Observatoire Des Transidentités

Etre acteurs-auteurs & actrices-auteures des études trans

Étiquette : T-Dor

Le TDOR, Jour du souvenir trans

Le TDOR, Jour du souvenir trans

Maud-Yeuse Thomas
chercheuse indépendante 

Karine Espineira
Université Paris 8

Le T-DOR, Jour du souvenir trans

 

Avertissement. Ce texte publié à l’occasion du T-Dor comporte une vidéo (fin d’article) d’une grande violence. Elle illustre la transphobie en acte.

Le TDOR, Jour du souvenir trans

Le T-Dor ou jour du souvenir des personnes trans assassinées pour raison de transphobie a été créé aux USA en 1998. Il a lieu le 19 novembre.

A Marseille, le T-Dor est co-organisé par SOS homophobie, l’ODT, le T Time, Polychromes, Aides. Il se déroule aux cinéma Les Variétés à Marseille. L’atelier Transexpress sera suivi du film de Sophie Hyde, 52 Tuesdays (2013) Lien : https://fr.wikipedia.org/wiki/52_Tuesdays.

D’autres TDor auront lieu en France[1].

Pour la énième année, nous allons présenter le T-Dor à Marseille en tirant à nouveau la sonnette d’alarme sur les conditions de vie des personnes trans. Combien de morts et de suicidées depuis le T-Dor de 2015 ? Quelles politiques publiques ont-elles été mises en place depuis le début des années 2000 quand l’associatif Trans en souligne les urgences depuis la décennie 1990 ?

Nous pouvons décrire plusieurs morts :

  • La mort, brutale et violente des agressions aboutissant au décès
  • l’absence de chiffres
  • des récits de vie ramenés à une subjectivation visant à les nier et les psychiatriser
  • un enterrement au prénom d’assignation effaçant plus encore la personne
  • des discours biopolitiques qui nous objectivisent et nous invisibilisent.

Alors que nous préparions ce T-Dor, un ami nous avertit du décès de S., probablement dû à un suicide. Nous l’avions rencontré, il a y quelques années, lors de formation dans une école de travailleurs sociaux. S. tenait une boite de nuit ouverte à toutes les sexualités et expressions d’identité de genre. Elle se définissait comme travesti, représentait pour tout le monde, une joie de vivre intense et une force de vie incomparable. Son décès nous apparaît d’autant plus incompréhensible mais, devant le constat d’une société où la transphobie est quotidienne, son suicide est la conséquence d’une vie rendue invivable.

En 2014, le suicide de Leelah Alcorn a fait le tour du monde.

Nous nous demandons comment faire face, comment faire avec cela, quelles réponses le permettraient dans un contexte d’aggravation des plus vulnérables, notamment les personnes trans prostituées sans papiers[2].


[1] Sur le site de SOSHomophobie : https://www.sos-homophobie.org/TDOR2016. Ouesttrans organise deux Transexpress pour le TDor à Quimper et Rennes ; en ligne : https://www.facebook.com/events/561081484098116/. Trans inter action organise un Tdor à Nantes; en ligne https://www.facebook.com/trans.inter.act/.

[2] Communiqué de presse, Acceptess transgenres, 08.11.2016, en ligne : https://www.facebook.com/notes/acceptess-transgenres/tdor-2016-justice-pour-niurkeli-assassinée/1676805252609874


Le TDOR, Jour du souvenir trans

Lors de la première Existrans en 1997, nous étions 20. C’était il y a 20 ans. L’Existrans 2016 s’est achevé à Paris sur un constat d’échec, de recul et de mépris. Mépris des existences trans, maintien d’une psychiatrisation malgré le décret Bachelot (2009) et les efforts des associations pour un changement d’état civil (CEC) libre et gratuit en mairie.

La raison de ces meurtres et de ces « pousse-au-suicide » tient globalement à la transphobie globale, aux violences institutionnelles, à l’instar du sexisme et racisme, partout dans le monde avec une prévalence en Amérique centrale et du Sud (78% des meurtres selon Transrespect[1]).

La raison de ces meurtres réside dans une violence contrecarrant l’essor de sa visibilité sociale, théorique et symbolique. Plus personne n’ignore qu’il y a pas de maladie ou de « dysphorie » ; qu’il n’y en a jamais eu. Mais les discriminations et violences s’ajoutant au harcèlement théorique n’ont jamais cessé. Aux violences physiques, sexuelles et symboliques, s’est ajoutée la violence symbolique et théorique de discours et pratiques biopolitiques sur le «transsexualisme ».


[1] en ligne : http://transrespect.org/en/idahot-2016-tmm-update/


Un pape nous a encore récemment condamné.e.s et excommunié.e.s, sous le regard indifférent des laïcs. Nous ne ferions pas partie de l’humanité ou à la marge de celle-ci. Traduisons : en marge de la conception créationniste auquel s’est greffée une conception objectiviste reposant sur « la nature ».

En réponse au travail des collectifs d’associations trans pour le CEC, l’Etat a réimposé cette frontière au nom d’une « justice du XXIe siècle ». En fait, une conception naturaliste où l’organe sexuel d’un individu détermine ce qu’il sera dans son avenir. En bref, on ne devient pas, on nait.

Une forme de justice s’est imposée à une philosophie de l’existence en se donnant pour base éthique l’exclusion de certains individus.

Il n’y a pas de meilleur anathème que la normativité juridique et religieuse érigée en rituel «anthropologique ». Il conditionne, permet et justifie la psychiatrisation dont la fonction politique est de nous déplacer en-deçà de l’appartenance à l’humanité. Ce geste est nécessaire pour que quiconque, n’importe qui, se sente légitime pour discriminer et parfois pour tuer[1].

Cette autorisation de tuer se raconte d’ailleurs elle-même : les violeurs et tueurs disent qu’ils ont eu peur, que leur monde était ébranlé. Leur peur tue, leur peur justifie. Ils ne sont jamais poursuivis. On a là l’ultime mort des trans : le meurtre de personnes trans n’existe pas.

Mise en ligne : 15.11.2016


[1] Boy dont cry de Kimberley Pierce sur Brandon Teena (1999) ; en ligne : https://fr.wikipedia.org/wiki/Boys_Don%27t_Cry_(film).


Avertissement : Cette vidéo contient des scènes très violentes. Source : 36ª Delegacia de Polícia Civil – Santa Cruz – https://www.facebook.com/36delegacia/videos/1743485365912125/

Affiche du film Boy dont cry.

Affiche du film Boy dont cry.

Please follow and like us:
error

TDor : Journée du souvenir trans 2013

Tom Reucher
Karine Espineira

TDoR-R-20-23-flyerRVB-ss-marges.jpg

Crédit : Aurélie Maestre


Journée du souvenir trans

Une brève présentation : la Journée du souvenir trans, déclinaison française du Transgender Day of Remembrance (TDoR), se tient internationalement le 20 novembre. Elle commémore les personnes qui ont été assassinées à cause de la transphobie, c’est-à-dire la haine ou la peur des personnes trans, et elle veut attirer l’attention sur les violences endurées par la communauté trans.

 Il semblerait qu’il y ait une corrélation entre la montée du débat sur les transidentités et les meurtres commis par transphobie dans un contexte d’une double invisibilisation. Par exemple, lors de la présentation du film de K. Pierce, Boy dont cry, la presse LG parlait toujours d’une lesbienne. Les meurtres des personnes trans se double très souvent de tortures et d’effacement de la personne, les suicides mués en regret d’une transition non assumée.

 Nous présentons ici les interventions de Tom Reucher et Karine Espineira à l’ocassion de la projection de L’ordre des mots (Cynthia et Mélissa Arra) au MuCEM, le 20.11.2013 qui ont insisté sur les différents contextes sociopolitiques. Comment parle-t-on encore des trans en 2013, pourquoi sommes-nous encore inscrit dans le DSM 5 et la CIM 10 ? Ou en est la réécriture de de la CIM 11 de l’OMS qui proposait une consultation (Sorbonne, 2010, CF, l’ouvrage collectif, ODT n°1, Histoire d’une dépathologisation-2012) ? Quelles propositions politiques après l’Argentine ? L’impact est global comme en témoigne ce contrôle de la SNCF rappellant l’ordinaire transphobie tandis que le politique n’a cessé de botter en touche. 

Le MUCEM propose une exposition sur le Genre qui se veut globale et pédagogique. Mais l’est-elle ? Nous avions écrit un article analysant cette exposition, les quelques a-propos centrés sur une décontextualisation très problématique.

Maud-Yeuse Thomas

Pour l’ensemble des journées liées au T-Dor (le programme est ici), nous tenons à remercier chaleureusement les associations qui se sont mobilisées ainsi que les partenaires et les lieux accueillants : l’Association des Transgenres de la Côte d’Azur, SOS homophobiePolychromes, le relais LGBT Alpes maritimes et des Bouches du Rhône de Amnesty International, le bar associatif les 3G, AIDES, le Planning Familial 13Solidaires 13, le MuCEMl’Observatoire des transidentités et les cinémas Les Variétés et le Mercury. Une dédicace particulière à notre ami Christophe Léger pour avoir porté cette organisation, et Aurélie Maestre pour le beau visuel de ce T-Dor.

M&K

n-TRANSGENDER-DAY-OF-REMEMBRANCE-large570.jpg

Crédit


Avec Tom Reucher nous avions choisi de proposer des communications courtes dans le cadre de cette conférence au MuCEM afin de disposer d’un maximum de temps pour les échanges avec le public. A cette fin, Tom Reucher proposait une synthèse de la condition des trans via le sexisme et de mon côté je privilégiais deux aspects du documentaire « L’Ordre des mots » de Cynthia et Mélissa Arra ; réflexion éclairée par les apports de ma recherche sur la contruction médiatique des transidentités.


 

  Tom Reucher

 

Aujourd’hui est un jour spécial pour les trans’ dans le monde. C’est le jour du T-DOR (Trans’ Day Of Remembrance), le jour de commémoration des personnes assassinées parce qu’elles sont trans’. L’assassinat est l’expression la plus extrême de la transphobie.

Limoges, 24/07/2013: Mylène, 42 ans, une figure de la ville unanimement appréciée, battue à mort avec un marteau.

Rouen, 04/11/2012: Cassandra, étranglée, corps partiellement brulé après la mort.

Vous pouvez trouver plus d’information en anglais sur le site http://www.transgenderdor.org/

Je vous propose une minute de silence à leur mémoire. Les croyants qui le souhaitent peuvent prier pour l’amélioration de la vie des trans’ dans le monde, car ils et elles en ont bien besoin.

Le sexisme est le plus important des racismes car il existe dans toutes les cultures. Il prend sa source dans la hiérarchie des sexes. La transphobie et l’homophobie découlent du sexisme. Les minorités de sexe et de genre ont intérêt à travailler avec les féministes pour faire avancer l’égalité des sexes et des genres. C’est par l’éducation que les valeurs d’égalité doivent passer.

Le film aborde des questions politiques que posent les trans’ et les intersexes à la société civile et comment cette société dominée par des conservatismes résiste aux changements et à l’évolution. Ce faisant, elle maltraite et pathologise des identités et des comportements qui n’ont pourtant rien de répréhensibles (cf. les manuels de psychiatries). Les changements que demandent les trans’ et les intersexes ne révolutionneraient pourtant pas la société mais ils amélioreraient considérablement leur vie sans modifier celle des autres.

–   un changement de sexe et prénoms sans condition, gratuit et en mairie, ce qui désengorgerait les tribunaux, éviterai les demandes abusives d’argent par des avocats alors qu’une aide juridictionnelle a été accordée, éviterait la disparité en fonction des juges et des procureurs;

–   des soins médicaux adaptés qui respectent le choix de ses médecins;

–   l’arrêt des chirurgies mutilatrices pour conformer un bébé intersexe à un sexe qui ne lui correspondra pas forcément plus tard car on se sait rien de son développement futur;

–   considérer l’intersexuation comme une sexuation atypique et non pathologique tout en permettant aux personnes concernées qui le souhaitent de bénéficier de soins médicaux pour rejoindre une conformation génitale spécifique;

–   réfléchir à la suppression de la mention du sexe à l’état civil, tout comme a été supprimé la religion, la profession… Concernant les documents d’identité (carte nationale, passeport) et administratifs, soit supprimer les mentions de sexe, soit les rendre déclaratives en devenant des mentions de genre et donc évolutives.

TDOR2012_RGB-300x196.jpg

Crédit


Karine Espineira

Ma recherche :

– 5 années d’observation participative

– 1 corpus de 886 documents audiovisuels formés à l’Institut National de l’Audiovisuel

– L’enjeu : Comprendre comment se fabriquent les modèles, les figures archétypales. Croiser les données obtenues sur le terrain avec les modèles proposés par les médias, la télévision surtout.

Je vais aborder deux points en relation avec le documentaire L’Ordre des mots au programme ce soir avec le cas du Groupe Activiste Trans que vous verrez ce soir et la question de la construction médiatique du sujet trans comme figure archétypale que l’on donne à voir à tous.

Le GAT :

Sans dévoiler le film, l’une des originalités de L’Ordre des mots c’est qu’à l’égal du documentaire Transsexual menace de Rosa Von Praunheim de 1995, il montre la politisation des personnes trans sans pour autant faire l’impasse sur les difficultés d’être « trans » dans des sociétés loin d’être aussi bienveillantes que l’on voudrait.

Le GAT est souvent traité à part dans les études sur les trans’. Les formes de l’action militante du GAT sont spectaculaires dans le contexte français. Elles sont nouvelles dans le contexte du début des années 2000, mais elles sont déjà appliquées aux États-Unis par l’associationTranssexual Menacedepuis les années 1990. Les « zaps »[3] sont contre-productifs pour les uns, « salutaires » et « fiers » pour les autres. Quoi qu’il en soit, lezap Mercaderà la Cité des sciences[4], dont vous verrez les images, place d’emblée le GAT comme le premier collectif politique trans.

Mais qu’est-ce un zap ? Il s’agit d’une action utilisant le corps comme outil de revendication et de contestation. On pense au Diying par exemple. Des gens allongés comme des morts parfois recouverts de faux sang entre dispositif. Cette forme d’action a été importée par Act up Paris sur le modèle d’Act Up New York en 1989.

Rappelons aussi que le GAT est constitué en 2002, je cite : « en dehors de toute forme associative, politique ou syndicale responsable aux yeux de ses membres d’une corruption liée aux notions consubstantielles de domination et de pouvoir »[5]. Ce courant se définit ainsi comme libertaire.

On note au passage l’importance de cette dénomination au sein des groupes trans comme si, face à l’opposition institutionnelle et la désapprobation sociale sous forme discriminatoire, les trans’ n’avaient d’autre choix que celui d’être ouverts aux autres causes. Ainsi le GAT s’est dit publiquement et en plusieurs occasions solidaire avec les sans-papiers, les chômeurs, les prostituées etc. Le documentaire L’Ordre des mots[6] en donne un aperçu. En 2008, j’avais qualifié ce groupe de radical. Ils n’étaient pas forcément d’accord avec moi. Il n’y avait rien de péjoratif ou d’accusateur dans ce qualificatif. Pour moi, sur l’échelle de l’activisme trans’, il figurait tel un séisme rompant avec une militance que l’on voit depuis très modérée. Le GAT a été immédiatement accueilli par les groupes gays et lesbiens de l’époque comme un groupe trans d’avant-garde rompant avec un essentialisme affiché dans les médias (« une femme dans un corps d’homme » et inversement) et un positionnement politique anti-assimilationniste leur permettant des mises en commun avec d’autres luttes comme celles des féminismes, des intersexes, des sans-papiers, des prostitué-e-s, etc.

La question de la représentation

Dans mon étude, on voit que les médias – dont la télévision surtout – abordent « l’institué transsexuel », c’est ainsi que j’ai nommé la représentation dominante, la représentation la plus valorisée, la représentation la plus rassurante. Ce modèle est construit au au détriment  de « l’institué transgenre ». On parle d’une représentation confidentielle, d’une représentation minorée, d’une représentation paniquante (qui fait peur). On pourrait donc parler d’une modélisation plus ou moins souple, entretenant une forte adéquation avec l’ordre social et historique (ici celui du Genre), en faisant place à une certaine perturbation (le « trouble » dans le genre et j’ajoute à l’ordre public).

 Les études culturelles autorisent l’analyse de la culture populaire ou du « grand public » comme « ensemble de minorités intentionnellement construites à travers des affirmations identitaires, subculturelles ou militantes ». J’applique aux trans : dits minoritaire, en souffrance et en désir d’intégration, plus que montré revendicateur et créateur de subcultures, le groupe transidentitaire n’en demeure pas moins partie prenante de la culture populaire. Pour le formuler autrement en m’inspirant d’Edgar Morin, la transidentité n’est pas la culture de tous, mais elle est connue de tous.

A la télévision, le sujet trans est avant tout une femme. Les garçons trans ont été longtemps très invisibilisés. Cette femme est blanche, citadine, occidentale et hétérosexuelle. Elle dit en télévision vouloir adhérer au système sexe-genre et s’inscrire socialement dans le genre. Le genre au sens de rapports sociaux de sexe pour mémoire. Ce sujet doit donner toutes les garanties possibles : des gages à la normalité mais aussi des gages de docilités. J’ai une approche très foucaldienne et je dirais même : ce sujet doit être docile et utile. Je viens de vous décrire le modèle qui rassure la société.

Les identités trans contestataires comme vous en verrez dans le documentaire de Cynthia et Mélissa Arra sont souvent qualifiées de militantes et leur discours sont disqualifiés. Inscrites dans la pensée féministes elles interrogent le genre dans une situation de contre-public subalterne. Le concept a été formulé par Nancy Fraser (1990) et il me semble propre à illustrer l’espace médiatique et l’espace internet comme des arènes discursives et parallèles à l’espace public. Les contre-discours visant à reformuler des identités différentes sont aussi des contre-représentations et s’inscrivent dans une dynamique constructiviste de l’espace public depuis des positions subalternes. Les contre-discours formulés pourraient se résumer à : nous ne sommes pas que des femmes trans, nous sommes féministes, nous ne sommes pas que des hétérosexuels, nous ne voulons pas nous définir seulement comme des « vrais hommes » ou de « vraies femmes », nous sommes solidaires des classes discriminés et opprimés. Nos identités sont bien plus complexes que cela ». Je viens de vous décrire le modèle qui fait peur. Sur le terrain ce modèle n’est pas exceptionnel, il est même majoritaire dans les associations trans les plus récentes comme Outrans à Paris, Chrysalide à Lyon, ou encore dans des collectifs et associations plus anciennes comme le GAT à Paris, STS à Strasbourg et l’ANT à Nancy.

Les identités trans ont vu tout de même leur représentation évoluer au cours de la dernière décennie. Cette représentation fait plus de place aux identités politiques avec des documentaires comme L’Ordre des mots, mais aussi comme Screaming Queens de Victor Silverman & Susan Stryker (2005), Diagnosing Difference d’Annalise Ophelian (2009), Identités remarquables d’Emmanuelle Vilain & Nathalie Lépinay (2010), de Fille ou garçon mon sexe n’est pas mon genre de Valérie Mitteaux (2011), entre autres productions. On remarquera au passage qu’un seul de ces documents a été télédiffusé.

Cette évolution a été le fait de personnes en grande majorité militantes ou engagées, de journalistes ou documentaristes plus curieux. À défaut de maîtriser « le dossier trans », tous tentent d’en saisir les enjeux, et  l’intérêt de nouvelles questions existentielles semblent réactivées : qui suis-je au-delà du genre assigné et reproduit ? La culture inhérente à mon genre est-elle effet de domination, de soumission, ou rien de tout cela ? Ma place détermine-t-elle mon rôle ? Mon rôle détermine-t-il mon rang dans le monde? La condition transidentitaire amorce ou confirme à notre avis un tournant culturel. Croire que ces questions ne concerne que les trans serait une erreur monumentale. Comme l’ont démontré les luttes féministes, ces questions concernent tout le monde.


Ci-dessous suivent des notes mises de côté si la question de la partie transgenre de l’exposition « Au Bazar du genre » venait à être soulevée.

MuCEM : Sur le Bazar du genre

– Pour la photographie de Thomas Beatie :

MuCEM-20130731_144250-copie-1.jpg

J’avais prévu de donner l’exemple de ce que j’avais pu entendre comme horreurs en écoutant les personnes commenter la représentation de l’homme enceint.

Avant la conférence, nous avons accompagné Tom Reucher à l’exposition. Nous avons relevé les mêmes commentaires déjà entendues lors de nos précédentes visites : « c’est monstrueux », « un monstre », « dégueulasse », sale », « crade », « écoeurant », « où va-t-on ? », « tous les goûts sont dans la nature ! », etc. Nous avons noté d’autres expressions plus grossières encore liant Beatie à « ces travelos qui se font opérer » sans oublier les commentaires dans notre propre « communauté ». Dans ce flot de propos blessants, j’ai entendu une seule fois une maman expliquer à son enfant, ce qu’étaient les personnes trans et pourquoi « ce monsieur avait choisi de porter le bébé à la place de sa femme ». Sur le coup, je l’aurais embrassée si j’avais pu le faire !

La critique de l’exposition du MuCEM, suite à notre article sur le NouvelObs, nous a valu, plus d’insultes que de soutiens. On nous a accusé de propagande avec nos références aux études de genre ; probalement par des personnes « paniquées ». Celles-là même qui voulaient « saigner du pédé » durant les débats du mariage pour tous et toutes. Un élu de  la région, de 25 ans, nous a aussi étrillées. Etait-il paniqué lui aussi ? Son homosexualité connue en faisait-elle un allié « naturel » ? Apparement non. Peut-être était-il blanc ? Peut-être était-il issu d’une classe socio-culturelle élevée ? Que savait-il de la condition des trans en France et dans le monde ? Et ce, mieux que nous-mêmes puisque nous sommes « irresponsables » de nos propos, et donc de nos vies. L’ironie de cette pensée, c’est qu’elle correspond à ce que disent les plus fervents soutiens et acteurs de la psychiatrisation des personnes trans.

Dans la foulée, comment expliquer à nos deux Christine’s bien connues que : non les trans n’éclipsent pas les questions féministes au sein des LGBT, au sein desquels nous restons dans de nombreuses villes et régions un public exotique, souffreuteux, subalterne, moqué, réduit à des « opérations » ou des « non-opérations » comme si l’entre-jambe devenait l’enjeu théorique (et de comptoir) du genre chez les personnes trans. 

Bien au-delà d’un positionnement théorique ou militant, comment expliquer la violence qu’exercent les propos tenus par le public comme par des « allié-e-s » présumé-e-s sur « nous » ? Sur moi comme trans pour personnaliser le propos. Et comme cela l’a été pour toutes les personnes qui m’ont confiées leurs ressentis après avoir vécu cet épisode en visitant l’exposition. Comment partager le sentiment de colère, de peine et d’oppression quand on voit des mamans valider la peur de leur enfant : « oui c’est sale » ? Comment partager le réconfort trop rare de cette maman qui prend le temps d’expliquer à son enfant ce qu’est la diversité humaine ? Un seul exemple bienveillant efface-t-il l’ardoise d’un harcèlement public continu ?

Plus que jamais, j’ai en tête cette expression inscrite en moi depuis longtemps : « homme mieux que femme », « gay mieux que lesbienne », « tout mieux que trans ». Faut-il rappeler l’image de Cuvier si bien illustrée par Abdellatif Kechiche dans « Vénus Noire » ? Celle d’un vagin en forme de coeur dans un bocal de formol exposé dans un amphithéatre ou un public d’hommes s’extasiait devant un « caprice de la nature ». Devons-nous accepter l’idée qu’on y parlait de « science » et que ces hommes étaient persuadés de faire de la science ? Quand un sujet ne fait pus partie de l’humanité, l’on peut ainsi justifier cet effroyable réductionnisme et faire passer cette horreur pour (de la) science.

Si on ne juge pas les personnes trans aptes à être responsables de leurs propos et de leurs vies, en revanche, sachez qu’elles vous jugent bien responsables de vos propres écrits et de vos propres actes. Nous sommes bien un contre-public subalterne. 

– Turquie :

MuCEM-20130731_144309-copie-1.jpg

On retrouve ici des données connues sur Pinar Selek plus crédible que je ne le serais jamais pour illustrer la condition des trans en Turquie : Le 11 juillet 1998, Pinar Selek, sociologue, militante féministe, est arrêtée par la police d’Istanbul et torturée pour la forcer à donner les noms des personnes qu’elle a interrogées dans le cadre de ses recherches sur les violences policières faites aux transsexuels et sur la question kurde.

Rappelons qu’en 1997 elle obtient son DEA de sociologie avec un mémoire intitulé : « La rue Ülker : un lieu d’exclusion », recherche menée sur et avec les transsexuels et travestis. Recherche publiée en 2001 sous le titre: « Masques, cavaliers et nanas. La rue ülker : un lieu d’exclusion ». Elle est aux côtés des trans. 

La situation des transidentités, a été aussi exposée par Kemal Ördek, ancien secrétaire de l’association Pembe Hayat (Pink Life LGBTT Solidarity Association) aux UEEH en 2011. Les personnes trans s’y trouvent manifestement en danger[1] – danger au moins égal à ce que décrivait Maria-Belén Correa[2] pour l’Argentine (dont on connaît les avancées stupéfiantes sur ce point depuis).

On retrouvait donc la même situation en Argentine dans les années 1990 et le début des années 2000. Le témoignage de Maria Belén Correa peut être consulté dans mon essai (La transidentité, de l’espace médiatique à l’espace public,L’Harmattan, 2008).

– Iran :

Souvent exotisée la situation en Iran est plus complexe qu’il n’y parait. La prise en charge en Iran débute après la révolution islamique et une fatwa d’Ayatollah Khomeiny sous l’action de Maryam Molkara qui rencontrera le leader iranien. Au début des années 1980, les personnes sont officiellement reconnues par le gouvernement et autorisées à subir des opérations chirurgicales afin de changer de sexe. Pour mémoire l’homosexualité est punie de mort et les exécutions ont été nombreuses dans les années 2000. Face aux réactions de l’Occident, le régime iranien ne manque pas de dire qu’il traite mieux ses transsexuels que l’Occident. Certes, mais l’acceptation sociale n’est pas au rendez-vous et si les personnes trans sont effectivement opérées, elles sont rejetées par leur famille et le corps social. 

Pour information, je conseille un documentaire ainsi qu’une œuvre cinématographique. Pour le documentaire : Transsexuel en Iran de Tanaz Eshaghian, 2008. Pour le film, il s’agit de Facing Mirrors de Negar Azarbayjani, 2012.

Karine Espineira 


[1] Pembe Gri, documentaire d’Emre Yalgin, Turquie, 27’’30, 2008.

[2] « Du côté de chez Belén », in La transidentité, de l’espace médiatique à l’espace public, p. 91. 

[3] Forme d’action et de revendication « spectaculaire » : actions rapides et ponctuelles dirigées contre des personnages, des institutions ou encore des bâtiments. Le zap a été introduit en France en 1989 par Act Up-Paris sur le modèle d’Act Up-New York. La spécificité de cette forme d’action réside dans l’utilisation du corps comme outil de revendication et de contestation. Réf. : Le corps comme outil militant à Act Up, Victoire Patouillard. Publié dans EcoRev, revue critique d’Écologie Politique, numéro 4, 2001.

[4] Le 2 juin 2004 pour empêcher la prise de parole de Patricia Mercader, auteure des propos : « La conviction de ne pas être de son sexe mais de l’autre relève du domaine de l’illusion voire du délire», «Le syndrome transsexuel peut se concevoir comme une forme particulière de décompensation psychotique ou bien de décompensation chez un borderline ».

[5] [En ligne], http://transencolere.free.fr. Le GAT s’est auto-dissout en juillet 2006.

[6] Autoproduit par Cynthia Arra et Mélissa Arra, France, 2007 ; [En ligne], blog du film : http://lordredesmots-le-film.blogspot.com/


Sites

Tom Reucher : http://syndromedebenjamin.free.fr

Karine Espineira : http://karineespineira.wordpress.com

http://www.transgenderdor.org/


Mise en ligne : 2 décembre 2013.

Please follow and like us:
error

Infogérance Agence cmultimedia.com