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Étiquette : Transphobie (Page 1 sur 2)

Le TDOR, Jour du souvenir trans

Le TDOR, Jour du souvenir trans

Maud-Yeuse Thomas
chercheuse indépendante 

Karine Espineira
Université Paris 8

Le T-DOR, Jour du souvenir trans

 

Avertissement. Ce texte publié à l’occasion du T-Dor comporte une vidéo (fin d’article) d’une grande violence. Elle illustre la transphobie en acte.

Le TDOR, Jour du souvenir trans

Le T-Dor ou jour du souvenir des personnes trans assassinées pour raison de transphobie a été créé aux USA en 1998. Il a lieu le 19 novembre.

A Marseille, le T-Dor est co-organisé par SOS homophobie, l’ODT, le T Time, Polychromes, Aides. Il se déroule aux cinéma Les Variétés à Marseille. L’atelier Transexpress sera suivi du film de Sophie Hyde, 52 Tuesdays (2013) Lien : https://fr.wikipedia.org/wiki/52_Tuesdays.

D’autres TDor auront lieu en France[1].

Pour la énième année, nous allons présenter le T-Dor à Marseille en tirant à nouveau la sonnette d’alarme sur les conditions de vie des personnes trans. Combien de morts et de suicidées depuis le T-Dor de 2015 ? Quelles politiques publiques ont-elles été mises en place depuis le début des années 2000 quand l’associatif Trans en souligne les urgences depuis la décennie 1990 ?

Nous pouvons décrire plusieurs morts :

  • La mort, brutale et violente des agressions aboutissant au décès
  • l’absence de chiffres
  • des récits de vie ramenés à une subjectivation visant à les nier et les psychiatriser
  • un enterrement au prénom d’assignation effaçant plus encore la personne
  • des discours biopolitiques qui nous objectivisent et nous invisibilisent.

Alors que nous préparions ce T-Dor, un ami nous avertit du décès de S., probablement dû à un suicide. Nous l’avions rencontré, il a y quelques années, lors de formation dans une école de travailleurs sociaux. S. tenait une boite de nuit ouverte à toutes les sexualités et expressions d’identité de genre. Elle se définissait comme travesti, représentait pour tout le monde, une joie de vivre intense et une force de vie incomparable. Son décès nous apparaît d’autant plus incompréhensible mais, devant le constat d’une société où la transphobie est quotidienne, son suicide est la conséquence d’une vie rendue invivable.

En 2014, le suicide de Leelah Alcorn a fait le tour du monde.

Nous nous demandons comment faire face, comment faire avec cela, quelles réponses le permettraient dans un contexte d’aggravation des plus vulnérables, notamment les personnes trans prostituées sans papiers[2].


[1] Sur le site de SOSHomophobie : https://www.sos-homophobie.org/TDOR2016. Ouesttrans organise deux Transexpress pour le TDor à Quimper et Rennes ; en ligne : https://www.facebook.com/events/561081484098116/. Trans inter action organise un Tdor à Nantes; en ligne https://www.facebook.com/trans.inter.act/.

[2] Communiqué de presse, Acceptess transgenres, 08.11.2016, en ligne : https://www.facebook.com/notes/acceptess-transgenres/tdor-2016-justice-pour-niurkeli-assassinée/1676805252609874


Le TDOR, Jour du souvenir trans

Lors de la première Existrans en 1997, nous étions 20. C’était il y a 20 ans. L’Existrans 2016 s’est achevé à Paris sur un constat d’échec, de recul et de mépris. Mépris des existences trans, maintien d’une psychiatrisation malgré le décret Bachelot (2009) et les efforts des associations pour un changement d’état civil (CEC) libre et gratuit en mairie.

La raison de ces meurtres et de ces « pousse-au-suicide » tient globalement à la transphobie globale, aux violences institutionnelles, à l’instar du sexisme et racisme, partout dans le monde avec une prévalence en Amérique centrale et du Sud (78% des meurtres selon Transrespect[1]).

La raison de ces meurtres réside dans une violence contrecarrant l’essor de sa visibilité sociale, théorique et symbolique. Plus personne n’ignore qu’il y a pas de maladie ou de « dysphorie » ; qu’il n’y en a jamais eu. Mais les discriminations et violences s’ajoutant au harcèlement théorique n’ont jamais cessé. Aux violences physiques, sexuelles et symboliques, s’est ajoutée la violence symbolique et théorique de discours et pratiques biopolitiques sur le «transsexualisme ».


[1] en ligne : http://transrespect.org/en/idahot-2016-tmm-update/


Un pape nous a encore récemment condamné.e.s et excommunié.e.s, sous le regard indifférent des laïcs. Nous ne ferions pas partie de l’humanité ou à la marge de celle-ci. Traduisons : en marge de la conception créationniste auquel s’est greffée une conception objectiviste reposant sur « la nature ».

En réponse au travail des collectifs d’associations trans pour le CEC, l’Etat a réimposé cette frontière au nom d’une « justice du XXIe siècle ». En fait, une conception naturaliste où l’organe sexuel d’un individu détermine ce qu’il sera dans son avenir. En bref, on ne devient pas, on nait.

Une forme de justice s’est imposée à une philosophie de l’existence en se donnant pour base éthique l’exclusion de certains individus.

Il n’y a pas de meilleur anathème que la normativité juridique et religieuse érigée en rituel «anthropologique ». Il conditionne, permet et justifie la psychiatrisation dont la fonction politique est de nous déplacer en-deçà de l’appartenance à l’humanité. Ce geste est nécessaire pour que quiconque, n’importe qui, se sente légitime pour discriminer et parfois pour tuer[1].

Cette autorisation de tuer se raconte d’ailleurs elle-même : les violeurs et tueurs disent qu’ils ont eu peur, que leur monde était ébranlé. Leur peur tue, leur peur justifie. Ils ne sont jamais poursuivis. On a là l’ultime mort des trans : le meurtre de personnes trans n’existe pas.

Mise en ligne : 15.11.2016


[1] Boy dont cry de Kimberley Pierce sur Brandon Teena (1999) ; en ligne : https://fr.wikipedia.org/wiki/Boys_Don%27t_Cry_(film).


Avertissement : Cette vidéo contient des scènes très violentes. Source : 36ª Delegacia de Polícia Civil – Santa Cruz – https://www.facebook.com/36delegacia/videos/1743485365912125/

Affiche du film Boy dont cry.

Affiche du film Boy dont cry.

Le T Time, groupe d’autosupport trans à Marseille

Logo T Time

Logo-Affiche  T Time

Le T Time

groupe d’auto-support trans à Marseille

Maud-Yeuse Thomas
Chercheuse indépendante

A l’issue d’une rencontre T. Time, je faisais remarquer à l’un des animateurs, que les trans semblaient désormais avoir moins de problème à l’égard de la société que cette dernière n’en avait vis-à-vis des trans. Il me confirma mon impression. Fort de cette approche, j’ai posé cette question chaque fois que possible et selon la disponibilité de mes interlocuteurs/trices. Comment se vit-on en France en 2016 ? Les choses ont-elles changé ? Comment faire une transition aujourd’hui, et avec qui ? Comment parle-ton du sujet en France?

Le T. Time a fêté ses trois ans d’existence dans les nouveaux locaux d’Aides-Marseille, le 24.09.2016.

Introduction

Cet article est issu d’une observation-participation d’un groupe de parole à Marseille, le T Time, depuis un an. Cette observation voulait répondre à la question de la pertinence des groupes de parole à l’heure d’internet.

Le T Time existe depuis le 13 juin 2013, est co-animé par plusieurs personnes par roulement d’Aides-Marseille et hébergé par Aides-Marseille. Comme partout en France, le T.Time est face au problème du fonctionnement bénévole, des motivations sur le court temps et l’engagement sur le moyen temps.

Celles-ci proposent deux temps de rencontre et d’échanges : un T.Time général (une fois par mois) et un T.Time Proches avec les parents et proches (une fois par semestre). En moyenne 10 à 15 personnes sont présentes au T.Time général.

Le T.Time se présente comme un « groupe autonome d’auto-support trans et intersexe soutenu par Aides ». Il ne se veut pas théorique même si certaines formulations et termes renvoient à une théorisation sociologique, notamment féministe ; il ne se veut pas politique même si le groupe suit les revendications générales du mouvement trans en France.

Description du groupe

Le groupe de parole se concentre sur un état des personnes à un instant T dans un lieu précis (locaux de Aides-Marseille, local du Planning familial), table sur une observance de règles simples constituant la charte du T.Time et permettant les échanges : Parler en « je » ; ici et maintenant, non jugement ; respect du temps de parole ; anonymat ; portables silencieux.

Leur communication est limitée géographiquement sur Paca comme l’illustre leur message.

Le T.Time c’est un temps de rencontres, d’échanges et de soutiens entre personnes trans et/ou en questionnements sur leur identité, quels que soient nos parcours et nos modes de vie.

Le T.Time a lieu à Marseille une fois par mois dans les locaux de AIDES ou du Planning Familial. Certains T.Time sont ouverts aux proches de personnes Trans. Autour d’un thé (ou tout autre liquide) et de grignotage, on peut y aborder des thèmes comme : les parcours de transition, la santé et le monde médical, les proches, les discriminations dans l’espace public et les administrations, les relations affectives et sexuelles, etc. Ça sert à se retrouver, partager du commun et du différent, se soutenir où et comme on peut, se refiler des tuyaux, et parfois trouver des solutions ensemble ! Vous pouvez nous contacter à cette adresse : t.timetrans13{at]gmail.com

Ou consulter notre page Facebook pour connaître les dates et lieux des prochains T.Time.

T.Time. Groupe Trans PACA

Un groupe T.Time s’est ouvert sur Pau et plus récemment sur Avignon.

Démarche

Ma démarche a consisté essentiellement à observer le déroulement des rencontres en partant du principe que, désormais éloignée des pratiques associatives, je ne savais guère plus que le quidam sur la manière dont un groupe de parole peut fonctionner, ce qu’il véhicule et questionne, sur les modalités d’aides éventuelles qu’il peut apporter et le cas échant, ce qui se met en place pour y pallier. Par ailleurs, comment les personnes se nomment-elles, avec quels mots, quels rapports avec les termes issus du champ médico-psychiatrique, etc. J’ai adopté une pratique d’observation-écoute plutôt que la pratique d’entretiens, adopter la première lettre du prénom pour désigner les personnes auquel j’ai parfois ajouté la transition sans préciser quel type de transition. Mon critère principal était la pertinence d’un groupe local de parole, à l’heure de l’information généralisée via internet entre groupes trans entre eux, dans leurs rapports et relations avec la militance LGBTIQ, à la société globale enfin. Je n’ai co-animé une rencontre qu’une fois (en octobre 2016) et ai pu éprouver le plaisir de discussions par lesquelles les individus se frayent un chemin et tenter de trouver leurs mots et voie propres.

Plus particulièrement, qu’apporte un groupe de parole ? Comment gère-t-il la distance du local à l’heure internationale ? Y a-t-il des particularités liées au fonctionnement que l’on ne retrouve pas, ou différemment, par rapport à une association ?

Mon intention de départ, après cette phase d’observation, était de conduire une mini-enquête qualitative avec quelques personnes en suivi dans le cadre d’une équipe hospitalière et d’autres dans un parcours « free » [1]. Au cours de celles-ci, j’ai adopté les règles du groupe et me présente (prénom et genre de préférence), propose un avis à une question collective à l’instar des personnes présentes ; par ailleurs, je présente si besoin mon projet d’article pour l’ODT. Cette écoute ne m’a pas moins appris beaucoup de choses sur le groupe et sa démarche, la relative nouveauté de la question trans à l’adolescence, et outre les relations et rapports à la famille, la difficile gestion à l’école. Il apparaît globalement représentatif de l’évolution de la population trans – estimation à partir de mon expérience sur la période de l’ASB de 1986 à 1999 – et, en particulier, dans le rapport avec le protocole exigé par l’équipe hospitalière. Sur ce sujet, nul doute, le rapport s’est crispé dans une totale impasse. De manière générale, j’observais une remarquable stabilité dans la trajectoire[2] des personnes (free ou suivie), avec assez peu d’amplitude de comportement, malgré les mésestimes de soi et de confiance envers leur avenir, et alors que les questions n’en sont pas moins nombreuses, inextricablement liées a/ aux normes binaires dominantes ; b/ tout ce qui en découle, soit l’adhésion ou le refus des normes biobinaires (ou cisbinaires), les notions de transition et d’assignation, etc.

Une question dépasse d’ailleurs toutes les autres, s’agissant de la transition et agissant en creux de maintes conversations : comme faire autrement ? Comment vivre autrement ? On est ici au plus près des stratégies et pratiques d’évitement des personnes trans vis-à-vis des violences transphobes. Entre le contexte des années 1990 et aujourd’hui, le seul changement d’importance est l’explosion associative sur internet et la généralisation des opérations effectuées à l’étranger.  La « transition » reste une affaire individuelle, plus ou bien gérée, se déroule sur le lieu d’habitation en s’exposant aux risques d’interpellation et d’agression, aux licenciements abusifs, est souvent encore toujours dépendante de l’avis de tiers (notamment de médecins) qui se positionnent en répondant sur l’essentiel par une conception naturaliste.

L’accompagnement, qu’il soit familial, amical, associatif ou dans un parcours suivi, apparaît comme un facteur de stabilité et d’une plus grande réussite de la trajectoire ; les transitions effectuées de manière totalement solitaire n’en ont pas moins de valeur mais les récits (essentiellement sur les réseaux sociaux) narrent des difficultés et souffrances supplémentaires. Aussi, le T Time fait-il un effort particulier de pédagogie pour gommer les difficultés typiques du monde cisbinaire, mettre à l’aise toutes les personnes en veillant au respect de la parole et expérience d’autrui. La substitution du terme transition par trajectoire va dans ce sens (j’utilise l’expression de trajectoire d’existence pour cette même raison). Cet effort constant pour une co-animation la plus horizontale possible lors des T Time caractérise bien l’action principale du T Time : proposer un cadre général de relation. Cet effort a conduit a proposé une limite aux rencontres. A deux reprises, des étudiants se sont invités sans se nommer, ni signaler une démarche d’observation. A cette suite, le T Time a réaffirmer la nécessité de sa non-mixité (entre personnes trans et/ou intersexuées et en questionnement d’identité) en rappelant cette non mixité au début de chaque T.Time dans le « cadre proposé » et en ajoutant « pas de personnes cis » pendant les T. Time » dans les communications.

Le nombre de personnes par rencontre étant en moyenne de quinze avec une mixité FtM/MtF et Mt`/Ft`. Les termes MtF/FtM, malgré le marquage biobinaire n’est pas contesté, notamment en raison de son usage généralisé, malgré l’émergence des acronymes AMAB et AFAB[3] -plus utilisés dans la communauté non binaire. Même si les récits évoquent globalement des visions non binaires, les trajectoires restent globalement binaires.

Des différences nettes existent par ailleurs entre la population FtM-Ft’ et MtF-Mt’, illustrant assez fidèlement les différences entre « binaires » et « non binaires ». De manière générale, il semble que la stabilité des FtM soit plus nette dans le temps quand l’expression anxiété-agressivité des MtF semble plus variable et d’une amplitude plus prononcée. La stabilité des MtF semble être corrélée à une existence stable et plus particulièrement une scolarité sans rupture ni brutalités suivie d’un emploi stable où le coming out s’est bien déroulé. L’expérience dans la rue selon que l’on est MtF ou FtM, et a fortiori pour les Mt’ et Ft’, semble quasiment inverse. Toutefois, et pour les démarches générales (habitat, emploi, poste, banque, etc.), l’obtention et l’usage des papiers d’identité font l’unanimité aujourd’hui encore et conditionnent fortement le passing.

Ces points observés au cours des T Time se vérifie au national et n’ont quasiment pas évolué entre la décennie 1980-90 et aujourd’hui. Une enquête quantitative et qualitative serait sans nul doute éclairante sur la différence de statut dans la société entre MtF-Mtx et FtM-Ftx. Elle suit globalement la différence entre homme-femme d’une part ; entre « binaires » et « non binaires » d’autre part.

Dans les faits, je reconnaissais les réflexions, remarques et réflexes liées aux contraintes à la transition, le rapport à l’équipe hospitalière et vis-à-vis des normes de représentation dans les espaces publics. Mais prit globalement, les comportements s’en distinguaient par une distanciation vis-à-vis des discours sur les trans dans ce qu’on pourrait définir comme une « rumeur sur les trans », ce qu’ils et elles sont et ne sont pas, comment mener une telle transition, comment en parler, comment est-on et surtout pourquoi est-on trans ? La quasi-totalité des documentaires renvoient en effet à une énigme tandis que la littérature « psy » renvoie toujours à une maladie ou un « trouble » -cette « excroissance de normalité », m’écrit une lectrice.


[1] Pour la suite, j’adopte l’expression de parcours free ou suivi.

[2] Parmi les attendus de la charte du T.Time (novembre 2016), il est indiqué qu’ « il n’y a pas de trajectoire type (préférer « trajectoire » à « parcours » qui est le terme qu’utilisent les équipes hospitalières) ».

[3] « AFAB est l’acronyme de Assigned Female At Birth (assigné.e femme à la naissance). », https://fr.wikipedia.org/wiki/AFAB ; AMAB est l’acronyme de « Assigned Male At Birth » (assigné.e homme à la naissance) », https://fr.wikipedia.org/wiki/AFAB. « AFAB, for short. A penis-bearing child is typically assigned male at birth, or AMAB.) Gender assignment mostly tends to work out for those involved, but many trans people are notable exceptions to this. » [en ligne] http://transwhat.org/glossary/ (consulté en septembre 2016)

Mini-Charte du T Time

Mini-Charte du T Time

Quelques profils[1]

Il est difficile de « typologiser » nettement les profils, tant le déroulement de son existence, les ressources disponibles mobilisées, le moment de la décision, entre autres caractéristiques, différencient les personnes. Pour L., l’essentiel réside « sans se griller dès le début » en sachant qu’elle peut durer plusieurs années et fort des récits de ruptures brutales (notamment familiales) sur les forums et dans les associations. L’âge importe ici de manière décisive. Par exemple, A. entame une transition après ses 60 ans. V. à 16 ans, se trouve au lycée et impose un genre et prénom masculins à l’ensemble de l’école par évitements qu’il nous narre lors d’une rencontre ; sa tranquillité et son assurance impressionnent ceux et celles qui en sont au début de leur transition, concrètement entamée ou non. Sa bonne humeur met du baume à chacun. V. est professeure des écoles et dégage une impression de calme. A l’inverse, une personne (ne se nommant pas et ne parlant quasiment pas) trahit une très grande anxiété. De leur côté, C. et A. disent tout de go qu’ils « n’assument pas », préférant le silence d’une non-vie temporaire – mais un temporaire qui dure.

Les récits des transitions sont très variés. De manière globale, on peut discerner les récits évoquant une évidence inscrite de toujours dans la vie d’un individu et ceux évoquant un devenir en train de se faire, plus ou moins stable. Là encore, rien de nouveau. La trajectoire trans se tisse toujours sur le fil pour l’immense majorité et nul.le ne veut rester dans un « enter deux » culturellement et socialement inexistant ; propos que trans et intersexué.es partagent.

Un profil particulier. J. est la seule personne qui n’opte pas pour un genre, un prénom et un pronom. Ille (contraction de il et elle) laisse les autres « décider », dit volontiers qu’ille a un suivi médical pour un trouble bipolaire. La coprésence d’une transidentité et un trouble psychiatrique n’est pas nouvelle non plus. Depuis l’ASB, je me suis familiarisée avec cette idée : un faux trouble (le « transsexualisme ») a permis de dissimuler un vrai trouble (bipolaire, Asperger, entre autres) qui n’ont pas été diagnostiqués. Il semble que le groupe trans-NB[2] est plus disert sur ce sujet tandis qu’il serait globalement plus tabou dans le groupe trans. Je fais l’hypothèse que ces troubles sont plus fréquents dans la population dite « non binaire » et sont partie prenante de la définition de soi. Chacun.e peut en mesurer le fourvoiement d’une « psychopathologie » d’époque jouant aux jeux et enjeux d’une transgression des mœurs afin de défendre la binarité, soit sur son versant biologique, soit sur son versant sociologique. Malgré tous ses efforts, J. ne parvient pas à départager dysphorie de genre et trouble bipolaire, l’un semblant procéder de l’autre. Plus grave, la praticienne qu’ille voit ne facilite pas un double accompagnement nécessaire pour permettre la facilitation d’une analyse et introspection. Son récit donne le sentiment que la praticienne a opté pour une captation de ces (doubles ?) suivis peu ordinaires en laissant un flou nocif. Au lieu de chercher une spécialiste des troubles bipolaires, elle semble maintenir J. dans une confusion qui se traduit, entre autre, par une difficulté à se trouver et se nommer aisément dans un collectif. Pour mieux comprendre cette interaction, j’ai interrogé Tom Reucher. Pour lui, aucun doute, un trouble psy n’exclue nullement une transidentité. Il me confirme en revanche la mutuelle exclusion dans les suivis. En bref, soit l’un, soit l’autre, obérant plus encore la trajectoire d’existence.

Alors que l’information est facile à trouver, l’appui constitué par un groupe est toujours d’actualité et les listes à jour d’adresse de praticiens constituent toujours un carnet local nécessaire, que ce soit pour la transition ou pour un cadre plus général de santé. Aussi, des médecins généralistes cohabitent dans cette liste avec quelques dentistes, ORL et d’autres spécialisations. Les récits d’une transition en cours – quelle que soit la transition – apparaît cruciale en raison des difficultés de toute nature (socialement : assurer sa scolarité, son emploi, faire son coming out dans sa famille, avec son ou sa partenaire de vie, etc.) où le classique de la Poste croise celui des sorties ludiques. F., récemment installé à Marseille demande des informations sur des lieux de rencontres et sorties LGBT. Il narre la facilité avec laquelle il pouvait trouver en quelques clics un événement, une sortie, une bouffe, dans les lieux de sortie et drague queer en Angleterre. Selon lui, la socialité trans n’est pas un problème dans ce pays mais bien une solution quand, dans le même temps, le métier, le milieu professionnel et la famille ne le permettent pas. Evoluer dans une socialité trans permet de jauger, entre « réel et illusion », ce qu’il est de la réalité future de sa transition croisant toutes les difficultés liées à un mauvais passing, des papiers non conformes, une difficulté à se situer sur la carte binaire des identités. Dans le même temps, il narre ses difficultés avec ses parents qui ne semblent pas vouloir comprendre.

Certaines demandes ne constituent pas la vocation première d’un groupe de parole dont le propos se centre sur la condition trans en général, mais la question sur les sorties est bien accueillie et le groupe discute d’une envie de repas commun après les fêtes de Noël (de 2015). M., venue d’Italie demande comment considère-t-on les transidentitaires en France, quel est son statut, et semble résignée sur le fait que la transphobie, l’ignorance et l’agressivité règnent partout. Elle travaille à plein temps dans un salon de coiffure, contient avec difficulté mais sans colère apparente le fait de piétiner depuis trop longtemps, a subi des agressions homophobes en raison de son comportement clairement féminin. Ces points sont régulièrement soulevés dans tous les groupes mais assez peu suivi d’effets : manque de moyens, de disponibilités. Les emplois à plein temps sont plutôt rares et personne ne s’étend trop sur les effets de la pauvreté et de la solitude, alors qu’elles ont un impact décisif. A., un jeune FtM, résume très philosophiquement : « On apprend à assumer ». Les récits se penchent plutôt sur les conditions structurelles de la transphobie ordinaire conditionnant transition et passing, ce qui conduit à relier le passé des associations-source (en France : ASB, Caritig, PASST au cours de la période 1994-2000) au présent. Mais Marseille n’a pas une longue tradition associative structurée derrière elle, mais des conflits d’ego qui l’ont déchiré, la question gay passant toujours devant les autres questions et en toile de fond, une récupération flagrante de la question trans. Aussi, la question de la socialité trans est-elle toujours en suspens, limitée au temps des rencontres.

Les relations trans/psy dans la cadre d’un accompagnement suivi

De rencontre en rencontre, j’ai pu mesurer le gouffre entre les équipes hospitalières réunies sous le label de la « Sofect » et les associations et groupes. Je prendrai un exemple simple. L. (FtM) a proposé à la psychiatre de venir à l’un des rendez-vous proposé par le T Time ; proposition auquel elle lui a répondu que « les trans de ces associations n’étaient pas de vrais trans, qu’ils ne souffrent pas ». Une discussion s’est engagée entre les personnes présentes. De manière nette, une confusion entre l’associatif et le militant persiste chez les institutionnels, voire constitue un argument tout trouvé pour réaffirmer compétence et autorité. Une démarche associative, visant à se soutenir mutuellement dans un esprit de solidarité à un moment délicat de l’existence, est pris pour un acte militant ; voire un acte agressif. Autre point et non des moindres, le rapport à la représentation et l’idée que l’on se fait des trans, de mener une transition et du rapport à la « vie réelle ». L. explique qu’il portait ce jour-là une tenue plutôt androgyne sous la forme d’un pantalon rouge. La psychiatre lui indique alors que ce n’est pas là un « signe positif d’une trajectoire FtM ». De toute évidence, elle applique les critères normatifs binaires de représentation depuis son bureau sans qu’elle n’ait jamais expérimenté les discriminations qui sont au fondement de ces violences et discours d’une «psychopathologie ». Ce rapport semble être encore plus délicat pour les MtF où, pour éviter le danger d’agressions pour des personnes n’ayant pas de voiture, elles se rendent à leur rendez-vous dans une tenue masculine ou androgyne.

A la suite de cette discussion, chacun.e commente l’irruption de la Sofect dans le « paysage franco-français ». Le rapport psychiatre/trans n’a guère changé sur ces points et, en particulier, sur le rapport pyramidal très marqué entre les membres des équipes de la Sofect et les associations trans. En revanche, ce qui a bougé est manifestement le rapport de l’autorité aux savoirs et expertises. L. analysait point par point les réponses de la psychiatre sur un ton distancié, ce qui suscitait des remarques, souvenirs d’une trajectoire passée, rires mais aussi, la position consistant à estimer une trajectoire d’existence depuis un poste d’observation caduque.

Toutefois, et dans l’ensemble, ce qui marque les discussions a trait aux moyens concrets de faire « sa transition », selon ses moyens et but souhaité, s’approchant au plus près de la binarité biogenrée ou cherchant une alternative relativisée, voire niée par la société et le «monde trans » lui-même que N. résume : « J’ai essayé le « yel », ça ne marche pas, j’essaie le ul ». Ul me précise : « personne ne souhaite l’utiliser, c’est comme si c’était une blague qui n’a pas vraiment d’importance, pas autant qu’un il ou un elle, pas une vraie et légitime revendication, pas une vie légitime non plus. N. souligne ce qui a tant manqué aux militances alternatives : une subculture résistant aux injonctions bio- et cisbinaires.

En résumé, les relations trans/psy concentrent l’écume des obstacles que les trans rencontrent dans la société binaire où n’existent que des femmes et des femmes à partir du référent « sexe», où l’assignation de genre est rabattue sur le « sexe de naissance ». L’usage des acronymes AFAB et AMAB pointant l’assignation, très présente dans les descriptions des personnes NB sur les réseaux sociaux, est peu utilisée dans la communauté trans, alors que cet outil constitue une différente très nette avec les récits renvoyant au sexe de naissance et ayant permis la construction d’une psychopathologie réelle et diagnostiquée.

… et du féminisme « deuxième génération »

Cette remarque sur les stéréotypes est à placer dans le cadre plus général du débat sur les stéréotypes de genre, le fait qu’aujourd’hui encore, l’on ne peut guère transgresser les normes de genre sans que cela ait des conséquences, de fâcheuse à très grave, soigneusement délimitées par l’horizon binaire et légitimées par des discours et pratiques –notamment sur les personnes trans’ et inter’ mais aussi le validisme institutionnel sur les personnes handicapées.

Ce simple constat pour rappeler à certains savoirs situés que la question trans ne se résout pas par un simple « passage entre les genres » (propos entendus dans des groupes féministes) qui serait désormais facilité. Toutes les personnes trans ont expérimenté ce « simple passage » et toutes décrivent peurs et agressions, discours de transgression et rejets brutaux. Ainsi (par exemple), les discours « féministes » sur la passivité avérée des trans pour le suivisme normatif, le peu de volonté pour transgresser des normes inégalitaires et assumer une position minoritaire. On posera cette question : qui assume, quelle position minoritaire renvoyant à une position majoritaire ? N., FtM, 26 ans, commente : « En fille, j’étais tenue à une vie de fille cloitrée ; en mec, on me renvoie aux privilèges masculins dont je n’ai jamais bénéficié. ». P. (FtM) et N. (Ft’) rappellent leur passé militant de gouines, leur engagement dans le féminisme et leur brutale éviction. N. commente la position féministe radicale :

« Une ewiction[3] non dite souvent et où des gages de feminisme ( où nos comportements sont scrutés et des actions, comportements qui ne posaient pas problème en étant gouine, le deviennent car notre apparence fait de nou.es des gars quoi qu’elles en disent, ce qui suppose une injonction non dite : ok pour les FT* dans nos groupes, mais s’illes sont silencieuxses, et suivent…) sont demandés, et où les problématiques trans et intersexes ne sont jamais évoquées, travaillées par d’autres personnes que les personnes minorisées dans ces groupes : inclusiwité résume bien ce féminisme politiquement correct qu’on peut trouver dans quasi tous les groupes féministes non mainsteam, comme si on nous faisait une fleur…) »

P. a proposé dans le passé une conférence sur cette question. Toutes choses balayées par l’intérêt supérieur du féminisme matérialiste vu des observatoires universitaires et d’une radicalité non mixte dont la description actuelle par les groupes trans et, en particulier les groupes dits racisés (« blanche, cisgenre ») est sans ambiguïté. Là encore, surplomb de savoirs institutionnalisés sur les expériences des vies minoritaires. Propos ininformés donc mais vraie pression pour une « extension du domaine de la lutte[4] » s’étendant dans toutes les directions et, à ce titre, conforme à notre époque de compétition généralisée. La transition, d’une apparence physique à l’autre, en vient toujours à gommer l’expérience d’un changement de genre (binaire ou non binaire), la militance pour une dépsychiatrisation généralisée et le sursaut transféministe[5]. Les rares bienveillances se muent rapidement en vocation missionnaire : Il faut sauver le soldat trans de lui-même.


[1] Pour respecter la charte du T Time, je n’ai gardé que la première lettre du prénom.

[2] Des groupes de parole associant transidentité et troubles psys (bipolaire, Asperger, entre autres) existent depuis plus de 30 ans aux USA. De tels groupes sont désormais plus fréquents sur les réseaux sociaux.

[3] Je n’ai pas corrigé ce texte.

[4] Titre d’un roman de Michel Houellebecq, 1994.

[5] La revue Comment s’en sortir a publié un dossier, explorant plusieurs thèmes [en ligne] http://commentsensortir.org. Lire également notre ouvrage : Transféminismes, http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=48255.

Le T Time, groupe d'autosupport trans à Marseille
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Les rencontres T.Time parents&proches

Cette rencontre a lieu une fois par semestre. Il a été décidé collectivement que ce moment serait distinct des rencontres T.Time entre trans pour ne pas inférer entre les deux paroles et logiques. Les proches devaient en effet pouvoir avoir accès à une même liberté de parole et de ton. Je n’ai pas assisté à ces rencontres.

Une seule exception dans une rencontre demandée par des parents, très inquiets de la transition de leur enfant. Cette rencontre, très posée, s’est déroulée avec N. et un parent, mère d’un jeune FtM, et moi-même. Toute la conversation a consisté à poser des repères déconstruisant la binarité naturaliste, et notamment les discours « médicaux-légaux », en leur signifiant qu’une transition pouvait être binaire ou non-binaire, ne devait pas entièrement dépendre des normes binaires de genre. Le T Time offrait là une médiation facilitatrice pour les relations, manifestement très tendues, entre ces parents et leur enfant.

Le soubassement de l’épistémologie trans[1]

Une chose qui m’a particulièrement marquée dans ces rencontres. C’est le rapport de distanciation avec la pression de conformité aux statuts de sexe-genre ; statut distinct de l’identité « de sexe » et touchant à l’expression d’identité de genre, compris non comme une expression figée et immuable aux normes de genre mais comme une expression de l’identité «la plus confortable pour soi ».

De toute évidence, la réflexion menée depuis presque vingt ans en France a, au moins en théorie, modifiée le rapport à la transition et ce tout particulièrement celle des Mt’ et Ft’ qui ont participé à des groupes féministes et-ou queers avant leur transition. P. et N. sont représentants de cette filiation sociopolitique, passant d’une militance lesbienne féministe à une militance transféministe. Comme eux, S., un FtM de 40 ans, a milité dans les associations lesbiennes féministes, a suivi de près la montée en puissance des associations trans mais a différé à plusieurs reprises sa décision. Malgré une présence forte des associations trans et d’une militance également forte, le rapport à l’introspection et la décision d’entamer une transition reste très variable d’une personne à l’autre, susceptible d’être remis en cause par la personne elle-même.

L’interrogation sur soi épouse la même pente déconstructionniste que les rôles, statuts et stéréotypes sociaux de genre et de sexualité, même lorsque la transition est menée jusqu’à l’obtention de nouveaux papiers d’identité. La réflexion sur la binarité est désormais au cœur de la réflexion trans et se traduit, au moins dans ce groupe, par une manière de se positionner sur la carte cisbinaire, en train de bouger et non plus allant d’un point A (donné par la formule «sexe de naissance ») à un point B (donné par les changements médico-chirurgicaux et l’obtention de papiers d’identité post-transition). Dans une très large mesure, les revendications des associations trans et inter’ insistent sur la fixité des assignations, la prévalence sociohistorique du sexe sur le genre et la confusion entre les termes : « sexe » pouvant désigner les organes génitaux, les chromosomes, les hormones naturelles, le sexe social, le sentiment et la conscience de soi, l’appartenance à un groupe, une interface sociale, etc. Mais faute de réponses construites dans le lien social par des individus ayant une vision claire et épanouie de leur expérience sensible de vie, c’est la question du passing qui y répond dans un vide de médiations idoines incluant « l’entre deux ».

Là où je m’attendais à des récits forts, soutenus par plus de vingt ans de militance et visibilité associatives, j’ai entendu des récits et observé des comportements, pour certains effrayés et mutiques, presque à l’identique de ceux que j’entendais et observais à l’ASB 20 ans auparavant. Les ressources politiques semblent ne pas avoir été transmises malgré la profusion de blogs, forums et réseaux sociaux partageant des expériences. Pire, une méfiance s’est installée dans les réseaux qui, de fait, ne fonctionne pas ou peu. On se méfie à Marseille de Paris, l’orgueilleuse, mais Marseille est elle-même le théâtre de conflits sans nuance. Aussi, l’équipe hospitalière peut apparaître comme le recours dans un contexte où les discriminations s’ajoutent et confortent le vide de médiations adéquates construisant une vie stable et saine depuis l’enfance.

Pour T., un FtM féministe de 26 ans, il se trouve devant une situation inédite qu’il a découvert par lui-même et au fur et à mesure qu’elle se constituait dans ses rapports à autrui : «Comment vivre entre-deux, comment parler d’une identité complexe acceptant le fait de ne rentrer dans aucune case ? ». A lui seul, il incarne parfaitement le positionnement du devenir en train de se faire bataillant contre les récits déterministes et historiques et cherchant une voie propre. Aux analyses d’une fin des temps historiques et des grands rituels dits anthropologiques, il narre le récit banal d’une subjectivité hors normes, à la temporalité découpée par les discours médicaux, politiques ou sociologiques. Son récit n’a pas de place malgré –ou à cause de- la profusion de symboles et de contradictions avec le récit biopolitique que le récit trans draine avec et malgré lui. Minimiser l’expérience sensible des trans (et plus largement de tel groupe minoritaire vulnérable et peu visible dans la culture) permet toujours d’affirmer un lien fort entre déterminisme et construction sociohistorique. Cela a plusieurs conséquences importantes pour la manière de « faire » sa « transition » dans une telle découpe temporelle présupposant un avant et un après. La transition apparaît dans ce contexte, non comme un choix éclairé, stable et viable, que l’on prend, du fait de la véracité et sincérité d’une expérience sensible de vie reconnue dans une société, mais comme un parcours balisé par le fait qu’il n’y a pas « d’entre deux », ni dans la « culture » ni dans la « nature ». Cette absence de passage dans la culture renforce la symbolique d’une opposition entre homme et femme, masculinité et féminité ; symbolique prise pour le « réel » dans tant d’ouvrages s’autoproclamant « sciences ».

T. pose la question de la socialité trans, consistant moins dans le changement d’appartenance « de sexe », dont le passing absorbe toutes les questions. Alors que son passing masculin est parfait, il expérimente un entre deux psychique, en l’état socialement difficile à exprimer, où l’injonction à « choisir son camp » est permanente, sous des formes très diverses qui convergent de fait vers la binarité. Cette interrogation arrive après sa transition tandis que pour N., elle est partie prenante de sa trajectoire. Des individus psychologiquement forts pourraient sans doute entraver ou contourner de tels obstacles. Mais pour des individus vulnérabilisés durablement, changer « d’appartenance de sexe » est une option facilitatrice mentalement et socialement, même si elle ne l’est pas ni psychologiquement ni matériellement. Si le « choix » de transitionner apparaît comme « individuel », reposant les mêmes questions que la génération précédente, elle est en fait enserrée par les multiples « scènes de contraintes » et injonctions normatives qui sont avant tout collectives.

De manière nette, l’effondrement d’un modèle psychiatrique fort n’a pas renouvelé la pratique des suivis, et de manière globale la réflexion sur le fait trans. Si le devenir-soi des trans est désormais en voie d’acceptation dans la population, il n’en est rien quant aux conditions concrètes qui le rend possible. Toutes les conversations au cours de ces rencontres, convergent vers l’idée que ce n’est pas tant la « tradition » qui constitue l’obstacle et le frein à leur devenir, mais l’idéologie médicale exerçant un puissant travail de lobbying auprès des institutions, notamment l’administration des états civils. Pour N., le « formatage cis hétéro-centré » générant peurs et violences conditionne le « manque de ressources pour choisir sa trajectoire de vie et notamment de ressources dans le champ médical et para médical. ». On peut faire le même constat à la suite du conflit opposant les institutions aux associations trans sur l’enjeu d’un changement d’état civil libre et gratuit. Ce dernier n’aura pas lieu et contraint plus encore celui d’une transition à marche forcées.

Dès lors, « comment rencontrer des pair.es ? Comment choisir au mieux ce qui est le mieux pour soi ? Comment vivre dans des configurations qui ne sont pas représentées et qui sont dévaluées dans le « monde trans » ? » (N.) Alors que ces « configurations » sont connues depuis longtemps, fort est de constater que la puissance normative liant le genre au sexe, prévaut sur l’expérience sensible.


[1] Je traduirais le terme « épistémologie » par savoirs, discours et habitudes prises dans la population transidentitaire face à une résistance, entre ignorance et transphobie. J’ai opté pour ce sous-titre franchement universitaire que l’on peut traduire par : l’avènement ou émergence d’une subculture trans ou d’une histoire des trans en train de se faire. Mais ce titre a l’inconvénient de faire croire à une spécificité culturelle trans dans un ici-et-maintenant sans passé. Ce n’est pas le cas ou pas encore. Par ailleurs, de faire croire que la subculture trans n’aurait pour (seul) sujet, le cours des transitions spécifiquement « trans».

Le T Time, groupe d'autosupport trans à Marseille

Conclure

Pour V., l’usage principal d’un groupe de parole est la « convivialité, le militantisme, l’aide aux personnes et un espace safe ». Pour elle, « internet ne permet pas d’espace convivial et n’offre pas l’espace safe ». Pour K., le lieu « permet une parole libre, sans mégenrage » mais ces conditions supposent une non-mixité qu’il n’est pas toujours aisé à protéger. De son côté, N. regrette l’absence de politisation mais comment la demander quand le « milieu trans » génère lui-même quantité de conflits et de méconfiances ? Pour autant et à mon sens, ce groupe de parole me paraît très sain : il n’impose aucun discours récurrent, se méfie des généralisations et théorisations, n’ignore ni ne méconnait les effets de pouvoir que des individus ont les uns sur les autres dans des situations de dépendance et de crise.

Le questionnement sur le genre et plus particulièrement trans et intersexué ne renvoie pas à des réponses nettes et aisées et le conflit binaire/non-binaire, redoublant le conflit transsexe/transgenre n’est, au mieux, que le prolongement des peurs et violences transphobes. Ces réponses n’existent tout simplement pas dans la rue ordinaire.

Nulle médiation, minoritaire ou majoritaire, ne vient généralement étayer les trajectoires minoritaires de vie, apportant mots et sens. L’expérience d’une traversée des genres ne constitue pas un rituel en Occident. Pire, tout est fait pour en défaire le maillage proposant des médiations culturelles, comme si ce groupe minuscule, aux contours flous, excédait les grands rituels et il est d’ailleurs présenté ainsi : la fin du « rituel anthropologique » en ce qu’il aurait de majeur, un « invariant universel ». On se saurait s’étonner dans ce cas de la récente excommunication d’un pape conservateur dans un pays s’autoproclamant moderne, juste et laïque, hissant l’épanouissement au pinacle mais organisant institutionnellement des contraintes justifiant un encadrement et une légitimité de la psychiatrie. Au mieux, le grand «rituel anthropologique » dont se prévalent tant de spéculateurs, des tenants de La manif pour tous aux tenants du DSM, tient à leur ethnocentrisme et la violence de leur modèle.

Internet ne pallie nullement à l’isolement. Ce qui constitue l’étayage d’un groupe de parole, outre les nécessaires informations, réside dans les médiations qu’il propose, son attention aux règles de vie en commun, à l’importance de la parole située, aux différences de contextes qui la modèle. Il ne tient parfois qu’à quelques personnes. Outre sa vocation d’aide et de transmission d’une expérience minoritaire, il relaie également les valeurs communes de l’appartenance à l’humanité que tant de médecins ont bafouées.

Mise en ligne : 09.11.2016



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Transidentité et classification

Tom Reucher
Psychologue clinicien, trans FtM

TRANSIDENTITE ET CLASSIFICATION

Résumé: La classification des maladies a toujours des effets néfastes pour les personnes concernées en particulier en ce qui concerne les maladies mentales et les perversions (chapitre 5 de la CIM et DSM). La pathologisation d’une identité comme la transidentité reste à interroger. Que se passerait-il si les transidentités étaient dépathologisées sans pour autant être démédicalisées afin de maintenir une prise en charge par les assurances maladie ?

Abstract: Classification of diseases has always harmful effects for people concerned especially when regarding mental illnesses and perversions (chapter 5 of the ICD and DSM). The pathologization of an identity such as transidentity remains to be questioned. What would happen if transidentities were depathologized without being demedicalized in order to maintain some caring by health insurances?

Mots clés: transidentité, transsexualisme, identité de genre, stigmatisation, transphobie, classification, maladie mentale.

Key words: transidentity, transsexualism, gender identity, stigmatization, transphobia, classification, mental disease.

Invention du transsexualisme

Si la première description médicale française remonte à Esquirol (1838), le transsexualisme est une invention médicale qui commence réellement dans les années 1950[1] en Occident. De tout temps, il y a eu des personnes pour vivre dans un genre différent de celui que leur désignait leur anatomie: Deux esprits (Amérindiens), Mahu (Polynésie traditionnelle[2]) ou Rae rae (Polynésie occidentalisée[3]), Xanith (Oman), Fa’a’fa fine (Iles Samoa), Fakaféfine (Iles Tonga), Hijra (Inde), Katoey (Thaïlande), Waria (Indonésie), Burrneshë[4] (Albanie), etc. En Europe, les historiens ont également trouvé des personnes ayant vécu une partie de leur vie ou sa totalité dans l’autre sexe, quelques-unes ayant même contracté mariage. Certaines de ces vies sont révélées par des procès dont les archives judiciaires gardent trace[5]. Des personnes plus connues ont laissé des témoignages[6].

Les termes

Je préfère parler de transidentité[7] plutôt de que transsexualisme car cela tient compte des identités multiples liées aux questions de genre. Créés en période des premières grandes études de la sexualité humaine[8], les termes “transsexualisme”, “transsexualité”, “transsexuel” en prenant comme modèle homosexualité et hétérosexualité, renvoient à une question de sexualité. Ces termes sont issus d’une confusion entre l’attirance amoureuse et sexuelle et l’identité de genre qui à l’époque étaient amalgamées. Si elles sont en articulation, l’une n’est pas la conséquence de l’autre. Du point de vue de l’attirance amoureuse et sexuelle, les trans’ peuvent être hétérosexuels, homosexuels, bisexuels, asexuels… Les pratiques présentent autant de variétés, tout en ayant quelques spécificités [Reucher, 2000]. Transidentité, donc, au sens des identités trans’, qu’elles soient transsexes (plutôt que “transsexuelles”) ou transgenres. Le terme “transsexe” est construit sur le modèle “transgenre”. On peut dire: les “personnes trans’” ou “les trans’” (avec une apostrophe) quand il s’agit de parler des “personnes transsexes et transgenres”. Contrairement à l’usage médical qui utilise les éléments de leur état civil de naissance pour les désigner, les décrire et même parfois leur parler, je tiens compte de leur identité de genre, je m’adresse à eux dans le genre qui leur convient, il en est de même dans mes écrits. Ce n’est pas délirer avec eux comme le pensent certains psys [Millot, 1983; Mercader, 1994; Czermak et all 1996a[9], 1996b; Chiland 1997]. Pour moi, il s’agit du respect minimum afin de pouvoir travailler efficacement avec des personnes trans’ [Reucher, 2002, 2005]. Cela ne coûte rien aux praticiens de procéder de la sorte. Je considère que les personnes hostiles à la question transidentitaire ont le devoir de s’abstenir de prendre en charge ce type de patients. C’est comme pour la contraception et l’IVG: celles-ci sont une liberté pour les femmes qui en ont besoin, pas une obligation pour celles qui ne le souhaitent pas. Les professionnels de santé qui y sont hostiles peuvent tout à fait se passer de travailler sur ces sujets.

Les questions liées au sexe et à la sexualité avivent de forts mouvements pulsionnels et passionnels. Les projections des fantasmes sexuels sont fréquentes et obèrent le raisonnement. En quoi la rectification d’un nez est-elle plus acceptable que celle d’un sexe? Certes la chirurgie rend stérile mais l’humanité n’est pas en manque de procréateurs. Personne n’est obligé d’en passer par là, seules les personnes qui y voient un intérêt en font la demande. De même, un traitement hormonal substitutif n’est pas irréversible avant plusieurs mois. C’est dans la durée qu’il est efficace et, si l’état de santé le permet, c’est un test bien plus efficace que n’importe quelle évaluation psychologique ou psychiatrique et qui plus est bien moins coûteux.

Offre médicale: traitements hormonaux et chirurgies

Quand les progrès de la médecine ont permis la transformation des corps au début du xxe siècle, les trans’ les ont naturellement utilisés (hormones, chirurgie). Avant les années 1960 [Foerster, 2006], les personnes trans’ se procuraient leurs hormones à la pharmacie ou elles étaient en vente libre. Elles ne consultaient pas de psychiatre. La transidentité n’était pas reconnue par la sécurité sociale et les trans’ finançaient toute leur transition. Les personnes qui en avaient les moyens pouvaient se faire opérer quand
c’était possible. On faisait la queue chez le chirurgien George Burou, l’inventeur de la vaginoplastie, qui exerçait à Casablanca au Maroc.

En Occident, c’est à partir des années 1960 que les psys ont pris en mains les parcours transidentitaires pour un contrôle des transitions en échange d’une prise en charge médicale: mise en place d’équipes médicales (Cliniques de genre), création de protocoles, inclusion du transsexualisme dans les manuels de psychiatrie (DSM, chapitre 5 de la CIM) [APA 1994, OMS 1993a].

Trop heureux de trouver des solutions techniques accessibles, les trans’ ont répété les histoires de vie des premières biographies pour obtenir leurs soins. Les discours étaient stéréotypés. Il faudra la fin des années 1990 pour voir une évolution. Les médecins ont tiré leurs descriptions cliniques de ces premiers patients, ce qui leur a permis de se conforter dans la justesse de leurs arguments et de maintenir une position dominante.

Les équipes médicales hospitalières tentent d’avoir un monopole

En France, les équipes médicales hospitalières ont commencé leurs activités à la fin des années 1970. Copiant le système étasunien des Cliniques de genre, les médecins hospitaliers qui s’intéressaient au sujet se sont constitués en équipes médicales. Comme elles étaient dans l’incapacité de faire face au nombre des demandes, elles ont élaboré des critères restrictifs pour limiter la quantité de personnes pouvant avoir accès aux traitements qu’elles proposaient. Ainsi, depuis le début, seules 20% de personnes concernées sont traitées par ces équipes (en moyenne 10 opérations génitales par chirurgien et par an). Dans les années 1980, elles étaient les seules à s’occuper du transsexualisme en France, mais elles ont perdu ce monopole de fait au milieu des années 1990 à cause de leurs restrictions. En 1989, avec la complicité de l’Etat qui ne veut toujours pas légiférer sur ces questions, via une lettre ministérielle, elles ont tenté d’imposer un protocole[10] qui n’a aucune base légale [Cordier et all, 2001], qui est inadapté aux trans’ et qui les infantilise. L’autre problème principal est qu’elles cherchent depuis le début par tous les moyens[11] à retrouver ce monopole perdu, ce malgré l’impossibilité matérielle, évoquée plus haut, de répondre à la demande. Depuis 2010, elles se sont regroupées en association: la Sofect (Société Française d’Etudes et de prise en Charge du Transsexualisme).

En France, il n’y a actuellement aucune loi qui régit la prise ne charge des personnes transidentitaires. Seule l’Affection Longue Durée (ALD) a été adaptée en 2010. En novembre 2009, la Haute Autorité de Santé (HAS) a proposé, à l’image de ce qui existe pour certaines maladies rares, la définition d’un protocole national de diagnostic et de soins (PNDS) afin d’améliorer la prise en charge médicale des patients et de l’homogénéiser sur l’ensemble du territoire. La HAS a également suggéré la création de centres de référence sur le transsexualisme, afin de pallier l’insuffisance de l’offre en France [HAS, 2009]. Pour l’instant rien n’a été validé. Un groupe de travail avec la Direction Générale de l’Organisation des Soins (DGOS), auquel j’ai participé, a été organisé en 2010 mais seulement 2 réunions ont eu lieu. Ce groupe de travail a été interrompu avec le changement du ministre de la Santé[12]. Le nouveau ministre a demandé une enquête à l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) qui a remis son rapport fin 2011. Ce n’est qu’après les élections présidentielles qu’il a été rendu public.

Par ailleurs, certaines administrations présentent encore la fameuse lettre ministérielle de 1989 accompagné de son protocole [Cordier et all, 2001] comme la règle de prise en charge de la transidentité, mais les lettres ministérielles sont dépourvues de caractère réglementaire. Cette lettre ministérielle et ce protocole ne sont donc légalement pas opposables à qui que ce soit[13]. Dès lors, rien n’interdit à un médecin de prescrire un traitement hormonal pour venir en aide à un patient transidentitaire, y compris pour un mineur avec l’accord des parents. Si l’ALD n’a pas été encore obtenue, la prescription peut être faite hors Autorisation de Mise sur le Marché (AMM).

Les trans’ contournent les protocoles inadaptés

Les trans ont dû s’organiser pour trouver des solutions. Dans les années 1990, ils se sont regroupés dans des associations, ils ont trouvé des alliés en s’adressant à d’autres médecins. Des réseaux alternatifs se sont créés, permettant une prise en charge des trans’ non considérés par les équipes médicales hospitalières. Qu’ils ne correspondent pas aux critères des protocoles Sofect, qu’ils en soient rejetés ou qu’ils ne souhaitent pas ce type de prise en charge, ces 80% de trans’ construisent individuellement leur parcours de transition en choisissant leurs médecins, leur rythme et le recours ou non à la chirurgie. N’ayant pas accès à la chirurgie en France, ceux qui la souhaitent doivent s’adresser à l’étranger.

Problématique de la transidentité

La transidentité n’est pas une maladie mentale. Plutôt que de «dysphorie de genre» ou «trouble de l’identité de genre» ou pire «trouble de l’identité sexuelle», il est plus approprié de parler de «variation de l’identité de genre» ou d’«identité de genre atypique»: le sexe biologique de la personne concernée ne correspond pas au genre auquel elle s’identifie. La transidentité n’est pas une pathologie au sens propre mais elle nécessite des soins médicaux, tout comme la grossesse, la contraception, l’interruption volontaire de grossesse (IVG), l’assistance médicale à la procréation (AMP), l’obésité.

Ce n’est pas une dysphorie de genre, c’est le fait que l’identité de genre ne soit pas en concordance avec le sexe anatomique qui occasionne la souffrance. C’est aussi le résultat d’une mauvaise acceptation par notre société qui est trop binaire: deux sexes, deux genres, deux attirances amoureuses et sexuelles…; société hétérocentrée, hétéronormative, patriarcale et sexiste, ce qui entraîne des discrimination sur le sexe, le genre et la sexualité (sexisme, homophobie, transphobie). La majorité hétéro s’est attribuée un statut “normatif” alors qu’elle n’est que majoritaire. Les minorités ne sont pas anormales, elles sont juste minoritaires. Toute l’éducation repose sur les stéréotypes de la majorité qu’elle intègre dans ses formes de transmission comme étant des “normes”, d’où une forte contrainte à la “normalité”! C’est pourquoi les minorités vivent mal d’être marginalisées et considérées comme “anormales”. Le rejet par la société d’une personne parce qu’elle n’est pas dans la “norme” crée chez celle-ci le sentiment d’une honte de soi. En quoi les minorités sont-elles une menace pour la majorité ?

On ne choisit pas d’être trans’, pas plus que d’être homosexuel ou gaucher. On a tendance à oublier que ce sont d’abord des enfants qui ont ce problème identitaire. A force d’être rejetés et discriminés parce qu’ils sont différents, les trans’ ont souvent une mauvaise image d’eux-mêmes. Ils ont intégré le fait d’être une mauvaise personne dès l’enfance. C’est la transphobie intériorisée. Les conséquences de la stigmatisation influent sur l’équilibre psychologique des personnes concernées. S’il y a besoin d’une aide psychologique, elle concerne les conséquences de la discrimination subie à cause d’une identité de genre atypique. Je ne note pas ces difficultés d’estime de soi chez les personnes dont la culture permet cette variation de l’identité de genre.

Conséquences de la psychiatrisation et la pathologisation

En France, de nombreux écrits commis par des psys[14], qui se sont érigés en experts de la transidentité, —bien que certains d’entre eux n’en aient jamais rencontré—, ont causé beaucoup de tort aux trans’. Ces psys ont un problème avec leur contre transfert et leurs écrits découlent de leur frayeur, d’une méconnaissance des différents processus de transidentité et de théories hétérocentrées érigées en “normes” au mépris des droits humains. Ces écrits montrent également une incapacité à apprendre des patients. Les positions en sont plus dogmatiques que cliniciennes ou scientifiques [Reucher, 2002, 2005]. Le maintien d’une étiquette psychopathologique confortera ces écrivains dans leurs positions et continuera de générer des conséquences sociales et politiques pour les personnes trans’, tels que leur rejet par la famille, l’entourage professionnel ou social et par la société en général, le refus des Etats à prendre des dispositions favorables en faveur des trans’ concernant les changements d’état civil, les documents administratifs et d’identité.

L’un des autres effets délétères concerne les divorces, l’autorité parentale et les droits de visite et d’hébergement des enfants. De nombreux trans’ voient leurs droits parentaux restreints voir supprimés lors de divorces conflictuels du fait d’expertises psys, reposant sur des théories obsolètes et non questionnées, affirmant que les parents trans’ représentent un danger pour le développement des enfants. Il existe pourtant de nombreux exemples où la séparation se fait en bonne intelligence et où les enfants, qui ne souffrent pas des conflits parentaux, continuent de voir leurs deux parents avec plaisir. D’autres exemples positifs se trouvent parmi les couples qui ne se séparent pas car le lien amoureux est toujours présent. Un dernier cas de figure est celui où une personne trans’ rencontre une personne ayant des enfants et qu’ils se mettent en couple formant ainsi une famille recomposée. Là encore les exemples positifs ne sont pas rares.

Conséquences d’une prise en charge inadaptée

La non prise en charge ou la prise en charge dans de mauvaises conditions entraîne des conséquences similaires à celles de l’IVG avant sa légalisation, des problèmes de santé publique telles que:

–   procuration des hormones en dehors du circuit sécurisé des pharmacies (internet, marché noir, etc.);

–   opérations hors de France, rarement prises en charge, et parfois effectuées dans des officines peu regardantes, certaines de très bonne qualité, d’autres non;

–   prostitution pour se payer des chirurgies;

–   comportement à risque par désespoir: rapports sexuels non protégés, conduite automobile dangereuse, sports extrêmes, prise de toxiques pour oublier (alcool, stupéfiants, etc.), travail excessif pour ne pas penser, etc.;

–   dépression, anxiété, retrait social, etc.;

–   automutilation, suicide;

–   déscolarisation des jeunes à 16 ans. Ils n’assument pas l’apparence sexuée que la puberté donne à leur corps. Ce sont les plus fragilisés par cette identité de genre atypique qui sont les plus pénalisés par l’absence de prise en charge adaptée.

Quels sont les coûts générés pour la société par cette mauvaise prise en charge des transidentités? Il serait intéressant de les mesurer. La plupart des trans’ ont songé au suicide au moins une fois dans leur vie. Une bonne partie a fait une tentative, dont certains en gardent des séquelles. Nous ne savons pas combien de suicides réussis sont dus à la transidentité ni combien de morts par des conduites à risques en découlent.

Toute offre de soins inadaptée ne pourra qu’entraîner un contournement du dispositif par la population concernée. Seul le libre choix de ses médecins, un parcours “à la carte”, la suppression de “l’autorisation psy” [Reucher, 2011a] pour les hormones ou la chirurgie, des offres chirurgicales qui prennent en compte les meilleures techniques au monde (ou leur remboursement si effectuées hors de France), l’accès aux traitements des moins de 18 ans et la prise en compte dès l’enfance [Reucher, 2011b] permettront de sécuriser les parcours de soins.

Des professionnels de santé disent qu’ils ne veulent pas donner des traitements hormonaux au mineurs ni bloquer la puberté (avant 16 ans) car ils ne savent pas les conséquences à long terme sur leur état de santé. On donne des traitements neurochimiques à des enfants parce qu’ils sont trop agités[15] sans que l’on se préoccupe des conséquences à long terme sur leur cerveau. Le problème est pourtant bien similaire. Certes, les antigonadotropes ont des effets secondaires non négligeables mais on les donne à des enfants pour bloquer une puberté précoce sans que des problèmes soient notés sur leur développement neurologique. Ce qui est possible dans ce cas devrait l’être pour les trans’ après une information honnête sur ce que l’on sait de ces traitements afin de leur permettre un choix éclairé. Depuis les années 1990, plusieurs pays permettent cette démarche: USA, Canada, Royaume Uni, Pays Bas, Allemagne, Australie… Pourquoi ne pas le faire aussi en France?

Proposition d’un parcours de soins

Déclassifier la transidentité de la liste des maladies mentales ou dépathologiser ne veut pas dire démédicaliser. Les trans’ ont besoin de soins (hormones, épilation définitive, chirurgie, etc.), d’accompagnement psychologique…, cela ne veut pas dire qu’ils ont une maladie mentale ou une maladie physique. Par ailleurs, il est plus facile de faire un travail psychologique avec une personne quand elle n’est pas contrainte à consulter. Tout comme moi [Reucher, 2005], Françoise Sironi, maître de conférences en psychologie clinique à l’université Paris-VIII, expert près la Cours d’appel de Paris et la Cour pénale internationale, fait le même constat de la nécessaire dépsychiatrisation et de la possibilité d’un travail psychologique avec les personnes transidentitaires dès lors que le psy n’a pas une pratique de maltraitance par des théories inadéquates: «Ces symptômes sont, à tort, attribués à une prétendue “psychopathologie des sujets transsexuels”, et non à l’impact des cliniciens sur leurs patients.» [Sironi, 2011, p. 33].

Il me semble utile de s’inspirer des processus similaires qui ont fonctionné par le passé. La contraception et l’IVG sont, à mes yeux, à la fois proches tant dans les problèmes de santé que par la réponse apportée sur le plan médical par les autorités. Ce modèle pourrait s’adapter aux transidentités. Il serait possible de s’appuyer sur les Centres de planning familial. Comme pour l’IVG, transférer la responsabilité de la décision du traitement à la personne trans’ plutôt qu’à un psy me semble être la piste la plus efficace. Quand, après une information honnête, les patients concernés sont mis en situation de décider de commencer le traitement qu’ils demandent dès qu’ils le souhaitent, ils ne se précipitent pas tous chez l’endocrinologue. Certains vont temporiser et commencer un travail psychologique ou attendre que leur situation personnelle ou professionnelle soit plus favorable. Ils ne sont plus stressés par une décision qu’ils ne maîtrisent pas.

Il faudrait permettre à tout chirurgien ayant la formation de base dans les domaines utiles (urologie, gynécologie, chirurgie plastique, micro chirurgie) de se spécialiser en chirurgie transidentitaire. L’offre de soins serait ainsi plus importante. Il y a de quoi occuper plusieurs chirurgiens à raison d’au moins une opération génitale par semaine. Sans en faire une activité unique, il faut une pratique régulière pour garder la main et assurer ainsi fiabilité, sécurité et efficacité. Les personnels soignants devraient tous être volontaires et formés spécialement pour ce type de soins car ce qui touche aux zones génitales reste un problème dans le corps médical.

Les intersexuations ou variations du développement sexuel (plutôt qu’anomalies du développement sexuel) ne devraient pas relever des procédures de la transidentité, lesdites variations étant suffisantes à mes yeux pour permettre aux personnes intersexuées de s’orienter dans un genre ou l’autre si elles le demandent. C’est pourquoi les divers tests (biologiques, génétiques, etc.) devraient être faits en première intention avant toute orientation dans un processus de soins. Cela ne veut pas dire que les personnes intersexes ne pourraient pas avoir de soutien psychologique si elles estiment en avoir besoin, ni qu’elles ne pourraient pas intégrer un parcours trans’ si elles le souhaitaient.

Résumé du parcours de soins proposé par les usagers en France

1.   Première procédure de consentement éclairé en 1 mois (centre de planning familial).

2.   Traitement hormonal et test de vie réelle avec les hormones. Epilation, rééducation vocale, chirurgie non génitale à la demande (FFS, pomme d’Adam, mammoplastie, mastectomie). Le simple fait que la personne poursuive le traitement montre qu’il lui convient. Accompagnement psychologique si souhaité à tout moment. Le respect du libre choix de ses médecins.

      Dans ce cadre, les enfants et adolescents qui le souhaitent devraient pouvoir être accompagnés ainsi que leurs familles. De même, ils devraient pouvoir obtenir les traitements bloquant la puberté dès ses premiers signes et, à partir de 16 ans, les traitements hormonaux de substitution et la chirurgie non génitale.

3.   Pour la chirurgie génitale, seconde procédure de consentement éclairé en une semaine, un an après le premier consentement éclairé (au minimum).

4.   Changement d’état civil dès que la personne l’estime nécessaire et au plus tôt 6 mois après le premier consentement éclairé sans autre condition. Changement de prénom dès le premier consentement éclairé.

Plus simplement encore, le changement d’état civil, sexe et prénom, devrait pouvoir être obtenu sans condition par qui le demande tel que le préconise la Résolution 1728 (2010)[16] [Assemblée européenne, 2010] et comme le réclament de nombreuses associations trans’. Personne ne peut fonctionner correctement avec des papiers d’identité et documents administratifs inadaptés. Il y a peu de chance qu’une personne non concernée en fasse la demande.

Propositions de classification dans la CIM

La transidentité pourrait être classée (comme le sont la contraception et l’avortement non pathologique) dans le CHAPITRE XXI [OMS, 1993b] ou regroupé dans un autre chapitre sous l’intitulé par exemple de «Santé sexuelle, procréation, contraception, identité de genre».

Il ne me semble pas utile de différencier les personnes qui souhaitent seulement un traitement hormonal de celles qui demandent aussi une chirurgie génitale, les avis peuvent changer dans un sens ou dans l’autre en fonction de l’expérience du vécu. Par exemple, un FtM qui souhaitait un phalloplastie peut y renoncer après avoir pris connaissance des difficultés à la réaliser et des risques opératoires. Une MtF peut après plusieurs années de traitement hormonal avoir envie d’aller plus loin dans sa transformation et demander une vaginoplastie. Je ne pense pas qu’il soit pertinent de traiter différemment transgenres et transsexes, car les frontières entre ces différentes catégories sont floues et non fixées; elles sont en évolution constante. Des transgenres se font opérer et des transsexes ne le souhaitent pas. Il s’agit plus d’une question identitaire que d’une question de parcours de soins. Au fil du temps, l’identité de genre peut évoluer, devenir plus fluide ou plus nette, certains transsexes deviennent transgenres et inversement.

Il n’est pas non plus nécessaire de créer une entrée pour les enfants ou adolescents. Les enfants peuvent avoir besoin d’un accompagnement psychologique. Ce n’est qu’à l’entrée en puberté qu’un traitement antigonadotrope pourra être envisagé, tout comme pour les adolescents.

De même, la distinction de l’orientation sexuelle n’est pas pertinente car, même si elle est en articulation, elle est de nature différente de l’identité de genre. Comme le reste de la population, les trans’ peuvent avoir toutes les attirances amoureuses et sexuelles.

Conclusion

Quand on se rappelle comment étaient traités en France les enfants gauchers ou les enfants adultérins dans les années 1950, par manque d’information ou pour des raisons morales et comment on considère ces mêmes personnes dans les années 2000, on peut mesurer l’évolution de la société, de ses mœurs et de ses connaissances. C’est la même histoire qui se répète avec les trans’. Beaucoup de chemin reste à faire pour qu’ils soient considérés aussi bien que les gauchers aujourd’hui.

Il faudrait sans doute changer certaines expressions, comme par exemple parler de «droits humains» plutôt que de «droits de l’Homme». La plupart des gens oublient le “H” majuscule, y compris l’Union européenne. De plus la majuscule “H” ne s’entend pas dans les discours. Cela paraît anodin, mais pour la majorité «Homme» = «homme» et «humain» = «homme» et «femme». De même, les livres scolaires, les romans, les livres pour enfants devraient intégrer une égalité quant aux rôles de genre où chaque sexe ne resterait pas limité à ses stéréotypes sociaux de façon à favoriser une éducation non sexiste. Il faudrait aussi diffuser des informations à destination du grand public via des documentaires, des fictions, etc. Comme le montre Karine Espineira [Espineira, 2008], l’amélioration du traitement des transidentités par les médias a contribué à une meilleure acceptation sociale. Si les genres étaient plus fluides, peut-être que certaines personne trans’ ne demanderaient pas de changements physiques.

Le respect des droits humains tel que définis dans Les principes de Jogjakarta [Panel international d’experts en législation internationale des droits humains, 2007], la Résolution 1728 (2010) [Assemblée européenne, 2010] et les recommandations du Commissaire européen aux droits humains [Hammarberg, 2009] est essentiel. Ces résolutions, recommandations et principes ne peuvent et ne doivent pas être ignorés par les Etats, l’Organisation Mondiale de la Santé et les organismes de santé.

(Mars 2013)

site de Tom Reucher : http://www.transidentite.com/

Bibliographie

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CZERMAK Marcel, FRIGNET Henri et coll., Sur l’identite sexuelle: à propos du transsexualisme, (Le discours psychanalytique), Paris, Association Freudienne Internationale, 1996a, 582 p.

CZERMAK Marcel, FRIGNET Henri et coll., Sur l’identite sexuelle: à propos du transsexualisme. Actes des journées du 30 novembre et 1er décembre 1996, (Le discours psychanalytique), Paris, Association Freudienne Internationale, 1996b, 444 p.

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MILLOT Catherine, Horsexe. Essai sur le transsexualisme, Paris: Point hors ligne, 1983, 141 p.

ESPINEIRA Karine, La transidentité, de l’espace médiatique à l’espace public, Paris: L’Harmattan, (Champs Visuels), 2008, 198 p.

FOERSTER Maxime, Histoire des transsexuels en France, Béziers: H&O éditions, (essai), 2006, 186 p. Préface de Henri Caillavet.

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REUCHER Tom, Ethnopsychiatrie, théorie Queer et “transsexualité”: pratiques cliniques, mémoire de DESS en psychologie clinique et pathologique, sous la direction de Françoise SIRONI, Université de Paris 8, 2002, 72 p. Texte disponible sur: http://syndromedebenjamin.free.fr/textes/travauxfac/travauxfac.htm.

REUCHER Tom, La sexualité des “transsexuels” (syndrome de Benjamin). Approche ethnopsychiatrique. Mémoire de Maîtrise de psychologie clinique et pathologique, sous la direction de Nathalie ZAJDE, Université Paris 8, 2000, 110 p. Annexes, 129 p. Texte disponible sur: http://syndromedebenjamin.free.fr/textes/travauxfac/travauxfac.htm.

SIRONI Françoise, Psychologie(s) des transsexuels et des transgenres, Paris: Odile Jacob, 2011, 269 p.


NOTES

[1]     Magnus Hirschfeld, l’un des tous premiers à prendre en compte la transidentité et à favoriser la chirurgie dans les années 1930. Harry Benjamin, une autre figure historique majeure, endocrinologue, il est l’un des premiers à prescrire des traitements hormonaux correspondant au sexe désiré par les personnes transidentitaires dans les années 1940-1960.

[2]      Homme qui se vit au féminin et qui est considéré comme tel par la communauté. Le Mahu est intégré socialement.

[3]      Du fait du tourisme et de l’occidentalisation de la vie locale (principalement à Tahiti), le Mahu (devenu Rae rae) s’est tourné vers la prostitution. Rae rae est un terme occidental qui est passé dans l’usage polynésien.

[4] Littéralement, “homme” avec un suffixe féminin, aussi connue sous le terme de “vierges jurées”. En Albanie du Nord, lorsqu’il n’y a pas d’héritier mâle, une fille vierge peut prendre sa place. Voir: De Rapper Gilles, Entre masculin et féminin. La vierge jurée, l’héritière et le gendre à la maison, in L’Homme. Revue française d’anthropologie, n° 154-155, 2000, pp: 457-466.

[5]      Voir entre autre: BARD Christine, PELLEGRIN Nicole, (dir.), Femmes travesties: un “mauvais” genre, in Clio. Histoire, femmes et sociétés, n° 10, Toulouse: Presses Universitaires du Mirail, 1999, 299 p.

[6]      François-Timoléon de Choisy (1644-1724) a vécu une partie de sa vie au féminin sous les noms de Mme de Sancy puis de Comtesse des Barres (Mémoires de l’abbé de Choisy habillé en femme), Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée d’Éon de Beaumont ou le Chevalier d’Éon (1728-1810) a aussi vécu une partie de sa vie au féminin.

[7]     Mot allemand traduit par Support Transgenre Strasbourg et trouvé sur http://www.sts67.org/html/gloss/fr_glossaire.html#transidentity.

[8]      Les Rapports Kinsey (Alfred): Sexual behavior in the human male (1948) et Sexual behavior in the human female (1953).

[9]      Ce livre contient entre autre pp. 311-353, la transcription d’un entretien de Jacques Lacan avec un patient: «Entretien avec Michel H.». Cette façon de faire perdure chez les lacaniens qui restent sur les positions du “maître” depuis lors.

[10]    Voir sur: http://syndromedebenjamin.free.fr/medical/securitesociale/circulaire1989.htm. Par ailleurs, aucune de ces équipes n’utilisent les “Standards Of Care” (Recommandations de soins, dont le 7ème version est sortie en 2011) de la World Professional Association for Transgender Health (WPATH), anciennement Harry Benjamin International Gender Dysphoria Association (HBIGDA). Ces SOC sont utilisés par la majorité des praticiens dans le reste du monde.

[11]    Communications personnelles de plusieurs médecins et chirurgiens: convocation devant le Conseil de l’ordre des médecins, courrier de rappel à l’ordre aux directeurs de clinique, contrôle de sécurité sociale, intégration dans des instances décisionnaires, etc. Certains ont abandonné cette activité, d’autres ont résistés. Voir aussi: http://syndromedebenjamin.free.fr/medical/securitesociale/securitesociale.htm#archives et http://syndromedebenjamin.free.fr/medical/securitesociale/securitesociale.htm#saga

[12]    Roselyne Bachelot remplacée par Xavier Bertrand.

[13]    En 2004, la Cour de cassation a donné raison à un plaignant contre la sécurité sociale qui mettait en avant cette lettre et son protocole pour imposer les équipes médicales hospitalières contre le libre choix de ses médecins et refuser le remboursement de soins en clinique privée en France. Voir: http://syndromedebenjamin.free.fr/medical/securitesociale/securitesociale.htm#saga.

[14]    Psychanalystes, psychologues, psychiatres.

[15]    Qu’ils souffrent de Trouble du Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité (TDAH) ou de Trouble Envahissant du Developpement (TED), la nouvelle dénomination pour le spectre autistique dans son ensemble.

[16]    Texte adopté par l’Assemblée le 29/04/2010 (17ème séance), voir : http://assembly.coe.int/nw/xml/XRef/Xref-XML2HTML-FR.asp?fileid=17853&lang=FR. Cette résolution est très importante et la France l’a signée via ses représentants: elle doit l’appliquer.

Mise en ligne : 14.09.2015

L’année 2014, année trans ?

Maud-Yeuse Thomas, Université Paris 8

Karine Espineira, LIRCES, Université de Nice

L’année 2014, année trans ?

La victoire de Conchita Wurst à l’Eurovision a donné lieu à une médiatisation mondiale, comparable à celle de Thomas Beatie et de son enfantement dans les années 2000. Dans les grandes lignes, on note un traitement spectaculaire similaire, générant conflits et clivages entre les pour et les contre, invité.e.s à choisir un camp.

Mettre côte à côte Conchita Wurst et Laverne Cox sous l’intitulé « transgenre » ou « trans » comme avec les articles respectifs du Huffington Post[1] ou encore de Rolling Stone[2], est une option et un choix éditorial qui posent de nombreuses questions. La victoire de Conchita est-elle le symbole d’une nouvelle transgression de genre ou d’un nouveau message de « tolérance » donné indirectement par l’Eurovision en 1998 avec la victoire de Dana International, dans un contexte de luttes entre laïcs et religieux en Israël sur fond d’un traité de paix qui se fait et se défait avec le peuple palestinien ? En 2014, le contexte européen est marqué par la montée des partis d’extrêmes droites et par les mouvements conservateurs religieux français qui semblent se propager au reste de l’Europe depuis les débats autour de loi dite du mariage pour tous. Parlons-nous d’une icône de la tolérance et de l’ouverture d’esprit ou d’une singularité à laquelle il faut bien donner un nom quoi qu’il en coûte ?

D’un côté le personnage de scène Conchita Wurst et de l’autre son interprète, le chanteur, Thomas Neuwirth. Celui-ci a souligné à plusieurs reprises qu’il n’est pas trans sans pour autant réfuter le traitement « transgenre » dont il est l’objet sous les traits de son personnage scénique. Schématiquement nous pouvons formuler l’idée que Thomas ne serait pas trans alors que Conchita le serait. Il nous semble que plusieurs confusions procèdent à une confusion plus importante. L’image concourant à l’idée que si la société fait toujours preuve de conservatismes plus ou moins virulents, elle est globalement plus tolérante, fait oublier le travail de nombreux et nombreuses militant.e.s trans sur le terrain. Cette idée participe indirectement à un risque d’effacement concomitant à la transphobie institutionnelle ayant longtemps dissimulé la stérilisation forcée ou exigée mais toujours coercitive derrière des discours pathologisants. Au premier abord, l’article du Huffington Post semble synthétiser une nouvelle donne sur la question trans et semble visiblement aller dans le bon sens en proposant une éthique de la tolérance générale à l’égard des minorités. Le chapeau de l’article débute précisément par le nom de Conchita Wurst associée à celui de Laverne Cox, imposant une lecture globale sur les transgressions de genre et en particulier celle de Wurst et non sur les droits des trans dans leur ensemble. De son côté, le site d’information Slate commente ainsi la victoire de Wurst : « La victoire de Conchita Wurst au concours de l’Eurovision ravive les débats de la transidentité en Europe et dans le monde. Les transgenres peinent à faire reconnaître leurs droits, des plus fondamentaux aux plus anecdotiques »[3]. Parmi ceux-ci, les toilettes ou comment devoir choisir l’une ou l’autre porte impliquant une division binaire. Plus grave, le suicide des jeunes trans et dans les prisons. Un constat interroge : Comment parle-t-on de Conchita et pourquoi toujours en parler en premier ? Nous pourrions aussi reformuler la question : Pourquoi la faire parler en priorité ?

De l’esprit de la médiatisation

Détaillons le propos. « Conchita Wurst » est un personnage scénique. Il ne procède pas d’une identité qui serait toujours elle-même, à l’instar de Laverne Cox, mais d’une démarche appareillant l’artistique et, du fait de sa médiatisation, le politique. Pour comparer, rapprochons-les deux personnes les plus citées en 2014, Conchita Wurst et Laverne Cox. Tout se passe comme si le personnage de Laverne Cox dans la série Orange in the New Blanc était Laverne dans son propre rôle de MtF trans black. On serait en droit d’analyser ici que la présentation du sujet (le fait trans), la représentation que Laverne se donne et la représentation qui en est donnée dans les médias ne coïncident pas. Et, en effet, le compte n’y est pas. Si Laverne Cox joue bien une trans MtF dans la série, cela n’implique pas qu’elle l’est dans sa vie, comme nous le montre la quasi-totalité des rôles de MtF et les très rares FtM dans le cinéma. Félicity Huffman joue une MtF dans Transamerica (Tucker, 2005) ou plus récemment Sarah-Jane Sauvegrain[4] dans la série « Paris » (Arte, 2015) à la suite de Chloë Sevigny dans Hit&Miss (Sky Atlantic, 2012), mais ne le sont pas, contrairement à Laverne Cox. La polémique récurrente à propos des rôles de trans dans le cinéma indique le malaise et va de pair avec la « polémique » dont parlent tous ces articles et qui suscitent une bulle spéculative et le sentiment d’une instrumentalisation : les trans seraient-ils/elles à la mode dans les médias, le cinéma, la mode, les sciences humaines et sociales ? Tout cela ressemble bien plus à une bulle spéculative sur les transgressions de genre. Un « créneau à prendre » sans aucun retour au nom d’une bienveillance et une solidarité biaisées? La position de Thomas Neuwirth est encore moins comparable : il n’est ni trans ni ne joue ou performe une trans mais une figure qui peut, du fait de cette médiatisation mondiale, passer d’invisible, une simple figure ultraminoritaire dns la communauté gay et totalement sans conséquence, à une représentation débordant le groupe trans tout en indiquant qu’il représenterait les transgenres hissés au rang de minorité la plus malmenée. Mais ce n’est pas le cas. « Conchita » va d’une scène internationale à l’autre tandis que l’on nous montre une trans racisée dans une prison (cf. Paley Fest jouée par Laverne Cox dans Orange Is the New Black ; Net Flix, 2013) : un contexte bien plus proche du réel des vies trans dans le monde entier.

Thomas Neuwirth indique qu’il n’est pas trans mais l’on parle de « la chanteuse », qualifié de «travesti autrichien »[5] , de drag-queen[6] ou de « candidate transsexuelle »[7] qui, « outre le fait de devenir une star internationale » serait aussi « le symbole de la tolérance et de l’ouverture culturelle »[8]. Si tel est le cas, c’est en tant que conséquence de la médiatisation dans un contexte où 2014 est bien plus l’année des études de genre face à la fronde antigender que la mode des trans qu’Hélène Hazera qualifie de « marche amère »[9]. La confusion résiderait-elle entre les termes, trans ou genre, dans un précipité chimique que symbolise le terme transgenre ? Son personnage scénique semble incarner tous les combats autour du « genre », ses brouillages, confusions et alimentant des « polémiques » et « controverses », au point d’incarner le « peuple transgenre » dans l’esprit de cette médiatisation qui ne prend plus le temps de dire qui est qui dans cet aréopage renvoyant au « Berlin des années folles », presqu’un siècle plus tôt. La confusion entre homosexualité et genre que symbolise désormais la question trans a été le théâtre d’une lutte politique et symbolique très âpre entre homosexualité et hétérosexualité. Elle l’est toujours tout en s’étant déplacée vers une différence entre plusieurs groupes (la « famille trans : travestis, transgenres, transsexuels) et les « folles » distingué(e)s de la population des homosexuels masculins par la symbolique de l’infériorité du féminin et son assimilation à une «folie », entre métaphore (Cf. les « années folles de Berlin ») et classifications nosologiques. On est passé d’une confusion à une autre car le problème des « folles », stigmatisés dans la vision masculiniste, homosexuels et hétérosexuels confondus, contient à l’instar des trans, une transgression de genre, mais surtout permet le maintien d’une vision hiérarchique, infériorisante et inégalitaire entre hommes et femmes que l’on retrouve entre trans et non-trans.

Pour nous, cette surreprésentation ou métareprésentation du personnage de Conchita, si elle ne nuit pas en tant que telle à la représentation « générique » des transgenres et de leur visibilité dans les espaces publics et médiatiques, nuit en revanche quant à leur présentation par eux/elles-mêmes. Cela ne génère pas une nouvelle vision de société mais du conflit, non une nouvelle manière de voir mais une recaptation de ce groupe malmené, non une nouvelle éthique mais un changement partiel d’une gestion. Ajoutons à ce processus, le phénomène récurrent invisibilisant les FtMs, tout en faisant passer l’acuité actuelle de leurs droits bafoués pour une histoire de rôle ou de subversion appelant une surveillance et une punition. Il suffirait donc d’endosser, à l’instar de « Conchita », un « personnage » ? Cette représentation, déplacée de l’espace scénique à l’espace des réels possibles ne se fait pas sans écrêter sérieusement le récit des trans et leurs relations difficiles avec le champ médico-légal, sans oublier la quotidienneté ordinaire, ce réel des identités connues exigeant des gages à la normalité, dont la stérilisation, que toute démocratie digne de ce nom dénoncerait. Mais la démocratie ne la dénonce nullement, persuadée que quelqu’un s’en occupe éthiquement. La « prise en charge » a réussit à dissimuler l’échange sacrificiel des opérations de changement de sexe contre une stérilisation coercitive pour cantonner la question trans à cet aspect.

Si la métareprésentation de Conchita a un impact indéniable, c’est sur la visibilité grand public, donnant un exemple concret du combat études de genre vs théorie de genre, et non sur la reconnaissance des droits des trans. Commentaires et réactions sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter) émettent l’idée d’un profit pour la frange de la population homosexuelle « subvertissant » les rôles via une représentation doublement travestie, mêlant l’hypermasculinité d’une barbe à l’hyperféminité d’un maquillage cendré. Cette métareprésentation procède par fusion mimétique, faite d’instantanés faute de temps dédié, mêlant tolérance et transgression dans des unités d’espaces fugaces et un brouhaha émotionnel. Si elle en appelle à une réflexion sur la tolérance, elle n’implique pas une vision pluraliste ou moléculaire de société issue d’un temps et réflexion philosophiques commués en décisions politiques. Cet espace-temps fulgurant de la communication grand public n’est pas celui de l’information et le phénomène Conchita risque de n’être qu’un feu de paille sur lequel reviendrons peut-être chroniqueurs et journalistes de façon anecdotique dans quelques années. Nous sommes bien loin de l’espace-temps nécessaire aux débats patients et minutieux, avec une volonté d’exigence de justice et d’éthique travaillée dans les institutions et le terrain. Ce travail procède préalablement par et avec le respect d’autrui de personnes réelles, tenant compte de leurs difficultés et souffrances et sans cette pitié que l’on instrumentalise à coup de mots en « dys » et en pathologie.

De quoi « Conchita » est-elle/il le nom, que nomme-t-on à travers cette figure-avatar artistique et médiatique ? Par rapprochement, on pourrait évoquer l’action de défaire le genre comme avec les drags-queens du mouvement camp décrits par Butler (2006) et l’idée d’une performativité comme passerelle entre le scénique au quotidien, le politique à la rue de tout-le-monde. Il est peut-être le nom d’une minorité qui manque, oubliée et niée parmi d’autres : cette frange des «folles » soudain représentée, dotée d’un label et s’appropriant des termes genre et trans. Ces mots symbolisent désormais deux temps opposés : le cycle actuel d’un lien social émietté par l’ultralibéralisme aggravant les inégalités structurelles et le gouffre entre les vies viables et les autres, ces « restes du monde » en pays démocratiques. En ce sens, Conchita est un « nom-symbole » économique. Dans le contexte français, il rappelle le surnom donné aux femmes de ménage espagnoles et portugaises du temps où leurs pays d’origine étaient sous dictatures. Il était fréquent dans les « blagues de comptoirs » ou les plaisanteries des caricaturistes. Ce nom-symbole a-t-il glissé vers la subminorité des folles, interne à la communauté homo et se voyant plus ou moins réhabilitée ? Plus simplement, est-il le nom que l’on appose pour quelques temps encore à un personnage que l’on peut endosser dans quelques lieux très protégés en fréquentant les « grands du monde » en posant pour eux ? Mais la comparaison s’arrête-là quand «Conchita» cesse de représenter pauvreté et vulnérabilité, entre dans le spectacle médiatique et les jeux de la renommée. La rue n’est nullement l’espace du quotidien pour les trans car l’espace public est un théâtre de guérilla de genres et de gages à la normalité devant être visibles. L’espace public est un lieu de danger, pour la vie même des personnes trans. Vies dont la valeur et le sens ont été arraisonnées par l’injonction à la normalité qui les place dans une situation de passing plus contraint que choisi. La justice nécessaire et préalable pour répondre à la question trans a reculée en renforçant le mécanisme d’assignation à une identité de « l’état civil ». Ici la symbolique d’un-e Conchita ne mène à rien d’autre qu’à capter l’attention et parfois un certain agacement. Après la proposition de loi de Michèle Delaunay, remplacée par la proposition d’Esther Benbassa, suite aux promesses du candidat Hollande en 2006, l’année 2014 est bien plus un faux espoir trahi, préalable d’un oubli que commentent les quelques groupes de travail trans qu’une année « trans & paillettes ».

Trans vs radfems ou l’écume des ultraminorités

Un autre exemple de visibilité nous a été donné par Canal +, le 2 janvier 2015, dans un sujet présenté par Ariel Wiseman. Ici, le propos n’est pas centré sur le rapport tendu du «peuple trans» en bute aux « injustes institutions » ni dans les rapports aux médias qui exposent les vies trans. Il est orienté dans les rapports dits conflictuels entre les transgenres et les féministes radicales (les « Radfems ») dont on apprend que leur opposition est née avec le livre de Janice Raymond, L’empire transsexuel ([1979], 1981). Que découvre-t-on ? Et qui peut comprendre ce qui se dit là? Pour nous, ayant lu cet ouvrage politique parmi tant d’autres ouvrages légitimant sa portée politique radicale en s’en prenant à plus ou aussi faible que soi, nous sommes au comble du paradoxe contemporain : une ultraminorité (les « transgenres ») mènent un combat contre une autre ultraminorité (les « radfems ») et inversement. Combat d’arrière-garde ou événement contemporain confortant l’idée d’un « présent liquide » (Bauman, 2007) et l’émiettement du lien social en des microgroupes sociaux s’entre-déchirant et questionnant le vivre-ensemble ? Le journaliste insiste sur des exemples de ce combat où, à chaque conférence des féministes radicales, des militant-e-s transgenres « plantent leur tente » en marge des événements. À l’heure où une partie de la militance trans interroge le transféminisme et le féminisme « troisième génération » comme stratégie sociopolitique d’ensemble[10], la focale sur le conflit, la renvoie dans le réseau télévisuel sans mémoire ni contexte : qui a lu Raymond parmi les téléspectatrices-teurs ?

Un ouvrage de trente ans pour un combat minuscule ? La présentation n’est pas dénuée de tout contenu : cette lutte nécessaire illustre la conception de fond essentialiste où le fait d’être trans impliquerait un passage d’un « sexe à l’autre » – ce qui est très largement partiel puisqu’il ne concerne au mieux que 20 à 25% de la population dans les pays riches – où, pour les radfems comme pour la quasi-totalité des discours psy, politiques, « une femme trans reste un homme » ; mieux, dans cette voix/voie pro-essentialiste : « quelqu’un qui a eu une bite reste un homme ». Le discours des radfems rejoint celui de la psychiatrie des mœurs qui, à l’abri de la Sofect, milite ouvertement contre la « théorie de genre » et la féminisation des titres et noms. Curieusement, pour les FtMs, le propos est absent ou renvoyé à une homosexualité féminine inassumée tandis que la MtFs est renvoyée à l’essentialisme du XIXe finissant, mêlant mœurs, religion, croyances et savoirs à la manière d’un Ambroise Tardieu[11] ou d’un Otto Weininger[12]. Tout cela indique que ces discours et luttes émanent d’un contexte de luttes politiques produisant d’autres luttes politiques dans un apartheid permanent où les individus sont ce que sont leurs luttes et les chocs de leurs chaos respectifs sur les écrans et agendas des théories.

Outre le fait que l’on se demande qui a la culture nécessaire, ne serait-ce que pour savoir de qui et de quoi l’on parle dans ce conflit transgenre vs radfems, l’on se demande de quel sujet l’on nous parle, comment l’aborder, quel retour s’opère là ? Une nouvelle fois, la présence de figures minoritaires précipitent le sujet dans un sinistre défilé de conflits dont on peut saisir l’acuité d’une lutte mais non la diversité de la population transidentitaire et des féminismes en lutte, leurs difficultés propres face aux institutions, à dire leur existence en partant de leurs récits et termes. L’on suggère que les MtFs, vexées d’être désignées par leur « sexe de naissance », s’en prennent au nécessaire combat féministe. Inversement, face à l’actualité du maintien des inégalités structurelles de la société patriarcale-capitaliste, le féminisme lesbien pourrait être renvoyé à une prédation datée. Certes, l’ouvrage de Raymond l’est, mais il accule le féminisme à un bocal de vengeances où l’on s’en prend à aussi faible au profit des véritables prédateurs.

L’écho de ces luttes est-il l’ultime scène des débats démocratiques ? Il faut avoir un œil exercé pour ne pas verser dans l’un ou l’autre camp, être apte à en saisir l’acuité de ces combats trop minuscules pour être pris en compte des institutions et, à minima, avoir lu l’ouvrage incriminé et les analyses données dans le sillage de Raymond jusqu’à aujourd’hui, et notamment le texte phare de Sandy Stone[13] qui proposait deux réponses en une : l’attaque d’un contre-empire et un manifeste posttranssexuel (déjà). La société actuelle, entre replis nationalistes et précipités ultralibéralistes, exigeait de nouvelles grilles de lecture et des espace-temps d’information ne se réduisant à une pure communication de luttes passées, présentes et à venir. Plus que jamais, l’arraisonnement des vies singulières à des conflits d’époque et d’egos d’auteurs reconduisent les erreurs d’hier dans un contexte de colonisation généralisée. Sa conséquence étant un régime de prédation sous la forme de théories pathologistes comme les notions de maltraitance théorique (Sironi, 2011) et de panoptisme (Foucault, 1975) nous l’indiquent.

Si l’année 2014 est trans, nous pourrions l’analyser en termes d’une visibilité plus respectueuse des vies trans et de leur diversité, et non pas simplement une « meilleure visibilité » dans les médias, simple poudre aux yeux. À certains égards, nous pourrions dire que c’est l’année trans des médias. Pour nous, c’est bien plutôt l’année, sinon d’un recul du moins d’un retour à une attente après l’espoir. Celle-là même qui nous fait voir les suicides récents de jeunes personnes trans et notamment celui de Leelah Alcorn[14] et d’Andi Woodhouse[15] ; suicides que certain.es d’entre nous entendent, non sans raison, comme un double meurtre, effaçant le prénom et genre vécus postmortem. Pourquoi faut-il encore ces suicides et effacements dans une logique de médiatisation dont l’impact draine encore le pire ? Les raisons sont nombreuses. En France, promesses de campagne du candidat Hollande non tenues, violences des « Manifs » mêlant populisme et religieux, travail de fond des collectifs associatifs relégué à néant et bénévolat précaire ; travail réflexif et théorique inaudible ; violences institutionnelles s’ajoutant à la pauvreté économique et l’isolement social, voire la mutité individuelle et sociale ; violence des équipes hospitalières regroupées sous le label de la Sofect ; effacement total des existences intersexes réduites à des « erreurs de la nature » par la même pensée sociobiologiste et religieuse. Pour aborder de front les sujets trans dans leur profondeur et leur complexité, il faudra plus que le nom d’un-e Conchita barbu-e, adulée ou haïe sur nos écrans. Sinon une loi protectrice des plus vulnérables, une politique de dévulnérabilisation des opprimé-e-s. Peut-être suite à une loi démocratique, dirait l’Argentine. L’union sacrée après « Charlie » va-t-il rendre cela possible une fois les feux retombés ?

Notes

[1] « Conchita Wurst, Laverne Cox… Pendant toute l’année 2014, les transgenres ont occupé le devant de la scène », Marine Le Breton, 28/12/2014, http://www.huffingtonpost.fr/2014/12/28/conchita-wurst-laverne-cox-annee-2014-transgenres-devant-scene_n_6364936.html.

[2] « 11 ways 2014 was the biggest year un Transgender History », Samantha Allen, 23.12.2014, http://www.rollingstone.com/culture/features/11-ways-2014-was-the-biggest-year-in-transgender-history-20141223.

[3] Slate, 13.05.2014, http://www.slate.fr/life/86997/toilettes-transgenres.

[4] « Paris sur Arte : Fallait-il faire jouer une femme trans’ par une actrice cisgenre ? », Christophe Martet, 17.01.2015, http://yagg.com/2015/01/17/paris-sur-arte-fallait-il-faire-jouer-une-femme-trans-par-une-actrice-cisgenre-par-christophe-martet/, (en ligne).

[5] 21.11.2014, http://www.huffingtonpost.fr/2014/11/21/video-conchita-wurst-heroes-clip_n_6198642.html.

[6] 05.05.2014, http://www.huffingtonpost.fr/2014/05/05/conchita-wurst-drag-queen-candidat-eurovision_n_5267858.html.

[7] 05.05.2014, http://www.aufeminin.com/news-loisirs/eurovision-2014-conchita-wurst-censuree-dans-certains-pays-d-europe-s417847.html.

[8] 28.12.2014, http://www.aufeminin.com/news-loisirs/conchita-wurst-de-nouveau-candidate-a-l-eurovision-2015-s1175796.html.

[9] 16.10.2014, http://www.liberation.fr/societe/2014/10/16/trans-la-marche-amere_1123301

[10] Revue, Comment s’en sortir, http://commentsensortir.org/2014/09/10/conference-penser-les-transfeminismes-avec-sandy-stone/.

[11] http://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_Ambroise_Tardieu.

[12] http://fr.wikipedia.org/wiki/Otto_Weininger

[13] Sandy Stone, The Empire Strikes back : a posttranssexual manifesto (L’empire contre-attaque : un manifeste postranssexuel), 1991, http://en.wikipedia.org/wiki/Sandy_Stone_(artist).

[14] « Le suicide d’une ado transgenre de 17 ans émeut l’Amérique », L’Express.fr, 31.12.2014, http://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-nord/le-suicide-d-une-ado-transgenre-de-17-ans-emeut-l-amerique_1636637.html.

[15]Revue Gaystarnews, 02.01.2015, http://www.gaystarnews.com/article/vigil-be-held-trans-man-who-jumped-his-death-pittsburgh020115?utm_content=buffer8bbe7&utm_medium=social&utm_source=facebook.com&utm_campaign=buffer.

 Mise en ligne : 29.01.2015
Source : Figaro Madame (http://madame.lefigaro.fr/societe/laverne-cox-transgenre-couverture-de-time-300514-857402)

Source : Figaro Madame (http://madame.lefigaro.fr/societe/laverne-cox-transgenre-couverture-de-time-300514-857402)

Transidentité et scolarité #2-Introduction

 

M-Y. Thomas, A. Alessandrin, K. Espineira


Transidentité et scolarité #2

 

Introduction : transphobie vs participation scolaire 

            Après avoir proposé un dossier sur la scolarité trans en décembre 2012[1], l’Observatoire Des Transdientités pose une nouvelle fois son regard sur l’école en cette fin d’année 2013. Cette année aura été marquée par la participation de l’Observatoire Des Transidentités à des discutions ministérielles pour l’élaboration de dépliants et plaquettes visant à lutter contre les discriminations et le harcèlement à l’école, dont Eric Debarbieux aura montré qu’ils conditionnent fortement la participation scolaire[2]. Toutefois, notre investissement du côté d’une prise en compte réelle des besoins, notamment préventifs, concernant la transphobie à l’école n’a pu être véritablement entendu (et ce malgré les bonnes volontés multiples qui ont accompagné nos préconisations). A la sortie d’un abécédaire contre le harcèlement à l’école, publié par le ministère de l’éducation nationale fin 2013, il n’était déjà (presque) plus question de genre… encore moins des trans. De ce point de vue, le rapport sur les discriminations liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre à l’école, rédigé par  M. Teychenné et remis au ministre de l’école nationale en juin 2013, évince lui aussi la question trans et, ce faisant, ne remplit pas son cahier des charges[3]. On notera dans l’enquête de Maria Rita de Assis César ce même lobbying et effacement concourrant à la déscolarisation et pauvreté des travestis et transsexuelles au Brésil. Pourquoi un tel effacement confirmant une grave inégalité à l’école ? Pourquoi n’y a-t-il aucun recours devant ces dysfonctionements graves et répétés, laissant face au vide de la loi comme de la culture, toute place aux pratiques et pouvoirs malveillants ?

Face à ce constat d’échec, l’ODT poursuit sa volonté de visibiliser cette question en prenant en considération que l’école qui, tout en étant le lieu d’une socialisation et d’une réalisation de soi importante, peut aussi devenir le lieu d’un malaise, d’un désamour de soi, de l’institution ou de l’entourage. Le désengagement scolaire est un désengagement social. Et puisque les normes de genre s’appliquent avec violence depuis le plus jeune âge, la question des transidentités, de leur inclusion et de leur prise en compte, ne peut faire l’économie d’une réelle réflexion sur la manière dont l’institution scolaire, et déjà LES institutions scolaires, prennent en charge et luttent contre les discriminations à l’encontre des enfants trans. Cela supposerait de prendre le sujet des variances de genre dès l’enfance, de former adéquatement sur les questions de genre en général. Les reculades du gouvernement Hollande et le déni du Sénat n’aident pas tandis que la communauté trans soupèsent les propositions des autres groupes politiques. Tout se passe comme si chacun attendait un pas (ou un faux pas) pour verrouiller les choses en l’état.

Les vigiles du genre

On aurait pu croire la question du « genre » à l’école masquée par les débats autour du mariage pour tous ou poussé à la marge par le flux des actualités polémiques. Il n’en est rien. Depuis que l’inscription, en septembre 2011, du terme de « genre » dans les manuels scolaires, et notamment en SVT (Sciences et Vie de la Terre), a créé une vague d’indignation parmi la minorité des plus conservateurs en France, et des actions à l’encontre de l’enseignement du « genre » ou des programmes de lutte contre les discriminations n’ont cessés de se multiplier. Dernier en date, après les IMS régulièremnt menacées, la fronde de groupes catholiques et droitistes contre le film de C. Sciamma, Tomboy[4], en accentue la pression contre ce qui leur apparaît comme une « plongée dans le monde de l’homosexualité »[5]. Au-delà des hésitations et maladresses gouvernementales, laissant croire entre autre qu’une « théorie du genre » existait et pouvait donc être enseignée[6], des comités de « gender vigilances » ont vus le jour un peu partout en France. La question de l’homosexualité rejoint ici la question trans Sur son site internet, l’observatoire du genre[7] met par exemple en garde contre la diffusion du film « Tomboy » dans les écoles et s’insurge contre les programmes de lutte contre le sexisme ou l’homophobie. Ce mouvement, amplifie le silence par une absence de réflexion. Il s’ensuit l’inertie caractéristique du champ sociopolitique et le maintien dans le champ médical à l’âge adulte pour des individus pauvres, en souffrance et souvent déscolarisés. Un champ laissé en friche nécessitant des praticiens, un diagnostic et un trouble (quelqu’il soit). Par ce dossier, l’ODT souhaite rappeler que les vies trans ne sont pas des « théories » ou des programmes de dégenration mais bel et bien un fait accompli qu’il s’agit de prendre en considération si nous voulons que tous les enfants, adolescents et jeunes adultes puissent avoir et espérer une vie vivable aux côtés d’autres vies humaines sans être poussés en deçà du respect à la vie privée, de la dignité, de la souffrance et de l’exclusion. De manière concomitante, mais peut-être serait-ce là un nouveau dossier à mettre en œuvre, nous incluons, outre la nécessaire réflexion sur l’école, dans nos réflexions les parents trans et les enseignant.e.s trans.

Le concept de « gender creativity »

Rappelons que l’école est avec l’arène familiale, le premier espace de socialisation dans la vie d’un enfant, structurant outre sa préparation à une entrée dans la vie active et donc des revenus, son développement à une vie viable et stable. Afin d’inclure toutes les formes de transidentités, et face aux doutes provoqués par le terme d’ « enfant trans », c’est parfois le terme de « gender-variant » ou de « gender creativ » qui a été retenu. C’est autour de cette notion qu’Elisabeth Meyer travaille depuis quelques années (Meyer, 2004 ; 2010). Ces recherches ont déjà permis de distinguer la « genderphobia »  de l’homophobie et de travailler la notion de « gender creativ spectrum », qu’elle nomme aussi l’indépendence de genre. Dans une présentation de ces travaux sur son site internet[8], Elisabeth Meyer souligne que dans les cours élémentaires, 8% des élèves ne respectent pas strictement les traditions de rôles de genre. Elle rappelle aussi que selon l’enquête du Glsen[9] en 2005, l’expression de genre est la troisième cause de harcèlement à l’école après l’apparence physique (le poids…), l’orientation sexuelle réelle ou supposée, et avant l’ethnicité ou l’appartenance religieuse. L’importance de ces chiffres révèle premièrement la nécessité d’investiguer le sujet, indépendamment des notions de sexisme ou d’homophobie, même si des processus communs font le lit des discriminations. Il s’agit donc de « se compter pour compter ». Aussi, ces chiffres soulignent l’importance du choix méthodologique du calcul. On ne saurait limiter la question trans aux personnes qui entament une transition et ce faisant, comme nous le soulignions en 2012, limiter les transidentités aux univers adultes ou adolescents. L’enfance, comme instant précieux de construction identitaire en délibérée, doit aussi être investiguée au sein des trans studies[10] en dehors de la neutralité avancée des « étapes » psychologiques de l’enfant. 

Quelles recherches ?

Certes, la question trans croise la question homosexuelle dans les mêmes termes à l’école. Mais quels sont ces termes ? Les deux questions ont en commun d’avoir été des objets du champ médical protégeant efficacement le brouhaha des discriminations et effacements des vies non binaires. Mais l’effort pour comprendre ce qu’il en est du sujet trans butte encore sur l’hégémonie médicale tandis que celle-ci se crampronne sur le label de psychiatrie. Alors que la question trans arrive tardivement, longtemps confondue avec l’homosexualité, elle tend à déplacer les lignes du côté du genre, floutant les concepts destinés à distinguer ces deux groupes minoritaires et marginalisés et donc d’ordonner une ligne de partage que les recherches mettent à mal. Le genre apparaît une donnée cruciale telle qu’elle ouvre des perspectives et partant, des pratiques possibles à l’école. Mais quelles sont-elles et quelles en seraient les pratiques ? S’agit-il bien de « redonner leurs chances à l’école » ou n’abdique-t-on pas justement devant cet effort ? Sylvie Ayral[11] montre que l’économie dominante par laquelle nous comprenons et ordonnons les rapports sociaux fait l’impasse sur ces variances. La « fabrique des garçons » produit dans son mouvement, outre la marque d’une fabrique d’une différenciation socialement construite, l’effacement pur et simple des variations de genre à l’intérieur de la catégorie garçon/fille. A fortiori gender-variant. Dans ce chassé croisé où la dymorphie sociale l’emporte sur l’économie psychique des individus, le sujet trans reste la trangression ou l’exception médicale que l’on exhibe et le parent pauvre de la recherche ; inévitablement, il est la monnaie d’échange pour tous les fronts dans les échanges sociopolitiques telle qu’elle se déploie dans l’espace public où la fronde féministe succède à la fronde traditionnaliste et droitiste[12]. Pourquoi s’enquérait-on de ce sujet si le moment trans n’est que ce changement strictement individuel et partant, individualiste, tranche C. Delphy. La controverse SVT est un moment conflictuel typique ou le politique veut pouvoir reprendre la main face aux différentes frondes mais, sans programme ni consultation, vient nier la réflexion issue de ces recherches et l’attribuant à une « militance gender ». Comment appliquer à l’école les études de genre en incluant la question trans et intersexe ? La population trans a été d’autant plus réduite qu’elle a été comptée à l’âge adulte, par le changement chirurgical de sexe et de papiers d’état civil dans et par les seules équipes hospitalières. Sur le fond, cette gestion conservatrice impliquent les préjugés, discriminations et résistances d’une époque, instrumentalisant la recherche, plus économe et plus ardue. Quelle « théorie » croire désormais ? La contestation contre une « théorie sur le genre » s’adresse à cet endroit particulier d’une transition de société et vise typiquement à « défendre un mode de vie » impliquant des représentations identitaires du type binaire-cisgenre.

Comparer : importer les bonnes idées

Afin de résoudre ces multiples questionnements, et ainsi ne rester du côté de l’incantatoire, l’Observatoire Des Transidentités propose de revenir sur des expériences étrangères qui ont fait leurs preuves. Une partie du dossier sera consacré à l’exemple brésilien, ou des politiques volontaires ont mis en avant, localement et nationalement, une politique de lutte contre la déscolarisation des enfants LGBT et plus précisément des enfants Trans. Elizeu Clémentino et Maria Rita Cesar, tous deux sociologues brésiliens et spécialistes de la question de l’école et de la scolarisation des personnes LGBTT, reviendront sur les programmes de lutte contre la discrimination transphobe mis en place par les gouvernements récents. Erik Schneider, membre actif de TransGenderLuxembourg, nous propose une traduction de ces travaux sur les trans à l’école dans un contexte européen et plus précisément luxembourgeois. Dans ses travaux menés au sein de commissions tant nationales que locales, il développe une expertise que l’Observatoire se réjouit d’accueillir. Enfin, Gabrielle Richard et Line Chamberland reviendront sur leurs travaux respectifs sur la transphobie en contexte scolaire québecois. Nous vous invitons à ce propos, à lire le rapport de Line Chamberland[13] sur la transphobie en milieu scolaire ; rapport qui nous convie à poser la question d’une prise en compte réelle du ministère de l’éducation nationale sur cette population. Nous n’aurions pas pu terminer ce dossier sans mettre en avant une « bonne pratique » française. Grace à l’association « Contact Aquitaine », nous vous proposons aussi un entretien avec un psychologue rompu aux IMS (Interventions en Milieux Scolaires) qui n’hésite pas à introduire les notions de genre et de transidentités dans ses interventions afin de lutter contre les stéréotypes de genre notamment.


[1] Dossier « scolarité et transidentité » -première partie- disponible sur : http://www.observatoire-des-transidentites.com/article-transidentites-et-scolarite-113984643.html

[2] Lire par exemple : La violence en milieu scolaire, esf ed. (1999).

[3] Pour lire ce rapport : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/134000424/0000.pdf

[4] Clarisse Fabre, « Le film « Tomboy » relance le débat sur la question du genre », Le Monde, 23.12.2013, http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/12/23/le-film-tomboy-derange-des-parents-d-eleves_4338878_3246.html

[5] Péittion en ligne hébergée par le groupe actionfrançaise, URL : http://www.actionfrancaise.net/craf/?Petition-Non-a-la-diffusion-du.

[6] Lire le texte « La théorie du genre n’existe pas », rédigé par des chercheurs en sciences humaines et sociales, et publié par Libération le 10 juin 2013 : http://www.liberation.fr/societe/2013/06/10/la-theorie-du-genre-reponse-au-ministre-vincent-peillon_909686

[7] http://www.theoriedugenre.fr/

[8]  http://www.slideshark.com/Landing.aspx?pi=zI3zxIYuCz8bFwz0

[9] Glsen, « The 2005 National School Climate Survey » 2005. Site de l’association : http://glsen.org/

[10]  On retrouve les éléments relatifs à cette partie et au concept de « gender creativity » dans l’article en ligne « Quelle place pour les élèves trans ? » (A. Alessandrin), 2013. URL : http://mixite-violence.sciencesconf.org/browse/speaker?authorid=220811.

[11] Sylvie Ayral, La fabrique des garçons, Ed. PUF, 2011.

[12] http://cestmongenre.wordpress.com.

[13]Disponible ici : http://homophobie2011.org/fileadmin/user_upload/microsites/homophobie2011/Documentation/La_transphobie_en_milieu_scolaire_au_quebec.pdf


Mise en ligne : 31 janvier 2014.

Vu du Luxembourg

Erik Schneider

Psychiatre et psychothérapeute, militant trans


Vu du Luxembourg

 

Introduction

Avant de débuter cet article et de me présenter, je voudrais préciser une chose : lorsqu’une personne est experte et en même temps concernée par une question, sa prise de parole est toujours plus attendue en tant qu’experte. Alors même que tous les gens de nos sociétés (européennes) sont concernés par le sujet du genre, et que  personne n’est neutre envers cette question. Si une personne trans’ détient aussi une expertise sur la question trans’, on n’hésitera pas à dévaloriser son travail, son expertise, voire sa dimension scientifique. On l’invisibilise mais surtout on la dévalorise. Chaque fois que je me vois concerné par cette question c’est compliqué, non pas se dire trans’, de faire un « coming out », mais d’être obligé de faire un choix entre trans’ et expert, par peur que mes mots ne sont pas reconnus.

Je suis donc trans’, militant à l’association Intersex & Transgender Luxembourg (ITGL)[1] et psychiatre et psychothérapeute[2]. Ici je m’intéresserai à la question des trans’ à l’école.

Pourquoi la question de la transphobie a l’école me tient-elle à cœur ?

En ce moment, ni le développement personnel de l’enfant selon ses propres capacités, ni l’égalité des chances, ni même la sécurité des enfants qui s’écartent des normes de genre (dis enfants/adolescents trans’) ne sont garantis à l’école. La vie dans un établissement scolaire dépend alors de beaucoup de paramètres : l’équipe, le/la professeur/e, le/la proviseure… C’est donc un hasard si cela se passe bien pour un enfant trans’, ou une sorte de chance. Certains témoignages positifs me sont parvenus, en provenance d’Allemagnes. Mais d’autres, mettent en avant de beaucoup de problèmes. C’est-à-dire qu’on ne trouve pas de paramètres réguliers, mais des éléments incertains, indépendants de la loi, même celle-ci reste bien évidemment une dimension importante de la lutte contre la transphobie.

Il y a un lien entre la famille et la manière dont se passe l’expérience trans’ à l’école. Le risque d’exclusion semble augmenter en situation de manque de soutien à l’école (des professeur/ e/s eux/elles même liés à la production de stéréotypes). Cette situation pourrait être caractérisée par une méconnaissance du personnel professionnel à l’école, ou par une préférence à traiter les enfants/adolescents trans’ dans un cadre « normalisant », c’est à dire ignorer le plus souvent l’auto-perception et l’auto-détermination (y compris de l’identité sexuée) de ceux et celles qui divergent des normes de sexe, et de genre assignées à la naissance. La transphobie est une des conséquences des stéréotypes liés au système sexes/genres binaire.

La question de la violence physique apparait aussi, accompagnée de la violence verbale, des dévalorisations comme des exclusions sociales. La plupart des trans’ ont reçu des mots blessants, ce qui met en péril leur « coming-out » mais aussi leur maintien au sein des établissements. La question se pose aussi concernant des enfants considérés comme trans’ mais ne l’étant pas. A l’image de l’homosexualité, certains enfants sont victimes de brimades lorsqu’ils ne respectent pas les normes de genre.

Il y a bien évidemment des effets psychologiques à cela : le stress, le sentiment de malaise scolaire (surtout lorsque le soutien familial est inexistant), l’absentéisme et le décrochage scolaire. En 2011 à TGL nous avons reçu 3 personnes qui ont décidé d’arrêter l’école pour ces raisons[3].

Mais ce n’est pas tout : il y a aussi de plus en plus des problèmes d’alimentation par exemple, ou d’hydratation (ne pas boire pour éviter les toilettes). Tout peut être fait afin d’éviter les changements corporels, l’obésité et l’anorexie apparaissent alors pour éviter ou cacher les changements que connaissent les adolescents.

On remarque cependant que chaque enfant réagit différemment, mais le stress, le suicide (les idées suicidaires ou les tentatives de suicide) reviennent très souvent dans les témoignages. Et toujours, cette question de la problématique trans à l’école est en lien avec la qualité relationnelle des liens familiaux et parentaux !

Quelle est la situation au Luxembourg ?

Comme je l’ai décrit dans la première réponse, la non-acceptation de l’auto-perception et de l’auto-détermination (y compris liée à l’identité sexuée) est un des problèmes les plus graves concernant cette question. Depuis 2010 nous offrons des formations pour les professeur/e/s sur ces sujets mais ils/elles ne semblent pas intéressé/e/s d’y participer.

Au Luxembourg, Natacha Kennedy a transposé les chiffres connus en Angleterre et a dénombré possiblement 550 enfants mineurs[4]. Selon notre propre estimation, ils seraient au moins 100. Il faut attendre cependant d’autres enquêtes car nous recevons de plus en plus d’enfants trans’, avec de nouvelles questions. Pour chaque école de nouveaux cas, mais aussi des crèches et des écoles primaires. Certaines professionnel.le.s ne se sentent pas concerné.e.s, c’est-à-dire qu’ils ne reconnaissent même pas les enfants trans’ !

Cet été j’ai reçu deux témoignages dans lesquels un éducateur se posait des questions avec des enfants dont il avait l’impression qu’ils étaient trans’. Ils nous ont certes appelés mais il n’y eut aucune réaction de l’équipe.

Face à la forme « normalisante » des comportements, il faut donc développer des formes « acceptantes », en les accompagnants car cela peut être destructeur pour les enfants, pour les adolescents.

L’ancienne ministre luxembourgeoise de l’éducation avait considéré les enfants trans comme plus vulnérables[5]. A la suite d’une question parlementaire, ITGL a reçu en entretien la ministre et nous avons permis la création d’un groupe pour les jeunes trans’ dans les locaux du Centre de psychologie et d’orientation scolaires[6]. Cette possibilité nous donnait une reconnaissance importante au Luxembourg. On espère travailler sur la question des adolescentes maintenant.

Qu’est-ce que propose ITGL sur cette question ?

Le respect et l’acceptation inconditionnelle de l’auto-perception et l’auto-détermination (y compris de l’identité sexuée) d’un enfant/adolescent trans’. Cela inclut l’utilisation de prénom choisi par la personne concernée dans le cadre de l’école y compris le pronom. Comme prévu dans une loi californienne l’enfant/adolescent peut choisir les endroits réservés à l’utilisation de « l’un ou l’autre » sexe (comme les vestiaires, dans le sport etc.).

Le sexisme, la misogynie ou l’homophobie, sont trois éléments à prendre en considération pour travailler contre la transphobie. Le problème néanmoins reste qu’entre « sexualité » « orientation sexuelle » et « identité de genre », le mélange de ces concepts différents, la méconnaissance occulter le problème et l’accentue.

Dans mon discours, je ne parle pas des enfants travestis ou pour lesquels l’identité de genre est changeante car toutes ces questions nécessitent aussi de travailler en amont de cette complexité, en commençant par la question trans’ par exemple. Même si l’on sait qu’il existe des enfants dans cette situation, en disant « les enfants qui s’écartent des normes de genres », on inclut les travestis. La question devient : qu’est-ce que cela signifie pour l’école ? Notamment lorsque les jouets et les vêtements, c’est-à-dire les stéréotypes, sont bousculés ? La Suède, sans toucher à la question des trans’, essaye par exemple de diffuser les jeux au-delà des catégories garçons filles ! Voilà qui semble être important !

Quelles expérimentations scolaires limiteraient la transphobie à l’école ? 

Il y existe des projets « « LGBT » en Allemagne et aux Pays Bas qui travaillent là-dessus dans le cadre de la lutte contre « l’homophobie/la transphobie ». Mais je ne connais aucun projet en Europe qui travaille sur l’acceptation inconditionnelle de l’auto-perception et l’auto-détermination (y compris de l’identité sexuée) d’un enfant/adolescent trans’ à l’école. On pourrait aussi noter, évidemment, la loi argentine sur l’identité de genre[7], qui prévoit que les enfants (au même titre que les adultes) puissent bénéficier du prénom souhaité ainsi que du genre souhaité, même si celui-ci ne correspond pas à la mention de sexe sur l’état civil. Aussi, nous pouvons noter les avancées californiennes en la matière, puisqu’en 2013 une loi[8] accorde le droit aux enfants trans à participer aux activités scolaires non mixtes, y compris aux activités sportives, et d’utiliser toutes les installations, conformément à leur identité de genre, quel que soit le sexe mentionné à l’état civil A 18 mois, selon certains témoignages parentaux, certains signes peuvent être perçus. Il faut y faire attention. C’est-à-dire qu’avant même l’accès aux mots, il y a quelque chose comme l’auto perception (plus que l’identité, car cela peut prendre du temps… sans être stable, fixe) d’une identité de genre non cis (voir même dès les premiers mots, sans forcément se dire comme « trans » ce qui reste un langage plus adulte). De plus un enfant ne peut pas s’identifier au sexe qui lui a été attribué au même âge qu’un enfant qui accepte l’identification en tant que fille ou garçon. Cela nécessite donc une prise de conscience de ces catégories sociales[9].

En Argentine, suite à la loi en faveur des personnes trans’ (et aussi des enfants trans’), une publication, une première évaluation est en vue. En Allemagne, il y a une avocate qui a écrit une expertise sur la possibilité d’utiliser un nom préféré, disant ainsi qu’il n’y a aucun droit de l’enfant en ce domaine mais que néanmoins, juridiquement, cela ne posait pas de problème à l’école (sur les bulletins, à l’inscription). Ce n’est ni un délit, ni un tabou. L’expérience est alors faite que certaines écoles acceptent à la condition d’une certaine sécurité, alors que d’autres n’acceptent que lorsqu’il y a des changements légaux.

Mais on a souvent tendance à dire que les personnes trans’ ne sont pas nombreux. Alors que les chiffres ont tendance à monter que ce chiffre n’est pas négligeable. De plus, selon une enquête, sur 100 personnes sous bétabloquants, 1 personne environ a changé d’avis[10]. Ce qui prouve que cette question doit et peut être prise en amont.

Il persiste un chiffre de l’ombre, plus grand que les cas connus. Or, dans nos groupes au Luxembourg on touche de plus en plus de jeune… peut-être que ce chiffre de l’ombre diminue… malgré la transphobie !

Conclusion

L’étape conséquente serait d’inscrire un sexe temporaire le temps de choisir. Mais cela ne doit pas toucher que les enfants trans’, pour ne pas les discriminer, pour ne pas les stigmatiser ou créer des inégalités. Et c’est aussi une manière de dire qu’on touche les murs de la société et permet aux personnes cis-genres d’élargir leurs propres espaces de vie, dans un environnement plus souples. Aussi, la politique a un rôle important à jouer. Si les parlementaires peuvent créer des lois, ils peuvent aussi faire en sorte d’éviter les réactions transphobes : on pourrait recommander de garantir l’auto-perception et l’auto-détermination pour protéger les enfants dans TOUTES les institutions de l’Etat. En plus il faut éviter la psycho-pathologisation des enfants/adolescents trans’ comme cela s’est malheureusement passé au Luxembourg récemment via un arrêt ministériel du 19 décembre 2013[11] qui écrit que : « La prise en charge des soins liés au syndrome de dysphorie de genre est limitée aux actes et services liés à l’accompagnement psychiatrique » et entre en vigueur le 1er janvier 2014. La sécurité de ces enfants importe. On ne parle pas de la Russie, pas de l’Iran, mais de nos « démocraties » dites comme telles qui n’assurent pas la sécurité des enfants trans’. Pour ça l’Etat est responsable. La politique doit donc accepter sa responsabilité.


[1]  L’association est créée en juin 2013 et la suite du groupe informel « Transgender Luxembourg » (TGL) fondé en janvier 2009.

[2] Mon prochain livre : Erik Schneider, Christel Baltes-Löhr (dir.), Normierte Kinder, Transcript, 2014.

[3] RADELUX II (2012): Complément commun au rapport supplémentaire au 3e et 4e rapport national (2001 – 2009) sur les droits de l’enfant au Luxembourg. Les droits des enfants trans’ et des enfants intersexes. L’exemple de leur situation au Luxembourg, ci-après « RADELUX II ». URL: http://www.ances.lu/attachments/155_RADELUX_transgender%2006-02-2013%20DINA4%20layout.pdf [27.10.2013].

[4] Kennedy, Natacha (2014) : Gefangene der Lexika: Kulturelle Cis-Geschlechtlichkeit und Trans‘-Kinder. Dans: Schneider/Baltes-Löhr (dir). Normierte Kinder. Bielefeld: Transcript. 

[7] Loi argentine établissant le droit à l’identité de genre. URL : http://www.infoleg.gov.ar/infolegInternet/anexos/195000-199999/197860/norma.htm [21.01.2014].

[8] Assembly Bill – 1266 (2013): Pupil rights: sex-segregated school programs and activities. URL: http://leginfo.legislature.ca.gov/faces/billNavClient.xhtml?bill_id=201320140AB1266 [15.11.2013].

[9] Emmanuelle Ravets (2013) :Aider les jeunes trans à sortir de leur isolement. L’essentiel.lu. URL : http://www.lessentiel.lu/fr/news/story/31729427 [21.01.2014].

[10] Wüsthof, Achim (2014) : Hormonbehandlung transsexueller Jugendlicher. Dans: Schneider/Baltes-Löhr (dir). Normierte Kinder. Bielefeld: Transcript.

[11] Modifications des statuts de la Caisse nationale de santé. Comité directeur du 11 décembre 2013. URL : http://www.legilux.public.lu/leg/a/archives/2013/0232/a232.pdf [21.01.2014].


Mise en ligne : 31 janvier 2014.

La transphobie dans les discours et les pratiques psychologiques

L. R

Militante fem & féministe, engagée dans les luttes transpédégouines
(Ex-?) étudiante en psychologie

La transphobie dans les discours et les pratiques psychologiques

 

Mon engagement militant, au sein des luttes féministes et transpédégouines, allié à la colère grandissante que m’inspirait une partie de mon cursus universitaire en psychologie, m’ont amené à vouloir étudier la transphobie dont se rendait coupable un certain pan de la psychologie. Je vais vous présenter un résumé de mon Travail d’Etudes et de Recherche (TER) de fin de licence, datant de 2011.

L’objectif de ce TER était donc de faire un état des lieux des dysfonctionnements dans la prise en charge des personnes trans par les professionnels de la santé mentale et dans la voix dominante de la psychanalyse sur les transidentités, ainsi que de mener une réflexion sur les causes et les éventuelles solutions que nous pouvons leur associer. En guise d’illustrations, quelques extraits de témoignages de trans sur leur vécu personnel de psychologie transphobe .

Je précise que je suis cissexuelle, si j’ai décidé d’écrire sur ce sujet, c’est parce que je me sens plus proche de la communauté TPG que du monde psy et j’ai vu les effets néfastes que provoque la transphobie des psys, sur des proches. Malheureusement, nous ne sommes pas beaucoup à essayer de distiller des idées allant à contre-courant en psychologie et quand nous le faisons, nous ne sommes pas toujours écouté-e-s car il est facile d’invalider nos dires propos sous prétexte que nous sommes « trop militant-e-s » et trop peu « neutres », mais qui peut l’être..?

Comment la transphobie psychologique s’exprime-t-elle ?

J’ai proposé quelques pistes de classification des actes et écrits transphobes liés au domaine de la psychologie : le choix des (mauvais) pronoms, l’exotisation et la stigmatisation du sujet trans, la construction du thème de la souffrance et son essentialisation (cette idée récurrente que c’est le fait même d’être trans qui provoque la souffrance et non le fait de le vivre dans une société transphobe), la réassignation ainsi que la pratique de tests (psychométriques et dits « de vie réelle »).

« Le temps qu’il prenne ma carte vitale, se rende compte que mon état civil était féminin, et s’en amuse. Je lui ai expliqué ce qui m’amenait. Il m’a répondu aussi sec qu’il comprenait que tout ça devait être très douloureux (je n’ai absolument pas parlé de souffrance) mais qu’il ne pouvait pas se mettre en danger en me mettant « encore plus dans la merde ». […] J’ai trouvé ça formidable qu’une personne qui ne voulait pas me mettre « encore plus dans la merde » me laisse ressortir de son bureau en larmes, sans m’orienter vers un-e collègue, après s’être moqué de mon identité […] J’allais plutôt bien en entrant dans son bureau, et j’en suis ressorti dans un état catastrophique. J’ai mis 2 ans à pouvoir envisager de retourner voir un-e psy après cette visite. »

Extrait du témoignage de S.

Pourquoi tant de haine ?

Difficile de comprendre les diverses raisons qui motivent la transphobie de la part des psychologues et autres professionnels de la santé mentale.

Cependant, la notion de contre-transfert (en dépit de sa connotation très psychanalytique) est intéressante dans ce contexte : le contre-transfert désigne la projection d’affects de la part du psy sur le-a patient-e, ce qui vient troubler, plus ou moins, la neutralité du psy et la qualité de son écoute ou de son aide.

Le moins que l’on puisse dire est que certains spécialistes de ce qu’ils appellent « la question transsexuelle » ont une façon très étrange de recevoir ces sujets trans et de retranscrire les pensées qu’illes leur évoquent par la suite.

Preuve en est cette phrase malheureuse de P. Mercader :

« Pendant la première phase de mon travail, alors que je rencontrais des femmes en demande de changement de sexe, et par conséquent d’abord d’une mammectomie, je me suis aperçue un soir que depuis quelques temps, je m’endormais les mains posées sur ma poitrine, comme pour la protéger. »

Les psychologues qui ont sciemment choisi de faire de la transidentité un fond de commerce sont précisément ceux qui font le plus preuve de violence dans leurs écrits.

On ne leur reproche pas tant d’être incapable de faire preuve d’une neutralité parfaite, mais de médiatiser leur « connaissance » du sujet en dépit du fait qu’illes ne peuvent le faire sans l’accompagner de propos discriminants, insultants, culpabilisateurs à l’égard des trans : de leurs patient-e-s trans, mais aussi de tou-te-s les lectrices trans potentiel-le-s.

Un autre exemple dans la littérature illustre bien cette notion de contre-transfert et de violence dans les propos, il s’agit d’une citation extraite de l’ouvrage de G. Morel : Des ambiguïtés sexuelles, sexuation et psychose :

« Dans le cas de Ven, il n’était pas possible, au moment de la cure, d’essayer de lui créer une identité féminine dont il ne voulait même pas entendre parler. C’est pourquoi j’ai pris le parti d’accepter le travestissement et de rentrer dans la logique qui l’amenait à l’opération pour, à un moment donné, intervenir contre, mais conformément à cette logique originale. »

On remarque que G. Morel négocie avec ses propres limites et ses propres mœurs ce qu’elle accepte pour Ven, trans FtM, et ce qu’elle lui refuse. Qu’entend-elle par « j’ai pris le parti d’accepter le travestissement », comme un parent ferait référence à une facétie de leur enfant adolescent ? Et si elle ne l’avait pas accepté, que ce serait-il passé ?

La question du transfert -que l’on y croie ou non- ici est cruciale puisqu’on voit bien que c’est sa position dans le transfert qui lui laisse penser qu’avec le temps et une stratégie d’apparente « acceptation », elle pourra faire rebrousser chemin à son patient.

Je m’interroge aussi sur cette phrase : « il n’était pas possible, au moment de la cure, de luicréer une identité féminine ».

G. Morel aurait-elle ce pouvoir ?

S’essaie-t-elle à cet étrange tour de passe-passe avec des patients moins avancés dans leur transition? L’histoire ne dit pas, en tout cas, si elle a réussi à infléchir la volonté de Ven de bénéficier d’une opération. Plus loin, elle évoque la « stratégie de l’analyste »… mais pour arriver à quelles fins ?

« Après lui avoir expliqué en quoi consistent les parcours officiels, notamment sur la très longue durée du suivi psychiatrique avant de commencer quoi que ce soit de concret, il a pris systématiquement la défense de ses confrères, comme quoi il y avait bien une raison et que 2 ans sur les 60 ans qu’il me reste encore à vivre, ce n’est pas dramatique. Il a fini par « il faudra que vous soyez patiente ». Oui, après tout mon discours, il s’est quand même permis d’utiliser le féminin, le genre qui ne m’est pas adapté. Comme pour enfoncer le clou et me rappeler qu’il ne peut absolument rien pour moi, pas même le respect d’utiliser le genre que j’étais venu revendiquer. »

 Extrait du témoignage de J.

Évidemment, il est impossible d’oublier de parler de C. Chiland, à qui j’avais réservé dans mon TER un chapitre entier intitulé « un cas d’école » car c’est finalement comme ça que j’ai été amenée à la considérer après avoir compulsé nombre de livres et articles sur le sujet.

J’ai appris l’existence de cette personne par mon copain, qui est trans, et qui discutait avec un autre mec trans, découvrant par la même occasion que C. Chiland était une institution (et pas dans le bon sens du terme!) à elle toute seule dans le militantisme trans. Le genre dont on parle avec un petit sourire ou une moue d’exaspération.

C’est d’ailleurs un article édifiant d’elle qui m’a donné envie de réfléchir à la violence psychologique dont peuvent faire preuve certain-e-s psychologues à l’égard des sujets trans.

L’article « Problèmes posés aux psychanalystes par les transsexuels » est révélateur de la position de C. Chiland et celle-ci a valeur de vérité pour malheureusement trop de psychologues concernant la manière de penser et traiter les trans.

Le plus grave problème avec C. Chiland est qu’elle fait preuve d’une redoutable imperméabilité à ce qu’on lui dit, l’inverse lui permettrait peut-être de cesser de comparer la transidentité à une idée folle.

Je ne reproduirais pas ici les citations de C. Chiland que j’ai utilisé dans mon travail de peur que ce texte devienne à son tour violent pour une personne trans qui le lirait. À mon humble avis, aucun-e trans ne devrait être amené-e à tomber par surprise sur une citation de C. Chiland.

Je dirais seulement que C. Chiland va jusqu’à parler d’humaniser une patiente trans. Quel-le humain-e peut se permettre de vouloir entreprendre « l’humanisation » d’un-e autre ?

J’ai beaucoup entendu parler des dérives liées à la toute-puissance accordée au psychologue dans le cadre du suivi de trans, c’en est un exemple édifiant.

« Et là, suspens de quelques secondes, suivi d’un « C’est non, c’est un effet de mode que je ne tolère pas, si la thérapie ne vous intéresse pas, je ne peux rien pour vous »… Au plus haut niveau de déception, je me suis donc levé en lui disant qu’on avait plus rien à se dire dans ce cas, et je suis parti… »

Extrait du témoignage de J.

« Il est arrivé en retard m’a appelé par mon prénom féminin en insistant bien sur le « mademoiselle » et est rentré dans son bureau sans plus me regarder, ni me dire bonjour. Je me suis assis en face de lui et lui ai exposé le problème. Me coupant en plein milieu de mon explication il m’a dit « je vous appellerai mademoiselle, vous n’avez entamé aucun parcours et vu votre jeunesse, vous n’en entamerez aucun pour le moment. Vous êtes donc une femme, inutile de me dire le contraire. De plus, je pense que vous avez surtout un problème d’ordre psychologique ».

Extrait du témoignage de A.

Dans l’idéal éthique que je m’imagine de la pratique de psychologue, de telles paroles auraient dû provoquer un tollé de réactions indignées. Ce ne fut pas le cas -dans le monde psychanalytique et psychologique du moins.

Le code de déontologie des psychologues commence ainsi :

« Le respect de la personne humaine dans sa dimension psychique est un droit inaliénable. Sa reconnaissance fonde l’action des psychologues. »

Il dit aussi :

« Article 19: Le psychologue est averti du caractère relatif de ses évaluations et interprétations. Il ne tire pas de conclusions réductrices ou définitives sur les aptitudes ou la personnalité des individus, notamment lorsque ces conclusions peuvent avoir une influence directe sur leur existence »

Il semble évident que le seul fait de parler d’ « humaniser » une patiente va tout à fait à l’encontre de ce principe.

Je ne finirai pas ce syllogisme car je crois savoir que C. Chiland s’est montrée plutôt mécontente et irritée à la lecture de mon travail, au point de rédiger une petite lettre au président de l’université où j’étudie pour protester et crier au scandale s’il s’avérait que mon TER me permettait d’obtenir ma licence de psychologie (et un rapide calcul de coefficients me prouva que ce fut bien le cas !).

Bref, fort heureusement, la communauté trans a fait un remarquable travail d’information sur les productions de C. Chiland et j’ai l’impression qu’en ce qui concerne le monde psychologique, son style pour le moins abrupt a le mérite de refroidir la plupart des psys. Cela n’empêche qu’il est très problématique qu’elle soit l’auteure d’un Que-sais-je ? -c’est à dire d’un ouvrage grand public- sur le sujet.

Même Jacques Lacan, le « grand Maître » de la psychanalyse moderne (en (f)rance, dont tout-e étudiant-e de psycho a entendu vanter les mérites pendant des heures entières de son cursus universitaire… y est allé de sa contribution transphobe. (J. Lacan, Sur l’identité sexuelle: à propos du transsexualisme, Entretien avec Michel H. (Le discours psychanalytique), Paris, Association Freudienne Internationale, (1996) pp. 312-347)

Heureusement, tous les concepts créés par la psychologie ne sont pas transphobes et il en est un qui est à la fois très intéressant et utile pour discuter des nombreux travers dont se rend coupable la psychologie vis-à-vis des trans, ce concept est celui de maltraitance théorique, développé par Françoise Sironi :

« Ce phénomène apparaît lorsque les théories sous-jacentes à des pratiques sont plaquées sur une réalité clinique qu’elles recouvrent, qu’elles redécoupent ou qu’elles ignorent. Elles agissent alors comme de véritables discrédits envers la spécificité des problématiques et des populations concernées. Ce type de maltraitance a un impact direct et visible sur les patients, les cliniciens, et sur la production de savoir dans la discipline concernée. On comprend alors que la portée de la maltraitance théorique n’est pas uniquement clinique, elle est politique. »

(extrait de F. Sironi, Psychologie(s) des transsexuels et des transgenres,Odile Jacob, 2011. p 14)

Ce qui est à la fois déstabilisant et révolutionnaire dans son propos est la reconnaissance d’une possible aggravation de l’état mental d’origine (due au contre-transfert) et la méprise qui consisterait à confondre le résultat de cette aggravation avec la pathologie qu’on essaie de déceler.

« La maltraitance par les théories et les pratiques génère des symptômes spécifiques qui sont souvent confondus avec la pathologie initiale du patient. Ces symptômes sont mis sur le compte d’une atypicité du tableau clinique, ou d’une “réactivité trop forte” du patient à l’impact de la pathologie initiale. Il s’agit de l’exacerbation du sentiment d’injustice et d’incompréhension, d’apparition de phobies, de généralisation de la méfiance, d’une hyper-réactivité, d’une anxiété permanente et diffuse, d’un repli taciturne et de vécus dépressifs majeurs. »

L’apparition de phobies puis de comportements d’évitement n’est qu’un des symptômes possibles de cette pathologie iatrogène, réactionnelle. Le mot iatrogène signifie « produit par le traitement ». Celle ci est, concrètement, cause de souffrances « comme la répétition de rejets préalablement vécus, une attitude de combat contre les projections inconscientes mais fortement ressenties, et une attitude de préservation, peu propice à l’introspection confiante qui est normalement attendue en pareille situation. » et d’après F. Sironi, ce phénomène n’est pas tout à fait étranger au risque de suicide :

« C’est cet enfermement « hors les murs », produit à la fois par une incompréhension familiale, sociale et aussi de la part des « psys » qui a conduit plus d’une personne transsexuelle au suicide »

Un autre effet néfaste est le discrédit et la méfiance des trans vis à vis des psychologues, perçu-e-s comme un groupe homogène hostile à leur démarche de transition. En effet, les psychologues et psychanalystes qu’on entend le plus, qu’on lit le plus sont ceux qui ont les idées les plus réactionnaires et empreintes de maltraitance théorique !

Au fond, la question n’est en effet pas tant de savoir pourquoi certain-e-s psychologues se comportent de la façon précédemment décrite envers les trans mais pourquoi illes ont fait en sorte que ce soient elles et eux que l’on entende, que l’on lise ou à qui l’on se réfère lorsqu’il est question des trans.

L’hypothèse selon laquelle certain-e-s d’entre eux agissent en quelque sorte par militantisme, par conviction en se portant garant d’une certaine morale n’est pas excluable. Si l’on revient sur l’exemple de C. Chiland, on peut noter que son discours sur les trans revêt la même rigidité conservatrice que son discours sur les homosexuel-le-s. On peut réellement faire un parallèle entre le traitement psy de ces deux minorités, à la différence près qu’en (f)rance, les trans, contrairement aux homosexuel-le-s subissent toujours une pathologisation officialisée, le rapport à la psychiatrie et la psychologie est donc différent.

« Le rendez-vous avec elle a duré tout au plus 10 minutes : elle m’a regardé d’un air méprisant pour commencer, et dans l’ordre : a ouvert mon dossier à toute vitesse, l’air exaspéré, lu les 3 premières lignes de ma bio, regardé mes photos d’enfance en en sautant la moitié du paquet, bref… Le tempo était donné… Pour conclure par un « bon alors vous voulez quoi hmmm…? Vous savez ce qu’on fait aux transsexuels qui veulent une phallo ? On leur prélève un lambeau radial d’un cm dont la cicatrice reste affreuse tout le reste de leur vie…! » Alors qu’il n’a jamais été question pour moi d’envisager une phalloplastie… Je n’ai même pas eu la liberté de lui répondre qu’elle avait déjà clos le dossier et la consultation par la même occasion d’un « bon allez… (sourire entendu) Vous êtes plutôt bien de votre personne alors restez comme ça hmm… » »

Extrait du témoignage de M.

Pour ce qui est des propositions et des solutions pour que le suivi des trans (que ce suivi soit en lien ou non avec la transition) s’améliore, je pense que la communauté trans aurait bien plus à dire que moi. J’ai cru comprendre à son contact qu’elle a même beaucoup à apprendre aux psychologues en matière d’écoute, d’entre-aide et d’empathie.

La communauté trans a d’ailleurs développé, pour pallier à la mauvaise qualité des soins psys qui lui étaient proposés, un remarquable réseau d’auto-support et de solidarité, notamment via Internet.

L’empowerment, la création de dispositifs comme les forums, les sites informatifs et les brochures faites par des trans et des associations trans comme Chrysalide à Lyon ou Outrans à Paris permettent une réappropriation de la parole et des savoirs.

En parlant de réappropriation de la parole, voici un entretien réalisé avec Raph, un militant trans rennais qui propose des formations sur les transidentités.

* * *

• Quelle est la raison de la création de tels ateliers-formations ? En quoi consistent les ateliers-formations que vous proposez à Rennes et à qui s’adressent-ils?

• L’idée de ces ateliers-formations est née du constat du manque d’information dont les associations LGBT (Lesbiennes, Gays, Bi et Trans) sur les thématiques trans. Des trans venaient aux permanences proposées par les associations, mais celles-ci n’étaient pas en mesure de répondre aux questions sur les parcours trans, et les trans reçu-e-s ou fréquentant ces associations étaient parfois victime de la transphobie (de la transphobie basique ou émanant d’un manque d’informations) de la part des bénévoles LGB.

Ces formations mettent aussi en avant les revendications des trans, qui sont parfois méconnues par des associations qui se revendiquent comme LGBT, mais qui n’ont des revendications axées que sur l’homosexualité.

Ces ateliers-formations consistent concrètement à présenter les parcours trans médicalisés ou non (dans leur diversité, comme il n’existe pas un seul type de parcours et que ce parcours n’est pas forcément médicalisé), la distinction entre orientation sexuelle, genre social et genre psychologique, les revendications trans, les difficultés que rencontrent les trans face à l’État, aux professionnel-le-s de santé et aux administrations, et des conseils concernant l’accueil des personnes trans (ne pas genrer les personnes avant qu’elles ne le fassent elles-même, utiliser le bon prénom, ne pas poser de questions intrusives, etc…).

• Quelles sont les réactions du public auquel vous les proposez ?

• Le public est généralement intéressé par la formation, et en ressort plutôt choqué par le traitement des trans par l’État français et les médecins.

• Pourquoi estimez vous qu’en tant que trans, vous êtes les plus à même de dispenser ces formations ?

• Les expert-e-s auto-proclamé-e-s ont eu la parole pendant trop longtemps. Il-le-s parlent de ce qu’il-le-s connaissent à travers des témoignages biaisés de personnes trans obligé-e-s d’adapter leur discours (même si ce discours correspond dans certains cas ce que vivent certain-e-s trans, mais de loin pas tout-e-s) à ce qu’attendent les psys pour pouvoir vivre leurs vies comme il-les l’entendent. Nous devons nous ré-approprier cette expertise.

Nous sommes les seul-e-s capables de dire (et légitimes à le faire) comment nous vivons nos identités. Nous n’avons pas besoin d’études sur pourquoi nos identités sont différentes de celles des cisgenres, nous avons besoin que les médecins écoutent nos vécus et se rendent à l’évidence qu’il-le-s n’ont jamais réussi à changer l’identité de quiconque, et que la solution pour les trans qui désirent entamer une transition médicalisée est de l’entamer.

Les psys qui ont de toute évidence un gros problème de transphobie (comme Chiland, Mercader, etc, etc, etc…) et qui semblent avoir peur des trans (Chiland avec son affolement de la boussole, Mercader qui s’endort avec ses mains sur ses seins depuis qu’elle prend des transboys en consultation, etc…) devraient, pour le bien de tout le monde (aussi bien des médecins que des trans) arrêter de travailler sur nos vécus.

La dernière chose dont ont besoin les trans, c’est de médecins méprisant-e-s qui pensent qu’on a une « idée folle ». Ces personnes n’ont de toute évidence pas compris grand chose aux transidentités et devraient se mêler de ce qui les regarde: leur transphobie.

On peut nous répondre que les médecins sont des professionnel-le-s et savent ce qu’ille-s font, mais si c’était vraiment le cas, les trans n’auraient pas à ce soucier de la maltraitance théorique de la part de leurs psychiatres, des prescriptions d’hormones inutiles et dangereuses de la part de leurs endocrinologues (Lutéran) et des non-compétences des chirurgien-ne-s français-e-s en matière de chirurgie pour certains types d’opérations et de suivi post-opératoire.

• Votre dernière formation était destinée aux professionnel-le-s de santé.

Comment s’est-elle déroulée?

• Bien que 100 lettres et des mails aient été envoyés à des médecins, à l’Ordre des Médecins du 35 et au deux IFSI de Rennes par Commune Vision, l’association qui organisait, AUCUN médecin n’est venu. J’ai été très déçu de l’indifférence des professionnel-le-s de santé face à ce sujet. L’indifférence face au fait qu’une partie de la population préfère souvent ne pas aller se faire soigner en raison des préjugés des professionnel-le-s de santé sur les transidentités est tout simplement dangereux. Le fait d’être trans, de donner gratuitement de son temps, d’accepter de servir de support pédagogique pour pallier le manque de formation des médecins, et le manque d’informations sur les transidentités, tout ça pour se retrouver sans professionnel-le-s de santé, ça me met vraiment en colère.

Je pense soit que les médecins se sentent super aptes à accueillir des trans (et en tant que trans qui va comme tout le monde chez le médecin de temps en temps, je peux attester que je n’ai jamais rencontré un-e médecin qui n’ait aucun préjugé sur les trans, qui ne m’ait jamais soit posé une question déplacée ou qui n’ait jamais fait de lien entre ma transidentité et la raison pour laquelle je venais le/a consulter), soit ille-s refusent d’écouter des trans parler de leurs problèmes avec les médecins, de leur santé, de leurs identités, d’écouter les conseils qu’il-le-s ont à leur donner, parce qu’ille-s ne veulent pas reconnaître que nous savons mieux qu’ell-eux ce que nous vivons.

* * *

Et ensuite ?

Les années passent et malgré les tracts des assos, les communiqués, les Existrans et autres manifs, la transidentité figure toujours dans le DSM et est toujours considérée comme une maladie mentale.

L’amélioration globale du suivi des trans risque de rester plafonnée tant que cela sera le cas.

On ne peut pas nier qu’il y a beaucoup de dérives dans le traitement discursif et clinique de la transidentité et donc des personnes trans. Des témoignages émergent, révélant des comportements indignes du potentiel de la psychologie clinique. Les trans en ont marre d’entendre parler d’elleux et de leurs réalités en des termes qui ne les reflètent pas et semblent bien décidés à faire entendre leur voix pour que cela évolue.

Un réel défi se pose dès lors à la psychologie, à la psychanalyse et à la psychiatrie : sauront-illes entendre cette indignation et y apporterons nous notre soutien ? Cela ne pourra se faire sans se détourner de certains discours qui ne peuvent plus être tolérés, comme ceux de C. Chiland dont nous avons étudié et critiqué la teneur.

Il sera dur pour certain-e-s de reconnaître que dans cette situation un choix s’impose et que se placer du côté des militants ne peut que rapprocher de l’éthique que se doit d’avoir tout-e psychologue. Si l’on fait un parallèle avec le traitement de l’homosexualité, il est naturel que ce changement s’accompagne de l’abandon du statut d’expert-e par des psychologues non-trans et du retrait de la transidentité de la nosographie internationale des pathologies mentales.

Ce qui peut nécessiter un accompagnement psychologique -volontairement engagé par la personne et non imposée dans le cadre d’un parcours- doit être laissé à l’appréciation de celle-ci : il se peut que les changements corporels occasionnés par l’hormonothérapie, même s’ils sont quasiment tout le temps accueillis avec joie et soulagement, donnent matière à discuter de cette nécessité de s’adapter à un corps et un regard social modifiés, par exemple. Ou pas.

Pour cette raison, nous pouvons conclure sur l’hypothèse qu’il serait bénéfique à la fois pour les professionnel-les de la santé mentale et les trans que les premier-e-s apprennent à écouter les seconds et prennent la responsabilité de prendre leurs distances par rapport aux discours discréditants, irrespectueux et inadaptés produits sur les trans et souvent contre elleux.. Il serait aussi très bénéfique que les psychologues respectueux-ses des trans, dont je n’ai pas beaucoup parlé, il est vrai, mais dont je ne doute pas de l’existence pour autant, se fassent connaître et partagent leur expérience, notamment sur le phénomène du contre-transfert et la manière dont illes ont réussi à le gérer afin de faire alliance avec les trans contre la transphobie institutionnalisée dans les discours et les pratiques psychiatriques, psychologiques et psychanalytiques…


 Biblio (pas très recommandable)

• J.P JACQUES « Le discours transsexuel sur le corps », Cahiers de psychologie clinique 1/2008 (n°30), p. 147-158.

• C.MILLOT, Horsexe, essai sur le transsexualisme, 1983.

• J. LACAN, Sur l’identité sexuelle : à propos du transsexualisme, Entretien avec Michel H. (Le discours psychanalytique), Paris, Association Freudienne Internationale, (1996)

• J. LACAN, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, séance du 27 février 1957

• C. CHILAND, Changer de sexe, 1997.

• P. MERCADER, L’illusion transsexuelle, 1994.

• C.CHILAND, Le transsexualisme, collection Que sais-je ?, 2003.

• G. MOREL, Ambiguïtés sexuelles, sexuation et psychose, 2000.


Mise en ligne : 30 mai 2013.

Karine Espineira, entretien sur la construction médiatique des trans

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Karine Espineira,
entretien sur la construction médiatique des trans

Co-fondatrice de l’Observatoire des Transidentités et Sans Contrefaçon
Université de Nice – Sophia Antipolis

Bonjour Karine. Tu t’apprêtes à soutenir ta thèse sur la construction médiatique des transidentités. Peux-tu nous résumer ton propos ?

Mon étude porte sur la représentation des trans à la télévision. Représentations qui forcent ou aspirent au modèle. Autrement dit, je m’intéresse au processus de modélisation. Comment créé-t-on des figures archétypales ? Peut-on établir des typologies « télévisuelles » ou « médiatiques » ? Au départ était la mesure d’une fracture, d’une dichotomie entre la représentation des trans par le terrain transidentitaire lui-même. A l’égal de nombreux autres groupes, les trans se sont exclamés qu’ils ne se reconnaissaient pas dans les images véhiculées par les médias. Souvenons qu’une grande partie des personnes trans médiatisées ont tenu ce propos. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est celui d’Andréa Colliaux chez  Fogiel en 2005 : « Je suis là pour changer l’image des trans dans les médias » avait-elle dit. Propos réitérés à maintes reprises par elle-même et d’autres personnes chez Mireille Dumas, Christophe Dechavanne, Jean-Luc Delarue ou Sophie Davant.

Militants et non-militants dénoncent les termes de la représentation. Cela questionne. Pas d’effet miroir. Quelle est donc cette transidentité représentée dans les médias ? Existe-t-il des modèles ? Sont-ils hégémoniques, construits, voire coconstruits ? La question ultime étant à mon avis : « mais comment sont donc imaginés les trans par le jeu du social, par les techniques et les grammaticalités médiatiques ? Faisons entrer dans la danse la culture inhérente aux deux sphères (médiatique et sociale) et l’on obtient ce que l’on nomme une problématique.

Le concept de médiaculture proposé par Maigret et Macé (2005) a été essentiel. Je propose à mon tour de parler de modélisation médiaculturelle pour décrire la figure culturelle transidentitaire au sein des médias. Les trans sont des objets de la culture de la « culture populaire », de la « culture de masse ». A la suite de Morin et de Macé, on parle non pas d’une « culture de tous » (universelle), mais d’une culture « connue de tous ». Comment les imagine-t-on ces trans faut-il insister ? J’aime donner un exemple certes réducteur à certains égards mais parlant. Combien d’entre nous ont déjà rencontré des papous de Nouvelle Guinée, des chamans d’Amazonie ? Peu, on s’en doute. Pourtant, pour la majorité d’entre nous ils sont « connus ». Nous en avons une représentation mentale, dans certains cas : une connaissance. De quelle nature est cette modélisation ? Sommes-nous en mesure d’expliciter plus avant ? Cette représentation et cette connaissance sont-elles issues d‘écrits de voyageurs plus ou moins romancés, plus ou moins occidentaux  et occidentalisant, culture coloniale ou post-coloniale ? Connaissance sur la base de croquis, de bandes dessinées, de dessins animés, de films, de documentaires, de reportages ? Comment trier ? Il n’y a pas une seule représentation qui puisse se targuer d’une autonomie totale face à l’industrie culturelle médiatique. Cette grande soupe confronte et mélange nos imaginaires.

Une dernière note pour parler du terme « travgenre » apparu pour dénigrer des trans et même des homos remplaçant en quelque sorte le terme « folle ». On voit que le Genre est ici chargé du préfix trav’. J’y vois l’expression de la modélisation de la figure travestie sans cesse ramenée à une forme de sexualité « amorale » alors que les premières femmes habillées en homme démontraient que le « travestissement » était déjà un premier et spectaculaire changement de Genre. Les « conservateurs » défont eux aussi le Genre en tentant symboliquement de le cantonner à une sexualité trouble et honteuse. Pour ma part, j’ai souhaite anoblir le terme « travesti » en le plaçant  du côté du Genre.

Ta thèse est amorcée dès ton premier livre « la transidentité : de l’espace médiatique à l’espace public » (2008) : qu’est-ce qui a changé sur cette période ?

L’institué transgenre perce. Bien qu’encore très confidentielle, on voit une représentation transgenre émerger avec des documentaires comme L’Ordre des motsFille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre, Diagnosing difference, Nous n’irons plus au bois, entre autres productions depuis 2007-2008. On peut noter le rôle des télévisions locales à ce sujet. Les France 3 Régions par exemple ou les chaines du câble, couvrent ces représentations avec plus d’intérêt et d’application. Le travail d’associations et de collectifs sur le terrain se mesure ainsi, même si la télévision demeure encore très maladroite en se « croyant » obligée de faire intervenir une parole « experte » dont elle pourrait pourtant aisément se passer si les journalistes démontraient plus de confiance en leurs interlocuteurs trans, en peut-être en se questionnant plus franchement sur ce que les trans produisent comme « effets identitaires » sur eux et l’ensemble de la société.

La motivation des documentaristes change particulièrement la donne : soit ils veulent du fond de culotte, avec des récits d’opérations plus ou moins réussis, reproduire avec une ou deux nouvelles médiatiques le énième documentaire sur les trans, ou bien se mettre en danger intimement et professionnellement en donnant la parole à ces trans qui dénoncent l’ordre des Genres, d’inspiration féministes, qui souhaitent proposer de nouvelles formes de masculinités et de féminités croisées et non oppositionnelles, et ne pas venir renforcer l’ordre symbolique de la différence des sexes. J’ai une approche spécifique, une sorte de mix entre Foucault et Castoriadis pour décrire le phénomène : tous les trans ne veulent pas être des sujets dociles et utiles à une société qui fait de la différence (de genre, d’ethnie, de confession, d’orientation affective et sexuelle, de classe…) une inégalité instituée et instituante.   

Cette entreprise de recherche est particulière à plus d’un titre. C’est la première en Sciences de l’Information et de la communication sur le sujet mais surtout, c’est la première thèse sur les trans soutenue par une trans. On sent bien la question de la double légitimité : peut-on être chercheuse et militante ? Peut-on prendre part et prendre parti ? Comment contre attaques-tu ?

Pour donner un cadre à mon propos sur ce point, je dois préciser que j’ai mené des études en Sciences de l’Information et de la Communication dans les années 80 et 90, de l’université de Grenoble et à la Universidad Autonoma de Barcelone. J’ai « lâché l’affaire » en  3eme cycle pour des raisons de financement notamment. Je travaillais précisément sur les mises en scène du discours politique à la télévision. J’ai bossé dans le ménage industriel (je tenais le balai !) comme dans la formation multimédia dans le domaine de l’insertion sociale et professionnelle. En 2006, j’ai pu reprendre un master 2 Recherche à Aix-en-Provence dans le dispositif de la formation continue. Poursuivre en thèse de Doctorat à l’Université de Nice a été une suite logique. Je dois beaucoup à deux chercheures, à Françoise Bernard pour sa confiance qui a été un grand encouragement, et à Marie-Joseph Bertini qui a accepté de diriger une thèse dont le sujet « exotique » sur le papier n’aurait pas été assumé par beaucoup d’autres en raison notamment de la résistance de certaines disciplines tant aux études de Genre qu’aux études culturelles, sans même parler de Trans Studies qui n’en sont qu’à leur balbutiements dans la perspective la plus optimiste.

La nouveauté de la recherche comme la question de l’appartenance au terrain ont été des enjeux méthodologiques. A tel point d’ailleurs que très rapidement, je me suis mise à parler de « défense théorique ». Je vais passer sur les lieux communs bien qu’ils aient des raisons d’être, par exemple ne serait-il pas gênant d’interdire aux femmes à d’étudier le sexisme et le patriarcat, aux blacks la colonisation ou l’esclavagisme, les beurres l’intégration, etc… A l’énoncer, je flirte avec la caricature mais c’est pourtant cette caricature qui nous est opposée. N’oublions pas que les chercheures dites « de sensibilité féministe » étaient fortement suspectées au sein de l’université, celles-là même qui ont introduit les études de Genre.  

J’ai interrogé l’observation participante et la recherche qualitative avec Bogdan et Taylor. On parle de mon immersion dans le terrain on est d’accord. Mais je suis déjà immergée et jusqu’au cou si l’on peut dire. Toutefois, avec Guillemette et Anadon la recherche produit de la connaissance dans certaines conditions que je ne vais pas détailler pour ne pas réécrire ma thèse, mais pour moi cela se résumait  ainsi : la question de la mise à distance  du terrain dans une proportion acceptable : expérience propre du « fait transidentitaire » (le changement de Genre), sa pratique sociale, son inscription dans la vie émotionnelle, sa conceptualisation et sa théorisation « post-transition ». Où chercher la neutralité analytique ? Ai-je cherché à tester (valider/invalider) des hypothèses ou des intuitions ? L’adoption d’une orientation déductive m’est impossible mais en recherche qualitative je peux articuler induction et déduction. On voit que le chemin va être tortueux !

Suivant Lassiter, j’ai préfère parler de participation observante. Avec Soulé et Tedlock, j’écarte l’expérience déstabilisante du chaud (l’implication émotionnelle) et du froid (le détachement de l’analyse). Pour ne pas être suspectée par l’académie, démontrer une observation rigoureuse et faire valoir d’une distanciation objectivée, il m’aurait fallu renoncer à mes compétences sociales au sein du terrain pour expérimenter à la fois la transformation de l’appartenance et l’intimité du terrain. On ne doit pas renoncer à la difficulté de l’intrication du chercheurE qui est source de richesses. J’ai porté mon regard in vivo mais aussi beaucoup a posteriori. Évidemment, je me suis appuyée sur Haraway avec l’épistémologie du positionnement et ses développements avec Dorlin et Sanna. Castoriadis explique que « ce n’est jamais le logos que vous écoutez, c’est toujours quelqu’un, tel qu’il est, de là où il est, qui parle à ses risques et périls, mais aussi aux vôtres. » Avec Haraway, il faut reconnaître le caractère socialement et historiquement situé de toute connaissance. J’ai dois assumer un cadre épistémologique constructionniste et interprétationniste. 

Il y a un passage que j’aime dans ma thèse, un passage aussi modeste que gonflé dans un certain sens, je le retranscris ici : « Notre expérience est antécédente à la recherche, à l’instar du fait transidentitaire remontant si souvent à la petite enfance. Le monde social transidentitaire, depuis la culture cabaret-transgenre, comprend aujourd’hui ces données essentielles que sont le sentiment d’anormalité et de clandestinité durant une partie de l’existence. L’habitus trans’ combine ces vécus individuels et collectifs, électrons vibrionnant autour de l’atome : non pas née, dois-je dire, mais bel et bien devenue irréversiblement. Le « hasard » ici importe peu. Avoir vécu le fait transidentitaire c’est avoir appris l’institution de la différence des sexes. Aussi qualifierions-nous volontiers notre recherche comme participation « auto et retro-observante ». En appeler en effet à l’histoire propre, ressentir et résister, imaginer et supputer, percevoir et se faire déborder, lâcher prise et expérimenter la réalité transidentitaire – voilà ce qui fait antécédence ici, de l’habitus « trans » sur la socialité « ordinaire ». On ne devient outsider  au terrain transidentitaire que parce qu’on a choisi de faire de la recherche. Et de même, on ne devient insider à ce même terrain que parce que le changement de genre a précédé cette recherche ».

Ma posture m’a autorisé une récolte de données difficilement égalable par d’autres moyens méthodologiques : « Être affecté» par son terrain a permis à Favret-Saada d’élaborer l’essentiel de son ethnographie, condition sine qua non des adeptes de la participation observante selon Soulé. Être affecté « par nature » veut dire par la force des choses car on ne choisit pas son lieu de naissance, la couleur de ses yeux ou de sa peau par exemple. Cela implique l’individu dans ce que je vais appeler une posture auto-retro-observante à considérer comme relation (affects, engagements intellectuels, contaminations diverses) antécédente à l’élection du terrain pour les chercheurEs dans un cas similaire au mien.

Toujours sur la recherche en général, quel regard portes-tu sur le traitement universitaire cette fois-ci de la question trans aujourd’hui en France ?

Pour le dire franchement, nous sommes aux frontières de l’innovation et du foutage de gueule. Je m’explique. C’est très intéressant d’étudier les questions de genre. Mais laisser les expertises trans au placard c’est pas la meilleure méthodologie pour produire de la connaissance. Le terrain trans suscite de l’intérêt chez de jeunes chercheurEs. Le nombre d’étudiantEs reçus cette année venant de sciences politiques, de sociologie, ou même de journalisme en dit long sur l’intérêt pour les questions trans et inter. Ce public ne vient pas chercher des patients et se montre généralement respectueux des personnes. Peut-être certains gagneraient-ils à mieux expliciter leur sujet et prendre le temps de détailler ne serait-ce qu’une esquisse de problématique. Mais globalement ça va dans le bon sens.

Le foutage de gueule serait plutôt dans des sphères plus confirmées. J’ai quelques souvenirs de sourires condescendants, quand ce ne sont pas des marques d’irrespect comme de mépris affiché. Un chercheur qui vous « tacle » sur une voix tremblante attribuée à « une rupture  épistémologique » (genre : « mais vous êtes trans ! ») alors qu’il est juste question d’un simple trac ; une autre vous dit en tête-à-tête qu’elle n’aime pas s’afficher avec des trans ; d’autres semblent aimer « dominer intellectuellement » leurs sujets et ne pas oser affronter la véritable expertise issue du terrain.

C’est clair, ce n’est pas avec ce discours que je vais me faire plus d’amis mais sérieusement je ne tiens pas non plus à sympathiser avec quelqu’un qui me considère comme un singe savant. Cela n’est pas sans me rappeler le regard que j’avais comme immigrée chilienne sur la façon dont les gens parlaient à mes parents arrivés en France en 1974. Ta couleur de peau ou ta langue suffit à provoquer une disqualification sur l’échelle des savoirs et de la reconnaissance. Tu es un sujet exotique, une singularité, mais pas un être pensant à leurs yeux. De là aussi une grande motivation à m’approprier d’autres savoirs et à me donner les outils me permettant d’investir d’autres terrains, d’acquérir les compétences d’autres disciplines. 

C’est quelque chose que je répète souvent désormais sur l’étiquetage et le « desétiquetage » : on m’a qualifié d’ennemie des trans pour être « passée de l’autre côté », comme quand d’autres ont bien vu ma volonté d’empowerment. Pour avoir pu l’apprécier, une génération de jeune trans ne renonce pas à ses études et semble motivée à hausser le niveau de parole. Ce sont en grande majorité des FtM et je me sens très proche d’eux dans leur désir d’autonomiser nos théories et nos points de vue ; Je crois que nous seront d’ici peu intelligibles, crédibles et peut-être même audibles. Il serait temps quand on sait le travail accomplit il y a déjà deux décennies par des Kate Bornstein, Leslie Feinberg, Pat Califia, James Green, Susan Stryker, Riki Wilchins et j’en passe et des meilleurs. A l’image d’un pays qui ne s’avoue pas qu’il est xénophobe, qu’il est conservateur et sexiste, qu’il « se la pète » depuis plus de deux cents ans sur les Lumières, nous devons nous-mêmes avouer que nous sommes « en retard » sur « le nord » et sur « le sud », et qu’il nous incombe un examen de conscience sans honte mais avec la motivation de vouloir changer cela. Car, ce qui nous arrive il est devenu trop commode de l’imputer toujours et uniquement aux autres. Pour suivre Califia, une bonne allumette dans l’institut de beauté nous ferait le plus grand bien.

Sur la thèse plus particulièrement, après une première partie sous forme d’état des lieux, tu proposes de revenir sur tes hypothèses et ton (tes) terrain(s)s : pourrais-tu nous les décrire ? Je pense notamment à la question que tu soulèves sur les descripteurs, ces mots clés dans la recherche de documents visuels ?

Parlons des hypothèses. Prenons l’imaginaire social de Castoriadis (1975), un imaginaire construit par chaque groupe humain en se distinguant de tout autre. Je suis la pensée de Castoriadis quand il explique que les institutions sont l’incarnation des significations sociales. Doublons ce premier imaginaire d’un second que nous nommons médiatique (Macé, 2006) et à considérer comme un imaginaire connu de tous grâce à un ensemble de « conditions économiques, politiques, sociales et culturelles propres à la modernité l’a rendu possible ».

Pour paraphraser Castoriadis, je dirais qu’il y eu une institution imaginaire de la « transsexualité » comme concept et pratique médicale dont la télévision s’est emparée à son tour et participant du même coup à son institution en « transsexualisme ». Simplifions, l’institution « transsexualisme » est le « déjà-là » de la transSexualité. L’institué est la figure du transsexuel ou de la transsexuelle et de son récit biographique. Ce modèle remonte aux années cinquante si l’on considère la télévision. Le modèle est hégémonique.

Sur le terrain trans, existe un autre institution : le transGenre et son institué se retrouve dans les figures : travestis, transgenres, transvariants, genderqueer, androgynes, identités alternatives, etc. Étonnamment remarquons  que l’instituant transGENRE a été longtemps chargé du « sexuel » tandis que l’instituant transSEXUALITE a été chargé du Genre si l’on s’en réfère aux centaines d’émissions où trans et psychiatres déploient maints efforts pour mettre en avant la question d’identité d’un terme renvoyant sans cesse à la sexualité et la sexuation. Mais ici le Genre est à entendre comme sex role. Le modèle hégémonique porte l’appartenance à l’ordre symbolique d’une société donnée. Nous concernant, il s’agit de celui d’une société patriarcale, régie par « la différence des sexes » et l’hétérosexualité.

Dans mon étude, on voit que la télévision aborde l’institué « transsexe » (la représentation dominante) au détriment  de l’institué « transgenre » (encore minoritaire), auquel est accordée cependant une représentation tardive et confidentielle. On pourrait donc parler d’une modélisation plus ou moins souple, entretenant une forte adéquation avec l’ordre social et historique (ici celui du Genre), en faisant place à une certaine perturbation (le « trouble » dans le genre et à l’ordre public) sur le plan de  l’ordre symbolique. Ce trouble « contenu » peut ainsi mettre en valeur la représentation dominante. Voilà qui semble bien convenir si on ne précisait pas que l’institué transgenre est tout sauf minoritaire et confidentiel sur le terrain. Il est même très largement majoritaire dans le monde associatif et les collectifs visibles.

Au tour du terrain et du corpus. Mon terrain était les associations et collectifs transidentitaires en France, les personnes transsexes et transgenres dans le contexte français.  Je parle ici de « transsexe » et de « transgenre » car je traduis une distinction qui est le fait  d’une partie du terrain et non le mien. C’est aussi une distinction de fait dans la société. Outre la question des papiers d’identité que ne peuvent obtenir les transgenres, on nous demande sans cesse si l’on est opéré. La question de l’opération est un évènement qui concerne tout le monde, non les seuls trans. C’est un événement symbolique instituant considérable. Comme si la marque d’une identité « morpho-graphico-cognitive » serait dans l’entrejambe…

J’ai aussi formé un corpus à partir des bases archives de l’Institut National de l’Audiovisuel : bases Imago (ce qui a été produit depuis les origines de la télévision et de la radio), les bases dépôt légal (loi de 1995) : DL Télévision, DL Câble-Satellite, DL Région. Comme je ne voulais pas à avoir à réaliser des extrapolations de mon corpus, j’ai doublé ce corpus d’un autre indépendant. Il a été formé de façon totalement subjective à partir de matériaux pointés par l’actualité comme par le terrain : séries américaines, documentaires récents, diffusions sur Youtube, Dailymotion, etc.

Pour le corpus INA, je suis partie sur sept mots clés dont j’ai motivé le choix sur la base de définitions et de leurs inscriptions autant du côté de la médecine, de la psychiatrie, que de la justice, la police, les médias et le terrain trans dans sa grande diversité. Ces mots clés sont : travesti, transsexualisme, transsexualité, transsexuel, transsexuelle, transgenre, transidentité.

J’ai obtenu 886 occurrences hors rediffusions, de 1946 à 2009. Pour donner une idée des résultats, quelques chiffres : J’ai obtenu 534 occurrences pour travesti, 384 pour transsexualité, 2 pour transsexualisme, 2 pour transsexuel, 7 pour transsexuelle, 4 pour transgenre, aucune pour transidentité sur un total de 971 occurrences avant retrait des rediffusions.

On le voit, le terme travesti est le descripteur « par défaut » ou « spontané » pour parler des trans, que l’approche soit synchronique ou diachronique. Les fiches de l’INA sont un trésor qui demande des fouilles archéologiques. Elles sont ainsi les traces d’un « Esprit du temps » comme dirait Morin.  C’est ainsi que ce corpus est devenu un terrain. Les fiches INA pourraient par exemple être étudiées sans conduire au visionnage des œuvres qu’elles décrivent. Par ailleurs, le corpus formé a été d’une telle ampleur, que je le qualifie de corpus « pour la vie ». Parler de terrain me paraît adéquat.

Tu suggères aussi un découpage de la représentation des trans à la télé, « les grands temps » dis-tu de cette médiatisation. Pourrais-tu nous raconter cette histoire et ses périodes ?

J’avais « pressenti » ce découpage possible dans mon essai de 2008. Je n’avais pas encore ce corpus fabuleux pour le confirmer ou l’infirmer. C’est chose faite. Les tendances du corpus m’ont même dépassée. Le croisement des définitions, de l’évolution des concepts, des techniques, des effets techniques et symboliques, l’évolution du terrain ou encore ce que révèle le corpus conduisent ni plus ni moins qu’à une analyse sociohistorique de la représentation des trans et de leur modélisation.

Les années 1970 sont très riches. Elles marquent un esprit du temps, un air du temps, cette bulle de la « libération sexuelle » et de mouvements libertaires. La télévision, on le sait était sous tutelle, elle n’en était pas moins audacieuse dans ses thématiques et ses dispositifs.

Première période : celle de la marginalité et du fait divers. Un document de 1956 parle de « changement de sexe fréquents à notre époque », en 1977 la prostitution trans est qualifiée de prostitution masculine par la voix d’un Cavada jeune, fringant, et d’une rare prudence dans les termes employés et l’adresse lancée aux téléspectateurs afin qu’ils ouvrent « les écoutilles » avant de juger. Les plateaux d’Aujourd’hui magazine ou d’Aujourd’hui madame de 1977 à 1980 invitent des trans, ils et elles ont des noms et prénoms, ils et elles sont placéEs dans le dispositif de mise en scène aux côtés des autres intervenantEs. On le verra dans les deux décennies qui vont suivre que les noms et parfois les prénoms disparaitrons au profit d’insert du type : « Claire transsexuel », « Claude transsexuelle » ou « père de transsexuel », « mère de transsexuel ». Ce que TF1 et les études de marché nommeront plus tard les « ménagères de moins de 50 ans » sont dans ces dispositifs qui nous font parfois sourire à tort aujourd’hui, des femmes qui ne cachent pas leurs sensibilités féministes, qui interrogent le Genre et prennent les trans à témoin. Un autre documentaire « les fils d’Ève » met en scène la discussion entre deux travestis comme le dit le résumé, discussion bien plus politique et subversive que le discours des trans des émissions des années 80 comme si le contexte de la prise en charge avait vidé le réservoir politique. Au-delà du fait divers, la cause marginale était politique. Le modèle français est loin du modèle de Christine Jorgensen descendant de son avion en 1953 sous les crépitements des flashs des photographes, et qui donneront l’image de l’inscription de la « transsexualité » via le moule des femmes américaines des années  1950. De notre côté nous avions Coccinelle. Je rejoins la vision de Foerster et de Bambi à son sujet. Elle avait l’éclat de la féminité de son époque mais ne donnait pas pour autant toutes les garanties d’une « normalité post-transition ». Elle a été la femme qu’elle voulait être, glamour mais scandaleuse. Je crois qu’elle mérite d’être traduite et ses actes éclairés par une approche postcritique et non seulement abordés par une approche dénonciatrice. Cela vaut aussi pour des acteurs de la télévision en général sur le sujet. Dumas, Ardisson, Dechavanne, Ruquier ou Bravo par exemple vont contribuer à inscrire la transidentité dans le mouvement d’égalité des droits dans les années 1990 et 2000 derrière des formats ne semblant être axés que sur le personnel et l’intime. Parfois derrière l’habit du spectacle, des messages plus subversifs et engagés.

La transidentité s’inscrit comme fait de société avec la convergence de l’élaboration des outils de prise en charge, les premiers plateaux de débat à plusieurs voix et l’intronisation de l’expert en télévision. Avec les matériaux des années 1980 les fiches INA font apparaître de nouveau descripteurs : transsexualité, transsexuel, transsexualisme. Précisons, ce n’est pas l’INA qui les invente ou les impose. Elle garde trace de leur émergence et de leur usage. Ainsi Jacques Breton et René Küss vont-ils énoncer le « transsexualisme » comme « concept et pratique » : les faux et vrais trans, les règles du protocole et leur diffusion massive dans les médias (ce que j’ai conceptualisé à mon tour comme la mise en place du « bouclier thérapeutique »), la médicalisation, la valorisation des opérations tout en « déplorant » cette unique solution, la légitimité scientifique et « l’utilité sociétale ». Les plateaux vont s’étoffer de la présence de chirurgiens, de juristes, d’avocats. La mise en scène table dès 1987 avec les Dossiers de l’Écran sur la confrontation trans et experts sachant que la controverse bioéthique est telle un surplomb. La science interfère sur l’engendrement, et elle se met  aussi à interférer sur la sexuation, voilà qui peut résumer un autre esprit du temps.

Dominique Mehl relie le début de la controverse bioéthique aux naissances de Louise Brown (1978) et d’Amandine (1982), deux enfants conçues in vitro. Elle écrit dans La bonne parole (2003) : « Ces deux naissances ouvrent l’ère de la procréation artificielle qui vient véritablement déranger les représentations de la fécondité, de l’engendrement, de la gestation, de la naissance ». La sociologue illustre ainsi – pour demeurer dans le registre et l’analogie de la naissance – l’enfantement d’un fait de société : « L’ensemble de ces techniques médicales et biologiques configure une nouvelle spécialité, la procréation médicalement assistée, destinée à une population particulière, celle qui souffre d’infécondité. À ce titre, elle ne concerne qu’une petite partie de la population, évaluée à environ 3% (…) Pourtant, la procréation médicalement assistée, par les séismes qu’elle opère dans les représentations de la nature, de la sexualité, de la procréation, de la parenté, concerne en réalité l’ensemble de la société, tout individu qu’il soit personnellement ou non confronté à une difficulté de concevoir, toute personne conduite à réfléchir à une difficulté de concevoir, toute personne conduite à réfléchir sur l’engendrement et les relations familiales ». Approprions ce propos à notre sujet et là patatras on réalise que les « transsexuels » représentent moins de 0,01% de la population en occultant les identités transgenres qui elles fracasseraient le compteur mais je m’engage déjà-là dans l’esprit du temps suivant. 

Envisageons le « transsexualisme » (comme concept et pratique), puis le « transgenre » (comme expression identitaire multiple et transversale) comme des phénomènes venant bousculer les représentations de la nature, de l’ordre et de l’agencement des genres masculin et féminin, l’hétérosexualité, les homosexualités, la bisexualité. Est concerné en réalité l’ensemble de la société, tout individu qu’il soit ou non confronté à une difficulté d’honorer son genre d’assignation, toute personne conduite à réfléchir sur le Genre et les relations de Genre dans un système un binaire, qu’il soit ou non inégalitaire.

On n’oublie pas le rôle des psys dont Dominique Mehl explique qu’ils ont depuis le tout début de la controverse bioéthique « pris une large part à ce débat public. Inspirés par leur expérience auprès des couples stériles, au nom de leur conception de la famille et de la parenté nouée dans une longue tradition de réflexion théorique, ils se sont emparés de leur plume pour mettre en garde, toujours, et critiquer, souvent ». Il est étonnant de constater à quel point la littérature scientifique manque de ce type de questionnements, parfois aux apparences de constat, sur la question trans, sans jamais remettre en cause l’expertise psy -ou à de rares exceptions récentes. On a laissé longtemps cette seule parole aux trans sans jamais leur donner les moyens de l’exprimer dans les espaces publics, médiatiques et universitaires.

Le dernier temps est celui du glissement dans le mouvement d’égalité des droits. L’égalité des droits s’inscrit dans une histoire des idées, des mentalités et des diverses politisations des groupes dits minoritaires. Mobilisation des associations dans le cadre de la pandémie du Sida dans les années 1980, Pacs, PMA, homoparentalité, sans-papiers, dans les années 1990 et 2000 etc. On ne saurait privilégier tel ou tel commencement, période, idée ou correspondance, mais l’enchaînement s’impose, au sein d’une progression asymptotique.

Dans mon étude, je le date dans la moitié des années 2000 si je considère mon seul corpus. Sur le terrain, il a commencé dès les années 1997-1998. Je pense au Zoo de Bourcier, l’inscription des trans dans d’autres tissus associatifs que l’on dira LGBT plus tard, à l’action du GAT ou de STS. A la télévision cette inscription est visible par des productions locales comme des reportages des France 3 Régions. On parle des trans à l’occasion des Marches des Fiertés et de la journée Idaho plus qu’à l’occasion de l’Existrans ou du T-Dor (jour du souvenirs des victimes de transphobie), en télévision je précise. Il y a aussi les affaires qui font du bruit. Je crois que le procès Clarisse qui a gagné son procès pour licenciement abusif participe de cette inscription. De même les coups médiatiques de l’ANT (anciennement Trans Aides) qui finalement illustre une sorte de guérilla contre les contradictions institutionnelles en matière d’état-civil. STS, Chrysalide et OUTrans ont eu aussi des discours portés en de telles occasions. En rapport cette fois au terrain, une question demeure : pourquoi la Pride ou Idaho font-ils plus parler des trans que le T-Dor ou l’Existrans ?

Cette inscription dans le mouvement d’égalité des droits se traduit aussi ainsi : transition et trajet  trans sont vite qualifiés de « parcours de combattant », quand le regard médiatique s’intéresse aux institutions. Les conséquences familiales et socioprofessionnelles sont aussi abordées, confirmant la pertinence d’une « écologie du milieu ». L’idée que la télévision veut « défaire les mentalités » et « défaire des inégalités » fait son chemin dans la perspective tant du traitement d’une marginalité, d’un fait de société, d’individus ou  de mouvements engagés dans l’égalité des droits.

Si tu devais retenir une émission, ou un moment télévisé, qui te semble symptomatique de la figure trans visible aujourd’hui sur nos écrans, laquelle choisirais-tu et pourquoi?

Si je voulais illustrer l’idée d’un « transsexualisme » d’une modélisation hégémonique des trans, je pourrais citer certainement non pas une dizaine mais plusieurs centaines de documents, en prenant telle ou telle phrase, telle ou telle définition, etc. Si je devais en revanche illustrer ce que j’appelle l’institué transgenre, majoritaire sur le terrain trans observable, j’aurais en revanche plus de mal. La télévision produit constamment le Genre tel que l’ordre symbolique en exercice le prescrit. La télévision est parfois transgressive mais pas subversive sur les questions de Genre.

Ceci explique en partie un certain conservatisme, un immobilisme de la représentation des trans. En s’intéressant aux trans, la télévision ne produit pas que de la matière télévisuel à vocation de divertissement et de spectacle. La carte de la transgression est un leurre désormais.

De mon corpus, je retiens la prestation de René Küss en 1982, quatre minutes de télévision qui racontent ce que seront 20 années de protocole. J’ai à l’esprit les prestations de Grafeille ou Bonierbale chez Dechavanne, Dumas ou Bercoff : quand la psychiatrie se double de sexologie en plateau. D’autres constats et pistes : le traitement des FtMs, de leur invisibilité à leur visibilité ; l’anoblissement et la popularisation du cabaret transgenre avec les figures de Coccinelle, Bambi ou Marie France médiatisées comme égéries et muses à la fois ; les festivités et les spectacles de cabarets avec Michou et ses artistes,  les émissions estivales de Caroline Tresca faisant la promotion des cabarets de province ; les émissions humoristiques issus du « travestissement de nécessité » depuis La cage aux folles ; le traitement compréhensif puis moraliste de la prostitution des trottoirs de la rue Curiol dans le Marseille des années 1970 jusqu’au bois de Boulogne du Paris des années 1980-1990 ; l’actualité offre encore bien d’autres ouvertures comme le traitement spécifique des « tests de féminité » à l’occasion des Jeux Olympiques, ou la « transsexualité dans le sport » ; les figures médiatiques spécifiques depuis Marie-André parlant des camps à Andréa Colliaux commentant Kafka, en passant par l’histoire de la médiatisation particulièrement intense de Dana International, figure « exotique » et LGBT, égérie de la tolérance et icône d’une trans contemporaine. La présence de Tom Reucher interroge encore le statut des trans comme experts, comme représentants compétents et légitimes voire charismatiques. Avant lui, toute une génération de personnalités MtFs : Marie-Ange Grenier (médecin), Maud Marin (avocate), Sylviane Dullak (médecin), Coccinelle (artiste). On sait que Maud Marin sera aussi étiquetée ancienne prostituée et Coccinelle parée de l’insouciance de l’artiste, sinon bohème.

Grâce au corpus on constate que les trans sont hétérosexuel-le-s et qu’ils donnent de nombreux gages à la normalité (des garanties). Ils ont donc bien été bien présents à la télévision qui semble avoir nettement privilégié cette représentation, l’établissant en modélisation sociale et médiaculturelle (l’institutionnalisation). De là un certain modèle trans : hétérocentré,  « glamour » ou « freak », un institué fort peu politique et encore moins théorique pour l’instant.

Et si tu devais nous restituer une découverte faite durant tes recherches à l’INA (Institut National d’Audiovisuel), quelque chose d’inédit, que choisirais-tu de nous dévoiler ?

Beaucoup d’émissions méritent le statut de découvertes. Je vais ici donner l’exemple d’un échange entre une historienne et une présentatrice de la chaîne « Histoire ».  Pas de trans à l’horizon. On parle au nom « de » (valeurs, avis, choix personnels), autorisant une telle spéculation nous donnant à voir un aveuglement où la fabrique ordinaire d’une performativité, à l’inverse de ce qu’énonce J. Butler : non pas un acte subversif et politique à même d’éclairer ce que le pouvoir plie un savoir mais une mise en scène de cette spéculation et exemplification symbolique.

Le titre propre de l’émission est « Le chevalier d’Eon et la duchesse de Berry, dans la collection « Le Forum de l’Histoire » de  la chaîne de diffusion Histoire sur la câble. Je passe les informations de types heure et fin de diffusion, etc. Le résumé est le suivant : « Magazine présenté par Diane Ducret composé d’un débat thématique entre Evelyne Lever et Grégoire Kauffmann consacré à deux intrigantes de l’histoire, le chevalier d’Eon et la duchesse de Berry », diffusé le  13 mars 2009.

Evelyne Lever vient de publier « le chevalier d’Eon, une vie sans queue ni tête ». Le titre m’interpelle sans m’éclairer. Je visionne l’émission. Bref aperçu (time code : 19 :30 :33 :19) :

– Evelyne Lever précise que dans la première partie du livre, elle fait son travail d’historienne, puis précise : Quand je suis arrivée au moment où mon héros / héroïne devient une femme. Et là, je me suis posée d’autres questions. Je me suis dit mes connaissances historiques ne sont pas suffisantes. Il faut que j’aille plus loin car j’ai à faire à un cas psychologique, psychiatrique assez délirant, assez exceptionnel. Alors là, j’ai du faire appel à quelques amis psychiatres, à me documenter sur les problèmes de la transsexualité et de l’identité sexuelle.

– Diane Ducret (la présentatrice) : oui c’est un personnage par son refus de trancher entre une identité masculine et une identité féminine est très contemporaine en somme, je suppose que c’est pas la mode transgenre qui a suscité votre intérêt sur ce personnage ? [rires].

Sans partager ici l’analyse longue et précise que ce document exige, on peut prendre le temps d’être surpris par la convocation du nom et de l’institué de la psychiatrie puisqu’il est avéré qu’il n’a ni affection et encore moins maladie mentale mais un regard moral sur une différence. Et l’on peut comprendre l’hésitation d’Evelyne Lever, historienne, faisant appel à ses « amis psychiatres ». L’héritage d’une classification stricte entre « disciplines » lui rappelle que des « connaissances » peuvent en effet, ne pas être « suffisantes ». Une approche dénonciatrice se bornerait à critiquer l’ambiguïté des discours tenus tandis que l’approche postcritique y verrait la scène de rencontre de subcultures ou quand la transidentité devient un objet médiaculturel.

Des questions s’imposent donc quand on sait que cela fait désormais 50 ans que les études de genre insistent sur les institués que sont la différence des sexes, le devenir et en particulier le devenir de genre minoritaire. Comment peut-on croire que l’on peut psychiatriser quelqu’un au-delà des siècles ? Deux hypothèses se présentent, se complétant mutuellement : l’inintérêt des autres hypothèses dans le champ scientifique ; l’indifférence au sort des trans permet cette transphobie et une spéculation sans frein. Dans ces premiers travaux Dominique Mehl en indiquait déjà les grandes lignes de cet arraisonnement et exercice de cette falsification. Pourquoi acceptons-nous une telle affirmation ? Sa présentation traduit son ambivalence : elle passe d’une connaissance historique dans son domaine au champ subjectif où elle croit devoir se poser « d’autres questions ». Lesquels croient se pencher sur un « cas psychologique, psychiatrique assez délirant, assez exceptionnel ». Elle n’a pas assez de mot ou sa formation est imprécise pour dire ce qu’elle voit et traduit immédiatement sur le mode subjectif et non plus historique. Rappelons ici l’indication de Castoriadis : chaque parole indique la position de celui-celle qui l’émet et l’engage. Quel est cet engagement et surtout quelle sa légitimité faute de validité ? Nous sommes sortis du médical pour le plain-pied d’un regard moral. L’on présente ici un objet (le « transsexualisme ») totalement départi des sujets trans et faisant comme s’ils n’existaient pas. Ce cas précis nous enseigne sur les falsifications de l’histoire et l’usage immodéré de la lucarne psychiatrisante. Viendrait-il à quelqu’un l’idée de convoquer une expertise trans pour éclairer l’histoire du Chevalier d’Eon ? L’éclairage des études de Genre serait ici plus approprié et en quoi ? Sinon, pourquoi ? Après tout, d’autres historiens et en particulier des historiennes se sont penchées sur le Chevalier d’Eon à la lumière des études de Genre dans une optique féministe. Nous pensons à Sylvie Steinberg et surtout Laure Murat, « La loi du genre, une histoire culturelle du « ‘troisième sexe’ » en 2006. Là où Murat pointe le système symbolique régulant les rapports et relations, Lever voit l’individu-écharde. Laure Murat met précisément en exergue un avis, valant pour maxime et surtout pour « pensée » d’Alfred Delvau : « Troisième sexe : celui qui déshonore les deux autres ». Le déshonneur serait tel qu’on en appelle aujourd’hui encore la psychiatrie au secours d’un honneur historique qu’un seul individu frapperait de mal-heurt (au sens ancien du français) ?

Et maintenant, en plus de ta soutenance, quels sont tes projets ?

J’ai des publications en attente. Dont trois avec mes consœurs de l’Observatoire : La Transyclopédie, et les deux premiers volumes des publications augmentées et corrigées de l’ODT pour 2010-2011.

Je travaille avec Maud-Yeuse Thomas sur un ouvrage sur les théories transidentitaires à la lumière de l’évolution et de la politisation du terrain trans. Je prépare aussi deux autres essais liés  à la thèse. Comme Macé un ouvrage théorique suivi d’un autre ouvrage relatant plus amplement mes analyses de corpus. Côté publication, je suis servie si tout va bien.  Je travaille également à un projet d’écriture de deux documentaires. Mais il est encore trop tôt pour détailler.

Je dépose bien entendu une demande de qualification pour le statut de maître de conférence. Après ce sera au petit bonheur la chance espérant que mes travaux si jugés crédibles et valides retiendront l’attention. Mon trip ? Donner des cours sur l‘image et les représentations de Genre à la lumière des études culturelles et des études de Genre. On verra bien, à 45 ans je n’ai pas à proprement parler de plan de carrière.

Tu nous rappelles la date ; le lieu et l’heure de ta soutenance pour ceux/celles qui voudraient venir ?

La soutenance se déroulera le 26 novembre prochain à l’Université de Nice – Sophia Antipolis à 13 heures, Lettres, Arts, Sciences Humaines et Sociales (98, Boulevard Herriot). J’attends des nouvelles de l’École doctorale pour connaître la salle. Je communiquerai en temps voulu. 

Je tiens à ajouter une liste de mes publications comme exemple de ce que le terrain peut produire car je ne suis pas seule à publier. j’insiste sur ce point car nous avons pu voir récemment avec Maud comment la reconnaissance d’une expertise venue du terrain reste invisible et j’ajouterais même à quel point elle est marginalisée. Par exemple, nous sommes trois personnes engagées et solidaires à avoir fondé cet outil innovant qu’est l’Observatoire au regard de la théorisation et de la politisation du terrain trans, bien que nous ayons un retard spectaculaire sur le monde anglo-saxon de ce point de vue.

Trois personnes pourrait-on dire, ou plus précisément faudrait-il énoncer : deux trans et un cigenre ? On sait avec un travail universitaire récent, que seul le « cisgenre » est crédité et reconnu comme acteur scientifique du terrain à l’ODT. La modélisation dont je parle est ici à l’oeuvre. Il convient de la défaire. Enoncer ce constat ne doit mener à la disqualification du propos sous l’accusation : « militance ! ».   


Entretien avec Miguel Missé – STP 2012

MIGUEL

Miguel Missé
Activiste, essayiste
STP-2012, Espai Obert Trans/Intersex (Barcelone)


 

Bonjour Miguel,

Cet entretien va s’organiser autour de  trois grands axes : le regard de l’activiste espagnol, la synthèse d’un des membres de la coordination internationale STP 2012 et enfin l’essayiste du « El genero desordenado » préfacé par Judith Butler.

Première partie : le regard de l’activiste espagnol

En guise de présentation, sur quoi insisterais-tu dans ta biographie pour te présenter ?

Je suis un garçon trans intéressé par les questions sociales et concrètement par la défense des droits du collectif trans.
Soy un chico trans al que le interesan las cuestiones sociales y concretamente la defensa de los derechos del colectivo trans.

 

On sait que les UEEH et la première Existrans à laquelle tu as participé ont été deux choses importantes dans ton parcours personnel comme celui d’activiste. Peux-tu développer 

Sortir de mon contexte local, connaître d’autres formes pour faire de la politique et de l’activisme ainsi que connaître d’autres formes pour vivre l’identité trans, ce qui m’a fait beaucoup penser sur ma propre vie et mes idées. En juillet 2006je suis aux UEEH à Marseille. On était plus de 500 personnes de différents pays. C’est là-bas que j’ai entendu parlé de l’Existrans et cette même année j’ai fait le voyage à Paris pour connaître la marche. Une année plus tard on a organisé la première manifestation trans en Espagne, à Barcelone. Sans doute, l’activisme français m’a beaucoup influencé dans divers aspects.
Salir de mi contexto local y conocer otras formas de hacer política y activismo así como otras maneras de vivir la identidad trans me hizo reflexionar mucho sobre mi propia vida y mis ideas. En julio del 2006 estuve en Marsella en las UEEH donde eramos mas de 500 personas de distintos países. Allí me hablaron de la Existrans, y ese mismo octubre viajé a Paris para conocer la marcha. Un año más tarde organizamos aquí la primera manifestación trans de España. Sin duda, el activismo trans francés me ha influenciado en diversos aspectos.

 

On parle beaucoup de lois sur l’« identité de genre depuis le Gender Act (G.B.) de 2004, suivi par la loi en Espagne de 2007 jusqu’à l’Argentine récemment. Dans les grandes lignes, qualités et défauts de la loi espagnole ?

Je pense que la réponse à cette question varie selon les générations. La loi espagnole permet le changement de la mention du sexe dans les documents officiels à toutes les personnes avec exception des mineurs, des personnes avec un handicap mental et des étrangers, trois exigences très douteux. En plus, pour pouvoir accéder à ce parcours, on doit présenter un diagnostic de dysphorie de genre et un certificat médical qui atteste que la personne sollicite ce changement et suit un traitement médical (hormonal) depuis plus de deux ans. Beaucoup de personnes trans pensent que c’est une évolution que l’État n’exige pas une chirurgie génitale. Moi, qui reconnais qu’il y a une certaine évolution, je pense qu’obliger un citoyen à se reconnaître en tant que malade mental et à modifier son corps pour reconnaître son identité de genre est une très grave atteinte aux droits individuels de personnes. Même si la loi a rendu le changement du prénom et du sexe dans les documents officiels plus facile, elle continue à utiliser un paradigme stigmatisant. Il faut continuer le travail.

J’aimerais une fois de plus féliciter l’activisme trans argentin pour avoir réussi à obtenir une loi sur l’identité de genre. Elle est devenue une très important référence pour comprendre l’identité et l’expression de genre d’un point de vue juridique.

Creo que la respuesta a esta pregunta varia según las generaciones. La ley española permite el cambio de la mención registral del sexo en los documentos oficiales a todas las personas excepto a menores de edad, personas con una discapacidad mental y extranjeros, tres requisitos muy cuestionables. Además, para poder acceder al trámite se deben presentar un diagnóstico de disforia de género y un informe médico que certifique que la persona solicitante lleva más de dos años de tratamiento médico (hormonal). Muchas personas trans entienden que es un avance que el Estado no exija una cirugía genital. Yo, aunque reconozco ese avance, pienso que es obligar a un ciudadano a reconocerse como enfermo mental y a modificar su cuerpo para reconocer su identidad de género es una gravísima vulneración de los derechos individuales de las personas. Creo que aunque es cierto que esta ley ha hecho el cambio de nombre y sexo más fácil sigue partiendo de un paradigma estigmatizante. Hay que seguir trabajando.

Por otro lado, quisiera una vez mas felicitar al activismo trans argentino por conseguir sin duda una ley que genera un precedente importantísimo en la forma de entender la identidad y la expresión de género jurídicamente.

 

L’activisme avec Espai Trans, c’est qui, quoi et comment ? On aime beaucoup l’idée de Culture Trans et semble-t-il tu la portes aussi avec conviction. Parfois nous avons la vision que l’activisme ne doit par laisser la place aux sentiments, que le militant doit être un soldat et ne pas se retourner sur les pions tombés. A Barcelone, nous avons eu le sentiment d’un activisme novateur qui mais qui laisse la place à l’affect et vous nous avez paru très soudéEs. Notre regard est-il trop utopique ?

Merci beaucoup. Je crois que après un temps dans l’activisme, la meilleur chose que l’on puisse dire nous dire est que dans notre travail politique, il y a de la place pour l’affect. Je ne sais pas si c’est utopique, mais en tout cas, ces valeurs forment partie de nos utopies. La qualité du travail est plus importante que la quantité et ceci est quelque chose que j’ai eu beaucoup de mal à apprendre. Souvent dans les relations entre activistes dans les mouvements sociaux se produisent des situations graves de conflit que nous ne dénonçons pas publiquement pour ne pas blesser le mouvement et je pense que nous nous trompons en faisant ça. Nous devrions dénoncer avec la même force les inégalités et les abus de pouvoir à l’intérieur et à l’extérieur des mouvements sociaux. Être un peu moins soldats et un peu plus humains. Prendre soin des personnes avec lesquelles on travaille et valoriser les apports de chacun.e dans chaque projet.

Espai Trans est un espace de rencontre entre personnes trans et leur entourage qui a lieu une fois par mois à Barcelone. C’est un espace hétérogène et inattendu. Avec un petit groupe de volontaires, nous coordonnons les activités de l’espace. L’objectif ce ces rencontres n’est pas tellement de générer un discours politique mais de consolider un espace en dehors du circuit médical pour que les personnes trans puissent parler de ce dont ils ont besoin (et souvent il ne s’agit pas de questions politiques). En même temps, Espai Trans est un projet en construction, qui se forme en même temps avec les personnes et qui donnent vie aux rencontres. Je ne sais pas qu’est-ce qu’il se passera dans un an, en tout cas même il a un sens et c’est pour cela qu’on le mène à terme.

D’un autre côté, Culture Trans est un évènement que nous menons à terme en coïncidant avec la mobilisation internationale pour la dépathologisation trans. Après des années en organisant la manifestation trans de Barcelone, nous avons décidé de miser sur un projet moins ambitieux et plus accessible pour le petit groupe de personnes que nous sommes. Et surtout, un projet plus connecté à la vie quotidienne des personnes trans. Je veux dire par là que je suis fatigué d’organiser des activités trans auxquelles assistent des chercheurs/chercheuses, des activistes (lesbiennes, gais, bi, féministes, queer), mais aucune personne trans (avec tout mon respect vers les apports des autres). Culture Trans cherche à être un espace qui interpelle spécialement les personnes trans et même si on ne le réussit pas toujours, on essaye ! Cette année on fait une sortie sportive, un ciné forum, une journée de santé trans et un cabaret d’artistes trans.

Muchas gracias. Creo que después de un tiempo en el activismo, lo mejor que le pueden decir a uno es que en su trabajo político caben los afectos. No sé si es utópico, en todo caso, esos valores forman parte de nuestras utopías. La calidad del trabajo es más importante que la cantidad, y eso es algo que me ha costado mucho aprender. Creo que a veces en las relaciones entre activistas dentro del movimiento social se producen situaciones muy graves de conflicto que no denunciamos públicamente para no dañar al movimiento y creo que nos equivocamos cuando hacemos eso. Deberíamos denunciar con la misma contundencia la desigualdad y el abuso de poder dentro y fuera de los movimientos sociales. Ser un poco menos soldados y algo más humanos. Cuidar a las personas con las que trabajamos y valorar la aportación de tod*s en cada proyecto.

Contestando a tu pregunta, el Espai Trans es un espacio de encuentro para personas trans y su entorno que tiene lugar una vez al mes en Barcelona. Es un espacio heterogéneo e imprevisible. Un pequeño grupo de voluntarios coordinamos el espacio y sus actividades. El objetivo de este espacio no es tanto generar un discurso político sino consolidar un espacio fuera del circuito médico para que las personas trans puedan hablar de sus necesidades (que en muchos casos no pasan por la política). Al mismo el Espai Trans es un proyecto en construcción, que se forma sobre la marcha con la gente que le da vida. No sé que será dentro de un año, en todo caso ahora tiene sentido y por eso lo llevamos a cabo.

Por otro lado, Cultura Trans es un evento que celebramos coincidiendo con la movilización internacional por la despatologización trans. Tras años celebrando la manifestación trans de Barcelona decidimos apostar por un proyecto menos ambicioso y más asumible para el pequeño grupo de personas que somos y sobretodo un proyecto más conectado a la vida cotidiana de las personas trans. Quiero decir que estoy cansado de organizar actividades trans a las que vienen investigadores, activistas (gays, lesbianas, feminista, queer), pero ninguna persona trans (con todo mi respeto hacia sus aportaciones). Cultura Trans busca ser un lugar que interpele a las personas trans especialmente y aunque no siempre lo conseguimos, creo que estamos consiguiendo cosas. Este año realizamos una salida deportiva, un cineforum, una jornada sobre salud trans y un cabaret de artistas trans.

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L’activisme espagnol te semble-t-il différent de l’activisme français par exemple ?

Je peux seulement parler de l’activisme LGBT que je connais dans ces deux pays. De mon point de vue, l’activisme espagnole est très différent de l’activisme français. La culture politique et la tradition de mobilisation sociale en France n’est pas la même que celle en Espagne. Cela peut s’observer dans le fonctionnement des assemblées ou des réunions des collectifs, ou de la façon que les gens interviennent pour exprimer leurs idées. Quand j’ai participé à quelques débats en France, j’ai toujours été surpris de la dureté avec laquelle les personnes commentaient et questionnaient les propos des autres et personne ne se fâchaient. C’es§t peut-être une idéalisation mais il me semble qu’ici, nous avons moins cette culture du débat et il nous coûte beaucoup plus d dialoguer sur les différences et argumenter tout en étant à l’écouted e l’autre. Je crois qu’ici, il n’est pas facile d’être en désaccord. Cela génère beaucoup de conflit personnel entre les gens. Mais, d’un autre côté, je dirai que nous sommes moins rigides et moins passionnés qu’en France, ce qui me plait aussi. Peut-être penserons-t-on que tout ceci ne sont que des stérétotypes sans réalité…

Quant aux différences sur l’activisme trans, il faut aussi le lier à la question historique. Ici l’activisme trans est plus récent.

Solo puedo hablar del activismo que conozco en los dos países, el LGTB. Desde mi punto de vista, el activismo español es muy distinto al activismo francés. La cultura política y la tradición de movilización social que se tiene en Francia no es la misma que la que se tiene en España. Y eso puede observarse en el funcionamiento de las asambleas o las reuniones de los colectivos, o la forma con la que intervienen las personas para expresar sus ideas. Cuando he participado de algún debate en Francia siempre me ha sorprendido como la gente cuestionaba con dureza lo que otras personas habían dicho y nadie se enfadaba. Quizás es una idealización pero a menudo siento que aquí tenemos menos cultura de debate y nos cuesta más dialogar desde la diferencia y argumentar escuchando al otro. Creo que aquí no es nada fácil estar en desacuerdo, genera muchos conflictos personales entre las personas. Por otro lado, diría que aquí somos menos rígidos y más apasionados que en Francia, lo cual también me gusta. Aunque quizás alguien pueda pensar que todo esto no son más que estereotipos sin trasfondo real…

En cuanto a las diferencias en el activismo trans concretamente, hay que sumarle también la cuestión histórica. Aquí el activismo trans es más reciente.

Deuxième partie : STP


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La question des origines de STP est incontournable. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Les racines de la champagne STP2012 se trouvent dans les premirèes mbilisations de l’année 2007 que certains activistas trans portions à terme à Barcelone et dans d’autres villes en Espagne, inspirées par le modèle français de l’Existrans. (curieusement, malgré l’inspiration de l’activisme français, la champagne est beaucoup plus suivie dans d’autres pays). La mobilisation s’est répandue en Europe en 2008 et, en 2009, nous avons posé les bases de l’organisation d’une campagne internationale nommée Stop Trans Pathologisation avec l’objectif de visibiliser et de dénoncer la pathologisation des identités trans. La date de 2012 exprime l’urgence qu’il y a ait à se mobiliser sachant que 2012 était l’année prévue pour la versión V du DSM. Nous savons désormais que le manuel sortira en 2013.

Las raíces de la campaña STP-2012 se encuentra en esas primeras movilizaciones en el año 2007 que algunos activistas trans llevamos a cabo en Barcelona y en otras ciudades del Estado español, inspiradas en el modelo francés de la EXISTRANS. (Curiosamente, a pesar del fuerte vínculo con el activismo francés, la campaña tiene mucho mayor seguimiento en otros territorios). La movilización se traslado a Europa en el 2008 y en el 2009 planteamos organizar una campaña internacional llamada Stop Trans Pathologization con el objetivo de visibilizar y denunciar la patologización de las identidades trans. La fecha de 2012 la pusimos para explicitar que había una urgencia en salir a la calle dado que el 2012 era el año en que estaba previsto saliera el nuevo DSM-V. Ahora sabemos que el manual saldrá en el 2013.

 

Un point sur les revendications ?

Les objectifs sont toujours les mêmes qu’aux origines. Vous pouverz les consulter à l’adresse suivante : http://stp2012.info/old/fr/objectifs. Je crois que nous pouvons dire que la champagne a joué un rôle très important en générant un discours critique partout dans le monde et dénonçant la pathologisation trans. Des mouvements sociaux aux organismes internationaux, parlements et divers institutions se sont prononcés sur le question partout dans le monde. La campagne a joué un rôle de réveil, une alarme pour réveiller les consciences sur cette discrimination. Je crois que STP a eu une fonction très concrète qui a consisté dans la création d’un grand réseau d’activistes trans partout dans le monde. C’est le plus succès de la campagne : faire entendre nos voix pour dire que nous sommes contre le système actuel et argumenter. Nous sommes à un moment où les organismes médicaux internationaux questionnent : comment voulez-vous être traités ? Quelles sont vos propositions ? Mais plus que de la dénonciation, nous voulons désormais poser des solutions et susciter une profonde réflexion sur la façon dont nous, personnes trans, voulons être pris en charge par les systèmes de santé. Il est nécessaire de créer de nouveaux outils, de nouveaux mouvements pour entrer dans une seconde phase de propositions : quel modèle proposons-nous en lieu et place du modèle actuel pathologisant ; dans ce débat, il faut être extrêmement prudent parce que les conséquences du changement de diagnostic ou de la disparition totale du diagnostic auront des implications dans les pays aux systèmes de santé très différent les uns des autres.

Los objetivos siguen siendo los mismos que en sus inicios. Podéis leerlos aquí (http://stp2012.info/old/fr/objectifs). Creo que hoy podemos decir que la campaña ha jugado un papel muy importante por generar un discurso crítico y en todo el mundo de denuncia de la patologización trans. Desde los movimientos sociales hasta organismos internacionales, parlamentos y diversas instituciones se han pronunciado sobre el tema en todo el mundo. La campaña ha sido como un despertador, una alarma para despertar la consciencia sobre esta discriminación. Creo que STP ha tenido una función muy concreta que ha sido crear una gran red de activistas trans en todo el mundo por la despatologización trans y consolidar un día de lucha internacional sobre esta cuestión en todo el mundo. Es el mayor éxito de la campaña: levantar la voz para decir que estamos en contra del modelo actual por diversas razones. Pero ahora llega el momento en que los organismos médicos internacionales preguntan, de acuerdo, y entonces como quieren ser tratados, cuales son sus propuestas. Más allá de la denuncia, ahora tenemos el reto de plantear soluciones e impulsar una profunda reflexión sobre como queremos ser tratadas, las personas trans, por los sistemas de salud. Es necesario crear nuevas herramientas políticas, nuevos movimientos para entrar en una segunda fase más propositiva: que modelo proponemos para sustituir al actual modelo patologizador. Y en ese debate hay que ser extremadamente cuidadoso porque las consecuencias de un cambio de diagnóstico o de una desaparición total del diagnóstico tendrán implicaciones en territorios con sistemas de salud muy distintos.

 

Est-ce que STP ne va s’autonomiser dans l’avenir et que chaque groupes, dans chaque pays va s’imposer de l’idée de la dépsychiatrisation, de la dépathologisation en fonction de son contexte sociale et culturel ?

Plus que s’autonomiser, je crois que la campagne est la base d’une grande pyramide. Pour atteindre le sommet, des nouveaux processus sont nécessaires. La campagne n’a pas la structure suffisante comme par exemple traduire l’idée de la dépathologisation trans dans chaque contexte culturel et social (je ne suis pas sûr non plus que c’est à la champagne d’effectuer cette démarche). ‘est un travail qui a commencé à réaliser par des activistes trans au niveau local dans divers pays. C’est dire qu’il existe un réseau d’activistes qui se spécialisent dans la traduction de ce changement de paradigme en direction des organismes internationaux et des institutions locales. Sans doute commence une période qui pourrait être historique pour la population trans, celui de définir et de proposer ce que doit être notre accompagnement médical.

Más que autonomizarse, creo que la campaña es el piso de una gran pirámide. Y para subir al piso de arriba, el propositivo, son necesarios nuevos procesos. La campaña no tiene la estructura suficiente como para traducir la idea de la despatologización trans a cada contexto cultural y social (y tampoco estoy seguro de que sea esta campaña la que deba hacer ese paso). Eso es un trabajo que ya han empezado a hacer los activistas trans locales de diversos territorios. Es decir, existe ya una red de activistas que se están especializando en como trasladar este cambio de paradigma a los organismos internacionales y a las instituciones locales. Sin duda, empieza ahora un momento que creo que puede ser histórico para la población trans y es el de definir y proponer como debe ser nuestro acompañamiento médico.

 

Dans « Mon sexe n’est pas mon genre » tu as cette phrase qui dit approximativement : « Est-ce qu’on demande à une femme qui subit le sexisme si elle souffre d’être une femme ? Non. C’est le sexisme qu’on inculpe. Alors pourquoi demande t-on aux trans s’ils souffrent d’être trans ? C’est la transphobie qui fait souffrir ». Se rendre visible, comme vous le faites avec STP est une manière de lutter contre la force des préjugés, contre la transphobie. Mais, selon toi, la pathologisation n’est elle pas aussi, surtout, dans les esprits, au moins autant que dans l’institution médicale ? Et donc : comment lutter contre ceci ? Quelles actions concrète vous menez ?

Sans aucun doute, la pathologisation a des conséquences au-delà des consultations médicales. La culture d’une transsexualité médicale est présente dans l’imaginaire collectif, dans la majorité des représentations sociales que nous connaissons. Précisément sur cette question, je viens de publier un essai (http://cositextualitat.uab.cat/?p=1632&lang=en) qui aborde l’impact de la pathologisation sur l’imaginaire collectif et la subjectivité des personnes trans dans la construction de notre identité. Je considère que ces deux travails sont très importants à réaliser en parallèle. Le changement de paradigme passe par la modification des lois des protocoles et des manuels de médecine et, à la fois, par la transformation de l’imaginaire collectif. Quand je parle de culture trans, je me réfère précisément à cela : générer des références trans en-dehors de la perspective médicale dans l’art, la littérature, le cinéma, les moyens de communication, le sport, la politique, l’éducation. La visibilité de nouveaux modèles est fondamentale pour combattre la stigmatisation de notre collectif.

Sin ninguna duda, la patologización opera mucho más allá de las consultas médicas. La cultura de la transexualidad médica está presente en el imaginario colectivo, en la mayoría de representaciones sociales que conocemos. Precisamente sobre esta cuestión acabo de publicar un pequeño libro (http://cositextualitat.uab.cat/?p=1632&lang=en) que trata sobre el impacto de la patologización en el imaginario colectivo y en la subjetividad de las personas trans, en la construcción de nuestra identidad. Pienso que son dos trabajos muy importantes que hay que realizar en paralelo. El cambio de paradigma pasa por modificar las leyes, los protocolos y los manuales de medicina y a la vez por transformar el imaginario colectivo. Cuando hablo de cultura trans me refiero precisamente a eso: generar referentes trans fuera de la mirada médica en el arte, la literatura, el cine, los medios de comunicación, en el deporte, en la política, en el sistema educativo. La visibilidad de nuevos modelos es fundamental para combatir la estigmatziación de nuestro colectivo.

 

On sait que la question de la représentation dans les médias est un fait que tu considères avec sérieux. Peux-tu dire pourquoi ?

L’impact des représentations médiatiques dans notre imaginaire social est très puissant et les représentations médiatiques des trans est toujours marginal et stigmatisante. Si on demandait à n’importe quel adolescent s’il connait une personne transsexuelle personnellement, il nous dira probablement que non. Si on lui demande s’il connaît l’existence d’une personne transsexuelle, il dira probablement que oui  et il nous parlera du cinéma d’Almodovar dans lequel les transsexuel.les sont majoritairement prostitué.es, accrocs à la drogue, où il nous parlera d’un personnage du cirque télévisuel. Les personnes apprennent ce qu’est la transsexualité par le biais de la télévision. Pour autant, il faut conquérir les moyens de communication et subvertir ces discours. Les réseaux sociaux ont médiatisé des campagnes de visibilité trans très intéressantes. Il faut savoir les utiliser sachant leur fort impact dans l’imaginaire pour développer des messages transformateurs et critiques.

El impacto de las representaciones mediáticas en nuestro imaginario social es muy potente. Y la representación mediática de lo trans sigue siendo muy marginal y estigmatizante. Si le preguntamos a cualquier adolescente si conoce a alguna persona transexual personalmente nos dirá muy probablemente que no, y si le preguntamos si sabe de la existencia de alguna persona transexual muy probablemente dirá que si y nos hablará de alguna película de Almodovar donde las transexuales son mayoritariamente prostitutas y drogodependientes o de algún personaje del circo televisivo. Las personas aprenden lo que es la transexualidad a través de la televisión. Y por lo tanto, hay que conquistar los medios de comunicación y subvertir esos discursos. Las redes sociales han mediatizados campañas de visibilidad trans muy interesantes. Hay que saber utilizarlas conociendo su fuerte impacto en el imaginario  para desarrollar mensajes transformadores y críticos.

 

Troisième partie : El genero desordenado

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Tu viens diriger un livre collectif, « el genero desordenado », préfacé par J. Butler. Peux-tu nous en fait un résumé ? Du moins nous en dire les grandes lignes ?

Plus que diriger un livre, j’ai coordonné une série d’article avec mon ami Gerard Coll-Planas, une sociologue exceptionnel. L’idée était de commencer à faire circuler des textes et des discours sur la question trans depuis un point de vue distinct de celui de la pathologisation. En langue espagnole, il n’y a pratiquement aucun livre sur le thème qui ne soit pas écrit par des médecins. Ainsi, nous avons demandé à diverses personnes qu’elles rédigent un texte sur la question et ce fut réellement une expérience très intéressante et très riche émotionnellement. Le livre compte trois parties : le regard des professionnels de la santé, le regard des sciences sociales et le regard depuis l’expérience trans.

Más que dirigir un libro, he coordinado una serie de artículos con mi amigo Gerard Coll-Planas, un sociólogo excepcional por cierto. La idea era empezar a hacer circular textos y discursos sobre la cuestión trans que hablaran desde un lugar distinto al de patologización. En lengua castellana no hay prácticamente libros que hablen de transexualidad y no estén escritos por médicos. Así que pedimos a diversas personas que escribieran un texto sobre la cuestión y fue realmente una experiencia muy interesante y emocionante a la vez. El libro consta de tres apartados: la mirada desde los profesionales de la salud, la mirada de las ciencias sociales, y la mirada desde la experiencia trans.

 

Un projet de traduction pour ce livre ou devrons-nous toujours le lire en espagnol ?

Pour être sincère, nous serions enchantés qu’il soit traduit en français et dans d’autres langues mais nous n’avons aucun financement ni n’avons eu de propositions de traducteurs spécialisés qui soient intéressés et volontaires. En dehors de cela, nous n’écartons pas la possibilité qu’il soit traduit un jour.

Seré sincero. Nos encantaría que se tradujera al francés y a otros idiomas. Pero no tenemos fondos, ni hemos tenido propuestas de traductores especializados que estén interesados en hacerlo o puedan hacerlo voluntariamente. A pesar de ello, no descartamos la posibilidad de que sean traducidos algún día.

 

Tes projets personnels Miguel ?

La question la plus difficile de l’entrevue ! La vérité, c’est que je suis dans une période où je m’interroge sur cette question. Quels sont mes projets personnels ? Est-ce que je veux poursuivre l’activisme ? Pourquoi et pour quoi ? Pour qui ? Faire un bon travail d’activiste, ce n’est pas facile. J’essaie de me limiter et de m’impliquer dans peu de projets pour les développer au mieux et en faisant attention aux relations au maximum (et parfois une réussite, parfois un échec). Au-delà, j’explore d’autres d’univers qui m’intéresse et pour lesquels il me manque du temps : la musique, les voyages, la technologie, la sociologie, le sport, la communication, la politique.

Uf…la pregunta más difícil de la entrevista. La verdad es que estoy en un momento de inflexión en el que me interrogo precisamente acerca de esa pregunta: cuales son mis proyectos personales? Quiero seguir haciendo activismo? Porque? Para que? Para quien? Hacer un buen trabajo como activista no es nada fácil, así que intento limitarme mucho e implicarme en pocas cosas para desarrollarlas con la mayor calidad posible y cuidando las relaciones al máximo (a veces lo consigo y otras fracaso). Más allá de esto, estoy explorando otros ámbitos que me interesan y para los que me falta tiempo: la música, los viajes, la tecnología, la sociología, el deporte, la comunicación, la política.


Liens :

Espai Obert Trans/Intersex
http://espaitransintersex.blogspot.fr
– 
http://fr.scribd.com/doc/109570240/Espai-Boletin-Oct-Ok

STP-2012
http://www.stp2012.info/old/fr
– 
http://www.stp2012.info/old/fr/objectifs
– 
http://www.stp2012.info/old/fr/a-propos-de-nous

El genero desordenado
http://elgenerodesordenado.wordpress.com

La Transidentité en 2011

 LA TRANSIDENTITÉ EN 2011 :

TOUT BOUGE ET RIEN NE CHANGE
(pour l’instant…)


 

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Cela fait très longtemps que tous les fronts de la contestation trans’ n’avaient pas été actifs en même temps. Ou pour ainsi dire : jamais. Associations, universités, médias, tribunaux… Tout s’empare de la question trans’, ou plutôt « les trans’ s’emparent de toutes ces questions ». Cependant, rien n’a encore réellement changé ; tout du moins pas encore. Tour d’horizon de cette année 2011.

 

L’OUVERTURE DE NOUVEAUX FRONTS

            – Le front juridico-politique : du local à l’Européen

Avec les déclinaisons françaises de la résolution 1728 du Conseil de l’Europe, par Michèle Delaunay à l’assemblée nationale ou François Hollande dans son programme, le front juridique est dés plus actifs. Le lien local-Européen sur cette question, n’avait pas été ouvert depuis la condamnation de la France par la Cours Européenne des Droits de l’Homme en 92. Quant au débat politique, il avait été tout simplement torpillé par l’UMP lors d’un remaniement ministériel sonnant le glas des discussions avec les associations trans’ concernant d’improbables « centres de référence ». Mariage, adoption, stérilisation : les militants trans’ se sont emparés des estrades de visibilité juridiques au-delà même de la question trans’ (le mariage homosexuel par exemple).

– Le front médiatique : des individus et des collectifs

Mais cette visibilité ne s’est pas faite uniformément. D’un côté, des actions individuelles, médiatiquement couvertes (le mariage de Stéphanie Nicot ou celui de Chloé Avrillon) et de l’autre des actions plus collectives, dont la médiatisation a parfois été plus faible, comme lors du T.dor ou de l’Existrans par exemple. Évidemment les médias restent friands d’une transidentité susceptible de faire monter l’audimat. Se succèdent alors des reportages rediffusés (« c’est quoi l’amour ? ») et des tentatives plus abouties, plus généralement saluées par les trans’ eux-mêmes (« mes questions sur les trans’ » de S. Moati). Le « cas » trans’ et la « cause » trans’ se superposent alors pour, avec plus ou moins de succès, imposer médiatiquement des revendications.

– Le maintien d’un fort élan associatif

L’année 2010 fut lourde en événements, notamment avec les réunions ministérielles autour des centres de références proposés par Roselyne Bachelot. Cette année, les associations de terrain n’ont pour autant pas perdu de leur verve militante. Au-delà des cas individuels mis en avant par les associations, le mouvement trans’ a su proposer de nouveaux supports. L’association Chrysalide reste pionnière en la matière avec un site sur la prévention et le VIH («Gare à tes fesses ») poursuivant ainsi le travail d’OUTRANS avec le fascicule « DTC : dicklit et t claques ». En cette fin d’année on notera la publication de la recherche effectuée par Chrysalide et le travail de Mutatis Mutandis qui propose le livre collectif : « La transidentité : des changements individuels au débat de société » (l’Harmattan).

– L’université et les savoirs trans’

Les chercheurs et les militants ont proposé quelques alliances cette année, chose peu fréquente depuis le « ZOO » de Marie Helene Bourcier, notamment avec une série de colloques sur les futurs DSM ET CIM à Bordeaux et Paris (dont l’ODT s’est largement fait l’écho). L’ODT justement, devient aussi une nouvelle plateforme de savoirs et d’informations alliant monde universitaire et monde associatif. Et ces alliances, ces rencontres, trouvent un terrain d’entende dans la dénonciation des monopoles psychiatrisants et excluants, comme on peut le lire dans la conclusion de l’enquête d’Alain Giami :

« Ces résultats, qui font apparaître l’inadéquation relative de l’offre de soins, témoignent égale­ment de l’urgence d’une réflexion sur le protocole public « officiel » de prise en charge des trans en France, notamment en le mettant en regard avec l’offre de soins proposée dans d’autres pays. »

 

LES ANGLES MORTS DES AGENDAS POLITIQUES ET MILITANTS

– L’invisibilité des F/M T X

Mais tous les fronts ne sont pas aussi actifs. La question trans’, toujours dominée par la question « transsexuelle », ne fait que peu de place aux altérités de genre nouvelles telles qu’on les voit dans le reportage « mon sexe n’est pas mon genre » (V. Mitteaux) ou telles qu’elles s’expriment aux UEEH. Avec les associations OUTRANS et Chrysalide une nouvelle génération de militants s’est rendue visible : plus jeunes, MtF autant que FtM, pas forcément suivis par des protocoles ; ils promettaient une visibilité aux nouveaux profils transidentitaires. Pourtant, force est de constater qu’il persiste une zone d’ombre du côté des identités et des corps FT* MTU FTW ou MTX, que l’on n’entend parfois, rarement, dans les subcultures trans’ et queer, mais qui restent inaudibles pour le plus grand nombre.

– La question intersex’…

Aux côtés de la question trans’, la question intersex’ est, elle aussi, souvent évoquée. Pourtant, le mouvement militant intersex’ ne parvient pas, comme commence à le faire le mouvement trans’ et comme a su si bien le faire le mouvement homosexuel, à s’inscrire dans les agendas politiques. Quelques figures et associations intersex’ fournissent néanmoins des éléments vitaux au débat sur la libre disposition de son corps, sur le choix des formes et des fonctions désirées de ce dernier (« Vincent Guillot » ou l’association « Orféo » pour ne citer qu’eux). Alors que quelques partis politiques prennent clairement position sur la question trans’, nous regrettons le silence existant concernant le question intersex’.

– Autour des transidentités

Parler des transidentités c’est aussi parler des questions qui gravitent autour. Celles qui ont touché la question trans’ une fois comme celles qui sont devenues au fil du temps des compagnons de route. Chaque année, les sujets marronniers proposent pour le 01 décembre une action ou un reportage sur le sida. Cette année, entre la recherche d’Alain Giami et celle publiée en ligne par Chrysalide, la question trans’ et celle du VIH se sont affichées côte à côté. On espère que la question ne soit pas aussitôt oubliée. De même pour le sujet de la prostitution, porté par des projets de lois liberticides, dont l’actualité a permis de rappeler les combats (et donc aussi celui des trans’ prostitué.e.s.).

C’est l’occasion pour nous de faire un focus sur la militance théorique depuis la position du chercheur-militant dans sa quête et requête d’une visibilité institutionnelle à la fois en tant que personne et citoyen qu’en tant que chercheur sur un terrain colonisé et dilapidé par une idéologie maltraitante et malhonnête.

 DU DÉBAT ET SON ORDRE 

Quand changer de sexe nécessite un syndrome (L. Hérault)

Les trans attendaient une ouverture du rapport de la HAS et une suite à la déclaration de R. Bachelot en 2009 régulant les pratiques et reconsidérant le sujet trans’. Elle n’a pas eu lieu. Par ailleurs, la trajectoire transsexe, comme trajectoire d’identité essentialisée, vient à écraser les autres trajectoires d’existence non essentialisée qui ne reçoivent aucune attention et proposition, notamment juridique, en reconduisant une violence transsexe vs transgenre. L’initiative du CCOMS dirigé par J-L. Roelandt proposait une table ronde en 2007 où la question trans, co-organisée par M-J. Bertini et P. Desmons pouvait être portée par les trans eux-mêmes, mais n’a pu trouver un espace qu’à la marge de cette rencontre. En ligne de mire, la stigmatisation dans la prise en charge totalement inabordée dans la question trans. Les termes en étaient pourtant clairs : « La lutte contre la stigmatisation doit reposer sur des objectifs définis à partir du vécu même des 
victimes de la stigmatisation et non uniquement à partir des représentations des autres membres 
de la société ou d’hypothèses théoriques. ».

Annonce généreuse mais sans effet car le sujet n’est jamais énoncé et respecté. Décembre 2010, le CCOMS reprend l’initiative dont nous avons rendu compte à l’ODT[19]. Une rencontre a également lieu à Bordeaux le mars 2011[20]. Cette fois, nous sommes partie prenante directe mais le débat n’a lieu que par/dans le retour de ces stigmatisations sur les lieux de la prise en charge, d’une dénonciation des maltraitances et violences et une demande de dépathologisation. En questionnement, le statut de la discipline en charge d’une étude et réflexion dont la Sofect se voulait le nouveau porte-parole coordonné avec C. Chiland et M. Bonierbale[21]. Qu’en est-il de cette frontière, dure ou floue, entre normalité et pathologisation ? Sur quoi repose-t-elle réellement ? Les arguments de la modélisation universaliste et la preuve clinique d’une affection tombés, ne reste que le truchement de relativismes normatifs dont cette population, après d’autres, est victime. Les gender studies ont largement participé à l’ouverture de ce débat, non sans heurts. Tout se passe ici non seulement comme une refermeture sur une exception isolée dont l’hégémonie pratique de la psychiatrie serait la garante, mais encore un déni culturel de l’évolution de la société mettant en branle des subjectivités non essentialistes.

Le débat sur la dépsychiatrisation se voulait être une double réflexion ;

1/ sur le statut paradoxal d’une discipline abordant ce sujet via des normes historiques datées et pensées comme cadre indépassable ;

2/ d’un partage des expertises et connaissances du terrain mobilisées dans son contexte par les trans’ et disqualifiées par un contexte de contrôle étatique via la procédure de changement juridique de « sexe ».

Une réflexion largement oblitérée par le statut même d’une affection mentale inconnue et le rôle qu’on lui fait tenir, attenante à la transgression de normes décrétées « collectives » et non à un trouble mental qui n’existe pas plus que celui de l’homosexualité. Il est manifeste ici que l’on s’ancre sur un historique moral des normes et des discriminations culturellement partagées dans notre société et y sacrifie l’évolution de la société, la demande de reconnaissance pour une égalité concrète.

Soulignons donc le statut et rôle particulier de surveillance d’une pensée et pratique maltraitantes comme hier avec celle de l’homosexualité. La prise en charge, d’abord économique via la Sécurité sociale, s’effectue non sur l’individu trans’ que des passions, rejets et dénis, que ce sujet suscite depuis une conception datée de « rapports sociaux de sexe » où cette forme particulière de psychiatrisation apparaît comme un mode de gestion des transgressions suivant là les précédents historiques du travestissement et de l’homosexualité. La thèse de la relativisation culturelle se heurte en effet de plein fouet avec la conception d’une unicité et cohérence de société partout battue en brèche, d’où ces soubresauts passionnels, dénis et rejets, lorsqu’il s’agit de réformer une conception, voire simplement de la nuancer. Au total, un débat de fond qui n’a jamais été mené, notamment pour des raisons morales, mais également de représentations où les normes de genre joue un rôle de régulation dans un mixte passionnel de tabou, discrimination, pouvoir sur autrui débouchant toujours sur des dénis et rejets violents. Toutes choses qu’il fallait dégager d’une gangue ordinaire.

 L’ordre des mots

Les documentaires de C. et M. Arra (L’ordre des mots) et V. Mitteaux (Mon sexe n’est pas mon genre) traduisent la prise de parole, la brutalité des heurts avec le tri entre les différents types de transidentités survisibilisant le process transsexe contre les autres identités-trajectoires, lequel apparaît dans sa liaison avec le statut de la normalité et non de santé psychique, sous-tendant une classification politicosexuelle arbitraire sous le couvert de médicalité, promu nouvel ordonnateur de la régulation normée des genres dans leur différence. Plutôt que d’instaurer un dialogue entre des trajectoires d’existence non alignées sur les normes sociales de genre (du travestissement comme franchissements permanents ou temporaires au transsexualisme entendu comme transition juridico-chirurgicale), l’on spécule sur une affection que la clinique ne constate pas mais avalise tant le sujet provoque la croyance ordinaire pour reformer -sans le reformuler- un invariant anthropologique majeur, la différence de sexes en tant qu’instance et réel de l’humain, ainsi que les tensions ordinaires de l’ordre binaire.

Comment devient-on ce que l’on est ? Comment devient-on homme ou femme ? Le sexe est-il toujours le genre ? Quelle est la fonction psychique d’un franchissement de genre ? Cette question s’est déplacée aujourd’hui en direction de l’humain lui-même. Comment accède-t-on à l’humanité ? Le sujet qui pouvait éclairer, du fait même de sa situation paradoxale en prise sur le devenir et la condition humaine, ne reçoit qu’une réponse technique et une gestion de l’exception pathologique faute de régulation socioculturelle et de décision politique. Or celle-ci était à même d’apporter une partie de la solution dans son rôle d’accueil des situations difficiles et stigmatisantes ; situations propres à détruire un développement harmonieux lors de l’enfance. En préférant la limitation volontaire via les normes de genre, l’on a créé artificiellement un transsexualisme médico-chirurgical. Ce faisant, l’on a créé un problème de santé psychique et un appel à une résolution technique et non sociale où le care est subordonné à une théorie du développement psychosocial d’un individu donné dans une société donnée. Si la stigmatisation est partie liée à la différenciation des comportements et donc des individus dans une société, elle est ici le biais destructeur que la notion d’affection mentale vient ancrer dans un fantasme de médicalisation de l’identité faisant ordre en fisant taire les subjectivités minoritaires.

Tout cela devait faire l’occasion de débats, entre ce groupe culturellement inattendu (du moins en Occident), la société dans son ensemble et avec les tenants du dossier, l’Etat en tête. Comment régule-t-on cette situation dans les pays voisins d’Occident et dans les sociétés non-occidentales que l’anthropologie questionne depuis maintenant un siècle ?  Aussi, devant l’impasse manifeste et la possession de ce sujet par une discipline, la psychiatrisation (entendue comme processus de tri moral), le changement vient, à l’instar de l’homosexualité et des questions féministes, des intéressé.es eux/elles-mêmes.

Nous sommes bien loin de passeurs de monde des sociétés chamaniques régulant par le rituel les franchissements de genre. De même du cadre global des Droits de l’Homme dont Thomas Hammerberg rappelle l’enjeu. Reconfiguré et re-théorisé à l’instar des problématiques homosexuelles et identitaire postféministe, c’est la société hétérosexuelle dans son figement normatif qui est interrogée depuis la reformulation politique de M. Foucault, philosophique, psychanalytique et anthropologique. Autonomisé de fait, mais toujours psychiatrisé dans son nouement à l’assignation administrative et juridique, le sujet n’est plus ce changement chirurgico-médical de sexe, mais le sujet éclairant tout ce qui, du social et du culturel s’est dogmatisé dans un rejet et déni d’un Autre.

 

Conclusion : Quid du privilège cisgenre ?  

En réalité, si la question trans’ parvient à faire bouger les lignes, ce n’est pas uniquement du côté du transsexualisme ou plus généralement dans les subcultures transidentitaires que devrait se faire sentir les conséquences de ces changements, mais, plus généralement, sur l’ensemble des normes sociales qui rigidifient les corps et les identités. Mais il est encore trop tôt pour véritablement voir l’impact de ces actions et de ces propositions sur la culture cisgenre. Car s’il existe un horizon au débat, c’est bien celui-ci : comment faire en sorte de déstabiliser les privilèges cisgenres de manière à desserrer le carcan qu’ils imposent sur les vies excentriques ?


http://www.michele-delaunay.net/assemblee/index.php/post/2011/12/28/CP-Identit%C3%A9-de-genre,-changement-de-sexe-%C3%A0-l-%C3%A9tat-civil-%3A-la-proposition-de-loi-de-Mich%C3%A8le-Delaunay-marque-un-pas-d%C3%A9cisif

http://francoishollande.fr/communiques/une-proposition-de-loi-pour-sortir-les-personnes-trans-de-l-impasse/

Le site de l’association dont elle est porte parole : http://www.trans-aide.com/ta2-lor/ta2-lor-accueil.htm

http://www.transgenderdor.org/

http://existrans.org/

http://chrysalidelyon.free.fr/

http://chrysalidelyon.free.fr/gatf/

http://outrans.org/

http://chrysalidelyon.free.fr/sondage_sante2011.php

http://www.mutatismutandis.info/

BOURCIER Marie Helene, Q comme queer, éditions GKQ, 1997.

GIAMI Alain, BEAUBATIE Emmanuelle, LE BAIL Jonas, « Caractéristiques sociodémographiques, identifications de genre, parcours de transition médicopsychologiques et VIH/sida dans la population trans. Premiers résultats d’une enquête menée en France en 2010 » BEH (Bulletin d’épidémiologie hebdomadaire), 42, novembre 2011.

http://www.ueeh.net/

http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com/article-identite-intersexe-et-identites-plurielles-en-debat-80167789.html

http://asso.orfeo.free.fr/topic/index.html

  Vaincre les discriminations en santé mentale, http://www.jle.com/fr/revues/medecine/ipe/e-docs/00/04/36/7F/article.phtml

Interventions : Karine Espineira, Tom Reucher, Maud-Yeuse Thomas, http://natamauve.free.fr/Stima-queer/Stigma-q-thomas.html

Troisièmes rencontres internationales du Centre Collaborateur de l’Organisation Mondiale de la Santé (CCOMS) : « STIGMA ! Vaincre les discriminations en santé mentale », Nice du 12 au 15 juin 2007, http://amades.revues.org/index79.html

Dossier CIM : dépsychiatriser !, http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com/

Le transsexualisme et après : le normal et le pathologique du genre en question, Université Bordeaux Ségalen, Centre Emile Durkheim, Bordeaux.

Respectivement présidente d’honneur et présidente de la Sofect.

CIM10, Chap..V, Troubles mentaux et du comportement, F64.0 transsexualisme énoncé comme suit : Il s’agit d’un désir de vivre et d’être accepté en tant que personne appartenant au sexe opposé. Ce désir s’accompagne habituellement d’un sentiment de malaise ou d’inadaptation par rapport à son sexe anatomique et du souhait de subir une intervention chirurgicale ou un traitement hormonal afin de rendre son corps aussi conforme que possible au sexe désiré.

CIM10, Chap..V, Troubles mentaux et du comportement, F64.1. Travestisme bivalent énoncé comme suit : Ce terme désigne le fait de porter des vêtements du sexe opposé pendant une partie de son existence, de façon à se satisfaire de l’expérience d’appartenir au sexe opposé, mais sans désir de changement de sexe plus permanent moyennant une transformation chirurgicale; le changement de vêtements ne s’accompagne d’aucune excitation sexuelle. Trouble de l’identité sexuelle chez l’adulte ou l’adolescent, type non transsexuel.

L’ordre des mots, documentaire de C. et M. Arra, 2007.

C’est le fil rouge du film Ma vie en rose, d’Alain Berliner.

Marie-Antoinette Czaplicka, Aboriginal Siberia. A study in Social Anthropology, 1914, Oxford, Clarendon Press, cité par B. Saladin d’Anglure, Réflexions anthropologiques à propos d’un «3e sexe social» chez les Inuit (2006), http://classiques.uqac.ca.

Thomas Hammarberg, Droits de l’Homme et identité de genre, http://www.acthe.fr/information/viewartrub.php?a=115.

Judith Butler, Défaire le genre, Ed. Amsterdam, 2009.

  S. Prokhoris, Chemins vicinaux. Transmettre : verrouiller l’identité ou laisser jouer l’aléatoire, http://www.lrdb.fr/articles.php?lng=fr&pg=1184

L. Hérault, Constituer des hommes et des femmes : la procédure de transsexualisation, Terrain n°42, 2004, http://terrain.revues.org/1756

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