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Lili Elbe : le mythe et la légende vont-ils percer à Hollywood ?

IMG Danish Girl

Lili Elbe : le mythe et la légende vont-ils percer à Hollywood ?

Ou des histoires de Lili, Dora, Christine, Coccinelle, Bambi,
Marie France & les autres…

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Karine Espineira

UMR LEGS, Université Paris 8

 

 

 

Le nombre d’article consacrés au film The Danish Girl de Tom Hooper ne cesse d’augmenter ces derniers jours de janvier 2016. Critiques et polémiques se côtoient mais peu de papiers tentent de comprendre l’esprit d’une époque et pensent à s’attarder tout simplement sur une histoire encore trop méconnue. L’article de Louis Boy intitulé  Un homme pour jouer une femme trans ? Pourquoi le casting d’Eddie Redmayne dans « The Danish Girl » fait polémique, pour France TV Info, est l’un des rares à avoir pointé cet aspect du récit devenu cinématographique à une période où les enjeux de représentations pour les groupes subalternes, minorisés voir opprimés, sont importants.

L’article que nous partageons est construit sur une suite d’extraits de l’ouvrage Médiacultures : la transidentités en télévision (2015). L’histoire du film The Danish Girl est complexe et pour la comprendre il faut remonter le fil de plusieurs années. Quand je m’y suis intéressée, les annonces se succédaient, comme les castings aussitôt démentis tandis que Nicole Kidman semblait tenir le projet à bout de bras. Mais c’est avant tout à la figure de Lili Elbe que je vais m’intéresser en espérant éclairer l’esprit d’une époque et d’une transidentité contemporaine en voie d’affirmation.

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Née en 1882 et décédée en 1931, Lili Elbe serait la première personne à avoir bénéficié d’une opération chirurgicale de « changement de sexe », si l’on occulte Dora Dorchen et probablement d’autres transitions antérieures et moins connues. Pierre-Henri Castel écrit (pour l’année 1930) dans sa Chronologie et bibliographie représentative du transsexualisme et des pathologies de l’identité sexuelle de 1910 à 1998 : « Einar Wegener (« Lili Elbe ») demande à Magnus Hirschfeld de le transformer en femme, ce qui sera fait par Gohrbandt, à Berlin »[1]. Pour ce qui nous concerne, parler de Lili Elbe au masculin, c’est indiquer déjà qu’elle fut l’épou-x-se de Gerda Gottlieb (1904) ; toutes deux étaient artistes peintres. Pour servir de modèle à Gerda, Lili – alors Einar – se serait travestie : ce dit travestissement aurait fait sens au point de révéler Lili Elbe, effaçant au fil du temps Einar Wegener. Lili paraissant ainsi de plus en plus souvent, Gerda la présentait alors comme la sœur d’Einar.

Les termes « travesti » et « travestissement » ne sont pas sans nous interroger. Caractère péjoratif, réel, supposé ? Pour ce qui nous concerne, nous employons ici le terme « travestissement » comme déclencheur d’un acte faisant sens, qu’on l’appelle révélation, figure de style, biographie réelle ou fictive. Le travestissement de Lili Elbe fait toujours sens : le travestissement est un changement de genre exploré déjà à l’époque sous la forme du conte philosophique Orlando l’œuvre de Virginia Woolf (1928).

Maxime Foerster note lui aussi la médiatisation dont a fait l’objet Lili Elbe, il écrit : « La patiente transsexuelle la plus médiatisée à l’époque est sans contexte Lili Elbe, née Einar Wegener (connue en France sous le pseudonyme d’Andreas Sparre), une artiste peintre danoise venue se faire opérer en Allemagne pour devenir physiquement une femme »[2]. La médiatisation en question toucha la France : « le magazine Voilà consacre pendant cinq semaines en octobre et novembre 1934 (des numéros 185 à 189) la rubrique Vice-versa à la vie de Lili Elbe sous le titre Un homme change de sexe ; D’après les documents authentiques et scientifiques réunis par Nils Hoyer »[3].

L’histoire de Lili Elbe est comme entourée de légendes et se narre à coups de conditionnels – comme toute histoire ? On dit de Lili Elbe qu’elle aurait été intersexuelle, peut-être atteinte d’un syndrome de Klinefelter[4] en raison d’une apparence physique phénotypique plus féminine que masculine. En 1930 a lieu la première des cinq opérations qu’elle subira jusqu’en 1931, date de son décès : orchidectomie ou ablation des testicules, sous la supervision de Magnus Hirschfeld à Berlin, puis à Dresde où officie le Dr Warnekros qui pratiquera une ablation du pénis, une implantation des ovaires qu’il faudra retirer suite à un rejet entre autres sérieuses complications, et une implantation d’utérus qui causera un nouveau rejet et le décès de la patiente.

Comme en témoigne un extrait (mis en avant lors de la promotion) du roman Danish girl[5] de l’auteur américain David Ebershoff, l’histoire de Lili Elbe se prête au roman et à la fiction :

Copenhague, 1925, un après-midi d’hiver.  » Veux-tu me rendre un petit service ?  » demande Greta à son époux, alors que tous deux sont en train de peindre dans leur studio.  » Peux-tu m’aider à finir le portrait d’Anna ?  » Anna, la cantatrice, vient d’annuler son rendez-vous. Einar pourrait-il enfiler un moment sa robe, ses bas et ses chaussures pour que Greta puisse finir son tableau ? Einar acquiesce sans enthousiasme. Soupçonne-t-il déjà ce soir-là que, sous le couvert de ce qui n’est d’abord qu’un jeu innocent, commence la plus étrange des aventures qui puisse advenir à un couple ?

L’œuvre insiste sur l’histoire vraie d’un mariage singulier et d’une « magnifique histoire d’amour » entre un peintre danois et son épouse californienne. Le roman devait donner lieu à une adaptation qui après maintes péripéties (les réalisateurs se sont succédé, tout comme les actrices devant endosser le rôle de Greta) et devenir un film courant 2012 (en 2014 toujours rien), deux ans plus tard qu’initialement prévu sous le titre The Danish Girl réalisé par Lasse Hallström (Nicole Kidman joue le rôle d’Einar Wegener et Rachel Weisz celui de Greta). Les premières annonces promotionnelles donnent les comptes rendus suivant :

  • Biopic sur Einar Wegener, premier transsexuel qui se fit opérer pour devenir une femme. (Allociné).
  • L’histoire d’un couple de peintre ayant défrayé la chronique lorsque Einar devient en 1931 le premier homme à connaître une opération de changement de sexe. (Paris Première).
  • L’histoire de deux artistes danois, Einar et Greta Wegener, un couple marié dont la vie va basculer lorsque Einar prend la place d’un modèle absent afin de poser pour un tableau de sa femme Greta. Einar prend donc l’apparence d’une femme sur ce tableau qui deviendra très célèbre. Greta encourage alors son mari à s’habiller en femme de manière régulière. Bientôt Einar abandonne totalement son apparence masculine et se fera même opérer en 1931, devenant ainsi le premier transsexuel de l’histoire. (Cinémovies).

Serait-ce le sacre de Lili Elbe enfin reconnue comme « la première transsexuelle de l’histoire » ? On va le voir, Christine Jorgensen a en effet accaparé ce statut depuis plus d’un demi-siècle. La médiatisation joue un rôle concurrent voire plus important que celui des définitions expertes. Au-delà du flux (une médiatisation chasse l’autre), une consécration semble bien se jouer. Si la presse populaire et les journaux d’actualités télévisés ont nommé Jorgensen première transsexuelle de l’histoire, le cinéma va-t-il la destituer au profit de Lili Elbe ou bien rétablir un certain « ordre des choses » ? Laure Murat pose cette question : « en quoi Lili Elbe appartient-elle au troisième sexe ? ». L’historienne répond ainsi : « En théorie tout d’abord, elle répond à la définition donnée par Hirschfeld. Le médecin britannique Norman Haire, préfacier de l’édition américaine de Man into Woman, le confirme sans détours : « Le cas tombe dans le domaine de la pathologie sexuelle, et entre dans la catégorie des intermédiaires sexuels ». Pour autant le médecin considère-t-il Lili comme transsexuelle au sens où nous l’entendons aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr. Selon lui la série d’opérations qui finit par provoquer la mort de Lili était prématurée par rapport à l’état des connaissances sur la physiologie sexuelle d’alors (…) le texte de Norman Haire, débarrassé du reproche explicite qu’il contient, a néanmoins le mérite d’attirer l’attention sur une tout autre question : la dimension programmatrice de ce désir de changement de sexe »[6]. Où commence d’ailleurs la transsexualité dans sa forme moderne ? Avec une opération, une peinture sociale, l’état des connaissances scientifiques d’une époque, une iconographie ou avec une médiatisation ?

Pour qualifier la transition de Christine Jorgensen (opérée par le Docteur Christian Hamburger et son équipe à Copenhague), Maxime Foerster parle de « Stonewall du transsexualisme mondial »[7]. L’importance de cette médiatisation (inscrivant en effet Jorgensen dans l’histoire comme pionnière ou première femme transsexuelle) est éclairée par une autre, plus récente, celle de Thomas Beatie (« le premier mari enceint » – devenu dans les médias « le premier homme enceint »). L’épisode assigne cette fois à un FtM le rôle de pionnier, suivi par Thomas Scott (toujours aux États-Unis) ou encore par Rubén Noé Coronado Jiménez en Espagne. Comme le rappelle Laurence Hérault dans l’article Le marie enceint : construction familiale et disposition corporelle[8], Thomas Beatie est le premier homme transgenre ayant légalement changé d’identité à mettre un enfant au monde. C’est cependant le compagnon de Pat Califia, Matt Rice, qui fut le premier FtM à avoir enfanté.

Sur la médiatisation de Jorgensen, Laurence Hérault écrit : « En décembre 1952, Christine Jorgensen faisait la une du New York Daily News qui annonçait son récent « changement de sexe » au Danemark sous le titre Ex-GI Becomes Blonde Beauty[9] ». Laure Murat commente aussi ce fait : « C’est sous ce titre sensationnel que le public américain découvrait, le 1er décembre 1952, une « première mondiale » : la métamorphose de Georges W. Jorgensen devenu par réassignation chirurgicale, Christine Jorgensen, première transsexuelle de l’histoire réclamant le numéro de cobaye 0000 »[10].

Cette transformation présentée comme la première du genre (bien que d’autres en Europe aient été réalisées dès les années 1930) a fait sensation et, dès son retour aux États-Unis, en février 1953, Jorgensen devint une véritable célébrité. Le titre du New York Daily News révèle ce qui faisait, alors, l’intérêt d’une histoire transsexuelle, à savoir la transition de genre et les transformations corporelles associées. Une transition apparaissait comme cette métamorphose radicale capable de transformer par des interventions médicales et chirurgicales, un G.I., c’est-à-dire la quintessence de l’image masculine d’après-guerre, en beauté blonde, figure dominante de la féminité glamour de cette époque.

L’histoire de Jorgensen, qui a également donné lieu à la publication d’une autobiographie en 1967, a eu un énorme retentissement et a participé à l’ouverture de la prise en charge des personnes transidentifiées aux États-Unis. La médiatisation de Jorgensen est également « un exemple éclairant du caractère perturbant des transitions de genre »[11]. Pour Laurence Hérault, ce retentissement illustre le « caractère perturbant des transitions de genre », et combien une « transsexuation questionne la définition des genres et la constitution sexuée des corps ».

La question de la place de la médiatisation dans la création de figures historiques est incontournable y compris dans les subcultures[12]. Maxime Foerster écrit : « Si Lili Elbe est considérée comme la première transsexuelle médiatique de l’histoire de l’humanité, Christine Jorgensen quant à elle est la première transsexuelle à avoir suscité un battage médiatique d’une ampleur exceptionnelle et inédite (publicité internationale sur presque vingt ans) depuis le 1er décembre 1952 »[13]. On note la similitude avec Matt Rice et Thomas Beatie, qui confirme une règle étonnante : le plus médiatisé sera le premier (le pionnier).

De 1952 à 1953, le cas Jorgensen est l’objet d’une couverture médiatique internationale « qui permet de vulgariser auprès du grand public la condition transsexuelle », écrit M. Foerster passant en revue les articles français à ce propos : « Un article de Charles Dauzats est publié en août 1954 dans La revue des Folies Bergère, à l’occasion de la venue de Christine Jorgensen pour se produire dans un cabaret de Londres. Intitulé « Changer de sexe, est-ce une manière de faire fortune ? « , l’article présente le transsexualisme comme le « mâle du siècle », tenant à la fois de l’épidémie et de l’effet de mode (…) Autre article paru dans Paris Variétés en décembre 1954 (presse à scandale), Claude Gerlier-Moret fait référence à Christine Jorgensen dans un texte au titre évocateur : Les « tricheurs de sexe » »[14]. Le 4 mai 1989, le New York Times annonce le décès de Jorgensen (le 3 mai) sous le titre : « Christine Jorgensen, 62, Is Dead; Was First to Have a Sex Change »[15]. Son statut de pionnière ne lui sera médiatiquement jamais discuté jusqu’à ce jour. En 2012 (voire 2013) en effet, le film The Danish Girl redistribuera peut-être les cartes. [Ces lignes ont été écrite entre 2011 et 2012 ; en 2016, le film sort enfin]

Une iconographie sur la base des couvertures de magazines consacrés à Jorgensen montrerait l’étendue de cette médiatisation. Jorgensen est une femme américaine répondant aux critères de féminités affichés et ce début des années 1950 : hormis la singularité transsexe, elle répond aux normes de genre sans outrance ni scandale, offre tous les gages de normalité de la société américaine de l’époque (les pionnières sont des citadines occidentales et hétérosexuelles). De même dans le cas de Thomas Beatie : Pregnant Man[16] et son aura de communication correspondent aux exigences (états-uniennes en l’occurrence) de citoyenneté et de parentalité.

La notion de « gages (à donner) à la normalité » se révèle ici essentielle, en cela qu’elle nomme et qualifie le processus de conformation aux paramètres sociaux dits « normaux » (la normation fait et défait le normal et l’anormal).

Avec ce titre emprunté à Maxime Foerster dont les écrits constituent ici la référence principale, nous faisons allusion à la façon dont Coccinelle fit de sa vie un événement public. Notre auteur dit ainsi : « Flamboyante, outrancière, courageuse : Coccinelle a su faire de sa vie privée un perpétuel événement public. Véritable bête de scène, égalant en perfection les physiques de Marilyn Monroe et Brigitte Bardot, Coccinelle a fini par s’imposer dans le monde des célébrités en devenant l’ambassadrice d’un transsexualisme glamour et spectaculaire, en France comme à l’étranger »[17]. Notre première étude de 2008, permettait aussi de lire cette notoriété en incompréhensions, voire moqueries dans les commentaires de télévision[18]. Un extrait de 1962 constituait alors le document le plus ancien.

À l’Inathèque nous trouvons cette fois des images datant de 1959 et non utilisées[19]. Le résumé : « – GP [Gros Plan] avion de transport de la Compagnie Alitalia, à son arrivée à l’aéroport de Milan – PG [Plan Général] les bâtiments de l’aéroport – PM [Plan Moyen] personnel d’accueil de l’aéroport, montant à l’échelle de bord pour ouvrir la porte de la carlingue – PM liguée de reporters photographes ; à l’arrière-plan d’autres avions de la Compagnie Alitalia – PM « Coccinelle » apparaît à la porte de l’avion, encadrée par deux hôtesses de l’air, photographes au pied de l’échelle – GP opérateur en bas de l’échelle – PM « Coccinelle » en manteau de léopard, adresse un salut à ses admirateurs et pose pour les photographes – GP buste de « Coccinelle », un petit chien dans les bras – PG « Coccinelle » pose devant les photographes, un manteau de fourrure sur les bras – GP tête de « Coccinelle » – jeune femme blonde aux yeux clairs – PM « Strip-tease » à l’aéroport, elle enlève son manteau devant les photographes – GP pose de « Coccinelle » et son petit chien, devant les photographes » (Source : INA). Outre le générique présentant la chanteuse Coccinelle par ses prénoms masculins, la sécheresse du résumé technique correspond à la réalité des images : une parfaite illustration des propos teintés de respect et d’admiration de Maxime Foerster sur cette artiste à la fois reconnue et scandaleuse.

Coccinelle, minaudant et jouant avec les photographes qui l’attendent à la descente de l’avion, adopte l’attitude de toutes les stars de l’époque, du cinéma américain et italien. Elle est bien la star du Carrousel, le cabaret le plus couru de Paris, à la réputation quasi planétaire. L’artiste se produit à Paris (à L’Olympia en 1963, avec le spectacle Chercher la femme[20] mis en scène par Bruno Coquatrix), mais aussi dans les cinq continents et fera quelques apparitions au cinéma. Comme une star, elle sera « épinglée dans la presse pour quelques-uns de ses scandales » dont son mariage en blanc à l’église avec le journaliste sportif Francis Bonnet le 10 mars 1962 : « Le premier mariage de Coccinelle ne fait pas seulement les délices de la presse à scandale, il est aussi mentionné dans les quotidiens nationaux plus sérieux, révélant par-delà l’anecdote que le transsexualisme est en passe de devenir un phénomène de société à travers le passage du statut de « bête de scène » (objet de curiosité et de fascination dans les cabarets) à celui de « femme ordinaire », apte à l’amour et à sa reconnaissance sociale »[21]. L’analyse de Maxime Foerster nous semble fort judicieuse. En effet, avec Coccinelle, le transsexualisme entre dans l’espace public dans les termes de la socialité ordinaire (amour et mariage, droit au bonheur) via l’espace médiatique (télévision, presse à scandale, etc.). On passe du fait divers au fait de société. Son mariage devient un enjeu social et institutionnel comme on peut le voir encore avec le mariage interdit de Camille et Monica ou le mariage « autorisé » de Stéphanie et d’Élise. Foerster écrit : « Si le mariage ne se passe pas sans obstacle, comme l’atteste un entrefilet du journal Libération du samedi 17 mars 1962, il n’en demeure pas moins que la police et l’Église se retrouvent pour la première fois du côté de la personne transsexuelle (…) Avec Coccinelle le transsexualisme trouve un nom, un visage et un corps : il s’incarne dans la notoriété internationale d’une star connue de la majorité des Français et ambassadrice à l’étranger d’une image glamour et libertine de la vie parisienne »[22]. Comme artiste, la pionnière française a non seulement tenu dans la durée avec une carrière de plus de vingt ans, mais elle a aussi exporté son image de vamp aux États-Unis. Pour comprendre un tel phénomène social et médiatique, on peut se reporter à ses propres écrits : Coccinelle est lui[23] et Coccinelle par Coccinelle[24], et bien sûr au chapitre consacré à Coccinelle dans Histoire des transsexuels en France de Foerster. L’auteur montre en effet comment l’association mécanique transsexuels-spectacle suit cette visibilité.

Une telle association va oblitérer la question des FtMs qui n’accéderont à la visibilité que quarante ans plus tard. D’autres effets symboliques concernent la jurisprudence, la médecine et la place de Coccinelle dans la mémoire du terrain transidentitaire. Le mariage à l’église trouble le législateur à tel point que la jurisprudence va bloquer le changement d’état civil en France jusqu’en 1977. Ce rappel à l’ordre est suivi par l’institution médicale qui via le Conseil de l’Ordre, déclare l’illégalité des interventions dites de castration en dehors des cas d’intersexuation. On peut voir dans ces réactions moralistes, les premiers des « boucliers » que nous détaillons plus loin. Enfin, la place de Coccinelle dans l’histoire des trans’ fait aussi controverse. Une pionnière certes, mais dont les « frasques » auraient nui aux trans’ durant des décennies. Les scandales imputés à Coccinelle suffisent-ils à expliquer la condition des trans’ en France ? S’agit-il de répression, de menace adressée à d’autres « Coccinelle », à d’autres transsexuelles ? Le traitement juridique et médical du « précédent » que constitue le cas de Coccinelle ne serait-il qu’un alibi à l’assujettissement des trans ?[25]

Maxime Foerster établit une comparaison qu’il estime inévitable entre la pionnière française et la pionnière américaine : « Le point commun entre Jorgensen et Coccinelle, c’est d’avoir cristallisé aux yeux du grand public la condition transsexuelle mais aussi d’avoir poursuivi une carrière basée sur la culture cabaret transgenre. Les différences relèvent du style de la performance (…) D’autre part, Jorgensen visait une respectabilité bourgeoise en aspirant à incarner madame-tout-le-monde alors que Coccinelle assumait une personnalité érotique et flamboyante, pleine d’humour et d’audace (…) Jorgensen a mené une carrière sans interaction avec d’autres transsexuels alors que Coccinelle, en dépit de son individualisme et de son indépendance, a contribué à la mise en place de ce que l’on pourrait appeler le premier groupe de sociabilité transsexuelle dans le monde »[26]. Foerster fait ici référence à la culture « cabaret transgenre », mise en scène de performances artistiques par des trans’ se produisant dans les cabarets et dont la capitale mondiale était Paris, y compris vu depuis du point de vue des États-Unis, comme Joanne Meyerowitz l’indique dans son histoire des transsexuels[27] : « Tout en haut de l’échelle, il y avait les artistes qui jouaient au Carrousel ou chez Madame Arthur à Paris, au club 80 à New York ou au Finochio’s à San Francisco »[28]. Le déclin de cette culture s’amorce au long des années 1970 : « Jusqu’alors cantonnée dans le cadre du spectacle festif et nocturne, la visibilité du transsexualisme gagne en diversité tandis que les transsexuels font réagir – au sens « réactionnaire » du terme – médecins, psychanalystes, juristes et policiers. Les structures de répression des transsexuels s’intensifient au moment où ceux-ci gagnent en nombre et en visibilité : c’est le moment d’une transition dans l’histoire des transsexuels entre la cage dorée et l’appropriation de l’espace public »[29].

Bien que la vie de Bambi soit généralement convoquée à côté de celles des pionnières que nous avons évoquées, sa trajectoire croise aussi deux grandes périodes de l’histoire des transidentités aussi bien dans le cadre national qu’international. Elle est l’une des mémoires du terrain, l’une des icônes médiatiques depuis les années 1960 (cabaret transgenre) jusqu’aux années 2000 (explosion associative, montée en puissance du militantisme, culture de groupe). Avec Marie France et Andréa Colliaux, nous verrons comment des contradictions apparentes sont bel et bien articulées par le traitement médiatique : affirmations de soi et mises en scène, militantismes et glamourisations.

Née le 11 novembre 1935 dans le village d’Isser, département de Grande Kabylie en Algérie, Marie-Pierre Pruvot se fait connaître sous son nom de scène, Bambi, Selon son roman autobiographique, son sort fut fixé quand elle fit la connaissance de Coccinelle lors d’une tournée du Carrousel[30]. Elle s’installe à Paris, débute chez Madame Arthur et entre au Carrousel en 1954. Son amitié avec Coccinelle signale l’influence très large de celle-ci auprès de nombreuses personnes par le biais de la culture cabaret transgenre émergente. Transitions et prises d’hormones sont effectuées par de jeunes gens, les opérations pratiquées par le Dr Burou à Casablanca au Maroc sont connues. On peut alors parler de « filière » sans péjoration, face à la disqualification des opérations pratiquées en France depuis les années 1980. Les associations recueillent adresses et contacts où se faire opérer à l’étranger par des chirurgiens estimés plus compétents (Dr Monstrey en Belgique, le Dr Daverio en Suisse ou encore le Dr Royle au Royaume-Uni). Depuis le début des années 2000, la nouvelle destination est la Thaïlande et les noms des Dr Chettawut et Suporn sont bien connus de ces filières devenues des réseaux d’information et d’accompagnement.

Dans le climat des années 1950, le chirurgien Georges Burou pose les bases des techniques de l’opération de réassignation sexuelle. Maxime Foerster écrit à son sujet : « Véritable orfèvre du vagin, le Dr Burou sait aussi confectionner des clitoris et de belles lèvres vaginales, aussi s’impose-t-il comme le chirurgien de référence pour les stars du Carrousel qui ont les moyens de payer les frais d’hospitalisation, de voyage et de convalescence (…) Quant aux hormones, elles étaient en vente libre dans les pharmacies en France et les transsexuels les achetaient (surtout des ovocyclines) comme d’autres achètent des tomates au marché, sans ordonnance ni contrôle médical sur les doses – et bien sûr sans suivi psychiatrique »[31].

Le retour de Marie-Pierre Pruvot dans l’espace public est consacré par l’espace médiatique, notamment avec le documentaire Sexe ? de Sophie Nahum et Fabrice Gardel[32] qui commence par des images de Bambi sur scène et des commentaires élogieux sur sa carrière. Elle est mondialement connue comme artiste mais elle aussi médiatisée en tant que personne trans. Les images de spectacles de cabaret et de Bambi particulièrement forment une iconographie à part entière de la période du cabaret transgenre. On nous rappelle que Bambi met un terme à sa carrière au Carrousel et qu’elle reprend ses études dans les années 1970. Elle devient enseignante et parvient à (se) protéger (de) son passé d’artiste transgenre de cabaret. À la retraite, elle effectue un retour sur la scène publique après plus de vingt-cinq ans d’anonymat. Lynn Conway, par ailleurs connue pour ses recherches pionnières en informatique, s’intéresse alors au portrait de Bambi dans sa page TS Women’s Successes[33]. Dans l’esprit de Lynn Conway, une telle histoire vient opportunément combler un vide. Il est cependant vrai que la télévision française s’est aussi intéressée à cette histoire jusque dans un passé récent. Nos précédentes recherches montraient que la médiatisation de Bambi s’inscrivait dans un processus de glamourisation du sujet trans après deux décennies d’un traitement de type fait de société. Ce retour établit aussi une passerelle entre les pionnières, la culture cabaret transgenre et un terrain associatif qui reconnaît en cette figure à la fois un pan de son histoire et une parole libre. Par exemple, dans un documentaire de Josée Dayan (Nous n’irons plus au bois, 2007), à la question de savoir quelle aurait été son attitude en cas d’obligation à suivi psychiatrique, Bambi répond d’une façon simple et élégante : « Je m’en serais sentie offensée ».

Un sujet sur son parcours lui sera également consacré dans l’édition régionale de France 3 Ile-de-France[34]. Le résumé : « Rencontre avec Bambi, transsexuel. Né Jean Pierre, elle devient Marie Pierre, connue sous le nom de « Bambi », reine des cabarets transformistes parisiens, avant de devenir professeur de français dans un collège » (Source : France 3 Régions). On voit que le sujet n’inspire aucun commentaire particulier, pas plus scandaleux ou novateur, pire ou meilleur que bien d’autres. On note un traitement fort respectueux : le commentateur (Jean-Noël Mirande) précise que l’année de « l’opération » de Bambi n’était autre que l’année de sa propre naissance. Il ne fait nul doute que la figure de Bambi – pseudonyme qu’elle assume avec fierté autant qu’affection, comme il ressort de nos entretiens – inscrit la transidentité dans une histoire qui dépasse bien des contemporains. Le traitement du sujet comprend une utilisation sans complexe du masculin : le rappel du prénom ainsi que les quelques clichés « d’avant » et « d’après » ; des techniques de mise en scène recensées par nos précédents travaux.

Si nous transcrivons en note des données des fiches INA, c’est le plus souvent en raison des descripteurs. En l’occurrence, il s’agit ici du descripteur travesti qui a prévalu sur le terme transsexuel. Il est vrai que Marie-Pierre Pruvot a déjà elle-même fait usage de ce terme, mais pour évoquer les acteurs de la culture cabaret transgenre qui, à l’époque, ne disposaient guère que d’un tel terme. Peut-on y voir un descripteur par défaut, donc propice à l’abus ?

Avec Marie France c’est un autre lien qui se dessine, quoique encore dans l’univers du music-hall. Cette artiste – souvent qualifiée d’égérie, inspiratrice toujours neuve vu sa longue carrière créative – débute à l’Alcazar en 1969 avec une interprétation de Marilyn Monroe (chantant The Diamonds). La trace en est conservée dans une diffusion de 1977 : Plumes et paillettes[35]. À l’instar de Coccinelle, Marie France est présentée et accueillie respectueusement comme une artiste renommée par Jean-Claude Brialy, en référence à une grande « famille du spectacle » qui comprend le cabaret de Michou. Cette émission consacrée au music-hall anoblit les lieux incontournables de la vie artistique parisienne. Artistes du cabaret transgenre ou non, chacun est considéré avec sérieux et professionnalisme ; on parle de travail et de performances artistiques.

Les générations des années 1980 à 2000 ont peu vu ou perçu cette reconnaissance artistique (et télévisuelle) du cabaret transgenre. Cependant, le dispositif médiatique va populariser le music-hall à l’occasion des programmes « festifs » de fin d’année les trois décennies suivantes.

Dans la période es années 1970, Marie France milite au FHAR, au côté de Guy Hocquenghem sensibilisé à la question trans (comme nous l’avons vu avec le décryptage d’une émission comme Aujourd’hui Madame). On note sa participation au numéro hors-série de la revue Recherches intitulé Trois milliards de pervers[36] dans lequel on retrouve Catherine Bernheim, Fanny et Gilles Deleuze, Michel Foucault, Jean Genet, Michèle Pierret ou encore Jean-Paul Sartre entre autres. On la retrouve aussi dans le groupe Les Gazolines avec Hélène Hazera. Parallèlement à une carrière de chanteuse très prolifique, elle apparaît au cinéma dans les films d’André Cayatte, d’Adolfo Arrieta, d’André Téchiné, ou encore de Jacques Richard entre autres. Au mois de juillet 2011, elle a été nommée Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres. Plus d’une fois, elle a regretté qu’en télévision soit systématiquement abordée la question de son parcours identitaire. L’émission On ne peut pas plaire à tout le monde diffusée sur France 3 le 22 janvier 2006 en donne une illustration. Marc-Olivier Fogiel aborde le passé de son invitée (« vous êtes né(e) homme ») qui lui rétorque : « Mais on ne naît pas homme, on ne naît pas homme. À vous écouter on dirait que j’étais Sylvester Stallone »[37]. Réponse d’inspiration beauvoirienne qui fait écho à la politisation du terrain transidentitaire : elle demande que l’on parle des trans avec respect. Marie France, dans le cadre de la promotion de son dernier album, a donné une interview sur le site sur le site citegay.fr quelques plus tard et nous avons retenu cet échange[38] :

Tof : Lors de ton passage à l’émission « On ne Peut Pas plaire à Tout le Monde » n’as-tu pas regretté que l’on ne passe aucun extrait de tes chansons, et qu’on parle plutôt de ta « particularité » ?

Marie France : Marc-Olivier Fogiel m’a reçue pour la promotion de mon album et de mon concert. Il a bien sûr essayé de me parler uniquement de mon passé en des termes plutôt discriminatoires, il faut le reconnaître, mais c’est sa façon d’aborder ses invités. Je m’y attendais. Je ne lui en veux pas, il m’a permis à son insu de me faire découvrir par de nombreuses personnes qui sont automatiquement devenues mes alliées.

Précisons que cette émission est toutefois hors corpus car aucun descripteur ne lie Marie France à nos mots-clés. Notons que l’émission On ne peut pas plaire à tout le monde a reçu un certain nombre de personnes trans : Mélanie (Miss Transworld 2001), Andréa Colliaux (2002), Jin Xing (2005), Camille Barré et Monica Leon (2005) et Marie-Pierre Pruvot (Bambi, 2007). Toutes ces émissions sont bien inscrites au sein du corpus avec le descripteur « transsexualité ».

S’il nous semble approprié de placer Marie France dans cette partie consacrée aux pionnières, c’est qu’elle fait lien entre ce qui pourrait apparaître au profane comme deux mondes, que nous désignons plutôt comme temps pluriel de l’histoire des transidentités en France. Historique en effet : Marie France est à la fois pionnière et contemporaine : le ton journalistique la qualifierait probablement d’indémodable. Sa carrière artistique (spectacle, chanson, cinéma) s’accompagne d’engagements théoriques. Égérie « glamour », elle n’a jamais semblé accaparer les médias pour autant. Ce rare mélange de discrétion et de réussite en fait un exemple toujours actuel.

Marie-Pierre Pruvot et Marie France comme figures médiatiques, illustrent le traitement médiatique « glamourisant » d’identités trans. Notons qu’elles sont toutes deux artistes et à l’aise dans les médias. La personne d’Andréa Colliaux, une habituée des plateaux de télévision, est aussi une figure glamour, mais cette fois-ci issue de la génération des années 2000. Son autobiographie intitulée Le steward devenu hôtesse de l’air[39] fut l’objet d’une importante médiatisation, de même que le documentaire Andréa, née à 35 ans[40]. Les rôles de personnages trans joués par des trans (Pascale Ourbih et Stéphanie Michelini) ont également donné lieu à glamourisation des deux actrices, dans les médias comme dans les groupes trans. Depuis, on ne retrouve plus d’exemples aussi notables de médiatisation d’une personne trans glamour ou glamourisée.

Les figures actuelles, hors quelques rares médiatisations sur la thématique du spectacle, des arts et des lettres span>span>(sur Bambi ou Marie France), sont traitées dans un cadre de stricte information comme la tentative de mariage de Camille et Monica, les mariages réussis de Stéphanie Nicot avec Élise, ou encore de Sophie Lichten avec Sarah Colin. Nous sommes toujours soit dans le champ médical soit dans le champ juridique.

Hors de nos frontières, nous voyons avec Dana International, Thomas et Nancy Beatie, Laverne Cox, Caitlyn Jenner, Carmen Carrera, Buck Angel, Isis King Andreja Pejic, Kye Alllums, Chaz Bono, entre autres, que l’identité trans a été et qu’elle est toujours glamour à condition de ne pas entrer en profondeur dans la thématique des conditions de vie des personnes trans non-connues. Cette glamourisation n’est pas nouvelle mais elle est sans cesse renouvelée dans l’univers et dans la logique de l’industrie culturelle. Parfois, il reste l’histoire à explorer, et celle-ci nous chuchotte à l’oreille les secrets de l’esprit d’une époque. On peut écouter sans pourtant parvenir à comprendre et passer ainsi à côté de la chance inouïe d’élargir son champ de vision.

© Karine Espineira, Médiacultures : la transidentité en télévision. Une recherche menée sur un corpus à l’INA (1946-2010), Paris, L’Harmattan, collection « Logiques Sociales, série sociologie du genre », 230 pages. ISBN : 978-2-343-05478-0.

[1] Pierre-Henri Castel, La métamorphose impensable, Essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle, Gallimard, 2003, p. 470.

[2] Foerster rappelle ici que cette histoire inspira à Niels Hoyer (un ami de Lili Elbe), pseudonyme du journaliste Ernst Ludwig Harthern Jacobsen, la première biographie d’une transsexuelle, parue en allemand : Lili Elbe : Ein Mensch wechselt sein Geschlecht. Eine Lebensbeichte, Aus Hinterlassenen Herausgegeben von Niels Noyer, Carl Reissner-Verlag, Dresden, 1932) et traduite en anglais sous le titre Man into Woman : An Authentic record of a Change of sex, préfacé par le sexologue britannique Norman Haire, 1933.

[3] Maxime Foerster, Une histoire des transsexuels en France, H&O, 2006, p. 43.

[4] Il s’agit d’un cas d’intersexuation : chromosome sexuel féminin supplémentaire – formule chromosomique XXY et 47 chromosomes au lieu de 46.

[5] Traduit par Béatrice Commengé, Stock, 2001.

[6] Laure Murat, La loi du genre, une histoire culturelle du « troisième sexe », Fayard, Paris, 2006, p. 215-216.

[7] Maxime Foerster, op. cit. p. 53.

[8] Laurence Hérault, « Le mari enceint : construction familiale et disposition corporelle », Body Building, l’évolution des corps, « Critique », 764-765, CNL, 2011, p. 48-60.

[9] Daily News, New York, vol. 34, n°136.

[10] Laure Murat, op. cit. p. 195.

[11] Laurence Hérault, op. cit. pp. 50-51.

[12] Au sens de cultures underground (sous-terraine) et non de sous-cultures car la traduction française entraine une connotation péjorative. Voir Hervé Glevarec, Éric Macé, Éric Maigret (éd.), Cultural Studies. Anthologie, Armand Colin, coll. « Médiacultures », 2008.

[13] Maxime Foerster, op. cit. p. 82.

[14] Op. cit. p. 83.

[15] John T. McQuiston, édition du 4 mai 1989.

[16] L’incroyable histoire de l’homme enceint, Elisabeth McDonald, Luke Campbell, 2008.

[17] Maxime Foerster, op. cit. p. 72.

[18] Karine Espineira, La Transidentité, de l’espace médiatique à l’espace public, L’Harmattan, 2008, p. 17.

[19] Titre propre : Arrivée de « Coccinelle » à l’aéroport de Milan – Titre collection : Non Utilisés – Canal de diffusion : F – Date de diffusion : 01.01.1959 – Durée : 00:01:14.

[20] C’est bien « chercher » et non « cherchez », qui est employé dans le titre du spectacle.

[21] Maxime Foerster, op. cit. p. 79.

[22] Op. cit. p. 80.

[23] Des entretiens avec le journaliste Mario Costa, Pocket-Mail, 1963.

[24] Autobiographie, Filipacchi, 1987.

[25] Question inspirée par Maud-Yeuse Thomas, 2011.

[26] Maxime Foerster, op. cit. pp. 83-84.

[27] Joanne Meyerowitz, How Sex Changed, A History of Transsexuality in the United States, Harvard University Press, 2002p.324.

[28] Il s’agit de la traduction donnée par Maxime Foerster, op. cit. p. 88.

[29] Maxime Foerster, op. cit. p. 108.

[30] Marie-Pier Ysser, J’inventais ma vie, Éditions Osmondes, 2003. Réédité en 2010 aux éditions Ex æquo sous le nom Marie-Pierre Pruvot (réédition agrémentée d’un cahier photo).

[31] Maxime Foerster, op. cit. p. 98.

[32] Doc en Stock, Arte France, 2005.

[33] Témoignage de femmes transsexuelles ayant réussi leur transition, il existe un équivalent consacré aux hommes trans, [En ligne], http://ai.eecs.umich.edu/people/conway/Tssuccesses/
TSsuccesses-French.html.

[34] Titre propre : [Portrait d’un transsexuel] – Titre collection : 19/20. Édition Paris Ile de France – Titre programme : Édition Paris Ile de France : [émission du 29 février 2008] – Chaîne de diffusion : France 3 – Date de diffusion : 29.02.2008 – Durée : 00:02:40.

[35] Titre collection : Aujourd’hui magazine – Canal de diffusion : 2 – Date de diffusion : 30.12.1977 – Durée : 01:10:00.

[36] « Trois Milliards de Pervers, Grande encyclopédie des homosexualités », Hors-Série, Recherches, n° 12 – Mars 1973.

[37] On ne peut pas plaire à tout le monde, France 3, émission du 22 janvier 2006.

[38] « Marie France : Ma force est mon intemporalité », Citegay.fr, rubrique Culture, interview par Tof, le 6 février 2006, [En ligne], http://www.citegay.fr/interviews/244003@m-rie-fr-nce-m-force-e-mon-in-empor-i-e.htm.

[39] Andréa Colliaux, Carnet de bord d’un stewart devenu hôtesse de l’air, Michel Lafon, 2001.

[40] Documentaire de Philippe Baron, France 3 – Capa, 2001.

Lili Elbe : le mythe et la légende vont-ils percer à Hollywood ?

L’année 2014, année trans ?

Maud-Yeuse Thomas, Université Paris 8

Karine Espineira, LIRCES, Université de Nice

L’année 2014, année trans ?

La victoire de Conchita Wurst à l’Eurovision a donné lieu à une médiatisation mondiale, comparable à celle de Thomas Beatie et de son enfantement dans les années 2000. Dans les grandes lignes, on note un traitement spectaculaire similaire, générant conflits et clivages entre les pour et les contre, invité.e.s à choisir un camp.

Mettre côte à côte Conchita Wurst et Laverne Cox sous l’intitulé « transgenre » ou « trans » comme avec les articles respectifs du Huffington Post[1] ou encore de Rolling Stone[2], est une option et un choix éditorial qui posent de nombreuses questions. La victoire de Conchita est-elle le symbole d’une nouvelle transgression de genre ou d’un nouveau message de « tolérance » donné indirectement par l’Eurovision en 1998 avec la victoire de Dana International, dans un contexte de luttes entre laïcs et religieux en Israël sur fond d’un traité de paix qui se fait et se défait avec le peuple palestinien ? En 2014, le contexte européen est marqué par la montée des partis d’extrêmes droites et par les mouvements conservateurs religieux français qui semblent se propager au reste de l’Europe depuis les débats autour de loi dite du mariage pour tous. Parlons-nous d’une icône de la tolérance et de l’ouverture d’esprit ou d’une singularité à laquelle il faut bien donner un nom quoi qu’il en coûte ?

D’un côté le personnage de scène Conchita Wurst et de l’autre son interprète, le chanteur, Thomas Neuwirth. Celui-ci a souligné à plusieurs reprises qu’il n’est pas trans sans pour autant réfuter le traitement « transgenre » dont il est l’objet sous les traits de son personnage scénique. Schématiquement nous pouvons formuler l’idée que Thomas ne serait pas trans alors que Conchita le serait. Il nous semble que plusieurs confusions procèdent à une confusion plus importante. L’image concourant à l’idée que si la société fait toujours preuve de conservatismes plus ou moins virulents, elle est globalement plus tolérante, fait oublier le travail de nombreux et nombreuses militant.e.s trans sur le terrain. Cette idée participe indirectement à un risque d’effacement concomitant à la transphobie institutionnelle ayant longtemps dissimulé la stérilisation forcée ou exigée mais toujours coercitive derrière des discours pathologisants. Au premier abord, l’article du Huffington Post semble synthétiser une nouvelle donne sur la question trans et semble visiblement aller dans le bon sens en proposant une éthique de la tolérance générale à l’égard des minorités. Le chapeau de l’article débute précisément par le nom de Conchita Wurst associée à celui de Laverne Cox, imposant une lecture globale sur les transgressions de genre et en particulier celle de Wurst et non sur les droits des trans dans leur ensemble. De son côté, le site d’information Slate commente ainsi la victoire de Wurst : « La victoire de Conchita Wurst au concours de l’Eurovision ravive les débats de la transidentité en Europe et dans le monde. Les transgenres peinent à faire reconnaître leurs droits, des plus fondamentaux aux plus anecdotiques »[3]. Parmi ceux-ci, les toilettes ou comment devoir choisir l’une ou l’autre porte impliquant une division binaire. Plus grave, le suicide des jeunes trans et dans les prisons. Un constat interroge : Comment parle-t-on de Conchita et pourquoi toujours en parler en premier ? Nous pourrions aussi reformuler la question : Pourquoi la faire parler en priorité ?

De l’esprit de la médiatisation

Détaillons le propos. « Conchita Wurst » est un personnage scénique. Il ne procède pas d’une identité qui serait toujours elle-même, à l’instar de Laverne Cox, mais d’une démarche appareillant l’artistique et, du fait de sa médiatisation, le politique. Pour comparer, rapprochons-les deux personnes les plus citées en 2014, Conchita Wurst et Laverne Cox. Tout se passe comme si le personnage de Laverne Cox dans la série Orange in the New Blanc était Laverne dans son propre rôle de MtF trans black. On serait en droit d’analyser ici que la présentation du sujet (le fait trans), la représentation que Laverne se donne et la représentation qui en est donnée dans les médias ne coïncident pas. Et, en effet, le compte n’y est pas. Si Laverne Cox joue bien une trans MtF dans la série, cela n’implique pas qu’elle l’est dans sa vie, comme nous le montre la quasi-totalité des rôles de MtF et les très rares FtM dans le cinéma. Félicity Huffman joue une MtF dans Transamerica (Tucker, 2005) ou plus récemment Sarah-Jane Sauvegrain[4] dans la série « Paris » (Arte, 2015) à la suite de Chloë Sevigny dans Hit&Miss (Sky Atlantic, 2012), mais ne le sont pas, contrairement à Laverne Cox. La polémique récurrente à propos des rôles de trans dans le cinéma indique le malaise et va de pair avec la « polémique » dont parlent tous ces articles et qui suscitent une bulle spéculative et le sentiment d’une instrumentalisation : les trans seraient-ils/elles à la mode dans les médias, le cinéma, la mode, les sciences humaines et sociales ? Tout cela ressemble bien plus à une bulle spéculative sur les transgressions de genre. Un « créneau à prendre » sans aucun retour au nom d’une bienveillance et une solidarité biaisées? La position de Thomas Neuwirth est encore moins comparable : il n’est ni trans ni ne joue ou performe une trans mais une figure qui peut, du fait de cette médiatisation mondiale, passer d’invisible, une simple figure ultraminoritaire dns la communauté gay et totalement sans conséquence, à une représentation débordant le groupe trans tout en indiquant qu’il représenterait les transgenres hissés au rang de minorité la plus malmenée. Mais ce n’est pas le cas. « Conchita » va d’une scène internationale à l’autre tandis que l’on nous montre une trans racisée dans une prison (cf. Paley Fest jouée par Laverne Cox dans Orange Is the New Black ; Net Flix, 2013) : un contexte bien plus proche du réel des vies trans dans le monde entier.

Thomas Neuwirth indique qu’il n’est pas trans mais l’on parle de « la chanteuse », qualifié de «travesti autrichien »[5] , de drag-queen[6] ou de « candidate transsexuelle »[7] qui, « outre le fait de devenir une star internationale » serait aussi « le symbole de la tolérance et de l’ouverture culturelle »[8]. Si tel est le cas, c’est en tant que conséquence de la médiatisation dans un contexte où 2014 est bien plus l’année des études de genre face à la fronde antigender que la mode des trans qu’Hélène Hazera qualifie de « marche amère »[9]. La confusion résiderait-elle entre les termes, trans ou genre, dans un précipité chimique que symbolise le terme transgenre ? Son personnage scénique semble incarner tous les combats autour du « genre », ses brouillages, confusions et alimentant des « polémiques » et « controverses », au point d’incarner le « peuple transgenre » dans l’esprit de cette médiatisation qui ne prend plus le temps de dire qui est qui dans cet aréopage renvoyant au « Berlin des années folles », presqu’un siècle plus tôt. La confusion entre homosexualité et genre que symbolise désormais la question trans a été le théâtre d’une lutte politique et symbolique très âpre entre homosexualité et hétérosexualité. Elle l’est toujours tout en s’étant déplacée vers une différence entre plusieurs groupes (la « famille trans : travestis, transgenres, transsexuels) et les « folles » distingué(e)s de la population des homosexuels masculins par la symbolique de l’infériorité du féminin et son assimilation à une «folie », entre métaphore (Cf. les « années folles de Berlin ») et classifications nosologiques. On est passé d’une confusion à une autre car le problème des « folles », stigmatisés dans la vision masculiniste, homosexuels et hétérosexuels confondus, contient à l’instar des trans, une transgression de genre, mais surtout permet le maintien d’une vision hiérarchique, infériorisante et inégalitaire entre hommes et femmes que l’on retrouve entre trans et non-trans.

Pour nous, cette surreprésentation ou métareprésentation du personnage de Conchita, si elle ne nuit pas en tant que telle à la représentation « générique » des transgenres et de leur visibilité dans les espaces publics et médiatiques, nuit en revanche quant à leur présentation par eux/elles-mêmes. Cela ne génère pas une nouvelle vision de société mais du conflit, non une nouvelle manière de voir mais une recaptation de ce groupe malmené, non une nouvelle éthique mais un changement partiel d’une gestion. Ajoutons à ce processus, le phénomène récurrent invisibilisant les FtMs, tout en faisant passer l’acuité actuelle de leurs droits bafoués pour une histoire de rôle ou de subversion appelant une surveillance et une punition. Il suffirait donc d’endosser, à l’instar de « Conchita », un « personnage » ? Cette représentation, déplacée de l’espace scénique à l’espace des réels possibles ne se fait pas sans écrêter sérieusement le récit des trans et leurs relations difficiles avec le champ médico-légal, sans oublier la quotidienneté ordinaire, ce réel des identités connues exigeant des gages à la normalité, dont la stérilisation, que toute démocratie digne de ce nom dénoncerait. Mais la démocratie ne la dénonce nullement, persuadée que quelqu’un s’en occupe éthiquement. La « prise en charge » a réussit à dissimuler l’échange sacrificiel des opérations de changement de sexe contre une stérilisation coercitive pour cantonner la question trans à cet aspect.

Si la métareprésentation de Conchita a un impact indéniable, c’est sur la visibilité grand public, donnant un exemple concret du combat études de genre vs théorie de genre, et non sur la reconnaissance des droits des trans. Commentaires et réactions sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter) émettent l’idée d’un profit pour la frange de la population homosexuelle « subvertissant » les rôles via une représentation doublement travestie, mêlant l’hypermasculinité d’une barbe à l’hyperféminité d’un maquillage cendré. Cette métareprésentation procède par fusion mimétique, faite d’instantanés faute de temps dédié, mêlant tolérance et transgression dans des unités d’espaces fugaces et un brouhaha émotionnel. Si elle en appelle à une réflexion sur la tolérance, elle n’implique pas une vision pluraliste ou moléculaire de société issue d’un temps et réflexion philosophiques commués en décisions politiques. Cet espace-temps fulgurant de la communication grand public n’est pas celui de l’information et le phénomène Conchita risque de n’être qu’un feu de paille sur lequel reviendrons peut-être chroniqueurs et journalistes de façon anecdotique dans quelques années. Nous sommes bien loin de l’espace-temps nécessaire aux débats patients et minutieux, avec une volonté d’exigence de justice et d’éthique travaillée dans les institutions et le terrain. Ce travail procède préalablement par et avec le respect d’autrui de personnes réelles, tenant compte de leurs difficultés et souffrances et sans cette pitié que l’on instrumentalise à coup de mots en « dys » et en pathologie.

De quoi « Conchita » est-elle/il le nom, que nomme-t-on à travers cette figure-avatar artistique et médiatique ? Par rapprochement, on pourrait évoquer l’action de défaire le genre comme avec les drags-queens du mouvement camp décrits par Butler (2006) et l’idée d’une performativité comme passerelle entre le scénique au quotidien, le politique à la rue de tout-le-monde. Il est peut-être le nom d’une minorité qui manque, oubliée et niée parmi d’autres : cette frange des «folles » soudain représentée, dotée d’un label et s’appropriant des termes genre et trans. Ces mots symbolisent désormais deux temps opposés : le cycle actuel d’un lien social émietté par l’ultralibéralisme aggravant les inégalités structurelles et le gouffre entre les vies viables et les autres, ces « restes du monde » en pays démocratiques. En ce sens, Conchita est un « nom-symbole » économique. Dans le contexte français, il rappelle le surnom donné aux femmes de ménage espagnoles et portugaises du temps où leurs pays d’origine étaient sous dictatures. Il était fréquent dans les « blagues de comptoirs » ou les plaisanteries des caricaturistes. Ce nom-symbole a-t-il glissé vers la subminorité des folles, interne à la communauté homo et se voyant plus ou moins réhabilitée ? Plus simplement, est-il le nom que l’on appose pour quelques temps encore à un personnage que l’on peut endosser dans quelques lieux très protégés en fréquentant les « grands du monde » en posant pour eux ? Mais la comparaison s’arrête-là quand «Conchita» cesse de représenter pauvreté et vulnérabilité, entre dans le spectacle médiatique et les jeux de la renommée. La rue n’est nullement l’espace du quotidien pour les trans car l’espace public est un théâtre de guérilla de genres et de gages à la normalité devant être visibles. L’espace public est un lieu de danger, pour la vie même des personnes trans. Vies dont la valeur et le sens ont été arraisonnées par l’injonction à la normalité qui les place dans une situation de passing plus contraint que choisi. La justice nécessaire et préalable pour répondre à la question trans a reculée en renforçant le mécanisme d’assignation à une identité de « l’état civil ». Ici la symbolique d’un-e Conchita ne mène à rien d’autre qu’à capter l’attention et parfois un certain agacement. Après la proposition de loi de Michèle Delaunay, remplacée par la proposition d’Esther Benbassa, suite aux promesses du candidat Hollande en 2006, l’année 2014 est bien plus un faux espoir trahi, préalable d’un oubli que commentent les quelques groupes de travail trans qu’une année « trans & paillettes ».

Trans vs radfems ou l’écume des ultraminorités

Un autre exemple de visibilité nous a été donné par Canal +, le 2 janvier 2015, dans un sujet présenté par Ariel Wiseman. Ici, le propos n’est pas centré sur le rapport tendu du «peuple trans» en bute aux « injustes institutions » ni dans les rapports aux médias qui exposent les vies trans. Il est orienté dans les rapports dits conflictuels entre les transgenres et les féministes radicales (les « Radfems ») dont on apprend que leur opposition est née avec le livre de Janice Raymond, L’empire transsexuel ([1979], 1981). Que découvre-t-on ? Et qui peut comprendre ce qui se dit là? Pour nous, ayant lu cet ouvrage politique parmi tant d’autres ouvrages légitimant sa portée politique radicale en s’en prenant à plus ou aussi faible que soi, nous sommes au comble du paradoxe contemporain : une ultraminorité (les « transgenres ») mènent un combat contre une autre ultraminorité (les « radfems ») et inversement. Combat d’arrière-garde ou événement contemporain confortant l’idée d’un « présent liquide » (Bauman, 2007) et l’émiettement du lien social en des microgroupes sociaux s’entre-déchirant et questionnant le vivre-ensemble ? Le journaliste insiste sur des exemples de ce combat où, à chaque conférence des féministes radicales, des militant-e-s transgenres « plantent leur tente » en marge des événements. À l’heure où une partie de la militance trans interroge le transféminisme et le féminisme « troisième génération » comme stratégie sociopolitique d’ensemble[10], la focale sur le conflit, la renvoie dans le réseau télévisuel sans mémoire ni contexte : qui a lu Raymond parmi les téléspectatrices-teurs ?

Un ouvrage de trente ans pour un combat minuscule ? La présentation n’est pas dénuée de tout contenu : cette lutte nécessaire illustre la conception de fond essentialiste où le fait d’être trans impliquerait un passage d’un « sexe à l’autre » – ce qui est très largement partiel puisqu’il ne concerne au mieux que 20 à 25% de la population dans les pays riches – où, pour les radfems comme pour la quasi-totalité des discours psy, politiques, « une femme trans reste un homme » ; mieux, dans cette voix/voie pro-essentialiste : « quelqu’un qui a eu une bite reste un homme ». Le discours des radfems rejoint celui de la psychiatrie des mœurs qui, à l’abri de la Sofect, milite ouvertement contre la « théorie de genre » et la féminisation des titres et noms. Curieusement, pour les FtMs, le propos est absent ou renvoyé à une homosexualité féminine inassumée tandis que la MtFs est renvoyée à l’essentialisme du XIXe finissant, mêlant mœurs, religion, croyances et savoirs à la manière d’un Ambroise Tardieu[11] ou d’un Otto Weininger[12]. Tout cela indique que ces discours et luttes émanent d’un contexte de luttes politiques produisant d’autres luttes politiques dans un apartheid permanent où les individus sont ce que sont leurs luttes et les chocs de leurs chaos respectifs sur les écrans et agendas des théories.

Outre le fait que l’on se demande qui a la culture nécessaire, ne serait-ce que pour savoir de qui et de quoi l’on parle dans ce conflit transgenre vs radfems, l’on se demande de quel sujet l’on nous parle, comment l’aborder, quel retour s’opère là ? Une nouvelle fois, la présence de figures minoritaires précipitent le sujet dans un sinistre défilé de conflits dont on peut saisir l’acuité d’une lutte mais non la diversité de la population transidentitaire et des féminismes en lutte, leurs difficultés propres face aux institutions, à dire leur existence en partant de leurs récits et termes. L’on suggère que les MtFs, vexées d’être désignées par leur « sexe de naissance », s’en prennent au nécessaire combat féministe. Inversement, face à l’actualité du maintien des inégalités structurelles de la société patriarcale-capitaliste, le féminisme lesbien pourrait être renvoyé à une prédation datée. Certes, l’ouvrage de Raymond l’est, mais il accule le féminisme à un bocal de vengeances où l’on s’en prend à aussi faible au profit des véritables prédateurs.

L’écho de ces luttes est-il l’ultime scène des débats démocratiques ? Il faut avoir un œil exercé pour ne pas verser dans l’un ou l’autre camp, être apte à en saisir l’acuité de ces combats trop minuscules pour être pris en compte des institutions et, à minima, avoir lu l’ouvrage incriminé et les analyses données dans le sillage de Raymond jusqu’à aujourd’hui, et notamment le texte phare de Sandy Stone[13] qui proposait deux réponses en une : l’attaque d’un contre-empire et un manifeste posttranssexuel (déjà). La société actuelle, entre replis nationalistes et précipités ultralibéralistes, exigeait de nouvelles grilles de lecture et des espace-temps d’information ne se réduisant à une pure communication de luttes passées, présentes et à venir. Plus que jamais, l’arraisonnement des vies singulières à des conflits d’époque et d’egos d’auteurs reconduisent les erreurs d’hier dans un contexte de colonisation généralisée. Sa conséquence étant un régime de prédation sous la forme de théories pathologistes comme les notions de maltraitance théorique (Sironi, 2011) et de panoptisme (Foucault, 1975) nous l’indiquent.

Si l’année 2014 est trans, nous pourrions l’analyser en termes d’une visibilité plus respectueuse des vies trans et de leur diversité, et non pas simplement une « meilleure visibilité » dans les médias, simple poudre aux yeux. À certains égards, nous pourrions dire que c’est l’année trans des médias. Pour nous, c’est bien plutôt l’année, sinon d’un recul du moins d’un retour à une attente après l’espoir. Celle-là même qui nous fait voir les suicides récents de jeunes personnes trans et notamment celui de Leelah Alcorn[14] et d’Andi Woodhouse[15] ; suicides que certain.es d’entre nous entendent, non sans raison, comme un double meurtre, effaçant le prénom et genre vécus postmortem. Pourquoi faut-il encore ces suicides et effacements dans une logique de médiatisation dont l’impact draine encore le pire ? Les raisons sont nombreuses. En France, promesses de campagne du candidat Hollande non tenues, violences des « Manifs » mêlant populisme et religieux, travail de fond des collectifs associatifs relégué à néant et bénévolat précaire ; travail réflexif et théorique inaudible ; violences institutionnelles s’ajoutant à la pauvreté économique et l’isolement social, voire la mutité individuelle et sociale ; violence des équipes hospitalières regroupées sous le label de la Sofect ; effacement total des existences intersexes réduites à des « erreurs de la nature » par la même pensée sociobiologiste et religieuse. Pour aborder de front les sujets trans dans leur profondeur et leur complexité, il faudra plus que le nom d’un-e Conchita barbu-e, adulée ou haïe sur nos écrans. Sinon une loi protectrice des plus vulnérables, une politique de dévulnérabilisation des opprimé-e-s. Peut-être suite à une loi démocratique, dirait l’Argentine. L’union sacrée après « Charlie » va-t-il rendre cela possible une fois les feux retombés ?

Notes

[1] « Conchita Wurst, Laverne Cox… Pendant toute l’année 2014, les transgenres ont occupé le devant de la scène », Marine Le Breton, 28/12/2014, http://www.huffingtonpost.fr/2014/12/28/conchita-wurst-laverne-cox-annee-2014-transgenres-devant-scene_n_6364936.html.

[2] « 11 ways 2014 was the biggest year un Transgender History », Samantha Allen, 23.12.2014, http://www.rollingstone.com/culture/features/11-ways-2014-was-the-biggest-year-in-transgender-history-20141223.

[3] Slate, 13.05.2014, http://www.slate.fr/life/86997/toilettes-transgenres.

[4] « Paris sur Arte : Fallait-il faire jouer une femme trans’ par une actrice cisgenre ? », Christophe Martet, 17.01.2015, http://yagg.com/2015/01/17/paris-sur-arte-fallait-il-faire-jouer-une-femme-trans-par-une-actrice-cisgenre-par-christophe-martet/, (en ligne).

[5] 21.11.2014, http://www.huffingtonpost.fr/2014/11/21/video-conchita-wurst-heroes-clip_n_6198642.html.

[6] 05.05.2014, http://www.huffingtonpost.fr/2014/05/05/conchita-wurst-drag-queen-candidat-eurovision_n_5267858.html.

[7] 05.05.2014, http://www.aufeminin.com/news-loisirs/eurovision-2014-conchita-wurst-censuree-dans-certains-pays-d-europe-s417847.html.

[8] 28.12.2014, http://www.aufeminin.com/news-loisirs/conchita-wurst-de-nouveau-candidate-a-l-eurovision-2015-s1175796.html.

[9] 16.10.2014, http://www.liberation.fr/societe/2014/10/16/trans-la-marche-amere_1123301

[10] Revue, Comment s’en sortir, http://commentsensortir.org/2014/09/10/conference-penser-les-transfeminismes-avec-sandy-stone/.

[11] http://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_Ambroise_Tardieu.

[12] http://fr.wikipedia.org/wiki/Otto_Weininger

[13] Sandy Stone, The Empire Strikes back : a posttranssexual manifesto (L’empire contre-attaque : un manifeste postranssexuel), 1991, http://en.wikipedia.org/wiki/Sandy_Stone_(artist).

[14] « Le suicide d’une ado transgenre de 17 ans émeut l’Amérique », L’Express.fr, 31.12.2014, http://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/le-suicide-d-une-ado-transgenre-de-17-ans-emeut-l-amerique_1636637.html.

[15]Revue Gaystarnews, 02.01.2015, http://www.gaystarnews.com/article/vigil-be-held-trans-man-who-jumped-his-death-pittsburgh020115?utm_content=buffer8bbe7&utm_medium=social&utm_source=facebook.com&utm_campaign=buffer.

 Mise en ligne : 29.01.2015
Source : Figaro Madame (http://madame.lefigaro.fr/societe/laverne-cox-transgenre-couverture-de-time-300514-857402)

Source : Figaro Madame (http://madame.lefigaro.fr/societe/laverne-cox-transgenre-couverture-de-time-300514-857402)

Karine Espineira, entretien sur la construction médiatique des trans

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Karine Espineira,
entretien sur la construction médiatique des trans

Co-fondatrice de l’Observatoire des Transidentités et Sans Contrefaçon
Université de Nice – Sophia Antipolis

Bonjour Karine. Tu t’apprêtes à soutenir ta thèse sur la construction médiatique des transidentités. Peux-tu nous résumer ton propos ?

Mon étude porte sur la représentation des trans à la télévision. Représentations qui forcent ou aspirent au modèle. Autrement dit, je m’intéresse au processus de modélisation. Comment créé-t-on des figures archétypales ? Peut-on établir des typologies « télévisuelles » ou « médiatiques » ? Au départ était la mesure d’une fracture, d’une dichotomie entre la représentation des trans par le terrain transidentitaire lui-même. A l’égal de nombreux autres groupes, les trans se sont exclamés qu’ils ne se reconnaissaient pas dans les images véhiculées par les médias. Souvenons qu’une grande partie des personnes trans médiatisées ont tenu ce propos. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est celui d’Andréa Colliaux chez  Fogiel en 2005 : « Je suis là pour changer l’image des trans dans les médias » avait-elle dit. Propos réitérés à maintes reprises par elle-même et d’autres personnes chez Mireille Dumas, Christophe Dechavanne, Jean-Luc Delarue ou Sophie Davant.

Militants et non-militants dénoncent les termes de la représentation. Cela questionne. Pas d’effet miroir. Quelle est donc cette transidentité représentée dans les médias ? Existe-t-il des modèles ? Sont-ils hégémoniques, construits, voire coconstruits ? La question ultime étant à mon avis : « mais comment sont donc imaginés les trans par le jeu du social, par les techniques et les grammaticalités médiatiques ? Faisons entrer dans la danse la culture inhérente aux deux sphères (médiatique et sociale) et l’on obtient ce que l’on nomme une problématique.

Le concept de médiaculture proposé par Maigret et Macé (2005) a été essentiel. Je propose à mon tour de parler de modélisation médiaculturelle pour décrire la figure culturelle transidentitaire au sein des médias. Les trans sont des objets de la culture de la « culture populaire », de la « culture de masse ». A la suite de Morin et de Macé, on parle non pas d’une « culture de tous » (universelle), mais d’une culture « connue de tous ». Comment les imagine-t-on ces trans faut-il insister ? J’aime donner un exemple certes réducteur à certains égards mais parlant. Combien d’entre nous ont déjà rencontré des papous de Nouvelle Guinée, des chamans d’Amazonie ? Peu, on s’en doute. Pourtant, pour la majorité d’entre nous ils sont « connus ». Nous en avons une représentation mentale, dans certains cas : une connaissance. De quelle nature est cette modélisation ? Sommes-nous en mesure d’expliciter plus avant ? Cette représentation et cette connaissance sont-elles issues d‘écrits de voyageurs plus ou moins romancés, plus ou moins occidentaux  et occidentalisant, culture coloniale ou post-coloniale ? Connaissance sur la base de croquis, de bandes dessinées, de dessins animés, de films, de documentaires, de reportages ? Comment trier ? Il n’y a pas une seule représentation qui puisse se targuer d’une autonomie totale face à l’industrie culturelle médiatique. Cette grande soupe confronte et mélange nos imaginaires.

Une dernière note pour parler du terme « travgenre » apparu pour dénigrer des trans et même des homos remplaçant en quelque sorte le terme « folle ». On voit que le Genre est ici chargé du préfix trav’. J’y vois l’expression de la modélisation de la figure travestie sans cesse ramenée à une forme de sexualité « amorale » alors que les premières femmes habillées en homme démontraient que le « travestissement » était déjà un premier et spectaculaire changement de Genre. Les « conservateurs » défont eux aussi le Genre en tentant symboliquement de le cantonner à une sexualité trouble et honteuse. Pour ma part, j’ai souhaite anoblir le terme « travesti » en le plaçant  du côté du Genre.

Ta thèse est amorcée dès ton premier livre « la transidentité : de l’espace médiatique à l’espace public » (2008) : qu’est-ce qui a changé sur cette période ?

L’institué transgenre perce. Bien qu’encore très confidentielle, on voit une représentation transgenre émerger avec des documentaires comme L’Ordre des motsFille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre, Diagnosing difference, Nous n’irons plus au bois, entre autres productions depuis 2007-2008. On peut noter le rôle des télévisions locales à ce sujet. Les France 3 Régions par exemple ou les chaines du câble, couvrent ces représentations avec plus d’intérêt et d’application. Le travail d’associations et de collectifs sur le terrain se mesure ainsi, même si la télévision demeure encore très maladroite en se « croyant » obligée de faire intervenir une parole « experte » dont elle pourrait pourtant aisément se passer si les journalistes démontraient plus de confiance en leurs interlocuteurs trans, en peut-être en se questionnant plus franchement sur ce que les trans produisent comme « effets identitaires » sur eux et l’ensemble de la société.

La motivation des documentaristes change particulièrement la donne : soit ils veulent du fond de culotte, avec des récits d’opérations plus ou moins réussis, reproduire avec une ou deux nouvelles médiatiques le énième documentaire sur les trans, ou bien se mettre en danger intimement et professionnellement en donnant la parole à ces trans qui dénoncent l’ordre des Genres, d’inspiration féministes, qui souhaitent proposer de nouvelles formes de masculinités et de féminités croisées et non oppositionnelles, et ne pas venir renforcer l’ordre symbolique de la différence des sexes. J’ai une approche spécifique, une sorte de mix entre Foucault et Castoriadis pour décrire le phénomène : tous les trans ne veulent pas être des sujets dociles et utiles à une société qui fait de la différence (de genre, d’ethnie, de confession, d’orientation affective et sexuelle, de classe…) une inégalité instituée et instituante.   

Cette entreprise de recherche est particulière à plus d’un titre. C’est la première en Sciences de l’Information et de la communication sur le sujet mais surtout, c’est la première thèse sur les trans soutenue par une trans. On sent bien la question de la double légitimité : peut-on être chercheuse et militante ? Peut-on prendre part et prendre parti ? Comment contre attaques-tu ?

Pour donner un cadre à mon propos sur ce point, je dois préciser que j’ai mené des études en Sciences de l’Information et de la Communication dans les années 80 et 90, de l’université de Grenoble et à la Universidad Autonoma de Barcelone. J’ai « lâché l’affaire » en  3eme cycle pour des raisons de financement notamment. Je travaillais précisément sur les mises en scène du discours politique à la télévision. J’ai bossé dans le ménage industriel (je tenais le balai !) comme dans la formation multimédia dans le domaine de l’insertion sociale et professionnelle. En 2006, j’ai pu reprendre un master 2 Recherche à Aix-en-Provence dans le dispositif de la formation continue. Poursuivre en thèse de Doctorat à l’Université de Nice a été une suite logique. Je dois beaucoup à deux chercheures, à Françoise Bernard pour sa confiance qui a été un grand encouragement, et à Marie-Joseph Bertini qui a accepté de diriger une thèse dont le sujet « exotique » sur le papier n’aurait pas été assumé par beaucoup d’autres en raison notamment de la résistance de certaines disciplines tant aux études de Genre qu’aux études culturelles, sans même parler de Trans Studies qui n’en sont qu’à leur balbutiements dans la perspective la plus optimiste.

La nouveauté de la recherche comme la question de l’appartenance au terrain ont été des enjeux méthodologiques. A tel point d’ailleurs que très rapidement, je me suis mise à parler de « défense théorique ». Je vais passer sur les lieux communs bien qu’ils aient des raisons d’être, par exemple ne serait-il pas gênant d’interdire aux femmes à d’étudier le sexisme et le patriarcat, aux blacks la colonisation ou l’esclavagisme, les beurres l’intégration, etc… A l’énoncer, je flirte avec la caricature mais c’est pourtant cette caricature qui nous est opposée. N’oublions pas que les chercheures dites « de sensibilité féministe » étaient fortement suspectées au sein de l’université, celles-là même qui ont introduit les études de Genre.  

J’ai interrogé l’observation participante et la recherche qualitative avec Bogdan et Taylor. On parle de mon immersion dans le terrain on est d’accord. Mais je suis déjà immergée et jusqu’au cou si l’on peut dire. Toutefois, avec Guillemette et Anadon la recherche produit de la connaissance dans certaines conditions que je ne vais pas détailler pour ne pas réécrire ma thèse, mais pour moi cela se résumait  ainsi : la question de la mise à distance  du terrain dans une proportion acceptable : expérience propre du « fait transidentitaire » (le changement de Genre), sa pratique sociale, son inscription dans la vie émotionnelle, sa conceptualisation et sa théorisation « post-transition ». Où chercher la neutralité analytique ? Ai-je cherché à tester (valider/invalider) des hypothèses ou des intuitions ? L’adoption d’une orientation déductive m’est impossible mais en recherche qualitative je peux articuler induction et déduction. On voit que le chemin va être tortueux !

Suivant Lassiter, j’ai préfère parler de participation observante. Avec Soulé et Tedlock, j’écarte l’expérience déstabilisante du chaud (l’implication émotionnelle) et du froid (le détachement de l’analyse). Pour ne pas être suspectée par l’académie, démontrer une observation rigoureuse et faire valoir d’une distanciation objectivée, il m’aurait fallu renoncer à mes compétences sociales au sein du terrain pour expérimenter à la fois la transformation de l’appartenance et l’intimité du terrain. On ne doit pas renoncer à la difficulté de l’intrication du chercheurE qui est source de richesses. J’ai porté mon regard in vivo mais aussi beaucoup a posteriori. Évidemment, je me suis appuyée sur Haraway avec l’épistémologie du positionnement et ses développements avec Dorlin et Sanna. Castoriadis explique que « ce n’est jamais le logos que vous écoutez, c’est toujours quelqu’un, tel qu’il est, de là où il est, qui parle à ses risques et périls, mais aussi aux vôtres. » Avec Haraway, il faut reconnaître le caractère socialement et historiquement situé de toute connaissance. J’ai dois assumer un cadre épistémologique constructionniste et interprétationniste. 

Il y a un passage que j’aime dans ma thèse, un passage aussi modeste que gonflé dans un certain sens, je le retranscris ici : « Notre expérience est antécédente à la recherche, à l’instar du fait transidentitaire remontant si souvent à la petite enfance. Le monde social transidentitaire, depuis la culture cabaret-transgenre, comprend aujourd’hui ces données essentielles que sont le sentiment d’anormalité et de clandestinité durant une partie de l’existence. L’habitus trans’ combine ces vécus individuels et collectifs, électrons vibrionnant autour de l’atome : non pas née, dois-je dire, mais bel et bien devenue irréversiblement. Le « hasard » ici importe peu. Avoir vécu le fait transidentitaire c’est avoir appris l’institution de la différence des sexes. Aussi qualifierions-nous volontiers notre recherche comme participation « auto et retro-observante ». En appeler en effet à l’histoire propre, ressentir et résister, imaginer et supputer, percevoir et se faire déborder, lâcher prise et expérimenter la réalité transidentitaire – voilà ce qui fait antécédence ici, de l’habitus « trans » sur la socialité « ordinaire ». On ne devient outsider  au terrain transidentitaire que parce qu’on a choisi de faire de la recherche. Et de même, on ne devient insider à ce même terrain que parce que le changement de genre a précédé cette recherche ».

Ma posture m’a autorisé une récolte de données difficilement égalable par d’autres moyens méthodologiques : « Être affecté» par son terrain a permis à Favret-Saada d’élaborer l’essentiel de son ethnographie, condition sine qua non des adeptes de la participation observante selon Soulé. Être affecté « par nature » veut dire par la force des choses car on ne choisit pas son lieu de naissance, la couleur de ses yeux ou de sa peau par exemple. Cela implique l’individu dans ce que je vais appeler une posture auto-retro-observante à considérer comme relation (affects, engagements intellectuels, contaminations diverses) antécédente à l’élection du terrain pour les chercheurEs dans un cas similaire au mien.

Toujours sur la recherche en général, quel regard portes-tu sur le traitement universitaire cette fois-ci de la question trans aujourd’hui en France ?

Pour le dire franchement, nous sommes aux frontières de l’innovation et du foutage de gueule. Je m’explique. C’est très intéressant d’étudier les questions de genre. Mais laisser les expertises trans au placard c’est pas la meilleure méthodologie pour produire de la connaissance. Le terrain trans suscite de l’intérêt chez de jeunes chercheurEs. Le nombre d’étudiantEs reçus cette année venant de sciences politiques, de sociologie, ou même de journalisme en dit long sur l’intérêt pour les questions trans et inter. Ce public ne vient pas chercher des patients et se montre généralement respectueux des personnes. Peut-être certains gagneraient-ils à mieux expliciter leur sujet et prendre le temps de détailler ne serait-ce qu’une esquisse de problématique. Mais globalement ça va dans le bon sens.

Le foutage de gueule serait plutôt dans des sphères plus confirmées. J’ai quelques souvenirs de sourires condescendants, quand ce ne sont pas des marques d’irrespect comme de mépris affiché. Un chercheur qui vous « tacle » sur une voix tremblante attribuée à « une rupture  épistémologique » (genre : « mais vous êtes trans ! ») alors qu’il est juste question d’un simple trac ; une autre vous dit en tête-à-tête qu’elle n’aime pas s’afficher avec des trans ; d’autres semblent aimer « dominer intellectuellement » leurs sujets et ne pas oser affronter la véritable expertise issue du terrain.

C’est clair, ce n’est pas avec ce discours que je vais me faire plus d’amis mais sérieusement je ne tiens pas non plus à sympathiser avec quelqu’un qui me considère comme un singe savant. Cela n’est pas sans me rappeler le regard que j’avais comme immigrée chilienne sur la façon dont les gens parlaient à mes parents arrivés en France en 1974. Ta couleur de peau ou ta langue suffit à provoquer une disqualification sur l’échelle des savoirs et de la reconnaissance. Tu es un sujet exotique, une singularité, mais pas un être pensant à leurs yeux. De là aussi une grande motivation à m’approprier d’autres savoirs et à me donner les outils me permettant d’investir d’autres terrains, d’acquérir les compétences d’autres disciplines. 

C’est quelque chose que je répète souvent désormais sur l’étiquetage et le « desétiquetage » : on m’a qualifié d’ennemie des trans pour être « passée de l’autre côté », comme quand d’autres ont bien vu ma volonté d’empowerment. Pour avoir pu l’apprécier, une génération de jeune trans ne renonce pas à ses études et semble motivée à hausser le niveau de parole. Ce sont en grande majorité des FtM et je me sens très proche d’eux dans leur désir d’autonomiser nos théories et nos points de vue ; Je crois que nous seront d’ici peu intelligibles, crédibles et peut-être même audibles. Il serait temps quand on sait le travail accomplit il y a déjà deux décennies par des Kate Bornstein, Leslie Feinberg, Pat Califia, James Green, Susan Stryker, Riki Wilchins et j’en passe et des meilleurs. A l’image d’un pays qui ne s’avoue pas qu’il est xénophobe, qu’il est conservateur et sexiste, qu’il « se la pète » depuis plus de deux cents ans sur les Lumières, nous devons nous-mêmes avouer que nous sommes « en retard » sur « le nord » et sur « le sud », et qu’il nous incombe un examen de conscience sans honte mais avec la motivation de vouloir changer cela. Car, ce qui nous arrive il est devenu trop commode de l’imputer toujours et uniquement aux autres. Pour suivre Califia, une bonne allumette dans l’institut de beauté nous ferait le plus grand bien.

Sur la thèse plus particulièrement, après une première partie sous forme d’état des lieux, tu proposes de revenir sur tes hypothèses et ton (tes) terrain(s)s : pourrais-tu nous les décrire ? Je pense notamment à la question que tu soulèves sur les descripteurs, ces mots clés dans la recherche de documents visuels ?

Parlons des hypothèses. Prenons l’imaginaire social de Castoriadis (1975), un imaginaire construit par chaque groupe humain en se distinguant de tout autre. Je suis la pensée de Castoriadis quand il explique que les institutions sont l’incarnation des significations sociales. Doublons ce premier imaginaire d’un second que nous nommons médiatique (Macé, 2006) et à considérer comme un imaginaire connu de tous grâce à un ensemble de « conditions économiques, politiques, sociales et culturelles propres à la modernité l’a rendu possible ».

Pour paraphraser Castoriadis, je dirais qu’il y eu une institution imaginaire de la « transsexualité » comme concept et pratique médicale dont la télévision s’est emparée à son tour et participant du même coup à son institution en « transsexualisme ». Simplifions, l’institution « transsexualisme » est le « déjà-là » de la transSexualité. L’institué est la figure du transsexuel ou de la transsexuelle et de son récit biographique. Ce modèle remonte aux années cinquante si l’on considère la télévision. Le modèle est hégémonique.

Sur le terrain trans, existe un autre institution : le transGenre et son institué se retrouve dans les figures : travestis, transgenres, transvariants, genderqueer, androgynes, identités alternatives, etc. Étonnamment remarquons  que l’instituant transGENRE a été longtemps chargé du « sexuel » tandis que l’instituant transSEXUALITE a été chargé du Genre si l’on s’en réfère aux centaines d’émissions où trans et psychiatres déploient maints efforts pour mettre en avant la question d’identité d’un terme renvoyant sans cesse à la sexualité et la sexuation. Mais ici le Genre est à entendre comme sex role. Le modèle hégémonique porte l’appartenance à l’ordre symbolique d’une société donnée. Nous concernant, il s’agit de celui d’une société patriarcale, régie par « la différence des sexes » et l’hétérosexualité.

Dans mon étude, on voit que la télévision aborde l’institué « transsexe » (la représentation dominante) au détriment  de l’institué « transgenre » (encore minoritaire), auquel est accordée cependant une représentation tardive et confidentielle. On pourrait donc parler d’une modélisation plus ou moins souple, entretenant une forte adéquation avec l’ordre social et historique (ici celui du Genre), en faisant place à une certaine perturbation (le « trouble » dans le genre et à l’ordre public) sur le plan de  l’ordre symbolique. Ce trouble « contenu » peut ainsi mettre en valeur la représentation dominante. Voilà qui semble bien convenir si on ne précisait pas que l’institué transgenre est tout sauf minoritaire et confidentiel sur le terrain. Il est même très largement majoritaire dans le monde associatif et les collectifs visibles.

Au tour du terrain et du corpus. Mon terrain était les associations et collectifs transidentitaires en France, les personnes transsexes et transgenres dans le contexte français.  Je parle ici de « transsexe » et de « transgenre » car je traduis une distinction qui est le fait  d’une partie du terrain et non le mien. C’est aussi une distinction de fait dans la société. Outre la question des papiers d’identité que ne peuvent obtenir les transgenres, on nous demande sans cesse si l’on est opéré. La question de l’opération est un évènement qui concerne tout le monde, non les seuls trans. C’est un événement symbolique instituant considérable. Comme si la marque d’une identité « morpho-graphico-cognitive » serait dans l’entrejambe…

J’ai aussi formé un corpus à partir des bases archives de l’Institut National de l’Audiovisuel : bases Imago (ce qui a été produit depuis les origines de la télévision et de la radio), les bases dépôt légal (loi de 1995) : DL Télévision, DL Câble-Satellite, DL Région. Comme je ne voulais pas à avoir à réaliser des extrapolations de mon corpus, j’ai doublé ce corpus d’un autre indépendant. Il a été formé de façon totalement subjective à partir de matériaux pointés par l’actualité comme par le terrain : séries américaines, documentaires récents, diffusions sur Youtube, Dailymotion, etc.

Pour le corpus INA, je suis partie sur sept mots clés dont j’ai motivé le choix sur la base de définitions et de leurs inscriptions autant du côté de la médecine, de la psychiatrie, que de la justice, la police, les médias et le terrain trans dans sa grande diversité. Ces mots clés sont : travesti, transsexualisme, transsexualité, transsexuel, transsexuelle, transgenre, transidentité.

J’ai obtenu 886 occurrences hors rediffusions, de 1946 à 2009. Pour donner une idée des résultats, quelques chiffres : J’ai obtenu 534 occurrences pour travesti, 384 pour transsexualité, 2 pour transsexualisme, 2 pour transsexuel, 7 pour transsexuelle, 4 pour transgenre, aucune pour transidentité sur un total de 971 occurrences avant retrait des rediffusions.

On le voit, le terme travesti est le descripteur « par défaut » ou « spontané » pour parler des trans, que l’approche soit synchronique ou diachronique. Les fiches de l’INA sont un trésor qui demande des fouilles archéologiques. Elles sont ainsi les traces d’un « Esprit du temps » comme dirait Morin.  C’est ainsi que ce corpus est devenu un terrain. Les fiches INA pourraient par exemple être étudiées sans conduire au visionnage des œuvres qu’elles décrivent. Par ailleurs, le corpus formé a été d’une telle ampleur, que je le qualifie de corpus « pour la vie ». Parler de terrain me paraît adéquat.

Tu suggères aussi un découpage de la représentation des trans à la télé, « les grands temps » dis-tu de cette médiatisation. Pourrais-tu nous raconter cette histoire et ses périodes ?

J’avais « pressenti » ce découpage possible dans mon essai de 2008. Je n’avais pas encore ce corpus fabuleux pour le confirmer ou l’infirmer. C’est chose faite. Les tendances du corpus m’ont même dépassée. Le croisement des définitions, de l’évolution des concepts, des techniques, des effets techniques et symboliques, l’évolution du terrain ou encore ce que révèle le corpus conduisent ni plus ni moins qu’à une analyse sociohistorique de la représentation des trans et de leur modélisation.

Les années 1970 sont très riches. Elles marquent un esprit du temps, un air du temps, cette bulle de la « libération sexuelle » et de mouvements libertaires. La télévision, on le sait était sous tutelle, elle n’en était pas moins audacieuse dans ses thématiques et ses dispositifs.

Première période : celle de la marginalité et du fait divers. Un document de 1956 parle de « changement de sexe fréquents à notre époque », en 1977 la prostitution trans est qualifiée de prostitution masculine par la voix d’un Cavada jeune, fringant, et d’une rare prudence dans les termes employés et l’adresse lancée aux téléspectateurs afin qu’ils ouvrent « les écoutilles » avant de juger. Les plateaux d’Aujourd’hui magazine ou d’Aujourd’hui madame de 1977 à 1980 invitent des trans, ils et elles ont des noms et prénoms, ils et elles sont placéEs dans le dispositif de mise en scène aux côtés des autres intervenantEs. On le verra dans les deux décennies qui vont suivre que les noms et parfois les prénoms disparaitrons au profit d’insert du type : « Claire transsexuel », « Claude transsexuelle » ou « père de transsexuel », « mère de transsexuel ». Ce que TF1 et les études de marché nommeront plus tard les « ménagères de moins de 50 ans » sont dans ces dispositifs qui nous font parfois sourire à tort aujourd’hui, des femmes qui ne cachent pas leurs sensibilités féministes, qui interrogent le Genre et prennent les trans à témoin. Un autre documentaire « les fils d’Ève » met en scène la discussion entre deux travestis comme le dit le résumé, discussion bien plus politique et subversive que le discours des trans des émissions des années 80 comme si le contexte de la prise en charge avait vidé le réservoir politique. Au-delà du fait divers, la cause marginale était politique. Le modèle français est loin du modèle de Christine Jorgensen descendant de son avion en 1953 sous les crépitements des flashs des photographes, et qui donneront l’image de l’inscription de la « transsexualité » via le moule des femmes américaines des années  1950. De notre côté nous avions Coccinelle. Je rejoins la vision de Foerster et de Bambi à son sujet. Elle avait l’éclat de la féminité de son époque mais ne donnait pas pour autant toutes les garanties d’une « normalité post-transition ». Elle a été la femme qu’elle voulait être, glamour mais scandaleuse. Je crois qu’elle mérite d’être traduite et ses actes éclairés par une approche postcritique et non seulement abordés par une approche dénonciatrice. Cela vaut aussi pour des acteurs de la télévision en général sur le sujet. Dumas, Ardisson, Dechavanne, Ruquier ou Bravo par exemple vont contribuer à inscrire la transidentité dans le mouvement d’égalité des droits dans les années 1990 et 2000 derrière des formats ne semblant être axés que sur le personnel et l’intime. Parfois derrière l’habit du spectacle, des messages plus subversifs et engagés.

La transidentité s’inscrit comme fait de société avec la convergence de l’élaboration des outils de prise en charge, les premiers plateaux de débat à plusieurs voix et l’intronisation de l’expert en télévision. Avec les matériaux des années 1980 les fiches INA font apparaître de nouveau descripteurs : transsexualité, transsexuel, transsexualisme. Précisons, ce n’est pas l’INA qui les invente ou les impose. Elle garde trace de leur émergence et de leur usage. Ainsi Jacques Breton et René Küss vont-ils énoncer le « transsexualisme » comme « concept et pratique » : les faux et vrais trans, les règles du protocole et leur diffusion massive dans les médias (ce que j’ai conceptualisé à mon tour comme la mise en place du « bouclier thérapeutique »), la médicalisation, la valorisation des opérations tout en « déplorant » cette unique solution, la légitimité scientifique et « l’utilité sociétale ». Les plateaux vont s’étoffer de la présence de chirurgiens, de juristes, d’avocats. La mise en scène table dès 1987 avec les Dossiers de l’Écran sur la confrontation trans et experts sachant que la controverse bioéthique est telle un surplomb. La science interfère sur l’engendrement, et elle se met  aussi à interférer sur la sexuation, voilà qui peut résumer un autre esprit du temps.

Dominique Mehl relie le début de la controverse bioéthique aux naissances de Louise Brown (1978) et d’Amandine (1982), deux enfants conçues in vitro. Elle écrit dans La bonne parole (2003) : « Ces deux naissances ouvrent l’ère de la procréation artificielle qui vient véritablement déranger les représentations de la fécondité, de l’engendrement, de la gestation, de la naissance ». La sociologue illustre ainsi – pour demeurer dans le registre et l’analogie de la naissance – l’enfantement d’un fait de société : « L’ensemble de ces techniques médicales et biologiques configure une nouvelle spécialité, la procréation médicalement assistée, destinée à une population particulière, celle qui souffre d’infécondité. À ce titre, elle ne concerne qu’une petite partie de la population, évaluée à environ 3% (…) Pourtant, la procréation médicalement assistée, par les séismes qu’elle opère dans les représentations de la nature, de la sexualité, de la procréation, de la parenté, concerne en réalité l’ensemble de la société, tout individu qu’il soit personnellement ou non confronté à une difficulté de concevoir, toute personne conduite à réfléchir à une difficulté de concevoir, toute personne conduite à réfléchir sur l’engendrement et les relations familiales ». Approprions ce propos à notre sujet et là patatras on réalise que les « transsexuels » représentent moins de 0,01% de la population en occultant les identités transgenres qui elles fracasseraient le compteur mais je m’engage déjà-là dans l’esprit du temps suivant. 

Envisageons le « transsexualisme » (comme concept et pratique), puis le « transgenre » (comme expression identitaire multiple et transversale) comme des phénomènes venant bousculer les représentations de la nature, de l’ordre et de l’agencement des genres masculin et féminin, l’hétérosexualité, les homosexualités, la bisexualité. Est concerné en réalité l’ensemble de la société, tout individu qu’il soit ou non confronté à une difficulté d’honorer son genre d’assignation, toute personne conduite à réfléchir sur le Genre et les relations de Genre dans un système un binaire, qu’il soit ou non inégalitaire.

On n’oublie pas le rôle des psys dont Dominique Mehl explique qu’ils ont depuis le tout début de la controverse bioéthique « pris une large part à ce débat public. Inspirés par leur expérience auprès des couples stériles, au nom de leur conception de la famille et de la parenté nouée dans une longue tradition de réflexion théorique, ils se sont emparés de leur plume pour mettre en garde, toujours, et critiquer, souvent ». Il est étonnant de constater à quel point la littérature scientifique manque de ce type de questionnements, parfois aux apparences de constat, sur la question trans, sans jamais remettre en cause l’expertise psy -ou à de rares exceptions récentes. On a laissé longtemps cette seule parole aux trans sans jamais leur donner les moyens de l’exprimer dans les espaces publics, médiatiques et universitaires.

Le dernier temps est celui du glissement dans le mouvement d’égalité des droits. L’égalité des droits s’inscrit dans une histoire des idées, des mentalités et des diverses politisations des groupes dits minoritaires. Mobilisation des associations dans le cadre de la pandémie du Sida dans les années 1980, Pacs, PMA, homoparentalité, sans-papiers, dans les années 1990 et 2000 etc. On ne saurait privilégier tel ou tel commencement, période, idée ou correspondance, mais l’enchaînement s’impose, au sein d’une progression asymptotique.

Dans mon étude, je le date dans la moitié des années 2000 si je considère mon seul corpus. Sur le terrain, il a commencé dès les années 1997-1998. Je pense au Zoo de Bourcier, l’inscription des trans dans d’autres tissus associatifs que l’on dira LGBT plus tard, à l’action du GAT ou de STS. A la télévision cette inscription est visible par des productions locales comme des reportages des France 3 Régions. On parle des trans à l’occasion des Marches des Fiertés et de la journée Idaho plus qu’à l’occasion de l’Existrans ou du T-Dor (jour du souvenirs des victimes de transphobie), en télévision je précise. Il y a aussi les affaires qui font du bruit. Je crois que le procès Clarisse qui a gagné son procès pour licenciement abusif participe de cette inscription. De même les coups médiatiques de l’ANT (anciennement Trans Aides) qui finalement illustre une sorte de guérilla contre les contradictions institutionnelles en matière d’état-civil. STS, Chrysalide et OUTrans ont eu aussi des discours portés en de telles occasions. En rapport cette fois au terrain, une question demeure : pourquoi la Pride ou Idaho font-ils plus parler des trans que le T-Dor ou l’Existrans ?

Cette inscription dans le mouvement d’égalité des droits se traduit aussi ainsi : transition et trajet  trans sont vite qualifiés de « parcours de combattant », quand le regard médiatique s’intéresse aux institutions. Les conséquences familiales et socioprofessionnelles sont aussi abordées, confirmant la pertinence d’une « écologie du milieu ». L’idée que la télévision veut « défaire les mentalités » et « défaire des inégalités » fait son chemin dans la perspective tant du traitement d’une marginalité, d’un fait de société, d’individus ou  de mouvements engagés dans l’égalité des droits.

Si tu devais retenir une émission, ou un moment télévisé, qui te semble symptomatique de la figure trans visible aujourd’hui sur nos écrans, laquelle choisirais-tu et pourquoi?

Si je voulais illustrer l’idée d’un « transsexualisme » d’une modélisation hégémonique des trans, je pourrais citer certainement non pas une dizaine mais plusieurs centaines de documents, en prenant telle ou telle phrase, telle ou telle définition, etc. Si je devais en revanche illustrer ce que j’appelle l’institué transgenre, majoritaire sur le terrain trans observable, j’aurais en revanche plus de mal. La télévision produit constamment le Genre tel que l’ordre symbolique en exercice le prescrit. La télévision est parfois transgressive mais pas subversive sur les questions de Genre.

Ceci explique en partie un certain conservatisme, un immobilisme de la représentation des trans. En s’intéressant aux trans, la télévision ne produit pas que de la matière télévisuel à vocation de divertissement et de spectacle. La carte de la transgression est un leurre désormais.

De mon corpus, je retiens la prestation de René Küss en 1982, quatre minutes de télévision qui racontent ce que seront 20 années de protocole. J’ai à l’esprit les prestations de Grafeille ou Bonierbale chez Dechavanne, Dumas ou Bercoff : quand la psychiatrie se double de sexologie en plateau. D’autres constats et pistes : le traitement des FtMs, de leur invisibilité à leur visibilité ; l’anoblissement et la popularisation du cabaret transgenre avec les figures de Coccinelle, Bambi ou Marie France médiatisées comme égéries et muses à la fois ; les festivités et les spectacles de cabarets avec Michou et ses artistes,  les émissions estivales de Caroline Tresca faisant la promotion des cabarets de province ; les émissions humoristiques issus du « travestissement de nécessité » depuis La cage aux folles ; le traitement compréhensif puis moraliste de la prostitution des trottoirs de la rue Curiol dans le Marseille des années 1970 jusqu’au bois de Boulogne du Paris des années 1980-1990 ; l’actualité offre encore bien d’autres ouvertures comme le traitement spécifique des « tests de féminité » à l’occasion des Jeux Olympiques, ou la « transsexualité dans le sport » ; les figures médiatiques spécifiques depuis Marie-André parlant des camps à Andréa Colliaux commentant Kafka, en passant par l’histoire de la médiatisation particulièrement intense de Dana International, figure « exotique » et LGBT, égérie de la tolérance et icône d’une trans contemporaine. La présence de Tom Reucher interroge encore le statut des trans comme experts, comme représentants compétents et légitimes voire charismatiques. Avant lui, toute une génération de personnalités MtFs : Marie-Ange Grenier (médecin), Maud Marin (avocate), Sylviane Dullak (médecin), Coccinelle (artiste). On sait que Maud Marin sera aussi étiquetée ancienne prostituée et Coccinelle parée de l’insouciance de l’artiste, sinon bohème.

Grâce au corpus on constate que les trans sont hétérosexuel-le-s et qu’ils donnent de nombreux gages à la normalité (des garanties). Ils ont donc bien été bien présents à la télévision qui semble avoir nettement privilégié cette représentation, l’établissant en modélisation sociale et médiaculturelle (l’institutionnalisation). De là un certain modèle trans : hétérocentré,  « glamour » ou « freak », un institué fort peu politique et encore moins théorique pour l’instant.

Et si tu devais nous restituer une découverte faite durant tes recherches à l’INA (Institut National d’Audiovisuel), quelque chose d’inédit, que choisirais-tu de nous dévoiler ?

Beaucoup d’émissions méritent le statut de découvertes. Je vais ici donner l’exemple d’un échange entre une historienne et une présentatrice de la chaîne « Histoire ».  Pas de trans à l’horizon. On parle au nom « de » (valeurs, avis, choix personnels), autorisant une telle spéculation nous donnant à voir un aveuglement où la fabrique ordinaire d’une performativité, à l’inverse de ce qu’énonce J. Butler : non pas un acte subversif et politique à même d’éclairer ce que le pouvoir plie un savoir mais une mise en scène de cette spéculation et exemplification symbolique.

Le titre propre de l’émission est « Le chevalier d’Eon et la duchesse de Berry, dans la collection « Le Forum de l’Histoire » de  la chaîne de diffusion Histoire sur la câble. Je passe les informations de types heure et fin de diffusion, etc. Le résumé est le suivant : « Magazine présenté par Diane Ducret composé d’un débat thématique entre Evelyne Lever et Grégoire Kauffmann consacré à deux intrigantes de l’histoire, le chevalier d’Eon et la duchesse de Berry », diffusé le  13 mars 2009.

Evelyne Lever vient de publier « le chevalier d’Eon, une vie sans queue ni tête ». Le titre m’interpelle sans m’éclairer. Je visionne l’émission. Bref aperçu (time code : 19 :30 :33 :19) :

– Evelyne Lever précise que dans la première partie du livre, elle fait son travail d’historienne, puis précise : Quand je suis arrivée au moment où mon héros / héroïne devient une femme. Et là, je me suis posée d’autres questions. Je me suis dit mes connaissances historiques ne sont pas suffisantes. Il faut que j’aille plus loin car j’ai à faire à un cas psychologique, psychiatrique assez délirant, assez exceptionnel. Alors là, j’ai du faire appel à quelques amis psychiatres, à me documenter sur les problèmes de la transsexualité et de l’identité sexuelle.

– Diane Ducret (la présentatrice) : oui c’est un personnage par son refus de trancher entre une identité masculine et une identité féminine est très contemporaine en somme, je suppose que c’est pas la mode transgenre qui a suscité votre intérêt sur ce personnage ? [rires].

Sans partager ici l’analyse longue et précise que ce document exige, on peut prendre le temps d’être surpris par la convocation du nom et de l’institué de la psychiatrie puisqu’il est avéré qu’il n’a ni affection et encore moins maladie mentale mais un regard moral sur une différence. Et l’on peut comprendre l’hésitation d’Evelyne Lever, historienne, faisant appel à ses « amis psychiatres ». L’héritage d’une classification stricte entre « disciplines » lui rappelle que des « connaissances » peuvent en effet, ne pas être « suffisantes ». Une approche dénonciatrice se bornerait à critiquer l’ambiguïté des discours tenus tandis que l’approche postcritique y verrait la scène de rencontre de subcultures ou quand la transidentité devient un objet médiaculturel.

Des questions s’imposent donc quand on sait que cela fait désormais 50 ans que les études de genre insistent sur les institués que sont la différence des sexes, le devenir et en particulier le devenir de genre minoritaire. Comment peut-on croire que l’on peut psychiatriser quelqu’un au-delà des siècles ? Deux hypothèses se présentent, se complétant mutuellement : l’inintérêt des autres hypothèses dans le champ scientifique ; l’indifférence au sort des trans permet cette transphobie et une spéculation sans frein. Dans ces premiers travaux Dominique Mehl en indiquait déjà les grandes lignes de cet arraisonnement et exercice de cette falsification. Pourquoi acceptons-nous une telle affirmation ? Sa présentation traduit son ambivalence : elle passe d’une connaissance historique dans son domaine au champ subjectif où elle croit devoir se poser « d’autres questions ». Lesquels croient se pencher sur un « cas psychologique, psychiatrique assez délirant, assez exceptionnel ». Elle n’a pas assez de mot ou sa formation est imprécise pour dire ce qu’elle voit et traduit immédiatement sur le mode subjectif et non plus historique. Rappelons ici l’indication de Castoriadis : chaque parole indique la position de celui-celle qui l’émet et l’engage. Quel est cet engagement et surtout quelle sa légitimité faute de validité ? Nous sommes sortis du médical pour le plain-pied d’un regard moral. L’on présente ici un objet (le « transsexualisme ») totalement départi des sujets trans et faisant comme s’ils n’existaient pas. Ce cas précis nous enseigne sur les falsifications de l’histoire et l’usage immodéré de la lucarne psychiatrisante. Viendrait-il à quelqu’un l’idée de convoquer une expertise trans pour éclairer l’histoire du Chevalier d’Eon ? L’éclairage des études de Genre serait ici plus approprié et en quoi ? Sinon, pourquoi ? Après tout, d’autres historiens et en particulier des historiennes se sont penchées sur le Chevalier d’Eon à la lumière des études de Genre dans une optique féministe. Nous pensons à Sylvie Steinberg et surtout Laure Murat, « La loi du genre, une histoire culturelle du « ‘troisième sexe’ » en 2006. Là où Murat pointe le système symbolique régulant les rapports et relations, Lever voit l’individu-écharde. Laure Murat met précisément en exergue un avis, valant pour maxime et surtout pour « pensée » d’Alfred Delvau : « Troisième sexe : celui qui déshonore les deux autres ». Le déshonneur serait tel qu’on en appelle aujourd’hui encore la psychiatrie au secours d’un honneur historique qu’un seul individu frapperait de mal-heurt (au sens ancien du français) ?

Et maintenant, en plus de ta soutenance, quels sont tes projets ?

J’ai des publications en attente. Dont trois avec mes consœurs de l’Observatoire : La Transyclopédie, et les deux premiers volumes des publications augmentées et corrigées de l’ODT pour 2010-2011.

Je travaille avec Maud-Yeuse Thomas sur un ouvrage sur les théories transidentitaires à la lumière de l’évolution et de la politisation du terrain trans. Je prépare aussi deux autres essais liés  à la thèse. Comme Macé un ouvrage théorique suivi d’un autre ouvrage relatant plus amplement mes analyses de corpus. Côté publication, je suis servie si tout va bien.  Je travaille également à un projet d’écriture de deux documentaires. Mais il est encore trop tôt pour détailler.

Je dépose bien entendu une demande de qualification pour le statut de maître de conférence. Après ce sera au petit bonheur la chance espérant que mes travaux si jugés crédibles et valides retiendront l’attention. Mon trip ? Donner des cours sur l‘image et les représentations de Genre à la lumière des études culturelles et des études de Genre. On verra bien, à 45 ans je n’ai pas à proprement parler de plan de carrière.

Tu nous rappelles la date ; le lieu et l’heure de ta soutenance pour ceux/celles qui voudraient venir ?

La soutenance se déroulera le 26 novembre prochain à l’Université de Nice – Sophia Antipolis à 13 heures, Lettres, Arts, Sciences Humaines et Sociales (98, Boulevard Herriot). J’attends des nouvelles de l’École doctorale pour connaître la salle. Je communiquerai en temps voulu. 

Je tiens à ajouter une liste de mes publications comme exemple de ce que le terrain peut produire car je ne suis pas seule à publier. j’insiste sur ce point car nous avons pu voir récemment avec Maud comment la reconnaissance d’une expertise venue du terrain reste invisible et j’ajouterais même à quel point elle est marginalisée. Par exemple, nous sommes trois personnes engagées et solidaires à avoir fondé cet outil innovant qu’est l’Observatoire au regard de la théorisation et de la politisation du terrain trans, bien que nous ayons un retard spectaculaire sur le monde anglo-saxon de ce point de vue.

Trois personnes pourrait-on dire, ou plus précisément faudrait-il énoncer : deux trans et un cigenre ? On sait avec un travail universitaire récent, que seul le « cisgenre » est crédité et reconnu comme acteur scientifique du terrain à l’ODT. La modélisation dont je parle est ici à l’oeuvre. Il convient de la défaire. Enoncer ce constat ne doit mener à la disqualification du propos sous l’accusation : « militance ! ».   


Karine Espineira : Eléments de méthodologie

Karine Espineira

Université de Nice Sophia Antipolis
Cofondatrice et coresponsable de l’Observatoire des Transidentités


 

Couverture : La Transidentité, de l'espace médiaque à l'espace public

Avant de vos présenter un montage susceptible d’illustrer les propos de Maud-Yeuse Thomas, Ali Aguado et Éric Macé, je vais présenter la cadre de ma recherche.

J’achève une thèse de doctorat en Sciences  l’Information et de la Communication à l’Université de Nice. Je suis familiarisée avec le terrain transidentitaire depuis 1996, avec un engagement associatif qui a débuté à l’ASB. Dans la même période, je participe avec Maud-Yeuse Thomas aux « séminaires Q comme Queer » (1998). Mon parcours associatifs prend une nouvelle direction en 2005 avec la fondation, de l’association Sans Contrefaçon, et en 2010 avec la création de l’Observatoire Des transidentités (ODT) avec M.-Y. Thomas et Arnaud Alessandrin.

Cette observatoire qui est une sorte de revue en ligne a été pensé  comme un espace de théorisation et de réflexion, comme une plateforme établissant un lien entre le terrain trans et l’académie, entre trans et non trans, de tous les acteurs de la culture, du terrain de l’information, du support  et de la prévention. Ainsi nous publions aussi des universitaires et des non-universitaires, dans le cadre des études de Genre et des Trans Studies. Autant dire que nous sommes dans la diversité des points de vue, les médiacultures la multiculturalité.

Pour ma part, je travaille sur les modélisations sociales et culturelles des transidentités dans le média audiovisuel : la télévision. J’ai publié un essai en 2008 sur cette question, cet ouvrage est un prémisse à ma recherche actuelle.

J’inscris cette recherche dans les études de genre ainsi que dans de possibles Transgender Studies en France. Je me place dans la perspective ouverte par de Marie-Joseph Bertini qui souligne que les sciences de l’information et de la communication après avoir considéré les signes, les symboles, ou encore les dispositifs techniques, ne peuvent ignorer le rôle de la variable genrée dans les processus de communication.

Je m’intéresse à l’institutionnalisation des relations trans et instance médico-légale, trans et média, à travers les imaginaires sociaux. Bien entendu je renvoie à la pensée de Castoriadis. Je considère aussi les imaginaires médiatiques et je renvoie aux apports des Cultural Studies avec Stuart Hall, Éric Maigret, Éric Macé, entre autres.

Ma grille conceptuelle se décrit très brièvement ainsi :

Standing point, épistémologie du positionnement, des savoirs situés (Donna Haraway, Elsa Dorlin)

– Orthopédie sociale, Savoir et Pouvoir (Foucault, French theory)

– Médiologie : effets symboliques des effets techniques, et efficacité symbolique (Régis Debray, Daniel Bougnoux)

Je pourrais encore vous dire que ma recherche est qualitative, action, observante et dans mon cas précis – je parle de mon appartenance au terrain, à mon expérience du changement de sexe, du changement de genre, c’est-à-dire en me référant à la notion de « transsexualisme » comme concept et pratique – comme auto et rétro-observante. On voit l’intérêt que je trouve dans l’épistémologie du positionnement.

 Mon terrain on l’a compris c’est les communautés trans. Je m’appuie aussi un corpus forme sur les bases archives de l’Institut National de l’Audiovisuel, mais je considère désormais ce corpus comme un second terrain après trois ans de visionnage de ce qui me paraît être un champ de fouille archéologique.

 Je vais vous présenter un document, ou plutôt un montage d’un quart d’heure environ qui retrace quelques étapes de l’histoire de ce concept et de cette pratique qu’est le changement de genre oblitéré par le « changement de sexe » si cher au public, aux médias, et à certaines institutions garante de l’ordre symbolique.

Je n’ai pas choisi les extraits au hasard mais avec l’idée d’illustrer les présentations qui vont se succéder, et notamment l’invisibilité des FtMs.

Lien vers le montage :

http://www.dailymotion.com/KEUniversite#video=xpccu9

 

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Mis en ligne : 18 mai 2012.

Sur « Dr. Jekyll & Ms. Hyde » (David Price, 1995)

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Jean-Marie Grégoire

Militant féministe queer et cinéphile


 

 

« I warned you, Richard – don’t mess with me ! »

 

 

 

Richard Jacks travaille comme chimiste pour une grande maison de parfumerie, sans enthousiasme : alors qu’il désirait depuis l’enfance « œuvrer pour le bien commun » (« all for the good of mankind !»), il lui semble avoir « vendu » ses talents. Il poursuit le soir des recherches plus personnelles, ce qui malheureusement l’aliène de sa fiancée, Sarah, avec qui il ne passe guère de temps.  

 

A la mort de son grand-père, il hérite d’un paquet de notes empoussiérées dont il va bientôt découvrir le prix : son bisaïeul, l’auteur de ces notes, n’était autre que le fameux docteur Jekyll, et notre héros entreprend aussitôt de poursuivre les recherches du défunt, dont il semble penser qu’elles portaient sur la « dualité de l’âme » ; ceux qui ont lu Stevenson savent que les préoccupations de son docteur étaient en réalité moins « métaphysiques »… Comme la potion de Jekyll s’était révélée augmenter l’agressivité, Jacks se dit qu’en y ajoutant des œstrogènes, il produira, en lieu et place du monstrueux Hyde, un être nouveau – surtout infiniment meilleur ; apparemment, notre aimable héros n’a que d’assez faibles connaissances en endocrinologie, mais, vous l’avez compris, il va vite apprendre !

 

Comme son ancêtre Jekyll, Richard teste évidemment très vite sa formule sur lui-même : après un moment de latence, une métamorphose finit par avoir lieu. Spectaculairement, ce sont d’abord ses mains qui changent – c’est à dire que ses ongles se mettent à pousser (!) alors que ses poils disparaissent. Ses cheveux poussent, sa voix mue – enfin son pénis disparaît : Jacks est devenu Helen Hyde. Et Helen va très vite manifester son caractère indépendant et volontaire : les frustrations patiemment subies par Richard, très peu pour elle ! Évidemment, Helen sème donc le chaos dans l’existence de Richard. Sa fiancée le quitte, une cliente importante lui est retirée pour être confiée à Helen, l’hypocrisie qui régnait dans l’entreprise vole en éclats…

 

Après différentes (més)aventures et quiproquos, la situation initiale sera restaurée : Richard se réconcilie avec Sarah ; il réintègre de même son entreprise – mieux, désormais, la firme financera toutes ses recherches. Helen Hyde, quant à elle, disparaît définitivement : par une dernière injection hormonée, Richard, avec l’aide de Sarah, a fait cesser le cycle des transformations. 

A sa sortie en 1995, « Dr. Jekyll & Ms. Hyde », produit par Savoy Pictures et réalisé par David Price, n’a guère rencontré que du scepticisme. Il a depuis acquis une certaine notoriété et un modeste statut « culte », sans doute en partie grâce à sa rareté sur le marché du DVD. Relire aujourd’hui les quelques articles qui lui ont été autrefois consacrés étonne un peu : Janet Maslin peut certes promettre dans le « New York Times » un « Jekyll transsexuel », et  dans « Mad Movies », Didier Allouch, vaguement halluciné, (1) voir affirmée dans le film une soi-disant toute-puissance de la figure de la  drag queen, il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas là-dedans, en réalité, grand chose de trans – et encore moins de drag ! Si l’on devait s’en tenir à la scène de transformation déjà mentionnée, faudrait-il croire que porter ongles et cheveux longs suffit à « faire une femme » ? Bien entendu, on rêve ! Mais avant de condamner « Dr. Jekyll & Ms. Hyde » à un oubli peut-être pas totalement immérité, je vous propose de l’examiner un moment. Ms. Hyde, notamment, me paraît être un personnage intéressant, sinon sympathique, ce dont conviennent d’ailleurs même ceux qui ont jugé le film désastreux. Je voudrais aussi m’intéresser à l’idée de placer un tel personnage de femme fatale dans un contexte générique qui n’est pas a priori le sien (le film est une comédie), et à ce que cela produit, notamment en termes de genre – et je ne parle plus de genres cinématographiques, mais bien de genre, de gender, si vous préférez. 

 

Je commencerai par quelques mots sur le titre du film, et la façon dont y est désignée la protagoniste : ni « Miss » ni « Mrs.» ne sont utilisés, et c’est évidemment assez remarquable. En français, il n’existe toujours pas d’équivalent de l’anglo-saxon « Ms.». Ce choix place d’emblée le film dans un contexte culturel et politique précis, puisque la possibilité d’employer « Ms.» a fait partie des revendications féministes, et ce dès les années 60 : une femme, raisonnait ainsi la militante féministe américaine Sheila Michaels, devait pouvoir choisir un « titre honorifique neutre » qui ne dépende pas de son statut marital, ni donc de sa place dans le monde hétérosexuel. Avec « Ms. », il s’agissait d’offrir un titre à celles qui précisément « n’appartiennent à aucun homme » (« who belong to no man ») (2). Rappelons que cette revendication n’a pas été portée que par des féministes, lesquelles étaient au demeurant divisées sur son intérêt, ce dont convient Sheila Michaels elle-même ; en effet, « Ms. » est aussi le titre « par défaut » que les entreprises recommandent d’utiliser lorsqu’il s’agit d’écrire à une cliente dont on ignore le statut, et qu’on ne désire pas « froisser », comme l’explique l’article de Wikipedia consacré à « Ms. » (3).

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Mais revenons à notre héroïne, Ms. Hyde – immédiatement après sa transformation, elle part acheter des vêtements, ce qui nous vaut une séquence de montage qui paraît vanter les plaisirs du shopping : Helen vêtue de tailleurs seyants et colorés, quelques sacs Ungaro à chaque main, arpente les avenues new-yorkaises les plus chics ; elle paraît même esquisser une pirouette pour la caméra, filmée en plongée comme une héroïne de musical. C’est que la métamorphose n’est complète qu’avec le shopping, bien entendu. « Pretty Woman » (4) n’est pas loin. Mais on notera qu’ici, il n’y a pas d’homme (et en général, dans ce type de situation, au cinéma, il s’agit d’un homme d’une classe plus aisée) pour expliquer à Helen quelles tenues elle doit choisir : pas de Pygmalion plus ou moins bien intentionné pour la vêtir et la « façonner » (voir par exemple « Undercurrent » ou « Vertigo » (5)). Au lieu de cela, Helen paraît spontanément tout savoir des dernières modes – comme avant elle, la « sister Hyde » de Roy Ward Baker (6) trouvait d’instinct comment transformer un rideau de brocart rouge en tenue de soirée dernier cri, et bien entendu très échancrée. Le même savoir camp (7) et ironique, qui paraît supposer une connaissance « innée » des règles et des charmes de la mascarade, permet-il à Helen de trouver précisément la taille qui convient à la secrétaire de Richard lorsqu’elle décide de lui offrir un chemisier – taille que Richard ignore, de toute évidence, lui qui ne regarde sa secrétaire qu’avec indifférence ? Un geste que l’on peut interpréter comme intéressé (Helen se démarque de Richard et se cherche des alliés dans l’entreprise) mais que l’on peut aussi voir comme un geste inspiré par une certaine solidarité féminine (et de classe), geste dont Richard, bien entendu, s’est jusqu’ici révélé incapable.

 

Parfaitement intégrée au paysage urbain de la très grande ville, où règne la carte de crédit, capable de solidarités (et/ou de calculs) court-circuitant le pouvoir masculin, Ms. Hyde est  d’autre part présentée comme un avatar de femme fatale. Le choix même, pour interpréter son rôle, de Sean Young, dont le nom est associé à l’univers rétro-futuriste de « Blade Runner » ou au néo-noir « A Kiss Before Dying »(8), est de ce point de vue parlant. Et si Janet Maslin, par exemple, semble déplorer que le rôle d’Helen ait été confié à Sean Young, qu’elle appelle ironiquement “Ms. Young” et dont elle juge le jeu trop dépourvu d’humour mais aussi teinté d’un érotisme trop agressif pour une comédie légère telle que “Dr. Jekyll & Ms. Hyde” (9), je pense au contraire que ce caractère “schizophrénique” sert le film : il est même pour moi source de plaisir. Allure ultra-féminine, ongles et cheveux longs (bien entendu !), vêtue de robes et de sous-vêtements griffés, cigarette aux lèvres (attribut incontournable de la vamp : demandez à Garbo ou Dietrich) (10), Helen pourrait sortir d’un film noir. Mais évidemment, sa parenté avec les vamps des années 30 ou 40, et avec les héroïnes sexuellement agressives des néo-noirs des années 90 (11), ne se limite pas à ces accessoires, quelque prometteurs qu’ils puissent eux-mêmes paraître. Comme elles, Helen contrôle pleinement sa sexualité : elle ne donne que ce qu’elle veut, à qui elle veut ; et lorsqu’elle ne veut pas, elle sait se débarrasser de l’importun. Pas de morts ici : « Dr. Jekyll & Ms. Hyde » est une comédie – mais si l’on opérait un glissement générique, on imagine qu’Helen Hyde laisserait sur son passage le même sillage de cadavres que les héroïnes de « The Last Seduction » ou de « Basic Instinct » (12).

 

Enfin, consciente de son pouvoir, Helen Hyde refuse un rôle subalterne dans l’entreprise : un des collaborateurs de Richard peut bien lui faire remarquer que dans l’entreprise, la seule place qui soit réservée aux femmes est celle de secrétaire, elle ne se contentera évidemment pas du rôle d’assistante à quoi son genre paraît devoir la cantonner. Mieux, pour les mêmes compétences, Helen veut autant, sinon, en bonne néo-fatale, plus. De fait, le film est parfaitement contemporain des débats qui agitaient alors la société américaine et qui portaient tant sur les inégalités de traitement sur le lieu de travail et sur le « glass ceiling », le plafond de verre auquel se heurtent les femmes, que sur le harcèlement. Ceci dit, Helen, elle, ne se pose jamais en victime de quoi ni de qui ce soit : en véritable « bitch diva » (13), elle envoie paître avec malice le collègue qui la poursuit de ses assiduités, et profite pleinement de son pouvoir de séduction : pour conforter sa situation professionnelle, Helen sera même capable  d’offrir des faveurs sexuelles à l’un de ses supérieurs, Dubois, que le film présente pourtant comme gay, et qu’interprète l’icône camp Harvey Fierstein – on le voit, le pouvoir de la néo-fatale, héroïne féministe battante, paraît à peu près sans bornes (14) !

 

Toutefois, quelles que soient notre admiration et notre sympathie pour Helen Hyde (et ce que fait Sean Young du personnage), force est de prendre en compte son élimination finale : Richard reprend le contrôle de son corps et défait la néo-fatale, qui disparaît purement et simplement. Cette fin manifeste la relativité du pouvoir de la femme fatale dans un genre, la comédie, qui n’est pas le sien : alors que Catherine Tramell, par exemple, sort victorieuse de ses confrontations avec l’ordre masculin, Helen Hyde, protagoniste d’une comédie loufoque, paraît vouée à l’échec.

 

Cette disparition permet surtout à Richard de résoudre les difficultés qui étaient initialement les siennes : la fin classiquement heureuse de la comédie signifie, évidemment, que le couple Richard-Sarah, qui souffrait des frustrations de Richard, se trouve restauré. Les fiancés qui s’étaient un moment séparés se retrouvent, vont se marier et sont même décidés à s’offrir un long voyage de noces. Ce faisant, ils conviennent qui plus est de ne plus laisser le travail « déborder » sur leur vie intime – en fait, il s’agissait surtout là du problème de Richard : le film laisse entendre que Sarah, elle, sait parfaitement « cloisonner » son travail d’avocate et sa vie « privée »…

 

Les règles de la comédie sont même scrupuleusement respectées : la (re)constitution de ce couple est redoublée par la constitution d’un second couple. Mintz et Dubois, les patrons tyranniques et grotesques de Richard, partent en effet s’installer ensemble dans le « Village », l’hétérosexuel Mintz ayant semble-t-il été « transformé » par son expérience avec Helen Hyde ! On reconnaît là la « logique » douteuse selon laquelle avoir des relations sexuelles avec une MTF, pour un homme « bio », ce serait avoir des relations homosexuelles – lesquelles seraient évidemment « contaminantes » : après cela, l’hétérosexualité ne serait plus possible… Dubois, de son côté, est au contraire conforté dans son orientation sexuelle par la révélation finale qu’Helen « était » en fait Richard – le film ne laisse ainsi pas de place à une possible bisexualité : il faut être hétéro ou homo, surtout rien de « messy », de compliqué, qui soit (entre) les deux !

 

Si Richard et Sarah feignent de croire que l’on peut effectivement cloisonner travail et « vie intime », la logique de la comédie, elle, les confond au contraire. Le final réconcilie certes, et comme il se doit, nos amoureux ; mais la disparition d’Helen Hyde, sous les yeux ébahis d’un public rassemblé pour célébrer le lancement du parfum qu’elle a mis au point, « Indulge »,  permet aussi à Richard Jacks de récupérer le marché qu’elle lui avait soufflé, et du même coup, son poste un moment menacé. Mieux, ceci s’accompagne d’un triomphe personnel qui lui vaut de transformer sa vie : finies, les recherches solitaires et semi-clandestines ; l’intérêt privé du chercheur et l’intérêt de l’entreprise se rejoignent enfin, et, dorénavant, Richard verra toutes ses recherches confortablement financées (15). Le sentiment de « division » dont il souffrait initialement disparaît, réparé par la logique de la comédie.

 

Au final, qui profite des transformations rendues possibles par Helen Hyde ? Pas elle, on le voit… Mais bel et bien le protagoniste masculin, le bon docteur Jacks, qui pourra expliquer qu’il a su accéder à sa « part féminine » (« I had to get in touch with that part of myself that is a woman ») et dépasser ainsi les problèmes qui se présentaient à lui – c’est au reste ce qu’il déclare dans son discours lors de la soirée de lancement d’ « Indulge », une fois Helen définitivement volatilisée. Ce qui aurait pu constituer une fantaisie transgenre explorant, pour reprendre la formule de Janet Maslin, « un monde d’infinies possibilités » (16) s’achève donc plutôt comme une réitération de la conclusion de « Tootsie » (17) ; les avancées du féminisme, les possibilités offertes par le gender-bending, tout cela profite in fine à un personnage masculin, qui s’approprie de surcroît un travail qu’il n’a pas en réalité lui-même effectué. Si l’on pouvait à la rigueur croire que le héros du film de Sydney Pollack avait bel et bien fait l’expérience sociale d’une certaine féminité, rien de tel ici : Richard n’a partagé aucun des combats d’Helen ; sa conscience reste toujours distincte de celle de sa contrepartie féminine ; et il est à craindre que la « part féminine » auquel il se réfère ne soit  révélée pour ce qu’elle est devenue, de talk show en talk show – une jolie formule creuse, une simple figure de discours. Au fond, d’ailleurs, n’y a-t-il pas « une femme en chacun de nous » (« truth is, there is a woman in all of us ») ? Belle déclaration, que Dubois, (faussement ?) béat, accueille la main sur le cœur ! Mais j’ai peur qu’il ne soit le seul à manifester à ce moment tant soit peu d’ironie…

 

Ceci dit, on saura gré à « Dr. Jekyll & Ms. Hyde » de ne pas confondre dans sa conclusion la masculinité de son protagoniste, fût-elle teintée d’une « part féminine » au fond assez abstraite, avec la métrosexualité promue par les magazines de mode ; après tout, l’action se déroulant dans l’univers des cosmétiques, cela aurait pu être à craindre. Le film a d’ailleurs sa figure de métrosexuel dans la personne de Larry, le cousin de Richard, bellâtre ridicule constamment disqualifié. De plus, le film reconnaît aussi que certains hommes peuvent faire l’expérience du « plafond de verre » et du harcèlement, et que le lieu de travail est une « arène » éprouvante pour tous et toutes, comme le suggère Paglia. Ce faisant, et malgré ses limites, parce qu‘il propose plusieurs modèles de masculinité, dont certains semblent inconfortables ou déficients, « Dr. Jekyll & Ms. Hyde » produit peut-être un discours plus complexe, à défaut d’être « progressiste », qu’il n’y paraît au premier abord.

 

 

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« Dr. Jekyll & Ms. Hyde » reflète au fond les ambiguïtés d’une époque, les années 90, qui ont pu se plaire à jouer des normes de genre au travers de figures telles que la drag queen ou la néo-fatale, mais ont probablement peiné à les refondre réellement, pratiquement – un échec que partagent aussi bien la culture populaire que la « haute » culture universitaire : ainsi la bisexualité fascine mais reste un objet d’inquiétude ; une « part de féminité » est revendiquée pour les hommes, mais demeure vague, quand elle ne se limite pas à la bêtise métrosexuelle ; la transsexualité et l’intersexualité, enfin, peuvent être invoquées, mais elles sont, en réalité, constamment tenues à distance, quand elles ne sont pas l’objet de plaisanteries stéréotypées et déplaisantes (18)… Cependant, si l’on ne saurait dire que Richard souhaite transgresser les normes de genre, ni même leur résister, s’il n’est en rien un « Jekyll transsexuel », l’expérience qu’il fait de l’aliénation, l’impression qu’il a d’être « divisé », entravé, en particulier dans sa vie professionnelle (« I’m stuck », confesse-t-il au début du film), ne sont pas sans intérêt : sa masculinité fragile, peu sûre d’elle, fait partie de ce que le film a de mieux à nous offrir – et ce n’est pas rien. Et puis évidemment, il reste la figure de Ms. Hyde ; certes, la « Sister Hyde » du film de Roy Ward Baker était peut-être une héroïne plus forte, plus marquante (plus féministe ? Il faudrait voir) – mais dans un genre pop et post-moderne, et même si le dénouement semble la condamner à l’effacement, Helen Hyde n’est pas mal non plus !

 

 

 

 


1 Janet Maslin, “Dr. Jekyll & Ms. Hyde (1995) – What’s left? How about a Transsexual Mr. Hyde?”, The New York Times, 25 août 1995.

Didier Allouche, “Interview avec David F. Price”, Mad Movies, n°. 102, p. 82-83.

2 “Forty Years of Defying the Odds”, Sheila Michaels, http://www.solidarity-us.org/node/1399.

3 Cf. http://en.wikipedia.org/wiki/Ms.

Ces mêmes entreprises tendraient d’ailleurs plutôt aujourd’hui à ne plus employer aucun titre dans leurs courriers, estimant qu’elles n’ont pas à connaître le genre de leurs destinataires. De ce point de vue, il est probable que le film accuse déjà un certain âge.

4 “Pretty Woman”, Garry Marshall, 1990.

5 “Undercurrent” (“Lame de fond”), Vincente Minnelli, 1946 – “Vertigo” (“Sueurs froides”), Alfred Hitchcock, 1958.

Eh non, Hollywood n’a pas toujours univoquement vanté les “joies du shopping” !

6 “Dr. Jekyll & Sister Hyde”, Roy Ward Baker, 1971.

7 “Camp is the kind of movie where they imitate me”, Mae West.

Le camp est, selon la définition proposée par Wikipedia, une sensiblité esthétique qui regarde comme attrayant un objet de “peu de valeur”, relevant le plus souvent de la culture populaire, en fonction de critères subjectifs et ironiques. Il est en cela proche du “kitsch”. Susan Sontag est la première à avoir proposé une définition du camp dans son texte fondateur de 1961, “Le Style “Camp””, et à avoir du coup introduit le terme dans le champ académique. Historiquement, le camp est lié à la communauté homosexuelle, pour laquelle il a pu constituer un mode d’affirmation de soi, en particulier dans les années 50 et 60, lorsque s’affirmer dans l’espace public d’une façon qui ne soit pas “oblique” était difficile. Depuis, le camp a connu des fortunes diverses – la réputation qu’il a d’être “apolitique” (cf. Sontag) et vecteur d’”effémination” l’a durement desservi dans les années 70-80. De fait, certaines de ses déclinaisons, durant l’ère Reagan par exemple, ont pu être légitimement perçues comme rétrogrades (preuve qu’il est bien, quoi qu’en dise Sontag, politique). Mais l’ironie camp, l’accent porté sur le caractère artificiel, construit, des objets qu’il affectionne, le mécanisme d’appropriation d’objets vus comme bas, abjects ou infâmes, ont permis au camp et à ses amateurs de survivre à ces moments difficiles.

Cf. http://en.wikipedia.org/wiki/Camp_%28style%29 ; Sontag, Susan, “Le Style “Camp””, in L’Oeuvre parle ; Pamela Robertson, Guilty Pleasures – Feminist Camp from Mae West to Madonna ; Andrew Britton, “For Interpretation : Notes Against Camp” ; Richard Dyer, “”It’s being so camp as keeps us going”.

8 “Blade Runner”, Ridley Scott, 1982 – “A Kiss Before Dying” (“Un Baiser avant de mourir”), James Dearden, 1991.

9 “Ms. Young is perfectly humorless and delivers more free-floating kinkiness than the material requires.” Cf. Janet Maslin, article cité.

Janet Maslin n’a de toute évidence pas vu le film de Roy Ward Baker ni entendu parler du scénario de Peter Cook, « Dr. Jekyll & Mrs. Hyde », achevé autour de 1978 mais jamais porté à l’écran. Sur ce scénario, voir « Dr. Jekyll & Mrs. Hyde : an unproduced Peter Cook screenplay », article disponible à l’adresse suivante : http://smarterthantheaverage.tumblr.com/post/71416415/dr-jekyll-and-mrs-hyde-an-unproduced-peter-cook.

10 Plus encore que la promiscuité d’Helen, c’est la cigarette qui semble cristalliser les inquiétudes du protagoniste, lorsqu’il découvre qu’elle ne prend pas le soin qu’il voudrait de leur corps commun, à un des rares moments où le film laisse entendre que Helen et Richard « partagent » quelque chose ; eh oui, il y a , au moins, cela : le corps ! C’est aussi l’un des rares moments où l’on peut deviner poindre à l’horizon du film le spectre du SIDA, qui constituait un des éléments déterminants du cycle de films centrés sur des personnages de « néo-fatales ».

Cf. Monica B. Pearl, « Symptoms of AIDS in Contemporary Film : Mortal Anxiety in an Age of Sexual Panic », in Michele Aaron ed., The Body’s Perilous Pleasures – Dangerous Desires and Contemporary Culture.

11 Carmen, mère ou « aïeule » de toutes les femmes fatales, est elle-même invoquée lorsque, dans la scène où Helen « impose », à sa façon, « ses vues » à Mintz et Dubois, la fameuse habanera de Bizet se fait entendre !

Sur le néo-noir et ses femmes fatales, cf. Jans B. Wager, Dames in the Driver’s Seat – Rereading Film Noir.

12 “The Last Seduction”, John Dahl, 1994 – “Basic Instinct”, Paul Verhoeven, 1992.

En réalité, le projet initialement imaginé par David Price tirait plutôt le film du côté de la comédie horrifique : “Après les projections tests, j’ai dû prendre en compte les critiques du public. Il y avait des morts dans le film et les gens n’aimaient pas ça. Le distributeur américain, Savoy, non plus. Sous la pression, j’ai donc réécrit une partie du scénario et retourné certaines séquences de manière à ce que les personnages survivent.” Cf. Didier Allouch, article cité.

Sur le genre hybride qu’est la comédie horrifique, cf. Bruce H. Hallenbeck, Comedy-Horror Films – A Chronological History, 1914-2008.

13 Cf. Kim Newman, “Dr. Jekyll and Ms. Hyde”, Sight & Sound.

14 Je ne résiste pas à la tentation de citer ici Camille Paglia : « Woman’s sexuality is disruptive of the dully mechanical workaday world, in which efficiency means uniformity.” Camille Paglia, “No law in the arena”, in Camille Paglia, Vamps and Tramps – New Essays, Vintage Books, 1994, p.52.

15 L’union de Mintz et Dubois va bien entendu dans le même sens d’une convergence des intérêts privés, “intimes”, d’une part, et professionnels et économiques de l’autre.
Elle est loin, la peur panique du “scandale” homosexuel qui motivait les personnages de Stevenson !

16 « a universe of infinite possiblity », Janet Maslin, article cité.

Et pour citer à nouveau Camille Paglia, on aurait pu attendre du film de Richard Price “une transition chaque jour”, “a sex change every day” ! Cf. “Dr. Paglia – part one of Female Misbehavior, a four-part documentary by Monika Treut”, in Vamps & Tramps, p. 247.

17 “Tootsie”, Sydney Pollack, 1982.

18  A la fin du film, un carton nous informe que Sarah et Richard espèrent être bientôt parents ; peu leur importe que ce soit un garçon ou une fille – “pourvu que ce ne soit pas les deux” !

 

 

 


 

Bibliographie

 

Allouche, Didier – “Interview avec David F. Price”, Mad Movies, n°. 102, p. 82-83.

Britton, Andrew (1979) –“For Interpretation : Notes Against Camp”. In Barry Keith Grant ed., Britton on Film – The Complete Film Criticism of Andrew Britton, Wayne State University Press, 2009.  

Dyer, Richard (1976) – “It’s being so camp as keeps us going”. In Only Entertainment, Routledge, 1992, p. 135-147.

Hallenbeck, Bruce H. (2009) – Comedy-Horror Films – A Chronological History, 1914-2008, McFarland.

Maslin, Janet (1995) – “Dr. Jekyll & Ms. Hyde (1995) – What’s left ? How about a Transsexual Mr. Hyde ?”, The New York Times, 25 août 1995.

Newman, Kim (1995) – “Dr. Jekyll and Ms. Hyde”, Sight & Sound, décembre 1995, p. 44-45.

Paglia, Camille (1994) – Vamps and Tramps – New Essays, Vintage Books.

Pearl, Monica B. (1999) – « Symptoms of AIDS in Contemporary Film : Mortal Anxiety in an Age of Sexual Panic ». In Michele Aaron ed., The Body’s Perilous Pleasures – Dangerous Desires and Contemporary Culture, Edinburgh University Press.

Robertson, Pamela (1996) – Guilty Pleasures – Feminist Camp from Mae West to Madonna, Duke University Press.

Sontag, Susan (1961) – “Le Style “Camp””. In L’Oeuvre parle. Trad. De Guy Durand. Christian Bourgois, p. 421-450.

Wager, Jans B. (2005) – Dames in the Driver’s Seat – Rereading Film Noir, University of Texas Press.

 

 


Je remercie l’équipe du festival Tapages (Bergerac) ; Gilbert Chéradame, le premier “cobaye” sur lequel j’ai testé les formules du docteur Jacks ; ma queer family, sans l’amitié et le soutien de laquelle rien de tout ceci n’aurait été possible – Marie-Hélène Bourcier, Marco Dell’Omodarme, Marika Moisseeff, Michael Houseman. Mwwaaah !

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