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Étiquette : Santé

Esquisses pour un savoir pluriel sur la sexualité des hommes trans

Tiphaine Besnard-Santini

Doctorante en sociologie à l’université Paris-8-Cresppa CSU

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Esquisses pour un savoir pluriel sur la sexualité des hommes trans

Introduction

Parce que le fait de transitionner est très souvent assimilé, par erreur, à une orientation sexuelle ou à une pratique érotique[1], la question de la sexualité trans (FtM, MtF, ainsi que toutes les personnes appartenant au spectre des transidentités) est quasi absente des ouvrages spécialisés[2]. La sexualité reste peu abordée, y compris dans les publications des trans eux-mêmes, en comparaison des questions relatives à la discrimination[3], à l’identité, au parcours ou encore à la santé[4]. Les quelques blogs portant directement sur la sexualité des hommes trans sont majoritairement anglo-saxons[5] et traitent exclusivement des rapports gais (entre hommes trans ou avec des hommes cisgenre[6])[7]. Bref, que ce soit dans la littérature psychologique, en sciences humaines ou en sexologie, rares sont les auteur/es qui s’aventurent sur le sujet – les quelques-un/es à le faire se cantonnent généralement à répéter les a priori stéréotypés et infondés sur « l’absence de vie sexuelle » des trans[8] et sur l’augmentation de la libido et  de l’agressivité chez les hommes trans prenant de la testostérone.

A l’inverse, la volonté bienveillante de ne pas traiter les trans différemment des personnes cisgenres pouvant malheureusement parfois mener à une invisibilisation des pratiques sexuelles des trans, comme c’est le cas un ouvrage écrit par les sexologues Richards et Barker[9], dans lequel les pratiquant/es des sexualités gaies, lesbiennes et hétérosexuelles sont supposé/es être tou/tes cisgenres, tandis que les trans sont évoqués uniquement dans le chapitre consacré à l’identité de genre. Or, il me semble essentiel de considérer le fait que les pratiques sexuelles des trans et de leurs partenaires (qu’ils/elles soient ou non trans), ne sont pas forcément les mêmes que les pratiques sexuelles des personnes cisgenres, pour des raisons physiques et culturelles. C’est à partir de l’hypothèse que le fait de transitionner, et d’être trans, influence la vie, les représentations et les actes sexuels des individus que j’ai interrogé plusieurs de mes amis, amant ou ex-amant transmasculins au sujet de leur sexualité.

L’uniformité trompeuse dans laquelle les trans ont été mêlés, qui suppose de l’homogénéité là où il n’y a que des différences, fait fi des variations liées à la classe sociale, aux modes de vie, à l’histoire familiale, aux désirs et au sentiment d’identité, qui jouent pourtant un rôle non négligeable dans la vie sexuelle de tous les individus. Dans le cas des hommes trans, il était intéressant de voir comment s’articule, de manière unique chez chacun, leur sexualité au sentiment de ne pas appartenir au sexe d’assignation, mais aussi aux modifications physiques, chirurgicales et hormonales. Avec cet article, je me propose, à la lueur des entretiens que j’ai effectués et de l’étude des quelques publications et des blogs consacrés au sujet, de rendre compte de certaines de ces expériences toutes singulières. Face à l’absence de connaissances sur le sujet, j’ai opté pour une présentation assez large, quoi que non-exhaustive, de la diversité et de la richesse des expériences sexuelles des hommes trans. Il s’agissait plus ici de poser les premiers jalons d’un savoir issu de la parole des personnes concernées, que d’une étude approfondie sur une thématique précise. Ce travail n’est que le premier d’une série qui, je l’espère, sera longue et enrichissante.

De la naissance à l’amélioration de la vie sexuelle

Si toutes les expériences qui m’ont été relatées diffèrent sur bien des aspects, un fil court d’un entretien à l’autre, à savoir que la sexualité des personnes transmasculine se caractérise par des débuts entravés par l’absence de modèle d’identification. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le fait que parmi les cinq trans avec lesquels j’ai menés des entretiens[10], trois rapportent avoir débuté leur vie amoureuse et sexuelle entre 18-20 ans, c’est-à-dire un peu plus tardivement que la moyenne nationale[11], et que celle-ci a rapidement coïncidé avec les prémisses de l’identification transgenre. A cet égard, l’absence de vie érotique avant transition se comprend aisément par la privation d’exemples auxquels s’identifier et desquels apprendre les gestes de la sexualité, mais aussi par un certain degré d’inconfort physique, des inhibitions et l’absence de modèles de sexualités et de corps trans, menant à un rejet général de la sexualité conçue comme une menace pour l’identité trans en devenir. Boris, un trans de 30 ans, raconte :

Dans mon enfance et jusqu’à ce que je baise pour la première fois à 18 ans la sexualité ça n’existait pas pour moi. Ca me faisait peur parce que j’avais l’impression que la seule chose possible pour moi c’était d’avoir un rôle féminin et passif avec des hommes cisgenres[12].

La prise de conscience qu’il est possible de choisir son genre d’appartenance, que la sexualité hétéronormée n’est pas une obligation et qu’il est possible de modifier l’apparence du corps constitue généralement un premier pas salvateur pour sortir d’une vie sexuelle souvent corsetée par les normes dominantes de genre et de sexualité. Cela permet dans bien des cas de pouvoir briser des tabous et de verbaliser des interdits et des envies. Dès lors, la rencontre avec la culture trans contribue à une amélioration de la vie en générale, et de la vie sexuelle en particulier. Transformation positive permise par la prise de conscience du désir de transition, d’une part, et les modifications physiques, d’autre part : progrès dans la confiance en soi, épanouissement du rapport au corps, sentiment d’être désiré pour ce qu’on est etc. Tom, un garçon trans de 33 ans, me dit :

La transition a tout changé dans ma vie sexuelle. D’abord j’ai commencé à vraiment prendre mon pied[13].

La transition (qu’elle inclue ou non les hormones et la chirurgie) peut donc avoir pour effet la naissance pure et simple de la vie sexuelle, ou encore l’ouverture à de nouveaux désirs et à de nouvelles pratiques. Un sondage du magazine en ligne Transguys.com du mois de juillet 2010, visant à relever les modifications liées à l’identification trans sur la vie sexuelle, révèle que 20,77% des interrogés considèrent que leur sexualité a changé de façon significative, 40,38% affirment que le spectre des personnes sexuellement attirantes s’est élargi, et 28,08% pensent que leur orientation sexuelle n’a pas été modifié depuis qu’ils ont commencé à s’identifier comme trans[14]. Parmi les 73 personnes ayant répondu au sondage et rédigés des commentaires sur le site du magazine, plusieurs mentionnent la testostérone comme facteur de modification de  leurs attirances sexuelles[15]. Outre la fameuse accentuation de leur libido, qui n’est finalement évoquée que par cinq personnes, l’irruption de nouveaux fantasmes est décrite par 1 personne sur 7.

Relativement à cela, l’attribution des changements dans la sexualité à  l’hormonothérapie ne fait pas l’unanimité parmi les personnes concernées[16]. Si certains attribuent purement et simplement les changements libidinaux à la prise de testostérone, d’autres n’en parlent même pas. Sans compter que beaucoup de trans emploient d’autres méthodes pour modifier leur corps (sport, alimentation, usage de plantes etc). Parmi les cinq trans que j’ai interrogés, Hyacinthe, âgé de 26 ans, est le seul à m’avoir parlé des modifications permises par la testostérone sur sa sexualité (augmentation du désir, qualité de plaisir différente, nouvelles zones érogènes, érection)[17]. Et même pour lui, l’attribution aux seules hormones reste ambiguë : bien qu’il ait noté une très forte et indéniable augmentation de sa libido dans les premiers 8 mois d’hormonothérapie, il reste plus ambivalent quant à ce qui lui a permis d’exprimer les rôles sexuels masculins et dominants qu’il n’assumait pas avant : meilleure confiance en soi, puissance physique acquise par la pratique sportive, émancipation personnelle et politique, équilibre trouvé entre féminité et masculinité – un ensemble de facteurs semblent avoir joué un rôle dans les changements qu’il a constatés.

Identité de genre, orientation sexuelle et rôles sexuels

L’imputation de caractéristiques genrées aux hormones et les conceptions biologisantes des comportements sexuels imprègnent encore fréquemment aussi bien dans le discours des trans que dans les études psychologiques et sociologiques non-informées par les théories féministes. Toutefois, en dépit de ces notions essentialistes visant à expliquer des attitudes ou des désirs sexuels dits masculins (attitude sexuelle dominante, forte libido, rejet de la monogamie, distinction entre sentiments et désir), le rapport des hommes trans à la virilité apparaît finalement beaucoup plus complexe que prévu. Ainsi Louis, un trans de 25 ans, me dit-il :

Je déteste les mecs quoi, je les supporte pas. Enfin les mecs-mecs, la virilité ça me fait gerber. Donc être renvoyé à ça c’est juste pas possible[18].

Quant à Hyacinthe, il affirme également qu’il n’a pas du tout envie d’être « lu comme un mec hétéro dominant » et que la construction de son identité de genre n’a pas été aisée. Depuis qu’il jouit d’un passing[19] à 100% et que les gens n’attendent plus de lui qu’il performe socialement et sexuellement des rôles féminins, il peut surprend à se réapproprier des « trucs féminins pour la première fois de sa vie » :

J’ai trouvé aujourd’hui un compromis social avec lequel je suis en paix et qui est viable alors qu’avant ça ne l’était pas, dit-il[20].

A cet égard, l’analyse des récits des hommes trans contredit le discours hégémonique psychologique et psychiatrique, discours selon lequel, pour les FTM, endosser l’habit masculin reviendrait à s’approprier toutes les caractéristiques de l’Homme, à savoir – outre le goût pour le football et les pantalons, celui des femmes et du bon vin ! Pourtant, dans le sondage du site transguys.com, près des trois quart des interrogés se définissent comme gays ou pansexuels/queers, tandis que moins d’un quart se présente comme hétérosexuel/attiré par les femmes et quelques-uns comme asexuels. Il faut néanmoins relativiser ces chiffres en la comparant aux résultats de l’enquête sur la santé et la sexualité des trans, réalisée par l’association Chrysalide en 2011. Selon ces données, le nombre de transmasculins à se déclarer homosexuel est de 18%, pansexuel est de 25% et hétérosexuel est de 35%. De sorte que les gays et les pansexuels réunis représentent moins de la moitié de l’effectif de l’enquête française, contre trois quarts des répondants de l’enquête américaine[21].

Tandis que certains attribuent le passage d’un désir pour les femmes à un désir pour les hommes à la seule prise de testostérone, d’autres évoquent des facteurs psychologiques, dont : l’amélioration de la confiance en soi, la meilleure connaissance de soi-même et la reconnaissance par autrui de l’identité masculine. Ainsi, Ethan Lu écrit-il :

Être honnête et à l’aise avec soi-même te rend plus ouvert à des personnes que tu aurais pu trouver effrayantes d’une certaine façon avant[22]. 

Mais pour la plupart, le passage par l’identité lesbienne/gouine semble avoir été déterminant dans le rejet de l’assignation à la féminité hétérosexuelle, à défaut d’autres modèles alternatifs. Cette identité pouvant avoir été vécue avec une certaine forme d’inadéquation. En effet, pour nombre de trans, l’attirance pour des femmes ne se fait pas dans et selon les codes lesbiens, mais est vécue d’une façon hétérosexuelle. Tom m’explique à ce sujet qu’il ne supporte pas qu’une partenaire attende de lui qu’il baise « comme une gouine ». De la même façon, Jason écrit :

Avant de vivre en tant qu’homme, j’étais très confus. J’aimais les femmes mais je détestais être identifié à des femmes/lesbiennes[23].

Ainsi le passage par le lesbianisme se fait-il soit parce qu’il permet l’accès à des relations sexuelles avec des femmes, soit parce qu’il offre un modèle de « female masculinity »[24], selon le terme de Jack Halberstam. Mais il peut aussi faire l’objet d’un puissant rejet s’il conduit à des injonctions à être une femme et à agir en tant que telle, ou s’il n’était qu’un moyen de ne pas être féminin/e sans pour autant avoir d’attirance pour des personnes féminines.

J’avais à la base des relations gouines et je me définissais comme gouine mais avec un certain malaise. Mais c’était la seule catégorie dans laquelle je pouvais le mieux me reconnaître[25], me raconte Louis.

Mais pour d’autres, l’appartenance à la communauté lesbienne/gouine constitue un cadre culturel dans lequel trouver des partenaires et évoluer en toute sécurité.

Ça m’a fait vachement de bien d’être dans une sexualité de gouine, je m’y suis tout de suite trouvé super bien. C’est une culture sexuelle à laquelle je m’identifie grave et qui me fait du bien, dans laquelle j’aime évoluer et j’ai envie d’y évoluer jusqu’à la fin de ma vie[26], me dit Hyacinthe.

Dans un monde hétéro/cis-normé et en l’absence de modèles transmasculins auxquels s’identifier, les codes culturels sexuels lesbiens et gais offrent donc des outils à ceux qui refusent l’assignation à la féminité. Pour Boris, ce n’est que lorsqu’il a commencé à fréquenter le milieu militant LGBTQI qu’il a pris connaissance des sexualités pédés, lesquelles lui ont permis de développer un imaginaire fantasmatique, des désirs et des pratiques qu’il déploie dans sa vie sexuelle avec des partenaires féminines. De même, Hyacinthe se rappelle :   

Je me souviens par exemple m’être identifié à un pédé dans une relation lesbienne à 18 ans. Dans ce cadre je pouvais sexualiser mes seins, mes tétons[27].

Le rapport aux autres : entre identification et reconnaissance

Au-delà de l’identification, la question de l’attirance pour des hommes cis et/ou trans apparaît, après avoir longtemps été taboue dans les discours trans, comme incontournable – au moins à un moment du parcours. Façon de tester son passing ou véritable attirance, la confrontation au corps et au désir d’un homme cisgenre n’est pas anodine. Mais d’une façon générale, il m’est apparu que les rencontres sexuelles avec des partenaires jouaient souvent un rôle déterminant dans l’évolution de la transition et l’amélioration de la vie sexuelle. En premier lieu, c’est généralement dans le cadre de relations de confiance et d’amour que les inhibitions et les tabous peuvent venir à être dépassés, permettant d’avantage d’aisance physique et de confiance en soi. Il ne s’agit pas ici de soutenir que tous les trans ont des problèmes avec leur corps, ou que les enjeux d’estime de soi sont l’exclusivité des trans, mais de mettre en lumière le fait que la honte ou la culpabilité qui peuvent résulter d’une non-concordance avec les normes de genre peuvent être dépassées grâce au regard aimant et désirant d’autrui.

En effet dans chaque entretien, les personnes évoquent au moins une fois le fait d’avoir souffert de ne pas être « normal/e » pendant l’enfance ou l’adolescence. Ce sentiment ayant généralement des effets négatifs sur l’image de leur corps, générant la crainte de ne pas être désiré ou de l’être mais pour de mauvaises raisons. Mathieu, un trans de 32 ans, témoigne du fait qu’avant sa transition il ne percevait pas son corps comme un objet de séduction :

Je trouvais louches les gens qui me trouvaient attirants, j’avais l’impression, du fait de ma transidentité, de mon apparence juvénile et de mon exotisme, d’être un objet de curiosité[28].  

En l’absence de représentations sociales de personnes transmasculines, le sentiment d’inadéquation et d’anormalité peut mener certains à des tentatives de féminisation pour correspondre aux attentes sociales ou sexuelles. Tom me raconte ainsi qu’avant de prendre conscience de sa transidentité, il se sentait obligé de « jouer le rôle de la meuf » parce qu’il ne s’écoutait pas et qu’il pensait que c’était comme ça qu’il devait agir sexuellement, alors que dans ses fantasmes il s’était toujours identifié à des rôles masculins et dominants. Ce n’est que lorsqu’il a fait la connaissance d’une fille qui le désirait pour ce qu’il était, en tant que trans, qu’il a pu verbaliser et extérioriser cette part de son identité. En devenant désirables pour sa partenaire, les caractéristiques masculines de son corps qui jusqu’alors faisaient l’objet de honte[29], ont pu être réappropriées et investies dans les rôles sexuels masculins qui lui conviennent :

C’est avec elle que j’ai nommé ma bite « ma bite ». Avant les filles me demandaient pourquoi mon sexe était comme ça, elles s’étonnaient que je bande du clitoris, j’étais très complexé. Maintenant c’est terminé, je ne serai plus complexé, c’est ma bite[30].

En ce sens, le moment de dévoilement induit par le coming out face à un/e futur/e partenaire sexuel/le fait l’objet d’enjeux importants. Mathieu confirme que, si le moment de faire son coming out est toujours une prise de risque désagréable, le fait de constater qu’il est désiré tel qu’il est toujours jubilatoire :

Mais quand tu te trouves en face de quelqu’un qui est très libre et qui ne va pas poser d’étiquette sur toi, ni sur ton corps, ni sur tes désirs, alors là c’est encore plus jouissif.  (…) Quand j’ai rencontré cette fille hétéro et que je lui ai dit que j’étais trans, il y a eu zéro réaction, alors je me suis dit : putain elle me plaît encore plus[31].

En effet, pour les personnes trans, peut-être encore plus que pour les personnes cisgenres, les rapports sexuels et les relations amoureuses viennent interroger, voire mettre en péril, l’identité. J’ai retrouvé ainsi chez chacun de mes interrogés le refus de participer à des activités sexuelles qui contreviendraient à une identité masculine choisie. Les rapports pénétratifs avec des hommes hétérosexuels, par exemple, semblent faire unanimement l’objet de refus dans mes entretiens, quoi que les rapports pénétratifs ne soient pas systématiquement absents dans les sexualités transmasculines[32]. D’une façon générale, les partenaires appartenant à une communauté culturelle sexuelle que je qualifierai de queer semblent préférés à ceux/celles avec lesquels les risques d’avoir à faire de la pédagogie, de voir ses limites non respectées ou de constater que « ça ne va pas le faire » sont grands. Mathieu m’explique qu’avec des partenaires qui attendent de lui qu’il se comporte sexuellement comme une fille ou un garçon, ça pose généralement problème :

A part avec des trans et des pansexuel/les, avec les autres globalement il y a toujours la question de savoir pour l’autre comment il/elle va se comporter avec moi. (…) Pour moi le summum de la liberté c’est certainement avec des trans ftm ou, plutôt ftx. Là j’ai l’impression d’être à la maison, qu’on peut négocier des trucs[33].

La sexualité trans : entre créativité et découverte

La négociation, mais aussi la création de nouveaux paradigmes sexuels semblent donc fondamentales dans la sexualité des trans et de leurs partenaires. Dans le cas de Tom, la transition s’est accompagnée d’un changement lexical dans l’appellation des zones érotiques. Mais, ce n’est pas le cas de tous les trans d’employer les mots « bites », « pénis », ou encore « queue » pour nommer leurs parties génitales, certains continuent d’utiliser le terme qu’ils employaient avant transition (« chatte », « teuch », « vagin », « fente »). Mais quel que soit le terme choisi, la question génitale n’est jamais absente des récits, bien que – ou peut-être précisément parce que- que les phalloplasties et les métaidoplasties restent très rares et souvent insatisfaisantes. Pour la plupart des trans avec qui j’ai discuté, le choix du vocabulaire sexuel est souvent lié à l’usage fait des parties génitales et à l’orientation sexuelle revendiquée, lesquels peuvent varier en fonction des périodes, du jeu sexuel et/ou des partenaires. Ainsi certaines notions et pratiques empruntent-elles aux cultures lesbienne, gaie ou encore hétérosexuelle, tandis que d’autres appartiennent en propre à la culture trans[34]. Mais quelles que soient le cadre de référence, la façon dont les personnes trans s’approprieront ces cultures sera toujours une création propre.

Il me semble que cet aspect de la sexualité trans a été l’un des plus négligés. Pourtant, il m’est apparu crucial, aussi bien dans ma propre expérience qu’au travers des récits qui m’ont été livré, puisqu’il offre des perspectives infinies dans la quête de nouvelles façons de concevoir les corps, de faire l’amour et d’envisager les relations sexuelles. Il s’agit ici de l’aspect le plus créatif de la vie sexuelle avec autrui.  Mais, si la place du/de la partenaire semble dans ce cas essentielle, l’influence des amant/es peut être à double tranchant, notamment dans les relations des trans avec des femmes qui se définissent comme lesbiennes et qui admettent difficilement leur attirance pour une personne qui ne se définit pas comme une femme, ou lorsque le/la partenaire prend une telle place dans la transition de la personne trans que les choix de l’opération, de la prise d’hormone, du pronom et même des rôles sexuels sont délimités par le désir du/de la partenaire.

En conclusion, si l’amélioration et la libération de la sexualité des hommes trans ne peuvent pas être attribuées uniquement à la transition, la prise de conscience de l’identité masculine, la verbalisation des limites et des interdits et l’amélioration de l’estime de soi jouent un rôle décisif dans ce domaine. Par ailleurs, bien que les hommes trans puissent partager de nombreuses facettes de la vie sexuelle des hommes cis, leur parcours, l’expérience de la stigmatisation et leurs particularités physiques marquent d’une façon spécifique la pratique de la sexualité. Ces singularités leur ouvrent dans bien des cas un éventail plus large de pratiques, d’expériences potentielles et de rencontres variées. En ce sens, l’épanouissement sexuel des trans provient en grande partie d’une acceptation positive de l’identité transgenre par eux-mêmes et par leurs partenaires – acceptation permise, entre autres, par une meilleure connaissance des sexualités trans dans leur diversité.

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BIBLIOGRAPHIE 

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Califia Pat, Le Mouvement transgenre. Changer de sexe, Paris, EPEL, 2003 (1997), 381 p.

Bornstein Kate, Gender outlaws : On Men, Women and the rest of us, Vintage, 1995, 272 p.

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Gagnon John H., Les Scripts de la sexualité. Essais sur les origines culturelles du désir, Paris, Payot, 2008 (1991), 202 p.

Guillot Julie, Entrer dans la maison des hommes. De la clandestinité à la visibilité : trajectoires de garçons trans’/FTM, Mémoire de master 2 recherche de sociologie, sous la direction de Rose-Marie Lagrave, 2008.

Halberstam J., Female Masculinity, Duke University Press, 1998, 329 p.

Lagrange Hugues et Lhomond Brigitte, L’Entrée dans la sexualité. Les comportements des jeunes dans le contexte du sida, Paris, la Découverte, 1997, 431 p.

Preciado Beatriz, Testo junkie : sexe, drogue et biopolitique, Paris, Grasset, 2008, 389p.

Richards Christina et Barker Meg, Sexuality and Gender for mental health Professionnals. A practical guide, Londres, Sage, 2013, p. 27.

Serano Julia, Whipping Girl : A Transsexual Woman on Sexism and the Scapegoating of Femininity, Berkeley, Seal Press, 2007.

Stryker Susan, Transgender history, Seal Press, 2008.

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Bibliographie de l’auteure 

  • Les Prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical (1850-1914)
  • Une folle débauche, Paris, l’Harmattan, 2010, 224 p.
  • Compte-rendu d’ouvrage : « MENSAH Maria Nengeh, THIBOUTOT Claire et TOUPIN Louise, Luttes XXX. Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, Montréal, Remue-Ménage, 2011, 455 p. Paru dans Genre, sexualité & société, n°8, automne 2012.
  • « Blaming disease on female sex worker : a long history », Research for sex work, n°13, hiver 2012, p. 10-13.
  • « Jalons pour une sexothérapie pluraliste », 3e colloque de l’International Network for Sexual Ethics and Politics, Gand, 15 octobre 2013.
  • « Clinique de la sexualité : diagnostiquer la différence ou le lieu de l’hétéronormativité », European Geographies of Sexualities Conference, Lisbonne, 5 septembre 2013.
  • « Ce que l’épistémologie féministe fait à la psychologie : invention,  résistances et réinvention des discours savants sur les femmes et la sexualité dans la psychanalyse et la sexologie », Journée de recherche doctorale CSU/RéQEF, Paris, 22 avril 2013. 

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[1] C’est ce qu’on appelle l’autogynéphilia (pour les femmes trans) ou l’autoandrophylia (pour les hommes trans). Pour une critique de cette notion, voir l’article de Serano Julia M., « The Case Against Autogynephilia», International Journal of Transgenderism, vol. 12, n°3, 2010, p. 176-187.

[2] L’un des rares à aborder ouvertement la question est Jason Cromwell, Transmen and FTMs : Identities, Bodies, Genders, and Sexualities, University of Illinois Press, 1999. Voir aussi : Hérault Laurence, « Usages de la sexualité dans la clinique du transsexualisme », L’Autre, Cliniques, Cultures et Sociétés, vol. 11, n°3, 2010, p. 278-291.

[3] Pour des raisons évidentes face à l’urgence revendication de droits et de lutte contre la stigmatisation.

[4] Par exemple le magazine américain par et pour les trans masculins, Original Plumbing, n’a publié qu’un seul numéro spécial consacré à la sexualité (l’issue #3 au printemps 2010) – abordée sous l’angle de la santé. http://www.originalplumbing.com/

[5] A l’exception, il me semble, de ce forum francophone consacré aux relations entre hommes trans et cis : http://www.ftmvariations.org/forum/ et de la plaquette produite par l’association Outrans : Dicklit et T Claques. Un guide pour les ft*… et leurs amants, 2010.

[6] Cisgenre : dont le genre d’identification correspond au genre d’assignation à la naissance, par opposition à transgenre. A ce sujet : Serano Julia, Whipping Girl : A Transsexual Woman on Sexism and the Scapegoating of Femininity, Berkeley, Seal Press, 2007 et Alessandrin Arnaud, « La Question cisgenre», Interrogations, vol. 15, 2013.

[7] Ceci pouvant s’expliquer pour deux raisons : 1° une très large part des hommes trans ont une attirance pour les hommes (trans et cis) ; 2° les trans qui ont des relations avec des femmes sont généralement plus facilement intégrés à la communauté lesbienne que le sont ceux qui ont des relations gaies dans la communauté gaie/pédé, donc n’ont pas besoin de réseaux sociaux spécifiques. Cameron Loren, «Finding love as a transman», The Advocate, 18 décembre 2006, http://www.advocate.com/politics/commentary/2006/12/18/finding-love-transman. 

[8] Le psychologue Pascal Fautrat affirme par exemple que : « l’ensemble des auteurs soulignent la rareté de la vie sexuelle génitale chez les sujets », De quoi souffrent les transsexuels ? Psychopathologie clinique et changement de sexe, Paris, Editions des archives contemporaines, 2001, p. 68. 

[9] Richards Christina et Barker Meg, Sexuality and Gender for mental health Professionnals. A practical guide, Londres, Sage, 2013, p. 27.

[10] 5 entretiens d’une durée variant de 45 à 110 minutes, réalisés à Paris au cours des années 2013 et 2014.

[11] Selon l’enquête sur la sexualité en France de 2007, l’âge médian des hommes cisgenres au premier rapport est 17,2 et 17,6 ans pour les femmes cisgenres, Bajos Nathalie et Bozon Michel (dir.), Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, Paris, La Découverte, 2008, p. 124.

[12] Entretien réalisé à Paris le 30 août 2012.

[13] Entretien réalisé à Paris le 1er mars 2014.

[14] 10,77% ne sont pas encore sûrs : http://transguys.com/polls-surveys/shifting-sexual-orientation

[15] L’enquête « Santé Trans » de 2011 de l’association Chrysalide corrobore en partie ces chiffres puisque 52,7% des FtM interrogés déclarent avoir constaté une évolution de leur orientation sexuelle après la transition. http://chrysalidelyon.free.fr/fichiers/doc/santetrans2011.pdf

[16] Que ce soit dans le sondage ou parmi les personnes qui ont répondu à mes entretiens.

[17] Alors que 3 sur 5 interviewés prennent ou ont pris des hormones à plus ou moins grandes doses.

[18] Entretien réalisé à Paris le 3 mars 2014.

[19] Passing : être vu et reconnu socialement dans le genre choisi.

[20] Entretien réalisé à Paris le 24 février 2014.

[21] http://chrysalidelyon.free.fr/fichiers/doc/santetrans2011.pdf

[22] Ethan Lu, 15 juillet 2010 : http://transguys.com/polls-surveys/shifting-sexual-orientation

[23] Jason, 10 octobre 2010 : http://transguys.com/polls-surveys/shifting-sexual-orientation

[24] Halberstam J., Female Masculinity, Duke University Press, 1998, 329 p.

[25] Entretien réalisé à Paris le 3 mars 2014.

[26] Entretien réalisé à Paris le 24 février 2014.

[27] Entretien réalisé à Paris le 24 février 2014.

[28] Entretien réalisé à Paris le 3 février 2014.

[29]  Forte pilosité, dicklit, larges épaules.

[30] Entretien réalisé à Paris le 1er mars 2014.

[31] Entretien réalisé à Paris le 3 février 2014.

[32] Ils peuvent faire l’objet de pratiques courantes, notamment pour ceux qui ont des relations avec des lesbiennes, ou bien être vécus dans des rapports gais.

[33] Entretien réalisé à Paris le 3 février 2014.

[34] Le terme dicklit par exemple – et toutes les pratiques liées à celui-ci, dont l’usage de pompes pour l’allonger, ou la combinaison de celui-ci avec un gode -, mais aussi l’utilisation des packing, de binder, de gode-ceintures réalistes etc. 

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Mise en ligne : 01.05.2014

S@nté trans et internet

ALESSANDRIN Arnaud

Sociologue

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S@nté trans et internet

Je vous propose de poser notre regard à la croisée des chemins, entre sociologie et sciences de l’information et de la communication, mais aussi entre genre, santé et mouvement social à l’aune de la question trans. Avec l’émergence de trans studies en France (Herault, 2006, Espineira 2008, Alessandrin, 2012), la question transidentitaire est entrée dans les préoccupations des sciences humaines et sociales. Et si l’observation s’est d’abord faite du point de vue du mouvement social trans (Thomas, 2008) ou des catégories médicales et psychiatriques (Desmond, 2011), les dernières publications tendent à relier les transitions individuelles et les questions de santé publique (Giami, 2011, Bujon, 2012, Alessandrin 2012). De la sorte, l’analyse des transitions est passée d’une question causale (pourquoi transitionner ?) à des interrogations plus pragmatiques quant aux ressources mobilisables durant la transition. Ces recherches ont mis à jour quantité d’angles morts sur la santé des personnes en transition (Namaste 2010), dans un contexte de prises en charge controversées, de revendications associatives nombreuses et de parcours de vie trans qui se dérobent aux attentes sociales et médicales. Dans ce contexte, l’arrivée d’Internet rebat les cartes d’un savoir hiérarchique et « savant » sur la santé des personnes trans. De ce point de vue, trois questions seront ici soulevées : 1- de quelle manière Internet intervient dans les parcours de santé des personnes trans ? 2- avec Internet, comment est-on passé d’une volonté de monopole national à l’émergence d’un marché concurrentiel de soins ? 3- quel est l’impact de cette nouvelle configuration des soins dans les rapports de pouvoirs qui traversent la question trans ? Ces interrogations sont concomitantes à une enquête de terrain, menée avec Anita Meidani, sur la place du cancer dans les parcours de transition trans et prennent appui sur mes recherches concernant les questions transidentitaires en contexte français.

A° De la minorité patiente à la minorité active : le cas de la transidentité[1]

Avant de s’intéresser à Internet, et à la coupure discutée ici entre les savoirs profanes et les savoirs savants, entendons aussi les tensions existantes entre le soin par autrui et le souci de soi, revenons un instant sur ce qu’inaugure le passage du statut d’objet de soins à celui de sujet de soins, d’attention même, si on saisit cette question du point de vue d’une philosophie du « care »[2], c’est-à-dire non seulement de la sollicitude[3] au sens moral mais surtout du souci de soi et de l’autre, de la bienveillance, de la non-maltraitance pour reprendre dans un même geste quelques principes éthiques suggérés par Pierre Le Coz[4].

Si les parcours trans ne sont plus prononçables selon l’unique voix médicale, pathologisante et psychiatrisante du « transsexualisme »[5], s’il existe des résistances et des adaptations, c’est que les personnes concernées quittent le statut de « malade » pour conquérir celui de « patient », actifs dans leurs orientations de santé et dans leurs choix corporels. Les parcours trans dessinent alors de véritables réseaux, des « marchés », qui sont aussi des « marchés de réputations » réalisés par les personnes concernées au travers de retours d’expériences, d’accumulations d’adresses et de témoignages qui valident et invalident des réputations de praticiens, hospitaliers ou non. Acteurs de leur cause, les trans s’emparent de la question trans. Ce faisant ils deviennent ce que Daniel Defert, fondateur de l’association Aides, nommait « un réformateur social »[6], c’est-à-dire qu’ils proposent une alternative, prononcée de leur point de vue, mais ayant des répercussions sur d’autres sphères que celle du « transsexualisme ». Touchant à la question de la disposition de son corps, le « fait accompli » trans, pose notamment question aux tenants d’une évidence de la genration du sujet, pris dans l’exigence sociale de se nommer, et par là même de se normer en fonction de l’assignation de sexe de naissance. Nous pourrions alors envisager, à la suite de la question homosexuelle ou féministe, la façon dont la question trans parvient alors à entrer en résistance avec la question « Cis » (entendez par là non-trans), sans pour autant réifier ces deux catégories, mais en permettant plutôt d’entrevoir un « privilège cisgenre » et des « épreuves trans ».

Le « transsexualisme », comme invention psychiatrique, a tenté d’offrir des réponses psychiatriques aux demandes trans sous la forme d’un programme qui ne parvient plus aujourd’hui à saisir les nouvelles transidentités. Pour le dire autrement, le « transsexualisme » échappe à ses créateurs pour être redéfini, critiqué, contourné, par les acteurs eux-mêmes. Le même « transsexualisme » ne pourvoit plus en significations fortes et uniques les subjectivités et les individualités trans qui se singularisent tout au long des nouvelles « carrières » d’identifications de genre[7]. Dès lors, si les protocoles de changement de sexe français sont contournés[8], c’est qu’ils sont perçus par les personnes trans comme des espaces maltraitants, théoriquement et cliniquement. Aussi, si le « transsexualisme » ne permet plus d’appréhender les subjectivités et les corps trans c’est parce que les « technologies de genre »[9] mobilisables par les individus fournissent à la fois des éléments nouveaux d’identification de sexe et de genre, mais aussi de nouveaux éléments de résistance qui extraient les transidentités des définitions psychiatriques.

C’est donc d’un changement de paradigme qu’il s’agit. Les trans ne sont plus simplement des malades, ni même des patients « passifs », mais deviennent des consommateurs avertis des soins qui leur sont proposés[10], des « consom’acteurs »[11] en quelque sorte d’une nouvelle économie des changements sexués et genrés[12]. De ce point de vue la place d’Internet devient centrale. Gaglio écrit : « Une figure a été récemment proposée […] celle de l’« informed patient » (ici « l’aidant informé »). Elle rappelle le consom’acteur ou le consommateur réflexif. Des comportements illustrant cette définition ont été assumés par certains enquêtés : s’informer sur Internet permet de « challenger » les médecins sur les traitements prescrits, amène à demander des explications en employant parfois des termes techniques, conduit à utiliser la consultation médicale de façon confirmatoire, autorise à visiter un médecin muni de pages imprimées issues de sites Web. Pour les médecins, ces comportements peuvent être perçus comme un consumérisme désagréable : ils seraient désormais des prestataires de services parmi d’autres, se contenteraient souvent d’exécuter des demandes de bénéficiaires se comportant comme des clients. »

On entend dans ces propos, la définition proposée par Kivitz des « patients informés » : « Le patient informé est une notion qui renvoie aux capacités des gens à rechercher plus d’informations que celles délivrées par les professionnels de la santé et de la médecine. En cela le patient informé constitue un savoir spécifique qui peut être invoqué contre le savoir médical du praticien. »[13]

Ce basculement d’un patient agi à un patient sachant va de pair avec la déprise de la psychiatrie face aux nouvelles demandes de transitions ou de modifications, qui ne sont plus uniquement superposables aux processus de transsexualisation. Les individus ne se contentent plus des réponses qui leur sont faites et sont critiques, réflexifs, sur la manière de conduire un suivi, un accompagnement. L’exigence éthique vient là aussi redimensionner le rapport patient-médecin qui caractérise les protocoles de changement de sexe sous la forme d’une asymétrie forte entre le praticien et un patient dépendant des réponses médicales et des temps médicaux imposés.

B° Internet : nouvelle interface de questionnement dans la santé

  1. Vu sur Internet : les nouvelles dimensions de la santé publique

Internet ne favorise pas simplement la vulgarisation et la diffusion des savoirs en termes de santé. Selon Cécile Méadel[14], il rompt avec la rhétorique académique et invite à un savoir en train de se faire, mise en controverse. De ce fait, les politiques publiques ne peuvent plus ignorer l’importance d’Internet, et plus généralement des services d’informations, dans les politiques de santé. Que ce soit au niveau de nouveau métiers de l’information dans les réseaux de santé[15] ou la prise en compte des patients passeurs de connaissances et d’expériences. Dans un article tout juste paru (2014), Luigi Flora[16] propose une typologie de ces nouveaux acteurs de la santé dont quelques-uns nous intéressent ici : L’usager-expert (il compare les offres de soin et se documente), le militant associatif : il fédère et met en place des mouvements collectifs, le médiateur et le représentant des usagers : il est capable d’être un informateur de choix, connu et reconnu par les individus et les pouvoirs publics, les acteurs de recherche ainsi que les patients formateurs signe d’une professionnalisation des profanes. Entendons-nous sur le fait que ce terme de « professionnalisation » recouvre en réalité plusieurs dimensions. D’une part, la production et la diffusion de connaissances scientifiques reconnues « expertes » et « scientifiques » de par une professionnalisation leur point de vie (Psychologues, médecins, doctorants en sciences humaines etc.) D’autre part, la professionnalisation (dans la lutte contre les discriminations par exemple) fait entrer dans les professions, dans les métiers, les questions soulevées par les nouveaux sachants. Enfin, les groupes de santé connaissent une « professionnalisation » dans le sens où ils embauchent eux-mêmes de professionnels de la communication, de la formation, de la santé. La professionnalisation ne fait donc pas simplement écho à une tentative du rehaussement du discours. Il s’agit d’un véritable changement qui donne aux discours militants et associatif toute leurs places au sein des controverses qu’ils suscitent ou accompagnent.

  1. Voilà les T : communiquer et sensibiliser de nouvelles populations

Comme le souligne Cécile Méadel, s’informer réside aussi dans l’interconnaissance. Les principes des forums actifs, des figures médiatiques ou des noms et surnoms connus, participent de l’échange de connaissance, de leur popularisation. En reprenant certaines figures présentées par Luigi Flora, les sites et forums trans recouvrent quelques caractéristiques propres à la recomposition du rôle de patient dans l’univers du soin. Si l’on rencontre des militants et des usagers d’Internet, concernés ou non par la question, on aperçoit aussi d’autres fonctions clairement identifiées, plus collectives.

Communiquer : Communiquer passe aussi par l’utilisation de nouveau supports, clips, vidéos (comme le montre le site communautaire « Voilà les T »)

Sensibiliser : D’autres actions associatives comme celle de Chrysalide de Lyon sont plus centrés sur la sensibilisation c’est-à-dire à l’ouverture en direction des sphères sociales et professionnelles sous la forme de livrets par exemple. La question de la sensibilisation santé est ici particulièrement active, au même titre que la lutte contre la transphobie et les problèmes du quotidien.

Echanger : C’est la fonction première des associations, l’auto-support, que l’on retrouve sur internet, et notamment via Facebook. C’est par exemple le cas du groupe facebook de l’association bordelaise Trans 3.0 qui connaît tous les jours des nouvelles demandes émanent de membres de l’association ou de nouveaux arrivants. Ce rôle est aussi joué, de manière plus informelle, par des forums qui ne sont pas nécessairement liés à des structures associatives.

Activer : au sens premier de la minorité active, c’est-à-dire proposer des alternatives de pensées et de fonctionnement. C’est par exemple le cas de l’association OUTrans qui développe des outils théoriques, écrits, pour penser une action trans, des actions de santé aussi, du point de vue féministe. De ce point de vue, ces associations mènent aussi des recherches-actions en proposant des sondages, des enquêtes, des formations, souvent financées par l’INPES.

La richesse des informations et des supports de visibilité sur Internet, ainsi que la prise en compte de ces réseaux dans les systèmes de soins et de prévention, invite à poser la question des effets de cette connaissance accumulée, comparée, mise en controverse. Les savoirs sur les cas, les connaissances sur les causes, rebattent les cartes de la répartition des espaces de conflits et de pouvoir.

C° La place d’Internet dans la constitution du marché des soins

Avec Internet, c’est la notion de monopole de soin, caractérisée par un ancrage géographique local et une concurrence inexistante ou clandestine, qui est mise à mal. Dans ce passage d’une logique de monopole à une logique de concurrence, la question des savoirs comparés et concurrentiels devient concomitante à l’élargissement des demandes et des offres de soins internationales comme nationales.

  1. Logique de monopole

Avant de revenir plus précisément sur ce qui se joue dans une logique de concurrence, revenons un instant sur la logique de monopole que constituent les regroupements de praticiens et la centralisation des soins à destination des personnes trans dans certains hôpitaux publics en France. Dans un article intitulé « La SOFECT : du protectionnisme psychiatrique »[17], nous dénoncions avec Karine Espineira et Maud Yeuse Thomas l’imperméabilité de la SOFECT (SOciété Française d’Etude et de prise en Charge du Transsexualisme) face aux changements législatifs, sociaux ou techniques qui définissent la question trans. Nous rappelions alors que face aux demandes associatives, l’offre médicale, éthique et politique de la SOFECT ne bougeait pas, ou très peu. Nous rappelions aussi que l’isolationnisme de ces praticiens avait pour conséquence première la fuite des patients potentiels vers d’autres centres, vers d’autres expériences, vers d’autres corporéités. Nous rappelions enfin qu’en régime de crise, cet isolationnisme c’était mu en protectionnisme et qu’il fallait dorénavant compter sur la volonté hégémonique d’un groupe de praticiens corrélant toujours le changement de sexe anatomique au changement de sexe civil.

Il s’agirait ici de souligner les grands traits de cette logique de monopole : absence de reconnaissance de la concurrence, dont découle un certain immobilisme, ou pressions exercées sur les concurrents potentiels. De plus, pour une lecture complète de cette logique, il convient de souligner qu’elle se présente comme étant « sous tension », du fait d’évolutions extérieures au groupe hégémonique mais aussi d’évolutions à l’intérieur même du groupe (considérons ici l’exemple des jeunes psychiatres ou jeunes chirurgiens) qui viennent bousculer la solidité apparente des associations à visée monopolistique. Mais avec Internet, la logique de monopole se fissure. Elle se confronte à d’innombrables zones d’incertitudes sur un marché des soins se mondialisant. La logique de monopole cède donc progressivement sa place à une logique de concurrence, ou disons plutôt que ces deux logiques viennent s’opposer dans un moment de reconfiguration du marché des soins lié aux transitions transidentitaires.

  1. Logique de concurrence

Aujourd’hui, les prix des opérations sont connus et affichés. Par exemple, dans son « Petit Mutatis Illustré », manuel de parcours trans, l’association Mutatis Mutandis proposait des témoignages et des indications sur les professeurs Thaïlandais Chettawut à Bangkok et Suporn à Chonburi. Sur leur site internet, les deux professeurs donnent toutes les indications pour se faire opérer dans leurs cliniques[18], fournissant même des détails sur les techniques employées et permettant d’accéder à des témoignages (en leur faveur). Les parcours trans sont donc comparatifs et ces informations recoupées ont des conséquences sur les stratégies et les choix des individus, notamment face aux protocoles français simultanément utiles ou encadrants par certains et maltraitant et excluant par d’autres. C’est ce que souligne aussi la conclusion de l’enquête INSERM d’Alain Giami sur les parcours trans : « Ces résultats, qui font apparaître l’inadéquation relative de l’offre de soins, témoignent égale­ment de l’urgence d’une réflexion sur le protocole public « officiel » de prise en charge des trans en France, notamment en le mettant en regard avec l’offre de soins proposée dans d’autres pays. » (Giami, 2011).

La logique de concurrence déploie trois acteurs principaux qui, sur Internet notamment, jouent à la fois sur la concurrence économique et technique mais aussi sur la concurrence symbolique, sur ce que nous nommerons « un marché des réputations » pour initier (ce que demandent les associations), partager (ce que font les patients avec leurs retours d’expérience) ou promouvoir (ce que mettent en avant les praticiens) de nouveaux parcours de santé.

Dans le cadre de ma thèse sur les expériences de subjectivation des transidentités, la question des « réputations » [19] est apparue de nombreuses fois. Juridiquement, psychiatriquement, corporellement et biographiquement, les trans perturbent le « programme »[20] de changement de sexe français. Ainsi, de nombreuses transitions s’effectuent en dehors de tout cadre public hospitalier ou bien en dehors de nos frontières[21]. Pour limiter le coût des incertitudes engendrées par ces parcours de soins privés, les personnes trans s’établissent en réseaux, en associations et mettent en œuvre des marchés de réputations, qui font et défont la renommée de chirurgiens, de psychiatres ou de tribunaux. De fait, par ce jeu des réputations certaines personnes trans peuvent comparer les praticiens ainsi que leurs résultats. Ce « marché des réputations » donne des éléments pour appréhender, choisir ou éviter, des équipes de soins (pour les opérations) ou des professionnels du droit (pour un changement de papiers). Ces réputations, qui voient le jour sur des forums ou dans des associations, guident alors l’action, biographiquement et géographiquement, dans une cartographie du changement de sexe marquée par des pratiques jugées tour à tour « maltraitantes[22] » ou « thérapeutique » selon la provenance et la persistance de la réputation.

Ce marché fournit aussi des indications sur le marché du changement de sexe ou du changement d’état civil. À partir de lui nous pourrions proposer une géographie des transidentités. Ceci à des conséquences sur le travail du sociologue. Il ne nous est pas permis de divulguer les marchés parallèles, les marchés émergents de soin. Toutefois, il s’agit de restituer ce qui n’est pas visible du point de vue des centres hospitaliers, ou de la sécurité sociale, mais qui constitue d’innombrables issues dans les parcours de soins individuels. Une clinique privée quelque part en France, un regroupement de praticiens qui, comparativement à ce qui se fait dans les hôpitaux publics, facilitent les opérations à l’étranger, des cours plus à même à délivrer un changement d’état civil que d’autres, des avocats plus sensibles à la cause… Ce paysage se traduit sur Internet, souvent via des messages privés, et constitue certes un archipel de savoirs sur la santé communautaire, mais aussi une boîte noire en termes de santé publique.

Du point de vue médical, cette mise en concurrence mondialisée des avantages comparés des soins est connue sous le terme de « tourisme médical ». Dans son article « Le tourisme médical, une nouvelle façon de se soigner », Catherine Le Borgne écrit : « un nouveau phénomène émerge avec la mondialisation : le développement d’une offre internationale de soins » (Le Borgne, 2007, 47). Elle y note les « effets prix » et les « annonces publicitaires » autour de ces nouvelles pratiques du soin. La transidentité n’échappe pas à cela. On soulignera dans un même temps la formulation péjorative de l’exercice de la comparaison réalisé par le patient (« tourisme médical »), lorsque les Anglo-Saxons développent quant à eux le terme de « patient empowerment ». Dans son rapport sur la mondialisation des soins, l’Institut Montparnasse souligne qu’Internet[23] « permet à partir d’une simple requête de connaître tous les offreurs potentiels. Ainsi la simple requête sur Google « medical tourism mammoplasty » fournit-elle instantanément 218 000 réponses. Les onze premières réponses concernent neuf pays différents. La même recherche fournit 1 140 000 réponses avec « medical tourism oncology ». Certains sites regroupent plusieurs offres de différents pays » (p. 20). Et de conclure : « Il n’existe cependant aucune accréditation de ces intermédiaires et seul le « bouche-à-oreille » électronique permet de se faire une opinion. Internet joue ainsi pleinement son rôle de vaste place de marché entre acheteurs, vendeurs et courtiers en tourisme médical. »

D° Internet et les nouveaux experts de santé.

  1. Qui sont les experts ?

La logique de concurrence inaugure donc des connaissances contestées et contestataires pour reprendre l’expression de Méadel. Ce changement de paradigme est aussi fortement influencé par l’arrivée des militants trans dans le champ des savoirs, médicaux comme juridiques. Dans son texte intitulé « Quand les trans’ deviennent experts »[24], Tom Reucher écrit : « L’identité transsexuelle a été capturée et nommée par les « psys ». […] Nous trouvons cette manière de faire irrespectueuse. Aussi nous nous sommes réappropriés notre nomination. […] Les écrits de ces experts découlent de leur frayeur, d’une méconnaissance des différents processus de transidentité et de théories hétérocentrées qui se sont érigées en « normes » au mépris des droits humains. […] C’est pour faire face aux discours de ces experts que se sont créés des associations de transsexuels remettant en cause le « savoir » dominant et sa diffusion. C’est nous les experts de ce que nous sommes. Qui peut mieux que nous dire ce que nous vivons ? En quoi peuvent-ils dire mieux que nous, ce qui est bien pour nous ? Ils prétendent que leur vision du monde est la seule qui soit vraie. En quoi leur vision du monde est-elle plus juste que la nôtre ? »

Ceci n’est pas sans rappeler ce qu’écrivait Maud Yeuse Thomas dans un de ses articles au titre lui aussi évocateur : « De la question trans aux savoirs trans, un itinéraire »[25]. L’irruption d’un savoir trans alternatif, propre aux trans et écrit par les trans, se heurte inévitablement aux savoirs constitués et déstabilise les certitudes. C’est-à-dire qu’à l’image d’une population trans objet de prise en charge vient s’interposer l’image d’acteurs sujets de leur cause dans un glissement de la transidentité de la « minorité » à la « minorité active ». Dans son article intitulé « patient ou personne malade », Claude Le Pen écrit : « Parfois même, la normalisation du « patient » s’opère par l’institutionnalisation de la différence plutôt que par sa négation. La maladie confère un « statut communautaire » aux patients qui revendiquent alors la même reconnaissance que celle attachée à tout autre statut minoritaire social, ethnique ou religieux. […] Il ne s’agit pas seulement de revendiquer une reconnaissance, une dignité, une autonomie individuelle, mais aussi de trouver dans la maladie les fondements d’une identité collective »[26].

Serge Moscovici[27] définit la minorité active comme un phénomène d’influences réciproques entre une « minorité » et une « majorité », en considérant le minoritaire en fonction de l’impact qu’il peut avoir. Le minoritaire est en ce sens émetteur d’influences et créateur de normes. On quitte alors les profils trans protocolarisés pour entrer dans les scènes contre-hégémoniques où opèrent des patients sachants, porteurs d’alternatives de prise en charge, mais aussi, en ce qui nous concerne, porteurs d’une rupture sociétale quant au regard à porter sur l’ensemble des identités de genre. Plus qu’une minorité de santé, la transidentité tendrait aussi à être une « minorité culturelle » véhiculant des représentations (parfois multiples et contradictoires) venant déstabiliser les représentations hégémoniques dites « majoritaires ». De ce point de vue, un second élément apparaît donc. En proposant leurs propres critères dans l’émission de réputations, les trans perturbent la frontière supposée hermétique entre les savoirs « profanes » et les savoirs « experts »[28], entre ce qui relèverait du statut de « patient » et de celui de « médecin ». Les trans expertisent leurs expériences. Ce faisant, ils ouvrent un second marché des réputations, qui inclut et déborde le marché des réputations de soins, à savoir un marché des réputations des experts.

  1. Expert : processus de reconnaissance et légitimité 2.0

Mais parmi les experts se logent différents registres de légitimité. Si nous prenons en compte les acteurs trans qui agissent sur Internet et qui sont reconnus comme « experts » par leurs pairs, on s’aperçoit que la reconnaissance de l’expertise ne va pas de soi. À la suite de Max Weber nous pourrions envisager des « experts trans » légitimes car « traditionnels », c’est-à-dire des individus fortement ancrés dans le paysage transidentitaire et ayant, depuis longtemps, une oreille attentive des autres membres de la communauté. Mais aucun nom ne semble venir spontanément coller à cette figure, et il en va de même pour les « experts trans » légitimes car « charismatiques ». Reste la figure des « experts trans » légitimes car « légalement » reconnus, comme cela a pu être le cas lors d’Assemblées Générales d’associations trans ou bien lorsque des militant.e.s ont été nommé.e.s à des postes de responsabilités ou de représentations[29]. Par conséquent, les experts trans sont des experts précaires. Certain.e.s trouvent une légitimité dans une professionnalisation, mais cela n’assure en rien la reconnaissance du statut d’expert. C’est donc que les processus de labellisation d’experts sont mus par des processus plus denses, plus complexes, et Internet en dévoile quelques logiques. À la manière de Joseph Levy dans son ouvrage « minorités sexuelles, Internet et santé »[30], il convient d’entendre les nombreux stades de qualifications pour prétendre au statut d’expert, ce dernier étant toujours à considérer comme « en sursis »[31]. Sur les « forums des transidentités » ou sur « trans forum. biz » il s’agit d’abord d’être reconnu par les autres membres du forum pour ne pas en être expulsé. Une fois le profil activé la condition reste d’avoir le bon vocabulaire. Ainsi, l’audience de sa participation au forum est conditionnée à ce que Fassin nomme « les usages de la science »[32], c’est-à-dire l’expertisation du discours, sa professionnalisation. Celle-ci se combine de manière intrinsèque au groupe d’appartenance (un langage spécifique au forum, aux questions abordées) et extrinsèque eu égard aux connaissances sociologiques, médicales, philosophiques en la matière. Enfin, le profil reconnu comme « expert » fait souvent écho à celui qui est visible dans l’espace publique, c’est-à-dire en dehors des zones d’influences du forum. Au total, l’opposition « experts savants », « experts expérientiels » n’est pas seulement mise à mal dans sa dualité mais également au sein même des « experts » dont « la réputation » se fait et se défait.

Conclusion : Internet et les parcours individuels de soins : entre alternative crédible et régime de méfiance.

Internet est souvent montré du doigt concernant la question de la santé en ce qui concerne l’automédication qui découle des pratiques d’ouverture des marchés. L’exemple des transidentités met en exergue l’utilisation d’hormones. Surtout lorsque, comme l’indique l’enquête HES et Le Mag[33], « Les sources d’information pour aider une appropriation consciente sont Internet à 91 % ». Il est à noter à ce propos, la qualité des informations disponibles sur certains sites (comme STS -Support Transgenre Strasbourg- ) et la connaissance des trans eux-mêmes sur l’utilisation et le dosage des hormones durant leurs transitions. Mais la tentation de l’automédication semble anecdotique dans le paysage transidentitaire, même si elle pose de réels problèmes de santé publique. L’enquête du Mag et de HES de 2009 montre ainsi que « Sur les 30 % des personnes sondées ayant au moins commencé l’hormonothérapie, 70 à 80 % ne sont pas suivies par ces équipes et 6 % commencent des hormonothérapies « au noir » (hormones achetées sur Internet).

Dans l’enquête en cours avec Anita Meidani sur les risques cancer dans les transitions trans, nous ne notons pas de consommations médicamenteuses et hormonales commandées par le biais d’Internet. Néanmoins, l’immense majorité des personnes rencontrées disent s’être procurées des informations sur des sites et des forums et en avoir parlé à leurs endocrinologues, protocolaires ou non. C’est aussi dire qu’Internet est soumis à un investissement personnel et militant en même temps qu’à un régime de méfiance dans les informations données. On peut néanmoins conclure qu’en régime de surmédicalisation, les trans, et notamment via Internet, créent des supports afin que cette médicalisation ne soit pas que psychiatrisation. Enfin, que cet empowerment exige de relire les offres médicales disponibles sur le territoire français à l’aune des zones de concurrences ouvertes et alimentées par les trans, à la manière, avant eux, des communautés homosexuelles atteintes du VIH.

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NOTES

[1] ALESSANDRIN Arnaud, « De la minorité souffrante à la minorité active », L’engagement associatif dans la santé (D. F-Bechmann et Y. Raibaud dir.), Harmattan, 2014, p : 133-147

[2] MOLINIER Pascale, LAUGIER Sandra, PAPERMAN Patricia, Qu’est-ce que le care ?, Payot, 2009.

[3] Une acception positive de ce terme est proposé par : BRUGERE Fabienne, Le sexe de la sollicitude, Seuil 2008

[4] Dans son article intitulé « Éthique de la décision médicale »[4], Manuel Wolf rappelle les quatre dimensions de la décision éthique selon Pierre Le Coz :

« Autonomie : S’engager à faire participer le patient au processus décisionnel. Bienfaisance : Accomplir au profit du patient un bien qu’il puisse reconnaître en tant que tel. Non-malfaisance : Épargner au patient des préjudices ou des souffrances qui ne feraient pas sens pour lui. Équité : Partager entre tous les patients les ressources disponibles. »

LE COZ Pierre, « Place de la réflexion philosophique dans la décision médicale » conférence donnée à l’Académie nationale de médecine, le 24 février 2009. Disponible sur : www.academie-medecine.fr

[5] ALESSANDRIN Arnaud, Du « transsexualisme » aux devenirs trans, Thèse de sociologie, Université de Bordeaux (dir. E. Macé), 2012.

[6] DEFERT Daniel, « Un malade du sida peut-il être un réformateur social ? », Esprit ? Juillet 1994, p. 100-111

[7] MACE Eric, « Ce que les normes de genre font aux corps / ce que les corps trans font aux normes de genre », Sociologie, vol.1, PUF, 2010.

[8] GIAMI Alain, « Identifier et classifier les trans », L’information psychiatrique, vol.87, n°4, avril 2011.

Lire aussi : GIAMI Alain, BEAUBATIE Emmanuelle, LE BAIL Jonas, 2011, « Caractéristiques sociodémographiques, identifications de genre, parcours de transition médicopsychologiques et VIH/sida dans la population trans » BEH (Bulletin d’épidémiologie hebdomadaire), 42, novembre.

[9] LAURETIS Teresa (de). Théorie queer et cultures populaires, La dispute, le genre du monde, 2007.

Lire aussi : ALESSANDRIN Arnaud et BISCARRAT Laetitia, « Technologie de genre » in Genre !, ed. Des ailes sur un tracteur, 2014, (à paraître).

[10] GAGLIO Gérald, « consommation d’informations sur internet et modulation de la relation aux médecins. Le cas d’aidantes de malades atteints d’une pathologie lourde », Sociologies pratiques, P. Sc. Po, 20, pp. 63-74, 2010.

[11] La revue Multitudes du printemps 2011 (numéro 44) propose le terme d’hybrid’action pour suggérer notamment les passages des réels aux virtuels. Nous pourrions reprendre ce terme à notre compte en ce qui concerne les régimes d’actions entre le « patient » et l’acteur de santé.

[12] GAGLIO Gérald, « consommation d’informations sur internet et modulation de la relation aux médecins. Le cas d’aidantes de malades atteints d’une pathologie lourde », op. cit.

[13] Traduction à partir de : KIVITS J., Informed patients and the Internet. Journal of health psychology,

vol. 11, pp. 269-282, 2006.

[14] MEADEL Cecile,« Les savoirs profanes et l’intelligence du Web », Hermès, 2/ 2010 (n° 57) , p. 111-117 .

[15] BOURRET Christian« Réseaux de santé et nouveaux métiers de l’information », Documentaliste-Sciences de l’Information 3/ 2004 (Vol. 41), p. 174-181.

[16] FLORA Luigi, L’émergence du patient-expert. Une nouvelle figure dans le champ de la santé, in L’engagement associatif dans le domaine de la santé (D. Ferrand Bechmann et Y Raibaud dir), Harmattan, pp : 17-33, 2014.

[17] ALESSANDRIN Arnaud, THOMAS Maud-Yeuse, ESPINEIRA Karine, « La SOFECT, du protectionnisme psychiatrique », les cahiers de la transidentité, vol.1, pp : 61-75, 2013.

[18] http://www.chet-plasticsurgery.com/ et http://supornclinic.com/Welcome.html

[19] BECKER Howard S, Les Mondes de l’art, Flammarion, chapitre 11, « la réputation », 1988

Lire aussi : CHAUVIN Pierre-Marie, Le marché des réputations. Une sociologie du monde des vins de Bordeaux Editions Féret, 2010.

[20] DUBET François, Le déclin de l’institution, Seuil, 2002.

[21] GIAMI Alain, BEAUBATIE Emmanuelle, LE BAIL Jonas, « Caractéristiques sociodémographiques, identifications de genre, parcours de transition médicopsychologiques et VIH/sida dans la population trans.» BEH (Bulletin d’épidémiologie hebdomadaire), 42, novembre, 2011.

[22] SIRONI Françoise, 2011, Psychologie(s) des transgenres été des transsexuel(le)s, Odile Jacob.

[23] http://www.institut-montparnasse.fr/wp-content/files/Collection-recherche-n-7-mondialisation-des-soins-et-tourisme-medical.pdf

[24] REUCHER Tom., Quand les Trans deviennent experts, Multitude, 2005

[25] THOMAS Maud Yeuse, « De la question trans aux savoirs trans : un itinéraire », Le sujet dans la cité, 1, 2010.

[26] LE PEN Claude, « « Patient » ou « Personne malade »? », Revue économique, n° 60, Presses de Sciences Po, 2009.

[27] MOSCOVICI Serge, Psychologie des minorités actives, PUF 1991 (réédition)

[28] BECKER Howard S., Les ficelles du métier, La découverte. 2002.

[29] http://www.observatoire-des-transidentites.com/article-existrans-revue-de-presse-120842289.html.

[30] LEVY Joseph et al. Minorités sexuelles, Internet et santé, Presses de l’Université du Quebec, 2011.

[31] Lire aussi : LEVY Joseph et al. « Internet et santé des minorités sexuelles au Canada : une étude exploratoire », Santé Publique hs2/ 2009 (Vol. 21), p. 53-63.

[32] FASSIN Eric, l’inversion de la question homosexuelle, Amsterdam, p.137, 2005.

[33] Homosexualité et Socialisme et Le Mouvement d’Affirmation Gay

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Mise en ligne : 4 avril 2014

Collectif santé trans – CST+

CST+

 

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Communiqué de presse du collectif CST+

 

Aujourd’hui, 1er décembre 2013, journée internationale de la lutte contre le VIH et les Hépatites, le Collectif Santé Trans + tient à rappeler l’urgence que l’ensemble des Trans, leurs partenaires et leurs alliéEs développent, diffusent et luttent ensemble pour la circulation de nos propres savoirs sur notre santé. CST+ entend promouvoir  un meilleur accès au droit et à la santé pour notre communauté et lutter contre les dispositifs institutionnels transphobes qui sont des freins pour notre accès aux soins.

Nous devons, sans plus attendre, mettre en place des discours positifs sur notre santé, nos sexualités et nos réalités sociales, nous permettant de nous informer ainsi que l’ensemble du corps médical, les politiques publiques et les partenaires institutionnels, nous garantissant alors des conditions d’existence dignes. Il est urgent de considérer nos besoins et non les problèmes que la psychiatrie ou l’Etat désignent dans les transidentités, en travaillant à la mutualisation des savoirs, des pratiques et des expertises des personnes directement concernées. C’est dans cet esprit que CST+ défend une approche féministe de la santé sexuelle qui prend en compte l’environnement des personnes, qui respecte et soutient toutes les identités, toutes les sexualités dans les communautés T contre les oppressions liées à l’hétérosexisme, et qui se préoccupe du bien être sexuel en soutenant une parole « à la première personne ».

Lutter contre la transphobie – qu’elle vienne de l’Etat, de nos employeurs, de nos familles, de nos partenaires, de nos clients – fait partie de la lutte contre l’épidémie au VIH et aux Hépatites. Ce n’est qu’en la combattant que nous permettrons un meilleur dialogue sur le VIH, et donc, une  prévention adaptée aux pratiques, aux envies, aux statuts sérologiques et aux corps de chacun-e-s quelque soit son parcours de transition ou sa trajectoire de vie. Lutter contre les discriminations et les violences transphobes, c’est d’abord lutter contre la pathologisation et la psychiatrisation des transidentités, principales violences responsables d’une mauvaise estime de soi et qui mettent en danger la santé des personnes trans. C’est lutter contre le conditionnement médico-légal de parcours de vieréduits à un « changement de sexe » en décorrélant changement d’état civil et conversion sexuée. C’est protéger les personnes quelque soit leur parcours, leur nationalité, leur travail, et lutter pour la libre détermination de nos identités et la libre disposition de nos corps.

Nous souhaitons également réaffirmer notre  entier soutien à nos sœurs trans et travailleuses du sexe, car ce sont elles les plus touchées par le VIH. Si l’ensemble de notre communauté est fortement touchée, nous refusons d’aplanir nos différences et de ne pas reconnaître les spécificités des différents groupes qui la composent.

L’accès à nos droits est déterminant pour nous permettre un accès à la prévention, aux soins, et à la santé globale, notamment pour les personnes les plus vulnérables de notre communauté (trans migrantes,trans travailleuses du sexe, trans en prison, …).

A l’heure où le gouvernement revient sur ses promesses faites à l’ensemble de la communauté LGBT où les T n’ont eu AUCUN espace de parole et de revendication, CST+ exige que soit remis à l’ordre du jour de l’agenda politique les questions nous concernant :

▪   L’instauration d’un accès rapide, libre et gratuit au changement d’état civil dès que la personne en fait la demande, par une procédure administrative ENTIÈREMENT déjudiciarisée et démédicalisée.

▪   La réouverture du groupe de travail à la DGOS sur les questions de santé et de prise en charge des personnes trans et d’être inclus comme interlocuteur.

▪   La mise en place d’actions de prévention pour la santé sexuelle et de lutte contre le VIH/Sida/hépatites adaptées aux personnes trans et à leurs partenaires.

▪   Le remplacement de “l’identité sexuelle“ par “l’identité de genre“ dans les critères de discrimination en assurant l’effectivité du droit : la non reconnaissance du prénom et genre d’usage adoptés par les personnes doit être prise en compte comme discrimination tout comme le refus d’accès aux soins, sous l’excuse de l’ignorance des médecins qui renvoient les Trans aux compétences prétendues d’autres médecins dont les protocoles psychiatrisants et discriminants ne respectent pas le libre consentement des personnes.

▪   La mise en œuvre des dispositifs de formation et des campagnes de communication contre la transphobie (discriminations liées à l’identité de genre)

▪   La promotion et le respect d’un suivi médical sur la base du consentement éclairé et du libre choix du ou des médecins pour la personne trans usagerE de soins, et une prise en charge des demandes de traitements adaptée à la diversité des parcours trans, ce qui implique :

  1. l’arrêt immédiat des stérilisations forcées pour accéder au changement d’état civil ;
  2. l’arrêt immédiat des opérations et des mutilations sur les enfants intersexes ;
  3. l’accompagnement à l’auto détermination des enfants trans, et intersexes et l’accompagnement de leurs parents ;
  4. le démantèlement des équipes et protocoles hospitaliers et la formation des médecins et chirurgiens français pour un suivi médical de qualité, respectueux et dépsychiatrisé en partenariat avec les associations de terrain.

Le financement de la recherche sur la santé des personnes trans et intersexes et de leurs partenaires (VIH/sida, hépatites, IST, effets des traitements à long terme, interactions médicamenteuses ARV/Hormones)

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Mis en ligne : 1 décembre 2013.

Entretien avec AIDES


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A l’ODT, il nous paraissait important de laisser aussi s’exprimer la parole sur la prévention du VIH. AIDES a bien voulu se lancer le premier sur l’Observatoire. Nous serions intéressés d’accueillir des textes, entretiens et interventions des autres acteurs de la prévention en France. 


Depuis quelques mois nous travaillons à un entretien avec l’association de lutte contre le sida AIDES[1]. Nous connaissions les travaux de Viviane Namaste portant l’étude de données épidémiologiques mondiales, mais il nous restait encore de nombreuses questions. Nous avons donc rencontré le 22 juin 2011 Fred Bladou, chargé de mission chez AIDES, qui s’intéresse de prés à la question Trans. L’occasion pour nous de revenir sur le lien Trans-VIH :


 

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ODT : Bonjour Fred. Pourrais-tu nous présenter Aides ainsi que les actions que vous menez en lien avec la question Trans ?

F.B : D’abord, il faut revenir sur les fondamentaux de Aides. Aides est une association de lutte contre le VIH et les hépatites, et c’est une association qui est animée par des principes d’actions communautaires. Je m’explique. A AIDES, on ne décide pas pour les communautés confrontées au VIH et aux hépatites, mais on construit des actions avec elles : l’expertise s’appuie nécessairement sur le vécu des personnes. On part donc de la communauté d’expérience : ça peut être le fait de subir des discriminations, de vivre dans un groupe ou un espace géographique marqué par une forte prévalence du VIH, de rencontrer des problèmes d’accès au soin… C’est à partir de ça qu’on essaie de voir les meilleures réponses imaginables pour améliorer la vie des personnes séroconcernées. Et les communautés trans cumulent de nombreux facteurs de vulnérabilités vis-à-vis du VIH. Mais AIDES est aussi et surtout une association de transformation sociale. Pour le dire autrement, on ne se contente pas de « gérer » l’épidémie : quand on constate des situations inacceptables, on fait tout pour les changer. Ça veut dire, par exemple, obtenir de nouveaux droits, améliorer l’accès au soin, ou combattre le racisme, l’homophobie, la transphobie…

La mobilisation trans au sein de l’association est une question ancienne. Durant de nombreuses années, AIDES a été interpellé pour son inaction et sa faible implication sur ce terrain, alors même que les trans sont très touché-e-s par le VIH. Au printemps 2010, un groupe de militants a entamé un travail interne en réponse aux sollicitations d’associations trans ou de personnes trans fréquentant les actions de AIDES pour faire l’état des lieux des actions existantes auprès des trans dans les délégations de AIDES et recueillir les besoins exprimés par les associations et/ou les personnes trans. En octobre dernier, le CA de l’association a décidé d’approfondir ce travail, en mettant en place un comité de pilotage chargé de mettre en œuvre des actions et de favoriser la mobilisation des trans avec l’association.

Dans la logique politique de notre association, l’idée est véritablement de construire « avec », au plus proche des communautés Trans, mais pas seuls. Aides va ne pas arriver avec ses connaissances et ses pratiques, il ne s’agit pas d’imposer un système de pensée, mais de construire de nouvelles actions et de nouvelles communications avec et pour les Trans.

 

ODT : Que des discours co-construits donc

F.B : Oui, des discours et actions co-construites. C’est pour ça que depuis un an, un petit groupe de militants de AIDES, engagés autour des questions Trans, s’est rapproché de plusieurs assos telles que Chrysalide ou Outrans et l’idée est de continuer dans cette voie : faire « avec », s’appuyer sur l’expertise des personnes concernées.


ODT :
On change l’ordre des questions en fonction de tes réponses. Mais dans un contexte de baisse générale des subventions aux associations, comment Aides compte-t-elle mener des actions en direction des Trans. Est-ce que ce seront des actions ciblées ou noyées dans les revendications LGBT (ce qui comporte un risque) ? Est-ce que vous vous appuyez sur ce qui a déjà été fait par des associations Trans ?

F.B : Le contexte de baisse des subventions est général. La DGS (Direction Générale de la Santé) a diminué ces subventions de 14 % c’est un secret pour personne. Par ailleurs, Aides ne bénéficie d’aucun financement fléché sur les questions Trans à ce jour. En revanche, des demandes de financements ont été adressées aux organismes publics concernés (INPES par exemple). Cela dit, nous privilégions également une approche transversale. Si une mobilisation spécifique est indispensable, le comité de pilotage interne a bien souligné l’intérêt d’intégrer les questions trans dans les activités de AIDES auprès des femmes, des injecteurs de produits psychoactifs, des gays, des migrants d’Afrique, etc.

Enfin, grâce à nos partenariats avec les associations Trans, on veut aussi aider et épauler nos partenaires à pouvoir se faire entendre auprès des pouvoirs publics et à être eux financés. C’est aussi ça qui nous intéresse.

 

ODT : Puisqu’on s’intéresse au lien Trans-Vih est-ce que tu peux nous dire où on en est ? Des chiffres ? Des enquêtes ?

F.B : Alors pour la France, on va attendre les résultats de l’enquête INSERM coordonnée par Alain Giami : on aura pour la première fois des données sur la prévalence du VIH dans les communautés trans, basées sur une enquête auprès d’environ 400 personnes trans. Cela peut sembler peu, mais le mode de recrutement très diversifié (associations, services hospitaliers, cabinets médicaux…) permettra d’avoir une illustration très intéressante des situations vécues par les trans. En tout cas je suis très content de cette étude, car ça va permettre, en fonction des résultats, de demander à l’ANRS pourquoi pas d’avoir d’autres études, plus affinées, sur les comportements sexuels, les modes de vie et la diversité des parcours de transition. C’est un premier levier. Concernant le VIH, jusqu’à présent, on a des chiffres plus ou moins justes et plus ou moins étayés au niveau épidémiologique. Pour autant, des données sont connues au niveau international : elles concernent principalement les travailleuses du sexe, et je dis « travailleuses », car ces chiffres ne concernent que les MtF. Dans ces groupes la prévalence est très élevée, plaçant les trans comme la population la plus touchée aux Etats-Unis. Globalement on est, en fonction des communautés, des orientations sexuelles etc., dans des taux de prévalences qui vont de 1 % à 57 %. Pour mémoire, la prévalence estimée du VIH chez les gays se situe entre 15 et 18%.

 

ODT : D’un point de vue qualitatif justement, un sujet revient souvent dans les associations et plus généralement sur « le terrain » comme on dit, c’est le lien entre hormonothérapie et antirétroviraux. Selon une étude de Hacher[2], il n’y aurait pas de contre indications à la prise d’hormones en cas de VIH. Doit-on se fier à cette étude ? Qu’en est-il aujourd’hui ? Qu’est ce que tu peux nous dire sur cette question ?

F.B : C’est aussi une question qu’on entend très souvent. Il faut savoir qu’elle a été prise en compte par le Rapport d’expert sur la prise en charge médicale du VIH[3] (« Rapport Yéni ») depuis plusieurs années. Ce rapport fait la synthèse des quelques connaissances existantes sur les interactions entre hormonothérapies et traitement. Mais surtout, il préconise aux soignants d’adapter les traitements VIH en fonction des exigences du traitement hormonal, et non l’inverse, ce qui est une avancée. Reste à savoir, maintenant, si ces recommandations sont bien suivies sur le terrain.

Par ailleurs, cette question m’interpelle sur plusieurs choses. Sur le lien Trans et VIH d’abord. Avant de parler des traitements, il faut faire un lien entre pratiques sexuelles des Trans et VIH. On sait que les Trans sont précarisés et que le fait de ne pas avoir de papiers ou la prostitution sont des facteurs de risques. Se dire qu’une communauté est stigmatisée, discriminée, n’a pas de droits, peut potentiellement aller plus vers les contaminations, il me semble que c’est complètement évident, à la lumière de l’histoire de cette épidémie. Toute communauté qui ne bénéficie pas de droits ou vit dans une certaine clandestinité est exposée au VIH. C’est la première chose. Après, aujourd’hui je regarde les chiffres liés aux pratiques des HSH, la contamination ou la prévalence, qui sont aujourd’hui en tête de toutes les catégories, on peut considérer, par exemple, que les FtM (gays, pédés, bis, etc.) qui ont des relations sexuelles avec des gays sont en contact avec une communauté très touchée par le VIH. De fait, il faut imaginer des actions et des messages de prévention ciblés. En somme, pour nous, il ne faut pas considérer que les seuls liens entre Trans et Vih ce sont les interactions entre ARV[4] et hormonothérapies. Sur ce sujet, on sait qu’il y a des problèmes, mais il n’y a aucune étude menée qui soit suffisamment approfondie sur ces interactions. De plus de nouvelles molécules arrivent très vite. On n’a rarement le temps de mener des études spécifiques. On n’en mène déjà pas sur les effets secondaires à moyen ou à long terme…  On sait qu’il existe des interactions, mais il manque des études. Est-ce qu’il existe des interactions avec toutes les molécules ? Non. Mais on ne sait pas les mesurer précisément aujourd’hui. Comme pour tout le reste, les Trans’ restent bien souvent les oubliés des études.

 

ODT : Tu devances mes questions sur le lien précarisation – contamination… 

F.B : Si on veut des politiques efficaces, il faut d’abord qu’ils aient des droits, que la prise en charge soit humaine, soit éthique, il faut qu’ils aient accès à l’emploi. Il faut que ils et elles puissent vivre correctement avec des droits que n’importe quel autre citoyen dans ce pays. Et ce n’est pas du tout le cas aujourd’hui. Parmi les populations trans certain-e-s cumulent des facteurs de vulnérabilité.

 

ODT : Toujours sur ce lien Trans – Vih, on sait qu’à Paris des personnes étiquetées comme transsexuelles par un protocole ne sont pas accompagnées jusqu’à l’opération si elles sont séropositives… On est dans une situation paradoxale où on diagnostique des gens sans leur fournir les solutions adéquates ou désirées…

F.B : Alors, la question soulève énormément d’autres questions. Si je veux être synthétique, effectivement il y a un problème sur la prise en charge des Trans, alors c’est compliqué parce qu’il faut distinguer tous les parcours entre les différentes transitions et celles qui entrent dans les équipes, mais lorsqu’on ne prend pas en charge les opérations pour les séropositifs, effectivement, ce sont des mauvaises pratiques à dénoncer et rapportées par les Trans. Et c’est plus largement la problématique de la prise en charge médicale des Trans aujourd’hui en France. En tant qu’association attachée à l’autonomie des patients, il est clair que Aides ne peut pas soutenir les mauvaises pratiques en cours aujourd’hui en France. Que plus de 70 % des Trans se fassent opérer aujourd’hui à l’étranger montre qu’il y a des dysfonctionnements majeurs.

 

ODT : 70 % c’est un chiffre qui provient d’où ?

F.B : C’est un chiffre estimé


ODT :
Il nous semblait plus proche des 90 %, mais bon…

F.B : 70 ou 90 ça ne change pas grand-chose. Tout le monde doit avoir un accès égal à la Santé. 70 ou 90 c’est plus la question à ce niveau-là. Toutes ces personnes parties se faire opérer à l’étranger parce qu’en France on n’a pas assez de connaissances, ou qui n’ont pas accès à… ou qu’on précarise, ça montre bien que le système français ne marche pas et qu’il convient de tirer un bilan le plus rapidement possible, et sans esprit partisan, regarder ce qui ne va pas, car la situation n’est pas acceptable. Il n’y a aucune raison médicale, scientifique valable de ne pas accorder une opération de réassignation à une personne séropositive. C’est une aberration. C’est un jugement moral et une approche discriminatoire. Et cumulative. C’est la double peine. 

 

ODT : Toujours dans un souci de faire le lien entre Trans et Vih, on voit qu’un certain nombre de personnes Trans sans papiers sont menacées par la dernière loi sur l’accès aux soins…

F.B : Là-dessus, on est très inquiets et très mobilisés à Aides. L’une de nos priorités depuis quelques semaines est de lutter contre les lois xénophobes mises en place par l’UMP telles que la remise en cause du titre de séjour pour les étrangers malades. On est vraiment en lutte contre ces mesures. Par exemple, on essaye de mettre en place un observatoire sur tout le territoire avec des associations locales, ce qui permettra en particulier de faire remonter immédiatement  les cas de Trans sans papiers qui pourraient être menacées d’expulsion alors qu’ils ou elles sont séropositifs. C’est un sujet de préoccupation majeur.

 

ODT : On comprend bien que la question du Vih ne peut pas exclure la question Trans et on comprend bien aussi que la question Trans ne peut pas non plus se passer de la question du Vih. Pourtant certaines associations sont plus réticentes que d’autres à inclure ce sujet dans leurs combats. Parce que ça renvoie à de mauvaises images qu’il ne faudrait pas véhiculer : la prostitution ou l’homosexualité… Est-ce que ce n’est pas un obstacle dans la politique de l’association qui tente de lier la question de la transidentité à la question de la séropositivité ?

F.B : On le sait. C’est une question qui se pose bien au-delà des communautés trans : certaines associations gays voudraient aussi qu’on associe moins homosexualité et sida, de peur de donner une mauvaise image. Je peux entendre les réticences de certaines associations trans et leur désir de se protéger de schémas caricaturaux dans lesquels certains pourraient aller. Bien évidemment que tou-te-s les Trans ne sont pas prostitué-e-s, c’est une évidence. Mais il faut bien voir que, parmi les trans, tou-te-s les séropos ne sont pas nécessairement travailleuses du sexe ! La question du VIH va donc bien au-delà d’un enjeu spécifique ou catégoriel. De fait, pour nous, en tant qu’association de lutte contre le sida, favoriser la prévention et l’accès aux soins, c’est faire avancée les droits et le bien-être de toute une communauté. Historiquement, la lutte contre le VIH a toujours été le levier de conquêtes sociales plus générales (le PaCS, par exemple). Donc sur cette question, il nous semble que ramener cette question de la « mauvaise image » est une erreur stratégique, alors que c’est unis, séropositifs et séronégatifs, que nous pouvons gagner des droits pour les communautés trans.

 

ODT : Aides va être entendue par l’IGAS. L’année dernière il y a eu des réunions pour des centres de référence. Depuis l’été dernier on voit un nouvel acteur : la Sofect [5] pour qui les Trans séropos représentent « à peine 20 % », n’importe qui bondirait, mais pas eux… Qu’est qu’en a pensé Aides, de la Sofect comme des réunions ministérielles ?

F.B : Je n’ai pas de réponse définitive. C’est-à-dire qu’il y a eu des réunions organisées par la DGOS[6] auxquelles nous participions, et aujourd’hui avec l’IGAS. Dans ces cadres, Aides ira porter et revendiquer, avec d’autres acteurs associatifs, une vision des bonnes pratiques de prise en charge. Il ne s’agit pas de critiquer systématiquement. A notre échelle, on va faire en sorte que les bonnes pratiques acquises par la lutte dans le Vih soient aussi respectées par les équipes et les médecins qui prennent en charge des « patients Trans ». Mais par exemple, nous on va refuser le terme de patients : les trans ne sont pas des malades ! À Aides on a les poils qui se hérissent sur énormément de sujets… mais ce qui manque sur ce dossier là, c’est un rapport de force interassociatif plus puissant pour faire entendre la parole des trans et peser face à la Sofect. C’est pour cela aussi, qu’Aides soutient et marche aux côtés des Trans pendant l’Existrans. Ca montre bien qu’on n’est pas d’accord avec la prise en charge actuelle, qu’on soutient plus généralement les revendications des communautés Trans pour leur bien-être et leur santé.

 

ODT : Ce mois-ci c’est le mois des prides. C’est quoi la priorité de Aides ?

F.B : Le message que Aides va porter, nationalement, c’est autour du « dépistage rapide communautaire », et de l’incitation au dépistage. Aides s’engage pour que les gays, les HSH aillent se faire dépister parce que plus tôt on est dépisté, plus tôt on est sous traitement, plus on a une charge virale indétectable. A la différence des CDAG ou d’autres dispositifs, le test est effectué par des militants de l’association formés pour cela. Sur ce terrain, fidèles à notre esprit de transformation sociale, nous avons répondu aux besoins de nombreux gays qui nous disent trouver l’offre actuelle peu adaptée. Du coup, nous proposons un dépistage rapide, accompagné de conseils adaptés et sans aucun moralisme ni jugement. L’objectif est de toucher des personnes qui ne vont pas (ou pas assez souvent) se faire dépister. Expérimentés durant plusieurs mois dans différentes villes, ces dispositifs communautaires ont été reconnus comme pertinents par le ministère en novembre 2010. D’ici peu, AIDES proposera de multiples actions mêlant prévention et dépistage. Potentiellement, ça va permettre d’enrayer les nouvelles contaminations : il y a trop de contaminations parce que les gens ignorent leur statut, il y a trop de contamination en période de primo affection. Il faut que les gens séro-intérrogatifs connaissent leur statut. C’est le message que nous portons. Ces marches, c’est l’occasion de dire que le dépistage rapide il ne se fait pas que pour les gays mais que les Trans sont aussi concernés. Et c’est aussi ce qu’on va essayer de faire aux UEEH[7].

 

ODT : Donc il faut investir de nouveaux espaces, pas uniquement des CGL[8] qui ne concernent pas toujours les Trans ou même les lesbiennes, ou même changer les visuels, les slogans…

F.B : Il faudra adapter la communication, oui. Evidemment, les Trans peuvent aussi venir dans les actions existantes. Et à terme, on voudrait mettre en place des démarches innovantes : des partenariats avec les associations Trans, qui permettront des actions ciblées.


ODT :
Je crois, non pas qu’on a fait le tour, mais qu’on a déjà posé pas mal de questions. Merci à toi Fred !

F.B : Merci !


[1] http://www.aides.org/

[2] N. Hacher « ARV et hormones chez les trans’ » revue Transcriptases n°130, 2006

[3] Rapport Yéni : http://www.sante-sports.gouv.fr/rapport-2010-sur-la-prise-en-charge-medicale-des-personnes-infectees-par-le-vih-sous-la-direction-du-pr-patrick-yeni.html

[4] Anti Rétro Viraux

[5] Société Française d’Etude et de prise en Charge du transsexualisme.

[6] Direction Générale de l’Offres de Soins

[7] Université d’Eté Euro-méditerranéenne des Homosexualités.

[8] Centre Gay et Lesbien.

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