Etre acteurs-auteurs & actrices-auteures des études trans

Auteur/autrice : Karine Solene Espineira Page 8 of 13

Entretiens avec le Strass


  La semaine dernière nous apprenions le décès de Rubis Karima de l’association Les Myriades Transs de Limoges. Elle a mit fin à ses jours. Nouvelle victime d‘une certaine transphobie d’Etat qui s’exprime entre autres par les affres subies par de nombreuses personnes pour l’obtention d’un état-civil, qu’elles soit prostituéEs ou pas, opéréEs ou pas, françaisEs ou pas. Il nous semblait important d’avoir ici une pensée pour elle. Les réseaux nous rapprochent et toute nouvelle victime devient un sujet dramatiquement familier.  


 

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Entretien avec Manon Lilas

 

 

Bonjour Manon. Nous te remercions d’avoir accepté notre demande d’entretien. Le Strass fait parler de lui, la prostitution fait parler d’elle. Les réseaux sociaux fourmillent de « pour » et « contre », la polémique n’étant jamais loin dans la plupart des cas. Pour ainsi dire, symboliquement on en vient souvent aux mains.

Nul n’ignore que pour une partie des groupes transidentitaires, la question de la prostitution est importante et ne doit pas être éludée ni être stigmatisée par avance. La position est en résumé : « Nulle crainte, nous savons que c’est une réalité de nos groupes, une réalité qu’on ne peut éluder au risque de reproduire involontairement à notre tour des stigmatisations et des discriminations à ne pas y prendre garde ».

Pour en revenir au Strass, nous avons donc des questions à vous poser et probablement de votre côté « des choses à nous dire » sachant qu’on ne va pas entrer dans le détail mais tacher d’avoir une vision globale des enjeux qui sont les vôtres.

 

ODT Peux tu nous rappeler les origines du Strass ?

Manon – Comme on peut le lire sur le site[1], le STRASS ou Syndicat du TRAvail Sexuel existe depuis 2009 en France. Il a été créé par des travailleurSEs du sexe lors des Assises européennes de la prostitution qui se tenaient alors à Paris ; y étaient rassembléEs des travailleurSEs du sexe, rejointEs par des juristes, des travailleurs sociaux, des sociologues, etc.

ODT Si l’on devait rappeler le contexte des « lois Sarkozy », l’expression « chasse aux putes » ne semble pas dénué de sens. On sait qu’en repoussant la prostitution loin des grands axes on a précarisé la situation des personnes en situation de prostitution qu’elles soit subie comme pour les femmes exploitées et violentées par proxénètes et réseaux criminels ou choisie en tant que métier comme pour les travailleurs et travailleuses du sexe. Provoquons : « cette chasse aux putes » pour l’ordre moral, pour une société conservatrice ? Est-ce que tout a débuté avec les lois dites Sarkozy ?

Manon – La chasse aux putes : En fait, nous avons toujours été chassé(e)s, voir enfermé(e)s (les maisons closes en sont un exemple), on a toujours voulu faire des lois pour les TDS[2] mais sans nous concerter ! Mais plus récemment nous avons eu droit à la Loi pour la Sécurité Intérieure de Sarko[3], qui a été présentée comme anti-proxo (on a voulut nous faire croire que si on mettait des amendes aux TDS, leurs proxo seraient emmerdés par ce manque à gagner et cesseraient leurs activités…bienvenue chez les Bisounours…). En fait cette loi est une loi anti-migratoire tout bêtement. La quasi-totalité des TDS arrêtées sont des migrantes…qui sont renvoyées dans leur pays lorsqu’elles sont en situation irrégulière…C’est de la que vient le chiffre de « 80% des TDS sont des migrantes », c’est bêtement basé sur les chiffre de la police qui ne s’intéresse qu’aux migrantes !

ODT – À suivre l’actualité sur le web 2.0, la presse écrite et le média audiovisuel, vous provoquez le débat à tel point qu’il devient parfois passionnel quand il devrait rester sur la scène de la raison. On sent un « ordre moral » parfois entre les lignes. Qui vous combat et sur qui pouvez-vous compter ?

Manon – Il y a un courant qu’on pourrait qualifier comme tu le dis « d’ordre moral » : « la prostitution c’est mal », « faut pas vendre son corps c’est pas bien », « vous brulerez en enfer !! ». Je pense que je n’ai pas besoin de te faire un dessin ! Il y a aussi ceux (qu’on retrouve en général plus à gauche) qui pensent que « vendre son corps » est le pire de ce qu’entraine le capitalisme… Oui, en plus d’être complices du patriarcat, nous sommes complices du capitalisme.

ODT – Tu as une anecdote à ce sujet d’ailleurs.

Manon – Oui, un jour un homme m’a sorti que j’irai « bruler en enfer avec les dirigeants de Coca-Cola car l’amour c’est free connasse ».

ODT – L’Insulte c’est « free » aussi à ce que l’on voit. Sinon du côté des courants féministes, des LGBTIQ en plus du soutien connu d’Act Up et Acceptess-T ?

Manon – Pour les féministes, certaines sont contre nous (OLF et cie…) et d’autres nous soutiennent (Elisabeth Badinter par exemple). Pour le milieu LGBT, je sais que nous avons des associations qui nous soutiennent et d’autres qui ne peuvent pas nous voir !

ODT – Par quelle autres questions vous sentez-vous concerné-e-s ?

Manon – Les autres questions de société dans lesquels nous sommes concernés sont l’homosexualité, la transidentité, la lutte contre les MST/IST (directement liée à nos conditions d’exercice), l’immigration…Mais aussi le féminisme en général.

ODT – Nous savons qu’il est parfois difficile d’avoir un discours soit expert, soit politique et militant, soit théorique, soit tout à la fois… Et d’incarner à la fois ce que l’on est, c’est-à-dire un être humain. Nous avons pensé avoir une petite phrase de quelques membres du Strass. Te concernant, peux-tu nous parler  un peu de toi cette fois ?

Manon – 25ans, pute depuis 4 ans. J’ai commencé durant mes études d’infirmière et continué après mon diplôme. J’ai choisi ce boulot car il m’intriguait, j’ai essayé et ça m’a plu. Soyons franches, je ne m’attendais pas à un rendez-vous d’escort comme le font miroiter les médias. Tu sais un sosie de Richard Gere, dans un palace, avec comme cadeau des Louboutins. Non. Moi ça a été dans une première classe minable, un jour de pluie avec un petit gros et pas très malin mais gentil !

Je ne vivais pas mal mon boulot, personne n’était au courant à part quelques amis, mais c’est vrai que les discours que j’entendais sur la prostitution, la plupart du temps, n’étaient pas très sympa, voir blessant. Puis, un jour, suite à un problème avec les flics je suis allée trouver l’association Grisélidis à Toulouse…où j’ai trouvé un discours et des gens qui collaient parfaitement à l’idée que je me faisais de mon boulot ! On va dire que ça m’a permis de prendre de l’assurance dans ma vie de tous les jours mais aussi face à mes clients (je connaissais mes droits, donc plus de tentatives d’intimidation ou de chantage). Et j’ai pu enfin parler avec des gens qui vivaient ou avaient vécu les mêmes choses, partager mes problèmes, mes interrogations…ou quelques fois juste pour se raconter des anecdotes rigolotes !

ODT – Manon, on ne vas pas s’acharner sur toi pour ce qui concerne l’actualité du Strass. Je crois que les lecteurs peuvent s’ils le souhaitent se rendre sur le blog du Strass pour s’informer plus amplement de vos positions et actions. Nous te remercions de ta confiance et pour le temps que tu nous a si gentiment accordé.                                 

Sur le net : http://site.strass-syndicat.org


[1] http://site.strass-syndicat.org

[2] Travailleurs-Travailleuses Du Sexe.

[3] LSI ou Loi Sarkozy II, 18 mars 2003.


Questions  à Thierry Shaffauser

Nous avons trois questions avec le libre choix de répondre qu’à une seule. Les voici :

1 – LE message que tu souhaiterais faire passer en ces « temps agités » ?

2 – Est-ce que la gauche ne rate pas le « train du progrès » de société avec les retours de la « morale » ?

3 – Est-ce qu’il te semblerait scandaleux de rapprocher la visibilité et la reconnaissance des travailleurs et travailleuses du sexe de celles des trans ?

 

Thierry Schaffauser a choisi de répondre aux trois questions :           

1 – LE message : peut-être le respect pour l’autodétermination des femmes et des minorités. La libre disposition du corps ne doit pas s’arrêter au droit a l’avortement. Nous avons la capacité de prendre des décisions pour nous-mêmes, même quand ces décisions sont difficiles a prendre.

Les femmes ont été déniées le droit de vote par peur qu’elles soient manipulées par l’Église car elles n’avaient pas la capacité. Je pense que tout être humain est doué de raison et de prendre ses propres décisions.

2 – De quelle gauche parle t’on? Je ne suis pas sur. Je pense que le problème numéro de la gauche française c’est l’universalisme républicain. Je ne sais pas si c’est donc la morale le problème. Davantage une impossibilité de reconnaitre aux putes leur capacité d’analyser leur propre oppression sans l’aide » de ceux qui pensent savoir comment nous libérer. Pour moi, le problème c’est plus une démarche un peu coloniale de vouloir apporter la civilisation au monde et éduquer le peuple sur des valeurs de dominants.

3 – J’oserais beaucoup plus de comparaisons avec les luttes trans. Pas que sur la question de la visibilité. Il y a un réel risque de pathologisation des putes avec cette pénalisation des clients, et notre statut d’inadaptés sociaux. Les faux experts psys et autres continuent de vouloir décider à notre place sur l’usage de nos corps et de nos sexes.


Liens :

 

Le blog de Thierry Schauffauser :  http://thierryschaffauser.wordpress.com/

L’article de Thierry Schauffauser dans le nouvel observateur : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/598549-madame-vallaud-belkacem-vous-devez-ecouter-les-travailleurs-du-sexe.html

L’entretien que Morgane Merteuil a donné à Libération  :  http://www.liberation.fr/societe/01012375851-elle-travaille-aux-corps

A l’occasion de la parution de «Libérez le féminisme !», Morgane Merteuil, les éditions l’Editeur, 144 pages, le 6 septembre 2012 : http://next.liberation.fr/sexe/2012/09/04/le-feminisme-prosexe-proporno-proputes-de-morgane-merteuil_843615

Le liens vers Myriades Transs pour pas oublier que la question de la précarité, due à l’absence de droits, ça concerne les Trans comme les putes, et que, parfois, le destin se finit tragiquement (on pense à Karima) : http://www.association-les-myriades-transs.eu/Association_Les_Myriades_Transs/Bienvenue_a_lAssociation_Les_Myriades_Transs.html


   

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Réflexions

Il y  a peu, on m’a demandé quelle était ma position sur la question de la prostitution. J’ai pris du temps pour y réfléchir bien que certaines pensées soient très spontanées. Je n’ai donc pas l’inconscience d’ignorer la traite des femmes et leur exploitation dans la marchandisation de leur corps à leur corps défendant, la violence, le viol et le proxénétisme puisque ce sont les premières images qui s’imposent à moi. Impossible par conséquent de s’opposer aux luttes pour remédier à ces situations inacceptables et dramatiques, sachant qu’aucun mot ne sera jamais assez fort pour les décrire. Mais il se trouve qu’au fil de mes engagements associatifs et militants, je me retrouve avec pas mal d’amies de « 20 ans » qui sont « putes » comme ils et elles disent. Les plus jeunes sont tous et toutes au Strass.

Je me suis un jour retrouvée à l’occasion d’un colloque, face à un conflit de taille entre une féministe de la première heure (j’écris cela avec un très grand respect) et une travailleuse du sexe (même respect). Chacune argumentait et le public qui réagissait sans retenue tranchait pour l’une ou l’autre. Un match de boxe ou un match de catch ou cours duquel le KO était recherché. Tout cela pourrait paraitre qu’une banale anecdote si je ne précisais pas que femmes étaient toutes deux mes amies. Je respectais et comprenais les arguments et raisonnements de l’une et l’autre. Mais le constat au final, était celui de l’inconciliabilité des points de vue. Cet événement m’a bouleversé émotionnellement et intellectuellement. Il me fallait comprendre.

La situation du Strass n’a pas été sans me faire songer à celle des trans, la question de l’abolition ou de la non abolition n’a pas été sans me faire songer à celle de l’opération ou de la non opération.  Allez dire à l’ensemble des groupes trans : « Votre demande-là c’est beaucoup de trouble dans le genre et à l’ordre public [des ordres symboliques]. Vous vous déclarez tous et toutes hommes ou femmes : alors c’est l’opération pour tout le monde ou rien », ce qui a été bel et bien sous diverses formes une réalité qui commence tout juste à donner lieu à théorisation. Allez dire aux différents groupes trans : « votre demande-là, c’est contre nature. Plus aucune opération ne sera autorisée ». Irrémédiablement le tout ou rien, on le voit.

Prenons le mariage homosexuel ou la parentalité. Comment réagir si le « mariage gay » devenait une obligation pour tous les couples gays et lesbiens, ajoutons-y une prohibition à la bisexualité, ici encore une réalité qui ne dit pas son nom dans bien des dimensions intra-communautaires. Et par dessus le marché, doublons ce mariage d’une injonction à la parentalité. Quel renversement ou quelle cuisine pour ironiser !?  Si le mariage est autorisé pour ceux et celles qui le souhaitent, nous devons assurément nous en réjouir et aux autres de ne rien nous imposer.

Autre cas de figure : « les trans ça n’existe pas ». Je ne parle pas des « vrais femmes et des vrais femmes issus de la transidentité » qui ont bien le droit de se reconnaître dans un système que d’autres jugent patriarcal, sexiste, binaire, violent et inégalitaire. Seuls trans qui durant près de quatre décennies ont eu le droit d’exister tandis que les autres « identités flottantes », « homos invertis », « travestis », n’existaient pas. Ceux là mêmes qui depuis la fin des années 1990 dénoncent l’ordre symbolique, qui ont greffé le T à de nombreux sigles. Trans parfois féministes, altermondialiste,  écologistes, anarchistes ou encore pacifistes. Assis à la table même des ministères on n’existait pas face à nos interlocuteurs. Dans combien de groupes, y compris face à l’opinion publique la présence physique ne suffit pas à gagner « la simple reconnaissance d’existence » ?

Au-delà des lobby réels ou supputés des uns et des autres, j’ai voulu comprendre ce qu’était le Strass, qui étaient ces personnes dont on dit au final qu’elles n’existent pas quand bien même elles sont face à nous en nous parlant les yeux dans les yeux.

Un beau matin, j’ai posté  un message du Strass et cela a suffit à faire fuir une partie « d’ami-e-s ». Je venais tout juste de lire « Mais oui c’est un travail, Penser le travail du sexe au-delà de la victimisation »[1], et avec une certaine naïveté je pensais que tout le monde se questionnait. Ce dernier événement m’a conduite à m’interroger et à creuser, à revenir sur mon a priori, et ce qui pourrait s’inscrire sous la notion d’imprégnation symbolique. J’ai lu « Vous aimeriez que votre enfant vous dise qu’il veut se prostituer ? », et là je me rappelle que mon père avait répondu par la négative aux questions : « Aimeriez-vous que votre enfant vous dise vouloir devenir « une femme » ? Aimeriez-vous que votre enfant soit « trans » ? ». La mort aurait été préférable de son point de vue, au moins il aura répondu à celle question positivement. Nos points de vue sur les situations de prostitution ou des travailleurs et travailleuses du sexe quels sont-ils en toute honnêteté ? Vie, mort, dialogue,conflits, négociations, fin de non-recevoir ?

 Karine Espineira


[1] PARENT Colette, BRUCKERT Christine, CORRIVEAU Patrice, NENGEH MENSAH Maria, TOUPIN Louise, Mais oui c’est un travail, Penser le travail du sexe au-delà de la victimisation, Québec : Presses de l’Université du Québec, 2010, 137 p.

Entretien avec Abdellah Taïa

Jean Zaganiaris

Enseignant-chercheur au CERAM/ EGE
Chercheur associé au CURAPP/Université de Picardie Jules Verne

 

 Infidèles


Auteur de Une mélancolie arabe (Seuil, 2008) et Le jour du roi (Seuil, 2012, Prix de Flore), Abdellah Taïa vient de publier son dernier roman Infidèles aux éditions du Seuil. Connu pour avoir fait son coming out au Maroc et pour revendiquer publiquement son homosexualité, Abdellah Taïa est un écrivain important du champ littéraire contemporain.

Interview effectuée par Jean Zaganiaris

 


 

Quel est le sujet de votre dernier roman ?

Mon nouveau livre,  Infidèles  (Editions du Seuil), vient de sortir en France. Et très bientôt au Maroc. Il parle d’une mère marocaine. Elle s’appelle Slima. Elle est prostituée à Salé. Elle assume pleinement ce métier. Elle porte sur ses épaules toutes les contradictions et les frustrations des Marocains. Elle a un fils, Jallal. Celui-ci n’a pas du tout honte de sa mère. Il est avec elle, en elle. Ils sont un cœur seul, unique. Ils sont deux en un seul corps. Ils sont des parias mais, malgré le rejet permanent de la société, ils résistent. A leur manière. La politique menée par le roi Hassan II durant les années 80 va les séparer. Les obliger à envisager l’avenir l’un sans l’autre. Être contre le Maroc. Rejeter le Maroc. Durant cette transformation, un lien demeurera fort entre eux : l’islam. Ils sont considérés comme impurs par les autres. Cela ne les empêche pas, tout au long de ce livre, de cultiver un rapport libre avec les signes de la culture musulmane dans l’espace et l’imaginaire arabes. Et quand je dis libre, j’entends par cela : transgressif. Le livre les mènera dans des zones où la compréhension s’arrête et où la fusion avec l’autre (le ciel, un prophète, une icône du cinéma mondial, une chanson) devient une urgence vitale. La fin renvoie au début. Et cet éternel recommencement des choses,  de nos erreurs, de notre incapacité  être libre sur cette terre, c’est une de mes plus grandes obsessions… 

 

Dans Le jour du roi, quelles sont les raisons qui vous ont amené à écrire sur le transgenre ?

Écrire, c’est tout mélanger. Se mélanger. S’évaporer dans l’autre, les autres. Dans la même lumière, celle qui nous a fait naître. Je suis homosexuel assumé, mais je ne peux absolument pas vivre mon homosexualité uniquement avec des homosexuels. Le rapport à l’autre (ma mère, mes amies, mon grand frère, mes ennemis), même quand il persiste à me renier, est important à mes yeux. Très important.

 

Est-ce qu’il y a un message que vous souhaitez faire passer sur « l’identité trans » ?

Un message ? Nous sommes tous le fruit d’un mariage explosif entre les cultures et les différentes natures humaines. Cela me paraît une évidence. Quelque chose d’assez simple à comprendre. Rejeter l’autre qui, soi-disant, ne nous ressemble pas est une énorme erreur. Parce que, en faisant cela, c’est nous-mêmes que nous rejetons, que nous tuons.

  

Comment vous vous positionniez par rapport à la queer theory ?

Je ne connais pas très bien la « Queer Theory ». Mais je sais qu’elle joue, depuis quelques années, un rôle fondamentale pour réveiller les êtres humains d’aujourd’hui, les empêcher de glisser petit à petit (et de nouveau) vers le fascisme.

 

Est-ce que ces corps soufis « androgynes » et « transsexuels » dont parle par exemple Khatibi dans Le livre du sang ont pu vous inspirer, notamment lors de l’écriture du Jour du roi ?

Dans « Infidèles », le fils s’appelle Jallal. Ce tout sauf une coïncidence. Ce livre intègre les images d’un film-monde (La rivière sans retour  d’Otto Preminger, avec la déesse Marilyn Monroe et Robert Mitchum) à sa propre écriture et suit le souffle amoureux révolutionnaire du très grand poète Jallal Dine Rumi. Il faut relire ce grand soufi et voir à quel point il était, bien avant tout le monde, dans le dépassement des frontières des corps, des sexes et des identités.

TAAAUL~1


Mis en ligne, 10.06.2012.

Entretien avec Naiel Lemoine, photographe

Naiel Lemoine

Photographe

 

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 » Je suis avant tout unE individuE qui aime et utilise la photographie comme moyen d’expression et de résistance; politiquement comme Trans  FTU ( AssignéE Female To Unknown) féministE, militantE, Queer, et plein d’autres choses… »


 

1- Bonjour Naïel. Peux-tu te présenter ?

Me présenter, oui/

 je peux / essayer

Dans les marges de /

cette humanité, j’erre/

multiples visages/

d’un par/ëtre qu’on /

étiquette

J’ai 15 codes-barre tatoués/

au fer rouge scintillant

éclaboussures / en strass doré

De tous les Égos/

militants

Me situer, c’était avant

Des images pour/

crier

pas pour/

classifier

pas pour/

imposer

juste pour/

 Hurler/

 l’indicible

Des instantanés/ datés

d’identités éclatées

d’êtres humains/

 en rupture

éclatant/

 toutes les évidences

Système hétéropatriarcal

un peu, vacillant

Machine à fabriquer

impitoyablement/

LA Femme/

L’Homme

parés si possible/

 de longs filaments dorés

habillés si possible

d’un paraître /

laiteux

si translucide que/

douteux

Des Hommes/Des Femmes

complémentaires /

et surtout/

inégalitaires

Machine à fabriquer de l’Essence

résistes-tu

au paradigme de nos Existences?

Dame Nature/

entends tu les voix

de tous les ratés de/

ta production?

Lis tu parfois/

les traces/

 que nous laissons/

ces quelques mots/ces quelques images/

qui/juste/

exposent au grand jour ton

Historicité…

Me présenter/ me situer/

Maintenant?

RatéE du système de production

Du rêve tu veux/

me vendre?

À grand coup

d’intégration-assimilation/

de mariage et de papiers/

pour me valider/

pour me /

récupérer…

mais, la quête

de la reconnaissance/

bien que longtemps/ pratiquée

porte en soi

l’échec /

de toutes les militances

la reconnaissance /

 abandonnée/

les sous-droits que tu veux/

nous concéder/

sous prétexte de

modernité

pour mieux

coloniser

pour mieux nous instrumentaliser

et nous intégrer

dans ton

État-Nation

Penses tu encore vraiment/

que j’ai envie

d’exister

par et dans

ton système sexiste,

raciste

classiste,

âgiste et validiste…..

 Naïel le 22/08/2012

 

 

2- Si tu es connuE pour ton travail, c’est surtout pour sa dimension « queer » (avec GenderFucking) : Que mets-tu derrière ce mot ?

Dimension queer/
vécu queer/
ou juste
posture queer/
queer as God?

Queer comme /
empowerment
ou comme/
piétinant/
les ditEs « straight »?

Queer, ce mot sonne juste comme/
un rappel/
d’une possibilité de
pouvoir/
se penser/se panser/ sans se
victimiser

Étrange/
comme, le retournement de l’insulte/
comme la contrainte à la/
Normalité
qu’on soit homoE
ou
hétéroE

Queer/
comme mes luttes incessantes/
récurrentes/
contre toute tentative
d’intégration-assimilation

Queer comme profusion/
des genres/
qui devrait juste
être
mais qui n’est qu’une infime résistance/
rattrapéEs que nous sommes par/
le par/Être

queer comme
identité politique/
sans
identité originelle/
qui se construirait
au gré des luttes/
qui jamais ne/
serait fixée.

Queer comme gosses du
blackfeminism/ de Deleuze/
Derrida, Foucault et bien d’autrEs
queer comme les possibles infinis/
de lutter ensemble sans/
se faire homogénéiser/
queer comme/
post identitaire/
sans nier les
identités/
et leur historicité

Queer comme/
un rêve brisé/
par des Égos
/démesurés/
par le refus ou l’oubli de /
mesurer/
le poids de l’asymétrie /
de la construction /
du genre /
dans notre/
société.

Queer comme/
une grille de lecture/
trop souvent utilisée sans/
les apports /
des grilles/ féministes

Queer comme faisant peur/
car
portant en lui/
les germes de/
résistances infinies/
individuelles/
collectives/
car poussant à repenser/
juste
notre façon de penser/
si bien formatée/
si bien /
intégrée.

Queer comme/
blackfeminism
comme/
intersectionnalité
comme analyse /
en terme de
rapports sociaux/
consubstantiels et coextensifs…

Mais à /
Queer En Théorie/
c’est le queer des noms/
le Queer des idées qui naissent /
sur les chaires des universités/
certes, souvent intéressantes/
mais qui oublie que/
la beauté du concept est facile
quand/
on ne fait pas partie
de /
multiples minorités/
quand on n’est pas /
parfois à soi /seulE/
la cible /
des dynamiques des /
rapports sociaux
que sont/
le genre, la classe,/
la race, la validité..;

 

Queer à paillettes/ aussi
Injonctions à la/
baise
injonctions à de nouvelles/
normes
Queer sonne alors comme
bien nantiE…

Alors, queer /
comme une désillusion?
Ou
juste /
comme des théories/des pratiques/
à requestionner/ à critiquer
à réinventer/ à dépasser…

Queer comme
redonner la parole/
queer , comme une chandelle/
au loin
pour construire des vies/
de solidarités
pour détruire les antagonismes/
pour abolir toutes
les frontières/
queer, pour faire exploser/
le genre/ la classe/ la race
et tous les autres rapports sociaux…

Queer as/
Fuck you
but /
especially /
Queer as/
I love you….

Naïel 22/08/2012

 

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3- On te connait aussi pour ton travail sur la question trans : qu’est ce qu’une militance trans par l’art selon toi ?

Tout d’abord, je ne pense pas qu’il y ait LA question trans, étant donnée l’hétérogénéité de ce qu’on appelle communément « le monde trans », mais DES questions trans.

Et je tiens aussi à rappeler que n’ai jamais spécifiquement travaillé sur les questions trans mais sur les questions relatives au genre ( avec « Destroy genders or Fucking genders: pour une société non binaire, « A la recherche de mon identité », « Fighting sexism is fighting gender », « Désa-corps/corps non normés » » Cyborgs’ Land », « Dépasser les identités » « Gender’s illusion », « No gender », la dernière en date » Trans/jections » et des portraits divers de copain-e-s qui transgressent le genre ou pas…).

De plus, si jamais j’ai été connu-e un tant soi peu, c’est tout d’abord pour mon travail sur et dans le milieu lesbien/gouinE, suivant les significations variables de ces deux termes dans l’histoire, et parce que j’ai exposé de 2003 à 2007 à Cinéffable (festival lesbien et féministe international non mixte de cinéma)

Ceci dit, je vais quand même essayer de répondre à ta question, mais celle ci pose en creux trois autres questions qu’on ne peut ignorer pour tenter d’apporter des esquisses de réponses qui font sens :

  • Qu’est-ce qu’être Trans?
  • Qu’est-ce que la/les militances? Pour quoi? Pour qui? Comment?..
  • Qu’est que l’Art?

Sans les coucher sur le papier, on présuppose que ces trois thèmes font l’objet d’un consensus au niveau de leur contenu, ce qui est loin d’être le cas.

Que signifie Trans?

On peut tout d’abord souligner qu’il est une réappropriation par les activistes trans, du terme transsexuel-le, étiquette mise par la psychiatrie, et donc un refus d’être défini par des instances psychiatriques surplombantes et toutes puissantes dans leur pratiques. Cette réappropriation faite dans les années 2000 en (f)rance, (terme repris ou pris par le G.A.T). Dans un tract en 2003, pour mettre fin à la guerre interne transexuelLE/transgenre http://transencolere.free.fr/), marque un tournant dans les histoires trans, dans le sens où en refusant et en dénonçant la psychiatrisation de leurs identités, les trans ont pris la parole (parole, qui, quand on est « malade mentalE », n’a aucune validité) et ont politisé ce qui jusque là relevait du domaine psychiatrico-médical et donc de la sphère du privé.

De victimes, les trans sont passé-e-s à acteurEs (même si le système protocolaire français les contraint toujours) de leurs vies, en dénonçant entre autres le système binaire hétérosexiste et sa machine à fabriquer l’Homme et la Femme.

Par ce terme « trans », les trans se sont auto proclamé-e-s trans, refusant par là même le système protocolaire français, qui définit qui est trans ou non, suivant des critères de stéréotypes de genre datant d’un autre temps, et suivant un parcours à sens unique, imposé, qui doit être complet même si à chaque étape, il est  toujours remis en question par le bon vouloir des psychiatres (pseudo-entretiens avec un-e psychiatre–définition du psychiatre– test de vie réelle–>T.H.R– T.H.S–opération de réassignation sexuelle).

Iels ont donc commencé à refuser les définitions, les discours faits par de pseudo-experts sur eux/elles.

IlLEs se sont iel-mêmes défini-e-s comme expertEs, acteurEs et décideurEs de leur propre existence contre un système médico-juridique qui les contraint toujours actuellement.

Juridique car, après ce parcours qui doit être “complet” suivant les normes des protocoles français, (protocoles eux mêmes proclamés officiels par les équipes psychiatrico-médicales dites « équipes off »), se pose la question de l’état civil (sans papiers quelque peu en adéquation avec votre « apparence », il reste difficile de se loger, de faire des études, de travailler, et donc d’avoir un semblant de vie et ne pas être précaire).

En (f)rance, cela relève de la jurisprudence et du bon vouloir des Tribunaux de Grande Instance, qui peuvent selon leur envie demander des expertises dites « médicales » très coûteuses, aux frais des personnes trans bien sur, en plus de tous les papiers “montrant le caractère irréversible de la transition”, qui sont totalement irrespectueuses  des droits humains (pratiques qui peuvent être des viols..).

Après un très rapide survol de l’apparition du terme trans et des contraintes à la normalité en (f)rance, qui n’est qu’une histoire des trans parmi tant d’autres, une fois l’autoproclamation faite et pratiquée dans les milieux activistes trans, que recouvre ce mot?

Je ne vais pas, ici, donner une définition de « trans », car il en existe, à mon avis, autant que de personnes trans, mais pointer les limites et conflits que pose toute tentative de définition :

Il existe de fait, une diversité importante des identités Trans, qui dans les pays anglo-saxons ont été regroupées sous la “transgender umbrella”, qui inclue toute personne qui ne correspond pas au stéréotype de genre attendus dans sa société.

Il est d’ailleurs intéressant, avant de parler de “transgender umbrella”, de noter  que l’apparition du terme “transgender” est due à un psychiatre ( encore) John F. Olivien de l’université de Columbia, en 1965, lors de la deuxième édition de son « Book Reviews and Notices: Sexual Hygiene and Pathology ». American Journal of the Medical Sciences, écrit pour les professionnels de santé aux Etats-Unis. Il utilise ce terme pour définir ce que la psychiatrie française appelle les “transsexuel-le-s primaires”, dans le sens où la sexualité n’est pas un facteur important.

Puis il semble qu’au milieu des années 70, toujours dans un contexte anglo-saxon, les termes “transgender” et “trans” aient été utilisées comme terme générique.

En (f)rance, comme dans beaucoup de pays, il a pu et est toujours source de luttes communes mais, aussi et surtout, de beaucoup de conflits, avec, toujours reprise cette fois ci par les personnes trans elles mêmes, la distinction entre vraiEs trans/ fausSEs trans déclinée de manières différentes suivant le temps.

Bref, le terme trans, polysémique et autoproclamé, pose notamment comme questions, comme toute « identité », dans une perspective de luttes :

  • L’inclusion /exclusion; sur quels critères; définis par qui?
  • Existe -t-il des spécificités communes à toutes les personnes transidentitaires, qui pourraient servir de socle commun pour des luttes?
  • La question de la hiérarchisation des vécus trans différents et des oppressions différentes (qui ne sont pas comparables et donc à priori pas hiérarchisables), et ceux qui sont mis en avant dans les différents sous-groupes trans.
  • La question de la porosité des frontières entre diverses “identités” et donc des “identités” qui se trouvent dans les marges (celles qui n’ont pas de nom).
  • La question de la non fixité de certaines “identités”, de leur fluidité, de leur variations dans le temps et l’espace…

Ceci est un listing très succinct, j’oublie certainement beaucoup de questions, et celui-ci ne concerne, de plus, qu’une infime minorité de personnes trans : celles qui se disent « trans ».

Qu’est ce que la/les militances?

J’aborderai cette question de façon succincte et de manière un peu schématique, sur un mode binaire, sachant que ces deux types de luttes peuvent s’entrecroiser, se chevaucher et aussi s’entretuer, ou tout du moins pour l’une d’entre elles piétiner l’autre.

La première est une militance pour l’égalité des droits : lutte essentielle pour toute minorité et qui ne devrait pas avoir lieu puisque les êtres humains ne naissent-ils pas égaux en droits dans ce beau pays???

Mais non, ce sont : “Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits” ( Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, article 1)…

Cette forme de militance contient en elle-même ses propres limites, dans le sens où elle postule que les personnes qui les réclament, à juste titre, souhaitent “s’intégrer” à minima dans le système hétéropatriarcal pour la (f)rance.

Celle-ci, dans ses formes extrêmes, devient une lutte pour la sur/intégration/assimilation en piétinant les minorités à côté ou juste en dessous. C’est un petit peu ce qu’on peut voir à l’heure actuelle au sein du mouvement dit “LGBT”, avec les revendications du mariage, l’oubli total pendant une longue période des personnes trans puis une récupération des luttes trans depuis l’IDAHO 2009, avec le mépris pour les folles et les butchs dans les prides, et avec la montée de l’homonationalisme.

Mais sans ces luttes, pas de vie pour les minorités en question, seulement une survie. Ces luttes se font, essentiellement, au moyen de créations d’associations et de lobbying auprès des pouvoirs publics… Les plus grosses associations sont subventionnées par les pouvoirs publics et-ou sont affiliées à des partis politiques.

La deuxième est une militance qui conteste tout le système, qui ne souhaite pas s’y intégrer et souhaite le changer. Ces militances  sont généralement menées par des groupements d’individu-es ou collectifs, qui croisent diverses luttes, s’organisent souvent avec des méthodes D.I.Y. et qui ne sont pas subventionnées par les pouvoirs publics. Elle sont souvent fortement liées aux mouvement anarchistes et libertaires et fonctionnent avec des réseaux plus souterrains. Ce type de militance peut avoir comme limites la création d’un « entre-soi » qui tourne parfois en rond, et la faible diffusion dans l’espace public des actions.

Qu’est-ce que l’Art?

L’“art” est ce qui est reconnu comme art par le biais de la valeur marchande. Ni plus ni moins. En ce qui concerne la photographie plus précisément, elle n’échappe pas à cette définition, et de plus a été tardivement reconnue comme pratique artistique (années 1970) en (f)rance.

La photographie reconnue est celle qui percute, celle de l’image-choc et donc ce médium, utilisé seul, peut difficilement délivrer des messages politiques précis, puisque la photographie, de fait est polysémique.

Je vais donc, après tout cela, essayer de répondre brièvement à ta question : “qu’est ce qu’une militance trans par l’art selon toi ?”

Si j’étais trans au sens de “je suis/souhaite devenir ou et / passer pour homme”, j’essayerai, dans une perspective de militance pour des droits mais aussi dans une perspective de militance contre un système tout entier :

  • De montrer la diversité Trans sous la forme d’une série infinies de portraits/ espaces temps précis, accompagnées de la parole des personnes prises en photos;
  • D’ aborder les questions des corporalités trans (en intégrant « l’incorporation » au traditionnel concept de corps), tout en sachant que travailler sur les corporalités trans a deux écueils qui sont : réduire les trans à des corps (ce qui est déjà l’objet des reportages sur les trans dans les médias) et l’exotisation des corps trans;
  • De travailler sur l’empowerment de certaines populations trans/ réalité des vies trans sous un angle non victimisant;
  • De questionner la question de générations dans le « monde trans »;
  • De travailler sur l’intersectionnalité des oppressions sur un mode non victimisant;
  • Et surtout je questionnerai l’invisibilité trans dans la société, puisque « le passing » produit des hommes et des femmes différentEs ou pas, mais seulement des hommes et des femmes au niveau de la lecture que les autres peuvent avoir dans la rue;
  • Je pense que mes photographies seraient toujours accompagnées des mots des personnes;

Ces différents travaux seraient dans un objectif de plus grande visibilité,  de changement des stéréotypes toujours accolés au terme trans (« MTF, pute au bois de Boulogne » ou « MTF en cabaret ») et d’acceptation des personnes transidentitaires avec la problématique des conséquences du « montrer »:

-montrer/ s’habituer/ acceptation/ « intégration »/

mais aussi le risque:

montrer/ exotiser/ stigmatiser…

Mais, je suis juste “trans genderqueer”, je ne souhaite pas “passer” dans le genre tout court, et en même temps je suis lu-e comme un mec depuis quasiment un an à 100%. Cette nouvelle expérience de lecture de moi, me conduit encore vers d’autres réflexions, dans d’autres impasses personnelles à dépasser…

Si j’avais encore une quelconque espérance dans les luttes trans, je réaliserais peut être, en prenant la légitimité que personne n’est en droit de me refuser, ce que j’ai évoqué ci-dessus mais j’y ajouterai :

  • Des questionnements sur la notion même d’identité : son utilité politique, ses limites et son nécessaire dépassement (projet cases et normes).
  • Je continuerai à attaquer le système hétéropatriarcal, même si je n’ai guère plus d’illusions:

(j’ai un vieux projet écrit et dessiné bien avant « fucking genders » sur l’éducation, le formatage et la rééducation à l’hétérosexualité en tant que régime politique , inspiré par un film comme « orange mécanique »–> projet)

  • La question de la création de nouvelles normes, qui subvertissent les normes en cours dans la société, mais qui finissent par devenir des injonctions dans certains sous-groupes.
  • “Réfractaires au genre” (projet écrit en même temps que “fucking genders”): pourquoi, comment, qui sont ces personnes qui refusent le genre?
  • Un travail plus global sur l’antipsychiatrie, la question de l’enfermement des personnes en lien avec des questions trans….
  • et bien d’autres sur ce monde inhumain…

Je pense que ma pratique photographique ne pourrait être seulement photographique, elle s’accompagnerait de vidéos, de textes, et les formes seraient différentes…

Je parle au conditionnel, car pour l’instant les projets restent bien sagement écrits ou dessinés sur mes carnets, parce que j’ai oublié un élément essentiel à respecter pendant ces dernières années de ma vie:

Ne jamais mélanger créations/expositions militantes avec participation active à une militance de terrain.

Suite de l’entretien

Entretien avec Lazlo Pearlman, performer

Rachele Borghi

Glenn Le Gal

 

 

Lazlo

Photo by Kendra Kuliga, Cielo Production 


Rachele borghi est activiste et militante Queer. Elle est géographe,actuellement postdoctorante à l’université de Rennes 2. Elle étudie le rapport entre espace et identités Queer, le concept de performance et  sa mise en espace, les pratiques de contra-sexualite et la dissidence sexuelle (en particulier le mouvement post porno). Sa première performance s’appelle degen(d)ereted euphoria.
 
Glenn Le Gal est militant queer et féministe, travaille au Planning Familial et prépare une thèse en psychologie clinique à l’Université Rennes 2.
 

LAZLO PEARLMAN, MON AMI

 

« Are you happy ?» « Yes, thank you, this is a beautiful question. My happiness is about life, not about gender». C’est par cette phrase prononcée dans le film « Fake orgasm », que l’approche et la philosophie de Lazlo Pearlman sont résumées.

Une vie de performeur, activiste et enseignant dédiée à la rupture d’avec les préjugées, les idées reçues et les dogmes concernant le genre et le sexe.

Le corps de Lazlo est un corps queer, qu’il utilise pour porter son message de libération des contraignantes normes de genre. La rencontre avec Lazlo Pearlman est chargée d’émotions ; d’une part son corps, impossible à encadrer ou étiqueter comme l’exige l’hétéronormativité ; d’autre part son attitude, sa façon d’aborder les gens et de les faire entrer dans un autre monde. Même si ses performances ont l’effet d’une bombe, Lazlo provoque l’explosion par la douceur, les sourires, l’ironie et la tendresse. Les bombes qu’il fabrique ont le parfum des fleurs et le poids des plumes. Lazlo ne fait pas irruption dans la tête des gens, il gratte à leur porte et demande doucement la permission d’entrer. C’est pour cette raison que son travail est si bouleversant, si fort, si touchant. Il fait tomber toutes nos réserves, tous nos préjugés, toutes nos idées reçues sur les « femmes » et les « hommes ».

Ce qu’il arrive à transmettre avec ses performances(1) ce n’est pas le rejet et la peur pour un corps hors-norme, mais plutôt la liberté d’habiter un corps qui sort des binarismes, de la dualité. Son charme réside dans l’impossibilité de le définir. Son corps musclé, ses tatouages, son sourire charmant, l’intensité de son regard, sa tête rasée et sa chatte épilée poussent les gens qui le rencontrent et qui assistent à ses performances à laisser de côté la plupart des idées reçues sur le genre et le sexe.

En regardant ses performances et ses strips sur scènes, on est tenté de fermer les yeux et de les rouvrir juste après pour être sûr que ce qu’on voit est bien réel ; cette prise de conscience déclenche un vrai « tremblement de terre », qui laisse entendre la rumeur de nos certitudes qui s’écroulent. Mais en observant les décombres de nos constructions sur le genre et le sexe, on n’a pas envie de pleurer ; on a juste envie de respirer cet air nouveau, cette bouffée d’oxygène qui se libère dans l’air. 

Et à ce moment-là, la question qu’on a envie de lui poser n’est plus : « Es-tu un homme une femme ? », « Es-tu hétéro ou homo ? ». On a juste envie de lui demander « Veux-tu devenir mon pote ? »…

 

FAKE ORGASM

Dans un cabaret, un homme vêtu de paillettes présente les participantes à un concours. Sur scène, seule au micro, des femmes sont invitées à prendre la parole, pour expliquer leur choix de participer à ce concours de « faux orgasme ». Dans une ambiance joyeuse, sous les encouragements, se succèdent plusieurs femmes, qui disent dans quel contexte et pourquoi elles simulent l’orgasme. Puis elles partagent avec le public leur performance sous les applaudissements. L’animateur de cet étrange spectacle est Lazlo Pearlman, et si le début de ce film peut en perturber plus d’un.e, on comprend rapidement le sens de cette scène d’ouverture. En effet, le film nous plonge dans la vie de performeur de Lazlo, ses différents spectacles, ses doutes, sa démarche politique et artistique, ainsi que ses coups de gueule.

Et le premier coup de gueule, nous le découvrons lors d’une discussion agitée avec la performeuse et activiste feministe Maria Llopis(2). Elle interroge sa démarche, lui reproche de rire des femmes qui simulent, et pointe l’ambiguïté d’un tel propos sur la sexualité féminine. La discussion est agitée, et Lazlo lui répond qu’il ne s’agit pas de rire aux dépens des femmes, mais de dédramatiser la sexualité, de faire avec la réalité du vécu de chacune, et surtout d’écouter ce qu’elles ont à en dire.

Ce moment clef du film dévoile toute la démarche de Lazlo. On est prévenu.e : Lazlo Pearlman, malgré les apparences, ne propose pas un égocentrique biopic sur sa vie et son œuvre, mais plutôt une exploration de son projet politique à partir de l’entremêlement de la fiction et des situations réelles dont elle s’inspire.

Construit comme un documentaire, le film met en scène des situations vécues lors de ses performances, ses déambulations dans la ville à la manière des films de Monika Treut, tandis qu’il nous narre en voix off ses questionnements et ses doutes. Le tout est agrémenté d’un sens esthétique maîtrisé, une ambiance de film noir, où l’on suit Lazlo tel un détective privé qui chercherait à découvrir là vérité sur nous-mêmes, sur notre rapport à la sexualité, au genre et au désir. Assurément, on prend plaisir à le suivre et l’on se sent vite invité à le rejoindre dans son enquête.

Si le film aborde assez tôt la place de son identité trans dans ses spectacles, Lazlo n’est pas ici dans une démarche identitaire. Il cherche plus à affirmer un rapport aux autres et au désir qu’un rapport à sa propre transition. Il le confirme en regrettant que le public soit plus intéressé par sa transition et son vécu que par l’expérience qu’il est en train de leur faire vivre. Lui cherche à obtenir quelque chose d’eux/elles, une remise en question de leurs propres genres, un questionnement de leurs désirs. Tout au long des performances, il adapte le spectacle avec la précision d’un orfèvre pour arriver à faire bouger le public de son piédestal de certitudes. Sans violence, avec séduction et douceur, il parvient progressivement à transformer le spectateur.e en acteur.e de sa propre vie, de son propre désir. Et progressivement nous aussi, spectateur.e.s du film, nous sommes séduits et entraînés dans la danse.

La démarche de Lazlo Pearlman est très singulière, parce que non moraliste. Loin de pointer l’intolérance, l’indélicatesse et l’ignorance de son public, Lazlo accueille le trouble avec patience, n’exige rien des spectateur.e.s, si ce n’est qu’ils/elles ouvrent leurs esprits aux flots d’émotion qu’il tente de susciter. Son projet politique prend appui sur l’expérience subjective de chacun.e, et fait le pari que chaque personne possède en elle le potentiel pour se révéler à soi et aux autres. Ce qu’il convoque, c’est une éthique du désir, accessible à chacun.e pour peu qu’il/elle se pose les bonnes questions. Cette douceur, cette séduction et cette confiance en l’être humain, nous ouvre les portes d’une démarche ambitieuse, réfléchie et positive, qui offre des perspectives militantes très enthousiasmantes, et donne envie de danser…

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Photo by Jeri Poll

 

INTERVIEW : un après midi avec Lazlo Pearlman

 

Quel est le point central des tes performances ? La ligne directrice de ton travail ? Y a-t-il un leitmotiv? (3)

Oui, il y a un élément central, un noyau autour duquel mes performances sont construites. Sans parler de tout le background culturel, je peux dire que la chose qui m’intéresse le plus c’est le moment où se produit dans la tête des gens qui assistent à mon spectacle l’explosion, le bouleversement.

Je fais des performances depuis mes 10 ans, donc bien avant que je comprenne quel était mon genre ou quoi que ce soit… [rires] Déjà avant ma transition, je performais toujours des rôles masculins, et j’étais déjà en rupture avec la norme.

À l’époque, il y avait les dragkings, les spectacles queer étaient peuplés par des cross cast, c’est à dire des hommes qui performaien (4)t des rôles féminins et des femmes qui performaient des rôles masculins ; moi aussi je l’ai fait. Mais après ma transition, je ne pouvais plus le faire parce que je ne provoquais plus de rupture avec la norme juste en restant sur scène. Alors, je ne savais pas bien ce que je pouvais faire…

J’ai donc passé six ans hors scène, à diriger les spectacles, parce que je ne savais pas encore quelle était la place de mon corps sur scène.

Au début, je n’avais pas envie de parler de transsexualisme, ce n’est pas central dans mon travail. Mais en même temps, je sentais que les gens ne pouvaient pas réellement comprendre le sens de mon travail sans savoir que j’étais trans. J’ai donc commencé à me déshabiller sur scène. Je pensais que c’était ma raison de le faire. Mais plus je le faisais, plus je me sentais insatisfait…

Ok, c’est bien qu’ils sachent que je suis trans, c’est bon pour la visibilité trans, etc. Mais en même temps, j’ai pensé que si j’étais obligé de parler de visibilité trans pour le reste de ma vie, je me tirerais une balle ! [rires] Mais en même temps, je n’arrivais pas à arrêter de me déshabiller…

Et alors, j’ai progressivement compris que ce que je recherchais dans mon spectacle, c’est cet instant où les spectateur.e.s me regardent et voient un homme normalement genré, jusqu’au moment où je me déshabille… Et ils sont alors si bouleversés qu’il y a un instant de rupture, où on a l’impression que tout peut être remis en question. Les spectateur.e.s ne comprennent pas ce qui leur arrive, et ils n’arrivent pas encore à remettre leurs pensées en ordre, à substituer quelque chose de clair et défini à leur trouble. Et j’ai alors compris que c’est cet instant précis qui m’intéressait. À partir de là, mon travail a été de repérer et de comprendre cet instant. Après chaque choc, les êtres humains – et la nature en général – cherchent à se réorganiser, à remettre de l’ordre dans le chaos. On cherche dans notre tête à sortir de cet espace indéfini, causé par des questions qui n’ont pas forcement de réponses. Et alors les questions fusent, du genre : « D’accord, mais… pourquoi portes-tu des lunettes ? Et pourquoi portes-tu des boucles d’oreilles ? Dis-moi : es-tu hétéro ? Es-tu gay ? Quel est le sujet de ta recherche ? C’est à propos de toi, à propos de moi ?» etc.

À cet instant mon hypothèse c’est qu’inconsciemment, ce qu’ils/elles cherchent à faire, c’est se sécuriser en rationalisant ce qui vient de leur arriver en partant de moi : « Si je te comprends toi, alors mon monde est clair. » Ce qui m’intéresse, c’est mener les gens à admettre qu’ils/elles ne comprennent pas, et que c’est ok, s’ils/elles ne comprennent pas. Peut être que c’est bien de ne rien comprendre, peut être que c’est même une chose importante. C’est à ce point là que je veux amener les gens. Voilà ce que je cherche à faire.

En ce moment, j’essaie de trouver des moyens de ne pas le faire exclusivement avec la nudité. J’ai commencé une thèse, j’étudie ce qui suscite ce moment-là, afin de mieux l’explorer. J’essaie de trouver d’autres façons de déclencher cela pendant le spectacle, pas seulement par le choc de la nudité de mon corps. Mon travail tourne autour de ça ces temps-ci. Par exemple, par l’humour et le spectacle, on peut arriver à ce résultat. Je ne cherche pas seulement l’effet coup de poing en pleine face, ou la sidération. Parce que je ne veux pas leur dire « Va te faire foutre ! », mais plutôt « Allons baiser ! » (5).

 

T’est-il déjà arrivé de susciter des réactions violentes de la part des gens ?

Non, il n’y a jamais eu de violence physique, plutôt différents genres d’agressivité, et encore pas vraiment… Le genre de réactions agressives, c’est… Tu as vu les réactions lors de la projection du film ? La première, et surtout la seconde : il y avait ce type qui est intervenu, mais c’était plus de la provocation gratuite (6)...

Ce n’était pas vraiment agressif, je l’ai plutôt vécu comme un défi. Lors des projections, ce genre de personnes représente le plus grand défi, car ils/elles ne peuvent pas faire quoi que ce soit, et ils/elles sont impuissants à dire ce qui leur arrive, mais on sent que c’est violent à l’intérieur ! Ils/elles ne savent pas comment faire pour l’exprimer, même s’ils/elles essaient d’en dire quelque chose. Et dans ce cas, il est inapproprié de répondre violemment, on ne peut pas simplement les « bousculer »…

Il arrive parfois que les gens s’en aillent, ou ne m’adressent pas la parole. Dans le film [Fake orgasm] il y avait des scènes tournées à Barcelone. Il y a eu des moments très intenses pendant le tournage, les gens qui y assistaient se rendaient compte qu’il se passe quelque chose d’inhabituel. Parfois, je percevais une certaine méfiance vis-à-vis de certaines scènes. Il n’était pas si simple être entouré d’autant de personnes, surtout parce qu’il y avait une caméra. Beaucoup de monde s’approchait pour avoir son quart d’heure de gloire… Mais il y a eu aussi une femme qui m’a dit qu’elle était dégoûtée par moi. C’était une femme américaine avec son copain qui m’a dit « Tu es dégoûtant ! », je lui ai répondu « Merci ! ».

Pour moi, le contact avec les gens est un moment très fort. Durant les premières prises du tournage de la scène dans les rues de Barcelone, je regardais les gens dans les yeux, mais c’était trop intense pour moi, je ne savais que faire de ce que je voyais dans leur regard, et je ne me sentais pas capable de continuer la scène de cette façon. L’équipe du film est hétéro, ce sont des anarchistes hétéro, très ouvert.e.s d’esprit, mais d’une certaine façon, normatifs. J’ai donc essayé d’expliquer à mon metteur en scène, après la première prise, que j’avais besoin d’un espace « safe », que je ne me sentais pas en sécurité (même si c’était mon idée à l’origine). Lui m’a répondu : « Ne t’inquiète pas, c’est Barcelone, c’est l’Espagne, tout le monde s’en fout, c’est légal ». J’ai dû passer 45 minutes à essayer lui expliquer la différence entre ce qui se passe dans un corps queer et un corps masculin hétéro. Il me disait « ok ok ok… ». Mais il n’avait pas compris, jusqu’au jour suivant, où nous faisions d’autres prises. J’étais plus entouré, mais personne ne surveillait vraiment ce qui se passait, et un type s’est approché de moi en riant, il m’a claqué les fesses et est reparti. J’ai dit à mon metteur en scène : « tu as vu ce qui s’est passé ? ». Il m’a répondu que non, ils/elles étaient tou.te.s trop absorbé.e.s par les aspects techniques. En revoyant les bandes, il était sidéré de ce qui s’était produit. Moi, je n’étais pas choqué par ce qui venait de se passer, mais simplement, il aurait tout aussi bien pu me mettre un coup de couteau. Ce type était juste un abruti, il n’était pas assez fou pour me poignarder, mais c’est toujours une éventualité dans ce contexte…

Mais bon, quand les gens ont une réaction agressive, je pense que la plupart du temps c’est surtout en réponse à un bouleversement, un choc en pleine face, et pour eux/elles ce n’est pas amusant, joyeux ou agréable. C’est différent pour chaque personne, mais il faut en tenir compte.

 

En même temps parfois il peut y avoir des réactions d’euphorie, une réponse euphorique au sentiment de liberté suscité par la possibilité d’effacer la norme de genre…

Oui, c’est aussi ce que beaucoup de gens disent. Dans mon dernier spectacle avec Nadège (7) je fais des choses « très romantiques » : je danse avec des fleurs, j’ai aussi un portemanteau, je fais mon strip et j’y accroche mes habits, puis je danse avec le portemanteau, qui devient mon partenaire. Puis, vers la fin du spectacle, je sors de la scène et je vais dans les coulisses. Les spectateur.e.s pensent que le spectacle est terminé, la musique change. Mais moi je descends dans le public et je commence à observer les gens ; je cherche à créer une connexion, une interaction avec eux/elles.

Donc l’ambiance change encore. Je commence à pousser les gens les un.es avec les autres pour les faire danser, moi-même je danse avec l’un.e ou l’autre et à la fin tout le monde danse. Sur une dizaine de représentations, presque toutes les personnes qui m’ont adressé la parole m’ont dit : « Ha… Je me sens dans un autre monde là… ». L’euphorie se voyait sur leur visage, et ils/elles ne m’ont plus posé aucune question concernant mon genre ! […].

Je fais ça pour casser l’espace conventionnel entre moi et le public, une situation de « voyeurisme » entre ma performance et les gens qui regardent ; je veux les inviter à participer avec moi à ce spectacle, qu’ils/elles se sentent impliquées. Je les incite à me dire « oui », en quelque sorte ! [rires] De cette manière souvent, il se crée une ambiance douce et romantique. Si c’était agressif, ça ne fonctionnerait pas de la même façon, je pense. En général, j’arrive toujours au moins à obtenir que les gens disent « Wow ! ». Et il arrive parfois que des gens se déshabillent aussi…


De façon spontanée ?

Oui, certaines fois spontanément, d’autres fois un peu moins. Il y a parfois quelqu’un.e qui me demande : « Est-ce que moi aussi je peux enlever mes vêtements ? » Et je réponds : « Oui ! Bien sûr que tu peux, vas-y ! » [rires].

La première fois que je me suis parti en tournée, j’étais dans un squat à une fête après un festival à Bordeaux. C’était vraiment un public très varié, j’ai fait ma première performance là-bas. Pendant le show, j’ai commencé à danser et à me balader pour observer les comportements des gens à mon égard. Je me suis retourné, et il y avait ce groupe de cinq ou six lesbiennes hippies cinquantenaires, qui se sont déshabillées, c’était fantastique ! Et ensuite, de jeunes pédés ont retiré leur haut, c’était un drôle de choix, mais c’était bien…

 

Pour les gens se déshabiller et rester nu représente parfois un geste libératoire, par exemple, pour assister à la performance de Diana Pornoterrorista pendant la ladyfest de Rome (8), le public devait pouvoir se déshabiller pour y assister, et c’est ce qui peut provoquer une émotion très vive, un bouleversement intense pour le public…

Oui, c’est réellement intéressant, parce qu’il y a un choix à faire. S’ils veulent observer, ils/elles doivent participer et se déshabiller. Ils/elles ont un choix à faire, et c’est ce qui les libère. Dans ce que je sais du travail de Diana, c’est tout à fait cohérent, il y a une exigence envers son public… Moi je ne suis pas comme ça, je suis plutôt dans l’invitation, la séduction… C’est une question de personnalité, je pense… Mais les deux techniques peuvent fonctionner, je ne dis pas ! [rire]

 

T’est-il déjà arrivé de performer dans un espace public?

Pas réellement, je ne suis pas sûr que la promenade dans les rues de Barcelone, que l’on voit dans le film, soit tout à fait une performance, mais là j’étais en effet dans un espace public… Je n’ai jamais fait des strip dans un espace public, ou peut-être il y a longtemps, mais je ne me souviens pas bien…  C’est une chose que je crains beaucoup, je n’envisage pas ce genre de performance parce que je me sentirais trop vulnérable.

 

Et dans des lieux institutionnels (comme les universités ou les musées) ? Tes performances ont un potentiel de subversion de la norme très fort. Mais comment rejoindre un public plus vaste, plus ‘normé’? Nous aimerions comprendre si et comment il est possible de propager l’approche queer et la ‘queerness’ dans des milieux (hétéro)normés. On a l’impression que souvent il y a deux contextes parallèles, qui ne se croisent que rarement. Comment faire la connexion? 

Je pense que c’est une question importante. C’est la question. Et la meilleure réponse que je puisse donner pour l’heure s’est produite la nuit dernière : une des personnes qui a le plus apprécié ma performance avec Nadège a été Bruno (9), l’agent de sécurité, que je considérais comme une personne hétéronormée. Il n’arrivait plus à s’arrêter de parler avec moi et Nadège. C’était vraiment chouette, autant d’amour et d’enthousiasme… J’ai pensé que si j’avais fait le spectacle tout seul, ça n’aurait pas été pareil, Bruno ne l’aurait pas aimé autant. Ce qui a joué, je pense, c’est que bien que confronté à mon corps a-normé, il croyait voir une relation hétérosexuelle. Quand moi et Nadège jouons ensemble, ce que les spectateur.e.s voient d’abord c’est un couple dans une relation hétérosexuelle, cela leur permet de s’identifier, de se sentir plus à l’aise et proches de moi. Et cette empathie est le point de départ de mon travail suivant…

Si l’on veut qu’un public hétéronormé, ou l’espace public, ou ce que tu veux, soit ouvert à notre discours, nous devons leur permettre de nous rejoindre, pas les forcer. Ça ne fonctionnerait pas, je pense. Je crois que les techniques de choc, le « Vas te faire foutre, et débrouille-toi avec ça ! » dont je parlais tout à l’heure, c’est un réflexe culturel ; mais il ne permet pas de faire bouger les esprits, c’est d’ailleurs la réaction la plus courante dans ce genre de situation, et je ne pense pas que cela permette de faire changer la façon de penser des gens. C’est un peu l’expression : « On n’attire pas les mouches avec du vinaigre… ». Donc je pense que nous devons offrir, si nous voulons recevoir. Tout ce que nous avons à dire doit être parlé dans le langage de celui/celle à qui nous l’adressons.

 

Ce que tu fais c’est de la « performance queer démocratique »…

Hé bien j’aimerais bien être démocratique, car je voudrais que les gens apprécient ce que je fais, et le public queer également. Mais je considère plus le mot queer comme un verbe que comme un adjectif. Ce qui m’intéresse, c’est de « queeriser » les choses, c’est ce que je veux faire. Quant à « être queer », si tu me pousses à me définir, je te dirais que je suis queer, mais ce n’est pas ça que je veux dire. Faire des shows pour des populations queer, ça peut être très sympa, chaud et très festif. Mais ce n’est pas ce que je veux faire principalement. En tout cas, mon objectif principal n’est pas de faire se sentir les queers fort.e.s et sûr.e.s d’eux/elles. Le problème, c’est que tout le monde préfère se sentir fort et assuré. Moi, je n’aime pas les espaces séparés. Ça ne veux pas dire que je suis ami avec tout le monde, mais au-delà, créer des espaces queer, des moments pour les queers, ne m’intéresse pas. Je cherche à queeriser des espaces, à queeriser des moments, et c’est ouvert à tout le monde, parce que tout le monde… Tout le monde est queer ! C’est juste qu’ils/elles ne le savent pas encore. Ils/elles pensent qu’ils/elles doivent être normaux/ales, qu’ils/elles doivent suivre une voie normative, mais ils/elles n’ont pas à le faire, et ils/elles ne sont pas normaux/ales ! Donc oui, c’est important pour moi d’être le plus accessible et démocratique possible dans mon travail. Je n’arriverais jamais à toucher 100% de mon auditoire, je ne serais jamais convainquant pour des fondamentalistes chrétiens ou autres, et je m’en fiche, d’ailleurs… Mais je cherche à créer un espace de connexion autant que possible. D’un autre côté, certaines personnes, qui préfèrent les performances hardcore n’aiment pas non plus mon travail, je suis trop sage pour eux/elles, donc ils/elles ne suivent pas mon travail, ils/elles sont à un autre point de cet espace, où je ne suis pas. Et leur travail est important, et donne de l’assurance à celles et ceux qui en ont besoin… Mais ce n’est pas du tout ma démarche, ça n’est vraiment pas mon objectif…

 

Qu’est ce que tu penses du travail des performeuses post porno, comme celui d’Annie Sprinkle, ou Diana Pornoterrorista ?

Je pense que le travail d’Annie Sprinkle est tellement plein d’amour qu’il a le potentiel de s’infiltrer dans des endroits où d’autres types de travaux ne le pourraient pas. Quoi que vous pensiez de ce qu’elle fait, qui que vous soyez, elle embrasse tout le monde. Et pour Diana, je n’ai pas vu son travail depuis si longtemps qu’il m’est difficile d’en dire quelque chose. L’extrait que j’avais vu à San Sébastian était si dur que je n’ai pas pu le regarder, du coup je ne peux pas dire grand-chose. Je ne dis rien contre son travail, c’est juste que je n’ai pas pu regarder… Je peux parler plus facilement du travail de Maria Llopis, qui est une amie. J’aime bien son approche, qui est très accueillante, ouverte et exploratoire. Elle utilise sa subjectivité, son propre corps, ses désirs et intérêts pour travailler de façon très courageuse, et très… chaude.

 

Ton travail aussi est très chaud et courageux…

[rires] Oui, je sais, on me l’a déjà dit ! Je suppose qu’il est chaud et courageux… Le courage est un chouette truc qui vient de l’intérieur, mais suis-je courageux ? En tout cas, je ne suis pas fragile, j’ai appris que je pouvais faire beaucoup de choses sans me briser, je sais que je peux aller dans certains lieux et faire toutes ces choses, même si on me fait mal, je tiens le coup… Donc je prends le risque…

 

Quel est ton rapport au féminisme ? Penses-tu appartenir à la mouvance du transféminisme (10), comme le définit Beatriz Préciado ?

Oui, j’adhère complètement à ça. Pendant longtemps, je n’ai pas su dire si je pouvais me définir comme féministe, car le féminisme me semblait lutter de manière inchangée et selon les mêmes principes immuables depuis les années 80. Mais le monde autour avait changé, et le vocabulaire ainsi que les stratégies de luttes devaient donc nécessairement évoluer… Mais le féminisme ne semblait pas avoir changé, ou alors pas assez. Le discours s’adaptait, mais gardait la même base logique, du genre : « les femmes sont moins payées, les femmes sont moins ceci, les femmes sont moins cela… ». Et pour moi, ce n’est pas un bon argument.

Ces arguments sont vrais et c’est terrible, mais d’un point de vue militant ce n’est pas efficace. Parce que désormais, la culture a assimilé ce langage et l’a récupéré pour mieux le rejeter. C’est pour cette raison, je pense, que le féminisme traditionnel semble démodé. Et d’une certaine façon, à l’instar du travail de Beto [B. Preciado], il faudrait une volonté de comprendre la façon dont le pouvoir et l’oppression fonctionnent pour chaque personne, parce que chacun.e d’entre nous y est soumis.e.

[…] La performativité créée de l’intérieur et de l’extérieur [des limites] dans les sujets et les objets. Donc le transféminisme peut être compris comme le mouvement de ces objets hors des limites, car tout le monde ne se situe pas forcément dans une subjectivité bien assurée…

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Quelles sont tes références théoriques (si tu en as) ?

Oui, j’en ai, et j’en découvre de plus en plus depuis que j’ai commencé ma thèse. Je suis très influencé par tout ce qui tourne autour la culture foucaldienne, et ce qu’elle signifie pour toutes les questions de savoirs/pouvoir, des agencements de l’espace et de leur limite intérieur/extérieur… Et aussi Butler, Ces corps qui comptent… Je viens juste d’acheter et j’ai hâte de lire Giving an Account of Oneself (11), qui traite plus d’éthique que de genre. Sinon, je suis arrivé un peu sur le tard, surtout via l’équipe du film et Jo Sol, à l’Anarchisme. Guy Debord, La société du Spectacle. C’est que je lis en ce moment. Je suis un autodidacte, et je pense que c’est le début de mon apprentissage. Quand j’ai commencé mes études, en discutant de mes performances avec les autres, ils me disaient : « Ha oui, tu devrais lire cet auteur.e, ou celui-ci, ou encore celle-là, et aussi ça… ». Alors j’ai commencé à les lire et là j’ai réalisé que : « Ho mon Dieu ! Quelqu’un.e a déjà dit tout ça ! Et ils/elles en ont même dit plus… Et je ne suis pas d’accord avec celui-là ! Et tiens, celles deux là vont bien ensemble… ». J’ai réalisé à quel point la philosophie pouvait être excitante ! J’avais cette idée très romantique de la lecture philosophique, mais je n’osais pas m’y mettre. Et cette exploration m’a permis de découvrir tout ce savoir disponible sur place, et j’ai aussi pensé que cela manquait aux gens.

On passe notre temps à réinventer la roue, en quelque sorte, mettre en avant des idées radicalement nouvelles qui ont pourtant déjà été pensées vingt-cinq ans ou même soixante ans plus tôt… Et en lisant tous ces auteur.e.s, on pourrait tellement étendre nos possibilités, nos techniques, nos pensées… Je souhaite qu’il y ait un grand mouvement de convergence entre philosophie et militantisme, qu’ils puissent marcher main dans la main, avec les performances et le queer, parce que je pense qu’ils ont tant à s’apporter les un aux autres… Donc, je suis encore jeune en philosophie, mais je suis super enthousiaste et excité !

 

Es-tu dans une démarche de « réconciliation » entre le milieu universitaire et le milieu militant ? Comment fais-tu pour gérer en même temps ton travail universitaire et ton travail militant

Certain.e.s font le pont entre les deux, bien que je ne sache pas vraiment combien il existe de « queer studies »… Aux États-Unis, on a beaucoup de « cultural studies », qui permettent de travailler ensemble la théorie et le militantisme. La plupart des travaux et des références que j’utilise sont dans cette veine, et ce sont les chercheur.e.s de ces dix-quinze dernières années qui ont élaboré ces contenus à la fois militants et universitaires, à partir de leur engagement subjectif. Si tu t’engages dans ce type de travail, tu dois défendre tes convictions et ta subjectivité plus que la neutralité de l’observation extérieure.

 

Souvent, on reproche à certain.e.s chercheur.e.s d’être trop « engagé.e.s », de n’avoir pas assez de « recul » vis-à-vis de leur terrain. En même temps, on pense que les gens « engagé.e.s » ne sont pas légitimes à « produire une connaissance scientifique ». Qu’est ce que tu en penses ?  Y a-t-il une possibilité de réconciliation/contamination entre milieu militant et milieu académique ?

Je pense qu’on aimerait bien dire que la légitimité est une mauvaise chose, mais c’est faux, nous vivons dans une culture, nous vivons en société et c’est important. Mais s’il y a contamination, cela peut parfois être très excitant. Dans mon champ de recherche il y a contamination, c’est très positif et c’est la raison qui m’a permis de faire ma thèse, et de travailler sur mes performances au-delà de toute récupération ou mise en boite rétrospective de mon travail.

Merci beaucoup, c’était formidable !

Merci à vous, c’est si fun de parler de soi… [rires]

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(1) http://www.lazlopearlman.com/video.cfm

(3) Propos recueillis pendant le séjour de Lazlo Pearlman à Rome à l’occasion du Festival « Agender » (9-11 décembre 2011).

(4)  On prefere employer le verbe performer, bien que son usage dans la langue française ne soit pas consolidé.

(5) En anglais il y a le jeu de mot entre « fack off » et « fuck me ».

(6) Lazlo fait ici référence à une intervention d’un homme pendant la discussion après la projection de Fake Orgasm au cours du festival « Agender ». Il a essayé d’amoindrir et de ridiculiser le travail et la position de Lazlo.

(7) Nadège Piton est performeuse, artiste et comédienne. Elle est partner de Lazlo dans beaucoup de performances. Avec Beatriz Preciado et Erik Noulette elle dirige le projet « Bodyhacking » http://bodyhacking.fr.

(8) Rome, 16-18 septembre 2011.

(9) Nom de fiction.

(10) Pour Beatriz Preciado le transféminisme est caracterisé par l’alliance du féminisme avec les questions que soulèvent les transidentités…

(11) New York: Fordham University. Press, 2005.


Mis en ligne, 6 septembre 2012.

Queer Arts

 

Lazlo

LAZLO PEARLMAN, MON AMI

Rachele Borghi

Glenn Le Gal

 

«Are you happy ?» « Yes, thank you, this is a beautiful question. My happiness is about life, not about gender». C’est par cette phrase prononcée dans le film « Fake orgasm », que l’approche et la philosophie de Lazlo Pearlman sont résumées.

 

Une vie de performeur, activiste et enseignant dédiée à la rupture d’avec les préjugées, les idées reçues et les dogmes concernant le genre et le sexe. 

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DYKES-IN-BLACK_mariK_2.jpg

Entretien avec Naïel Lemoine

Photographe

Qu’est- ce qu’être Trans?
 

Qu’est-ce que la/les militances? Pour quoi? Pour qui? Comment?..
 

Qu’est que l’Art?
 

Sans les coucher sur le papier, on présuppose que ces trois thèmesfont l’objet d’un consensus au niveau de leur contenu, ce qui est loin d’être le cas.

 

 

 

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Queer Arts

Lazlo

Photo by Kendra Kuliga, Cielo Production 

LAZLO PEARLMAN, MON AMI

Rachele Borghi

Glenn Le Gal

 

«Are you happy ?» « Yes, thank you, this is a beautiful question. My happiness is about life, not about gender». C’est par cette phrase prononcée dans le film « Fake orgasm », que l’approche et la philosophie de Lazlo Pearlman sont résumées.

Une vie de performeur, activiste et enseignant dédiée à la rupture d’avec les préjugées, les idées reçues et les dogmes concernant le genre et le sexe. 

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DYKES-IN-BLACK_mariK_2.jpg

Entretien avec Naïel Lemoine

Photographe

Qu’est- ce qu’être Trans?
Qu’est-ce que la/les militances? Pour quoi? Pour qui? Comment?..
Qu’est que l’Art?

Sans les coucher sur le papier, on présuppose que ces trois thèmes font l’objet d’un consensus au niveau de leur contenu, ce qui est loin d’être le cas.

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Entretien avec Abdella Taïa

      Entretien par Jean Zaganiaris

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Auteur de Une mélancolie arabe (Seuil, 2008) et Le jour du roi (Seuil, 2012, Prix de Flore), Abdellah Taïa vient de publier son dernier roman Infidèles aux éditions du Seuil. Connu pour avoir fait son coming out au Maroc et pour revendiquer publiquement son homosexualité, Abdellah Taïa est un écrivain important du champ littéraire contemporain.

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Suite entretien avec Naiel Lemoine, photographe

Naiel Lemoine

Photographe

 

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4- On te connait moins pour ton travail sur l’urbain, ou l’urbanité, sur les paysages aussi que tu photographies : peux-tu nous en dire deux mots ? (sont-ils en lien avec tes revendications ?)

Les photographies réalisées sur le thème de l’urbain et des paysages autres, sont, en tout premier lieu, liées à une pratique photographique particulière, elle même induite par les conséquences d’une maladie.

En effet , les premières années vécues avec la fibromyalgie ont été des années, quasi sans sommeil, de douleurs incompréhensibles, de perte d’autonomie physique et de folie provoquée par le monde médical.

Après être sorti-e de l’enfer asilaire et hospitalier, deux problématiques se sont imposées à moi:

– La question du corps “enfermé” triplement (dans mon corps, dans le monde médical et la psychiatrie) qui se heurte brutalement aux normes de la toute puissante médecine française. Cette médecine qui dit quelle maladie est validée en tant que telle ou non, et qui range tout le reste dans de la psychiatrie de comptoir… Cette première problématique a d’ailleurs donné lieu, à ma première exposition, qui porte sur les questions du  corps indicible au regard des normes du monde médical, de la société, puis en lien avec le genre..).

Elle est visible ici: http://www.naiel.net/identite_cadre.htm

– La deuxième est celle, du rapport particulier au temps, qui se créé. Quand on ne dort plus, le temps s’étire à l’infini et devient un long couloir sans fenêtres, sans arrêts. Il est partout et nulle part.

Se pose alors de manière très pragmatique, la question “que faire de ce temps” quand à 4h du matin on n’est pas réveilléE mais juste encore  éveillé-e?; couplée à la nécessité d’essayer de s’échapper quelques minutes de “ce corps anarchique”, de soi.

Un matin, je suis sorti-e avec mon appareil et pendant les premières années, où que je sois, je partais dans la nuit, seul-e en essayant juste de regarder, d’écouter puis de shooter.

Cette double injonction à échapper à un corps malade et au temps infini ont fait de cette pratique, une habitude et une évasion indispensable à ma survie; comme une drogue qui vous ouvre d’autres chemins qui étaient là mais inaudibles, invisibles, inodores, impalpables dans le brouhaha du temps dit  » normal », du temps qui rime avec  boulot/ métro/boulot/dodo…

Cette pratique quotidienne a donné lieu à une première exposition ( « Errances » http://www.naiel.net/Errances_cadre.htm) puis à une autre:

(terre des humains / terre des non humains »http://www.naiel.net/hnhcadre.htm ).

La plupart des clichés pris, pendant cette période, ne sont pas sur le net, ils sont dans des cd, des dvd, des disques durs, parfois accompagnés de mots ou non, parfois sur mon blog (http://blog.naiel.net/).

Les thèmes récurrents sont l’errance, l’absence qui exacerbe la présence, les traces, les voyages dans tous les sens du terme….

J’ai une prédilection pour les gares, les lieux désaffectés, l’architecture d’un espace/temps; d’un moment, les barreaux, les chaines…

J’interroge ainsi, les traces de l’urbain dans la nature et de la nature dans l’urbain et donc les traces de ce qu’ un être humain a, à un moment donné, construit, consommé puis jeté…

Je pense que le texte de présentation de « terre des humains/ terre des non humains » en parle mieux que les quelques mots que je peux poser ici.

J’interroge aussi, comment ces lieux consommable/jetables  résistent/ se métamorphosent par et pour des personnes qu’on a bannies ou qui refusent les diktats d’une société capitaliste qui accélère son autodestruction programmée.

Donc, pour répondre à la deuxième question: oui, ces shoots sont en lien avec mes aspirations/revendications…

Ces photos témoignent de l’horreur ordinaire, de la course frénétique de ce système inhumain que j’essaye de combattre.

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5- On a pu t’entendre dans des conférences et tu dis toi même qu’il n’y a pas la question du genre, toute seule, mais en lien avec d’autres. Le féminisme par exemple. Pour toi, c’est quoi être féministe ?

Quand je dis, je suis féministE, je me dois d’expliquer ce qu’est pour moi le féminisme, parmi tous les féminismes existants. Et pour cela, je vais tout d’abord tenter d’expliquer brièvement quelle est ma grille d’analyse pour penser le monde et résister dans ce monde.

C’est une grille de lecture matérialiste, féministe, post-marxiste, dynamique, qui utilise les concepts de rapports sociaux pour penser les modes de production, de reproduction et les possibilités de changements des groupes sociaux (autrefois analysés comme séparés, immuables, naturels).

“Le rapport social peut être assimilé à une tension qui traverse la société; cette tension se cristallise peu à peu en enjeux autour desquels, pour produire de la société, pour la reproduire ou pour inventer de nouvelles façons de penser et d’agir, les êtres humains sont en confrontation permanente. Ce sont ces enjeux qui sont constitutifs des groupes sociaux. Ces derniers ne sont pas donnés au départ, ils se créent autour de ces enjeux par la dynamique des groupes sociaux.”

 (Danièle Kergoat, “Penser la différence des sexes : rapports sociaux et division du travail entre les sexes »”in Margaret Maruani, Femmes, genre et société,  Editions la découverte, 2005).

Les rapports sociaux que sont le genre, la classe , la racisation, la génération… s’articulent les uns avec les autres , s’entrecroisent ( ils ne sont pas simplement additifs), ils sont, dit D Kergoat, « consubstantiels et co-extensifs »: « consubstantiels : ils forment un nœud qui ne peut être séquencé au niveau des pratiques sociales(..) et co-extensifs:  » en se déployant les rapports sociaux de classe , de genre, de race se reproduisent et se co-produisent mutuellement ».(…) » Ils interagissent les uns sur les autres et structurent ensemble la réalité du champ social ».

 (« Dynamique et consubstantialité des rapports sociaux », in sexe, race, classe ; pour une épistemologie de la domination, Paris, PUF, 2009)

En ce qui concerne le genre (rapports sociaux de sexe) et donc les féminismes (mais pas que), je vais essayer d’être plus précisE:

Je tiens d’abord à préciser que le genre n’est pas, pour moi, la construction sociale du sexe biologique (le genre est un concept créé dans les années 50 aux États-Unis par Stoller et Money, deux psychiatres et psychologues travaillant sur le “transsexualisme” et la réassignation des enfants intersexuéEs.

Le genre préexiste au sexe et le produit en lui donnant l’illusion du naturel (tout en invisibilisant cette production).

C’est un rapport social de pouvoir qui produit et entretient le système hétéronormatif (2 genres, 2 sexes, relation hétérosexuelle avec pour but la reproduction).

Dans ce sens il fonde la société en tant qu’hétérosexuelle (cf Wittig).

En tant que dispositif créé et au service du pouvoir biopolitique, il est à détruire car il maintient l’oppression d’une catégorie sur une autre, exerce un contrôle permanent des individuEs via une grille de lecture normative qui définit ce qui est “humain” de ce qui ne l’est pas. Il exclut donc du domaine du “pensable” toute personne ne pouvant être identifiée clairement par cette grille.

Le genre (en tant que dispositif de régulation au service du pouvoir) au même titre que le sexe n’a pas de caractère naturel, rien ne préexiste à sa production.

Dans ce sens, le féminisme a pour objectif final la destruction du genre; ce qui ne veut pas dire qu’il faut ignorer ou nier la réalité des catégories sociales de genre et leur relations.

Ma conception du féminisme est matérialiste et « Wittigienne », dans ce sens « être féministE, c’est lutter pour les femmes en tant que classe et pour la disparition de cette classe » ; alors que « pour de nombreuses autres cela veut dire quelqu’une qui lutte pour la femme et pour sa défense, pour le mythe donc et son renforcement » ( On ne nait pas femme, M. WITTIG, in “questions Féministes” N°8, mai 1980).

Les rapports sociaux de sexe devraient produire autant de sexes que d’individuEs, si ce système hétérosexiste ne réifiait pas en permanence, comme fait de nature, deux sexes et tout ce qui en découle.

(C’est une des limite des grilles d’analyse féministes (exceptée Wittig, le corps lesbien) de n’analyser que les constructions de « LA masculinité » et de « LA féminité » de groupes sociaux hétérosexuels. Qu’en est -il DES constructions « Des masculinités », « Des féminités » chez les pédés, les gouines…, et ce même si le mouvement homosexuel tend à s’homonormativiser sur le modèle hétérosexuel et aussi à s’homonationaliser).

C’est un prolongement des grilles d’analyses féministes, qui au sein des contraintes qui nous font advenir comme sujet, laisse à celui-ci, des marges de résistance (notamment au niveau du genre, mais qui n’est plus du genre, car le genre est binaire) dans et non pas hors du champ social.

Qui, d’ailleurs,  pourrait prétendre y échapper?

Ce prolongement peut permettre aux individuEs, dans des relations sociales (D. Kergoat distingue notamment rapports sociaux et relations sociales, dans le sens où les antagonismes ne sont pas forcement à l’œuvre dans toutes les rencontres interpersonnelles), et je pense notamment à ma construction personnelle, de créer d’autres réalités visibles et violemment  sanctionnées, mais qui peinent à entrer dans le champ social en raison du système de fabrication asymétrique du genre nécessaire au fonctionnement de la société dans la quelle nous vivons.

 

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6- La question de l’intersectionnalité revient souvent dans tes propos : “races”, classes… de futurs projets autour de ça?

Non, car je n’ai actuellement pas de projet tout court.

De plus, même si je suis questionné-e par ces entremêlements d’oppressions, je le suis en tant que personne blanche, transwhatever, de classe moyenne (si elle existe encore), avec une validité variable dans le temps et d’une génération différente de celles que je suis amené-e à croiser.

Je fréquente dans mon quotidien, des personnes précaires et de classe moyenne, valides, des lesbiennes, gouinEs, un pédé, des hétéroEs et biEs et quelques “blacks” et “arabes” (je reprends les “auto-nominations” des personnes), mais mon univers reste, je le constate, assez blanc.

De ce fait, aller piocher dans chaque catégorie, sans participer pleinement aux luttes, vies, ne fait pas partie de mes pratiques.

Cette année, je souhaitais amorcer un projet, qui me tient à cœur depuis longtemps, qui est de questionner “la validité présumée et la situation de handicap présumée” dans nos milieux, mais je n’ai pas eu l’énergie suffisante ni les contacts pour le réaliser.

Donc, si j’ai un projet à mettre en œuvre dans le futur, ce sera prioritairement celui-ci.

7- Tous les ans, ou souvent tout du moins, tu te rends aux UEEH : quel témoignage t’inspirent-elles?

Ueeh, comme/

 nostalgie/

espace/temps/ inimaginable

offert/

 à nos envies

à nos/

réalités impensables

Ueeh comme

 partages/

plaisir des rencontres/

discussions/réfle(ct)ions/

Ancrage

sur le sol d’un

patio

sur le verre/brisé

de nos montres

Découvertes/ateliers/plaisir

aller juste/

vers l’autre.

Solidarité/ la main tendue/

pour oublier/ réécrire et

Dépasser/

ensemble/

les coups et blessures reçues

d’une société

qui nous a laisséEs/

NuEs

Ueeh comme/

être

cet être qu’on ne peut

par/être

dans le quotidien de nos vies/

contraintes/

par la normalité/l’ individualité

et le profit

Comme être/

avec d’autres êtres en/

dé/construction/

en re/construction

en dé/formatage de nos/

cerveaux

re/significations de

nos corps

quand les paroles/

d’autres

résonnent en toi/

comme un /

possible

jamais imaginé car/

impensable/

 jusqu’à ces rencontres /

juste

véritables.

Ueeh comme/

 être ensemble

dans des soirées débridées

dans des ateliers passionnés

dans les gestes esquissés/

sans ambiguïté/

sur les matelas

 affalés/

d’un /calinodrome

comme des possibles/

avec vue/

 sur les calanques

comme un arrêt/

 brutal/

qui vous change à jamais /

et vous laisse

le gout du manque

Être et co-êtreS,

pour et ensemble/

construire

nos rêves et nos luttes

Ueeh pour partager /

nos vécus/ nos idées/

nos douleurs / nos cris/

nos joies/ nos amours

Ueeh comme /

populaires

comme/

 politisation

sans agressions/ sans

silences génés

comme

se repenser/

se déconstruire sans

jugements

sans peur de se perdre/

Ueeh,comme /

Nous repenser

dans la joie/

dans les conflits/

mais avec /

cette bienveillance

qui a déserté

tes dernières années…

Naïel, 29 aout 2012

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8- Je crois que tu participes aussi à l’Existrans… Tes photos disent quoi de ce moment de visibilité ?

J’ai participé à l’Existrans de 2005 à 2010, avec des motivations, des rôles et un enthousiasme différents selon les années.

Que disent mes photos de ce moment de visibilité?

Je pense tout d’abord que ce n’est pas à moi de dire ce qu’elles peuvent dire mais aux gentes qui les regardent.

Ce dont je peux parler, par contre, sont :  ma manière d’aborder les Existrans et les manifestations avec mon appareil et  ce que m’évoquent ces traces quelques années plus tard.

En ce qui concerne ma façon d’aborder les Existrans et les manifestations, elle tient plus de l’ordre du reportage; pas du reportage avec des clichés chocs, mais plus du reportage qui essaye de relayer les messages politiques de ces manifestations par le médium de la photographie.

Elle se différencie aussi du reportage dit classique, dans le sens où c’est un reportage « de l’intérieur »: je me trouve à chaque fois confrontéE à la double difficulté d’être acteurE de la manifestation et dans le même temps spectateurE attentivE. Ce sont des photographies qui sont situées, elles viennent du « dedans-dehors ».

De manière plus générale (mais je l’ai très peu pratiqué, de fait, pour les Existrans), je parcours la manifestation une première fois, en étant toujours dedans-dehors, pour essayer de shooter les pancartes, les banderoles, les slogans, les associations, groupes présentEs, les messages politiques délivrés.

Puis la seconde partie se passe au gré du déroulement de la manifestation , mais usuellement  je prends des portraits, des expressions, des moments d’humanité….

En ce qui concerne l’Existrans, de 2005 ( ma première) à 2010 ( ma dernière), je me suis apercu-e que je prenais de moins en moins de photos et que je ne prenais plus les mêmes photos:

Après 2009, je n’avais plus envie de continuer d’essayer de montrer cette apparence de pseudo-unité/ cette apparence de « communauté trans ». Il devient à un certain moment impossible de photographier côte à côte des personnes qui se sourient en se haïssant profondément.

Au fur et à mesure des années et de mes implications diverses dans ce qui est communément appelé » le monde trans », dans ses divers strates et sous groupes; quand les batailles, politiques ou non, internes déchirent les groupes, les amitiés,quand ont disparu la joie d’être ensemble pour cet unique jour de visibilité trans, la solidarité, la liberté de s’exprimer, la possibilité d’être soi tout simplement; que reste-t-il à photographier ?

 

Un charnier d’Égos démesurés drapés des immaculés Trans ou Rainbow flag ? Des sourires figés qui construisent la muselière du dicible ! La flamboyance du pseudo consensus ?….

Pour cette interview, je me suis obligé-e à rechercher dans mes cd, dvd puis disques durs, les photos prises lors des différentes Existrans et autres manifestations trans ( celles-ci ayant disparu du net, suite à la fermeture de slide.com en janvier 2012), avec une certaine nostalgie mais surtout avec un sentiment de pesanteur intense..

Que m’évoquent-elles, là, ce 24 aout 2012, soit 7 ans après la première et 1 an et demie après la dernière à laquelle  j’ai participé?

Ce regard est le regard situé d’une personne transidentitaire, sur son propre regard passé et avec sa double, voire triple, position au sein des Existrans, suivant les années ( j’expliquerai plus loin, la question des multiples positions/situations).

En 2007, j’ai réalisé très peu de photos pour cause de double  » appartenance » à l’organisation de l’Existrans et à un groupe informel.

Celles que j’ai pu réaliser à l’aide d’un petit bridge numérique, montraient , je crois, mes illusions de l’époque: l’espoir de la convergence des luttes; avec des banderoles , des pancartes, qui re-politisaient les luttes trans au sein / en les croisant avec d’autres luttes comme l’anti psychiatrie, la colonisation des minorités, le système binaire hétéropatriarcal et donc les féminismes, les questions du fichage des déviantEs de toutes sortes…

Pour résumer, il ne s’agissait pas de lutter seulement  pour des droits pour les trans ( et avec la difficile question de l’intégration-assimilation) mais contre un système politique qui attaque touTEs les anormaLEs, toutes les minorités. Il faut rappeler que 2007, c’est Sarkozy élu président en (f)rance!

C’était aussi la première fois, à ma connaissance, que se déroulaient de manière simultanée et avec les mêmes mots d’ordre, 3 Existrans, à Barcelone,Madrid et Paris ( le 07/10/2007). Cette « première » a été rendue possible grâce aux rencontres entres activistes trans castillan-ne-s, catalan-e-s et français-e-s lors des UEEH en juillet 2007 ( http://www.ueeh.net/).

Depuis, cela a conduit petit à petit à la création du réseau STP 2012 ( Stop trans pathologization, 2012 pour la sortie du DSM V prévue en 2012 mais qui finalement n’arrivera qu’en 2013) , officiellement créé en juin 2009.

 

STP 2012 regroupe à l’heure actuelle plus de 300 groupes et réseaux dans le monde et coordonne tous les ans un « international day of action for transdepathologzation », qui aura lieu cette année le 20 octobre 2012. « Le dernier octobre 2011, des groupes activistes de 70 villes d’Amerique Latine, Amérique du Nord, Asie, Europe et Oceania ont organisé des marches et d’autres actions sous la campagne STP-2012 » ( http://www.stp2012.info/old/fr).

Pour en revenir à la photographie, mes quelques shoots de 2007 disent cela: l’empowerment, la joie d’être là, la solidarité avec comme banderole de tête » contre la psychiatrisation, Résistrans » et avec une banderole d’un groupe informel  » Les normes sont trop étroites pour penser Nos réalités » qui restera gravée dans beaucoup d’esprits. Elles ne disent pas les guerres internes.

En 2008 et 2009, mes photographies m’ évoquent la rage , la joie d’être ensemble, de hurler, la fierté juste d’être, la diversité, les possibilités de convergences de luttes encore présentes  ( un croisement avec une manifestation de soutien à des sans papierEs, qui donne lieu à un die-in commun),  des revendications sans frontières ( En 2008, 11 ville européennes se sont mobilisées pour la dépathologisation trans , le même jour avec comme mot d’ordre: « Ni homme, ni femme, le binarisme nous rend malade »), l’appropriation de l’espace public, la diversité, le partage, les copain-e-s..

Il y avait encore tout cela en 2008, malgré les tensions internes qui s’intensifiaient et se cristallisaient.

2009, montre l’apparition de nouvelles associations ( Outrans, et d’autres que je ne souhaite pas citer), Bachelot et sa fausse dépsychiatrisation (et où, malgré les divers communiqués de presse des diverses associations pour expliquer, qu’en (f)rance, les trans étaient toujours soumis-e-s à la toute puissance de la psychiatrie et de ses équipes off et que rien n’avait changé, cette annonce de changement d’ALD a eu pour conséquence directe une désinformation de masse qui court encore aujourd’hui), la présence d’une association féministe ( les tumulutueuses) , la joie de se retrouver, les amourEs passagères ou durables, les générations qui se mêlent, mes amiEs, les amitiés qui se sont éteintes ou fracassées, les personnes qui changent et quittent votre quotidien, celles qui restent et vous le rendent insupportables, de nouveaux visages…la vie , quoi ! Et toujours, comme dans toutes les Existrans auxquelles j’ai participé, l’interpellation sur le VIH, la situation des séropoEs qu’on expulse et les travailleusEs du sexe.

En 2010, je n’ai quasiment pas pris de photographies (une dizaine) en raison d’une lassitude, et « d’un ciel si bas qu’un canal s’est pendu »…

Voilà ce que je peux dire aujourd’hui, de mon regard délavé sur mes regards passés sur les divers Existrans.

9- Pour finir, de manière plus personnelle peut-être, pourrais-tu nous parler de ton regard d’artiste et de militant.e sur le mouvement LGBTIQ ?

De L.G.B.T.Q.I./

ne restent que

trop souvent/

 une majorité qui décrie

ceulLEs /

encore trop/

 déviantEs

Du L et du G/

enfin/

surtout du G

dans les saunas du Marais

dans les prides/

 de juin à juillet/

la beauté/

conventionnelle/

dégouline quelque  peu

sur /stonewall

de revendications

 bien frêles

la techno a remplacé le music hall

En 2012, je

vote?

pour continuer /

d’expulser

celLes qui sont néEs

avec la peau/

 un peu trop foncée

Mariage et égalité

comme ultime/

 révolte

folles butchs et T

trop visibles

trop radicalEs

s’abstenir

quand leur avez vous

fermé /

votre porte

à grand coups de

normalité?

Et pourtant, jamais/

je n’oublie/

que du L, je suis néE/

que dans les quelques bars

de/ Paris

j’ai commencé à aimer

sans me/

haïr.

Mais, aujourd’hui/

dans les poubelles de l’oubli/

côte à côte/

 le F.H.A.R.

les Gouines Rouges et le G.A.T.

Gisent /

sous l’étendard de l’homonormativité

Pour des sous-droits obtenir/

il semble que

doivent mourir/

le souvenir du DSM

et, de touTes les déportéEs

les luttes conte un système

le féminisme/

 oublié

Et pourtant, jamais/

je n’oublie/

que du L, je suis néE/

que dans les quelques bars

de /Paris

j’ai commencé à aimer

sans me

haïr.

Mais quand , dans les journaux

les paroles de vos ennemiEs vous/

 reprenez/

parce qu’un mec trans a osé/

enfanter

quand dame Nature vous/

convoquez

pour votre dégoût et votre haine

légitimer/

Quand de vos centres, vous chassez

des séropoEs parce que

putEs, trans, gouinEs,

pédés et précaires

car /dans les vitrines de beaubourg

ça fait un peu tâche

ces gentes/

 qui viennent se réfugier

ça manque/ un peu de panache

ces gentes encore

psychiatriséEs/ stériliséEs

violéEs / expulséEs…

Vos paillettes ne peuvent-elles supporter

d’ètre un peu/

 ensanglantées/

juste/ par nos réalités?

Quand vos discours d’intégration

sous le régime de l’état-Nation/

prennent le pas /

sur la solidarité

et écrasent d’autres

minorités…

Alors oui , aujourd’hui/

j’ai envie d’oublier/

que dans cette communauté/

je suis néE

tellement j’ai envie de

gerber.

 

naiel i had a dream


*Ce texte ne concerne qu’une majorité d’homosexuelLEs et pointe les dérives des luttes pour les droits pour une  majorité et non des droits pour ToustEs.

Naïel, 30 aout 2012.

 


Mis en ligne : 6 septembre 2012.

Interview King’s queer

King’s queer

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Crédit photo, Kate Murray


Salut les King’s queer. Vous vous présentez ?

Alors King’s queer est composé de deux personnes plus des machines et des instruments.

Il y a une gouine a mèche et un transboy. Il y a Laet à la voix, et Grib aux machines et aux instruments. Mais avant tout chose c’est une entité totalement électron libre qui ne s’inscrit dans aucune ‘chapelle’ idéologique ou artistique. D’ailleurs pour qualifier notre musique c’est très compliqué pour certains on fait de l’electro punk pour d’autre de la post wave ou de l’electronica. Pour nous on fait du King’s Queer ! Les étiquettes n’ont jamais été notre fort. Plutôt inclure qu’exclure…Bon c’est sur on se sent plus proche de John Cage et du VelvetUnderground que Rihanna ou Lady Gaga

Nous sommes ensemble à la ville comme à la scène, ce qui nous permet d’avoir cette complicité lors de nos performances. De par notre façon de fonctionner, nous sommes plus proches du mouvement punk qu’autre chose. Toujours en totalement indé’ on parcourt les routes d’Europe même si on est sur le label Zingy. Il est très important pour nous lors de nos shows de faire des passerelles entre les uns et les autres, et surtout d’amener les gens dans une réflexion sonore, idéologique,… tout en gardant avant tout un esprit de fête ! Pas de prise de tête juste l’envie d’être là et Vivants ! Toujours et encore !


« King’s queer », ça en appelle à un royaume : le vôtre c’est celui du queer? (mais au fait… c’est quoi le queer?)

Royaume du Queer ? Houlala… Alors là on n’est pas sortie de l’auberge… Si on prend le terme Queer dans sa version première lors de la réu d’Act-Up en 90 à New York…On peut dire oui ! Oui pour la Queer Nation ! Pour ce regroupement informel des parias et autres rebuts de la culture mainstream…Cette énergie et ce dynamisme !

Mais à l’heure actuelle on ne se retrouve pas du tout dans l’identité queer, surtout en France… Bon pour être honnête on ne comprend pas grand-chose aux différentes guerres, courants et autres ‘théories queer’ qui peuplent notre beau pays ! En fait cela ne nous intéresse pas trop, et nous laisse un peu de marbre…On évolue très rarement dans ce milieu…On a toujours privilégié les rapports, les idées individuels aux  phénomènes de masse, de mode, de paraitre… Aucun dogme, on marche à l’instinct, au spontané.

Notre public est diversifié, il va de l’art contemporain, à la mère de famille bobo en passant par le punk hardcore, à l’intello précaire, aux kids en rupture, à la pédale, à la lesbienne aux trans, aux sex workers, à l’hétéro… On est fier car il n y a pas de profil type mais plutôt une raïa qui se regroupe pour partager un même état d’esprit à un moment donné. Et puis en plus ceux sont des personnes fidèles et généreuses, à plusieurs reprises ils, elles nous ont surpris par leur soutien, leurs générosité et surtout par leur ouverture d’esprit !

Alors notre royaume est celui qui est en haillons sans baillons celui du bizarre, du non conforme, du hors norme, aristocrates d’un élitisme déchu, monarques de la dérive poétique, du souffle de l’errance. C’est le royaume des fous des folles de ceux qui refusent de tomber à genoux, de ceux et celles et autres qui s’accrochent à cet étendard de survie. Prêts à tout pour vivre heureux. Dernier acte subversif qui nous reste !

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« King’s queer » ça sonne aussi comme un nom de guerre : quelle est la vôtre ?

Bon avant toute chose on est résolument pacifiste et les bains de sang et le chant glorieux des victoires c’est pas notre tasse de thé. Quand on parle de guerre il y a toujours des vainqueurs et des vaincus… Un pouvoir sur les uns et les autres. Alors non ce n’est pas une guerre, nous sommes avant tout des ‘artistes’ (même si ce terme nous fait rire’) et non des soldats.

Nous sommes juste des amoureux révoltés ! Révoltés face à la connerie, face à la médiocrité de la pensée unique, de la culture unique, du formatage artistique et autre ! On est gouine, on est Trans et nos vies, notre « art » qu’on le veuille ou non sont régis par cette non-conformité alors bien souvent nous sommes confrontés à toutes les absurdités que notre société véhicule sans relâche…Mais il est hors de question de se poser en victime bien au contraire toujours avancer avec un maximum d’optimisme et de lucidité, et petit à petit sans prosélytisme, changer les choses autour de soi…Sans oublier le lubrifiant… humour, sourire !


Pourquoi la musique pour tenir vos propos ? Aussi : De la musique « queer » c’est quoi? 
C’est de la musique sur laquelle on pose du « queer » ou c’est du « queer » mis en musique ?

Wouaw alors là c’est une question de sociologue universitaire ! 

Bon on s’est jamais dit « bon maintenant on va faire de la musique queer », non…haha ! Notre job c’est la musique, le spectacle…Et il est évident si on est sincère dans ce qu’on crée cela nous ressemble…On n’est pas des militants qui ont pris une forme artistique pour faire passer un message mais des ‘artistes’ qui ont des trucs à dire…C’est une sacré différence ! D’ailleurs cela nous permet de jouer complètement hors milieu estampillé ‘Queer’, et de plus en plus nous sommes programmés pour la qualité de notre show que pour nos propos.  Pour nous c’est une victoire car cela nous permet d’aborder certaines thématiques hors des sentiers battus. Et croyez-nous parfois c’est des sacrés prises de risque ! Bien souvent on se retrouve à discuter jusqu’à point d’heure après nos concerts avec des personnes absolument pas sensibilisées par toutes ces questions, et c’est cela qui est chouette car ce sont de vrais échanges…Même si parfois on est fatigué…On vous l’accorde !

Sur la scène artistique française, sauf underground et encore, le mouvement queer reste faible : qu’est ce que ce constat vous inspire ?

Peut-être doit on se remettre en question, peut être que cette soi-disant scène est un peu trop tournée sur son nombril, avec pas mal de soucis de linéarité, et d’uniformité… On ne sait pas on s’interroge…Il nous revient une anecdote en tête. Quand on a joué en Hollande, à la sortie de scène les programmateurs sautent sur nous et nous disent : ‘ hey c’est vachement bien ! Enfin du queer de qualité et pas cliché’… On a été très surpris et étonnés par cette réaction…

On pourrait penser aussi que le public n’est pas encore prêt à recevoir de telles formes artistiques, mais on en doute car nous avons jamais eu de refus de programmation à cause de notre côté ‘queer’, mais plutôt par  notre côté ‘avant-gardiste’ sonore, musique concrète et pas grand public… Enfin, c’est ce qu’on nous dit…

Il est vrai qu’en France la scène underground en générale n’est pas vraiment développée, peu de lieu, de structures, de programmateurs s’investissent dans cette démarche. Ce n’est pas rentable !…Money is money…

Mais nous avons la chance de travailler dans des réseaux très différents qui nous permettent de pas mal jouer… Notre ‘Underground Résistance’ nous l’avons créée avec l’aide du public qui a envie de nous voir. Alors ils s’organisent en autonomie totale pour nous programmer via concerts sauvages, lieux éphémères, fêtes privées. Il faut déployer de l’imagination et continuer à innover pour que les scènes alternatives existent ! De par notre flexibilité et notre adaptation nous sommes tout terrain et toujours prêts à soutenir les initiatives de chacun, chacune, tout en hésitant pas à faire des scènes officielles… Bon c’est sûr il nous faut pas mal d’énergie et toujours cette volonté d’y croire !

D’ailleurs on remercie très fort toutes les personnes qui se battent pour qu’il y ait des bulles d’oxygène !

Vous venez de tournez votre premier clip : racontez-nous…

Alors là c’est souvenir impérissable !!! Une grande claque humaine, d’ailleurs même quand on en parle aujourd’hui on en frissonne encore…On s’est retrouvé rue Dénoyez à Paris…Avec notre label Zingy, Estelle Beauvais à la réalisation, et puis les potes, les inconnus, une partie du premier cercle de King’s Queer, ceux et celles du début…A 10 h du matin un samedi…Ça venait de Lille, Lyon, Nancy, Marseille, Rennes…etc…On s’est retrouvé au milieu des flaques de couleur, on a gueulé Amours et Révoltes tous ensemble, on s’est agité, on s’est échangé, comploté bref on a fait ce foutu clip ! Mais avant tout c’était une fête, une sacré bonne fête improvisée ! Et le soir on s’est retrouvé encore, concert sauvage en plein Paname ! Un truc de dingue qui restera à jamais marqué dans les esprits. C’était étrange on était tous heureux et tout à coup il y avait comme une grande vague d’espoir après les années Sarkozy ! Très très étrange comme sensation…D’ailleurs on a mis du temps à s’en remettre…Ouais les pieds sur terre, la tête dans les étoiles…ON oubliait que c’était le tournage d’un clip, juste un immense intense moment de partage…Bon ça peut sembler blue flower et tout et tout mais ce fut la réalité…D’ailleurs on a du coup très peur de retourner un clip !

 

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http://vimeo.com/39463385

 

Dans votre album (à venir) on retrouve les sujets canoniques du « gender fucking » : l’anti binarisme (Lady Pirate), la subversion… l’inspiration c’est le vécu? le militantisme? l’entourage ?

C’est drôle que vous y voyez tout cela, car pour nous c’est à chaque fois une bonne histoire qu’on met en scène, en son, en paroles…C’est intrinsèquement ce qu’on est…On se dit pas tiens on va écrire un morceau sur ce sujet, non…Il  vient tout seul, sans réflexion aucune, cela fait trois ans qu’on est sur la route, qu’on vit des histoires, qu’on rencontre des gens. On s’est nourris de tout cela, et on a retranscrit notre quotidien dans cet album…Nos émotions, nos humeurs, nos coups de gueules !

Notre culture musicale, littéraire, picturale, politique est très diversifié, inconsciemment cette album reflètent toutes ces influences mises bout à bout…C’est un peu un tournant dans l’histoire de King’s Queer, un aboutissement de trois ans de routes, de galères, de rires, de tendresses…Un tournant musicale aussi, plus posé, recherché…Quand tu travailles en studio, tu te retrouves pas avec l’énergie de la scène, qui est quand même propre à notre duo…C’est un autre boulot qui au début nous a déstabilisé !

Bon c’est vrai que quand écoute l’album après coup c’est drôle de voir les thématiques qui en ressortent : transgender, postporn, clandestinité, cyborg…et voilà c’est nous, sans aucune concession.

 

On est aussi saisi par un côté sombre, résolument du côté de la révolte (et de l’amour) : ça ne peut pas être du fatalisme… c’est de la colère ?

Oui le côté sombre c’est vrai, il est là, présent…On dirait plutôt un blues, un bon vieux blues post moderniste, un truc désaccordé en si mineur pour symphonie majeur ! Un cri de révolte, d’amour, de colère ! Un truc qui dit NON ! Non aux survivants qui disparaissent les uns après les autres, non à toutes les misères humaines, relationnelles, matérielles, non encore aux incohérences et autres médiocrités…Non, non à la bassesse d’esprit, à un monde résolument inhumain…Une grosse colère pour être heureux !

 

On imagine aussi les difficultés d’un tel projet : porter un disque « queer » dans l’industrie musicale actuelle… Comment s’est déroulée cette sortie ?

Bon le disque sort le 6 septembre…alors…

Nous avons été sollicités par une Major, mais leur état d’esprit ne nous correspondait pas, comme vous pouvez l’imaginer. Donc on s’est tourné vers le Label Zingy, label indépendant… Car justement nous n’avons absolument pas envie de faire partie de la jungle  de l’industrie musicale ! Nous sommes leur premier sortie d’album (non numérique), cette histoire on l’a fait ensemble, pas à pas avec nos moyens réciproques, nos philosophies et surtout notre hargne !…A défaut d’énormes capitaux on fait bosser notre imagination, c’est avec le système D que les meilleurs idées naissent…L’écriture s’est faite en deux mois, l’enregistrement en 10 jours, le mixage en trois jours…Une course contre la montre !…Avec de véritables partis pris artistiques, des prises de risque..

On compte vraiment sur notre public pour faire vivre le projet…Le bouche à oreille ! Le meilleur marketing viral !

Cet album on le trouvera en le commandant : http://www.zingy.fr/kingsqueer.html, ou bien lors de nos performances, mais aussi dans les Distros et tables de presse…Ca va être un objet, rare de collection et non un produit de consommation jetable… Avoir un vinyle, un CD ‘Amours et révoltes’ de King’s queer ça se mérite !!!… On plaisante …

Pour la sortie le 6 septembre…Pas une grande fête mais 2O mini concerts en une seule journée !!! Mais chut…Pour l’instant…


Pour finir : quels sont vos projets ?

Partir en tournée Européenne, avoir un maximum de dates, que nos concerts soit toujours des endroits safe pour trans, queer et autre… Faire la tournée nord-américaine…Concrétiser un projet de résidence avec Joëlle Léandre…Vendre cet album…pour sortir du régime patates-pâtes ! Trouver un mois et demi de libre pour que Grib puisse faire son opération, partir en vacances, manger des Barbe à Papa, se faire bronzer sur une plage, réhabiliter le son mono, …Et surtout continuer à hurler Amours et Révoltes..

Site : www.kingsqueer.com


Mis en ligne, 31 juillet 2012.

Maud-Yeuse Thomas, Croisées des luttes, croisées des trajectoires

Maud-Yeuse Thomas

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Croisées des luttes, croisées des trajectoires

Introduction

Les UEEH, Université Euroméditerranéenne d’Eté des Homosexualités, ont été fondé en 1979 avec pour volonté de construire une histoire des homosexualités dans un cadre d’université pour répondre à la domination hétéronormative et la problématisation médicosociale que l’Occident s’est inventé pour pourvoir à la notion de majorité soudée au symbolique et au scientifique.

L’université se déroule chaque année dans l’école d’Architecture de Luminy à Marseille en juillet et dure une semaine ; elle est accompagnée d’un colloque public dans la ville de Marseille. Elle se veut un lieu-laboratoire de confluences du tissu associatif européen et de plus loin encore. Outre sa dimension d’université, les UEEH comprennent un lieu de vie centralisé où la solidarité structure des actions concrètes, facilite des traversées d’existence par réseaux d’amitiés sur le modèle des connexions associatives.

Les UEEH sont d’abord une école critique des normes et discriminations entremêlant homophobie, transphobie, racisme, âgisme… Aussi, la géographie plurielle, éclatée, des minoritaires est-elle une géographie politique et intersectionnelle des résistances sous la forme de réseaux associatifs (et aujourd’hui internet) retissant un lien social hachuré partout où les discriminations l’avaient mutilé. Comment accéder à ce vivre-ensemble quand les discriminations tissent frontières et barrières sur le modèle de l’asymétrie homme/femme, que la société se conjugue à une hétéronorme homogénéisée discriminante ? Que recomposent les UEEH dans une enceinte temps-lieu forcément limitée ? Derrière le plan de ces phobies (appelées LGBTphobies par les LGBT), les questions sexuées et sexuelles, l’égalité entre genres et sexualités, la mixité, l’accès aux mêmes droits apparaissent plus que jamais des enjeux de notre époque tout entière et non des enjeux limités à la population qui en font l’inventaire.

Les Universités expriment toute l’ambivalence de la culture sociopolitique française à l’égard de « ses » minoritaires. Homosexualité, bisexualité, transsexualité et transsexualisme y sont les nécessaires avatars politiques pour postuler une différence désuniversalisée (des sexes) : un masculin hégémonique à l’abri des questions en opposition à un féminin temporel. Les débats montrent une attention particulière au quotidien discriminé dans un enchevêtrement du privé et du public en analysant ces « corps en bataille » que le DSM cherche à classer (reclasser et déclasser) en pathologisant les hors-normes d’époque. Ce sont bien ces luttes que l’on expose, ces corps en charpie, ces existences émiettées dans les ruptures biographiques que l’on narre. Et aussi ces résistances géolocalisées que le tissu associatif réunit aux UEEH en tissant un complexe réseau d’associations, de personnes, de films du monde entier. Les thérapeutiques s’effectuent dans des microliens sociaux que l’on doit inventer face aux discriminations. Les débats croisés des UEEH dessinent une zone en hachurés qui s’interposent au binarisme normatif, à sa massivité oppressive niée.

Je vais donc m’appuyer sur les UEEH compris comme rhizome des minoritaires condensé en une unité temps-lieu et vais limiter mon propos aux croisements des lignes de force politiques et personnelles sur une intersection en particulier : celle de l’orientation sexuelle et l’identité de genre composant une géographie politique agissante sur l’unicité d’un corps-âme. Le projet sociopolitique des UEEH se cale sur une double bascule : les évidements sociaux et subjectifs que sont les rejets et dénis sociaux organisant une fracture des solidarités et donc des liens sociaux ; en résistance, les UEEH produisent des subjectivités minoritaires qui s’autonomisent dans le questionnement, inventent des intersections subculturelles où se reposent les deux questions maîtresses de toute société humaine : l’altérité et l’épanouissement.

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L’examen des archives des UEEH indique une évolution progressive avec l’apparition des problématiques bisexuelle, trans et intersexe. Son acronyme s’est étendu avec ces ajouts, non sans conflit récurrent, ajoutant à la difficulté première des enjeux de visibilité et de résistance aux assignations. De LG, les UEEH sont devenus ce lieu-frontière des LGBTI auquel l’on ajoute désormais le Q de queer. La problématique bisexuelle apparaît puis disparaît au cours de la décennie 90’ tandis que les problématiques trans’ (à partir de 2005) et intersexe (à partir de 2006) sont valorisées à partir de personnalités désireuses de transmettre un savoir-expert tout autant qu’un savoir-être. Les trans et queers vont ajouter à l’analyse de l’hétérosexualité l’examen de la représentation (ou graphie) « cisgenre » ; les intersexes y questionnent l’assignation juridique en visibilisant la contrainte à la transformation médicochirurgicale via la contrainte de genre, chose restée globalement invisible. Si chaque groupe tend à éclairer les discriminations dont ils sont victimes, elle devient leur seule perspective ; aussi les convergences éclairent le débat dans son ensemble : la société elle-même. Notons que le genre « dominant » utilisé est le féminin pour marquer une adhésion volontariste au féminisme et s’inscrire ouvertement dans un conflit avec la domination sociopolitique et ses instances.

 

Géopolitique des genres

Nous sommes venues aux UEEH avec Karine Espineira et Tom Reucher en 2005 avec des projets d’ateliers publics puis en 2006 et 2007. Notre credo, une « culture trans » sur et pour une histoire des trans par les trans aux côtés d’autres groupes et trajectoires d’existence. Nous sommes intervenues dans le cadre des colloques des UEEH en 2007 et 2010. Trois points communs nous liait dans ce travail : la critique de la binarité cisgenre et son corolaire, la dépathologisation ; le passage culturel d’un transsexualisme (comme passage médicalisé d’un sexe à l’autre) aux transidentités, un travail sur la souffrance individuelle et la transphobie en intersection aux autres problématiques situées.

Lorsque j’examine la question trans à la lumière de la géosociologie fonctionnelle proposée par Y. Raibaud, je ne peux que constater les béances qu’elle créent. Pas de lieu trans, pas de géographie physique de la question trans mais une géographie associative limitée (A. Alessandrin) ; de même, la question intersexe. Leur géographie est dans l’intimité de ces corps traversés des enjeux de définition qui les défigurent et tentent de se soustraire dans ce passing sociocorporel normatif : notre corps est également cette sculpture de soi et pas seulement les ressources d’un donné fondamental que donne à l’évidence le privilège de l’alignement assignation-vécu de genre. Le passing trans, ressource obligée, est à la fois la technologie d’une intégration normative et l’instrument d’une soustraction, ce qui éclaire le régime de l’invisibilité cisgenre. Or cela renvoie au découpage fonctionnel des territoires et occupations selon le genre.

A peine sorties des UEEH, chacune est confrontée à la ville cisgenre dans cette absence totale d’inscription et donc de visibilité. Celle-ci vient limiter les histoires singulières à une graphie monolithique : le passing trans n’est autre que le passing cisgenre et en reproduisons la graphie binaire. En bref, nous sommes confrontées à la ville à la lumière des questions que posent ces ateliers, colloques, films, soirées cabaret. Y a-t-il un au-dehors ou une marge à l’hétéronorme ? Est-elle ce maillage que tisse les UEEH ? Si l’espace de la société est divisé en zones fonctionnelles (Raibaud), quel espace ritualisant nous est proposé ? Où et comment se situer dans la mixité des normes cis-hétérosexuelles occupant tout l’espace spatial du territoire au prix d’une lutte permanente? Aujourd’hui encore, me visibilisant comme trans dans des interventions publiques, l’on me réassigne sans nuance à un parcours médical sensé résumer ce que je suis.

Telle personne, lors d’une intervention, me définissant uniquement par mon opération et m’affirmant comme horsexe. Ni homme ni femme. Dans notre culture, un non-sujet. Ou alors, je n’existe qu’en tant que fantasme sexuel, un corps-sexe transsexuel pour une « expérience de transsexualité ».

L’irruption de la question trans

Lors de notre premier atelier, nous avons proposé une typologie trans’ par un atelier-théâtre ouvert sans dissimuler la condition trans, compris comme une contrainte limitée d’un sexe-genre à l’autre sans nuances. Atelier que nous avons construit en amont avec deux femmes lesbiennes du CEL[1], en situant notre propos. Pouvons-nous nous parler et qu’avons-nous à nous dire ? Notre différence est-elle dans la commune stigmatisation des lesbiennes et trans’ ? Les conflits récurrents entre ces deux groupes que départageait un féminisme essentialiste ou matérialiste peuvent-il s’atténuer dans le dialogue ? Nous nous sommes confrontées à la parole et luttes politiques féministes dans leur travail sociohistorique tandis que les premières générations de MtF se visibilisaient par une féminisation naturalisante filtrée par la ressource obligée du passing en dissimulant constamment la médicalisation du travestissement. Nous questionnions cette transsocialité émergente, sa place, ses mots et renversements et voulions rendre compte du travail de ritualisation des franchissements dans ce que la contrainte à une « coïncidence sexe-genre » leste. En déplaçant des lignes, ce travail recontextualise le sens articulé non plus à des normes historicisées, connues et partagées par une population précise, mais constitué dans la requalification de nos existences ou apparaît la contrainte à un genre unique, biologisé et distinct du genre subjectif. Ce pourquoi beaucoup de lesbiennes n’avaient pas entrepris une lecture des contraintes au genre mais subissaient la contrainte cisgenre dans des conflits et subdivisions internes (butchs/fem, androgynes, camionneuses, etc.). Ici à la croisée de deux savoirs en lutte : la question du genre dans le féminisme politique (depuis M. Wittig, C. Guillaumin et N-C. Mathieu jusqu’à J.Butler et B. Preciado –des auteures totalement inconnues pour la plupart des trans à cette époque) et la question plus subjective du genre travaillée par une succession accélérée des renversements : trans, intersexe puis queer (une nouvelle donnée fortement contestée par la génération « naturalisée » des trans).

La fringothèque, dispositif social du genre

Je vais faire un long détour sur une action en particulier, la fringothèque. Elle est un lieu permanent sans calendrier ni atelier où sont déposés des vêtements. Le fond dépend des dons volontaires et un appel est effectué chaque année. Discret, il est un lieu-passage par excellence à l’articulation des structures sociales des normes cisgenres et du travail associatif LGBT en amont. Butler Judith écrit que « le genre est le mécanisme par lequel les notions de masculin et du féminin sont produites et naturalisées, mais il pourrait très bien être le dispositif par lequel ces termes sont déconstruits et dénaturalisés »[2]. La fringothèque est un exemple de ce dispositif social transformateur. Contrairement au cabaret transgenre qui expose d’emblée cette déconstruction, elle n’institue rien. Personne n’est là pour dire ce que cette action est et si c’est le cas. En arrière-plan donc, le mouvement associatif et les renversements conceptuels postulant une multiplicité des perspectives situées sans socle socioculturel le précédant. Un soi sans ce « même » référentiel et tissant la matière même des rapports intersubjectifs que les ateliers drags explorent dans une relation vêtement-espace. Que vit-on dans l’autre genre ? La bilan est saisissant : Dès que je suis descendue dans la rue, je me sentais homme, très puissant, raconte Elise. Très troublant, narre ce jeune gay devant son image féminisée. Le genre, opérateur traversant, redessine l’expérience dans l’espace spatial et la matière subjective elle-même, double corporel invisible et permanent. Mais elle est aussi le creuset ordinaire des colères et des discriminations dominantes qu’elle véhicule. La figure du travesti y est souvent le repoussoir d’une militance sursaturée de messages politiques de haute lutte, travaillant aux discriminations extérieures, oubliant ou niant les discriminations intramilieu au nom de la nécessaire lutte politique. Par exemple, il était fréquent de voir des gays habillés en fille. L’inverse est nettement plus rare en riaosn d’une acceptation sociale des vêteemnts masculins (exemple type du pantalon, cheveux cours, etc.) chez les femmes et le préjugé des « gays follasses » (expression entendue) fréquent chez les lesbiennes et gays.

Dans un contexte politisé où l’attention aux autres est une norme dans un fonctionnement de village, elle force à examiner ce qui, des conflits, vient surgir au cœur même du projet socioculturel des UEEH : la fringothèque est ici instituante L’observation directe de cette action en 2005 et 2006 m’indiquait ce constat : alors que pour les trans’, le changement de genre constitue toujours une épreuve très attendue mais difficile car dangereuse et inextricablement liée au changement de sexe dans un cadre pathologisant fabriquant des souffrances solitaires, elle est ici ces « passages de genre »  tissés des représentations ordinaires détachées de la notion biologisante de sexe. Le genre ne renvoie plus au sexe. Cela m’intéressait beaucoup de constater comment chacun se débrouillait avec au sens littéral : se dé-brouiller, se dé-faire, re-faire. Tout en observant des gays s’emparer des vêtements dit féminins, et m’amusant de leur gêne (trouble?), je les aidais à le corporaliser. Marche plutôt comme ça, appuie moins ton geste, c’est plus naturel… Je réalisais que je me faisais moi-même metteur en scène de la féminité cisgenre. Ainsi, R. en compagnie de son ami : je porte des vêtements colorés, des bijoux, je les requalifient. Ils sont désormais masculins. C’est ma masculinité à moi. Son ami porte d’ailleurs une douceur comme l’on porte des vêtements. C’est son genre à lui. La déconstruction peut azller hors des critères culturels connus et repérés. A partir de 2010, ce changement chez les trans était de manière nette plus souple ; par exemple, nombre de FtM ne bandent plus leur poitrine.

Miguel Missé[3], un FtM espagnol, est torse nu et affiche ses seins avec d’autres FtM qui font de même. Il est déjà dans cette optique de variation des genres en refusant symétriquement les contraintes cisgenre et transsexe. MtF et FTM parlaient de leur sexualité dans leur sexe dit biologique ou de leur sexe trans’ sans détour, adoptaient un comportement et une graphie plus nettement androgyne.

Nous rencontrons le collectif à Barcelone un an plus tard pour une semaine évènementielle. La cuture trans s’est élargie à la famille, aux proches et amis. Leur collectif renoue avec le cabaret transgenre où travestis, trans’ et non-trans de toutes générations et milieux se mélangent. Le changement vient de l’intérieur de la population trans. Parler de corps trans, d’identité trans, de genre alternatif constitue des médiations de la socialité trans. Elle provoque et oblige la violence instituante sous le masque d’une norme de genre à se rendre visible, transforme le travestissement en faisant ce passage à gué dans un contexte global où changer de genre est toujours un combat que le passing vient régler à coup de violences, de nouvelles opérations corporelles, où l’essentiel des agressions sont genrophobes autant que transphobes. Comment prétendre régler la question trans sans penser le lien social dans ses aspects matériels et immatériels ?

En 2011, le colloque des UEEH propose l’intersectionnalité genre et ethnicité ajoutant une richesse indéniable à la complexité des interrogations mais aussi des tensions; en 2012, le colloque s’intéresse aux discriminations intersectionnelles sexualité et handicap.

La sexualité, territoire non mixte dans la culture homosexuelle

L’intersectionnalité des questions genre et sexualité ne va pas sans une nouvelle réinterrogation avec les transitions trans’. Celle des lieux de sexe divisés, étanches et opaques l’un à l’autre. A cet égard, les lieux SM mixaient déjà ce que le clivage gay/lesbien séparait depuis la division inégalitaire homme/femme et oppositionnelle féminin/masculin. Aux UEEH, la politique semblait déposer ses armes politiques à l’entrée de lieux de sexe non mixtes. Mieux, la non-mixité y était théorisée comme lieu politique fondateur à partir de l’inégalité. Dès la première année, les trans homosexuel.les se manifestent et demandent à pouvoir bénéficier des mêmes accès aux lieux de sexe, typiquement nommés et marqués par une définition d’exclusivité (à l’exception de l’espace SM établit entre dominante et soumise). Refoulés par des gays, Steph, un FtM se définissant comme pédé, provoque un débat sur ce sujet intersectionnel.

Les espaces de sexe, non mixtes, s’arrêtaient net à la barrière des identités de genre. Ils en restaient à l’angle aveugle. Les trajectoires trans obligent les homosexuel.les à se considérer comme individus genrés et les trans à s’enquérir de la dimension sociopolitique du sexué via la contrainte à la transformation corporelle (process transsexe) dans un contexte de médicalisation-psychiatrisation. Dans le cadre des lieux institués de sexe, leurs rencontres construites sur l’échange sexuelle se trouve confrontée à un double autre en cascade. Le corps nu n’est pas le corps représenté mais il reste le corps de la sexualité relationnelle. Un choc qu’exploite Lazlo Pearlman dans ses performances en renouvelant le cabaret burlesque de l’expérience transgenre[4]. Les FtM homo et bisexuels minent la culture gay, hier confrontée à sa follophobie[5], en implosant le modèle psy misant sur une désexualisation totale du corps trans. Le lieu mixe ces deux dimensions, l’orientation sexuelle et l’identité de genre. Une nouvelle mixité qui en appelle à une nouvelle doxa ? « La beauté des FtM me fascine », me dit un militant gay. Une mixité relationnelle où le clivage binaire hétéro/homosexuel est totalement dépassé. Avec elle, le lieu géo-graphique de la fabrique de l’exception trans (« le transsexuel a la conviction d’appartenir au sexe opposé au sein »). Cultures homosexuelle et trans’ se co-nourrissent et se co-construisent.

Il y a dix ans seulement, nous pensions qu’il fallait nous départir de la sexualité puisque « le transsexualisme n’est pas un problème de sexualité mais de genre ». Au cours de mon exposé à Bordeaux, une femme se présente : « je suis une transsexuelle opérée » et réfute la « confusion » entre identité de genre, orientation sexuelle et « transgénérisme ». Pur produit de la matrice cisgenre, elle en est doublement le produit transformé, l’obéissance soumise et obédience qui la nie et la plie à la contrainte de transformation (F. Sironi[6]), prisonnier d’un violent paradoxe de n’exister plus que comme maladie : « je suis (une) dysphorique du genre »,  affirme-t-elle. Or les trans’ ajoutent un tiers non oppositionnel à la mixité bipolaire caractérisant la culture et graphies binaires. Ainsi, dans son récent colloque[7], Irène Théry parle « d’identités sexuées masculines, féminines et transgenres » dans son approche relationnelle. Elle est cette « sociographie » des identités de genre infiltrant la binarité cisgenre. Bref, la carte du genre sur le territoire du sexué et du sexuel. Pour autant, peu encore est écrit dans la rue ordinaire et rien dans la loi que la perspective en Argentine, après l’Uruguay, vient bousculer[8].

S’il est un projet des UEEH, c’est d’avoir défait la notion de vérité surplombante, pour celle, située et contextuelle, d’une contextualisation des identités et privilèges dont se dote le sujet pour pouvoir à une autonomie relationnelle non invasive, non violente. Non pas pour une « nouvelle liberté » mais un avenir.


[1] Centre Lilith Evolutif.

[2] Butler Judith Défaire le genre, Traduit de l’anglais par Maxime Cervulle, Editions Amsterdam, 2012.

[3] Co-fondateur à Barcelone de la Guerrilla Travollaka puis co-organisateur de STP-2012 ; l’un des portraits dans Mon sexe n’est pas mon genre, docuemntaire de Valérie Mitteaux.

[4] http://www.lazlopearlman.com/home.cfm

[5] Rejet ou haine des « folles », gays « efféminés » et travestis dont la culture cisbinaire est la matrice.

[6]Françoise Sironi, Psychologie(s) des transsexuels et des transgenres, Ed. Odile Jacob, 2010.

[7] Journées d’études, « Cachez ce corps que je ne saurais voir ? », les sciences sociales face à la question du « biologique » -cycle « dimension sexuée de la vie sociale » (resp : I. Théry et A. Martial)-, EHESS, 10-11 mai 2012, Marseille.

[8] Adoption d’une loi sur l’identité de genre le 9 mai 2012 par le Sénat Argentin. La loi prévoit désormais que la mention du genre à l’état civil pourra être modifiée sur simple déclaration et sans obligation de traitement hormonal, psy et/ou médical. 


Mis en ligne, 31 mai 2012.

Charlotte Prieur, L’homophobie : une discrimination parmi d’autres dans les milieux LGBTQ

Charlotte Prieur

Doctorante-monitrice, université Paris-Sorbonne
UMR 8185 Espaces, Nature et Culture

carte charlotte

 

 


 

 

 

L’homophobie : une discrimination parmi d’autres dans les milieux LGBTQ

 

 

Le but de cette contribution est de questionner les limites et les usages du concept d’homophobie en les confrontant à la réalité intra-milieu LGBTQ. Elle s’appuie sur une observation participante réalisée dans le cadre de ma thèse portant sur les normativités des lieux, milieux et sexualités queers parisiennes et montréalaises. Lors de mes observations de terrain, j’ai été témoin de pratiques et de discours qu’on peut considérer comme homophobe si on reprend la définition de l’association « SOS Homophobie ». L’homophobie serait alors l’ensemble des « manifestations de mépris, rejet, et haine envers des personnes, des pratiques ou des représentations homosexuelles ou supposées l’être. […] L’homophobie est donc un rejet de la différence ».

L’hétérosexisme de la plupart des sociétés est un constat qui fait rarement débat (Tin 2003). Dans le cadre des rapports hétéronormés, les insultes, les blessures physiques et verbales infligées aux homosexuels par des hétérosexuels ont été dénoncées. Cette forme d’homophobie, qui a les moyens d’être subtile et de se réinventer, est évidemment à combattre.

Cependant, la critique de l’hétérosexisme n’est pas au cœur de cette contribution. L’homophobie relève toujours d’une exclusion de la norme non seulement par des manifestations mais avant cela par des représentations normées de ce que doit être la sexualité. Ces manifestations de l’exclusion peuvent aussi être assorties de discriminations à l’égard des populations homosexuelles ou considérées comme telles. La définition du terme discriminations est alors très proche de celle d’homophobie donnée par SOS homophobie, comprise comme des manifestations de mépris et de rejet des personnes homosexuelles ou supposées l’être. Cependant ces individus n’ont pas pour seule caractéristique d’être « homosexuel », il faudra donc explorer de manière intersectionnelle les rapports à la sexualité mais aussi à la dimension sociale et culturelle des individus et des lieux qu’ils créent. On se demandera alors si le terme d’homophobie est approprié pour explorer la diversité des formes d’exclusion et de discriminations au sein des milieux LGBT et queers.

Je poserai deux questions problématiques et paradoxales : Peut-on être homosexuel.le et homophobe ? Peut-on assimiler les discriminations à l’intérieur des milieux LGBTQ à de l’homophobie ? Je montrerai que les lieux LGBTQ sont régis par des normes communes au reste de la société et qu’elles induisent des effets de lieux qui organisent les milieux LGBTQ parisiens.

 

État des lieux

Cette interrogation trouve tout son sens dans le rapport des individus et des groupes à l’espace. Partant du principe que des exclusions variées se produisent dans des lieux socialement et culturellement construits, il est important de s’entendre sur la définition même du lieu.

Définition du lieu

Si on reprend la définition de Nicholas Entrikin (Lévy et Lussault 2003), le lieu est le résultat de la médiation entre plusieurs individu.e.s. C’est cette co-présence qui crée l’événement ainsi que le lieu, non son ancrage fixe ou sa localisation. Vincent Berdoulay (1997) défend avec lui la prise en compte du sujet et de son expérience du lieu. Le lieu, ainsi constitué, influe sur les personnes autant que celles-ci le constituent. Cette définition permet de défendre une définition du lieu qui prend en compte l’étude d’événements qui ne se déroulent pas toujours au même endroit, comme c’est le cas de nombreuses soirées LGBT (Cattan et Clerval, 2011) et surtout queer. Ces dernières conservent leur nom mais se déplacent dans des lieux LGBTQ ou s’installent ponctuellement dans des espaces hétérosexuels. On peut prendre l’exemple de la soirée Flash Cocotte. « FLASH COCOTTE IS *A QUEER PARTY *FOR QUEER PEOPLE *HETERO-FRIENDLY». Organisée depuis septembre 2008, la Flash Cocotte est une soirée mensuelle. Elle s’est déroulée à la Java jusqu’en août 2011. Le mois suivant, la soirée a déménagé à l’Espace Pierre Cardin où elle se déroule depuis. Les localisations successives choisies ne sont pas des lieux LGBT fixes. Ces espaces se convertissent donc pour une soirée (parfois plus) par mois. Il faut ajouter à ce changement de lieu, des événements exceptionnels : les soirées de la marche des Fiertés se déroulent à la Machine du Moulin rouge ; des soirées où les dj de la Flash Cocotte se produisent sous ce nom (Aftershow de Rock en Seine en 2011). Parallèlement à cela, la soirée Flash Cocotte s’exporte en créant des événements dans d’autres capitales européennes : Berlin (2011) et Bruxelles (2011 et 2012)(1).

 

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Carte migrations de la soirée Flash Cocotte

 

Ainsi, les limites de ces lieux et des réseaux qu’ils forment sont difficiles à déterminer du fait de la prolifération des événements.

Effets de lieu

L’effet de lieu doit être envisagé dans sa définition non réductrice, comme un moyen de dépasser les effets de contexte et de situation. On doit également prendre en compte les interactions entre les effets de lieu, les effets de classe et les effets culturels.

Catherine Sélimanovski (2009) explique que : « les effets de lieu sont un facteur aggravant du poids de la domination sociale des populations ». Ainsi, les populations minoritaires sont défavorisées autant dans leurs rapports sociaux que dans leurs rapports à l’espace. Elle s’appuie sur le postulat bourdieusien suivant : « la position dominante ou dominée des groupes dans la société est confortée par des « effets de lieu«  ». Autrement dit, la structuration de l’espace ainsi que les représentations qui y sont attachées déterminent les « profits d’espace » ou leur absence (Sélimanovski 2009). Dans cette même réflexion sur les effets de lieu et des représentations que le lieu véhicule, Guy Di Méo, invite à mettre en tension l’espace objectif et l’espace subjectif. Le premier serait une sorte de palimpseste et d’imbrication entre les lieux et les dimensions culturelles, sociales, politiques et économiques ainsi que les représentations de ces lieux. L’espace subjectif est, quant à lui un palimpseste des expériences des lieux par des individus, parfois associés en groupes. Les représentations relèvent également de cette vision subjective de l’espace. Elles sont importantes parce qu’elles sont et sont de deux natures différentes. Les expériences produisent des représentations des lieux mais ces représentations influencent aussi les expériences futures.

Cette démarche de définition du lieu, à la fois élément matériel et idéel, ainsi que des effets de lieux, nous permet d’étudier à très grande échelle les milieux LGBT et queers. Ils peuvent nous permettre de différencier des logiques d’affrontement des individus au sein de lieux LGBT menant à des discriminations mais ils peuvent aussi aider à mettre en avant des logiques d’évitement par le recours à des formes d’entre-soi[2] plus fines que le simple recours à la non appartenance à la norme hétérosexuelle.

 

Peut-on être homophobe et homosexuel.le ?

A partir de ce questionnement paradoxal et problématique, l’intérêt sera de voir la complexité des rapports de genre dans les milieux LGBTQ.

Les lieux LGBT mainstream

La conformité sexe/genre est encore une norme très forte dans les milieux LGBT. Dans certains milieux lesbiens ou LGBT mainstream, les femmes butch (à l’apparence masculine) peuvent par exemple être très mal vues souvent pour la raison qu’elles seraient une caricature de la lesbienne, reproduisant le modèle butch/fem jugé dépassé. La même logique de conformité sexe/genre conduit certains milieux LGBT à dévaloriser, moquer ou rejeter des personnes revendiquant une identité trans ou l’apparence d’une passivité féminine homosexuel (folles, sissies…). Il ne s’agit pas de parler ici de fatalité mais de prise de conscience comme l’a fait Atriyou, blogueur sur le site de Yagg[3] : « Donc, et c’est là où je voulais en venir, les homosexuels ne sont pas à l’abri des préjugés sous prétexte qu’ils sont eux-mêmes victimes de préjugés. ». Le blogueur va encore plus loin en mettant en avant l’homophobie intériorisée des homosexuels à l’encontre d’autres :

« Victimes jusque dans leur chair, leur intimité, lorsqu’ils intègrent les clichés de la société à leur encontre. En particulier, lorsqu’ils se les réapproprient comme des catégories de pensée qui les distinguent des autres homosexuels et en discriminent, en ostracisant parfois une partie d’entre eux (des homosexuels, eux, les autres) ».

Ce premier exemple vient déstabiliser l’idée d’une forme de communauté homosexuelle solidaire qu’il explicite lui-même :

« Ma deuxième découverte lors de ces rencontres collectives avec les inconnus d’autres forums fut la suivante : c’est pas parce qu’on est homo que l’on s’entend directement. Les homosexuels ne sont pas une grande famille »

 

Ainsi, les lieux de rencontres LGBT sont loin d’être dépourvus des clichés véhiculés par la société et vecteurs de discriminations à l’intérieur même du milieu souvent présenté comme un refuge par rapport à une société hétéronormée. Mais les lieux LGBT mainstream ne sont pas les seuls à remettre en cause l’ouverture supposée des milieux LGBT aux déviances à la norme genrée. Les lieux non mixtes posent aussi question.

Les lieux non mixtes gays et lesbiens

Le but n’est pas ici de déplorer l’existence de lieux non mixtes. Il faut également différencier la non mixité gay et lesbienne et rappeler dans un premier temps l’histoire de la non mixité des lieux gays et lesbiens. De fait, les lieux gays et lesbiens se sont développés dans le cadre d’une recherche d’un entre-soi à la marge d’une société qui refusait une place aux homosexuel.le.s. Ces lieux gays et lesbiens ont été des lieux refuges vecteurs de la formation de communautés.

« L’homosexualité crée ici du lien, rassemble des individus partageant les mêmes orientations sexuelles et dont l’homosociabilité semble se justifier par une quête du «semblable» et de repères identitaires. […] Ce besoin d’être dans l’entre-soi s’accompagne de l’expression d’une identité collective travaillée par le groupe ». (Costechareire, 2008, 23)

Pourtant, l’homosocialité stricte, la recherche du même sexe et du même genre posent certains problèmes. On peut difficilement nier la reproduction de la conformité sexe/genre et l’exclusion de tous genres non fixes, catégorisés voire essentialisés. Si l’on prend l’exemple des lieux non mixtes lesbiens, on peut être sensible aux arguments portés par les féministes, notamment Christine Delphy. Pour elle, ces lieux non-mixtes ont leur importance au niveau social et politique. Ils sont des lieux d’entre-soi nécessaires, notamment pour les femmes, pour libérer la parole face aux hommes et au système patriarcal mais aussi pour construire des solidarités entre femmes dominées. Le mélange entre gays et lesbiennes reproduit de fait des rapports de domination hommes/femmes classiques par la socialisation et l’éducation reçue par les un.e.s et les autres. La non mixité a donc une utilité réelle dans les milieux lesbiens. Christine Delphy explique que la mixité et la non mixité, plutôt que d’être subies, doivent pouvoir être choisies. Mais la mixité sans l’égalité n’est pas envisageable.

Face à cet argument fort, reste cependant deux interrogations. Affirmer l’utilité de la non mixité à l’échelle du groupe des lesbiennes, n’empêche pas de dire que la non-mixité est problématique pour des personnes qui refusent de se catégoriser ou de se définir comme appartenant au masculin ou au féminin, notamment pour les personnes queers ou trans. La deuxième interrogation rejoint la première : ces personnes au genre déviant à la norme de conformité sexe/genre peuvent-ils être considérés comme des dominants ?

On peut prendre pour exemple le festival de films féministe et lesbien Cineffable, ouvert exclusivement aux femmes. Chaque année plusieurs hommes ou personnes se revendiquant queers ou trans ont des difficultés à franchir le seuil du lieu. Plusieurs discussions menées lors de mes observations avec des féministes lesbiennes revendiquant la non-mixité de l’événement se sont engagées. Si une personne ne correspond pas à la population admise, le « cas » est examiné. On statue donc à un moment donné sur la dangerosité potentielle ou la relative conformité de la personne « déviante » à la norme de conformité sexe/genre pour accepter ou non son inclusion dans un événement. Ces périodes de jugement, qu’elles soient finalement négatives ou positives, sont un moment violent pour toute personne ayant à les vivre et elles suscitent en retour des rancœurs fortes des queers et des trans. Ces derniers accusent parfois les féministes de réessentialiser les catégories homme/femme comme on peut le voir sur certaines caricatures humoristiques et militantes.

 

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Source : http://leftycartoons.com/category/feminist/page/2/

 

Il existe effectivement des caricatures croisées entre milieux LGBTQ. Cela soulève de grands enjeux idéologiques et des façons différentes de voir les rapports de pouvoir et de domination à l’échelle des individus et des groupes. Ces conceptions traversent les lieux LGBTQ et, parfois, les organisent.

Comment formuler ces discriminations ?

Doit-on parler d’homophobie intériorisée, de queerphobie, de transphobie ? L’association SOS Homophobie a déjà pris conscience de l’imprécision de la notion d’homophobie en décomposant le terme. Elle se proclame désormais : « Association nationale de lutte contre la lesbophobie, la gayphobie, la biphobie et la transphobie »  Ces catégories ne forment pas un tout et il existe des formes d’exclusion et de rejet propres à chacune d’entre elles.

Face à ces lieux LGBT qui semblent reproduire des normativités genrées puissantes, les lieux queers ont tendance à favoriser la prolifération des genres. Les organisateurs d’événements queers affichent très souvent dans leurs discours une ouverture à la non-conformité sexe/genre et la valorise par le recours, notamment, à des performances artistiques.

On prendra l’exemple de la soirée Priscilla Retourne-moi dont le texte de l’événement Facebook ainsi que des flyers distribués appuient sur cette ouverture à la « prolifération des genres »(Butler 1990) :

« Soirée de folie furieuse, excentrique et poétique, queer et cul ! Des gens qui transpirent, de la sueur et des larmes.
Nous serons en partenariat avec (Censo)Red, artiste qui défend l’identité de genre par des projets photographiques/graphiques et par l’organisation de soirées décalées.
[…]
Si vous êtes timides, on laisse rentrer tout le monde. »

(http://www.facebook.com/events/129023293875738/)


Ce flyer met en avant un partenariat avec l’association Derrière la Porte qui se présente de la manière suivante sur sa page Facebook :

Notre souhait est d’ouvrir et mélanger les mondes et les esprits.
Tourné vers les gays, les lesbiennes, les travestis, les transsexuel(le)s, les joueurs BDSM, les artistes décalés, les gens de talent et tous ceux qui voudront participer !


(http://www.facebook.com/pages/Derrière-la-porte-by-Red/123002261081133)

La volonté de cette soirée queer, et d’autres, est bien de s’ouvrir à la prolifération et aux performances de genres. Cependant ces lieux a priori plus ouverts ne sont pas dépourvus d’autres formes de normativités puissantes, à l’image de l’ensemble des lieux LGBT. En d’autres termes, après avoir vu les discriminations genrées au sein des milieux LGBTQ, il faut réfléchir à leur intersection avec d’autres formes de discriminations communes au reste de la société. On aura donc pour but de montrer dans cette dernière partie que les lieux LGBTQ reproduisent en partie les mêmes types d’exclusion que le reste de la société. Loin d’être des hétérotopies (Foucault 2009 [1966]) où tous les « homosexuel.le.s » se mélangeraient, des effets de lieux puissants régissent les milieux LGBT.

Homosexualité.s et intersectionnalité

Les formes de rejet et d’exclusion au sein des lieux LGBT sont très subtiles. Il s’y manifeste confusément de l’homophobie, du racisme, du sexisme et du racisme de classe ; la confusion n’étant pas anodine, par ailleurs. Il existe cependant deux formes différentes de discriminations. Elles peuvent se manifester de fait par la rencontre de ces populations dans un même lieu. Mais, on doit aussi s’interroger sur les effets de lieu à l’intérieur des milieux LGBTQ. Certaines personnes savent pertinemment qu’un type de soirée, ou qu’un lieu particulier ne leur est pas ouvert ou, plus subtilement, qu’il ne sert à rien d’y aller quand on a la certitude d’y passer un mauvais moment.

L’homosexualité : un critère parmi d’autres dans la formation d’un entre-soi

Il est dans un premier temps important de rappeler que contrairement à l’idée que véhicule le terme d’homosexualité, la communauté homosexuelle n’a pas de réalité en tant que telle. Les rassemblements des différents milieux LGBT ne se fait que ponctuellement dans le cadre d’événements comme la Gay Pride très symboliquement renommé Marche des Fiertés. Cependant, Marianne Blidon a mis en évidence l’exercice de style difficile qui consiste à agencer les différents cortèges et à faire coexister des manifestations différentes de l’homosexualité (Blidon 2007).

D’où vient cette difficulté ? Bien entendu, le rapport au corps et à la représentation de l’archétype de l’homosexuel est au centre des attentions. La figure de la drag queen est par exemple survisibilisée par les médias (photographie ou reportage ne montrant quasiment que cette partie festive, ces corps féminisés) alors qu’elle occupe une position marginale à l’intérieur du milieu. Un cinquième des répondants à l’enquête réalisée par Marianne refusent d’ailleurs de participer à la Gay Pride parce que « cela donne une mauvaise image de l’homosexualité » (Blidon 2009).

Mais, les rapports différenciés au genre et à la sexualité s’articulent à d’autres facteurs qui traversent la société. Ainsi, l’appartenance à une classe sociale et/ou à une minorité ethnique sont des facteurs de créations d’entre-soi très forts qu’il ne faut pas oublier face à une vision idéalisée de la communauté homosexuelle.

On prendra deux exemples représentatifs pour mettre en avant l’intersection entre plusieurs facteurs sociaux dans la création de lieux d’entre-soi.

Effets de lieu et effet de classe

Dans l’ensemble de ces lieux LGBTQ, le racisme de classe et le snobisme semblent être la chose la mieux partagée. Dans de nombreux lieux observés, ces manifestations hostiles se sont produites : mépris, moqueries en tous genres menant parfois à l’affrontement verbal ou physique.

On reprend ici l’exemple de la soirée Flash Cocotte. Le changement de lieu a entraîné une modification de la population. Le nouveau lieu fixe choisi est situé dans un quartier qui n’est pas habituellement un espace où se déroulent beaucoup de soirées LGBT. De surcroît, il existe peu d’établissements LGBT proches. Situé dans le 8ème arrondissement, en face du palais de l’Elysée, ce lieu est socialement différent des quartiers Oberkampf et de Belleville(4). Cela se ressent aussi sur la population rencontrée au sein du lieu. Ce passage de la Java à l’espace Pierre Cardin entraîne également une hausse du droit d’entrée (de 7€ à 10€) ainsi qu’une hausse du prix des consommations (de 6-8€ à 9-12€).

L’ambiance n’est pas non plus la même. Alors que l’espace Pierre Cardin est très grand, moderne voire aseptisé, la Java est un endroit plus petit mais mythique de Paris où de nombreux artistes sont venus (Piaf, Gabin et le mouvement des zazous des années 1920). L’ambiance y est plus intimiste. La population très éclectique lors des soirées Flash Cocotte à la Java semble avoir perdu en diversité. Lors d’une observation participante le 21 janvier 2012, j’ai pu observer que la population était plutôt très jeune et aisée. Les costumes étaient travaillés. Si la soirée se dit queer, il faut alors comprendre queer première vague (Bourcier 2012) dans le sens où la prolifération des genres est admise (plutôt pour les hommes que pour les femmes) mais où la population est quasiment uniformément blanche et bien dotée en capital économique. Plusieurs altercations verbales et parfois physiques ont éclaté pendant cette soirée du fait de critiques ou de marques de mépris quant à la manière trop masculine de certaines femmes de s’habiller ou quant à l’apparence pas assez travaillée d’autres. Ces éléments cumulés expliquent une première forme de l’effet de lieu. Les personnes méprisées n’entrent en fait pas dans les normes attendues par les personnes venant dans ce lieu. L’annonce de la soirée peut d’ailleurs éclairer cela. La phrase : « Alors, be smart, be beautiful et viens! » a un effet performatif sur les normes du lieu. Cette nouvelle forme d’entre-soi crée une forme d’exclusion qui n’est pas genrée ou sexuée mais qui est plus typiquement sociale. Ainsi, l’effet de lieu se mêle à un effet de classe.

Effets de lieu et appartenance ethnique

Il est important de voir dans un second temps comment les sexualités et les appartenances ethniques peuvent s’agencer pour la création de lieux spécifiques. Le but de cet argument n’est pas de dénoncer le racisme de certains lieux LGBT ou des logiques de ségrégations communautaristes mais plutôt de constater des logiques d’entre-soi différentes selon son appartenance ethnique. Des raisons très matérielles peuvent l’expliquer : la recherche du même, la rencontre autour de styles musicaux différents, des codes culturels communs… Mais il faut comprendre ces effets de lieux pour avoir une vision plus fine des milieux LGBT et pouvoir juger s’il y a discriminations homophobes ou d’autres sortes.

J’ai constaté au cours d’observations participantes que beaucoup de lieux queers, revendiquant une ouverture à la fluidité des genres et des sexualités sont dépourvus de diversité ethnique. La question est de savoir si cet effet de lieu est la conséquence d’un entre-soi de classes moyennes supérieures au fort capital culturel ou si ces lieux paraissent de fait inaccessibles à ces minorités et, dans ce dernier cas, pourquoi ils le sont.

A l’inverse, il existe des soirées LGBT ethniques. La soirée Afrodisiack qui se déroule au Klub(5) est une soirée LGBT afro-caribéenne. Dans ce lieu, on ne danse pas sur de la musique club ou électro mais sur des black musics : « zouk, Rnb, dancehall, coupé décalé, kuduro, house, kizomba(6) ». La soirée Total Beur (parfois soirées Beurning) existe également depuis 1999. Elle se passe au Dépôt tous les samedis soirs(7). Stéphane Barraud mentionne l’importance de cette soirée pour les minorités beurs :

 « Donc comme pour les bars et les discothèques, certains de ces lieux organisent des soirées à thèmes ethniques. Les évènements les plus prisés sont la mensuelle nuit « Total Beur » au Dépôt (le sex-club le plus grand, le plus fréquenté et le plus connu de Paris (c’est en effet un lieu de « pèlerinage » du tourisme gai), mais aussi la bimensuelle soirée « Beur For Ever » du très connu sauna Univers Gym25 ; lors de cette soirée on peut consommer entre autres du thé à la menthe, des pâtisseries orientales et la chicha. D’autres lieux organisent des soirées « orientales » comme le bar/sex-club Blue Square tous les dimanches ou le sauna Sun City. Ajoutons à cela des saunas qui pour des raisons sociogéographiques attirent une clientèle diversifiée, tels le Mykonos à Pigalle ou le Riad26 à Gambetta (des quartiers parisiens connus pour leur multi-ethnisme). Dans tous ces évènements, musiques Raï et R’n’B sont de rigueur. » (Barraud, 2005)

 

L’auteur montre bien ici que le recherche d’entre-soi (comme le terme a été défini antérieurement) est au cœur de la réussite de ces soirées. Il comporte cependant deux dimensions : la dimension sexuelle et la dimension ethnique ou culturelle. Cette intersection donne un confort plus grand aux hommes « beurs » qui sont soumis à d’autres codes sociaux et culturels dans d’autres lieux LGBT. Ces effets de lieu ne sont pas forcément discriminatoires puisqu’ils relèvent d’une volonté de la part d’une minorité d’aménager un espace de liberté supplémentaire, comme on l’a vu avec les espaces non mixtes lesbiens. Il ne s’agit pas non plus nécessairement de parler de rejet conscient ou inconscient des « beurs » dans les lieux LGBT mainstream ou les lieux queers. Il s’agit plutôt de comprendre ces effets de lieu.

Cependant, on ne peut pas non plus ignorer ce qu’on appelle désormais l’homonationalisme qui sévit, du fait notamment des attentats du 11 septembre 2001, de la stigmatisation des populations musulmanes et arabes en France et dans le monde occidental et du conflit israélo-palestinien. Dans son ouvrage, Jasbin Puar (2012) explique la montée d’un nationalisme gay et montre comment la lutte contre l’homophobie permet de diviser à nouveau le monde entre nations civilisées et nations barbares (condamnant l’homosexualité). Elle explique également que par l’accès aux droits (mariage, adoption…) les gays et lesbiennes des pays occidentaux entrent dans la norme et que ces corps altérisés du terroristes et des populations minoritaires qui y sont assimilées deviennent queers (bizarres, douteuses).

Ce phénomène d’homonationalisme n’est cependant pas proprement américain. Pendant la Queer Week 2012 organisée par Sciences Po Paris, une conférence(8) réunissait Marie-Hélène Bourcier et Didier Lestrade. Ils ont été interpellés par un membre de l’association HM2F (Homosexuel-les musulman-es de France) pour dénoncer l’homonationalisme et les pratiques racistes des homosexuels envers les homosexuels musulmans. Ils ont notamment expliqué les difficultés rencontrées pour pouvoir participer à la Gay Pride. La montée de l’homonationalisme montre bien que les discriminations doivent être pensées de manière conjointes et non combattues séparément.

 

Conclusion :

Finalement, la difficulté dans l’approche de la notion d’homophobie est son aspect protéiforme. Le terme d’homophobie semble avoir un sens en ce qu’il est pensé dans une conception binaire de la société (hétérosexualité/homosexualité). Cependant, dès que l’on envisage des discriminations au sein des milieux LGBTQ, ce terme devient trop vague et ne permet pas de caractériser les discriminations subies. Au-delà de ce manque de clarté, le terme d’homophobie a tendance à invisibiliser non seulement des populations (lesbiennes, trans, queer…), mais aussi d’autres populations minoritaires qui sont présentes au sein des milieux LGBTQ. Cette volonté de rendre visible les minorités LGBT dans leur diversité à d’ailleurs pousser à la redéfinition du terme par l’association SOS homophobie. Dans une certaine mesure, les discriminations au sein des milieux LGBT résultent de la rencontre de populations différentes et d’une homophobie intériorisée, d’une pression des normes hétérosexuelles extérieures sur les milieux LGBT. Cependant, d’autres types de discriminations, communs au reste de la société, sont aussi présents dans ces lieux. Cela vaut pour le sexisme, le racisme et les processus de distinction sociale (stratégies d’exclusion). Il faut enfin envisager l’intersectionnalité entre ces différents types de discrimination qui créent pour chaque individu ou chaque groupe une situation originale.

La volonté de réaliser cette communication sur ce thème de l’homophobie au sein des milieux LGBTQ a été portée par le constat assez triste mais non fataliste que le milieu LGBTQ, ou la « communauté homosexuelle », comme elle est souvent appelée, n’existe pas et que la déviance à la norme sexuelle ne constitue pas de fait un moyen de se retrouver dans les mêmes lieux. Les formes d’entre-soi sont bien plus subtiles que cela.

Ainsi, la lutte contre les discriminations doit être pensée à la fois comme une volonté de reconnaissance de la part de la société hétéronormée mais aussi comme une acceptation de la différence (sociale et culturelle) et des pratiques sexuelles et genrées diversifiées au sein des milieux LGBTQ. Cette vision queer et intersectionnelle permettrait-elle, a minima, de prendre conscience du chemin qu’il reste à parcourir pour tisser ces liens de solidarité entre les individus et les minorités non hétérosexuelles ? Aux vues, de l’homonationalisme latent des sociétés occidentales ainsi que de l’augmentation des agressions homophobes, il serait en tout cas naïf de compter sur le temps ou l’évolution des mentalités pour que l’homophobie et la xénophobie cesse.


Bibliographie

Banos Vincent. 2008, L’hypothétique construction des lieux ordinaires entre agriculteurs et non-agriculteurs en Dordogne : De l’idéologie patrimoniale à la recherche des échappés du territoire, thèse soutenue sous la direction de Louis Dupont, université Paris-Sorbonne.

Barraud, Sébastien. 2005. Etre un homme homosexuel et d’origine maghrébine à Paris et

en région parisienne : stratégies psychosociales, identités intersectionnelles et modernité, mémoire de D.E.A sous la direction de François Vourc’h, Université Paris VII – Denis Diderot.

Berdoulay, Vincent. 1997. « Le lieu et l’espace public », Cahiers de géographie du Québec, vol. 41, n° 114, p. 301-309.

Blidon Marianne. 2009. « La Gay Pride entre subversion et banalisation », Espace populations sociétés [En ligne], mis en ligne le 01 avril 2011, consulté le 28 mai 2012. URL : http://eps.revues.org/index3727.html

Blidon, Marianne. 2007. « Distance et rencontre : éléments pour une géographie des homosexualités ». Thèse de doctorat.

Bourcier, Marie-Hélène. 2005. Queer zones. 2, Sexpolitiques. 1 vol. Paris: La Fabrique Ed.

———. 2011a. Queer zones. 3, Identités, cultures et politiques. 1 vol. Paris: Éd. Amsterdam.

———. 2011b. Queer zones : politique des identités sexuelles et des savoirs. 1 vol. Amsterdam poches, Paris: Éd. Amsterdam.

Bourcier, Marie-Hélène. 2012. « Cultural Translation, Politics of Disempowerment and the Reinvention of Queer Power and Politics ». Sexualities 15 (1) (janvier 1): 93-109. doi:10.1177/1363460711432107.

Bourdieu Pierre (dir.). 1993. La misère du monde, Paris, Seuil.

Butler, Judith. 1990. Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity. Routledge.

Foucault, Michel, et Daniel Defert. 2009. Le corps utopique ; suivi de Les hétérotopies. 1 vol. [Paris]: Lignes.

Cattan Nadine et Anne Clerval. 2011. « Un droit à la ville ? Réseaux virtuels et centralités éphémères des lesbiennes à Paris », “A right to the city? Virtual networks and ephemeral centralities for lesbians in Paris” [trad. Claire Hancock], Justice Spatiale | Spatial Justice, n° 3, mars.

Costechareire Céline. 2008. Les « parcours homosexuels » et conjugaux au sein d’une population lesbienne, Enfances, Familles, Générations, No. 9, p. 19-35.

Delphy Christine, « La non-mixité : une nécessité politique. Domination, ségrégation et auto-émancipation », 2008, http://lmsi.net/La-non-mixite-une-necessite

Di Méo Guy. 2000. « Que voulons-nous dire quand nous parlons d’espace ? », in J. Lévy, M. Lussault (dir.), Logiques de l’espace, Paris, Belin, Mappemonde, pp. 37-48.

Lévy, Jacques, et Michel Lussault. 2003. Dictionnaire de la géographie. 1 vol. Paris: Belin.

Puar Jasbir. 2012. Homonationalisme. Politiques queers après le 11 septembre. Editions Amsterdam.

Sélimanovski, Catherine. 2009. « Effets de lieu et processus de disqualification sociale ». Espace populations sociétés. Space populations societies (2009/1) (janvier 1): 119-133.

Tin Louis-Georges (dir.). 2003. Dictionnaire de l’Homophobie, Paris, PUF.


[1] Ces informations ont été réunies en effectuant un relevé systématique des événements de la page Facebook de la soirée Flash Cocotte (http://www.facebook.com/flashcocotte), de son site Internet (http://www.flashcocotte.com/) et du site Internet d’un des DJ, Crème de Frèche (http://www.cremedefreche.com/

(2) Pour Vincent Banos, l’entre soi renvoie à : « un retour sur soi mais surtout à la recherche et à la reconnaissance de ceux qui partagent des valeurs communes, c’est à dire ceux avec qui la distance sociale est réduite » (Banos, 2008, 83),

(3) Yagg est un site Internet d’information à destination des gays et des lesbiennes. Il a été créé en 2008 et s’enrichit d’un réseau social « la communauté Yagg en 2009 ». L’article cité est un post d’un des membres de cette communauté.

(4) On se base sur les chiffres délivrés par la direction des finances publiques. Un article du monde en propose une cartographie pour la région parisienne : http://www.lexpress.fr/actualite/economie/le-classement-des-arrondissements-parisiens-par-l-isf_476343.html .

(5) Le Klub, 14 Rue Saint-Denis  75001 PARIS

(6) Citation issue de la présentation de la page Facebook de l’Afrodisiack Klub : http://www.facebook.com/pages/Afrodisiack-KLUB-Paris/180706131967468?sk=info

(7) Le Dépôt est un cruising-bar gay qui a été fermé puis réouvert en 2012.

(8) Conférence du jeudi 8 mars sur le thème « Queer Theory, féminisme et mouvements LGBT : convergences et divergences ».


Mis en ligne, 31 mai 2012.

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