines ») présents dans ce DIU tels le sociologue Éric Macé (à qui l’on doit des textes critiques vis-à-vis du concept de transsexualisme ou de la SOFECT). Si l’on pourrait croire qu’une critique « du dedans est aussi forte qu’une critique « du dehors », le nombre d’heures laissées aux sciences humaines sur l’ensemble de la formation n’inaugure rien en termes d’une réelle « ouverture »

Du bouclier thérapeutique au principe de précaution : qu’en disent les « usagers »[5]

Because difference is not disease.
Because nonconformity is not pathology
Because uniqueness is not illness[6] 

Quelques mois avant l’annonce du DUI, des acteurs de terrain ont appris que le Conseil National Professionnel de Psychiatrie (FFP : Fédération Française de Psychiatrie) s’alignait sur les positions de la Sofect pour contester la classification soumise à consultation. Nous parlons du processus de révision de la Classification Internationale des Maladies, de l’Organisation Mondiale de la Santé. Autre champ institutionnel, autre champ de bataille dans lequel la SOFECT semble influente et où la parole des usagers à peine à porter.

La FFP comme la Sofect estiment que la contestation des usagers s’inscrit dans une « confusion des registres sociologiques et culturels et des registres médicaux ». La création du DIU tient-elle de la contradiction, du paradoxe ou de la stratégie ? Associations et collectifs trans comme associations et conseils de psychiatrie n’ignorent plus les positions des uns et des autres prenant le plus souvent la forme d’un débat terminologique : gender identity et identité sexuelle, transsexualism et transsexualité, apport des Gender studies et des épistémologies féministes, etc. D’un côté le « Bouclier thérapeutique[7] » (un appareil de légitimation) est déployé dans le déni, tandis que de l’autre est avancée l’idée d’un parcours de vie spécifique plus ou moins politisé et théorisé.

En 2004, année de la classification ALD 23 (Affection Longue Durée, dans la nomenclature de la Sécurité Sociale en France), à l’initiative du Groupe Activiste Trans (GAT) est convoquée une Assemblée Générale des associations et collectifs trans qui votent la « dépsychiatrisation ». Nul n’ignore que les trans demande une déclassification sans démédicalisation et par conséquent sans « déremboursement ». Nous parlons donc plus largement d’une dépathologisation, terme qui va suivre des routes inattendues.

Les acteurs de la psychiatrie en responsabilité de la prise en charge des personnes trans y voient une problématique exclusive à leur travail clinique comme suit : « une erreur de la nature » avancée par le ou la patiente, « trouble » ou « incongruence » qui exige un traitement palliatif impliquant un « principe de précaution ».  Cette dernière notion est questionnante. Le principe de précaution a été avancé lors du Sommet de la Terre (« Sommet de Rio » : Conférence des nations Unies sur l’environnement et le développement, du 3 au 14 juin 1992) et il n’est pas formulé, dans un sens scientifique : « En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement ». Ce qui pourrait passer pour une nouvelle inscription dans le bouclier thérapeutique peut cependant être repris par les « usagers » à leur compte.

Détaillons en premier lieu les problèmes avancés par les médecins pour qui il s’agirait de dépister : une maladie mentale (du domaine des psychoses) ; des vulnérabilités (psychologiques, environnementales, médicales) ; des risques de santé (opérations, prises d’hormones) ; des attentes irréalistes et « regrets post-traitement » ; des fragilités sociales (« banalisation du genre » comme un « choisi »).

Le même principe de précaution envisagé cette fois depuis les « associations d’usagers » impliquerait un autre processus de « dépistages » : les effets symboliques, psychologiques et sociaux des définitions médicales (stigmate, opprobre, pathologisation) ; la « standardisation » de la prise en charge (un diagnostic unique) ; la « transsexualisation globale » des personnes trans d’autres cultures et de tous âges[8].

D’un côté on craint que le « transsexualisme » – non plus considéré comme « trouble mental » – vienne rejoindre l’homosexualité qui, elle, n’a pas de liens avec les soins médicaux. Les « usagers » (dans le cas français comme avec les associations et collectifs[9] : OUTrans[10] – Paris, Chrysalide[11] – Lyon, STS[12] – Strasbourg, l’ANT[13] – Nancy, SC et l’Observatoire Des Transidentités[14] – Marseille, ou encore Trans 3.0[15] – Bordeaux, ou comme GATE[16], STP[17] et TGEU[18] entre autres structures internationales) disent pourtant sans ambiguïtés la diversité des parcours de vie trans et des « demandes » qui ne correspondent pas à « l’offre » des tenants de la prise en charge. La revendication contre la « stérilisation forcée »[19] devrait être considérée avec sérieux et non disqualifiée sous le prétexte d’une « banalisation du genre ». L’argument selon lequel que seule une psychiatrie expérimentée serait apte au diagnostic différentiel est largement remit en cause par les travaux du psychologue clinicien Tom Reucher on l’a vu, mais aussi par la pratique du terrain comme avec le groupe santé trans de Lille qui a valeur d’exemple quand le parcours de vie passe par l’intervention d’une bienveillance médicale. Depuis trois ans des médecins de toutes spécialités, en collectif, sans l’aide de la psychiatrie, travaillant de concert avec des associations locales, le centre LGBTIQF « J’en suis, j’y reste », la Caisse Primaire d’Assurance Maladie, ont accompagné près de 45 personnes dans leurs parcours médicaux et sociaux. Cette expérience de terrain ne doit pas être minimisée. Un autre point qui plaide en faveur du « principe de précaution » depuis une posture trans : le « protocole » à  sens unique isole peut être aussi les personnes du social. Une écologie des milieux responsable ne l’ignore pas.

Bien que la Sofect et ses alliés s’en défendent, l’analyse des discours démontrent que des professionnels de la santé, tout scientifiques qu’ils soient dans leur champ de compétence ou se prétendant comme tels, ne sont pas non plus isolés de « leur monde » et à l’abri des imprégnations symboliques de leur éducation, de leur vécu, de leur culture et des structures socio-sémio-historiques.

L’épisode récent d’un rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (décembre 2011,  communiqué le 7 mai 2012), est à cet égard significatif[20].

Le rapport lui-même a suscité approbations et désapprobations sur le terrain, mais reprend de très précieux éléments comme les recommandations Hammarberg (2009) qui se réfèrent aux principes de Yogyakarta (ou Jogjakarta, 2007). L’introduction en particulier nous rappelle le « bouclier thérapeutique ». C’est en effet, dit ce rapport, après les propositions du 27 avril par le ministère devant les seules associations présentes, qu’un comité de consultation (représentants médicaux, associatifs et administratifs) s’est réuni à deux reprises (28 septembre et 10 novembre 2010), tandis que se crée la Sofect « fédérant les équipes hospitalières publiques et quelques psychiatres libéraux ». Le rapport ajoute : « Les travaux ont été interrompus sur le constat d’un dialogue impossible entre représentants désignés par les associations et par les médecins, dialogue à peine initié au travers de ces deux seules réunions (…) Face à l’impossibilité de poursuivre la discussion et au blocage de la situation, le Ministre de  la Santé a saisi l’Inspection Générale des Affaires Sociales (…) » [21]. Sous le terme « blocage », il faut lire lobbying ou lutte d’influence de la part d’une des parties. On apprend en effet que des représentants de la Direction Générale d’Offre de Soins étaient devenus membres de la Sofect durant les rencontres. Et le rapport de poursuivre : « La création de la Sofect est alors apparue pour les associations comme pour les représentants de l’État, comme une tentative de préempter le débat, de s’octroyer le monopole de la prise en charge des trans en définitive, de tuer dans l’œuf l’ouverture recherchée au départ »[22].  Sans l’étude attentive de la parole des experts de la question trans dans les médias comme dans la littérature scientifique, serions-nous capables  de saisir de tels enjeux idéologiques, au-delà ou en deçà des descriptions techniques ?

Nous incluons bien entendu les questions de Genre dans ces enjeux idéologiques, et faisons nôtres ces propos du sociologue Jean-Claude Kaufmann quand il écrit : « Le débat démocratique est très souvent beaucoup moins une recherche sans a priori de nouvelles connaissances qu’un affrontement aveugle entre groupes d’opinions fermés »[23]. Tentative, parmi d’autres, d’arraisonnement de la question trans ?

« Défaire le genre », c’est aussi défaire les modélisations. “Changer son image d’abord”, dit-on en marketing. Les colloques de ces dernières années en France, centrés sur l’identité de genre (examen compris de la transidentité) ont à peu près tous ignoré l’expertise transidentitaire, hormis quelques témoignages en tables rondes. La journée d’études organisée par l’OMS le 17 décembre 2010 fait exception sinon tournant : le poing sur la table  de Tom Reucher, Maud-Yeuse Thomas ou Vincent Guillot face aux représentants de la Sofect. Un amphithéâtre de La Sorbonne était ce jour-là le théâtre – le vase clos – d’enjeux de savoirs et de pouvoirs : experts trans de la question trans contre experts de la prise en charge[24].

La Sofect telle une machine électoraliste sait s’adapter, rapidement et sans bruit. Quand on pointe ses résistances aux sciences sociales, elle recrute des acteurs en sciences sociales. Quand on lui reproche de ne pas tenir compte des associations et collectifs, elle s’allie des associations dont nous avons dits que leur représentativité est plus que discutable. Mutatis a connu un schisme et ses positions homophobes, entre autres positions condamnables, l’ont isolé. Trans Europe repose sur une page Facebook avec des milliers d’ « amis » faisant office de « membres » et de caution, avec une personnalité aux commandes, au fort relationnel, qui l’impose partout. Enfin Ortrans est connue pour avoir été formée par la frange la plus conservatrice de feu l’ASB. Les choix de la Sofect interrogent beaucoup. Ces associations de « gentils usagers » qui représente-elle ? Des « transsexuel-l-e-s utiles et dociles » ? De même, quand les associations demandent une formation du corps médical, la Sofect ne dit rien mais agit. Coupant l’herbe sous le pied de l’associatif elle propose sa version de la formation et là où elle se révèle fine stratège c’est que la moindre de ses initiatives porte toujours la marque institutionnelle.

Nous disons bien que la Sofect est une machine de guerre, telle une entreprise forte de ses actionnaires qui attendent d’elle soit efficace. Et elle l’est. Peu importe les moyens, seul le résultat compte. Elle sait encaisser, faire le dos rond et repartir mieux armée. Les associations et les « usagers en colère » se retrouveront toujours en porte à faux, toujours en déficit de crédibilité face aux pouvoirs publics, face à l’institutionnel, « la marque d’une grande marque » dirait-on dans un cadre ultralibéral. L’ouverture aurait été d’oser approcher et associer les associations et les collectifs les plus actifs. Les outils d’auto-support sont aujourd’hui et portés un peu partout en France (SAS et Arc-en-Ciel à Toulouse, OUTrans à Paris, Chrysalide à Lyon, Trans 3.0 à Bordeaux, STS à Strasbourg, l’ANT à Nancy, le GEST à Montpellier, sachant que plusieurs des associations de cette liste non exhaustive ont des actions qui couvrent plusieurs régions). Comment ne pas penser au collectif de médecins et d’associations de Lille ? La Sofect répliquera qu’elle ne trouve pas l’occasion d’un dialogue. Non, ce n’est pas le dialogue le problème, c’est l’incapacité de la Sofect à accepter et à composer avec d’autres discours que le sien. Le désaccord a été, est et sera toujours disqualifiant tant que qu’elle ne se départira pas de l’idée de « fabriquer des transsexuels » trouvant grâce aux yeux des médecins.

L’état des lieux de l’associatif français, pour se cantonner à lui seul, montre que sur le terrain, on trouve des courants hétérogènes, parfois contradictoires, des réseaux pluriels, mobilisés au nom d’idéologies et de constructions identitaires souvent adverses. Cette plasticité correspond donc bien plutôt, quant aux transsexuels et transgenres, au mode herméneutique de l’invention de soi. On prend ainsi peu à peu la mesure d’une transidentité co-construite, institutionnalisée par exemple entre journalistes et trans, chacun « donnant des gages » à l’autre pour s’entendre, à défaut de se comprendre et respecter. Le sociologue Miquel Missé estime que le modèle médical de la transsexualité (ce que nous appelons l’ « institué transsexe », Espineira, 2012) est normatif et « qu’il conditionne les personnes trans dans leur façon d’être dans leur vie et dans leur corps. Le fait de penser la transsexualité comme un trouble mental oriente les personnes trans vers la condition de malades, de patients. Cela les condamne à se lire depuis cette position [note de traduction : « position » au sens de condition] »[25]. Missé souligne encore à travers une référence à l’un de nos écrits ce que les personnes trans attendent de leur médecin : « Nous demandons aux médecins de redevenir des médecins. S’ils se préoccupent de nous, que ce soit pour nos taux d’hormones ou l’évolution de nos cicatrices, mais non pas pour mesurer si nous sommes suffisamment hommes ou femmes, ou pour ce qui pourrait se passer si nous décidions de n’être aucun des deux »[26].  

Parler de la Sofect est toujours un exercice périlleux sauf à la considérer comme une formation militante qui étudie aussi les personnes trans sous cet angle. Elle le prouve à chacune de ses initiatives qui sont toujours une réponse graduée aux mouvements associatifs. Il est bien question de savoir et de pouvoir.

Conclusion : ceci n’est pas la formation demandée par les associations !

On aura souvent entendu les associations trans demander une formation aux praticiens en charge des opérations et des transitions. Mais ce diplôme « d’expert en transsexualisme » est loin des attentes associatives qui se voient une fois de plus mises à l’écart de ces formations, lesquelles excluent d’emblée les controverses, pourtant violentes, qui animent l’espace des transidentités. En ce sens, nous exprimons une crainte ainsi qu’une déception. Une crainte d’abord : celle de voir des futurs acteurs professionnels formés par une SOFECT très largement critiquée. Une déception enfin : que la force de frappe institutionnelle de la SOFECT n’aie pour contradicteurs qu’un archipel d’associations trans non-unifiées.

Reste le fond : quelle vision de société quand celle-ci accepte les violences inhérentes à la fabrique d’exceptions quasi ethniques dont on sait aujourd’hui, avec les faits entourant le mariage universel, ce qu’il en coûte socialement ? Comment parler encore d’éthique dans le déni du pluralisme ? Non seulement, la « métamorphose » est devenue pensable mais encore, elle s’enseigne. L’on nous rapporte qu’in vivo, l’on rit et se gausse de ces « castrés, mutilés et châtrés » volontaires que l’on fait mine d’accompagner (« Choisir son sexe au XXIe siècle », Colloque Bordeaux, septembre 2013). Derrière le savoir, le mépris. L’éthique médicale a fondu sous l’impact de l’épreuve au réel et se fait pouvoir. Le métasavoir qui visait à rendre impossible de telles transformations s’est avéré un piège mortel pour des milliers de transidentités, et s’est retourné sur son inertie : il s’agit désormais de les rendre possible au risque de produire plus de « transsexes » qu’il y en a. Mais nous savions déjà tout cela. 

Programme : URL : http://www.fmc-marseille.com/upload/du-med/etude-sexualite-diu-prog.pdf

Site ressources : http://www.fmc-marseille.com


ERRATUM (décembre 2013)

Suite à la publication de notre article sur le DIU de « transsexualisme », nous apprenons que l’association ORTrans, contrairement à ce que le site internet du DIU annonçait ne participait pas à cette formation. L’association ORTrans rappelle ainsi que :

– nous n’avons aucun lien avec l’association Sofect.

– nous condamnons les équipes hospitalières qui verrouillent le système de santé et de prise en charge des personnes trans.

– à l’inverse nous travaillons pour le libre choix du médecin (pour que, par exemple, un chirurgien hospitalier soit accessible à toute personne, quelque soit la forme de son parcours).

– ainsi que pour qu’une formation sur le sujet trans soit enseignée par/accessible à tout médecin sensible à ce thème (libéral ou hospitalier dès l’instant que sa pratique est respectueuse de la diversité des profils trans et que sa compétence est reconnue).


[1] À qui nous donnons par cet écrit de nouvelles raisons de figurer sur leur liste-noire.

[2] Patricia Mercader, L’illusion transsexuelle, Ed. L’Harmattan, 1994.

[3] Patricia Mercader, Genre et violence dans les institutions scolaires et éducatives, URL : http://www.univ-lyon2.fr/actualite/actualites-scientifiques/genre-et-violence-dans-les-institutions-scolaires-et-educatives-496703.kjsp.

[4] Françoise Sironi, Psychologies des transsexuels et des transgenres, Ed. Odile Jacob, 2011.

[5] La base de ce chapitre provient d’un article adressé à l’Organisation Mondiale de la Santé : « Une brève histoire d’une révision (ce qui se fait et se défait) ? », Karine Espineira, avril 2013.

[6] Kelley Winters, GID Reform Advocates, http://gidreform.org/

[7] Karine Espineira, « Le bouclier thérapeutique, discours et limites d’un appareil de légitimation », Le sujet dans la Cité, « Habiter en étranger : lieux mouvements frontières », Delory-Momberger C., Schaller J.-J. (dir.), Revue internationale de recherche biographique, n° 2, Téraèdre, Paris, 2011, p. 189-201.

[8] Lire  « Minding the body: situating gender identity diagnoses in the ICD-11 », de Jack Drescher, Peggy Cohen-Kettenis Peggy et Sam Winter  (2012) et « Controversies in Gender Diagnoses », de Jack Drescher, LGBT Health, vol. 1, n° 1, 2013.

 International Review of Psychiatry; Early Online, 1-10

[9] Liste non-exhaustive, il existe d’autres groupes et associations. On voit à travers les villes citées que l’ensemble du territoire est couvert.

[10] En ligne, URL : http://outrans.org

[11] En ligne, URL : http://chrysalidelyon.free.fr

[12] En ligne, URL : http://www.sts67.org

[13] En ligne, URL : http://www.ant-france.eu/ta2-accueil.htm

[14] En ligne, URL : http://www.observatoire-des-transidentites.com

[15] En ligne, URL : http://trans3.fr

[16] Global Action for Trans* Equality. Ici aussi je dois me situer en précisant que j’ai participé aux derniers travaux du Gate Expert Group. En ligne : http://transactivists.org

[17] Stop Trans Pathologization, campagne internationale pour la dépathologisation. Je dois de préciser que je fais partie de l’équipe de coordination depuis 2010. En ligne : http://www.stp2012.info/old/

[18] Transgender Europe. En ligne : http://tgeu.org

[19] Depuis 2010, L’Existrans, l’ANT et la plupart des associations françaises considèrent cette question, tout comme STP-2012 à l’international entre autres.

[20] Précisons que je n’ai pas été entendue quoique recommandée comme personne ressource par plusieurs acteurs du terrain (au moment du contact établi avec l’IGAS, fin octobre 2011, la consultation était close.

[21] IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales), Évaluation des conditions de prise en charge médicale et sociale des personnes trans et du transsexualisme, rapport établit par Hayet Zeggar et Muriel Dahan, décembre  2011, p. 11.

[22] IGAS, op. cit. p. 55.

[23] Jean-Claude Kaufmann, L’invention de soi. Une théorie de l’identité, Armand Colin, Paris, 2004, p 322.

[24] Arnaud Alessandrin, Karine Espineira, Maud-Yeuse Thomas, Transidentités, histoire d’une dépathologisation, Ed. L’Harmattan, 2012.

[25] Miquel Missé, Transexualidades : Otras miradas posibles, Egales, 2013, p. 52. J’ai traduit ce passage de l’espagnol.

[26] (Espineira 2010 : 4), Miquel Missé, op. cit. p. 51.


Mise en ligne : 4 octobre 2013.

Transféminisme

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(Cource : Télérama)


Introduction – Karine Espineira & Arnaud Alessandrin

Question trans et féminisme font-ils bon ménage ? Peut-être pourrait-on incriminer, à la manière de Marie Helene Bourcier, le fait que les féministes universitaires françaises ne se soient pas plus penchées sur les productions subculturelles d’altérité du genre. Le féminisme hégémonique tel qu’il s’est élaboré et instauré en France, a connu un backlash (Macé, 2003) avec l’arrivée d’un féminisme « pro-femme » dépolitisant et naturalisant. 

Lire l’article

Du transféminisme comme présence et analyse au monde
Maud-Yeuse Thomas
 

Le terme renvoie à une alliance entre le mouvement trans et le mouvement postféministe (…) La question du féminisme chez les trans est récente et à trait pour l’essentiel non pas à une appartenance sociosexuelle de groupe -ce qui compose ces féminismes, première et seconde génération- mais à une analyse politique de la société telle qu’elle reste fondée sur une inégalité structurelle, inventant un « sujet-patient » trans « hors-normes (« marginal », « minoritaire ») afin de valider une « affection ». 

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Le transféminisme
Association OUTrans 

Le point du départ de notre réflexion sur la convergence des luttes trans et féministes et leur articulation dans le terme « transféminisme » était le constat que la transphobie contre laquelle lutte notre association est un produit de plusieurs systèmes de rapport de pouvoir. Le courant du féminisme qui nous est proche et qui selon nous, ouvre la possibilité de tisser des alliances politiques entre les groupes minorisés : est un courant dit de la « troisième vague », c’est-à-dire le courant qui interroge le sujet politique de « nous, les femmes » (Monique Wittig, Gayle Rubin, bell hook, Audre Lorde, Judith Butler, Angela Davis). 

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Qui a peur des transféministes ?
Association Genres Pluriels 

En changeant de rôle social, les personnes trans* modifient les attentes de la société, rendant caduques les postulats naturalistes sur lesquels se fondent les discriminations sexistes. Quand une personne ne peut rentrer dans une des catégories binaires pré-établies, la société force la catégorisation par le renvoi systématique aux aspects pseudo-biologiques – excluant de fait les réalités intersexes – et par la pathologisation des comportements et revendications « non cis-conformistes ».

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Féminisme(s) et littérature marocaine :
Le devenir-femme des corps transidentaires
Jean Zaganiaris

Dans « On ne nait pas femme », Monique Wittig écrivait que les lesbiennes n’étaient pas des femmes. Elle ne sous-entendait pas par là que les lesbiennes devaient devenir des hommes mais plutôt qu’il était temps de rompre avec les binarités de genre naturalisées historiquement (…) Il y a des pages très belles de l’écrivain marocain Abdelkébir Khatibi dans Le livre du sang (1979) sur la figure de ce qu’il nomme le corps androgyne. Abdelkébir Khatibi, connu pour ses écrits sur les identités culturelles multiples et ses implications avec Paul Pascon dans la mise en place des enseignements de sociologie au Maroc, a également posé le problème de la déconstruction des genres et de l’identité dans ses romans.

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Fémonationalisme : du paradoxe de la « libération » des femmes

Roa’a Gharaibeh

 

Qu’est ce que le concept du fémonationalisme porte en son nom ? Pour répondre à cette question, il semble intéressant d’aller ailleurs. Cet ailleurs se trouve dans l’Histoire des mouvements féministes arabes du début du XXe. Les premières féministes égyptiennes se disaient féministes et nationalistes. Ce qui nous intéresse dans cette qualification provient de l’auto-identification. C’est bien les féministes elles-mêmes, qui, en prenant la parole et en écrivant, s’affirmaient en tant que féministes et s’alliaient à la lutte nationaliste anticolonialiste de leur pays. 

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Ali Aguado : Historique du mouvement trans et des luttes politiques

Ali Aguado

Militant à OUTRANS

 

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Historique du mouvement trans
et des luttes politiques

OUTrans est une association d’auto support trans fondée en 2009. Notre première action a été une minute de cri contre la transphobie le jour de l’IDAHO. Nous avons depuis mené plusieurs actions dans l’espace militant mais aussi des productions d’auto support, notamment en terme de santé sexuelle. Un guide de prévention et une campagne nationale de dépistage pour les trans et leurs partenaires, un guide sur le b.a BA des opérations. Notre action consiste à offrir des outils aux personnes trans mais aussi à leurs proches dans des questions de vie quotidiennes concrète mais aussi à mener de front une lutte pour participer aux termes du débat sur la questions trans puisque nous estimons être les premières personnes concernées.

Pour nous situer rapidement, nous nous reconnaissons comme des héritiers et héritières des luttes féministes où le féminisme est pour nous une boîte à outils pour penser les rapports de pouvoirs qui nous traversent  en tant que personne trans dans une société profondément sexiste, raciste et par extension homophobe, lesbophobe et transphobe. Le féminisme et le mouvement queer, nous permettent alors d’avoir des outils politiques pour nous affranchir des diktats de la pensée dominante. 

Nous sommes ici aussi parce qu’avant nous d’autres trans se sont mobilisé.es et ont réussit à imposer la question trans à force de luttes dans l’agenda politique à l’échelle nationale et internationale. Après de nombreuses années de lutte nous avons  réussi à imposer notre présence dans différents espaces. 

Je pense notamment à l’espace universitaire français où il n’aurait pas été question il y a 10 ans de cela que des trans prennent la parole pour discuter et proposer des pistes de réflexions sur les enjeux politiques et sociaux que révèlent ou soulèvent nos identités, pas plus qu’il aurait été possible d’avoir un espace pour que les trans eux et elles-mêmes fassent une analyse critique de la médecine, de la psychiatrie et de tenter de questionner nos  représentations sur le genre. 

Ce que je voudrais aborder aujourd’hui c’est donc l’émergence du discours trans dans l’espace militant mais aussi et surtout ce que ce discours produit lorsque le sujet parle lui-même.  On réalise alors que la transidentité au singulier n’existe pas mais qu’il serait plus juste de penser les transidentités dans tous ces possibles dépassements. Au même titre que le sujet “femme” qu’un universalisme aveugle défendrait peut on dire qu’il n’existe qu’un sujet trans au singulier ?

I. Historique du mouvement trans et des luttes politiques

 

1989-1997

1989 : Une circulaire interne au Ministère de la Santé établit que seules les personnes entrant dans le protocole établit par les équipes médicales « spécialisées » et gérer par les hôpitaux publics pourront être remboursés des frais médicaux relatifs à leur transition.

1992 :  La CEDH condamne la France, elle met en évidence que le droit français place les requérants dans un non respect de la vie privée (article 8 de la CEDH)

1997 : Première EXISTRANS à l’initiative de l’ASB (Association du Syndrome de Benjamin)

2003-2007

2003 : Premières revendications portées par le GAT : 

1- La déclassification du transsexualisme de la nosographie psychiatrique au même titre que l’homosexualité qui a été retirée par décision politique de l’A.P.A (association des psychiatres américains); la transsexualité, compte tenu de la méconnaissance du corps médical après des dizaines d’années de “recherches”, doit être sortie du diagnostic psychiatrique préalable. La dépsychiatrisation impliquant une aide, un accompagnement à l’AUTO-DIAGNOSTIC.

2- L’abrogation ou la révision du protocole pour que les équipes médicales se réfèrent à un protocole adapté à chaque individu et non plus sur l’entité «   transsexuelle   ».

3- Le libre choix du médecin par un principe affirmé de l’aide à l’AUTO-DIAGNOSTIC. (respect de l’article R4127-6 du code de Sécurité Sociale). Et non plus la toute puissance médicale d’une équipe hospitalière auto-proclamée spécialiste qui se ferait gardienne de notre identité/corps.

4- Une meilleure adaptation des dispositifs juridiques et administratifs dans la période transitoire ne nous condamnant ainsi plus à la clandestinité.

Septembre 2004: Première AG des trans organisée par le GAT. 

1-  L’Assemblée Générale demande la dépsychiatrisation de la question Trans.

2- L’Assemblée générale demande aux associations, groupes et organisations Trans’ présents le 27 septembre à l’ANAES de proposer collectivement un accès aux soins sans diagnostic psychiatrique préalable.

3- L’Assemblée Générale demande le changement du numéro de sécurité sociale et du prénom sans acte chirurgical préalable.

 

Octobre 2004: Existrans : PSYCHIATRISATION= TRANSPHOBIE

30 décembre 2004: Création de la Haute Autorité de Lutte contre les discriminations et pour l’égalité.La HALDE n’a jamais reconnu  la transphobie comme une discrimination. Le Défenseurs des Droits et des libertés non plus.

2007- aujourd’hui

Octobre 2007 : Première organisation Européenne de l’Existrans.  CONTRE LA PSYCHIATRISATION= RESISTRANS. Manifestations conjointes à Barcelone, Paris et Lisbonne.

Avril 2009 :  La Haute Autorité en Santé (HAS) publie son rapport sur la « prise en charge du transexualisme » en France.

Ce document, publié en avril 2009, traite de l’ensemble de la prise en charge du « transsexualisme » par le système de santé français. Il aborde la prise en charge médicale – diagnostic, hormonothérapie et chirurgie de réassignation – mais également les questions socio-culturelles et juridiques. Il résulte d’une analyse de la situation au cours de laquelle la HAS a rencontré des transsexuels, des professionnels de santé et des institutionnels.

 

Mai 2009 : Création d’OUTrans.

16 mai 2009 Roselyne Bachelot Narquin (ministre de la santé, de la jeunesse et des sports) déclare publiquement qu’elle vient de saisir la HAS « afin de publier un décret déclassifiant la transsexualité des affections psychiatriques de longue durée. »

Cependant cette déclaration ne va pas dans le sens d’une dépsychiatrisation de la transidentité, il s’agit simplement dans le code de la sécurité sociale français d’une reclassification de l’ALD 23 (affections psychiatriques de longue durée) vers une autre ALD. Une ALD est une Allocation de Longue Durée pour la prise en charge médicale et financière de personnes malades… Il ne s’agit que d’un changement de termes employés a des fins moins pathologisantes. Cependant, le ministère ne s’oppose pas à l’évaluation psychiatrique humiliante destinée à déterminer si une personne trans peut avoir accès au traitement hormonal. C’est pourtant un des problèmes les plus importants rencontré par les personnes trans, qui a un impact concret sur leur vie quotidienne, leur estime d’elles-mêmes, et qui est révélateur de la transphobie du système de santé.

Juillet 2009:  Publication des 12 recommandations du document Gender Identity and Human Rights de Thomas Hammarberg, commissaire aux droits humains du conseil de l’Europe.

Février 2010 Le Ministère de la Santé vient de publier le décret qui reclasse la transidentité des ALD 23 (affections psychiatriques longue durée) à l’ALD 31. Ce décret ne va pas dans le sens d’une dépsychiatrisation de la transidentité. En pratique, rien ne change pour les personnes trans qui restent considérées comme des malades devant être soumises à un suivi psychiatrique.

Mai 2010:  La ministère de la Justice, Michèle Alliot Marie rend public sa réponse à une question posée par un sénateur socialiste (Roger Madec) traitant de l’opération chirurgicale obligatoire pour procéder au changements d’état civil pour les trans.  Dans sa réponse elle rappelle des arrêts de la Cour de cassation datant de 1992 justifie que «le principe du respect dû à la vie privée justifie que l’état-civil indique le sexe dont la personne a l’apparence» et rappelle «qu’il appartient aux tribunaux d’apprécier au cas par cas les demandes de changement de sexe, au regard du caractère irréversible de celui-ci». 

Dans le même temps elle annonce cette précision que quelques associations trans françaises portent depuis des années: : «L’opération de réassignation sexuelle ne doit pas être systématiquement exigée dès lors que le demandeur apporte la preuve qu’il a suivi des traitements médico-chirurgicaux (hormonothérapie, chirurgie plastique…) ayant pour effet de rendre irréversible le changement de sexe et de lui conférer une apparence physique et un comportement social correspondant au sexe qu’il revendique.» 

25 avril 2010:  2ème AG des trans à l’appel d’OUTrans. Vote majoritaire contre les Centres de Référence.

   

Les revendications portées par l’AG des trans sont les suivantes :

 

-absence de test de vie réelle.

-libre choix du médecin, possibilité de parcours hors-centre de référence et remboursements assurés.

-élargissement des catégories professionnelles réunies dans ces centre par rapport aux équipes hospitalières existantes

-non-obligation de l’hormonothérapie réversible.

-obligations des praticiens à contribuer à la communauté scientifique internationale

-changement d’état civil facilité

-place décisionnaire des associations de personnes concernées dans les centres de référence.

-individualisation des parcours, y compris sur le plan corporel

-prise de modèle sur les Plannings Familiaux.

 

Par ailleurs l’Assemblée Générale des Trans a voté la résolution suivante :

– Pour mettre en oeuvre la dépsychiatrisation des transidentités, la prise en charge de la transition doit exclusivement se fonder sur une déclaration de consentement éclairé sans aucune forme d’évaluation ou de diagnostic.

19 mai 2010: Roselyne Bachelot a annoncé publiquement son intention de demander à l’Organisation Mondiale de la Santé de retirer le transsexualisme de la liste des maladies mentales, comme l’OMS l’avait fait pour l’homosexualité auparavant (1992 pour la CIM). Il aura fallu plus de 5 ans pour que le gouvernement prenne au sérieux le travail et les revendications portées par les diverses associations trans françaises. Pourtant, le ministère de la santé soutient le projet des Centre de référence qui consiste au final à légitimer l’installation des équipes hospitalières actuelles. Il y a visiblement une volonté de l’Etat français de se caler sur le modèle espagnol.

Juillet 2010: Création de la SOFECT : La SOciété Française d’Etude et de prise en Charge du Transexualisme  qui estime que « travailler ensemble est particulièrement important à un moment où les classifications et les concepts qui sont en jeu dans l’évaluation des patients que nous prenons en charge sont en cours de modification. A travers ces changements, l’action des médias, de politiques politiciennes, et d’associations d’usagers, peuvent obscurcir ce qui en France est le moteur de notre activité: un but thérapeutique » . La SOFTEC est en réalité les équipes médicales hospitalières qui se sont proclamées elles-même expertes de la « prise en charge » des personnes trans.

Septembre 2010 : Première réunion du groupe de travail DGOS (Direction Générale de l’Offre de Soins). 2/3 des personnes présentes sont membres de la SOFECT, dont Colette Chilland.

Janvier 2011 : OUTrans sort un guide à destination des pd/gay trans qui font du sexe avec des gay/pd cisgenres.

Mars 2011 : Appel d’offre de l’INPES pour des projets liés à la santé sexuelle des Trans.

Avril 2011 : Le ministre du travail de l’emploi et de la santé commande un rapport à l’IGAS qui doit aider entre autre à « évaluer l’opportunité de la création d’un centre de référence pour la prise en charge médicale du transsexualisme.». Tout le tissu associatif français travaillant activement sur la question trans est auditionné ainsi que certaines associations de lutte contre le sida. Nous n’avons aujourd’hui toujours pas le rendu de cette enquête alors que le rapport de l’IGAS a été rendu au ministre de la santé et des sports.

Décembre 2011 : OUTrans diffuse la première campagne d’incitation au dépistage à destination des personnes trans. Au même moment, une enquête de l’INSERM menée sur la santé sexuelle des trans est publiée. Le taux de séroprévalence chez les Femmes Trans migrantes et travailleuses du sexe est 3 à 4 fois plus élevée que la moyenne.

 

Chrysalide, association trans d’auto support à Lyon a mené elles même une autre enquête sur l’accueil de la population trans par le corps médical et le rapport des trans à leur propre santé (sexuelle et générale).

 

  1. II.Quand le sujet parle…

Comme on peut le voir, l’émergence des luttes pour les droits des personnes trans a opéré en premier lieu un déplacement de la question trans du champs psychiatrique vers le champs politique. 

Dans la lignée des mouvements féministes, nous questionnons les catégories qui produisent les rapports de pouvoirs qui structurent notre société en même temps qu’elles en émanent.

Le discours médical, réputé exact parce que scientifique, prétend exister en dehors et au dessus des rapports sociaux. Ce discours scientifique produit alors des catégories en dehors de toute réalité sociale, en dehors de rapport de lutte et les inscrit alors dans une vérité qui se voudrait universelle et naturelle.

En réalité, ces dispositifs créent et classent des catégories d’êtres : qui est un homme ? Qui est une femme ? Qui est trans ? Qui est malade ? Qui doit être guéri-e ?

 

Ces catégories deviennent alors naturalisées et maintiennent la catégorie femme et la catégorie trans dans un état de subordination.

S’émanciper des discours médicaux et psychiatriques hégémoniques, c’est revendiquer le droit de choisir nous-mêmes les corps et les identités de genre que nous voulons. C’est refuser qu’une normes présentée comme naturelle et allant de soit alors qu’elle n’est que la production et le reflets de rapports de domination, nous soit imposée et puisse dicter ce que nous sommes et ce que nous devrions devenir.

 

Ainsi, nous pensons nos  transidentités au pluriel et nous revendiquons la diversité de nos parcours trans. Le respect de l’auto-définition de chacun-e est à la base de notre pratique militante à OUTrans.  Pour autant passer du refus d’une binarité obligatoire à l’obligation de se situer en dehors des catégories de genre hégémoniques serait substituer un discours imposé à un autre. C’est pouruqoi nous restons vigilants quant au discours qui se voudrait «   queer   » et qui refuse le droit aux personnes trans de se penser et d’advenir dans des catégories  de genre dominante sous prétexte que ce serait se faire le jeu de la «   différences des sexes   » et d’un certain retour à l’essentialisme. Notre discours militant se situe sur ces deux fronts de lutte   : contre les contraintes sociales qui nous voudraient hommes ou femmes dans les stéréotypes les plus crasses et contre la contrainte d’un discours queer au delà de nos réalités sociales qui voudraient que nous ne soyons ni homme ni femme.

 

  1. II.… Le discours suit…

Pour que nos identités ne soit pas le jeu d’une instrumentalisation politique et normative de part et d’autre, dans OUTrans nous estimons qu’il est urgent que nous prenions la parole , que nous créions nous-mêmes les conditions d’émergence de notre lutte et de notre discours, que nous revendiquions notre appartenance au mouvement féministe comme sa possible prolongation réflexive sans en accepter pour autant les dérives transphobes.  Il est tout aussi important pour nous de nous inscrire dans le mouvement queer sans  sans renoncer à nous définir hommes ou femmes comme nous le voulons, quand nous le voulons et où nous le voulons. L’importance de la définition de soi réside en cela même qu’elle fluctue selon les espaces où elle est affirmée et relève notamment de notre sécurité dans une société profondément sexiste et transphobe et globalement ignorante sur les enjeux liés à la vie des trans. Ainsi, nous venons perturber à notre façon, le système de production des savoirs en nous positionnant nous mêmes comme nos propres experts, des experts profanes dans la vue de dépassé la catégorie nosographique qui nous a été assignée. Nos transidentités sont politiques et notre lutte est une lutte d’émancipation.

 

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Pour s’appuyer sur des exemples de discours que OUTrans a pu produire on peut par exemple s’appuyer sur cette affiche réalisée à l’occasion du Tdor en 2011. Le T DOR est le jour de commémoration des personnes trans victimes d’assassinat. Nous ne voulions pas ce jour là pleurer les morts de notre communauté mais bien plutôt exprimer notre rage et exiger des revendications concrètes qui peuvent endiguer les agressions transphobes. Nous avions donc choisit ce slogan «   En rage plutôt qu’en deuil   » pour nous défaire entre autre d’un positionnement attendu de la part de la communauté trans   : montrer notre souffrance comme pour montrer patte blanche. (mettre affiche Tdord+cp et/ou lien)

Nous voulons dans OUTrans produire non seulement un savoir qui nous est propre mais aussi une grammaire pour nous penser davantage dans la puissance d’agir, l’empowerment, que de renouveler sans cesse la position victimisante qu’un système inégalement distribué attends de nous, fait de nous des individuEs acceptables. Le communiqué de presse qui accompagnait cette affiche ne pouvait pas être plus explicite. Nous voulions célébrer notre force, notre puissance et notre résilience. Nous voulions aussi visibiliser (et continuons de le faire) que la transphobie n’est pas seulement le jeu de certainEs individuEs violentEs qui ne supporteraient pas  la visibilité des trans dans l’espace public, mais qu’il s’agit bien d’un dispositif global et incorporé par chacunE. Les discours faisant encore une différenciation entre les sujet trans  , transgenres et transexuels (qui s’appuient donc sur la psychiatrie et donne alors plus ou moins de valeur à nos vies) , créant une échelle de souffrance face aux situations de discriminations auxquelles nous pouvons être confrontés, une échelle de catégories qui nous divise valide et participe à rendre la transphobie licite  ; un appareil d’Etat qui s’entête à freiner l’accès à nos droits en les niant fonctionnant au cas par cas pour les questions de changement d’Etat civil sans opération chirurgicale, etc….

 

 

En conclusion, c’est à nous, trans, de repenser le sens politique que l’on veut donner à nos vies, à nos parcours et surtout à nos différentes représentations. Nous n’avons pas à laisser d’autres parler pour nous et nous mettre à une place de victimes passives. Si dans nos esprits, si dans la représentation de la majorité des individus trans, la transidentité rime avec souffrance ça n’est pas parce qu’il s’agit d’une « maladie », mais parce que les dispositifs transphobes qui nous asphyxient et régissent nos vies nous empêchent de nous déployer socialement comme nous le désirons. Les trans sont aussi et avant tout une catégorie éminemment politique (et non une catégorie psychiatrique), nos luttes revendiquent une égalité radicale qui touche au corps, à l’identité, au plaisir, à la santé, au travail, au savoir, au pouvoir de définir d’autres normes de vie.

 


Mis en ligne : 18 mai 2012.

Réponse à la SOFECT

Réponse à la SOFECT

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Résumé

Le 17 Décembre 2010 et le 18 Mars 2011 ont eu lieu deux journées d’études dans lesquelles nous avons pu publiquement entendre les positions défendues par la SOFECT (Société Française D’Étude et de prise en Charge du Transsexualisme) dans les interventions successives de Colette Chiland et de Mireille Bonierbale, les présidentes d’honneur et présidente de la SOFECT. C’est alors avec un immense regret que  nous observons l’élaboration consciente d’une politique de « vulnérabilisation » des Trans. Thomas Hammerberg, commissaire aux droits de l’homme au Conseil de l’Europe indiquait ainsi dans son communiqué (2006) :

« Les Etats membres du Conseil de l’Europe devraient s’attaquer plus vigoureusement à la transphobie et à la discrimination envers les personnes transgenres dont la situation a longtemps été ignorée et négligée. Pourtant, ces personnes font face à des problèmes caractéristiques, extrêmement concrets. Elles sont particulièrement exposées, dans tous les domaines de la vie, aux discriminations et à l’intolérance ainsi qu’à une violence directe. Dans certains pays d’Europe, elles ont d’ailleurs été victimes d’actes criminels inspirés par la haine qui, pour certains, sont allés jusqu’au meurtre.[1] »

Rappelons :

1/ que le transsexualisme ne relève pas de la psychiatrie dans ce sens qu’il n’y a ni “trouble” ni “maladie mentale”

2/ la solution médicochirurgicale apporte une réelle satisfaction aux personnes concernées et facilite leur intégration;

3/ la majorité des personnes effectuent leurs opérations à l’étranger pour des raisons de qualité de celles-ci

4 : Le bilan humain d’une telle psychiatrisation est lourd pour une population déjà discriminée

5/ l’absence de contrôle extérieur, notamment étatique, fait douter de la légitimité éthique d’une psychiatrisation sans respect de la personne[2];

6/ l’argument d’une objectivité de la démarche en psychiatrie s’effectue dans une délégation politique aveugle, sans l’écoute du tissu associatif et des propositions émises par Thomas Hammerberg pour une harmonisation médicale et juridique au niveau européen.

 

RÉPONSE A LA SOFECT

 

« Cousant l’inconnu au connu (Dieu, chef ou père : c’est du connu), ils faisaient du tissu […]

Bon ou mauvais, il fallait toujours qu’il y eût tissu.

Mais fallait-il vraiment ainsi toujours tant d’indécente assurance ? »

H. Michaux[3], « Passages », 1963.

 

Introduction

 

Le 17 Décembre 2010[4] et le 18 Mars 2011[5] ont eu lieu deux journées d’études dans lesquelles nous avons pu publiquement entendre les positions défendues par la SOFECT[6] (Société Française d’Etude et de prise en Charge du Transsexualisme) dans les interventions successives de Colette Chiland et de Mireille Bonierbale, respectivement présidente d’honneur et présidente de la SOFECT. Disons le d’emblée : ces journées furent pour nous une réelle surprise. Alors que tout venait dire à la SOFECT et à ses membres l’urgence du changement, il s’est décliné sous nos yeux une succession d’arguments dont le seul objectif était… de ne rien changer. Nous devons aussi avouer que ces arguments ont de quoi surprendre. D’un point de vue sociétal comme scientifique, ils ne constituent pas une base de réflexion plastique mais plutôt un bilan clinique contestable et rigide sous-tendu par une différenciation entre ce qui relève de la médecine donc du « vrai » et ce qui relève des « sciences humaines » et du « militantisme » donc du « relatif » voire du « dangereux ».

 

L’idée de ces journées pourrait se résumer ainsi : Peut-on dépsychiatriser sans démédicaliser ? Peut-on déstigmatiser les variances de genre ?

Sous cette forme, il s’agit avant tout de discuter cette distinction entre ce qui serait un « devenir Trans » et un devenir « Cisgenre ». Pourquoi la prise en charge du premier relèverait-elle de la psychiatrie et du pathologique alors que les devenirs Cisgenres sont-eux encouragés ? Relisons Béatrice Préciado[7] et ses artefacts,  les « sujets silicone », les « sujets viagra » (purs produits « à l’échelle globale » de « l’ère pharmacopornographique ») qui nous suggèrent combien les cisidentités sont elles mêmes prises en charge dans des maillages « biopolitiques »[8] dirait Foucault, sans pour autant être assignées à la pathologisation et à la stigmatisation d’un parcours psychiatrique contraignant auquel s’adosse le droit.

 

Nous verrons que d’une part que la médicalisation des parcours Trans peut ne pas être synonyme de dépsychiatrisation. D’autre part que les retours experts des personnes concernées reconfigurent notre manière d’appréhender les questions Trans. Aussi, si les frontières entre le normal et le pathologique s’amenuisent, peut-on encore traiter de la question Trans comme le fait actuellement la Sofect ?

 

– Le militant et le savant

L’histoire du rapport « patients / médecins » sur la question Trans est l’objet d’une inversion récente. Elle fut longtemps présentée comme la proposition d’une offre médicale face aux demandes de médicalisations. Et, en effet, les premiers protocoles français tendaient à répondre à une double demande : celle liée à la médicalisation des personnes Trans sur le territoire puis celle liée à leurs prises en charge, c’est-à-dire à un remboursement. La demande créait alors l’offre. Aujourd’hui, dans un contexte national aux offres de soins réduites, il semblerait que ce soit l’offre médicale qui ait créé les termes et les finalités de la demande (« opérations », « transsexualisme ») excluant de la sorte toutes les autres formulations de médicalisations qui ne rentreraient pas dans un cadre psychiatrique et binaire.

Comme les populations atteintes du VIH[9], les populations Trans exclues des protocoles de soins (comme celles qui y ont accès d’ailleurs) deviennent des « expertes par appartenance »[10] qui viennent opposer, telles des minorités actives[11], des contre-expertises[12] aux experts « par profession » qui tentent alors de maintenir une hiérarchie hermétique entre un savoir dit « profane » et un savoir dit « expert »[13]. Dans cette lutte pour la reconnaissance des expériences et des expertises, la maîtrise des mots devient un enjeu majeur, tout comme la capacité des différents groupes à mobiliser des éléments factuels et scientifiques, locaux comme internationaux.

Ce que nous souhaitons rappeler ici (et il est étonnant de devoir encore le souligner) c’est que la capacité d’expertise ne saurait-être liée uniquement à l’acquisition d’un diplôme, ni même à une prétendue objectivité de celui/celle qui le possède.

Un des arguments pourtant soutenu par la SOFECT est qu’il y aurait dans ce militantisme, quelque chose de l’ordre de « l’incompris ». Etre médecin c’est être sérieux et les gesticulations associatives ne sauraient faire plier un savoir qui tient sa légitimité, non seulement d’une reconnaissance étatique (même implicite), mais plus largement de l’idée d’un sexe et d’une binarité immuables, complémentaires.[14]

C’est justement parce que les choses sont sérieuses que nous, chercheurs, militants, nous proposons une autre grille de lecture à la société dans son ensemble et aux praticiens de la SOFECT en particulier. Ces derniers, en ignorant les demandes et les critiques des personnes concernées, des nombreuses associations (Cf la dernière AG des associations Trans d’avril 2010) contribuent à rendre invisible et inaudible une population parfois stigmatisée médicalement et ostracisée socialement. C’est alors reconnaître que les catégories psychiatriques ont des effets directs sur les conduites individuelles et collectives en termes de stigmatisation notamment : « s’entendre dire que votre vie genrée vous condamne a une vie de souffrance est en soi inexorablement blessant » « c’est une parole qui pathologise et la pathologisation fait souffrir »[15]. La timidité avec laquelle la SOFECT reconnaît, toujours à demi-mots, que les catégories qu’elle défend sont des labellisations contraignantes nous paraît ne pas coïncider avec une prise en compte décente (pas seulement une prise en charge) de la place du patient, sans oublier que la légitimation de fond transite par l’idée d’une thérapeutique adaptée.

En indiquant le poids de la stigmatisation dans le champ thérapeutique de la prise en charge, les représentants associatifs ont alertés les praticiens. Dés lors, les membres de la Sofect présents le 17 décembre 2010 auraient dû tenir compte de ces indications pour un bilan éthique raisonné et non partisan. Au lieu de cela, la Sofect apparaît comme un militantisme déguisé, inversant la balance des positions usuelles. Face aux accusations de stigmatisation, qui justifient les propositions de la CIM et de l’OMS, elle insiste plutôt sur la stigmatisation dont elle serait victime. Ainsi, C. Chiland :

« La solution militante est que les mesures prises pour les minorités deviennent la loi générale. On peut adopter une direction différente et proposer un travail incessant d’information et de décentration culturelle. Aller à contre-courant de l’ethnocentrisme sera, certes, plus difficile que l’intoxication par des propagandes qui vont dans le sens de l’ethnocentrisme : songeons aux nazis qui ont réussi à faire adhérer presque tout un peuple à l’idéologie raciste. »[16]

Reconnaître les revendications du terrain, c’est aussi reconnaître la dimension « experte » des demandes qui sont adressées à la SOFECT. « They carry the results with them » note Howard Becker à propos de ceux dont le savoir est considéré comme « profane » et qui viennent compléter et/ou concurrencer les savoirs installés. La question de l’objectivité des uns face aux subjectivités des autres n’est alors pas une question qui se pose aussi aisément tant la porosité des expertises (qu’elles soient expérientielles[17] ou professionnelles) est réelle. Il faut alors dénoncer cet argument d’autorité qui consiste à dire qu’en étudiant ce que l’on est on perd en objectivité. Le neutre ne peut se résumer aux positions cisidentitaires, blanches, mâles et occidentales (j’oublie hétérosexuelles et en bonne santé). Le point de vue féministe ou Trans n’est en rien plus partial que les points de vue professionnels présentés comme neutres. L’expert doit donc impérativement dire ce dont il parle mais aussi d’où est-ce qu’il parle. Ainsi, il situe le discours à l’échelle d’une recherche, de son contexte et des interactions qu’elle inclut. Dans son manifeste Cyborg, Donna Haraway nous incite à étudier « les situations particulières » en se situant comme des « hackers » d’une division répartissant les savoirs finis (donc disqualifiés) d’une part et « l’objectivation » d’autre part. Or, nous dit-elle, les connaissances sont des « traces de passages rendues visibles par des champs de force ». Se sont donc des savoirs situés, contextualisés et qui n’existent qu’en lien avec le chercheur qui les visibilise. Il s’agit d’identifier et de reconnaitre « une multiplicité de savoirs locaux ou minoritaires » nous dit Preciado dans son savoirs-vampire@war[18] qui préconise alors, comme site de production du savoir, la frontière entre universalisme scientifique et relativismes culturels.

On le voit bien : la SOFECT ne peut prétendre à une objectivité privative qui disqualifierait les autres lieux de production du savoir. [19]

 

– Changements mondiaux et fixité française

Considérons que les critiques émises par la SOFECT aux militants comme aux sciences humaines soient scientifiquement recevables. Par quelle magie ? On ne sait pas… Mais faisons comme si. Nous pourrions alors suspecter la SOFECT d’avoir peur de ses pairs européens et internationaux qui, à statut, compétence et diplôme égal, ne sont pourtant pas tendre avec nos praticiens nationaux. Détrompons-nous, il n’en est rien. Résumons : l’Association Américaine de Psychiatrie[20] émet des propositions de réécritures du DSM[21] (future DSM V) qui tendent d’une part à rompre avec les cadenas serrés de la dysphorie de genre (la liste des symptômes associés à ce qu’ils nomment une « non congruence de genre » est allégée et les symptômes sont décorrélés les uns aux autres) et à reconnaître l’existence de « genres alternatifs » (ouvrant la voie à une reformulation des liens sexe et genre). Parallèlement à cela, la CIM, sous l’égide de l’OMS, propose elle aussi une réécriture des ses catégories. Les pistes qui se dessinent alors sont les suivantes : si le DSM ne dépsychiatrise pas (les systèmes de soins locaux ne permettant pas toujours une prise en charge sans aval psychiatrique) la CIM, elle, pourrait proposer une « médicalisation sans pathologisation », c’est-à-dire une déstigmatisation médicale des parcours Trans. 

L’observatoire Des Transidentités propose en lecture libre une somme de textes issus de la première rencontre de décembre 2010 entre la SOFECT, les membres de l’OMS, les chercheurs et militants sur la question Trans. A la lecture de ces textes il est frappant de voir combien un « consensus » semble s’être établit autour de cette proposition : la combinaison des réécritures de la CIM et du DSM permettrait une dépsychiatrisation sans démédicalisation des parcours Trans[22].

 

Notons d’ailleurs que cette demande n’est pas le fruit unique des personnes Trans. La question de « l’autisme » aussi connait, via des associations, un développement de nouvelles modalités d’expressions et d’actions, entre les institutions et les professionnels, dans des contres expertises. Dans ce rôle, on se souviendra à nouveau des associations de lutte contre le VIH (ACT UP).

 

Pourtant, la réponse de la SOFECT est claire : le DSM ne dit rien quant aux suivis des personnes Trans. De plus, il n’est pas reconnu par tous les praticiens. Par conséquent, il semblerait que la SOFECT ne soit pas inquiétée [L1]  ni même intéressée par les changements en cours à l’échelle de la planète. Le parallèle historique proposé par Jack Dresher[L2] (présent le 18 Mars 2011 à Bordeaux)[23] avec l’homosexualité ne semble pas, lui non plus, avoir d’impact sur la position de l’association. Selon elle, l’inscription de l’homosexualité dans le DSM, puis sa suppression, n’a rien à voir avec la transsexualité.

Considérons que les critiques émises par la SOFECT aux militants Trans, aux psychiatres internationaux et à l’OMS, comme aux sciences humaines au passage, soient scientifiquement recevables. Par quelle magie ? On ne sait pas. Mais faisons comme si. Nous pourrions alors suspecter la SOFECT d’avoir peur du droit Européen qui semble s’opposer point par point aux pratiques de nos praticiens nationaux. Détrompons-nous, il n’en est rien.

Résumons : T. Hammarberg (conseiller européen aux droits de l’Homme) remet l’année dernière un rapport intitulé « Identité de genre et droits de l’homme »[24] qui met en lumière l’absence lacunaire de textes ou de volonté politique des pays membres de l’Union Européenne sur la question Trans. De la question des Droits de l’Homme à celle de la lutte contre les discriminations, ce texte novateur soutient que les personnes Trans, opérées ou non, doivent pouvoir obtenir un changement d’état civil sans l’obligation d’être stérilisées. Marquant à la fois l’importance de l’arène juridique dans la question Trans aujourd’hui et la reconnaissance de corps aux formes et aux fonctions diverses, librement consenties par l’individu, ce texte met au centre de la problématique la question des Droits Humains.

Il est suivi d’un texte intitulé « Discrimination sur la base de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre »[25], dans lequel le Conseil de l’Europe émet un certain nombre de recommandations et appelle les états membres à prendre des dispositions en faveur de la lutte contres les discriminations et pour faciliter les parcours Trans. Là encore, le Conseil de l’Europe souligne l’importance d’accéder aux demandes de changement d’Etat Civil indépendamment du sexe anatomique du requérant.

Repris par les associations Trans, ces textes ne semblent pas non plus inquiéter la SOFECT. En l’absence d’un droit contraignant, tout est permis. Mieux : tant que le droit national ne s’émancipe pas des considérations psychiatriques pour dire ce que peuvent-être les parcours Trans, la psychiatrie garde la main mise sur une population étiquetée transsexuelle au sein de ses protocoles mais aussi, par répercutions, sur les « autres Trans » (très largement majoritaires) qui ne souhaitent pas ou ne peuvent pas accéder à des protocoles nationaux.

Conclusion  

Tout se passe alors comme si la SOFECT voulait sauver une « chasse gardée » autour du concept de transsexualisme et autour des personnes qu’il saisit. En voulant continuer, tout en s’isolant, à s’occuper des personnes transsexuelles les plus vulnérables, la SOFECT maintient un monopole qui se délite sous l’effet des parcours qui s’internationalisent et sous la pression d’un droit Européen, épée de Damoclès de la psychiatrie française en charge des personnes Trans.

Sous-tendu par ce projet : le maintien d’une certaine fixité des rapports sociaux de sexe. Au « danger » Trans doit être opposé un « principe de précaution ». Pour l’individu d’une part, qui devient étranger à lui-même et pour la société d’autre part, aveuglée (selon la Sofect) par l’illusion de la perméabilité des genres.

Cela nous rappelle tristement le film « Harvey Milk » dans lequel, selon un principe de précaution religieux, les homosexuels étaient tenus à distance de l’enseignement. De peur d’une faute (celle du pédophile, alors forcément homosexuel) on privait tous les autres de droits.

 

Dans un contexte de soins où l’autonomie de l’individu s’amenuise lorsque sont activées des logiques de solidarités interpersonnelles (sécurité sociale…), il ne faut pas perdre de vue ce patient « expert » que la SOFECT résume trop souvent au « patient malade ». De ce point de vue, la notion de « consentement éclairé » votée lors de la dernière AG des associations Trans est un élément décisif[26]. Elle permet de corréler l’exigence de preuve qui rassure l’organisme de remboursement avec l’exigence de prise en compte des patients-acteurs. Elle permet aussi de dissocier la question de la médicalisation et de la prise en charge de la question psychiatrique qui préoccupe tant les personnes Trans.

Au total, il semblerait que la SOFECT, par la bouche de ceux/celles qui l’ont représentée lors de ces deux journées, joue son va-tout : celui du soutien étatique dans une opération de main-mise sur les transsexuels-patients et d’exclusion des Trans-acteurs. Dans un contexte politique changeant (rappelons les propositions et les débuts de discussions lorsque madame Roselyne Narquin Bachelot était encore ministre de la santé)  les demandes de dépsychiatrisation restent alors sans réponse.

C’est avec un immense regret que nous observons l’élaboration consciente d’une politique de « vulnérabilisation » des Trans.


[1] https://wcd.coe.int/wcd/ViewDoc.jsp?id=1476821&Site=CM

[2] Dans les recommandations aux Etats membres du Conseil de l’Europe, est souligné la formation des praticiens et la dignité des personnes (10. Dispenser aux professionnels de santé, notamment aux psychologues, psychiatres et médecins généralistes, une formation sur les besoins et les droits des personnes transgenres et l’obligation de respecter leur dignité).

[3] Henri Michaux, 1963, « Passages », Gallimard, p.148.

[4] « Comment classifier /déclassifier sans stigmatiser ? », organisé par le CCOMS Lille, France et le CERMES3, Université Paris Descartes. Notre compte-rendu sur l’ODT, http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com/.

[5] « Les catégories psychiatriques et les effets », organisé par l’université de Bordeaux et le centre Emile Durkheim, Université Bordeaux II.

[6] http://www.transsexualisme.info/

[7]  Béatrice Préciado, Testo Junkie, Grasset, 2008

[8] Michel Foucault, 1976, « L’histoire de la sexualité » Tome1 « la volonté de savoir », Gallimard.

[9] S. Epstein, 2001, « Histoire du sida ». Tome1 « Le virus est-il bien la cause du sida ? » et Tome 2 « La grande révolte des malades », Paris, Les Empêcheurs de penser en rond.

Lire aussi : I. Löwy, 2000, « Entre contreexpertise et consommation avertie : le mouvement associatif antisida et les essais thérapeutiques », Mouvements, n°7.

[10] H. Becker, 2002, « Les ficelles du métier » Paris, La Découverte.

[11] V. Bedin et M. Fournier (dir.), « Serge Moscovici », La Bibliothèque idéale des sciences humaines, Editions Sciences Humaines, 2009.

[12] T. Reucher, 2008, « Quand les Trans deviennent experts », Multitude

[13] Yves Lochard, Maud Simonet, 2009, « Les experts associatifs, entre savoirs profanes, militants et professionnels », Sociologie des groupes professionnels (dir. D. Demazière), La découverte.  p.274

[14] Lire à propos du « syndrome de toute puissance » des personnes transsexuelles, le dernier livre de Colette Chiland « Changer de sexe, illusion et réalité » Odile Jacob, 2011.

Lire sur la « complémentarité des sexes » : J. P. Mialet « sex aequo : le quiproquo des sexes » A. Michel, 2011.

[15] Judith Butler, 2009,  « Le transgenre et les “attitudes de révolte” », dans Monique David-Ménard (sous la direction de), Sexualités, genre et mélancolie : s’entretenir avec Judith Butler, Paris, Campagne première.

[16] Son intervention, suite de la journée d’études avec le CCOMS à la Sorbonne en décembre 2010, cite ce passage de son propre livre, Sois sage, ô ma douleur.

[17] J. Wresinski, 1974, « Le rôle des associations non gouvernementales », Droit social, n° 11, p. 176-182.

[18] B. Preciado « savoirs_vampire@war », Expertises : politiques des savoirs, Multitudes n°20, 2006.

[19] D. Haraway, 2007, « le manifeste cyborg », EXILS

[20]www.dsmV.org

[21]DSM : Diagnostic and statistical manual. CIM : Classification internationale des maladies

[22] http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com/

[23]Drescher, J., Queer diagnoses:  Parallels and contrasts in the history of homosexuality, gender variance, and the Diagnostic and Statistical Manual (DSM).” Archives of Sexual Behavior.

[24] Texte disponible sur le site de l’association Trans-aide

[25] Texte adopté par l’Assemblée le 29 avril 2010 (17e séance) et disponible en intégralité sur : http://assembly.coe.int/Mainf.asp?link=/Documents/AdoptedText/ta10/FRES1728.htm

[26] Retrouvez tous ces points sur le site de l’association OUTRANS

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