Observatoire Des Transidentités

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Étiquette : Transféminisme

Source : Nous, transféministes (Introduction de l’ouvrage Transféminismes) – Observatoire Des Transidentités

Du « modèle transsexuel » à l’activisme trans*féministe

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Héloïse Guimin
Bénévole à Genres Pluriels
Co-responsable des permanences Genres Pluriels
de Liège et Verviers

(Belgique)

Du « modèle transsexuel »1 à l’activisme trans*féministe

ou l’éloge de la déclivité des genres

Comment, alors qu’on a décidé, un jour, d’entamer ce steeple-chase appelé aussi « parcours de transition », ou protocole, se retrouve-ton à militer au sein d’une association trans* et à se coller soi-même l’étiquette « femme trans*féministe » sur le dos2? Comment d’un questionnement profond et individuel, en arrive-t-on à poinçonner toute une organisation sociétale et en vouloir la refonte complète ? En fait, comment d’une assignée garçon se retrouve-t-on à mener des débats sur l’urgence de la révolution des genres et des paroles trans* ?

Ce sont les questions que je me suis posées quand, à l’invitation de Maud-Yeuse Thomas, j’ai pensé ce texte. Ces « comment » se sont tout de suite accompagnés d’un simple « Pourquoi ». Pourquoi, en somme, alors que mon parcours « officiel » s’annonçait bien, que les 10 mois passés entre les mains de « spécialistes » auguraient de bientôt toucher les Graal, j’ai claqué la porte de cette clinique avec le sentiment de l’urgence à agir ailleurs et autrement qu’en subissant l’obligation à justifier ma différence, mes ressentis et mes vécus ?

Pour bien comprendre le besoin irrépressible qui s’est imposé à moi de m’investir en tant qu’activiste au sein de Genres Pluriels3 , je me dois de décrire une partie de mon parcours entre ce moment délicat du coming-out et la prise de conscience de la manipulation dont j’ai été l’objet.

L’aveu public de ma différence vraie, supposée, ressentie et vécue fut, comme pour tous.tes, le fruit d’une longue maturation, de questionnements, de doutes, d’incompréhensions, de discriminations, de douleurs et aussi d’espoirs. Je me souviens avoir pris le temps de rencontrer toutes les personnes qui, pour moi, comptaient à l’époque. Certaines furent abasourdies, d’autres indifférentes ou compréhensives. Je ne savais pas où ces premiers pas allaient me mener. J’avais bien rencontré Max Nisols, de Genres Pluriels, qui m’avait prévenue de l’attitude des équipes officielles et de la désillusion que j’allais y rencontrer, mais je voulais voir par moi-même. Par orgueil, par défi, par besoin de continuer, d’une autre manière, à être intra-normes ? J’imaginais pouvoir tout maîtriser. Ce qui était un leurre.

En parallèle des tests, examens et entretiens avec les psychiatres, psychologue et infirmières de l’équipe de genre vers laquelle je m’étais tournée, j’ai mis en place, ce que nous appelons une transition sociale et, ce, bien avant d’avoir accès au traitement hormonal que j’appelais de tous mes vœux. Cette transition, cet apprentissage de l’expression, et du vivre, de mon identité, s’est faite de manière sereine. La préhension des changements en cours, et à venir, se fit par expérimentations, par tâtonnements, par réappropriations de mon image et de mon corps (toujours inchangé biologiquement). J’appris à accepter que ce que je ressentais, imaginais ou espérais n’étaient pas nocifs pour moi. Que ce qui me suivait, me poursuivait et, parfois, m’étouffait depuis mon enfance n’était pas un danger pour mon équilibre mental ni, d’ailleurs, un déséquilibre.

Et, pourtant, durant les 10 premiers mois qui suivirent mon coming-out (on me pardonnera l’expression) je me suis cognée au mur de la pratique clinicienne la plus butée et la plus transphobe qui soit. Alors que dans mon quotidien je sentais de manière encore innomée que l’expérience de mon « genre » était, non pas décollé, mais simplement ailleurs, s’exprimant sur une autre plateforme, je me retrouvais en face d’un monde médical dont je percevais la volonté de me guider vers un lieu qui n’était non seulement pas le mien, mais que je refusais d’explorer. Durant les tests et entretiens psychiatriques je me suis rendue compte que je sur-jouais certaines de mes appréhensions et de mes dégoûts. J’avais une totale conscience qu’entre ce que je ressentais profondément et ce que je transmettais en entretien, il y avait une fracture dont la nature ne m’échappait pas. Parfois honnête, parfois joueuse, j’ai, par la suite, au fil de mes lectures, dont un article décrivant le syndrome de « Blanche-Neige »4, compris ce qui c’était joué dans ces bureaux : mon avenir identitaire vu et exprimé à travers le prisme de la normalité. Cette normalité a un nom : la binarité naturaliste des sexes et des genres.

Je me souviens fort bien du moment où le psychologue de la cellule m’a annoncé, fier comme un paon, que j’avais réussi les tests et que ceux-ci avalisaient mon discours. Oui, je souffrais de « dysphorie de genre » (je ne connaissais pas encore le terme à l’époque). Ce qui me frappe encore aujourd’hui c’est le besoin qu’avait ce praticien que je me réjouisse de la nouvelle. Il m’accueillait dans la « chouette » communauté des dysphoriques. Je me devais de lui en être reconnaissante. Cela ne m’a en rien irritée, j’ai simplement trouvé cela surréaliste. Tout çà (les entretiens et les tests) pour çà ! La suite n’a été qu’un long bras de fer entre un psy qui exigeait que je lui raconte mon histoire, que je lui dise qui j’étais et, surtout, qui j’étais enfant et, moi, qui subodorait dans cette attitude non pas une volonté d’aide mais un besoin d’avaliser mon identité en la collant sur ses propres références théoriques. La force de ces gens-là est de vous amener, par érosion, à leur livrer ce qu’ils veulent entendre. L’écoute n’est pas égalitaire. Que ce soit dans leur cabinet ou ailleurs vous restez dépendant.e.s et subalternes, des patient.e.s à vie5. C’est l’imposition des mains du praticien sur l’objet qui lui confère la légitimité de sujet. En rien nous, les trans*, ne sommes légitimes avant cette imposition.

Alors, sortant d’un énième entretien, je me suis rendue compte à quel point j’étais manipulée non pas dans un souci de me réaliser mais dans un souci d’avaliser une idéologie qui m’était totalement étrangère. La colère a vite fait place à la conclusion qui est à l’origine de mon activisme ; si j’avais le caractère et le recul pour comprendre cela, d’autres n’ont pas cette possibilité et, victimes de ce jeu pervers, risquent bien de sombrer là où j’ai moi-même failli tomber. Ce jour-là, j’ai décidé que je retournerais à Genres Pluriels pour consacrer mon temps et mon énergie à écouter, soutenir et militer pour une autre route, plus juste et plus respectueuse du vécu de chacun.e. Ironiquement c’est à cette « cellule de genre » que je dois ma motivation de refondre la société qui nous ostracise de manière systématique. Entendu que cette manière est systématique dans sa volonté de nous déclassifier dans un premier temps en erreur de la Nature pour, ensuite, nous soignant (par psychanalyses, thérapies, traitements hormonaux et enfin chirurgies) nous donner la forme voulue et désirée… Mais désirée par qui au final ?

Alors. Qu’est-ce qu’être, pour moi, une femme trans*féministe militante et comment le construis-je, le vis-je et je l’actionne sur différents plans ?

La première chose à comprendre c’est que cela ne s’improvise pas. On ne naît pas plus homme/femme qu’on ne naît trans*féministe. Je dirai même qu’il faut impérativement se dé-construire pour le devenir. Être activiste trans*féministe, à notre époque, c’est hériter d’un passé à la fois court (celui des associations et des études trans*) et plus long, mais pas tellement (celui des luttes féministes et LGBT+). C’est aussi plusieurs dé-s-apprentissages et une re-construction permanente.

« Le flot incessant de nouvelles paroles, le « point zéro », semble être un éternel point de départ ou de recommencement pour chaque génération, qui ignore sciemment ou non, le travail accomplit quelques années auparavant seulement »6.

Quand j’ai pris la décision de m’investir dans Genres Pluriels, j’ai aussi décidé d’observer et d’apprendre car je comprenais inconsciemment que ce que j’avais découvert dans la structure « officielle » attendait des réponses réfléchies. Des réponses qui avaient déjà été formulées ailleurs, autrement et en d’autres occasions. L’observation me permit aussi de réaliser mon propre besoin de penser et d’organiser ce que j’intégrais. Enfin, la rencontre de Karine Espineira ne fit que me conforter dans la certitude que nous devions nous approprier le domaine du discours et des expertises (il n’y a rien à se réapproprier puisque nous n’avons jamais été convié-e-s à la parole excepté pour justifier les théories échafaudées à notre encontre).

Mon parcours d’artiste m’a tôt appris que je faisais partie d’une histoire et que de point zéro il n’était jamais vraiment question. Si, en tant que poétesse je suis autant redevable à Baudelaire qu’aux surréalistes, j’ai compris que ma transition « socio-médicale », pour personnelle qu’elle fut, s’inscrivait aussi dans une historicité qui va de l’accusation de perversité aux diagnostics psychiatriques pour enfin atteindre le champ contradicteur et libératoire des études trans*. C’est donc tout naturellement qu’en parallèle de mon investissement activiste je me suis autant penchée sur les textes des Patricia Mercader, Frédéric Burdot ou Colette Chiland que sur la déconstruction des discours et actions de ces soi-disant experts par des auteur.e.s tel.le.s que Tom Reucher, Françoise Sironi, Julia Serano, Karine Espineira et d’autres encore, dont certain.e.s sont à venir ; une lecture en amenant une autre.

« La force des studies américaines, c’est de ne pas s’être coupées du terrain militant et de la part du terrain militant de ne pas s’être coupé de la théorie »7.

Le terrain. Parlons-en !

Le terrain est le premier lieu du savoir trans* (et de beaucoup d’autres). Quand nous poussons la porte d’une association pour la première fois, en proie à toute une série de sentiments ; crainte, honte, espoir, nous arrivons avec autant de questions que de fausses certitudes, glanées ici et là. Nous sommes à la fois vierges et pourtant déjà formaté.e.s. C’est le constat de mon propre parcours et des accueils dont j’ai la charge à Bruxelles, Liège et Verviers. Au premier regard, toutes les histoires semblent se ressembler et toutes les demandes se recoupent. C’est un fait que j’ai vérifié ; souffrance intégrée et croyance en la puissance miraculeuse du duo hormones/chirurgies sont les discours tenus en général lors de la toute première rencontre ou de la première confession (certain.e.s mettent un temps avant de se « libérer »). Il est rare de voir débarquer une personne qui parlera de son point de confort au premier abord et qui saura expliquer de manière rationnelle sa demande. Le plus souvent, nous devons être à l’écoute d’histoires qui ont une impression de déjà-vu. Il faut être patient.e.s et empathiques. Le « modèle transsexuel » assimilé est puissant, la soumission aux « prérequis » médicaux constante et la confusion entre les termes généralisée. Le seul moyen de guider et de détricoter ces aveux chargés d’une transphobie tournée d’une manière inconsciente vers soi, est dans le partage des savoirs et expériences avec d’autres membres plus expérimenté.e.s ou plus au fait de certaines matières. Il ne s’agit pas de substituer l’imposition activiste à l’imposition médicale mais de susciter le questionnement  de la.du requérant en lui opposant au « modèle transsexuel » les modèles transidentaires. En fait, d’opposer aux experts du discours une expertise par expérience. Le résultat est toujours le même ; une prise de conscience de la part de la personne trans* que les possibles sont multiples et que la voie hormono-chirurgicale psychiatrisante n’est pas une fatalité, rejoignant en cela les constatations de Maud-Yeuse Thomas8 que la médecine a créé plus de « transexes »9 qu’il y en avait réellement.

Au-delà du soutien communautaire, le terrain se vit dans des actions politiques et/ou éducatives, les secondes étant toujours empruntes des premières. Genres Pluriels a créé plusieurs groupes de travail pour porter nos revendications tout en analysant l’état de la société dans son abord, ou pas, des transidentités. Les groupes de travail sont : Législation, Médias, Jeunesse et éducation, Santé. D’autres sont à venir comme le GT Formation et, peut-être, un GT Trans*féminisme.s. Ces groupes ont en charge des objectifs bien définis. Ils n’en sont pas pour autant imperméables les uns aux autres et l’ensemble de membres active.if.s doit, au minimum, avoir une vue d’ensemble des thématiques, activités et/ou revendications trans* (je ne parle pas de la situation des personnes intersexuées qui fait l’objet d’une démarche parallèle, même si intégrée, et qui bénéficie d’un GT particulier). Il n’est pas rare qu’un même projet nécessite l’intervention de plusieurs GT à la fois et donc rencontre plusieurs champs d’expertises. L’intersectionnalité est la règle. Cela se vérifie (entre autres) quand nous devons seconder des étudiant.e.s dans leur mémoire ou TFE, les thèmes abordés couvrant un large éventail de sujets : la prise en charge médicale, la quête du point de confort, les situations administratives et législatives, les conditions et/ou discriminations sur les lieux de travail, la sexualité et les risques d’infections, le.s trans*féminisme.s etc… Il nous faut être capables de répondre à toutes les questions posées. L’activisme contemporain (est-il si différent que précédemment ?) nécessite non seulement du temps mais aussi un esprit critique et une capacité à intégrer mille signaux et connaissances en mouvement constant. Car, comment parler de notre proposition de loi si on n’a pas lu les 40 pages de celle-ci sans connaître l’état de l’actuelle loi de 2007 ?10 Comment parler de l’accueil en milieu médical si on ne l’a pas expérimenté soi-même et/ou en écoutant les retours édifiants d’autres personnes, et ce pour en analyser les idéologies sous-tendant cet accueil souvent problématique ? Comment dénoncer le traitement médiatique dont nous sommes les objets si on n’a pas décortiqué les dits médias et compris que ces images portent en elles-mêmes la récurrence d’injonctions discriminantes transphobes ?

Comme pour l’accueil et le soutien, l’entraide est donc la solution à la différence près que la formation révèle un rôle plus important encore. Une formation qui ne peut, alors, qu’être trans-nationale ; les revendications et critiques théoriques parues ailleurs ou acquises dans un autre pays étayant nos discours et revendications nationales. C’est dans cette optique que TGEU, l’ODT. ou les passerelles vers des associations amies (comme OUTrans ou Chrysalide) et les alliances avec les différentes coupoles LGBT+ belges11 sont nécessaires.

Mais qu’en est-il du trans*féminisme dans tout cela ?

Peut-on, à la manière de la philosophie parler du concept de trans*féminisme, le penser et l’élaborer ou devons-nous, comme certain.e.s le veulent parler directement et exclusivement au pluriel et dire les trans*féminismes ? Doit-on, déjà, imaginer un au-delà des discriminations pour ne pas ghettoïser les idées et les revendications, ne se résumant plus, alors, qu’à une longue litanie de reproches qui aurait plus à voir avec l ‘égrainage d’un chapelet en appelant à une force extérieure salvatrice qu’à une véritable refonte de la société contemporaine ? Mais, ce faisant, ne ferions-nous pas le sacrifice de la conception d’un socle commun sur lequel envisager les trans*féminismes et les constructions post-stigmatisation ? J’ai, par ailleurs, le sentiment que ce socle commun est à la fois déjà fondé et théorisé et, cependant, perçu d’une manière trop vague et nébuleuse, voir ignoré. Comme si l’énoncé du trans*féminisme se suffisait à lui-même comme explication pour décrire son propre engagement; chacun.e ayant sa définition qui de par la jeunesse du mouvement, le peu de structures et cet éternel retour à un état prénatal me semble tout de même manquer d’assises.

L’état de mes connaissances ne me permet pas de répondre à toutes ces questions de manière probante (si tant est que cela soit le cas un jour, ce dont je préfère douter), mais je ne vois pas comment faire fi des discriminations sociétales, des injonctions genrées et du «modèle transsexuel » pour penser le concept trans*féministe. D’autres avant moi y ont réfléchi, je ne peux donc que mettre mes pas dans les leurs. Cependant, il me semble que la conception d’un socle ouvert ne peut pas se faire sans envisager la transidentité de manière globale en analysant ce qu’elle engendre comme révolution idéologique et humaine mais aussi en étudiant la manière dont elle est perçue, véhiculée, explicitée et parfois justifiée. Je pense qu’en fait l’idée de base du trans*féminisme est moins le combat contre les discriminations, ou la revendication de nos droits que le remise en question du « plancher naturel sexe-corps »12. Ce plancher agit comme un aimant ou, pire, comme les cases d’un jeu de dames que nous ne pourrions traverser qu’en utilisant un seul axe de déplacement. Malgré la lente évolution des lois et la médiatisation des identités trans*, il y a une impossibilité essentielle à imaginer, envisager et/ou construire (et à fortiori accepter) une autre perspective au bordage naturaliste sexe-genre, inné-acquis, naissance-devenir. On bute régulièrement sur cette réalité idéologique et ce au sein même de la communauté. Sans la remise en question de ce bordage insane, nous serons condamné.e.s à rejouer sans cesse (dans) la même pièce.

Maud-Yeuse Thomas avance que nous reprenons « la révolution beauvoirienne » à notre compte « et la prolongeons en interrogeant ce naturaliste dissimulé derrière l’essentialisme contemporain »12. J’estime que cette « révolution » reste inachevée par le fait, entre autre, qu’une bonne partie de la communauté trans* ne désire pas de celle-ci, au-delà de la revendication hédoniste de nos identités uniques, individuelles et égotistes. Il ne s’agit, souvent, pas d’autre chose que de la réalisation de soi et, ensuite, de notre dissolution dans la société, de poussière à poussière, avec l’illusion que la biotechnique fait de nous des êtres « naturels» et neufs.

D’autre part, ces parcours, qui doivent tant au « modèle transsexuel », ne posent pas la question centrale de la dé-pathologisation au-delà, dans le meilleur des cas, de la revendication à la dé-psychiatrisation. Je postule que la seconde ne réglera pas la première si nous n’en finissons pas avec la croyance qu’être trans* est une affection médico-bio-mentale et non un développement non typique de l’identité genrée. Je ne peux qu’applaudir lorsque Françoise Sironi exhorte ses collègues : « La psychologie géopolitique clinique permet précisément de penser que l’autre est possiblement lié à d’autres forces que celle du thérapeute, d’autres théories de l’existence que les siennes, d’autres ressources, d’autres rêves, d’autres loyautés, d’autres devoirs »13. Dé-pathologiser, c’est oser une autre vision de développement individuel qui ne serait plus à chaque fois ramenée à l’idée que l’on se fait de la Nature. Celle-ci a depuis trop longtemps été prise en otage afin de pousser à l’extérieur de la société civile des pans entiers de la population, servant d’alibi pour classifier les gens, leur refusant les droits et le respect qui leur est/était dû. Sans compter que depuis le XIX° siècle, et le glissement de la morale vers les sciences et la médecine, on assiste à une justification encore plus insupportable des discriminations basées sur les normes et par là sur l’anormalité et le pathologique. Comment ne pas voir dans le traitement médical et sociétal du saphisme au tournant du siècle dernier14 des points communs avec la dé-classification hypocrite des transidentités en « dysphorie de genre » après avoir été cataloguée dans les « troubles de l’identité sexuelle ». Lors de la refonte du DSM IV, Colette Chiland se gaussait bien de nos revendications et « atermoiements »15. On peut imaginer facilement que la dépsychiatrisation ne changera pas le point d’observation d’un monde médical certain de son bon droit et de son indépendance d’esprit face à des personnes malades, souffrantes et à qui il dénie toute capacité à s’élever et à se détacher de leur état troublé. Je reprends à mon compte, en la paraphrasant, cette citation de Geneviève Fraisse et Michelle Perrot : « (notre) destin se joue sur une partition réglée où médecine, sociologie, psychanalyse et esthétique s’accordent pour (nous) dire l’essence de (notre) être féminin (masculin et/ou autres) »16. La dépathologisation n’est pas uniquement une question d’idéologie ou de respect mais de droit à l’Humanité.

Je cite à nouveau Geneviève Fraisse et Michelle Perrot pour parler plus spécifiquement des femmes trans* : « La femme n’existe pas sans son image : ainsi les femmes sont symboles… Et c’est à partir de ces images qu’elles se changent aussi elles-mêmes, car elle savent que c’est un piège »17. Je fais de plus en plus la constatation que les femmes trans* ont rarement un background féministe et ont souvent du mal à intégrer le piège dans lequel leur image peut les enfermer. Auto-identifiées à un idéal de « La Femme », il leur est difficile, voire impossible, d’évaluer cette image sans interroger et/ou condamner cette identification et s’invalider elles-mêmes. Il faut observer avec quelle obsession certaines s’inquiètent de leur « passing » croyant, à tort, qu’il leur revient à elles d’accomplir tous ces efforts alors qu’en définitive, comme l’a si bien démontré Julia Serano dans son « Whipping girl »18, c’est le privilège cis*sexuel19 qui agit comme le révélateur sans appel de ce qui est naturel ou pas et dont les personnes cisgenres ne peuvent se départir dès qu’ils soupçonnent une « non congruence de genre » chez une personne ; modifiant là leur perception et leur attitude alors que rien ne semblait les perturber avant ce « outing ». Sans une réflexion trans*féministe, les femmes trans* sont condamnées à respecter l’injonction sexiste de l’éternel féminin allant, hélas, dans le pire des cas, jusqu’à le singer.

Le constat peut paraître dur ou amer, il n’en demeure pas moins qu’on assiste, plus encore aujourd’hui qu’avant, à un conflit entre celles-ceux qui tiennent au « modèle transsexuel » et celles-ceux qui défendent les modèles transidentitaires. Derrière le chantage aux soins de santé (brandi par le corps médical et intégré par ces personnes), il y a avant tout l’effroi face au changement du paradigme naturaliste et sociétal que peu sont prêt.e.s à envisager. Peut-on leur en vouloir ? Non. Doit-on les accuser de collusion avec l’ennemi ? Non. Peut-on leur reprocher de choisir la paix de l’illusoire « normalité » à la revendication de leur différence ? Certainement pas. Mais la décollation20 sexe-genre et la dislocation des normes genrées afférentes est le seul moyen pour, d’une part, appréhender nos identités multiples et mouvantes et, de l’autre, vaincre les discriminations qui en sont la résultante.

Couverture : "Transféminismes" (Harmattan, 2015)

Enfin, « nous tentons alors de déplacer le problème dans le champ de la philosophie, afin de reconnaître les sujets trans* comme des sujets de savoirs et de droits, des personnes pensant, dans leur humanité, les outils de leur émancipation »21. Karine Espineira parle dans ce même article du passage du statut d’insider à celui d’outsider. C’est à dire que certain.e.s d’entre nous auront assez de naïveté ou d’idéalisme, et aussi d’orgueil (avouons-le !), pour risquer le difficile passage du statut d’objet de discours au statut d’observatrice.teur. Ce passage peut être considéré comme un reniement voir comme une collusion. Ces attitudes suspicieuses soulignent, selon moi, à quel point notre statut de victime-patient.e est prégnant ; un statut auquel on ne pourrait, semble-t-il, pas échapper. Ce passage est difficile à appréhender car souvent vous l’empruntez seul.e, sans garde-fou, avec le risque de briser le lien qui vous lie au terrain. L’observation peut être vue comme une volonté de vous imposer, de dire une seule voix, la vôtre, et ce l’est en quelque sorte. C’est pour cela, qu’encore et toujours, vous devez rester en contact avec ce terrain qui pourra vous juger sévèrement mais qui, en retour, vous offrira la première légitimité d’expertise. Ce défi comporte en lui-même les ingrédients de notre propre exclusion du groupe que nous étudions et qui est aussi le nôtre.

Il est donc difficile, pour nous trans*, de passer la barrière qui légitimera nos savoirs. Nous sommes victimes de nos confessions, devant sans cesse nous justifier, nos discours seront toujours chargés d’historicités diverses et d’affects même et (peut-être) surtout quand nous tentons de dépasser, ou de nous élever au-dessus de ces divers vécus pour en détacher une/des analyses. A chaque fois, nous serons ramené.e.s à l’affirmation individuelle de nos existences et identités. Je dirais aussi que vu que ce savoir, non seulement a peu de racines mais qu’il n’est pas un sujet savant (excepté pour nous pathologiser) nous sommes tous.tes obligé.e.s de suivre des parcours de formations autodidactes, avec tout ce que cela peut générer de mépris de la part d’un monde « académique » engoncé dans son dictionnaire. En même temps, nos démarches multiplient les notions et leur préhension, ce qui n’est pas pour rassurer les diverses composantes de la société qui se retrouvent face à une toile qu’elles assimilent au chaos et à l’auto-légitimisation narcissique. Pour autant, je vois dans cette multitude d’expressions la preuve de la vitalité de nos expertises et la volonté irrépressible d’imposer quoi qu’il ne nous en coûte une voix/voie qui au-delà des pluriel.le.s est/sont commune.s.

 

Au final, pour moi, le trans*féminisme naît d’une assignation (souvent toxique) refusée et combattue dans une construction genrée héritée du patriarcat et que nous devons impérativement dé-construire pour atteindre une trans*identité qui ne devient féministe que part dislocation des genres assignés et élevés en modèles naturels. On ne peut être trans*féministe si on ne dé-construit pas l’idéologie politique sur laquelle nous avons collé, un temps, notre propre perception de nous-même.

 

Couverture : "Manifeste d'une femme trans".

 

Notes :

  • 1. Le modèle transsexuel » : Partant de ce que Karine Espineira appelle le bouclier thérapeutique, j’y associe aussi la volonté de certaines personnes trans* à accepter de manière active autant ce bouclier que l’idéologie naturaliste des sexes et des genres justifiant l’organisation politique, morale et sociale de notre société. Organisation basée sur une vision falsifiée de la Nature qui sanctionne l’instauration historique de normes excluantes et discriminantes.
  1. Chaque identité étant mouvement de manière à la fois interne et extérieure. Étant donné, également, que l’identité globale est un conglomérat d’identités parcellaires ou complètes, en construction, elles-mêmes à la fois figées sur un moment donné et/ou en mouvement, cela donne un tableau assez proche d’un nuage à la fois immobile, se déplaçant sur lui-même et dans tous les axes qui lui sont offerts. La dé-construction est non-définissable et impossible à circonscrire. Pour paraphraser Jacques Derrida, elle est ce qui advient au présent et, si je la pense en matière de transidentités elle est un questionnement répété dont la réponse n’est ni homme, ni femme mais le questionnement lui-même.
  2. Qu’il me soit permis ici de remercier spécialement Max, Londé, Maël, Jih-An et surtout, Aurore et Ely pour les heures de conversations, de partages et d’actions. https://www.genrespluriels.be/
  3. Aude Michel et Christian Mormont in « Blanche Neige était-elle transsexuelle ? » ulg. Dans cet article les auteur.e.s tentent de démontrer l’existence d’une phobie-contre-phobie de la castration chez les sujets F-trans*. Je n’ai guère la place de développer mes idées ici, je renvois donc le lecteur au chapitre « Maltraitance théorique et hypocrisie professionnelle » du « Psychologie(s) des transsexuels et des transgenres » de Françoise Sironi.
  4. cfr l’interview de Tom Reucher « Qui sont les experts ? in Cahiers de l’ODT : Transidentités ; histoire d’une dépathologisation » pg 92. L’Harmattan, 2013
  5. K. Espineira, M.Y. Thomas, N.B. Grüsig in « Cahiers de l’ODT : Trans*féminismes » pg 13. L’Harmattan, 201
  6. K. Espineira, M.Y. Thomas, N.B. Grüsig in « Cahiers de l’ODT : Trans*féminismes » pg 14. L’Harmattan, 2016.
  7. Maud-Yeuse Thomas « Pour un cadre générique des transidentités in Cahiers de l’ODT : Transidentités ; histoire d’une dépathologisation » pg 25-34. L’Harmattan, 2013
  8. J’emprunte le terme à Maud-Yeuse Thomas qui définit ainsi les personnes ayant bénéficié dune « opération de conversion sexuée » (autre expression de la sociologue).
  9. A l’heure où j’écris on sait que le gouvernement belge va proposer une nouvelle loi concernant les transidentités. Auparavant, et pendant deux ans, le GT Législation de Genres Pluriels a travaillé en partenariat avec l’Equality Law Clinic de l’ULB, le Ligue des droits de l’ Homme, Amnesty Internationnal, et les trois coupoles LGBT+ du pays -çavaria (Flandres) La Rainbow House de Bruxelles (Région Bruxelloise) et Arc-en-Ciel Wallonie (Wallonie)- à la rédaction d’une proposition de loi émanant du monde associatif. https://www.genrespluriels.be/Loi-Trans-un-avant-projet-de-loi-845!.
  10. Il faut savoir que tant à Bruxelles qu’à Liège et Verviers nos permanences se déroulent au sein des bâtiments des différentes Maisons Arc-en-Ciel. Je ne peux ici que saluer les collaborations respectueuses avec les différent.e.s membres des trois maisons.
  11. Maud-Yeuse Thomas, La société binaire en question, Colloque des UEEH, 2007, (en ligne) http://natamauve.free.fr/Stima-queer/colloqueUeeh.html.
  12. Françoise Sironi « Psychologie(s) des transsexuels et des transgenres », pg 66-67. Edts Odile Jacob, 2011.
  13. Nicole G. Albert « Saphisme et décadence dans le Paris fin de siècle », Edts De la Martinière, 2005.
  14. Colette Chiland, « Les mots et les réalités », L’information Psychiatrique n°87, pg 261-267. 2011.
  15. Michelle Perrot et Geneviève Fraisse in « Histoire des femmes en Occident t. IV. Le XIX° siècle » pg 16. Tempus, 2002.
  16. Michelle Perrot et Geneviève Fraisse in « Histoire des femmes en Occident t. IV. Le XIX° siècle » pg 23. Tempus, 2002.
  17. Julia Serano, « Manifeste d’une femme trans* et autres textes » pg 69-73, Edts tahin party, 2014.
  18. Julia Serano entend par ce terme ce que nous définissons comme cisgenre. Mais je ne l’ai pas utilisé dans cette acceptation mais afin de souligner le fait que pour la grande majorité des personnes cis* le lien sexe-genre est naturel et logique, ne faisant qu’un, ramenant tout au seul sexe biologique. Aussi, et là je rejoins Serano, le privilège cis*sexuel est la certitude qu’ont les personnes cis* que leur genre est plus naturel que celui des personnes trans* et qu’elles peuvent être jugées à l’aune de cette soi-disant naturalité.
  19. Dans ce texte, le terme décollation est utilisé selon deux axes différents. Le premier a trait à la scission du lien convenu entre le sexe biologique et le genre considéré par le monde médical comme problématique et pathologique alors que, dans la seconde utilisation, dans le contexte transidentitaire militant, la décollation désigne, pour moi, le développement non typique du/des genres sans idée de jugement moral ou de valeur et comme relevant uniquement du factuel et d’une volonté politique de négation de ce lien. Sans compter que le terme désignant la décapitation, il me semble chargé d’une puissance d’évocation intéressante.
  20. Karine Espineira, « Pour une épistémologie trans et féministe : un exemple de production de savoirs situés », Revue Comment s’en sortir, (en ligne) https://commentsensortir.files.wordpress.com/2015/12/css-2_2015_espineira_epistemologie-trans-et-feministe.pdf.

 

Héloïse Guimin

 

Genres Pluriels

Genres Pluriels est une association œuvrant au soutien, à la visibilisation, à la valorisation, à l’amélioration des droits et à la lutte contre les discriminations qui s’exercent à l’encontre des personnes transgenres/aux genres fluides (personnes en transition, drag kings/drag queens, tra(ns)vesti.e.s, butchs, androgynes, queer,…) et intersexuées. L’association se veut non seulement une structure d’accueil et de soutien pour ce public ainsi que son entourage, mais aussi une plateforme d’information, de formation, d’action, de vigilance, de recherche – dans une démarche de travail en réseau avec tous les acteurs d’une société ouverte à la diversité des identités humaines et culturelles. Créée il y a 10 ans, elle fêtera ses 10 ans d’existence en 2017.

Sa structure interne, outre un C.A. et un staff comporte, différents Groupe de Travail (GT) ayant chacun une/des spécificités. Ils se réunissent une fois par mois :

Le GT Santé s’occupant des questions liées à la santé, des rapports avec les mondes médical et social.

Le GT Législation a pour sa part, travaillé à l’édification de notre proposition de loi et au lobbying politique afin de changer la loi de 2007 afférente à la « transsexualité ».

Le GT Jeunesse et éducation s’occupe des étudiant.e.s et des discriminations vécues en milieux scolaires. Ses membres tentent de sensibiliser les différents intervenants du monde estudiantins aux problématiques et thématiques trans*.

Le GT Médias analyse les médias, accueille les stagiaires et demandent de TFE et de mémoires. Ses membres sont souvent amenés à participer à des débats et des interviews en lien avec les transidentités et les personnes inter*.

Le GT Intersexué.e.s s’occupe exclusivement de la thématique des personnes inter* et de la revendications de leur droit, entre autres, à l’autodétermination et bien entendu à la dépathologisation.

Le GT Formation forme de la formation de témoins ciblés afin qu’iels puissent porter les revendications de l’association de manière claire et intersectionnelle. Le GT est aussi en charge de la formation des formateurs.trices dans le but de donner des formations externes sur les transidentités aux différentes secteurs de la société civile (syndicat, hautes écoles, thérapeutes, médecins et aussi toute personnes désirant suivre nos formations).

Le GT Transféminisme.s et études trans* est dans les cartons et se penchera sur la théorisation du mouvement et les moyens de promouvoir celle-ci.

Nous proposons aussi, grâce à nos deux psychologues formés à la thématique et à la militance trans* des accompagnements thérapeutiques individualisés, respectueux de chaque parcours et de chaque demande.

Enfin il existe une série d’ateliers (Drag-King, de Féminisation), de groupes de paroles (pour les personnes trans* et inter*, un autre pour les proches) sans oublier les 4 permanences mensuelles de Bruxelles, Liège, Tournai et Verviers.

Enfin l’association comporte plus de cent membres et une assise bénévole d’une vingtaine de personnes.

adresse : https://www.genrespluriels.be/

Mis en ligne : 06.04.2017

L’année 2014, année trans ?

Maud-Yeuse Thomas, Université Paris 8

Karine Espineira, LIRCES, Université de Nice

L’année 2014, année trans ?

La victoire de Conchita Wurst à l’Eurovision a donné lieu à une médiatisation mondiale, comparable à celle de Thomas Beatie et de son enfantement dans les années 2000. Dans les grandes lignes, on note un traitement spectaculaire similaire, générant conflits et clivages entre les pour et les contre, invité.e.s à choisir un camp.

Mettre côte à côte Conchita Wurst et Laverne Cox sous l’intitulé « transgenre » ou « trans » comme avec les articles respectifs du Huffington Post[1] ou encore de Rolling Stone[2], est une option et un choix éditorial qui posent de nombreuses questions. La victoire de Conchita est-elle le symbole d’une nouvelle transgression de genre ou d’un nouveau message de « tolérance » donné indirectement par l’Eurovision en 1998 avec la victoire de Dana International, dans un contexte de luttes entre laïcs et religieux en Israël sur fond d’un traité de paix qui se fait et se défait avec le peuple palestinien ? En 2014, le contexte européen est marqué par la montée des partis d’extrêmes droites et par les mouvements conservateurs religieux français qui semblent se propager au reste de l’Europe depuis les débats autour de loi dite du mariage pour tous. Parlons-nous d’une icône de la tolérance et de l’ouverture d’esprit ou d’une singularité à laquelle il faut bien donner un nom quoi qu’il en coûte ?

D’un côté le personnage de scène Conchita Wurst et de l’autre son interprète, le chanteur, Thomas Neuwirth. Celui-ci a souligné à plusieurs reprises qu’il n’est pas trans sans pour autant réfuter le traitement « transgenre » dont il est l’objet sous les traits de son personnage scénique. Schématiquement nous pouvons formuler l’idée que Thomas ne serait pas trans alors que Conchita le serait. Il nous semble que plusieurs confusions procèdent à une confusion plus importante. L’image concourant à l’idée que si la société fait toujours preuve de conservatismes plus ou moins virulents, elle est globalement plus tolérante, fait oublier le travail de nombreux et nombreuses militant.e.s trans sur le terrain. Cette idée participe indirectement à un risque d’effacement concomitant à la transphobie institutionnelle ayant longtemps dissimulé la stérilisation forcée ou exigée mais toujours coercitive derrière des discours pathologisants. Au premier abord, l’article du Huffington Post semble synthétiser une nouvelle donne sur la question trans et semble visiblement aller dans le bon sens en proposant une éthique de la tolérance générale à l’égard des minorités. Le chapeau de l’article débute précisément par le nom de Conchita Wurst associée à celui de Laverne Cox, imposant une lecture globale sur les transgressions de genre et en particulier celle de Wurst et non sur les droits des trans dans leur ensemble. De son côté, le site d’information Slate commente ainsi la victoire de Wurst : « La victoire de Conchita Wurst au concours de l’Eurovision ravive les débats de la transidentité en Europe et dans le monde. Les transgenres peinent à faire reconnaître leurs droits, des plus fondamentaux aux plus anecdotiques »[3]. Parmi ceux-ci, les toilettes ou comment devoir choisir l’une ou l’autre porte impliquant une division binaire. Plus grave, le suicide des jeunes trans et dans les prisons. Un constat interroge : Comment parle-t-on de Conchita et pourquoi toujours en parler en premier ? Nous pourrions aussi reformuler la question : Pourquoi la faire parler en priorité ?

De l’esprit de la médiatisation

Détaillons le propos. « Conchita Wurst » est un personnage scénique. Il ne procède pas d’une identité qui serait toujours elle-même, à l’instar de Laverne Cox, mais d’une démarche appareillant l’artistique et, du fait de sa médiatisation, le politique. Pour comparer, rapprochons-les deux personnes les plus citées en 2014, Conchita Wurst et Laverne Cox. Tout se passe comme si le personnage de Laverne Cox dans la série Orange in the New Blanc était Laverne dans son propre rôle de MtF trans black. On serait en droit d’analyser ici que la présentation du sujet (le fait trans), la représentation que Laverne se donne et la représentation qui en est donnée dans les médias ne coïncident pas. Et, en effet, le compte n’y est pas. Si Laverne Cox joue bien une trans MtF dans la série, cela n’implique pas qu’elle l’est dans sa vie, comme nous le montre la quasi-totalité des rôles de MtF et les très rares FtM dans le cinéma. Félicity Huffman joue une MtF dans Transamerica (Tucker, 2005) ou plus récemment Sarah-Jane Sauvegrain[4] dans la série « Paris » (Arte, 2015) à la suite de Chloë Sevigny dans Hit&Miss (Sky Atlantic, 2012), mais ne le sont pas, contrairement à Laverne Cox. La polémique récurrente à propos des rôles de trans dans le cinéma indique le malaise et va de pair avec la « polémique » dont parlent tous ces articles et qui suscitent une bulle spéculative et le sentiment d’une instrumentalisation : les trans seraient-ils/elles à la mode dans les médias, le cinéma, la mode, les sciences humaines et sociales ? Tout cela ressemble bien plus à une bulle spéculative sur les transgressions de genre. Un « créneau à prendre » sans aucun retour au nom d’une bienveillance et une solidarité biaisées? La position de Thomas Neuwirth est encore moins comparable : il n’est ni trans ni ne joue ou performe une trans mais une figure qui peut, du fait de cette médiatisation mondiale, passer d’invisible, une simple figure ultraminoritaire dns la communauté gay et totalement sans conséquence, à une représentation débordant le groupe trans tout en indiquant qu’il représenterait les transgenres hissés au rang de minorité la plus malmenée. Mais ce n’est pas le cas. « Conchita » va d’une scène internationale à l’autre tandis que l’on nous montre une trans racisée dans une prison (cf. Paley Fest jouée par Laverne Cox dans Orange Is the New Black ; Net Flix, 2013) : un contexte bien plus proche du réel des vies trans dans le monde entier.

Thomas Neuwirth indique qu’il n’est pas trans mais l’on parle de « la chanteuse », qualifié de «travesti autrichien »[5] , de drag-queen[6] ou de « candidate transsexuelle »[7] qui, « outre le fait de devenir une star internationale » serait aussi « le symbole de la tolérance et de l’ouverture culturelle »[8]. Si tel est le cas, c’est en tant que conséquence de la médiatisation dans un contexte où 2014 est bien plus l’année des études de genre face à la fronde antigender que la mode des trans qu’Hélène Hazera qualifie de « marche amère »[9]. La confusion résiderait-elle entre les termes, trans ou genre, dans un précipité chimique que symbolise le terme transgenre ? Son personnage scénique semble incarner tous les combats autour du « genre », ses brouillages, confusions et alimentant des « polémiques » et « controverses », au point d’incarner le « peuple transgenre » dans l’esprit de cette médiatisation qui ne prend plus le temps de dire qui est qui dans cet aréopage renvoyant au « Berlin des années folles », presqu’un siècle plus tôt. La confusion entre homosexualité et genre que symbolise désormais la question trans a été le théâtre d’une lutte politique et symbolique très âpre entre homosexualité et hétérosexualité. Elle l’est toujours tout en s’étant déplacée vers une différence entre plusieurs groupes (la « famille trans : travestis, transgenres, transsexuels) et les « folles » distingué(e)s de la population des homosexuels masculins par la symbolique de l’infériorité du féminin et son assimilation à une «folie », entre métaphore (Cf. les « années folles de Berlin ») et classifications nosologiques. On est passé d’une confusion à une autre car le problème des « folles », stigmatisés dans la vision masculiniste, homosexuels et hétérosexuels confondus, contient à l’instar des trans, une transgression de genre, mais surtout permet le maintien d’une vision hiérarchique, infériorisante et inégalitaire entre hommes et femmes que l’on retrouve entre trans et non-trans.

Pour nous, cette surreprésentation ou métareprésentation du personnage de Conchita, si elle ne nuit pas en tant que telle à la représentation « générique » des transgenres et de leur visibilité dans les espaces publics et médiatiques, nuit en revanche quant à leur présentation par eux/elles-mêmes. Cela ne génère pas une nouvelle vision de société mais du conflit, non une nouvelle manière de voir mais une recaptation de ce groupe malmené, non une nouvelle éthique mais un changement partiel d’une gestion. Ajoutons à ce processus, le phénomène récurrent invisibilisant les FtMs, tout en faisant passer l’acuité actuelle de leurs droits bafoués pour une histoire de rôle ou de subversion appelant une surveillance et une punition. Il suffirait donc d’endosser, à l’instar de « Conchita », un « personnage » ? Cette représentation, déplacée de l’espace scénique à l’espace des réels possibles ne se fait pas sans écrêter sérieusement le récit des trans et leurs relations difficiles avec le champ médico-légal, sans oublier la quotidienneté ordinaire, ce réel des identités connues exigeant des gages à la normalité, dont la stérilisation, que toute démocratie digne de ce nom dénoncerait. Mais la démocratie ne la dénonce nullement, persuadée que quelqu’un s’en occupe éthiquement. La « prise en charge » a réussit à dissimuler l’échange sacrificiel des opérations de changement de sexe contre une stérilisation coercitive pour cantonner la question trans à cet aspect.

Si la métareprésentation de Conchita a un impact indéniable, c’est sur la visibilité grand public, donnant un exemple concret du combat études de genre vs théorie de genre, et non sur la reconnaissance des droits des trans. Commentaires et réactions sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter) émettent l’idée d’un profit pour la frange de la population homosexuelle « subvertissant » les rôles via une représentation doublement travestie, mêlant l’hypermasculinité d’une barbe à l’hyperféminité d’un maquillage cendré. Cette métareprésentation procède par fusion mimétique, faite d’instantanés faute de temps dédié, mêlant tolérance et transgression dans des unités d’espaces fugaces et un brouhaha émotionnel. Si elle en appelle à une réflexion sur la tolérance, elle n’implique pas une vision pluraliste ou moléculaire de société issue d’un temps et réflexion philosophiques commués en décisions politiques. Cet espace-temps fulgurant de la communication grand public n’est pas celui de l’information et le phénomène Conchita risque de n’être qu’un feu de paille sur lequel reviendrons peut-être chroniqueurs et journalistes de façon anecdotique dans quelques années. Nous sommes bien loin de l’espace-temps nécessaire aux débats patients et minutieux, avec une volonté d’exigence de justice et d’éthique travaillée dans les institutions et le terrain. Ce travail procède préalablement par et avec le respect d’autrui de personnes réelles, tenant compte de leurs difficultés et souffrances et sans cette pitié que l’on instrumentalise à coup de mots en « dys » et en pathologie.

De quoi « Conchita » est-elle/il le nom, que nomme-t-on à travers cette figure-avatar artistique et médiatique ? Par rapprochement, on pourrait évoquer l’action de défaire le genre comme avec les drags-queens du mouvement camp décrits par Butler (2006) et l’idée d’une performativité comme passerelle entre le scénique au quotidien, le politique à la rue de tout-le-monde. Il est peut-être le nom d’une minorité qui manque, oubliée et niée parmi d’autres : cette frange des «folles » soudain représentée, dotée d’un label et s’appropriant des termes genre et trans. Ces mots symbolisent désormais deux temps opposés : le cycle actuel d’un lien social émietté par l’ultralibéralisme aggravant les inégalités structurelles et le gouffre entre les vies viables et les autres, ces « restes du monde » en pays démocratiques. En ce sens, Conchita est un « nom-symbole » économique. Dans le contexte français, il rappelle le surnom donné aux femmes de ménage espagnoles et portugaises du temps où leurs pays d’origine étaient sous dictatures. Il était fréquent dans les « blagues de comptoirs » ou les plaisanteries des caricaturistes. Ce nom-symbole a-t-il glissé vers la subminorité des folles, interne à la communauté homo et se voyant plus ou moins réhabilitée ? Plus simplement, est-il le nom que l’on appose pour quelques temps encore à un personnage que l’on peut endosser dans quelques lieux très protégés en fréquentant les « grands du monde » en posant pour eux ? Mais la comparaison s’arrête-là quand «Conchita» cesse de représenter pauvreté et vulnérabilité, entre dans le spectacle médiatique et les jeux de la renommée. La rue n’est nullement l’espace du quotidien pour les trans car l’espace public est un théâtre de guérilla de genres et de gages à la normalité devant être visibles. L’espace public est un lieu de danger, pour la vie même des personnes trans. Vies dont la valeur et le sens ont été arraisonnées par l’injonction à la normalité qui les place dans une situation de passing plus contraint que choisi. La justice nécessaire et préalable pour répondre à la question trans a reculée en renforçant le mécanisme d’assignation à une identité de « l’état civil ». Ici la symbolique d’un-e Conchita ne mène à rien d’autre qu’à capter l’attention et parfois un certain agacement. Après la proposition de loi de Michèle Delaunay, remplacée par la proposition d’Esther Benbassa, suite aux promesses du candidat Hollande en 2006, l’année 2014 est bien plus un faux espoir trahi, préalable d’un oubli que commentent les quelques groupes de travail trans qu’une année « trans & paillettes ».

Trans vs radfems ou l’écume des ultraminorités

Un autre exemple de visibilité nous a été donné par Canal +, le 2 janvier 2015, dans un sujet présenté par Ariel Wiseman. Ici, le propos n’est pas centré sur le rapport tendu du «peuple trans» en bute aux « injustes institutions » ni dans les rapports aux médias qui exposent les vies trans. Il est orienté dans les rapports dits conflictuels entre les transgenres et les féministes radicales (les « Radfems ») dont on apprend que leur opposition est née avec le livre de Janice Raymond, L’empire transsexuel ([1979], 1981). Que découvre-t-on ? Et qui peut comprendre ce qui se dit là? Pour nous, ayant lu cet ouvrage politique parmi tant d’autres ouvrages légitimant sa portée politique radicale en s’en prenant à plus ou aussi faible que soi, nous sommes au comble du paradoxe contemporain : une ultraminorité (les « transgenres ») mènent un combat contre une autre ultraminorité (les « radfems ») et inversement. Combat d’arrière-garde ou événement contemporain confortant l’idée d’un « présent liquide » (Bauman, 2007) et l’émiettement du lien social en des microgroupes sociaux s’entre-déchirant et questionnant le vivre-ensemble ? Le journaliste insiste sur des exemples de ce combat où, à chaque conférence des féministes radicales, des militant-e-s transgenres « plantent leur tente » en marge des événements. À l’heure où une partie de la militance trans interroge le transféminisme et le féminisme « troisième génération » comme stratégie sociopolitique d’ensemble[10], la focale sur le conflit, la renvoie dans le réseau télévisuel sans mémoire ni contexte : qui a lu Raymond parmi les téléspectatrices-teurs ?

Un ouvrage de trente ans pour un combat minuscule ? La présentation n’est pas dénuée de tout contenu : cette lutte nécessaire illustre la conception de fond essentialiste où le fait d’être trans impliquerait un passage d’un « sexe à l’autre » – ce qui est très largement partiel puisqu’il ne concerne au mieux que 20 à 25% de la population dans les pays riches – où, pour les radfems comme pour la quasi-totalité des discours psy, politiques, « une femme trans reste un homme » ; mieux, dans cette voix/voie pro-essentialiste : « quelqu’un qui a eu une bite reste un homme ». Le discours des radfems rejoint celui de la psychiatrie des mœurs qui, à l’abri de la Sofect, milite ouvertement contre la « théorie de genre » et la féminisation des titres et noms. Curieusement, pour les FtMs, le propos est absent ou renvoyé à une homosexualité féminine inassumée tandis que la MtFs est renvoyée à l’essentialisme du XIXe finissant, mêlant mœurs, religion, croyances et savoirs à la manière d’un Ambroise Tardieu[11] ou d’un Otto Weininger[12]. Tout cela indique que ces discours et luttes émanent d’un contexte de luttes politiques produisant d’autres luttes politiques dans un apartheid permanent où les individus sont ce que sont leurs luttes et les chocs de leurs chaos respectifs sur les écrans et agendas des théories.

Outre le fait que l’on se demande qui a la culture nécessaire, ne serait-ce que pour savoir de qui et de quoi l’on parle dans ce conflit transgenre vs radfems, l’on se demande de quel sujet l’on nous parle, comment l’aborder, quel retour s’opère là ? Une nouvelle fois, la présence de figures minoritaires précipitent le sujet dans un sinistre défilé de conflits dont on peut saisir l’acuité d’une lutte mais non la diversité de la population transidentitaire et des féminismes en lutte, leurs difficultés propres face aux institutions, à dire leur existence en partant de leurs récits et termes. L’on suggère que les MtFs, vexées d’être désignées par leur « sexe de naissance », s’en prennent au nécessaire combat féministe. Inversement, face à l’actualité du maintien des inégalités structurelles de la société patriarcale-capitaliste, le féminisme lesbien pourrait être renvoyé à une prédation datée. Certes, l’ouvrage de Raymond l’est, mais il accule le féminisme à un bocal de vengeances où l’on s’en prend à aussi faible au profit des véritables prédateurs.

L’écho de ces luttes est-il l’ultime scène des débats démocratiques ? Il faut avoir un œil exercé pour ne pas verser dans l’un ou l’autre camp, être apte à en saisir l’acuité de ces combats trop minuscules pour être pris en compte des institutions et, à minima, avoir lu l’ouvrage incriminé et les analyses données dans le sillage de Raymond jusqu’à aujourd’hui, et notamment le texte phare de Sandy Stone[13] qui proposait deux réponses en une : l’attaque d’un contre-empire et un manifeste posttranssexuel (déjà). La société actuelle, entre replis nationalistes et précipités ultralibéralistes, exigeait de nouvelles grilles de lecture et des espace-temps d’information ne se réduisant à une pure communication de luttes passées, présentes et à venir. Plus que jamais, l’arraisonnement des vies singulières à des conflits d’époque et d’egos d’auteurs reconduisent les erreurs d’hier dans un contexte de colonisation généralisée. Sa conséquence étant un régime de prédation sous la forme de théories pathologistes comme les notions de maltraitance théorique (Sironi, 2011) et de panoptisme (Foucault, 1975) nous l’indiquent.

Si l’année 2014 est trans, nous pourrions l’analyser en termes d’une visibilité plus respectueuse des vies trans et de leur diversité, et non pas simplement une « meilleure visibilité » dans les médias, simple poudre aux yeux. À certains égards, nous pourrions dire que c’est l’année trans des médias. Pour nous, c’est bien plutôt l’année, sinon d’un recul du moins d’un retour à une attente après l’espoir. Celle-là même qui nous fait voir les suicides récents de jeunes personnes trans et notamment celui de Leelah Alcorn[14] et d’Andi Woodhouse[15] ; suicides que certain.es d’entre nous entendent, non sans raison, comme un double meurtre, effaçant le prénom et genre vécus postmortem. Pourquoi faut-il encore ces suicides et effacements dans une logique de médiatisation dont l’impact draine encore le pire ? Les raisons sont nombreuses. En France, promesses de campagne du candidat Hollande non tenues, violences des « Manifs » mêlant populisme et religieux, travail de fond des collectifs associatifs relégué à néant et bénévolat précaire ; travail réflexif et théorique inaudible ; violences institutionnelles s’ajoutant à la pauvreté économique et l’isolement social, voire la mutité individuelle et sociale ; violence des équipes hospitalières regroupées sous le label de la Sofect ; effacement total des existences intersexes réduites à des « erreurs de la nature » par la même pensée sociobiologiste et religieuse. Pour aborder de front les sujets trans dans leur profondeur et leur complexité, il faudra plus que le nom d’un-e Conchita barbu-e, adulée ou haïe sur nos écrans. Sinon une loi protectrice des plus vulnérables, une politique de dévulnérabilisation des opprimé-e-s. Peut-être suite à une loi démocratique, dirait l’Argentine. L’union sacrée après « Charlie » va-t-il rendre cela possible une fois les feux retombés ?

Notes

[1] « Conchita Wurst, Laverne Cox… Pendant toute l’année 2014, les transgenres ont occupé le devant de la scène », Marine Le Breton, 28/12/2014, http://www.huffingtonpost.fr/2014/12/28/conchita-wurst-laverne-cox-annee-2014-transgenres-devant-scene_n_6364936.html.

[2] « 11 ways 2014 was the biggest year un Transgender History », Samantha Allen, 23.12.2014, http://www.rollingstone.com/culture/features/11-ways-2014-was-the-biggest-year-in-transgender-history-20141223.

[3] Slate, 13.05.2014, http://www.slate.fr/life/86997/toilettes-transgenres.

[4] « Paris sur Arte : Fallait-il faire jouer une femme trans’ par une actrice cisgenre ? », Christophe Martet, 17.01.2015, http://yagg.com/2015/01/17/paris-sur-arte-fallait-il-faire-jouer-une-femme-trans-par-une-actrice-cisgenre-par-christophe-martet/, (en ligne).

[5] 21.11.2014, http://www.huffingtonpost.fr/2014/11/21/video-conchita-wurst-heroes-clip_n_6198642.html.

[6] 05.05.2014, http://www.huffingtonpost.fr/2014/05/05/conchita-wurst-drag-queen-candidat-eurovision_n_5267858.html.

[7] 05.05.2014, http://www.aufeminin.com/news-loisirs/eurovision-2014-conchita-wurst-censuree-dans-certains-pays-d-europe-s417847.html.

[8] 28.12.2014, http://www.aufeminin.com/news-loisirs/conchita-wurst-de-nouveau-candidate-a-l-eurovision-2015-s1175796.html.

[9] 16.10.2014, http://www.liberation.fr/societe/2014/10/16/trans-la-marche-amere_1123301

[10] Revue, Comment s’en sortir, http://commentsensortir.org/2014/09/10/conference-penser-les-transfeminismes-avec-sandy-stone/.

[11] http://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_Ambroise_Tardieu.

[12] http://fr.wikipedia.org/wiki/Otto_Weininger

[13] Sandy Stone, The Empire Strikes back : a posttranssexual manifesto (L’empire contre-attaque : un manifeste postranssexuel), 1991, http://en.wikipedia.org/wiki/Sandy_Stone_(artist).

[14] « Le suicide d’une ado transgenre de 17 ans émeut l’Amérique », L’Express.fr, 31.12.2014, http://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/le-suicide-d-une-ado-transgenre-de-17-ans-emeut-l-amerique_1636637.html.

[15]Revue Gaystarnews, 02.01.2015, http://www.gaystarnews.com/article/vigil-be-held-trans-man-who-jumped-his-death-pittsburgh020115?utm_content=buffer8bbe7&utm_medium=social&utm_source=facebook.com&utm_campaign=buffer.

 Mise en ligne : 29.01.2015
Source : Figaro Madame (http://madame.lefigaro.fr/societe/laverne-cox-transgenre-couverture-de-time-300514-857402)

Source : Figaro Madame (http://madame.lefigaro.fr/societe/laverne-cox-transgenre-couverture-de-time-300514-857402)

Du Transféminisme

M-Y. Thomas


Du transféminisme
comme présence et analyse au monde
 L’oubli des « hybrides » ?

 

Le terme renvoie à une alliance entre le mouvement trans et le mouvement postféministe ; précision importante s’il en est puisque nombre de féminismes et auteures féministes rejettent encore aujourd’hui violemment les personnes trans au nom d’un essentialisme comme produit « rabaissé » et « fabriqué » du patriarcat (Jeffreys, Raymond), d’une inégalité structurelle (Héritier) ou d’un fondationnalisme (Agacinski). La question du féminisme chez les trans est récente et à trait pour l’essentiel non pas à une appartenance sociosexuelle de groupe -ce qui compose les féminismes première et seconde générations- mais à une analyse politique de la société telle qu’elle reste fondée sur une inégalité structurelle, inventant un « sujet-patient » trans « hors-normes afin de valider ultimement une « affection » contre les conclusions de sa propre clinique. Typiquement et alors que la question trans est fortement subdivisée entre FTM et MTF (suivant là la binarisation de la société partiarcale), entre intégrationnisme et non-intégrationnisme, la rélfexion critique sur la société binaire dissout cette cloison en interrogeant les rapports, relations et objets dans leur production continue d’hybrides niés dans leur existence (Latour, 1991). Ainsi, changement de sexe, contraception et IVG, entre autres objets modernes reconfigurent le corps. Les uns sont construits en positif au nom du progrès ou de la famille, les autres en négatif. Le tout au nom d’une conception historique refusant de considérer cette inégalité organisant structurellement des prescriptions morales fortes trouvant ses appuis aujourd’hui encore dans la nature ou une authenticité du sujet social-subjectif par soustraction des « hybrides ». Le droit, de son côté, continue à opposer une « indisponibilité de la personne » tramée socialement et historiquement par un patriarcat sans âge, imposant une politique du tout-ou-rien et prescrivant une politique de stérilisation. Il s’ensuit ce déni des usages sociotechniques régulant la question trans faute de régulation sociale et ce décalage permanent entre une démocratie de droit et ces inégalités quand toute la société moderne se fonde sur cet usage de greffes techniques.

 

D’un féminisme l’autre

Côté politique, il n’y a pas un féminisme des femmes et un féminisme trans si ce n’est celui d’une analyse des problématiques des femmes et des trans qui ne se recoupaient pas, engagés dans des luttes contradictoire. A l’horizon, une même domination que le « queer masquerait » (S. Jeffreys ainsi qu’une partie du militantisme trans français). Le postféminisme politique s’oppose à l’abstractisation conceptuelle composant l’horizon binaire (homme/femme, hétéro/homosexualité, masculin/féminin…) sur des croyances et hiérarchies patriarcales. Il est une interrogation et une analyse conjointes : nous avons en commun l’horizon d’une société inégalitaire, essentialiste, aveugle au genre et aux devenirs-minoritaires, théoricismes empruntant aux « théologies pratiques » du XXe siècle (M-J. Bertini), réfractaires aux réformes demandées au nom d’une égalité pourtant constitutionnelle. Le sujet essentiel du transféminisme n’est pas tant les trajectoires trans’ et leurs sexualités traversantes mais l’environnement qui les tissent en « transitions » contraintes, distinctes les unes des autres (travestis contre transgenres contre transsexes, distinguées des transitions intersexe) et recomposant in fine les déterminations sociales de la « différencedessexes » (Prokhoris, 2000) dont elles sont finalement exclu.es, assigné.es à incarner une idéologie individualiste (Jeffreys) ou libertaire (Castel) sans voir les reconstructions du lien social qui s’opèrent.

Comment vivre dans une société si l’on est sous le double feu d’une assignation sociosexuelle et l’organisation sociétale de telles discriminations ? Pour les trans, c’est peut-être la fin d’une controverse scientifique et anthropologique avec la reformulation de la question mais les résistances sont intactes, comme l’ont montré les violences exercées contre le mariage pour tou.te.s. Nous savons que le sexe n’est pas le genre et que son lien est un lien rituel, tramé par les déterminations sociales composant -et la reconstruisant face aux luttes pour les droits- une binarité toute sociale. Notre question est donc : puisque nous devons en passer par une reconnaissance institutionnelle en sus d’une réassignation médicale exigée par le champ juridique, quel type de travail devons-nous composer pour faire avancer un savoir qui est de l’ordre d’une connaissance, d’un savoir être, de cette ritualisation de lien en sachant que nous parlons de formes d’identités d’autant plus inattendues qu’elles semblent surgir du sas entre clinique et techniques ? Or, dès le début du XXe, le féminisme a travaillé et s’est étayé sur les techniques s’inventant et clivant l’hégémonie socioéconomique patriarcale. En travaillant sur l’égalité, il travaille sur les liens rituels, renouant ce qu’il a dénoué, dénouant ce qui a été noué en domination, redistribuant les cartes d’un équilibre toujours précaire entre identité sociale et identité à soi, représentation dominante et une authenticité de soi.

La question trans et intersexe, après la question homo, est typiquement l’objet de cette double production organisant une contrainte très forte que les trans appellent le passing. Soit, le passage d’un genre social à l’autre, surexposant la personne. Ce qui introduit non pas dans un espace public librement partagé par tous les membres de la société sans contraintes particulières mais dans un espace découpé de prescriptions fortes, non seulement en fonction de ses délimitations sociales historiquement constituées, mais surtout en fonction du rituel d’assignation au « sexe » commandant la division sexuelle.

 

D’une distinction sexe-genre hantée par les ré-essentialisations

Les féministes de première et seconde génération ont extrait la représentation de « la-femme » en la distinguant de la féminité, c’est-à-dire du genre ou quelque chose s’approchant des rôles de genre historiquement constitués et un essentialisme genrée (typiquement, la position commune sur une critique de l’instinct maternel, F. Héritier et E. Badinter) via une lectures des rôles, fonctions et attributions, métiers et places, tout en laissant, dans un premier temps, la sexualité et l’analyse du lien contextualisé avec le genre. Analyse située et donc recontextualisation géoculturelle et subjective. Or la définition même d’un être-femme ou homme est tramée politiquement par ce lien sexe-genre, sexualité et genre, d’où le statut très particulier du transsexualisme qui est hanté par une triple rupture (nature-culture, sexe-genre, individu-société), le plaçant dans le champ psychopathologique sans autre définition. Or d’autres groupes ont été ont été placés pour les mêmes raisons dans ce hors-champ/horsexe sociétal (Espineira, Thomas, Alessandrin, 2012).

Les féministes disent volontiers d’elles-mêmes qu’elles sont le « mauvais genre », aux deux sens du terme. Mauvais genre, axiome culturel déliant sexe et genre et mauvais genre au sens de mauvaise gente, refusant l’ordre établit et le transgressant politiquement et personnellement. Le féminisme est alors pris au double de sens de révolté et de transgression. En ce sens, féminisme et transféminisme ont à voir avec une subversion de l’ordre des genres. La « travestie en-homme » au XIXe peut être lue comme un geste politique pour sortir de l’adéquation sociosexuelle des privilèges et l’assignation à un espace confiné, notamment celui des rôles et espaces, typique de la période pré-industrielle. La culture butch a, tout le long du XXe, véhiculé cette double image. Elle est préexistante, socialement et historiquement, à la culture trans mais son angle d’analyse est restée lié au concept d’orientation sexuelle. Aussi, paradoxalement, c’est la culture trans jointe aux gender studies qui ont le plus renversé ce qui constitue le contenu de nos discussions, la binarité et le rapport « cisgenre » liant historiquement les représentations essentialistes. Elle est désormais au centre des renversements paradigmatiques, où les savoirs et revendications trans sont placés aux côtés d’autres savoirs et revendications en fondant cette intersectionnalité sociopolitique. D’où cette présence simultanée d’une « exception trans » et le fait qu’elle interroge les autres questions tout en restant enchâssée dans une psychopathologisation clinique et juridique. Cette militance n’est pas une militance spécifique (le seul fait des trans pour des trans) mais une militance globale : c’est l’ordre des genres et son étayage qui sont interrogés.

E. Dorlin et M. Bessin (2005) analysent à la suite d’un inventaire générationnel et au contact des trans studies : « les féminismes en France sont contraints d’interroger le sujet de leur lutte ». Certaines féministes vont jusqu’au bout de cette distinction sexe-genre en rompant avec le conflit dialectique nature/culture. Donna Haraway parle de cyborg, figure de « technologies de genre » et de sexe avec Teresa de Lauretis (2007). Parler de transsexualisme aujourd’hui, c’est parler de technologies de transformation corporelle dans ce rapport culture-culture, de regard transformé sur nous-mêmes où le sexe n’est plus ce point de départ absolu, ahistorique et universel, mais le lieu de conflits de définitions tissant nos identités. Ce pourquoi l’actualité trans est encore cette lutte pour une dépsychiatrisation distincte d’une démédicalisation et cette lutte interne entre les partisans d’une dépsychiatrisation totale ou partielle ; mais aussi cette l’absence de régulation juridique divisant transsexe et transgenre. Le transféminisme ne veut pas simplement sortir de la classification psychiatrique mais s’extraire de la domination masculine.

Il ne s’agit donc pas d’un « Nous-les-trans », d’ailleurs pris dans de violents conflits internes, résultat net de cette exclusion et psychiatrisation, collé à un « nous-les-femmes ». Elsa Dorlin, analyse ce point : il ne peut y avoir un « féminisme bio » et un « féminisme trans » sans retomber lourdement dans un essentialisme politique. Ce faisant, elle souligne le rapport de fond entre essentialisme sociopolitique est essentialisme sociocorporel et psychologique. Le mouvement transidentitaire n’est pas un changement de sexe/de genre qui constituerait un événement mineur, subjectif, de quelques individus en particulier : c’est un évènement culturel majeur à placer sur ce changement de position épistémologique sur la représentation nature/culture, sur la distinction sexe/genre. De part sa spécificité, il dénaturalise d’un seul bloc, presque sans nuances. Dorlin et Bessin analysent que « l’interrogation postmoderne permet de se départir de toute tentation fondationnaliste en politique » (2005) qui laissait intactes les « discriminations entre groupes ». Je rajouterai du fondationnalisme anthropologique à la suite des travaux de M. Godelier (1982) et L. Hérault (2004).

Julia Serano, une théoricienne trans américaine, analyse ce qu’elle nomme le « privilège cisgenre » en intercalant la féminité trans aux côtés des représentations cisgenres, ce qui ôte à ce dernier une substantielle part de sa représentation : sa symbolisation référentielle unique. Kate Bornstein parle quant à elle d’un tiers féministe des trans (les hommes, les femmes et le reste du monde) au moment où les mouvements féministes (que nous appelons désormais de la seconde vague) repoussaient violemment les femmes trans. Cette généralisation reposant sur des intra-divisions ne pouvait que profiter au maintien des hiérarchies solidifiant l’inégale répartition politique et avec elle, la domination masculine. La survisibilité du « sexe », fonction politique par excellence (J. Zaganiaris, 2012), tient l’essentiel de son rôle dans les zones qu’elle masque. Au fond, s’il n’y a pas de « privilège trans » ou « intergenre », c’est d’abord en raison du type de régime binaire de représentation, de la répartition inégalitaire dans l’espace politique, du rôle des clivages conflictuels. Il y a bien des représentations trans et intergenre mais elles buttent sur le mur de verre de la binarité (qu’elle soit égalitaire ou non) refusant la pluralité (Zaganiaris).

 

Espaces genrés, espaces sexués

Espaces, accès, lieux et usages sont définis selon des logiques de pouvoir et privilège (Y. Raibaud, 2012). Ainsi posé, le passing trans n’est nullement ce « passer pour », mais la pression à la conformité elle-même dans un contexte social de privatisation des lieux collectifs. Toutes les résistances aux mouvements d’émancipation (féminismes, postféministe, antiraciste, homosexuel et trans) s’échinent à cet endroit, dans une dénaturalisation contre une renaturalisation des assignations sociétales.

L’exemple du « travesti dans la ville » reste emblématique de cet aveuglement au genre consécutif non pas d’une différence des sexes évidemment nécessaire à la procréation sexuelle mais aux dénégations structurelles reposant sur une conception binaire des rapports sociaux hiérarchisés selon le sexe. Il s’agit d’ôter tout jeu, toute liberté pour réinjecter du déterminisme en masquant le pouvoir qui le créé. Les tenants composant la subjectivité (le genre, la sexualité) ne vous appartiennent pas mais à ce qui est désigné comme étant ce « vivre-ensemble », masquant les conditions sociopolitiques et juridiques de leur production. Je veux souligner là que la fonction d’un espace, qu’il soit privé ou publique, individuel ou collectif, n’est pas déterminé par un abord fonctionnel mais toujours par un abord fictionnel de ses accès et usages. L’expression même de « rapports sociaux de sexe » indique à lui seul comment notre société est constituée et reproduit ses hiérarchies en les naturalisant à telle enseigne qu’on pourrait d’ailleurs les nommer rapports sociaux de reproduction.

Dans ce régime de rapports sociosexuels prescrits, les trans modifient non seulement le régime de féminité et masculinité prescrits, mais encore le régime des espaces. L’espace de la binarité est entièrement prescrit et colonisé par ces rapports sociaux sous domination masculine, ce pourquoi les trajectoires trans étaient entièrement alignées sur un changement de sexe, réifiant une biobinarité, et non un changement de genre qui dissociait culturellement normes de genre et normes de sexe. Au tabou de la représentation des comportements attendus, s’ajoute celui des divisions mobilisées : en-dehors/en-dedans, public/privé, politique/subjectif, majorité/minorité, où la panique sexuelle éprouvée dans l’intime se répercute dans l’espace politique se traduisant dans les faits par le maintien en psychiatrie qui en occupe par délégation, la fonction politique de contrôle. Notons ici que les agressions dans l’espace public sanctionnent tous changements de genre et de sexe. Typiquement : t’es un homme ou une femme, déclenchant une réponse transphobe. Si je devais faire ici une définition ce qu’est la-femme dans ce régime d’espace, je dirai, qui se soumet à la géomasculinisation de l’espace politique (et non « public »).

Régime de définition du genre et du sexe

Nous continuons à penser et fonctionner comme si la sexualité était restée au stade d’une pure libido exigée par la vie alors que sa légitimation est aujourd’hui clairement sociale et éthique, où l’égalité et l’épanouissement impriment désormais la sexualité de sa marque. Elle se comprend également en termes de distinction sexe-genre non pas tant pour séparer le sexe du genre que pour revenir sur la généralisation et abstractisation de cette liaison rituelle. Ce qui nous oblige à regarder de près ce qu’il en est des rapports sociaux quand ils ne sont plus alignés sur le seul sexe mais sur une multitude de définitions dudit « sexe » produit par notre société. Les transitions qui sont des passages de graphie à graphie avec une phase androgyne, amplifient cette répartition inégalitaire dans l’espace public (au sens géopolitique du terme) tout en reproduisant les schématiques stéréotypées et les violences. Les MtF, sensées « avoir été des hommes » et occupant cet espace-privilège, en viennent à se soustraire pour rentrer dans un espace codifié féminin ou, le refusant, à se voir recodées « masculin ». Inversement, les FtM, sensés « avoir été des femmes », briseraient ce plafond de verre qui, pré-transition les limitaient. Dénoncés par un discours virulent tantôt pour subversion tantôt pour excès de stéréotype, le parcours trans est monté en exception radicale et sommé à la fois d’assumer et de s’y refuser.

Le transféminisme, cette réflexion sur les inégalités structurelles de société oblige à une analyse géopolitique générale en sus d’une introspection dans la création de genres non cisgenres et donc une transition non-corporelle, plus décisive dans sa portée. L’Existrans va d’ailleurs défiler sur le slogan féministe de l’appartenance du corps, sur ce que les individus font de leur existence avec ces corps et identités sexuelles –ou sexualisées- lorsque le corps est, par tradition, prescrit et privatisé par la psychiatrisation, engrangé par avance dans un état civil inamovible et une injonction à une hétérosocialité post-transition. De cette réflexion conjointe reliant ce corps prescrit à la place des individus dans la société ainsi composée, la question la plus importante est quelle société voulons-nous ? Si le « transsexualisme » est la réponse à ce que la société binaire ne veut pas, la réponse transidentitaire est une réponse dans le champ social au pluralisme. 

 

Conclure

Le transféminisme est la réponse analytique et politique que nous nous sommes donné.es dans un contexte d’inégalité et de violence génériques valant pour organisation sociale de la différence des sexes et, in fine, pour société. Pas simplement à notre égard ou en direction d’une « minorité », mais à toute la société, celle des femmes et des minorités bien sûr mais également celle des hommes n’adoptant pas le profil dominant, celle des intersexes hormonés et opérés dès leur enfance. Le postféminisme n’est pas une réponse à la dominance des hommes mais à toutes les dominations et colonisations. Si nous avons adopté l’intersectionnalité des luttes, c’est que les discriminations sont intersectionnelles, que ces résistances visent cet espace public et leurs usages prescrit et limités conditionnant les espaces privés, formatés par le système patriarcal ou, plus contemporainement par les obligations liés aux greffes techniques (fixité de l’état civil, mentions de sexe sur les cartes d’identité, etc.). Celui-ci n’est pas, politiquement et sociologiquement, l’espace d’un vivre-ensemble mais l’espace conflictuel d’une domination et colonisation fabriquant des dominants et dominés, sachants et non-sachants, sans oublier l’invocation d’une majorité et la production de « minorités ». Aussi, la réponse féministe ne peut pas être un « nous-les-femmes » essentialiste mais une réponse globale. Nous ne sommes plus simplement positionnées en conflit à la psychiatrisation mais face à cette colonisation couturant nos existences sur un corpus de normes. Remettre en cause ce schéma comme a pu l’être la remise en cause de l’instinct maternel ne va pas de soi. En définitive, malgré tous les appareillages technologiques qui tisse notre exosquelette social, et pour le dire comme Bruno Latour, nous n’avons jamais été modernes.


Biographie indicative

Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes, essai d’anthropologie symétrique, La découverte, Poche, 1991.

Sheila Jeffreys, Unpacking Queer Politics, Cambridge UK, Polity Press, 2003.

Sabine Prokhoris, Le corps prescrit, Aubier, 2000.

Maurice Godelier, La production des grands hommes, Pouvoir et domination chez les Baruyas de Nouvelle-Guinée, Paris, Fayard, 1982.

Laurence Hérault, « Constituer des hommes et des femmes », Terrain, n°42, 2004.

Arnaud Alessandrin, Karine Espineira, Maud -Yeuse Thomas, « Du horsexe au DTC : la déprogrammation trans-sexuelle » [http://www.revue-ganymede.fr/la-deprogrammation-trans-sexuelle-du-hors-sexe-au-dtc, en ligne] Ganymede, 2013

Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais, Exils, essais, 2007.

Teresa de Lauretis, Théorie queer et cultures populaires, De Foucault à Cronenberg, la Dispute, Coll « le genre du monde », 2007.

Elsa Dorlin et Marc Bessin, « Les renouvellements générationnels du féminisme : mais pour quel sujet politique ? », L’homme et la société, Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales, n°158, 2005. Extraits en ligne,  http://www.youscribe.com/catalogue/livres/savoirs/sciences-humaines-et-sociales/feminisames-166393

Yves Raibaud, « Géographie de l’homophobie », http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=2319 [en ligne], 2011.

Julia Serano, Whipping Girl: A Transsexual Woman on Sexism and the Scapegoating of Femininity, Seal Press, 2007.

Françoise Héritier, Masculin, féminin, La pensée de la différence, Ed. Odile Jacob, 1996.

Jean Zaganiaris, La question queer au Maroc, Identités sexuées et transgenre au sein de la littérature marocaine de langue française, L’Harmattan, Confluences Méditerranée, 2012.

Elisabeth Badinter, L’amour en plus : histoire de l’amour maternel (XVII-XXe siècle), Ed. Flammarion, 1980.

Marie-Joseph. Bertini, Ni d’Eve ni d’Adam. Défaire la différence de sexes, Max Milo Editions, Paris, 2009.


Mise en ligne, 6 avril 2013.

Qui a peur des transféministes ?

Genres Pluriels

Association de Bruxelles

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Qui a peur des transféministes ?

Suite à une demande de partage de nos expériences sur les violences faites envers les personnes trans* et intersexes dans le cadre du festival « Tous les genres sont dans la culture » 2012, nous avons souhaité faire apparaître les violences institutionnalisées, dont les mécanismes sont ceux du sexisme et de l’hétéropatriarcat.

Au quotidien, nous avons pu constater l’expression de ce sexisme autant dans les structures sociales dominantes, que dans nos rapports avec certaines associations féministes, et qu’au sein même des structures trans*. Ces mécanismes alimentent toutes les formes de transphobie.

Voici l’avant-propos qui a introduit la brochure du festival 2012 :

« Saviez-vous que Genres Pluriels fête cette année ses cinq ans ? Que de chemin parcouru depuis les débuts de l’association en 2007 !  Ce parcours, nous l’avons pour une bonne part accompli côte à côte, non seulement avec les associations LGBTQI, mais aussi avec les féministes.

Ce qui nous est toujours apparu comme une évidence ne va pas sans heurs (nous incitant constamment à la remise en question), mais force est de constater que la méfiance cède peu à peu le pas à des convergences prometteuses, qui semblent annoncer l’avènement d’un courant fort.


En effet, même si nous n’avons pas tous.tes les mêmes positions et les mêmes actions, c’est ensemble que nous devons lutter pour les droits humains, et contre toutes les formes de discrimination et d’oppression, à commencer par le sexisme et l’hétéropatriarcat.

Aussi les liens, forcément complexes mais très encourageants, qui sont en train de se tisser entre les mouvements trans* et féministes, constitueront-ils le fil conducteur de la quatrième édition du festival « Tous les genres sont dans la culture ».

Nous vous invitons à le suivre, et à nous accompagner, par votre participation, tout au long de la programmation que vous découvrirez dans ces pages. »

 

Esquisse d’une définition de « transféminismes »

L’exigence d’une pensée non figée et fluide impose une définition en perpétuel mouvement. Les transféminismes sont des réflexions qui se nourrissent des féminismeS et qui s’émancipent des postulats binaires de corporalité et de genres. 

« Il ne suffit plus d’être une femme pour être traitéE comme une femme »

Les perspectives trans*-spécifiques dans la lutte

contre le sexisme et l’hétéropatriarcat

En changeant de rôle social, les personnes trans* modifient les attentes de la société, rendant caduques les postulats naturalistes sur lesquels se fondent les discriminations sexistes. Quand une personne ne peut rentrer dans une des catégories binaires pré-établies, la société force la catégorisation par le renvoi systématique aux aspects pseudo-biologiques – excluant de fait les réalités intersexes – et par la pathologisation des comportements et revendications « non cis-conformistes ». Les personnes assignées en filles ou en garçons à la naissance, quel que soit leurs comportements effectifs, ne bénéficient pas des mêmes réactions de la part de leur entourage. Les personnes trans* et intersexes sont, de ce fait, mises dans des situations paradoxales, où elles doivent correspondre à des schémas incompatibles.

Par exemple, si une personne trans* se masculinisant décide de prendre la parole en public, elle bénéficiera potentiellement de plus de temps de parole et d’attention, mais s’octroiera moins facilement ces possibilités. De plus, le refus de certains groupes essentialistes ou naturalistes à reconnaître le nouveau rôle social de genre d’une personne manifeste une prise de pouvoir sur la corporalité et la parole d’autrui.

Pour pouvoir se construire et avoir une bonne estime de soi, il est nécessaire d’avoir des représentations positives de ses propres corporalités. Les personnes trans* et intersexes n’ont pas de modèles de base et sont obligéEs de créer les leurs. Historiquement, même les féministes, qui pourtant avaient des modèles existants, ont eu besoin de créer des ateliers pour se réapproprier leurs corps. Une des démarches des transféminismes consisterait donc en la réappropriation des corps, en la modélisation des corps trans* et en la visibilisation bienveillante de ceux-ci. Un des aspects de la réappropriation effectuée par les réflexions transféministes résiderait dans la création perpétuelle de nouveaux mots, nouveaux concepts et nouveaux comportements afin d’appréhender une multitude de réalités. Ceci découle du constat qu’on peut établir trois périodes sur la courte histoire trans* : la première correspondant au recours à la psychiatrisation par nécessité, la deuxième se positionnant en opposition avec les normes binaires pré-établies mais donc ne réagissant toujours qu’en fonction de la norme, et la troisième créant des discours propres et autonomes.

Certaines revendications trans* et intersexes, comme celle du retrait de la mention du « sexe » sur la carte d’identité profite non seulement aux personnes trans* et intersexes, mais aussi aux combats féministes puisque sans cette indication, on ne peut plus faire de discriminations administratives basées sur le genre. Par ailleurs, cela engendrerait une obligation de créer d’autres interfaces de réflexions pour nommer une multitude de catégories sans les hiérarchiser.

L’hétéropatriarcat et le sexisme créent des corps normaux et des corps a-normaux, avalisés par l’idéologie médicale occidentale. La croyance que le masculin singulier vaut pour l’universel participe à la perpétuation de la considération comme « autre » de tout ce qui n’est pas masculin singulier. En découle la dévalorisation perpétuelle des corps intersexués et trans*.

Comment Genres Pluriels ancre ses activités dans des valeurs féministes ?

La notion de mixité à Genres Pluriels est déplacée sur les notions de trans* et intersexes d’une part, et cisgenres de l’autre. La pseudo-catégorisation ne repose que sur l’autodéclaration : il est inenvisageable à Genres Pluriels de catégoriser à la place d’une autre personne.

Le groupe de parole est un lieu de non-mixité (avec des exceptions filtrées notamment pour les stagiaires), ce qui se justifie par la nécessité d’un espace de parole libre et de création d’une pensée collective détachée d’une influence cis-normative.

La permanence mensuelle, de l’autre côté du spectre des activités, est ouverte à toustes, d’une part parce que celle-ci s’effectue au bar de la Maison Arc-en-Ciel de Bruxelles et qu’il s’agit d’une des conditions, d’autre part par soucis d’inclusion et d’accueil et pour ne pas reproduire un schéma de domination.

Les ateliers Drag Kings, créés avant Genres Pluriels, se veulent un espace de mixité dans lequel tous les êtres humains peuvent explorer les masculinités. Celles-ci sont donc conçues comme un outil de déconstruction du sexisme et de l’hétéropatriarcat.

L’atelier de féminisation, ouvert à toustes les personnes trans* et intersexes, est l’activité la plus récente, qui propose de donner de l’information sur des techniques dans un cadre de réflexions féministes. Par exemple, des exercices vocaux ont mis en avant les caractéristiques socialement construites de la voix. De même, le maquillage est appréhendé de manière diverse et dépendante du contexte : vie quotidienne, théâtre, télévision… Cela aide les personnes en transition à prendre conscience des stéréotypes sous-jacents et à les manipuler, afin de trouver leurs propres points de confort à travers la performativité de l’outil.

Il existe deux groupes de travail en interne : le Groupe Santé et le Groupe Média. Leur objectif est notamment de faire prendre conscience aux membres de leurs  positions d’expertEs, ce qui est une forme d’empowerment.

Le Groupe Média, constitué en réaction aux multiples reportages et articles de presse traitant d’une manière racoleuse et par dessus la jambe du sujet des transidentités comme d’un phénomène de foire, attaque le discours stéréotypé et transphobe des médias, notamment en mettant en exergue les caractères hautement sexistes des propos véhiculés. Des montages ont été réalisés, utilisant différents reportages reprenant systématiquement les mêmes images qui sont des clichés sexistes de féminité : par exemple les scènes de maquillage devant un miroir pour des discriminations au travail, comme s’il s’agissait d’une représentation complète d’une « essence trans ».

Renforcer les différents mouvements

Un constat s’impose pour tous les groupes minorisés : les mêmes mécanismes de domination sont à l’œuvre.

Le recours permanent à la pseudo-naturalisation, l’impossibilité d’une vision collective et d’entraide marquée par la pathologisation et l’interdiction de la parole publique, en sont des exemples.

L’avancée théorique des gender studies est un axe d’unification des différents mouvements féministes et trans*… justifiant l’utilisation du terme transféminismes.


Genres Pluriels, Visibilité des personnes aux genres fluides, trans’ et intersexes, Site de l’association, http://www.genrespluriels.be/-Accueil-Site-.html


Mis en ligne, 6 avril 2013.

OUTrans : Le transféminisme

OUTrans

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LE TRANSFEMINISME 

OUTrans est une association de terrain crée en avril 2009 par les trans pour les trans face à une lacune de réseau d’autosupport et face à un climat transphobe tant sociétal qu’institutionnel. OUTrans est une association mixte FtM, MtF, Ft*, Mt* avec des alliéES cisgenres. On est présent dans la région parisienne (Ile-de-France). Nos revendications portent entre autres sur la dépathologisation et dépsychiatrisation des transidentités ; la reconnaissance de la transphobie comme discrimination ; une suppression du sexe de l’État civil ; la suppression immédiate de la stérilisation forcée ; la suppression du recours aux expertises médicales et la dissolution complète des équipes hospitalières.

OUTrans est une association qui se revendique aussi transféministe. La plupart de nos militantEs présentEs et anciennEs sont issuEs du mouvement féministe, de la communauté queer et transpédégouine. Notre question du départ était : Comment on peut inclure nos positionnements, nos principes féministes dans la praxis politique de notre association et plus largement dans l’agenda du mouvement trans ? Une référence et l’inspiration politique très importante dans nos réflexions étaient des collectifs transféministes de Barcelone comme Guerilla Travolaca, Trans Block ou Octubre Trans

Le point du départ de notre réflexion sur la convergence des luttes trans et féministes et leur articulation dans le terme « transféminisme » était le constat que la transphobie contre laquelle lutte notre association est un produit de plusieurs systèmes de rapport de pouvoir. Pour reconnaître la diversité de formes de la transphobie et pour y résister, nous nous sommes tourné.es vers des outils à la fois politiques et théoriques produits par le féminisme. Le courant du féminisme qui nous est proche et qui selon nous, ouvre la possibilité de tisser des alliances politiques entre les groupes minorisés est le courant dit de la « troisième vague » qui interroge le sujet politique de « nous, les femmes » (Monique Wittig, Gayle Rubin, bell hook, Audre Lorde, Judith Butler, Angela Davis). 

OUTrans dans sa pratique politique part du constat que la transphobie est liée surtout au système de normes de genre et des sexualités issu de l’hétéronormativité. Ce terme définit un système de rapports de pouvoir qui produit divers modes de domination comme le sexisme, la misogynie, la transphobie, la lesbophobie, l’homophobie. L’hétéronormativité (qui est présente dans tout les aspects de notre vie quotidienne, tant au niveau social qu’institutionnel ou juridique) fonde une hiérarchie, un canon des styles corporels, des rapports économiques et des styles de vie reconnus et soutenus par la société comme « normaux » et « ayant de la valeur ». A l’inverse, certaines corporalités, pratiques sexuelles, façons de nouer des relations et de manières de vivre sont définies comme « pathologiques », « anormales » et « déviantes », et sont fortement exposées à un ensemble de dominations, de discriminations et de violences.

Pour combattre la transphobie dans tous ses aspects OUTrans considère qu’il faut avoir des armes multiples et le combat doit être mené sur plusieurs niveaux en solidarité avec des autres mouvements sociaux. C’est pour cela qu’OUTrans parle aujourd’hui de transféminisme, afin de mettre en valeur des stratégies politiques basées sur le principe de coalitions. Plutôt que de mener une politique strictement identitaire, centrée sur un groupe social, sur un sujet politique bien défini, la stratégie de coalition cible les modes d’oppression dans toute leur complexité (le sexisme, le racisme, la transphobie, la précarité, le validisme, l’homophobie, la lesbophobie etc.). OUTrans s’inscrit dans la praxis de la politique des alliances. On considère qu’il faut mener les luttes sur les points de convergences des divers oppressions en ne négligeant pas pourtant les différentes vécues et les conditions matérielles spécifiques pour chaque groupe social, chaque communauté et chaque identité. La coalition entre les mouvements trans et féministes vise alors à combattre ces divers types d’oppression, en utilisant les outils politiques qui viennent d’un côté de l’héritage du mouvement féministe et du mouvement queer.

LES OUTILS DU MOUVEMENT ET DE LA THÉORIE FÉMINISTE ET QUEER

A partir des années 1970, le mouvement féministe et les critiques faites à l’encontre d’un type de sujet politique par le Black Feminism, par les lesbiennes, les femmes de la classe populaire, apportent dans la praxis politique un regard méfiant concernant toutes formes d’universalisme abstrait, surplombant et uniformisant, parlant « au nom de », lissant les problématiques sous un « nous » commun, soulignant pourtant l’importance des alliances politiques et des solidarités. En termes d’outils politiques, le féminisme a élaboré nombres de stratégies de lutte, comme par exemple la mise en place d’espaces politiques « non-mixtes », de groupes de parole et de conscientisation, de développement de l’autodéfense féministe, etc. – et  toutes autres sortes des pratiques politiques en vue de la réappropriation du corps et de la sexualité.

Quant à la politique queer, héritière, pour d’une part, du féminisme post-identitaire, d’autre part du féminisme matérialiste, elle a émergé aux Etats-Unis dans les années 1990, avant d’être reprise par de nombreux mouvements dans d’autres contextes géopolitiques. Elle vise à faire basculer les grandes dichotomies que sont les catégories « homme » / « femme», « hétérosexuel» / « homosexuel», « masculin» / « féminin » au profit d’une vision impure et fluide du sujet politique. Un des outils de la politique queer passe par une réappropriation et le détournement de l’insulte, du stigmate : le fait d’affirmer et de revendiquer nos corps et nos choix. Une autre tactique politique issue du mouvement queer est de ne pas se résigner à l’assimilation, à la lutte pour l’ « égalité de droits » et à la politique LGBT mainstream au profit de la visibilisation de multiples styles corporels et d’identités. Le mouvement queer porte aussi un regard méfiant face aux institutions et à la politique gouvernementale.

TRANSFEMINISMES : QUELS ENJEUX ?

OUTrans, association qui dans sa praxis politique essaie de développer une approche à la fois trans, queer et féministe, qu’on appelle le transféminisme, à l’avantage de rendre possible la construction d’un arsenal militant qui soit riche et de solidarités qui soient solides : espaces trans non-mixtes de discussion et de conscientisation, groupes d’autodéfense et d’empowerment, auto-support, etc. La réappropriation par les trans des discours et des modalités d’action féministes pourrait conduire à l’émergence d’une solidarité réelle entre les luttes trans et les luttes féministes, de sorte que celles-ci deviendraient plus inclusives des personnes trans, tant dans leurs pratiques collectives que dans leurs revendications.

A l’heure actuelle, beaucoup d’espaces féministes sont encore définis comme des espaces « féminins » (selon les critères essentialistes), et l’accueil des personnes trans ne va pas encore de soi. Ainsi, l’inclusion des trans dans les mouvements féministes est porteuse d’un potentiel de radicalité, d’une exigence rigoureusement anti-essentialiste et queer, qui fait encore défaut, en dépit des convergences naissantes depuis quelques années.

Au-delà des enjeux posés par la présence des trans au sein des luttes féministes, à OUTrans nous nous préoccupons d’apporter des outils féministes que nous développons aux mouvements trans qui demeurent indifférents aux questions féministes ou qui demeurent essentialistes. A notre sens, il est risqué de combattre la transphobie sans lutter en même temps contre le sexisme, la mysogynie et l’hétéronormativité ; la précarité ; le validisme sans la redéfinition radicale des notions de « sexe biologique », de « genre », de « nature », de « norme » etc.

AGENDA TRANSFÉMINISTE d’OUTrans

L’agenda d’OUTrans est alors celui du transféminisme. En 2010 et 2012, on a co-organisé le Pink Block avec le NPA, les Tumultueuses et les Panthères Roses pour la manifestation du 1er Mai. En 2010 et 2012, OUTrans a participé à la Queer Week à l’Institut de Science Politique à Paris : la première fois pour un débat après la projection de documentaire L’ordre des Mots ; la deuxième fois dans le cadre d’une table ronde sur les trans-identités avec Eric Macé, Maud-Yeuse Thomas et Karine Espineira. En 2012, nous avons signé l’appel « Nous Féministes » qui était une réaction de milieu féministe face à la montée de la droite extrême en France avant les dernières élections. En juin 2012, OUTrans a publié un communiqué de presse signé par toutes les associations françaises d’autodéfense féministe et les Tumultueuses, en solidarité avec CeCe MacDonald, une femme trans incarcérée aux Etats-Unis (dans l’état de Minneapolis) qui était condamnée à 41 mois de prison pour s’être défendue contre son agression physique accompagnée de propos transphobes et homophobes. On a ensuite organisé un rassemblement à Paris pour la soutenir. En mars 2013 nous avons participé au festival féministe à l’Université Paris 8 « Moeurs Attaque ». Nous sommes aussi des alliés du collectif féministe « 8 mars pour toutEs » et du STRASS (nous cosignons systématiquement les communiqués de presse ; les appels à manifestation ; nous marchons ensemble dans le cortège pendant les manifestations). Cette année OUTrans met en place des ateliers d’autodéfense féministe pour les personnes trans car même si l’on considère que discuter avec le gouvernement est une forme de lutte pertinente, elle ne peut à elle seule résoudre tous les problèmes liés à la diversité des violences transphobes qui nous touchent : insultes, agressions dans la rue qui vont quelquefois jusqu’aux meurtres, mais aussi discriminations au travail, dans nos relations familiales, amoureuses et amicales, chez les médecins et autres services d’usage de soin, dans notre/nos sexualités. Tout ceci impacte notre bien-être et notre épanouissement. Pour OUTrans, que la transphobie devienne illégale n’empêche en rien qu’elle perdure. Une loi contre la transphobie ne peut être efficace sans l’autodéfense féministe d’une part et l’éducation féministe autour des questions trans et de la question du genre en général d’autre part. 

CONCLUSION

OUTrans considère que la voie qu’ouvre le transféminisme est transversale. Elle est avant tout une vision des coalitions potentielles et à venir contre toutes les formes de dominations, de discriminations et de violences issues de l’hétéronormativité, du racisme, du sexisme, des nationalismes, du système carcéral, du capitalisme en créant des alliances qui contribuent à décloisonner les luttes contre ces différents systèmes de domination. Notre lutte politique est une lutte solidaire, côte à côte avec nos alliés : féministes, travailleuses et travailleurs du sexe, sans-papiers, personnes séropo, personnes racialisées, pédés, gouines, queer précaires etc. –  côte à côte avec toutEs les personnes dont les vies sont exposées au maximum aux effets très destructifs de l’héronormativité, du classisme, du capitalisme, du sexisme, du racisme.

Sous le terme du transféminisme, on entend alors une praxis politique qui soit une réelle convergence de luttes qui aura pour le but de transformer les conditions matérielles de nos vies afin qu’ils devient viables et vivables – afin qu’on puisse toutEs se sentir épanouiEs. Le transféminisme pour nous est un essai de faire une politique des alliances dans l’approche éthique de la bienveillance et de la solidarité où au lieu de se concentrer sur les revendications strictement identitaires, nous cherchons des coalitions entre les différents groupes minorisées à travers une lutte contre les divers modes d’oppression sans bien sur oublier les spécificités du contexte social, matériel et juridique de chaque groupe. Dans ce sens, l’approche transféministe qu’on essaie d’élaborer et appliquer au sein d’OUTrans, sollicite à la fois les mouvements trans que les mouvements féministes mais aussi anti-racistes, sans-papiers, anti-capitaliste et les mouvements qui luttent contre la pénalisation du travail du sexe, etc.

C’est aussi une approche qu’on nommera réflexif et critique envers d’une part la réalité dans laquelle nous vivons mais aussi envers nos propres outils et stratégies politiques et envers les rapports de pouvoir qui traversent nos mouvements militants. A travers le transféminisme, il s’agit de restructurer le champ des possibles politiques, de manière à faire advenir un militantisme radicalement inclusif, sous la forme d’un réseau de luttes réactives et renouvelées, c’est-à-dire un militantisme qui se réinvente constamment, en se démarquant ainsi des luttes identitaires forcloses. 

OUTrans


Mise en ligne,  avril 2013.

Introduction : Le renouveau transféminisme

K. Espineira et A. Alessandrin

 

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Le renouveau transféminisme 

 

Questions trans et féminisme font-ils bon ménage ? Peut-être pourrait-on incriminer, à la manière de Marie-Hélène Bourcier, le fait que les féministes universitaires françaises ne se soient pas plus penchées sur les productions subculturelles d’altérité du genre[1]. Le féminisme hégémonique tel qu’il s’est élaboré et instauré en France, a connu un backlash (Macé, 2003[2]) avec l’arrivée d’un féminisme « pro-femme » dépolitisant et naturalisant. On avait déjà vu les limites d’un féminisme qui envisageait LA femme grâce aux lectures de Judith Butler[3] et surtout de Monique Wittig[4] dont le texte intitulé « les lesbiennes ne sont pas des femmes » sonne encore comme une manière de dire que le féminisme a oublié de traiter la question sexuelle, c’est-à-dire qu’à penser LA femme comme élément naturel sacralisé on hétéronormalise la supposée « différence des sexes ». Evoquer dés lors une femme trans féministe nécessite que l’on revienne sur les présupposés d’une nature féminine opposée (ou complémentaire) à une masculinité. C’est cette lecture qui a fait dire à Janice Raymond que « les transsexuelles ne sont pas femmes ; ce sont des hommes déviants ».[5] Pourtant, certains verront dans le féminisme non pas un ennemi mais un allié.

Selon l’expression de Jean Bobby Noble, les trans et notamment les masculinités trans sont les « fils du féminisme »[6], c’est-à-dire qu’ils ont pris appui sur le féminisme, ses luttes, ses ressources en terme d’images ou de référentiels identitaires. Pour les garçons trans par exemple, la question du féminisme est un background très présent. Ainsi, l’association OUTrans n’hésite pas à s’afficher comme une association « féministe » (Observatoire Des Transidentités, 2010). Les mouvements trans et queer ont ceci de commun qu’ils en appellent à une redéfinition du féminisme, que ce soit par les interpellations des communautés trans à l’égard d’un féminisme trop longtemps resté sourd à leurs attentes ou par le mouvement pro-sexe[7]. Le militantisme trans pirate donc l’agenda militant féminisme en ce sens qu’il impose de penser la complexité des rapports de sexes sans réitérer une complémentarité entre les sexes. Mais dans une même veine il propose, non sens lien avec un certain féminisme dont on trouve dans les traces dans l’art contemporain, de reprendre possession de son corps, « ne pas le laisser se faire créer par quelqu’un d’autre »[8]. Le mouvement trans garde d’ailleurs précieusement les propositions artistiques et féministes des « corps slogans » et des wordworks comme éléments perturbateurs de la culture hégémonique masculine, patriarcale ou cisgenre.

On trouve aujourd’hui encore les réticences à « faire entrer » la question trans et queer dans les débats féministes. Pat Califia (2003) revient longuement sur les rapports conflictuels que certaines féminismes entretiennent avec la question trans en nommant ceci « le retour de manivelle » / « Rien ne sape davantage les bases du fondamentalisme féministe que l’existence des transsexuels » écrivait-il. Trop minoritaires, pas assez femmes : si la transidentité en appelle (parfois) au féminisme, la réciproque s’arrête (parfois) là. A la jonction des deux nait le transféminisme. En 2003, dans « The transféminism manifesto », Emi Koyama définit le « transféminisme » comme : « l’incarnation d’une coalition autour de politiques féministes dans lesquelles des femmes de tous horizons se lèvent les unes pour les autres »[9]. En 2006, Krista Scott-Dixon sort aux Etats Unis le premier livre sur le transféminisme : « Trans/forming Feminisms: Transfeminist Voices Speak Out »[10]. Si le livre revient sur les espaces d’inclusions et d’exclusions mutuels, il insiste aussi sur les « alliances » possibles entre mouvements trans et féministes. En France aussi la question du transféminisme a été, plus récemment, soulevée.

Elsa Dorlin, en 2005, pose la question des nouveaux enjeux politiques du féminisme dans la revue « L’homme et la société ». Selon elle, le féminisme français « s’est considérablement renouvelé en l’espace de quinze ans, a gagné en accumulation (de ressources, de lignes idéologiques, de militant(e)s, de visibilité et, partant, de densité historique) et donc aussi en conflits ». C’est pourquoi «  la redéfinition du sujet politique du féminisme impose de faire œuvre de renouvellements théoriques »10. Le transféminisme suggère des pistes pour l’action qui sont aussi reprises par des associations (OUTrans, 2012)11 ou des activistes (Diana J. Torres, 2013). Selon cette dernière, le transféminisme est un féminisme qui « l’inclut enfin »12, elle et ses ami.e.s putes, soumises, migrantes et trans. L’association OUTrans écrit quant à elle sur son site internet que le transféminisme est « une vision des coalitions potentielles et à venir contre toutes les formes de dominations, de discriminations et de violences issues de l’hétéronormativité, du racisme, du sexisme, des nationalismes, du système carcéral, du capitalisme en créant des alliances qui contribuent à décloisonner les luttes contre ces différents systèmes de domination »13.

On entend bien l’urgence de repenser les frontières du féminisme, et avec lui du combat trans’. Un féminisme qui ne soit pas uniquement une construction juridique (dont on voit les limites avec les propositions de M. Iacub). Un féminisme qui ne soit pas un victimisme (d’où l’équilibre qu’il s’agit de tenir, toujours sur le fil, entre « désir de reconnaissance » et « empowerment »). Un féminisme qui soit inclusif : avec les putes (« Libérez le féminisme, M. Merteuil, l’éditeur, 2012), avec l’ensemble des luttes gays et lesbiennes (souvenons-nous des positions d’ « osez le féminisme » ou de l’association « ni putes ni soumises » sur la circulaire Taubira concernant la GPA) mais aussi avec les intersexes (ne peut-on pas parler  pas « d’intersexisme ? ») et les trans’ (dans son article « transgender activisme : a lesbian feminist perspective » Sheila Jeffreys écrit : « l’homme qui choisit la mutilation du transsexualisme provient de deux catégories rabaissées : ceux qui sont incapables d’aimer les hommes dans leur corps d’homme et transitionnent en « hétérosexuels » et ceux qui continuent à aimer les femmes et qui se nomment « lesbiennes » après l’opération [… ] » – Journal of gay and lesbian studies, vol.1 (3/4), 1997, p.61). 

C’est dans cet esprit, dans un va et vient entre la pratique militante et les avancées conceptuelles que nous avons pensé ce dossier. Il prend appui sur la table ronde « transféminisme(s) » organisée lors des « Queer Days » à Bordeaux (7-8-9 février 2013) et sur les interventions des associations OUTrans et Genres Pluriels.  Si nous posons la question de l’alliance des combats trans et des combats féministes, nous tentons aussi d’interroger le concept même de « transféminisme », dans ses alliances et ses spécificités (Lalla Kowska-Regnier , « Trans féminisme ou transinisme », Minorités, 2009).

En parallèle de quoi nous nous demanderons si le féminisme contemporain est un féminisme transculturel (Jean Zaganiaris en fait une lecture littéraire) ? De ce point de vue, en questionnant les frontières géographiques du féminisme, il semble pertinent de se poser la question d’un écueil du côté d’un « fémonationalisme », expression dont on trouve des traces, entre autres, dans le texte de Capucine Larzillière et Lisebeth Sal dans la revue « Contretemps » (2011) intitulé « Comprendre l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes » (Roa’a Gharaibeh tentera de reprendre et définir ce concept). Que les associations OUTrans, Genres Pluriels , Roa’a et Jean soient ici remerciés de leur participation à ce dossier.


[1] BOURCIER Marie-Helene, Queer zone 3, identités cultures politiques, Amsterdam, 2011. (p.66)

[2] MACE Eric, « Le piège de la cause des femmes », Cosmopolitique, n°4, 2003

[3] BUTLER Judith, Trouble dans le genre, La découverte, 2005.

[4] WITTIG Monique, La pensée straight, Balland, 2001

[5] RAYMOND Janice, Transsexual empire, 1994, Seuil, Paris.

[6] NOBLE Jean Bobby, « Masculinités queer, trans et post-trans, les rejetons du féminisme » (entretien croisés, réalisé par Marie Helene Bourcier), Les fleurs du mâle, Les cahiers du genre (codir. Marie Helene Bourcier et Pascale Molinier) n°45, 2008. (p.99)

[7] Lire à ce propos les réactions vis-à-vis du film « Baise moi » de Virginie Despentes

[8] La phrase est de l’artiste Hanna Wilke. Lire à ce propos : JONES Amelia, Body art : performing the subject, University of Minnesota Press, 1998.

[9) KOYAMA E. “Tranfeminist manifesto”, in Catching a Wave: Reclaiming Feminism for the 21st Century (Rory Cooke Dicker, Alison Piepmeier dir), p.243, 2003, NUP.

[10] Sumach Press (2004)

10 DORLIN E. et BESSIN M. « Les renouvellements générationnels du féminisme : mais pour quel sujet politique ? », L’Homme et la société 4/2005 (n° 158), p. 11-27.

11 OUTrans, « Militantisme trans’ et féminisme » in La transyclopédie (Espineira K. et al), éd. Des ailes sur un tracteur, 2012, p.178.

12 TORRES D., Pornoterrorisme, éd. Gatuzain, 2013, p.175.

13 Article sur le site de l’association OUTrans : http://outrans.org/articles/transfeminismes


Mise en ligne, 6 avril 2013.

Transféminisme

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(Cource : Télérama)


Introduction – Karine Espineira & Arnaud Alessandrin

Question trans et féminisme font-ils bon ménage ? Peut-être pourrait-on incriminer, à la manière de Marie Helene Bourcier, le fait que les féministes universitaires françaises ne se soient pas plus penchées sur les productions subculturelles d’altérité du genre. Le féminisme hégémonique tel qu’il s’est élaboré et instauré en France, a connu un backlash (Macé, 2003) avec l’arrivée d’un féminisme « pro-femme » dépolitisant et naturalisant. 

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Du transféminisme comme présence et analyse au monde
Maud-Yeuse Thomas
 

Le terme renvoie à une alliance entre le mouvement trans et le mouvement postféministe (…) La question du féminisme chez les trans est récente et à trait pour l’essentiel non pas à une appartenance sociosexuelle de groupe -ce qui compose ces féminismes, première et seconde génération- mais à une analyse politique de la société telle qu’elle reste fondée sur une inégalité structurelle, inventant un « sujet-patient » trans « hors-normes (« marginal », « minoritaire ») afin de valider une « affection ». 

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Le transféminisme
Association OUTrans 

Le point du départ de notre réflexion sur la convergence des luttes trans et féministes et leur articulation dans le terme « transféminisme » était le constat que la transphobie contre laquelle lutte notre association est un produit de plusieurs systèmes de rapport de pouvoir. Le courant du féminisme qui nous est proche et qui selon nous, ouvre la possibilité de tisser des alliances politiques entre les groupes minorisés : est un courant dit de la « troisième vague », c’est-à-dire le courant qui interroge le sujet politique de « nous, les femmes » (Monique Wittig, Gayle Rubin, bell hook, Audre Lorde, Judith Butler, Angela Davis). 

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Qui a peur des transféministes ?
Association Genres Pluriels 

En changeant de rôle social, les personnes trans* modifient les attentes de la société, rendant caduques les postulats naturalistes sur lesquels se fondent les discriminations sexistes. Quand une personne ne peut rentrer dans une des catégories binaires pré-établies, la société force la catégorisation par le renvoi systématique aux aspects pseudo-biologiques – excluant de fait les réalités intersexes – et par la pathologisation des comportements et revendications « non cis-conformistes ».

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Féminisme(s) et littérature marocaine :
Le devenir-femme des corps transidentaires
Jean Zaganiaris

Dans « On ne nait pas femme », Monique Wittig écrivait que les lesbiennes n’étaient pas des femmes. Elle ne sous-entendait pas par là que les lesbiennes devaient devenir des hommes mais plutôt qu’il était temps de rompre avec les binarités de genre naturalisées historiquement (…) Il y a des pages très belles de l’écrivain marocain Abdelkébir Khatibi dans Le livre du sang (1979) sur la figure de ce qu’il nomme le corps androgyne. Abdelkébir Khatibi, connu pour ses écrits sur les identités culturelles multiples et ses implications avec Paul Pascon dans la mise en place des enseignements de sociologie au Maroc, a également posé le problème de la déconstruction des genres et de l’identité dans ses romans.

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Fémonationalisme : du paradoxe de la « libération » des femmes

Roa’a Gharaibeh

 

Qu’est ce que le concept du fémonationalisme porte en son nom ? Pour répondre à cette question, il semble intéressant d’aller ailleurs. Cet ailleurs se trouve dans l’Histoire des mouvements féministes arabes du début du XXe. Les premières féministes égyptiennes se disaient féministes et nationalistes. Ce qui nous intéresse dans cette qualification provient de l’auto-identification. C’est bien les féministes elles-mêmes, qui, en prenant la parole et en écrivant, s’affirmaient en tant que féministes et s’alliaient à la lutte nationaliste anticolonialiste de leur pays. 

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