Etre acteurs-auteurs & actrices-auteures des études trans

Auteur/autrice : Karine Solene Espineira Page 12 of 13

Maud-Yeuse Thomas : Questions trans, questions queers

Questions trans, questions queers

BRUXELLES_NB_075.jpg

Pourquoi une théorie et une politique queer sur les transidentitaires ? Avons-nous besoin du modèle queer et pourquoi ? Voire une politique tout court dans la prise en charge ? La tentation est très forte dans ce groupe de repousser et réfuter tout modèle au motif que celui-ci est précisément le mur d’enceinte de leurs difficultés et enfermements et, dans le même temps, sa résolution. Disons-le nettement, le queer n’est pas cette loupe grossissante sur des particularités, exceptions (à la règle) comme l’est l’instance et clinique médicolégales mais une analyse et réflexion sur notre société. Nous sommes entrées au Zoo, moi-même et Karine Espineira, premier groupe queer né avec l’initiative de Marie-Hélène Bourcier et Marco Dell’Omodarme en 1996. L’année suivante, le groupe a publié son premier séminaire[1]. Nous étions alors loin du queer tout à la fois hyperthéorique et politique qu’il prend aujourd’hui, loin également de son influence culturelle dans le groupe trans et toutefois dans ce geste provocateur. Notre premier geste est de redonner au sujet trans une sexualité tout en soulignant sa genèse dans l’identité. Les trans sont hétéro, homo, bi… Un propos loin de la vulgate triant les uns des autres et ce discours désexualisé pour faire advenir le sujet trans par le processus identitaire.

 

Réécritures et débordements

Qu’est-ce que le queer, qu’apporte-t-il ? Pour l’essentiel, une réponse à la question de la persistance des oppositions et clivages : majorité/minorité, homme/femme, hétéro/homo, masculin/féminin justifiant une inégalité et une discrimination de fond. Le queer se présente comme une théorie sur la structure de la société démocratique moderne et du développement humain. Il repose avec force la question de la différence non plus sous l’angle biologique des sexes (la différence des sexes) mais de la différenciation.

Surgissant d’une discrimination sociétale organisant le clivage majorité/minorité, le queer agit dans un retournement d’une insulte en fierté, d’individus discriminés en socialités, identités, propositions théoriques et pratiques. Outre cette provocation, le queer fait une analyse du fait socioculturel sous dépendance d’une hiérarchie inégalitaire, homophobe et transphobe et tout particulièrement à ce qui réunit les LGTBIQ : la médicalisation de leur existence, ce moyen que se donne l’Occident pour nier/réécrire les devenirs-minoritaires et avec eux les transformations d’époque. Le précédent intersexe aurait dû éclairer l’éthique contemporaine. Il n’en est rien, la tradition prévalant sur les individus. Derrière les discours justifiant la pathologisation des identités trans, la clinique intersexe et hier cette volonté de « guérir » l’homosexualité, un même système sociopolitique de catégorisations constituant deux et seulement deux identités essentialisées, l’homme et la femme, couplées aux deux genres, le masculin et le féminin. Si classiquement, le transsexualisme est une parenthèse temporaire dans la vie d’un individu via le filtre médical d’un « horsexe clinique », la transidentité est en revanche signifiée comme/par un parcours de vie et un état d’être. En cela la déconstruction queer apporte des matériaux dans la reconstruction de la personne trans dans la société et non plus dans ses marges. La « déconstruction » est, en fait, une épistémologie globale visant à une reconstruction tout aussi globale.

Mais qu’apporte-t-il de spécifique ici ? De l’horizon pour les uns, un nouvel index pour les autres, voire une désorganisation de fond. Ces questions venues du terrain illustrent les déplacements et débordements vis-à-vis des discours pathologisants dans la prise en charge par les « équipes hospitalières ». Mais le tri entre les différentes identités trans  demeurent, d’où cette division et clivage actuels, vrais/faux trans et sa forme actuelle transsexe/transgenre où le protocole psychiatrique joue le rôle d’homogénéisation d’un profil-type, conformateur et normalisant. La clinique -trans comme intersexe- agit sur des exceptions et les considère a priori comme telles, le queer considère les exceptions que la société produit pour se donner des limites. La contestation trans vise ce discours passé au rang de contrôle légal sous la couverture d’une santé mentale car la prise en charge constitue, en elle-même, un événement considérable pour le sujet trans. Le monde pouvait bien changer, la « différence des sexes » comme instance et fait global, universel, anhistorique s’en trouvait renforcée. Aussi, la première fonction du queer est indéniablement politique : elle déstabilise l’ordonnancement binaire de la reproduction et avec elle nos croyances sur une « nature de l’humain ». En dénaturalisant la différence ses sexes, elle vient dans le même geste dénaturaliser la société toute entière et nos chères identités, rend visibles la fabrication contextuelle des « déviances » comme indexation à une hiérarchie, les arrache à ce qui paraissait spécifique, la clinique, et le resitue sur le terrain des normes. Son premier geste est donc de resignifier le « déviant » et lui redonner son existence propre. A sa charge de se repositionner lorsque l’autonomie se dispute à l’intégration. Mais le queer vient déstabiliser également le fait trans : nombre d’identités utilisent le terme trans, faisant déborder son sens clinique et le sort du contexte clinique et légal. Trans se comprenait comme étant le parcours médico-chirurugical et légal centré sur le changement de sexe et, après 1992, de papiers d’identité. Seule-es étaient/sont « trans » ces parcours et changements en instaurant un clivage brutal, vrai/faux, primaire/secondaire. Le queer resitue les « identifications de genre trans » (Eric Macé[2])  en aval des éventuels changements et surtout leste la question trans des questions de genre et féministes. Se pose donc la question de ce sens et l’actualité qui le fait déborder du creuset initial de la psychiatrie légale dans une logique médicale d’exception pour une socialité plurielle, non alignée sur le mode cisbinaire et fort de la contestation et l’analyse féministes. 

Son impact le plus décisif est d’avoir ouvert en grand la boîte de Pandore des identifications (y compris dans les rangs des homosexuel-les), rompu avec la pathologisation et permis les identités alternatives. On sort de ce clivage vrais/faux, primaire/secondaire pour un continuum des genres ou variations de genre. Sur le terrain, lesdits trans, officialisé-es par le seul fait de changer chirurgicalement et légalement de sexe se retrouvant à partager une sorte de label dont ils/elles ne voulaient pas. Après avoir milité depuis les années 80 pour faire remplacer le terme, une défense vient le revaloriser. Serait-il désormais positif de se dire trans, voire une « identification de genre trans » non alignée sur le mode binaire et non inféodé à une prise en charge ? Une fierté serait-elle née dans cette lutte contradictoire dans l’opposition subjectivités/société globale, anonymat/singularité? Qu’en est-il de cette idéologie du « corps nu » désormais médicalisé ? Quel est le statut du corps ?

Un fait saillant du terrain émerge. Dans la contestation trans de la décennie 2000, le terrain est devenu intergénérationnel, très varié dans les identifications et trajets. Il s’est surtout politisé. L’égalité des droits s’invite dans ce champ fermé, exclusif et restrictif et l’on invente le « corps trans » dans une socialité ouverte. Chacun peut savoir que « je suis » trans. Dans cette multiplication, le sujet est devenu acteur et proposition et revient sur ce qui l’a nié et dépossédé tout en étant pris en charge. Il prend une parole qu’il veut sienne, encore à signifier et préciser, voire à inventer dans le doute, et non plus cette parole confisquée, pathologisée, rabattue sur le moule de l’anonymat hétéronormé. Ecrire son histoire, c’est reprendre pied comme l’on est dans le monde, signifier à autrui l’importance décisive de la reconnaissance mutuelle dans le lien social, indépendamment des apparences. Le conflit, tout particulièrement dans les forums trans, comme mode de positionnement est suffisamment répandu pour s’y arrêter. Le terme, historiquement puissant, de « collabos » est fréquemment utilisé et vise une disqualification d’une partie de ce terrain ainsi que des chercheurs en sciences sociales qui viennent, après les « psys », s’interroger sur les conséquences sociales et culturelles que la culture trans[3] véhicule désormais. Est-ce une nouvelle appropriation et réécriture de leurs existences déjà stigmatisées ? La déconstruction du transsexualisme médico-chirurgical et juridique déferait-elle la justification de l’opération de conversion sexuée ? Le groupe semble toujours se vivre sous la dépendance d’une stigmatisation et en premier chef, cet échange paradoxal d’une psychiatrisation contre une prise en charge dont la fonction va de l’économique aux fonctions sociales de l’intégration. Mais cette dernière est loin d’être contestée par tout le groupe et l’essentialisme[4] a une fonction puissante de reconstruction de soi dans un univers sécurisant, fixe ou l’anonymat est protecteur. Avoir vécu à l’ombre de soi-même pendant si longtemps se résout toujours, au moins dans un premier temps, par une acceptation des conditions d’une réponse et avec elle, la disqualification –voire la stigmatisation- de ses plus proches dans la misère et la solitude ontologiques et la défense des limites –même barbelées- du placard valant pour pré carré.

Remodélisations théoriques et pratiques en cours

Nature ou culture ? Notre conception semblait ne pas vouloir trancher, y apportant cet essentialisme désormais contesté. S’il n’y a pas une nature déterministe ou une essence constitutive de l’individuation, qu’en est-il du modèle cisgenre opposant masculin et féminin ? Des figures androgynes et transitions trans et intersexe ? Le modèle cisgenre apparaît lui-même comme un carrefour de constructions dont le centre serait la naturalisation-essentialisation après-coup. L’innovation majeure du queer est sans nul doute cette interrogation du cadre historique et une analyse critique sur la société, nos conceptions sur l’identité et le développement humain[5]. Pour rappel, le modèle binaire repose sur l’idée qu’il n’existe que deux sexes produisant deux genres « coïncidants » et deux sexes sociaux et s’accompagne d’une modélisation cisgenre (antécédence du sexe sur le genre et coïncidence en nature ou essence du genre au sexe) et d’un système politique, le patriarcat ; le queer postule une performativité construite du genre et du sexe sans antécédence déterministe, soumis à un modèle global de genre contextuel et variable selon les cultures et les trajectoires d’existence et un panel non limité de variations de genre incluant des identités labiles, fluctuante, voire multiple. Le genre devient ici un effet de constructions permanentes et l’on parle de « genres fluides ». Cela a une conséquence immédiate pour les identités et trajectoires trans, il dépathologise en posant avant tout, le sujet comme acteur-chercheur de sa vie et non le sujet-destin d’une norme, d’une école de pensée ou d’une système politique. Cette essence n’existe pas et l’identité est le produit de toutes les relations intersubjectives, les adhésions à des normes jugées acceptables, fixes ou non. La relation à la trajectoire trans (quelqu’elle soit) et à la sexualité avant et post-transition est un moment d’identité ou une identité en soi et non une « transition vers ». Je ne suis une MTF que sous cette lecture biosociale. Que signifie MtF ? Homme-vers-femme. Je n’ai jamais été un homme mais (au mieux) unE androgyne. Or cette identité (et population) est peu visible dans la population cisgenre[6]. Ici pèse manifestement la conception oppositionnelle supportée, voire protégée par la carapace de la tradition historique en Occident, par la stigmatisation-médicalisation de certaines identités ou, plus simplement, l’impossibilité pour l’enfant d’exister hors du cadre de son éducation qui l’assigne à une place unique, réglée par avance et fixe une fois pour toutes. De nombreux points en découle de la psychiatrisation : il pose en effet une existence que nous sommes sensé-es avoir vécue pour l’interpréter sur un mode en creux ou négatif de manque et/ou d’une fonction pathologique du narcissisme (C. Chiland par exemple). Le queer se pose ici en faux sur cette écriture et insiste sur la fonction des assignations fixes selon le sexe et l’alignement d’un genre unique et fixe sur cette assignation[7]. Elle fait de l’assignation un appareillage institutionnel d’écriture et construction des corps, inscrivant une éducation nécessaire et suffisante à partir d’une tradition constituée sur l’exemple de la biologie naturelle en contradiction avec sa propre mystique créationniste et son mode d’éducation basée sur l’opposition[8]. En somme l’assignation fixe est assurance contre toutes ses transformations et tout particulièrement culturelles et symboliques. Pourquoi ne pas considérer l’androgynie comme un état normal du développement humain ? On le comprend, l’institution de l’assignation s’en trouverait changée et avec elle les normes de genre redeviennent ce qu’elle sont –ou devraient être- : des colorations subjectives, variables ou non selon les individus et le temps et ne dépendant que partiellement du sexe biologique comme dans d’autres sociétés.

Les extensions actuelles que prennent le « queer », cette fois comme fait culturel tendent à rendre compte de toutes les identités et/ou socialisations non-binaires. Il est ici d’abord un mot pour se dire/positionner dans le cadre large d’une réflexion et analyse critique sur la société dans son organigramme et fonctionnement global fondé en histoire (le patriarcat) et en théorie (la modélisation hétérosexuelle de l’identité). J. Butler insiste sur ce point dans Trouble dans le genre : le fait trans (au sens de transidentitaire) et intersexe montre à quel point ces deux exceptions sont symptomatiques du passé de notre société, sur son fonctionnement (l’inégalité des sexes et l’asymétrie des genres, l’universalisation de son modèle et le silence sur les sociétés non-binaires) et de son présent : une médicalisation des différences comme mode de réponse et gestion dans une urgence sociale et une panique morale. Il est patent que le social se dissocie du culturel : l’existence avérée des trans et intersexes, dans toutes les sociétés à toutes les époques, n’a jamais pu trouver de réponses culturelle, administrative et/ou juridique en Occident autre que cette pathologisation préétablie. Deux idées majeures composent le conflit sociologique et intellectuel.

1.     la queer théory postule que « l’identité » est en même temps et toujours une réalité et une fiction socialement construites et demande quelle société voulons-nous en sachant quelle part congrue reste-t-il pour les individus minoritaires dans le contexte d’une domination d’un genre sur l’autre ; elle insiste sur l’articulation sexe et genre comme étant indépendante psychiquement l’une à l’autre dans un devenir ouvert mais les soudant à un modèle hiérarchique et inégalitaire de société [9];

2.     la métaphysique universaliste et majoritaire de la « différence des sexes » a produit par exclusion l’exception transidentitaire et intersexuée en les réduisant à des singularités « médicolégales » et superposant cette lecture sur des personnes qu’elle appelle des « transsexuel-le-s » et « intersexuelles ».

Posons donc deux références fortes :

La thèse binaire ne se considère pas comme une modélisation mais comme un modèle surplombant (naturel, politique ou autre). S’agissant du transsexualisme, une thèse psychiatrique excluante vient l’envelopper dans un hors-champ et considère le transsexualisme comme une entité nosologique et non une identité, c’est-à-dire l’expression d’un développement et vécu. Chez les transidentitaires, les transsexes sont minoritaires en termes de nombre mais majoritaires en termes de représentation, de reconnaissance et médiations, fabriquant ainsi cette sorte de « pyramide des minoritaires » (K. Espineira) allant de pair avec la pyramide des infériorisations culturelles et sociales qui va des transsexes aux travestis tout en bas de cette échelle.

 La thèse queer a un statut particulier en ce qu’elle pose préalablement un débat sociophilosophique en s’interrogeant sur les conditions de production du sujet minoritaire-précaire dans l’espace du champ « médicolégal » faute de champ social (par délégation, oubli, ignorance ou intérêt) : avant de penser le transsexualisme et plus largement les transidentités, il faut se demander quelle place la société fait aux sujets, quelles médiations de genre (positives et négatives) elles leur offrent, comment les individus s’adaptent ou non à ces médiations, mettent-ils/elles en place des « réponses propres » (Outrans a largement répondu sur ce sujet –Cf interview mois de décembre-ODT), comment s’adaptent-ils/elles à la réponse institutionnelle ?

Les conflits binaire vs queer se situent surtout dans cette réponse à l’existant actuel, prolongeant la guerre des sexes en une guerre des genres et semblent dépendre de facteurs variés : différence et conflits intergénérationnels, vécu pré-transition, adhésion à une conception unique de la différence des sexes et à une sexualité ; les « équipes hospitalières » générant une violence sur les sujets trans en les pathologisant et les psychiatrisant comme condition sine qua non à une prise en charge mais vient légitimer ce qui, dans la société, était (et est encore) considéré comme irrecevable. La « maladie » étant le passeport indispensable que le queer semble retirer d’un geste brusque. Cette violence étant reproduite en bocal à l’intérieur du groupe. L’effet le plus manifeste étant le négation d’une transphobie d’Etat et de société (tout particulièrement chez les personnes se déclarant hétérosexuels avant et post-transition sur un mode binaire). Sous la pression du protocole psychiatrique, les transsexes ont eu tendance à attirer tous les transgenres (au sens US et générique du terme ; T. Reucher avait proposé le terme trans’) sous leur parasol (20 ans que j’entends, elle s’est arrêtée en chemin, 20 ans que je rectifie, c’est son chemin, n’impose pas ton modèle.). Désormais, ce sont les transgenres, dans l’un de ces retournements d’ambiance qui proposant une reclassification-hiérarchisation de la pyramide minoritaire : les transsexes sont des « binaires, incapables d’autonomie et vendus aux psychiatres », peut-on lire et entendre. Et que dire des discours des trans’ sur ces nouveaux « non-trans » que sont les FtU/MtU et autres identités-tiers (dont la transition consiste en des modifications corporelles sur les marqueurs corporels dits « sexuels secondaires »). Le discours sur les trans est devenu le discours des trans et se voit « voler » le terme abhorré hier et qui constitue aujourd’hui le matériau de leur projection personnelle et sociale. Le queer leur ôterait-il cette labellisation et fierté en cours ? En surplomb, la violence d’époque et le contrôle de la reproduction sociale.

Ce discours a une origine et un point commun, un protocole médicolégal écrit dans l’urgence face au surgissement transsexe dans un contexte contradictoire de progrès médico-endocrinologique et chirurgical confronté à la croyance d’une origine naturelle/biosociale de nos identités[10], dans le vide socioculturel et historique de la condition trans et intersexe « suivis » par les mêmes médecins, attendus binaires de la société, du développement psychosocial humain et des rapports sociaux de genre. Le point commun : un discours naturaliste-universaliste sous le dénominateur commun du « sexe ». Un sexe fondamental, bioanthropologique, originaire et endocrinologique, formateur de votre identité sexuelle, votre rôle de genre et comportement, votre préférence pour les pantalons ou les jupes…

Que serions-nous (« nous-transsexes ») dans un contexte de queerisation des identités où sexe et genre sont construits et labiles ? Le cadre de notre légitimation s’en trouve-t-il changé ? Demanderions-nous ces traitements et opérations que le même corps médicolégal impose de fait aux corps intersexes ? Nous ne pouvons raisonnablement pas répondre à cette question. Elles seraient marquées par la spéculation. Par contre, nous pouvons répondre à la déconstruction queer : le changement de genre est avant tout une donnée sociale, une manière de signifier les transformations de sens, statut et normes, et non une essence et donnée intrinsèque aux individus qu’il suffirait de « guérir » en prenant acte d’une souffrance. Le corps transsexe et intersexe est avant tout une construction historique de la société-conception binaire dans l’usage de l’interventionnisme médico-technique et, culturellement, en ce qu’elle ne permet les changements de genre qu’à la condition, exceptionnelle et strictement encadrée, du changement de sexe et donc de sa médicalisation. La peur de voir disparaître la prise en charge médicale explique-t-elle la volonté du maintien de la psychiatrisation par les concernées (ou du moins une non-critique de ce cadre) ou ne serait-ce pas plutôt une déhiérarchisation de nos conceptions en matière d’identité qui pointe son nez ? Suffirait-il désormais, fort de labellisation « trans », de changer de genre comme de cravate ? Signe des temps, le vieil avatar de l’Etre et l’Avoir ressurgit.

 

De la volatilité de la queerisation

Voilà ce que peut apporter ce queer volatil : il pose concrètement des (brouillons-propositions de) modèles afin de se construire-socialiser comme l’on est, avec nos refoulements, erreurs, bruits, fureurs, colères… Vous vouliez un continuum des genres tel que vous n’avez pas la sensation pénible de vivre seule cette expérience depuis votre enfance et le sentiment de sauter dans le vide (ou la « transgression », cet avatar contemporain du « péché ») incluant vos penchants, préférences, goûts et couleurs de vos vestes et jupes ? Le queer ne vous dit pas comment vivre. Il vous propose d’accepter vos voisinEs sans modèle « médical » et-ou « légal » excluant. Mais comment accepter lorsque l’on a été isolé, nié depuis son enfance, réécrit en boucle fermée par un ensemble de discours malsains surfant sur la peur du changement de société, de mœurs, de conceptions, le Lacan-Freud pour les nuls dans une main, le CV de votre existence stigmatisée dans l’autre ? Comment se trouver dans ce hourvari d’époque et de discours flottants ?

Dans cette lutte contre la dépsychiatrisation qui n’en finit plus d’inféoder nos existences à des attendus socioculturels et métaphysiques exigeant de nous, contre une prise en charge, cette pathologisation transitionnelle et cet anonymat hétéronormé post-transition, elle s’oppose à son exigence. A son réel en paraphrasant Lacan, et propose l’alternative des vécus tels qu’ils sont au moment où ils sont dans cette échelle des variations de genre. Vous êtes entre deux, trois, 4, 5, 6è « sexe » ? Vous changez de genre tout au long de la journée, vous voulez adoptez un prénom d’un autre genre sans changer de sexe ni même de genre ? On le voit, nous ne sommes plus dans le transsexualisme dans son sens clinique mais tout ce que la « révolution trans » instille, à l’instar de la révolution féministe. Mais elle bute sur l’organisation pratique de la société binaire dans ses institutions. Peut-on ne pas assigner ? Ici, le débat du « tiers » (du 3e genre au 3e sexe) sort de l’hypothétique pour surgir dans le réel et bute sur l’administratif et le juridique.

Paradoxalement, la queer theory rend possible le postulat de base de la psychanalyse avant son inféodation : vous êtes ce que vous avez vécu dans votre enfance et ce que vivez sous cette influence inconsciente, profonde. Le Soi est l’expression de ce chemin vécu, tout à la fois ce Je et ce regard culturel, et non le banc public de l’assignation sur lequel l’on vous a expliqué que vous devez y être, fort d’un corps-sexe pur, non hybridé et toutefois déjà genré. Le sujet ce n’est pas un moi maladif d’un traumatisme inconscient mais cette rupture imposée à l’âge d’enfant du genre de préférence contre le genre d’une assignation[11]. Nous ne pouvons pas changer ce qui est inscrit dans cet inconscient profond, inatteignable sauf à nous énucléer nous-mêmes. S’il y a un traumatisme, il est le fait de la situation qui place un enfant dans le déni inconscient de lui-même et dans la violence de cette assignation fixe au nom d’un vivre-ensemble. Le queer s’intéresse moins aux raisons inconscientes (essentiellement théoriques) qui motive votre changement (de sexe, de genre, de prénom, de vie…) mais à ce que ces transitions font aux individus et à la société dans ses conceptions biologisantes. Au passage, les corps intersexes et les identités intergenres ont été elles aussi zappées par le goulet d’étranglement binaire, tablant sur les progrès et hybridations technomédicales tout en biffant la transformation symbolique qui siège à ce nouveau réel, créé via l’interventionnisme technique et exigeant d’eux le silence de leurs conditions faisant d’eux des corps et transitions transsexes.

La mauvaise nouvelle serait que le queer lui-même se fasse injonction et assignation à son tour. Ce n’est pas le cas. Pas encore. Mais c’est ce que le mode binaire lui prête. Sans doute, la réécriture programmatique du DSM et du CIM prête le nez aux identités trans alternatives, déconstruisant de l’intérieur ce qu’elle aura construit «  en médical » de l’intérieur, mais ne sait-on jamais. La politique queer s’avère ici pratiques permettant des investissements psychiques, culturels et sociaux là où il n’y a avait qu’une transition temporaire, entièrement centrée sur les aspects médicaux d’une transition limitée dans le temps et visant à un passage-transformation d’un sexe social à l’autre. L’invention de termes est ici écho de ces cheminements et investissements en dehors des pavés. Mais changer de modèle ne va pas de soi. Les devenirs-minoritaires en savent quelque chose.

Pourquoi la société traditionnelle n’a-t-elle donc jamais réagit ? L’histoire du féminisme et du mouvement homosexuel et leurs ruptures en de multiples conceptions et schismes nous l’enseigne amplement. Les multiples combats précédant le mouvement trans -la séparation de la société civile et les religions, le féminisme, le mouvement homosexuel- sont une réponse à la reproduction de la société patriarcale. Cet organigramme, prétendument universaliste et anthropologique, repose sur des avantages d’un groupe sociohistorique donné et daté et d’une conception donnée, le patriarcat hétérocentré. Le « sexe de naissance » ne produit pas plus votre genre que l’organisation de la société et le « trouble » qu’instille les identités et corps trans’, intersexe’ et whatever dans l’ordre binaire relève non d’une subversion-transgression mais de ces mouvements sociaux ; par ailleurs, du débat scientifique et philosophique dans un contexte de panique morale qu’instille la société dite « traditionnelle » (quand il s’agit essentiellement d’une conception et des traditions binaires), voyant la conception de son monde disputée et discutée. C. Boutin s’en émeut tout particulièrement puisqu’on la voit, après les homosexuels, ferrailler à l’Assemblée Nationale contre « l’idéologie gender », thème contemporain de prédilection des organisations catholiques ultra. Le queer pourrait bien détenir une valeur historique, à l’instar de la séparation de la laïcité et du religieux, dans la conduite de notre socioculture : une révolution conceptuelle et philosophique. Pas de doute, le queer est une nouvelle peste.

M-Y. Thomas


[1]  Q comme Queer : les séminaires Q de 1996, 1997, GKC, 1998.
[2]  Eric Macé, les conséquences de la pathologisation des identifications de genre trans, article Dossier Dépathologiser, http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com. Le Groupe Trans de Bordeaux a produits plusieurs colloques, articles et documents, notamment Eric Macé E. (2010), « Ce que les normes de genre font aux corps, ce que les corps trans font aux normes de genre », Sociologie, 10, 497-516.
[3]  J’entends là le travail associatif dans son ensemble ainsi que toutes les démarches individuelles visant à comprendre et accepter une condition qui soit sienne et telle qu’elle fasse du lien social.
[4] S’entend comme une théorie qui postule une essence des choses et êtres. Un homme est « homme » (une femme « femme ») dans son essence d’être.
[5] Rappelons que le travail de Robert Stoller portait sur le devenir des enfants trans et intersexe et, sur le fond, sur le développement psychique confronté au fait socioculturel. Il est autant une question sur les normes que sur ce développement dans leurs interactions croisées et contradictoires.
[6]  Or cette population est bien connue de la psychologie clinique et scientifique. Sandra Bell y a consacré une grande partie de son travail (Au-delà de l’androgynie. Quelques préceptes osés pour une identité de sexe libérée, in La différence des sexes, questions de psychologie, M. C. Hurtig et M. F. Pichevin (dir.), Éditions tierces, Paris, 1986). Un article paru dans Sciences Humaines (n°42, 1994, L’androgynie est-elle l’avenir de l’homme ?) estime de 20 à 30% d’androgynes dans la population.
[7] Lire tout particulièrement J. Butler, Défaire le genre, Ed. Amsterdam.
[8] L’idée que la femme (Eve) ait été créée à partir de la côte d’un homme primitif (Adam) invalide une origine biologique de la structure hiérarchique, patriarcale et hétérosexuelle de la société ; par contre, elle valide socialement ce modèle différentiel sur une inégalité de naissance, de développement et d’implications dans la société en justifiant une distinction des rôles, comportements, tissu émotionnel et capacités cognitives.
[9] A l’instar de chercheuses féministes (Christine Delphy par exemple), nombre d’auteurEs insistent sur l’antécédence socioculturelle du genre comme marqueur inconscient indélébile et sa dépendance contradictoire à une modélisation sociétale unique fondé en nature et un impératif socioculturel fondé en histoire.
[10] P-H. Castel en fait le motif principal de l’émergence du transsexualisme médico-chirurgical comme produit de la technosociété et conclut logiquement à un impensable culturel.
[11] Le film d’Alain Berliner, Ma vie en rose, rend ce fait tout particulièrement visible.

Télécharger le dossier au format PDF

CIM : dépsychiatriser !

 

Le dossier complet est disponible au format PDF.


Règles et précisions :

– Il n’est fait aucune correction ni aucune réécriture des documents qui sont envoyés.

– Utilisation des contenus de l’Observatoire sur des sites, blogs et forums :
1/ Les contenus des dossiers et les articles sont la propriété de leurs auteurs, ils ne doivent en aucune cas être modifiés et leurs auteurs doivent être expressément cités.
2/ En cas d’utilisation de contenus de l’Observatoire, veiller à le mentionner en-tête du post et à réaliser un lien direct vers le contenu d’origine.

– Responsabilités des auteurs et des contenus :
1/ Les informations rendues disponibles le sont sous la responsabilité de leurs auteurEs qui restent propriétaires de leurs publications et les représentants du site déclinent toute responsabilité dans le contenu de ces messages.
2/ Les auteurEs s’engagent à assumer toutes leurs responsabilités et les conséquences s’y afférant.

 

Eric Macé, Les conséquences de la dépathologisation

Eric Macé

Professeur des universités
Professeur de sociologie à l’Université de Bordeaux
Directeur adjoint du Centre Emile-Durkheim (UMR 5116)
Chercheur associé au CADIS (EHESS Paris)
Enseignant à Sciences Po Paris


Les conséquences de la pathologisation
des identifications de genre trans

 

En inventant la notion de « transsexualisme » dans les années 1950, bien qu’à partir de théories contradictoires relatives aux mécanismes de l’identifications de genre, Benjamin, Stoller et Money offraient une réponse médicale légitime aux identifications de genre trans qui voyaient dans les nouveaux traitements hormono-chirurgicaux une solution à leur désir de « passer » dans le genre souhaité. Tout le monde à l’époque pensait qu’il n’était culturellement, socialement et psychiquement pas possible de dissocier sexe et genre en raison des troubles mentaux et d’ordre public que cela représentait ; le même raisonnement étant tenu pour les nouveaux-nés avec ambiguïté génitale qu’il fallait opérer précocement afin de fixer précocement leur genre d’élevage[1].

Il en est aujourd’hui tout autrement en raison de nombreuses transformations sociales, culturelles, politiques et juridiques. D’une manière générale, nous savons, depuis le féminisme et les nombreux travaux en sciences sociales entrepris depuis, qu’il n’y a rien de plus relatif et contingent que les normes de genre, de sexe et de sexualité. D’autant plus que depuis les années 1970, nous observons un mouvement général, traduit dans le droit, de déconstruction et de recomposition des relations entre sexe, genre et sexualité : dénaturalisation des identifications de genre (« on ne naît pas ceci ou cela, on le devient »), détraditionnalisation des rôles genrés (tout particulièrement dans le droit du travail, de la conjugalité et de la parentalité), dépathologisation des orientations sexuelles (notamment depuis la retrait de l’homosexualité du DSM et de la CIM sous le coup des critiques du mouvement gay), et on peut même ajouter une tendance récente à la désinstitutionalisation du sexe, avec, sous le coup des critiques du mouvement trans, des lois au Royaume-Uni (2004) et en Espagne (2007) et des recommandations de l’Union Européenne tendant à rendre illégales les exigences de mutilation sexuelle pour l’obtention d’un changement d’état civil[2]. C’est le cas en 2010 avec la résolution 1728 du Parlement du Conseil de l’Europe appelant à ce que les lois des Etats membres garantissent « aux personnes transgenres des documents officiels reflétant l’identité de genre choisie, sans obligation préalable de subir une stérilisation ou d’autres procédures médicales comme une opération de conversion sexuelle ou une thérapie hormonale »[3]. Ces transformations vont dans le sens plus général encore d’un double mouvement historique. D’un côté, comme on le voit notamment dans le domaine scientifique et technique relatif aux questions environnementales ou biologiques, un mouvement général de problématisation politique de domaines anciennement réservés à l’expertise savante, y compris dans le domaine médical comme on l’a vu à propos du sida et comme on le voit aujourd’hui avec la critique des théories fondatrices du transsexualisme (causes embryogénésiques et psychogénésiques jamais démontrées) et du traitement de l’intersexualité (remise en cause des protocoles Money). D’un autre côté, un mouvement sociologique général de promotion de l’individuation et de ses droits contre les discriminations légales héritées de régimes normatifs traditionnels ou naturalistes. C’est dans ce mouvement général que s’inscrivent depuis les années 1990 les mouvements queer et trans qui participent de la dissociation culturelle, sociale, politique et juridique entre sexe et genre, remettant en cause les fondements même des protocoles médicaux de traitement du « transsexualisme » et des « troubles de l’identité de genre », contestant que les identifications de genre trans soient des troubles mentaux, au profit de la définition d’une expérience complexe de la « transidentité », opposant à un « devenir transsexuel » devenu incapable de les comprendre (au sens intellectuel comme thérapeutique), les multiples « devenirs trans » contemporains, rejoignant en cela les mouvements culturels féministes et gays et les nombreuses subcultures qui contestent et débordent les stéréotypes de genre de la masculinité et de la féminité, très largement relayés en cela par la mode et les représentations médiaculturelles.

On a pu constater historiquement une telle problématisation et une telle resignification avec la dépathologisation de l’homosexualité depuis les années 1970, qui avait extrait l’homosexualité (ce « douloureux problème ») d’une problématique médicale pour la réinscrire dans la problématique d’une politique des minorités et des normes sociales et juridiques de genre, qu’elles soient relatives aux questions des discriminations et du harcèlement, de la parentalité, de la conjugalité, de la procréation et de la filiation[4][5]. Il semble qu’il en est de même aujourd’hui en ce qui concerne les identifications de genre trans : tout indique, en raison de la force de la critique et de l’affaiblissement des justifications expertes, que les conditions de leur pathologisation ne sont plus réunies. C’est déjà le cas s’agissant de la conclusion du panel d’expert de révision du DSM en ce domaine, qui, après une large revue de littérature médicale et la mise en parallèle avec les conditions du retrait de l’homosexualité en 1973, font le constat d’un manque d’évidence des frontières entre le normal et le pathologique s’agissant d’identification de genre, marquant ainsi officiellement la fin du transsexualisme par ceux là même qui l’avaient inventé. Cependant, à la différence de l’homosexualité, les identifications de genre trans passent souvent par une médicalisation des transformations corporelles, ce qui est le principal motif des discussions relatives aux conséquences de la dépathologisation des identifications trans par l’APA, car cela pourrait avoir pour effet de réduire l’accès à ces soins et à leur remboursement, et donc d’avoir des effets pervers en matière de santé mentale et physique[6].

C’est ici me semble-t-il tout l’intérêt d’une discussion concernant la révision de la CIM de l’OMS car la CIM, contrairement au DSM, ne concerne pas que les pathologies mentales mais l’ensemble des pathologies, permettant ainsi cette opération consistant à dépathologiser les identifications de genre trans sans démédicaliser et même sans dépsychiatriser, si nécessaire, les particularités des parcours trans.

En effet, la dépathologisation des identifications de genre trans ne signifie pas la dépathologisation des épreuves du self des personnes trans, en raison de leur exposition accrue aux incertitudes de soi et aux épreuves sociales d’identification qui sont communes à tou.te.s[7]. Si, comme on le sait, il n’est pas si facile de se constituer en individu, et plus encore, en individu cisgenre gay ou non-gay il va de soi que les personnes trans devraient avoir le même accès aux dispositifs de santé mentale que tout un chacun, voire disposer de dispositifs propres en raison de cette exposition accrue aux risque de l’individuation, comme on peut le constater par exemple avec les taux de suicide plus élevés chez les adolescents identifiés gay. En ce sens, la dépathologisation des identifications de genre trans ne conduit pas nécessairement à un déremboursement des traitements médicaux (hormone, chirurgie) qui peuvent être considérés comme un traitement thérapeutique de la souffrance ou de la dépression relative aux difficultés à maitriser son architecture corporelle et sa configuration de genre dans les parcours trans[8], participant ainsi d’un « bien être » constitutif d’une bonne santé mentale et physique. On passerait ainsi d’une expertise psychiatrique classificatoire telle que nous la connaissons à une relation de soin psychothérapeutique et à un véritable marché de la réputation concernant la qualité des soins psychiques, endocrinologiques et chirurgicaux.

En ce sens également, la dépathologisation des identifications de genre trans n’a de sens que si le droit ne conditionne plus le changement d’état civil à une chirurgie génitale, à une stérilisation ou à un diagnostic psychiatrique mais se fonde, comme c’est la tendance en Europe, sur une déclaration et un constat de modification d’identification de genre.

Tirons en conclusion toutes les conséquences de ces dissociations et de ces recompositions concernant cette fois la question de la médicalisation des enfants intersexes. En effet, cette dissociation médicale et juridique entre sexe et genre aurait également pour conséquence de permettre une modification des protocoles de médicalisation des enfants déclarés intersexes à la naissance. Malgré quelques travaux médicaux et éthiques aux Etats-Unis et en Europe relatifs à la pertinence du maintien du protocole Money[9], les protocoles en vigueur, en tout cas en France, tendent à assigner médicalement un sexe de façon précoce en raison de la « panique de genre » des parents et de la nécessité sociale et culturelle qu’il y aurait à faire correspondre sexe et genre. Or, on le sait, ces assignations précoces de sexe se font au prix d’une médicalisation lourde que l’on peut considérer comme une mutilation sans consentement de la personne, au nom d’une urgence non pas médicale mais sociale, et dont les conséquences sur l’identification de genre et sur l’individuation ne sont pas anodines. Inversement, en proposant de dissocier sexe et genre, il devient possible de dissocier l’assignation précoce de genre à la naissance, sans laquelle ni la déclaration d’état-civil ni l’intégration sociale ne sont possibles, d’une éventuelle modification ultérieure de genre, voire d’un éventuelle modification corporelle à venir qui serait configurée, et dans tous les cas consentie, par les personnes concernées en fonction de ce que serait devenue leur identification de genre. Encore faudrait-il définir un nouveau protocole qui soit capable de conduire les parents à prendre en charge non plus le « secret » de la réassignation médicale sexe/genre mais l’accompagnement envers l’enfant et son entourage de cette dissociation entre genre et sexe. Il me semble que sur ce point la réflexion collective est moins engagée encore que sur la question des identifications de genre trans.


[1] Sur l’ensemble du raisonnement présenté ici : Macé E. (2010), « Ce que les normes de genre font aux corps, ce que les corps trans font aux normes de genre », Sociologie, 10, 497-516.

[2] Whittle S. (2006), “The Opposite of Sex is Politics – The UK Gender Recognition Act and Why it is Not Perfect, Just Like You and Me”, Journal of Gender Studies, 15, 3, p. 267–271 ; Iacub M. (2009), « Aspects juridiques actuels en France et en Europe », dans Haute Autorité de Santé, Situation actuelle et perspectives d’évolution de la prise en charge médicale du transsexualisme en France, Rapport, p. 24-36.

[3] http://assembly.coe.int/mainf.asp?Link=/documents/adoptedtext/ta10/fres1728.htm

[4] Drescher J. (2009), « Queer diagnoses: Parallels and contrasts in the history of homosexuality, gender variance, and the Diagnostic and Statistical Manual (DSM). », Archives of Sexual Behavior, 39, p. 427–460.

 

[6] Meyer-Bahlburg H. (2009), « From Mental Disorder to Iatrogenic Hypogonadism: Dilemmas in Conceptualizing Gender Identity Variants as Psychiatric Conditions », Archives of Sexual Behavior,  DOI 10.1007/s10508-009-9532-4.

[7] Ehrenberg A. (2010), La société du malaise, Paris, Odile Jacob ; Ehrenberg A. (1998), La fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob.

[8] Meidani A. (2005) « Différence « honteuse » et chirurgie esthétique : entre l’autonomie subjective des sujets et l’efficacité du contexte normatif », Déviance et Société, 2, Vol. 29, p. 167-179.

[9] Wiesemann C. et al. (2010), « Ethical principles and recommendations for the médical management of differences of sex development (DSD)/intersex in children and adolescents », European Journal of Pediatrics, 169, 671-679.

Karine Espineira, La permission de minuit

 Karine Espineira
Doctorante Université de Nice-Sophia Antipolis
Laboratoire I3M
Cofondatrice Sans Contrefaçon
Cofondatrice ODT


La permission de minuit.

 

Ce 19 novembre 1987, Frédéric Mitterrand ouvre son émission avec son emphase coutumière. Il présente Coccinelle et  n’hésite pas à parler de légende la concernant. Permission de minuit[1] est un magazine culturel de Music Hall et de Variétés, Coccinelle évoque sa carrière et sa vie au travers son autobiographie. Entre gens du spectacle et de la culture, on commente les images d’archives que dévoile bien volontiers la star. On rit entre amis. On s’amuse, entre copains, avec finesse et dérision, de cette situation singulière qu’est la transsexualité de la chanteuse et meneuse de revue du Carrousel en son temps. De Coccinelle à Bambi, il n’y a qu’un pas dans leurs vécus, et trente ans de télévision inscrivant la transidentité dans une dimension culturelle et historique au-delà de l’exception, de la singularité, de la stigmatisation. Les imaginaires fonctionnent comme des miroirs, du social au médiatique : qui est qui, qui imagine quoi, et qui l’a pensé le premier ?.

Les freaks, sont devenus des identités alternatives, identifications et expressions, dans le cadre d’une normation binaire. Ils n’ont cessé d’évoluer, se politisant et se théorisant. Les outils sociologiques, médicaux et juridiques pour les appréhender, les diagnostiquer, les définir, les classer, les catégoriser, semblent avoir évolués plus lentement. Le schisme est à l’image d’un dialogue entre une praticienne cisgenre et d’un praticien trans lors de cette journée du  17 décembre à la Sorbonne, le second poussé à taper du poing sur la table pour le respect de sa parole. Est-on éternellement un patient ? Dans ce cas, tout dialogue équitable devient impossible. Or, on connaît les rapports de pouvoir et de subordination, qu’ils soient volontaires ou non, conscients ou pas, qui existent dans le rapport et la relation  thérapeutique. Une thérapie peut-elle s’installer, perdurer au-delà de la prescription finale, au-delà du cabinet, au-delà de l’acceptable quand le patient n’est plus pensé, donc considéré comme un égal, niant alors d’un seul et même élan un bien précieux : l’expertise ?

Le Bouclier thérapeutique[2] institutionnalise le protocole, pérennise une forme unique et immuable de suivi en direction d’une population qui n’a cessé de se transformer, socialement, culturellement et psychologiquement s’il faut pousser le raisonnement jusqu’à ce dernier terme. Dans une réflexion d’ensemble, si on la souhaite sincèrement commune, chaque mot a un esprit et chaque lettre a du sens. Les uns ne veulent plus des autres, le dialogue est instaurée ailleurs. Les trans « militants en colère », balaient d’un geste le protocole car  il n’est pas à rénover, il est à proscrire. Dans les rangs des tenants du bouclier thérapeutique on en appel aux gentils trans bien élevés et satisfaits, regrettant qu’ils ne soient pas dans l’assistance oubliant que dans cette tentative de mise en opposition, les trans des suivis représentent moins de 20% de la population en question. Qui s’évertue à quoi, qui s’entête et pourquoi à ignorer ce qui ne peut plus l’être : les sciences sociales et humaines, le politique et le philosophique ont un rôle à jouer dans le champs transidentitaire, comprendre l’humain et aller au-delà de l’identité c’est désormais considérer le paradigme transidentitaire.

Les tenants du bouclier ont-ils seulement entendu qu’il leur est demandé de redevenir des médecins et non les gardiens d’un ordre des genres ? Prodiguer un soin, prescrire un traitement, donner un avis ce n’est pas normer, encore moins s’engager dans un processus de normation[3].


[1] COCCINELLE, PERMISSION DE MINUIT, TF1, date de diffusion : 19.11.1987, heure de diffusion : 00.19.45. Thématique : Music hall ; Sociologie ; Variétés, Genre : Magazine. Générique : PRE, Wizman, Ariel; PRE, Bravo, Christine; PRE, Mitterrand, Frédéric; INT, Soeurs Etienne; INT, Minot, Pierre; INT, Vega, Claude; PAR, coccinelle; PAR, Fifi; PAR, Proslier, Jean Marie; PAR, Stirn, Olivier; PAR, Ribes, Jean Michel; PAR, Spiegel, Lila; PAR, Tavares, Claudia. Descripteurs : société ; transsexualité ; travesti.

[2] Le Bouclier thérapeutique est à entendre comme une fin de non recevoir : on soigne tout ce que l’on fait ici c’est pour venir en aide à des personnes, et les soigner. Cette barrière, car il s’agit bien d’un bouclier, réfute et discrédite par avance toute avancée et tout dialogue. Comme dire à des gens « qui soignent », qu’il font peut-être « pas que du bien » ? Doit-on considérer ainsi que certains terrains deviennent des chasses gardées, desquelles le social, le politique et le philosophique doivent être bannis ?

[3] Michel Foucault.

Tom Reucher Dépsychiatriser sans démédicaliser

Tom Reucher
Psychologue clinicien, trans FtM,
Transidentité:
http://syndromedebenjamin.free.fr


 

Dépsychiatriser sans démédicaliser,
une solution pragmatique

 

1. Petit lexique

La médecine puis la société désigne les trans’ par des termes inadaptés: “transsexualisme”, “transsexualité”, “transsexuel”, qui renvoient à une question de sexualité. Ces termes sont issus d’une confusion entre l’attirance amoureuse et sexuelle et l’identité de genre en prenant comme modèle homosexualité et hétérosexualité.

Nous préférons parler de “transidentité” car c’est une identité. Transidentité au sens des identités trans’, qu’elles soient transsexes (plutôt que “transsexuelles”) ou transgenres. Le terme “transsexe” est construit sur le modèle “transgenre”. Nous disons les “personnes trans’” ou “les trans’” (avec une apostrophe) quand nous parlons des “personnes transsexes et transgenres”. Comme vous le savez, les trans’ peuvent être hétérosexuels, homosexuels, bisexuels, asexuels… Nous n’utilisons plus “transsexualité” ni si possible “transsexualisme”, les deux étant remplacés par “transidentité”.

2. Problématique de l’identité de genre

Il s’agit d’un développement atypique ou d’une variation de l’identité de genre, non d’un trouble. Si seule une minorité de personnes présente cette variation du développement identitaire, cela n’en constitue pas pour autant une pathologie. Pas plus que la minorité des gauchers n’a un trouble de l’habileté sous prétexte qu’elle est moins nombreuse que la majorité droitière.

3. Dépsychiatriser la transidentité

Après la sortie de l’affection psychiatrique de longue durée pour une ALD hors liste, la France avait prévu de demander à l’OMS de dépsychiatriser la transidentité. Toutefois, avec le changement de gouvernement, nous ne savons pas si cette démarche sera poursuivie.

 3.1. Dépsychiatriser et démédicaliser

Dépsychiatriser ne suffit à pas à nombre de trans’ qui voudraient aussi la dépathologisation ou démédicalisation, c’est à dire la sortie de la Classification Internationale des Maladies et de tout autre manuel. Ils pensent que la prise en charge n’a pas besoin de lister la transidentité dans une quelconque classification de maladies, son remboursement ne devant être qu’une volonté politique. Si je suis d’accord sur le fond (ce n’est pas une maladie), je suis conscient que nombre de pays ne sont pas politiquement prêts à prendre en charge des problématiques qui ne sont pas considérées par l’OMS comme ayant besoin de soins (les traitements hormonaux et chirurgicaux sont des soins). La sortie de la CIM entraînerait la suppression de la prise en charge par les systèmes d’assurances maladies dans de nombreux pays alors que les traitements hormonaux et chirurgicaux sont très coûteux. C’est pourquoi je propose une solution pragmatique permettant l’accès aux traitements hormonaux et chirurgicaux pour les trans’ qui le souhaitent et qui n’ont pas les moyens de les financer. Rien n’empêchera les personnes qui veulent tout payer de continuer à le faire.

      3.2. Pourquoi dépsychiatriser

Depuis qu’elle existe, la psychiatrie a été utilisée par les états pour définir ce qui est “normal” ou pathologique, ce qui acceptable ou inacceptable. On a donc pathologisé ce qui ne convient pas à la morale, à la majorité, ce qu’on ne comprend pas et qui dérange, afin maintenir un certain ordre. L’homosexualité, l’autisme, la transidentité, certaines formes de pratiques sexuelles qui n’aboutissent pas à la procréation (BDSM [bondage, domination, soumission, masochisme], sodomie, jeux sexuels…), etc.

Cette fâcheuse habitude de classer dans les maladies mentales tout ce que l’on ne comprend pas ou qui dérange est à interroger.

Déclassifier la transidentité de la liste des maladies mentales ne veut pas dire démédicaliser. Les trans’ ont besoin de soins (hormones, épilation définitive, chirurgie…), d’accompagnement psychologique, ça ne veut pas dire qu’ils ont une maladie mentale. Par ailleurs, il est plus facile de faire un travail psychologique avec une personne quand elle n’est pas contrainte à consulter. Un travail psychologique sur la déconstruction des “normes”, de la honte de soi, du sentiment d’être une mauvaise personne, de ne pas être digne d’être aimé… est souvent utile. Une fois le problème de l’accès au traitement hormonal résolu, de nombreux trans’ n’hésitent pas à faire cette démarche.

Depuis plus d’un siècle, la psychiatrie n’a eu de cesse de trouver une réponse contre la transidentité. Après avoir essayé tous les traitements disponibles (cure de Sakel, comas insuliniques, électrochocs appelés maintenant sismothérapie ou encore électro-narcose, lobotomie, molécules neuroleptiques et neurochimiques, psychothérapies diverses y compris les aversives…) en combinaison ou en association, aucune piste causale ni thérapeutique ne se dégage. Si aucune thérapie psy n’a guéri une variation de l’identité de genre, les hormones et la chirurgie (pour les trans’ qui le souhaitent) améliorent considérablement leur vie depuis plus de 60 ans. Pourquoi leur refuser ce qui les aide le plus? Pourquoi vouloir contrôler les corps et les identités trans’?

Transférer la responsabilité de la décision du traitement à la personne trans’ plutôt qu’à un psy me semble être la piste la plus efficace. Quand les patients concernés sont mis en situation de décider de commencer le traitement qu’ils demandent dès qu’ils le souhaitent, ils ne se précipitent pas tous chez l’endocrinologue. Certains vont temporiser et commencer un travail psychologique ou attendre que leur situation personnelle ou professionnelle soit plus favorable.

Il reste qu’on ne peut pas exiger que les trans’ aient un meilleur équilibre psychologique que le reste de la population pour avoir accès aux soins dont ils ont besoin. On n’en demande pas tant aux couples stériles qui demandent une procréation médicalement assistée. Pourtant, ils vont avoir à éduquer un enfant.

Sortir la transidentité de la liste des maladies mentales est fondamental pour l’évolution des droits des trans’. Où en seraient les droits des lesbiennes et gays si l’homosexualité était toujours psychiatrisée? Pour les mêmes raisons, ne pas y faire entrer les intersexuations est tout aussi fondamental pour les intersexes.

Dépsychiatriser la transidentité, c’est permettre que la transphobie soit reconnue comme une discrimination. On ne discrimine pas des malades mentaux. Comment être pris au sérieux avec cette étiquette? C’est connu, les malades mentaux n’ont pas toute leur tête! On en conclu donc qu’ils ne sont pas capables de décider de ce qui est bon pour eux. Tant que la transidentité sera une maladie mentale, les trans’ seront des personnes sans droit qu’on pourra discriminer en toute impunité. N’oublions pas qu’il y a des trans’ qui se font agresséEs, assassinéEs uniquement à cause de leur identité de genre atypique.

Quand on se rappelle comment étaient traités les enfants gauchers ou les enfants adultérins dans les années 50, par manque d’information ou pour des raisons morales et comment on considère ces mêmes personnes dans les années 2000, on peut mesurer l’évolution de la société, de ses mœurs et de ses connaissances. C’est la même histoire qui se répète avec les trans’. Beaucoup de chemin reste à faire pour qu’ils soient considérés aussi bien que les gauchers aujourd’hui.

Aucune majorité n’a raison et ne constitue une “norme” uniquement parce qu’elle est majoritaire. Le degré de civilisation d’une société se mesure à sa capacité à intégrer les populations situées aux marges d’une courbe de gausse (en cloche) par rapport à la majorité. Ce sont ces populations qui font évoluer les “normes” d’une société. En conséquence, nous avons tout intérêt à connaître et respecter les populations et cultures marginales, c’est à dire minoritaires. Je pense à une société libertaire, une société qui permette à chacun d’y avoir une place, une société sans domination ni discrimination.

      3.2.1. Stigmatisation

Les malades mentaux ont mauvaise réputation et sont marginalisés par la psychiatrisation. Pourtant ils n’ont pas choisi d’être malades, ils n’ont pas d’emprise sur leur pathologie. Reproche t-on à quelqu’un d’être cardiaque ou diabétique? Pourquoi en vouloir aux malades mentaux? Parce qu’ils sont trop différents, trop étranges! C’est aussi une forme de racisme. Quant aux personnes qui se développent d’une façon “marginale”, c’est à dire d’une façon non conforme aux habitudes d’une majorité, c’est la société qui a “fabriqué” leur marginalisation, elle se doit donc de ne pas les exclure, de ne pas les juger. Il faudrait sans doute changer le vocabulaire et aussi diffuser des informations à destination du grand public via des documentaires, des fictions…

Les mots ont leur importance. Pour prendre un exemple récent, parler de “désordre du développement sexuel” me semble péjoratif. Pourquoi toujours penser en terme de déficit ou de manque alors que, quelles qu’en soient les causes, il s’agit d’une “variation du développement sexuel”. Cela ne veut pas dire que le porteur de cette variation ne pourrait pas obtenir une correction ou modification s’il le souhaitait.

Les variations du développement sexuel ne devraient pas relever des procédures de la transidentité, les dites variations étant suffisantes à mes yeux pour permettre aux personnes intersexuées de s’orienter dans un genre ou l’autre si elles le demandent. Les divers tests (biologiques, génétiques…) devraient donc être faits en première intention avant toute orientation dans un processus de soins.

Quelle que soit l’origine de la transidentité, on ne choisit pas d’être trans’, pas plus que d’être homosexuel ou gaucher. On a tendance à oublier que ce sont d’abord des enfants qui ont ce problème identitaire. A force d’être rejetés et discriminés parce qu’ils sont différents, les trans’ ont souvent une mauvaise image d’eux-mêmes. Ils ont intégré le fait d’être une mauvaise personne dès l’enfance. C’est la transphobie intériorisé. Les conséquences de la stigmatisation influent sur l’équilibre psychologique des personnes concernées. S’il y a besoin d’une aide psychologique, elle concerne les conséquences de la discrimination subie à cause d’une identité de genre atypique. Je ne note pas ces difficultés d’estime de soi chez les personnes dont la culture permet cette variation de l’identité de genre.

D’autre part, pourquoi faudrait-il avoir une anatomie conforme à l’autre sexe alors que l’on ne sait pas vraiment bien faire? Les intersexes existent. Il ne devrait pas y avoir de contrainte artificielle à la “normalité” sociale ou médicale. Ce ne serait pas grave s’il y avait plus de personnes ne correspondant pas aux 2 anatomies habituelles ou majoritaires. Le corps médical ne devrait pas être dérangé par ces variations anatomiques. Tant que la santé n’est pas en jeu, il n’y a pas lieu d’imposer une voie ou une autre s’il n’y a pas de demande de la personne concernée. Ceci est fondamental et est en droite ligne des recommandations de Thomas HAMMARBERG.

4. Propositions pour une nouvelle classification

Pour acter la dépsychiatrisation des transidentités, il faut partir sur une nouvelle organisation des soins et inventer une procédure simple, permettant de rassurer les professionnels de santé. En France, les usagers proposent de partir sur le modèle de l’interruption de grossesse dans ses débuts. Certes, l’interruption de grossesse ne modifie pas le corps de la femme mais ce n’est pas un acte anodin et il peut avoir autant de conséquence qu’un traitement hormonal chez une personne transidentitaire.

L’idée, c’est la libre disposition de son corps. Si une personne ne désire pas procréer, pourquoi n’aurait-elle pas le droit de se faire stériliser? On opère sans difficulté le nez qui est un aspect majeur du visage alors qu’on prend beaucoup de précaution pour les parties génitales qui, elles, ne se voient pas. Si cela lui convient, l’aspect génital d’une personne ne l’empêche pas de fonctionner socialement, professionnellement et familialement. C’est sur le plan sexuel et conjugal que le problème peut se poser.

      4.1. Résumé du parcours de soins proposé par les usagers en France

— Première procédure de consentement éclairé en 1 mois (Centre de planning familial).

— Traitement hormonal et test de vie réelle avec les hormones. Epilation, rééducation vocale, chirurgie non génitale à la demande (FFS, pomme d’Adam, mastectomie). Accompagnement psychologique si souhaité à tout moment.

— Pour la chirurgie génitale, seconde procédure de consentement éclairé en 1 semaine un an après le premier consentement éclairé (au minimum).

— Changement d’état civil dès que la personne l’estime nécessaire et au plus tôt 6 mois après le premier consentement éclairé. Changement de prénom dès le premier consentement éclairé.

    4.2. Propositions

La transidentité pourrait être classée (comme le sont la contraception et l’avortement non pathologique Z30.3) dans le CHAPITRE XXI. Voici plusieurs possibilités dans ce chapitre:

1.Z00-Z99 Facteurs influant sur l’état de santé et motifs de recours aux services de santé
Z55-Z76 Sujets dont la santé peut être menacée par des conditions

 socio-économiques et psycho-sociales
[…]
Z60.5 Cible d’une discrimination et d’une persécution
 Discrimination ou persécution, réelle ou perçue comme telle, pour des
 raisons d’appartenance à un groupe (défini par la couleur de la peau, la
 religion, l’origine ethnique, l’identité de genre, etc.)
 et non pour des raisons liées à la personne.

Concernant Z60.5, il serait utile d’ajouter à la liste «l’identité de genre» même si le «etc.» laisse le champ libre.

2.Z70-Z76 Sujets ayant recours aux services de santé pour d’autres motifs

qui après ajout d’un point Z77 devient:

Z70-Z77 Sujets ayant recours aux services de santé pour d’autres motifs
[…]
Z77 Variation de l’identité de genre ou «identité de genre atypique»
   ou «transidentité» ou «trans-identité» ou «trans identité»

3.Z40-Z54 Sujets ayant recours aux services de santé pour des actes médicaux et des
 soins spécifiques

Z40 Opération prophylactique
[…]
Z40.1 Traitements prophylactiques pour variation de l’identité de genre
 ou «identité de genre atypique» ou «transidentité» ou «trans-identité»
 ou «trans identité»

Pourquoi en Z40.1: s’il n’y a pas de traitement possible pour la transidentité, il y a des risques de santé publique à cause du désespoir: suicide ou tentative, dépression, hormonothérapie sauvage, prostitution pour se payer les traitements hormonaux et chirurgicaux, abus de substances (drogues, alcool), exposition à des risques de contamination aux IST…

Il ne me semble pas utile de différencier les personnes qui souhaitent seulement un traitement hormonal de celles qui demandent aussi une chirurgie génitale, les avis peuvent changer dans un sens ou dans l’autre en fonction de l’expérience du vécu. Par exemple, un FtM qui souhaitait un phalloplastie peut y renoncer après avoir pris connaissance des difficultés à la réaliser et des risques opératoires. Une MtF peut après plusieurs années de traitement hormonal avoir envie d’aller plus loin dans sa transformation et demander une vaginoplastie. De même, la distinction de l’orientation sexuelle n’est pas pertinente car elle est de nature différente de l’identité de genre.

Je tiens aussi à préciser que le terme “transgenre” ne sera pas utilisable en France dans le domaine médical car il a été déposé par une association comme marque à l’INPI en 2005 dans les classes pharmaceutiques, médias et art.

 

5. Conclusion

On ne peut qu’être d’accord avec cette définition de la santé par l’OMS : «état de complet bien-être physique, mental et social, et [qui] ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité.»

Le respect des droits humains tel que définis dans “Les principes de Jogjakarta” et les recommandations de Thomas HAMMARBERG, “Droit de l’Homme et identité de genre” est essentiel et ces principes ne peuvent/doivent pas être ignorés par l’Organisation Mondiale de la Santé.

En conclusion, les trans’, les pervers et les psychotiques, même combat? Oui! pour le respect des droits humains les concernant.


Bibliographie

FOERSTER Maxime, (2006), Histoire des transsexuels en France, (essai), Béziers: H&O éditions, 186 p. Préface de Henri Caillavet.

HAMMARBERG Thomas, Droit de l’Homme et identité de genre, octobre 2009, https://wcd.coe.int/ViewDoc.jsp?Ref=CommDH/IssuePaper(2009)2, (Commissaire européen aux droits de l’Homme).

MARCHAND L., RONDEPIERRE J., HIVERT P. et LEROY P., (1952), Examen anatomo-pathologique de l’encéphale d’un dément précoce mort au cours d’une électronarcose 23 mois après une lobotomie, in Annales médico-psychologiques, février 1952, pp. 175-179. Société médico-psychologique, séance du 14 janvier 1952.

Panel international d’experts en législation internationale des droits humains, de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre, (2007), Les principes de Jogjakarta. Principes sur l’application de la législation internationale des droits humains en matière d’orientation sexuelle et d’identité de genre, www.yogyakartaprinciples.org.

OMS, (1993a), Chapitre XXI: Facteurs influant sur l’état de santé et motifs de recours aux services de santé (Z00-Z99), in CIM-10/ICD-10, http://www.med.univ-rennes1.fr/ noment/cim10/.

Maud-Yeuse Thomas, Pour un cadre générique des transidentités

Maud-Yeuse Thomas


Pour un cadre générique des transidentités

 

 

Cadre de société/cadre de théorie

Il est manifestement toujours difficile de distinguer qui contribue à l’émergence du transsexualisme dans notre société, quelle en est –ou sont- la (les) cause(s). A ceci, trois difficultés majeures :

– la superposition socioculturelle sexe-genre dans nos représentations et sa naturalisation ;

– le système d’opposition binaire homme/femme, masculinité/féminité (mode « ou ») ;

– « l’expertise médicale » de « l’identité sexuelle » comme indice de la différence des sexes.

A cet égard, le transsexualisme fonctionne comme un franchissement manifeste des normes et représentations socioculturelles et le classement du DSM et CIM en contient tous les échos dans l’énoncé même : trouble du comportement, de la sexualité, de la conduite, inversion(s), dysphorie… D’où cette proximité culturelle du « trouble » (affection, maladie, désordre, dysphorie, dysharmonie…), de la transgression (des normes, du comportement, conventions, mœurs…) ou relevant d’un développement inattendu et inentendu.

Deux pistes de lectures :

– le transsexualisme est une adaptation particulière dû au contexte historique et culturel obligeant à ce franchissement « psychiatrique » (pour vivre un genre de préférence, le sujet est conduit à souhaiter le changement médico-chirurgical sous l’œil d’une « expertise médicale ») ; l’intégration anonyme est le sujet sous-jacent ;

– le transsexualisme est une variation du développement culturellement inattendue dans notre société et rendue impossible (sauf franchissement, point 1) ; l’épanouissement est le sujet sous-jacent.

Il découle dans notre société que « vivre dans l’autre sexe » équivaut à accepter de changer (chirurgicalement ou non) de sexe. L’obligation de cette intervention pour changer de papiers (d’identité) fermant le cercle et obligeant les transgenres à une stérilisation et une mutilation. Or, ces deux identités ont un point commun : le changement socioculturel de genre, préalable au changement de sexe. La conception d’une « nature de l’humain » par la seule voie de « l’identité sexuelle » en tant que rituel organisant l’accès à l’humanisation a conduit à ignorer le développement psychique et social via l’antécédence du genre ; plus spécifiquement les devenirs-trans.

La définition donnée par R. Küss et J. Breton en France traduit cette conception et le contexte « binaire » de société (il n’y a que deux sexes et ils constituent deux sexes sociaux) :

Il s’agit d’un désir de vivre et d’être accepté en tant que personne appartenant au sexe opposé.

le transsexuel a la conviction d’appartenir au sexe opposé au sien.

L’appartenance au sexe opposé constitue le sujet en opposition à son propre vécu. Le « transsexuel » n’a nullement cette « conviction » décrite ici mais d’être soi, de se sentir bien dans telle identité, telle place, tel rôle, ce qui conduit à vouloir être accepté en tant que personne. Mais pourquoi donc vouloir la surdéterminer par le sexe ?

Cette caractérisation est effectuée par le cadre binaire de notre croyance en deux sexes compris comme étant deux catégories sociopsychologiques (composant la différence biologique des sexes) ; secondement, le développement via le « genre de préférence » lors de l’enfance est nié et/ou uniquement attribué au transsexualisme alors que Robert Stoller théorise une distinction sexe et genre et l’antécédence du genre comme mode de développement psychique et social. Son analyse porte sur le développement lui-même. Les déploiements théoriques et pratiques qui ont suivi constituent un cadre de pensée global sur le développement et le devenir humain mais la focalisation sur un devenir-trans « pathologique » distinct d’un devenir-générique « normal » a été maintenue.

Cela a une conséquence culturelle : concrètement, lorsque nous parlons d’orientation sexuelle, nous pensons immédiatement à l’homosexualité, lorsque nous parlons de préférence de genre, nous pensons transsexualisme (ou identités trans). La focalisation a produit son effet de distinction radicale, validant sans examen le clivage majorité/minorité. Tout se passe comme si,

– seuls les trans avaient une « identité de genre » ;

– elle est présentée comme étant en concurrence/conflit avec leur identité sexuelle ;

La distinction entre « identité de genre » et « identité sexuelle » n’a pas été correctement analysée et surtout, alors que l’on légitime ces changements relevant d’une thérapeutique, l’écoute des personnes concernées est manifestement « passé à la trappe ». D’où ce clivage majorité/minorité, professionnels de la santé/usagers et le fait que, dans les attendus du protocole se trouvent toujours :

– la distinction hétérosexualité/homosexualité et le comportement post-transition où l’on attend de la personne sur le plan de la sexualité compris comme « fondateur » de ce que la personne « est » (biologisation du « moi profond » inconscient);

– une superposition du modèle binaire homme/femme, MtF/FtM des trajectoires trans et intersexe sensés relever de la « réalité » ;

– la subordination aux changements de papiers aux traitements médico-chirurgicaux  (exclusion des personnes transgenres et identité mixtes);

– une personne mariée avant transition doit divorcer post-transition pour recevoir ses papiers

– l’âge légal avant tout suivi.

On attend manifestement de la transition une conformation aux attendus binaires :

           – il n’existe que deux sexes et le transsexualisme n’est qu’un état transitoire,

           – cisgenre (superposition sexe-genre),

          – originel (le sexe est antérieur au genre),

          – stabilité du genre fixé post-transition

          – hétérosexuel (refus du mariage homosexuel qui se formerait avec une personne trans).

Cela traduit le cadre sous-jacent du socle binaire de la société et ses représentations majoritaires et non un « vivre-ensemble » et un épanouissement de l’individu » partout postulés. Ce modèle de société contient en lui son principe d’exclusion/pathologisation des « autres » qu’il classifie. Le refus de lire les attendus queers en tant que réponse sociétale et philosophique maintient ces attendus socioculturels à distance d’un débat qui serait lui, « rationnel et scientifique ». Ou du moins, « médico-légal ». Il en découle ce conflit intellectuel et théorique binaire vs queer qui ne prend pas en compte la population concernée, comment est-elle « concernée » et par quoi (quels attendus ?).On s’en tient à une « souffrance clinique » et l’on en déduit le transsexualisme. En fait, ce qui est déduit sont les conditions de discrimination, d’isolement, des ruptures dans la vie des trans., des stigmates dans le champ de la prise en charge au nom du « bien » des individus eux-mêmes.

Seuls les transsexes sont « pris en charge » au détriment des transgenres ou d’autres formes d’identités. L’inconnue de cette population non pris en compte dans les études comparatives, voire inétudiée, tend à produire l’effet « exception à la règle » sans examen ni de « l’exception » ni de la « règle ».

Le cadre d’élaboration, d’analyses et de lectures critiques sur l’homosexualité et aujourd’hui des transidentités, invalidant l’échelle d’observations, la méthodologie et le cadre théorique validant une pathologisation et psychiatrisation, reste innentendu. Il en découle un divorce dont nul ne peut profiter.

L’expert et l’usager

La psychiatrisation apparaît pour les concerné-es comme un système double de modélisation de l’identité et de contrôle social. Le cadre des « équipes hospitalières » dans un tel contexte ne permet pas un cadre apaisé, d’où les soubresauts actuels. Le choix d’un médecin non discriminant et le « choix » d’une identité singulière (quel qu’elle soit), permettant un cadre thérapeutique pacifié, ne sont pas pris en compte.

L’hyperfocalisation sur le « changement de sexe » en tant que « tabou culturel » masque tous les « changements de genre », comprime le fait trans aux seuls transsexes et renforce le monopole psy comme seule apte à répondre au sujet trans.

Dans cette population, seules les personnes suivies sont comptabilisées. En découle plusieurs points fixant l’inégalité du classement lui-même.

– les autres demandes sont écartées des « suivis » sans aucune proposition d’un autre suivi et/ou accompagnement et plus largement un réexamen des croyances, théories, représentations ;

– la dépendance à un diagnostic de type social (autre que médical, le diagnostic différentiel est largement accepté par la communauté trans) non précisé, jouant sur l’effet masse : majorité vs minorité ;

– dépendance à une « souffrance cliniquement constatée » dans un inexamen, voire un déni de la discrimination et la stigmatisation qui constitue le tissu même de la souffrance.

Cette nouvelle situation d’identités-tiers (« queers ») n’a pas reçu de modification du côté de la réception institutionnelle uniquement centré sur le transsexualisme en tant qu’exception culturelle au modèle cisgenre-hétérosexuel. Et ce malgré l’identité transgenres et l’examen des attendus culturels sur les intersexes.

Les notions d’affection, trouble, dysphorie, créé un effet-gouffre qui vient s’additionner aux ruptures dans leur existence. L’effet-maladie dans ses effets performatifs, créé la croyance confuse en une maladie ou un trouble intérieur et endémique. Le tabou social du « travestissement » transféré dans le champ médical a multiplié les effets-trouble(s). Le fait que chez un très grand nombre d’intervenants (psychiatre, psychanalyste…) pense que le travestissement est une transgression, symptôme d’un « trouble du comportement », n’aide pas à distinguer ce qui de l’identité sexuelle ou de l’identité de genre (quand cette distinction est acceptée et posée) est causal.

Dans la période 1975/1995, toutes les associations notent que les personnes ne correspondant pas à la lecture du protocole sont écartées des suivis et se découvrent sans suivi ni accompagnement, livrés à eux-mêmes. Les associations vont remplir ce vide et devenant de fait, le lieu de cette indétermination psychosociologique. L’arrivée du queer en France donne  un cadre et un contenu théorique aux « identités-tiers » non prises en compte, y compris par les trans

Des « savoirs minoritaires » se constituent toutefois dans ce creuset « LGBTIQ » totalement méconnu des instances, même dix ans après ses premières formulations. En témoigne l’inintérêt des praticiens pour les débats, conférences et initiatives de la communauté LGBTIQ, voire la stigmatisation des « militants » qualifiés de « libertaires » par de très nombreux commentateurs.

Concrètement, l’apport des associations est très varié. Rapport à la parole et l’affirmation de soi, interrogation sur le support théorique, interrogation des attendus du protocole et le rapport patient/psychiatre, examen des alternatives à la psychiatrisation et examen du modèle binaire. Ajoutons le dialogue avec les « groupes culturels » proches (travestis, intersexes, androgynes, intergenres, whatever) et l’organisation des opérations à l’étranger pour les personnes refoulées des suivis puis des personnes en suivi avec une interrogation plus poussée sur le « retard de la France » en matière d’accueil et de progrès chirurgicaux.

Transsexualisme et droit ; implications sociales

L’article 57 du Code Civil dispose :

« l’acte de naissance énoncera le jour, l’heure et le lieu de la naissance, le sexe de l’enfant et les prénoms qui lui seront donnés… ». C’est l’examen des organes génitaux externes du nouveau-né qui détermine :

– l’appartenance à l’un ou l’autre sexe,

– la reconnaissance de cet état par la société (Etat Civil),

– l’attribution de prénoms, le plus souvent sans ambiguïté quant au sexe de celui qui le porte.

La notion « d’appartenance à l’un ou l’autre sexe » a généré cette notion de « sexe opposé » qui prétend caractériser le transsexualisme et plus largement les transidentités. Malgré les très nombreux travaux sur le genre, nous en restons à une définition issue d’une tradition (et non d’une définition médicale ou « psy ») déjà en but aux clivages entre comportement et sexualités, au travestissement et la notion de « troisième sexe » qui apparaissent au XIXème siècle.

L’assignation générique sur le critère du « sexe » apparaît comme le cadre général de société et de modélisation de l’identité (qui l’on est, comment l’est-on, quels rapports aux autres, à la détermination de sa sexualité, de son comportement, etc..). Il fixe et détermine le rapport à « l’état d’indisponibilité de la personne », ce qui revient à fixer la personne homme ou femme de manière intangible, « originelle » à la naissance de l’enfant, tout en postulant une construction du « moi vécu » (ce qui est le cas de la psychanalyse). Cette conception du « moi sexué » qui serait préalable au « moi vécu » est typique d’une conception et hiérarchie de société où la figure de l’opposition (« sexe opposé », « genre opposé ») est centrale. Cette conception s’est maintenue malgré toutes les transformations au cours du XXème et elle devient concurrente d’une conception très XXIème siècle du « moi » multi-identitaire et multi-appartenance, au devenir ouvert.

Après les féministes, trans et intersexes contestent la modélisation générique ne tenant pas compte de leur présence et des évolutions du XXème siècle, notamment l’invalidation féministe sur au moins deux points principaux :

– invalidation du rapport naturel, biologique, entre sexe et genre ;

– rapport personnel, subjectif au corps qui soit « sien », c’est-à-dire réellement vécu.

La lecture queer y ajoute le volet de la construction subjective du corps en fonction du vécu et des représentations culturelles, ce qui constitue manifestement un changement de paradigme. Ces conceptions invalident l’idée d’un « moi profond » moulé dans/par le corps (ou les fonctions corporelles) pour le resituer dans la relation intersubjective dépendant du contexte socioculturel. La critique répondant à un « moi éparpillé » ou « indéterminé sexuellement » sans oublier une littérature sur un « effondrement de la société » consiste pour l’essentiel d’une réponse sécuritaire appliquée à des « minorités ».

Sur le plan du droit, le changement de papiers passant par le TGI, s’il permet de nouveaux papiers facilitant l’intégration ordinaire, ne modifie pas ce rapport culturel du « corps fondateur » et ne peut « rattraper » une vie rendue difficile, souvent solitaire en raison des discriminations et des impacts de la stigmatisation. L’enfant nié dans l’expression de son genre ne peut que, à l’âge adulte, vouloir recouvrer son devenir mais il reste amputé de ce refus radical. Le refus de penser le transsexualisme  (au sens de se vivre avec un genre de préférence distinct du genre d’assignation) a conduit à devoir traiter sur le mode de l’urgence à l’âge adulte :

– il est totalement dépendant du changement médico-chirurgical (transsexes et intersexes), ce qui ne valide que cette approche « médico-légale » de la société binaire ;

– obligation légale du divorce d’un mariage contracté avant transition au risque de ruptures familiales (derrière cette obligation, se profile le clivage hétéro/homosexualité) ;

– le changement est indiqué en marge de l’acte de naissance, de qui permet à de très nombreuses mairies, de repérer les personnes transsexuelles et d’inférer sur leurs demandes (notamment lors du renouvellement tous les 10 ans de la carte d’identité) en imposant l’acte intégral et non un extrait, d’où un recours obligé à un tiers (juriste, association ou autre).

Un statut d’exception médicalisé ne peut que déboucher sur des attendus et réponses d’exception masquant les individus. Ces attendus sous-jacents doivent être interrogés dans leur contexte et non au seul regard d’une théorie médicale sur l’identité sexuelle qui serait fondatrice de ce que l’individu est/ressent et vit en « nature » ou en « essence ». La coïncidence sexe-genre en tant que paradigme culturel unique et invariant a vécu. Nos pantalons, jupes, rouge à lèvres et cravate n’ont rien à devoir avec nos chromosomes, gènes et hormones mais tout à voir avec une histoire de nos cultures. « La biologie ne peut pas servir à fonder l’organisation sociale », analyse Thomas Pradel (immunologiste et philosophe des sciences[1]). Comment pourrait-elle servir à fonder une définition de ce qu’est l’homme et la femme ?

Un classement ne peut que prendre en compte et préciser les attendus socioculturels de son époque faute de quoi l’éthique qui doit siéger en toutes circonstances sera invalidée.  La conséquence immédiate en est le savoir constitué et très logiquement la réponse et régulation qu’on en attend. Le récent exemple dans le récent rapport de la HAS indique une situation de fermeture.

Si l’objet de ce débat est le « vivre-ensemble » culturel et philosophique et non les représentations attachées socialement à une opposition historique (homme/femme, masculinité/féminité, blanc/noir…), tous ces attendus doivent être reformulés. A cet égard, les socialités queers ont largement innovées en déconstruisant le rapport historique sexe-genre utile socialement et ancré historiquement mais éthiquement indéfendable dès lors qu’ils s’agit de santé, a fortiori « psychique » et de vivre-ensemble.


[1] Thomas Pradel, « La biologie ne peut pas servir à fonder l’organisation sociale » (article), La Recherche n°446 – Novembre 2010.

Vincent Guillot, Accompagner ou stigmatiser

Vincent Guillot


Accompagner ou stigmatiser

Depuis que les trans’ ont pris la parole en France, ils/elles n’ont eu de cesse de dénoncer la stigmatisation dont ils/elles font l’objet de la part de quelques psy (psychiatres, psychanalystes, psychologues) qui se sont érigés en spécialistes de la transsexualité, assénant chaque fois que possible leur vérité. Deux positions s’affrontent, celle d’une poignée de spécialistes et celle des personnes concernées, sans que jamais les uns et les autres ne puissent s’entendre.

Pour les psy, la transsexualité est une affaire médicale, pour les trans’ c’est une question de société, une question politique qui remet en cause les fondement du système car touchant au juridique et au social, au religieux et au philosophique.

Je porterai aujourd’hui un regard sur l’évolution de la question trans’ et sur l’accès aux droits des personnes concernées qui me semble essentielle.

Lorsque les médecins, les psy se sont penché sur la question trans’, il y a déjà quelques décennies, les homosexuels/homosexuelles prenaient la parole et se sortaient de la pathologisation et de la criminalisation; C’était le temps du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, puis de l’émergence des associations gay et lesbiennes qui firent évoluer le regard sociétal passant de la déviance à l’orientation sexuelle revendiquée. Jusque là les trans’ faisaient peu parler d’eux/d’elles et se débrouillaient tout/toutes seuls/seules pour faire leur transition. Les rares fois où l’on parlait de la question trans’, ce n’était que sous la forme du scandale et plus rarement encore de la victimisation.

Passé cette période à leurs tour les trans’ s’organisèrent et prirent la parole, rejoints bien plus tard par les intersexes, qui en France ont fait le choix de se battre au sein des groupes de lesbiennes, gay, bi et trans’ pour faire converger l’ensemble des luttes des diverses associations. De fait le FAHR rassemblait déjà toutes ces composantes, de même que le reste de la société qui confondait, au sens littéral du terme, toutes ces populations sous divers vocables, tel que les invertis. La boucle est bouclée et les luttes trans’ ne peuvent plus être séparées des autres luttes des minorités de genre et sexualité d’autant plus que les théories queers sont venues renforcer l’idée que ce n’est au fond qu’un combat féministe constructiviste, basé sur les luttes de sexe de classe et de race.

Durant toutes ces décennies, les quelques médecins qui se positionnent en spécialiste des trans’ campent sur leurs positions binaires, une transsexuelle est un homme qui désire de façon délirante se vivre en femme et vice versa; au delà point de salut, la question trans’ n’est et ne peut être selon eux que médicale et avant tout psychiatrique, il faut tout verrouiller afin que nul n’échappe à leur main mise.

Heureusement pour les trans’ le choix du médecin est libre en France et il y a de nombreux praticiens compétents dans chacune des disciplines concernées qui les accompagnent discrètement. Les techniques médicales ont évolué et des réseaux se sont créés, permettant aux personnes concernées de transitionner dans de bonnes conditions tant psychologiques que médicales (il faut aussi noter la création du RMI, puis du RSA et de la CMU ainsi que le développement d’internet qui ont notoirement changé le quotidien des populations stigmatisées en général).

Ce faisant la question trans’ a pu évoluer et chacun/chacune peut avancer vers la personne qu’il/elle est avec ou sans modifications corporelles, ou plus généralement avec certaines modifications corporelles, sans faire nécessairement le « parcours complet » d’homme vers femme ou vice versa.

Si au cours de la préhistoire puis de la protohistoire de la question trans’ ceux-ci/celles-ci se construisaient généralement dans la plainte du fait d’une absence d’altérité, de repère pour partager ce drôle de sentiment de ne pas être né dans le bon corps, les choses ont radicalement changé grâce aux actions des associations historiques, puis plus récemment, avec l’émergence d’internet, des forums, groupes et associations que l’on vit fleurir au cours de la décennie passée.

Je milite depuis une dizaine d’année au sein de groupes trans’ et intersexes et à titre professionnel accompagne en tant que travailleur social ces population et peut donc témoigner de la réalité de ce changement de paradigme: De la plainte à la revendication, les trans’ ont gagné en sérénité car ils/elles ont la possibilité de se dire, de se rencontrer et de faire chacun/chacune son parcours personnel correspondant au mieux de son identité.

Bien sûr un tel parcours amène forcement des questionnements importants, parfois mais pas nécessairement des passages difficiles, nécessitant un accompagnement social et psychologique bienveillant et sans jugement que n’offrent pas les praticiens hospitaliers spécialisés. Bien au contraire, ceux-ci ralentissent sciemment l’épanouissement des patients suivis au sein de leurs équipes pluridisciplinaires, en les enfermant dans des carcans dogmatiques et passéiste qu’ils nomment protocoles. Or tout comme les intersexes, mais aussi certains/certaines homosexuel/homosexuelles, ce qui serait nécessaire est non pas ce qui est proposé mais serait un accompagnement à l’auto détermination afin que chacun/chacune puisse s’accepter et choisir sereinement les modifications corporelles souhaitées ou alors abandonner l’idée de telle ou telle modification.

Si il y a une dizaine d’année, avant la généralisation d’internet, lors des réunions du Centre d’Aide de Recherche et d’Information sur la Transsexualité et l’Identité de Genre que je co-animais la souffrance était prégnante, il n’en est pas de même lorsque je rencontre les jeunes générations de trans’. Il était alors normal de traverser la France pour venir à nos réunions trimestrielles et la plupart des personnes arrivaient avec le poids de leurs souffrances. Je me rappelle bien des nombreuses personnes qui n’osaient pas engager la parole, venues habillées avec les codes vestimentaires de leur sexe administratif avec tout au plus un accessoire du genre désiré mais discret ou encore de futures MTF maquillées à outrance, essayant de cacher leur barbe et se présentant avec leur état civil masculin. Notre rôle consistait outre les conseils d’usage, les mille et un trucs et astuces, les bonnes adresses, à demander à la personne le prénom qu’ils/elle s’étaient choisies pour les soulager et leur permettre de se dire. Parfois, des femmes ou des hommes viennent me voir en me demandant si je me rappelle d’eux, tout en sachant que c’est impossible puisqu’ils/elles ont fini leur transition, et me remercient. Aujourd’hui, il n’en est rien et à chaque rencontre, je mesure le chemin parcouru en rencontrant des jeunes épanouis, souvent accompagnés/ées de leur ami/e, de leurs parents et parfois même de leurs enfants.

La grande majorité de ces personnes sont suivies en ville, elles ont choisi leurs médecins et sont généralement satisfaites de leur accompagnement. A l’opposé, celles qui on choisi le parcours auprès d’équipes hospitalières souffrent et bien souvent lorsque cela leur est possible abandonnent à plus ou moins longue échéance ce circuit pour rejoindre la médecine de ville. Les demandes ont donc bien changé et au delà d’internet qui permet d’obtenir des informations précieuses qui ne circulaient qu’au sein des associations, les demandes portent actuellement bien plus sur un accompagnement juridique et social. En ce sens les trans’ sont passés/es de population stigmatisée à population minoritaire, rencontrant les mêmes soucis que tout autre minorité au sujet de l’accès aux droits, droit au travail, droit au logement, droit aux papiers, droit à l’égalité de traitement. On retrouve parmi ces populations les mêmes clivages sociaux que dans le reste de la population, les plus favorisés s’en sortent très bien, occupent des fonctions professionnelles à responsabilité et « transitionnent » sans trop de problème dans leur emploi, les plus défavorisés galèrent et cumulent les difficultés, comme les jeunes de moins de vingt cinq ans qui n’ont pas de famille pour les soutenir financièrement ou les étrangers/ères sans papiers réduits/tes généralement à la prostitution. En corolaire à leur position sociale, ceux/celles qui en auront les moyens et désireront des modifications corporelles se feront opérer à l’étranger pour la qualité des soins et de l’accueil, sans commune mesure avec celle des chirurgiens hospitaliers français n’en déplaise au lobby des spécialistes hospitaliers, les moins favorisés rejoindront quant à eux les équipes hospitalières françaises.

Le regard sociétal a lui aussi bien changé et la transidentité n’est plus seulement « trash »(ou alors dans des médias dédiés) mais porte dorénavant sur un vécu beaucoup plus lisse, plus conventionnel et véhicule le message que les trans’ sont des personnes comme les autres et que l’on peut être trans’  heureux/euses et épanoui. De plus, bon nombre de trans’ se vivent à visage découvert auprès de leur entourage, de leurs collègues et voisins et les ruptures familiales sont beaucoup moins nombreuses qu’auparavant. Somme toute, les trans’ ne rencontrent pas beaucoup plus (mais encore trop) de stigmatisation que les homosexuels/elles, ce qui est une avancée énorme si l’on tient compte de la rapidité de l’évolution du regard sociétal sur les transidentités. Bien sûr, comme au sujet de l’homophobie du sexisme, du racisme, il y a encore énormément de chemin à parcourir, mais les frontières ont bougé.

La question trans’ est donc passée, hormis pour quelques médecins et juges, de la sphère médico-légale à l’acceptation  sociale d’une identité alternative, tout comme l’homosexualité il y a quelques décennies, tout comme la question intersexe est en passe de le faire.

Comme sur la plupart des sujets de société, la population a évolué bien plus vite que le droit et l’une des principales revendication trans’ demeure l’accès au changement d’état civil sans stérilisation et sans expertise médicale conformément à la directive européenne[1]. Le droit évolue a son rythme et nul ne peut ignorer que bientôt les changements d’état civil se conformeront à cette directive, par l’initiative d’un juge ou parce qu’un/une trans’ ira ester auprès des instance européennes.

A contrario, l’évolution d’une petite partie du corps médical français, réfractaire à tout changement pour des raisons corporatistes, ne pourra se faire que par le biais d’un combat politique mené par les personnes concernées et par une dé-classification de la transsexualité des normes européennes et internationales (CIM et DSM) tout comme cela a été fait pour l’homosexualité en son temps. A l’époque, suite au travail d’éveil des consciences des associations homosexuelles et à l’évolution du regard sociétal sur cette question, les psychiatres avaient considéré que l’homosexualité n’est pas une pathologie mentale et nul professionnel sérieux ne remettrait ce choix en cause, il en va de même pour la transsexualité qui comme l’homosexualité doit passer du stigmate psychiatrique au choix individuel.

La question trans’ est et ne saurait être autre chose qu’une question sociétale, qu’une question politique, au même titre que n’importe quelle minorité. Lorsque nous parlons de question trans’, il ne s’agit nullement de savoir si ceux-ci sont ou ne sont pas porteurs d’un quelconque syndrome psychiatrique. La question ne se pose pas au regard des milliers de personnes ayant « transitionné » et menant une vie conforme à ce que la société attend d’elles. L’évolution sociétale au quotidien est actée et comme tout un chacun, selon son statut social, un/une trans’ aura ou pas accès à ses droits selon son statut social et non pas selon son statut de trans’. Cette notion est importante pour comprendre l’évolution incroyable de la question trans’ au sein de la société française (et occidentale en générale). Trouver ou garder un emploi, un logement, accéder à une domiciliation bancaire, obtenir un crédit, étudier, toutes ces choses du quotidien qui étaient quasi impossible aux trans’ il y a quelques années sont désormais possible pour celles et ceux qui ont eu accès à l’éducation de par le statut social de leurs parents. Celles et ceux qui n’ont pas eu cette opportunité se voient encore fermer les portes et restent dans la précarité (parfois extrême) comme n’importe quelle personne issue des classes populaires.  La transidentité n’est plus en soi un facteur excluant mais reste un facteur aggravant de l’exclusion. Être jeune et issu d’un milieu pauvre est un facteur primordial d’exclusion par exemple, que l’on soit trans’ ou que l’on ne le soit pas. Par contre être jeune, pauvre et trans’ est encore plus excluant et obère bien souvent par exemple toute possibilité d’accéder à un foyer et encore plus d’accéder à un emploi.

La nécessité actuelle n’est pas de structurer des réseaux médicaux particuliers pour les trans’ dont ceux-ci ne veulent pas. Cela reviendrait à créer une exception trans’ rendant caduc le droit intangible à choisir son médecin pour les assurés sociaux (et ouvrirait une brèche dans ce droit en créant la possibilité de réseaux obligatoires pour d’autres minorités tels que les étrangers ou les Roms par exemple). L’offre de soins de la part de spécialistes en ville et à l’hôpital est suffisante en France et chaque trans’ peut être suivi près de chez lui nonobstant les intimidations faites par les équipes hospitalières auprès de leurs confrères du privé. Par contre, il n’y a pas de réseau d’accompagnement pour les trans’ tel que les plannings familiaux pour la contraception ou les Centres Médicaux Psychologiques pour l’accompagnement psychologique, il n’y a pas de places en centre d’accueil d’urgence, de structures sociales proposant à la fois un suivi social, psychologique et juridique; Or c’est là que se situent les besoins des trans’ et non pas dans la main mise de quelques praticiens ayant un regard passéiste sur les trans’. La mise en place de réseaux et de soutien de minorités a toujours été consécutive à la prise de conscience de la société de problèmes donnés, tel par exemple les Centres d’Accueil pour Demandeurs d’Asile qui firent suite au Dispositif National d’Accueil créés et gérés par l’état pour accueillir les réfugiés chilien. Les CADA eux furent ensuite créés pour accueillir les « boat people » dans les années soixante dix et l’organisation en a été faite avec des finances publiques et par les réfugiés politiques chiliens. Ce sont les personnes concernées qui savent mieux que quiconque ce qui est bien pour elles et comment accompagner leurs semblables. Je donne cet exemple car il illustre bien mon propos. La question des réfugiés aurait pu rester dans la sphère du juridique comme elle avait été traitée jusque là avec par exemple les réfugiés espagnols ou les français de Tunisie. Elle aurait pu rester dans la sphère de l’état, autrement dit la sphère administrative du public. Il n’en a rien été car la question des réfugiés était passé de la stigmatisation (républicains espagnols, Français de Tunisie) à la revendication (réfugiés chiliens). A partir du moment où un groupe  revendique son identité et où la société s’en empare, il passe d’un statut de subordonné (patient, délinquant, sujet administratif…) qui n’a pas son mot à dire, au statut d’acteur échappant ainsi aux carcans qui lui étaient jusque là imposés.

C’est ce qui s’est passé pour les trans’, de patients ils/elles sont devenus acteurs/trices et échappent désormais à cette volonté de main mise sur leurs vies, rejoignant ainsi n’importe quel citoyen, dès lors, la psychiatrisation des trans’ n’a plus lieu d’être, c’est un réseau d’accompagnement pour l’accès aux droits qu’il est nécessaire de construire.


[1]. résolution 1728(2010)du conseil de l’Europe

16.11.2. à des documents officiels reflétant l’identité de genre choisie, sans obligation préalable de subir une stérilisation ou d’autres procédures médicales comme une opération de conversion sexuelle ou une thérapie hormonale;

16.11.3. à un traitement de conversion sexuelle et à l’égalité de traitement en matière de soins de santé;

16.11.4. à l’égalité d’accès à l’emploi, aux biens, aux services, au logement et autres, sans discrimination;

Journée d’études, classifier/déclassifier sans stigmatiser ?

ccoms logo

 

Journée d’études
Comment classifier/déclassifier sans stigmatiser ? Troubles du genre et de la sexualité

 

  Principe de la journée. Une rencontre en vue d’une réécriture de la CIM à la suite de la proposition du DSM entre les praticiens, chercheurs, enseignants et associations trans pour la dépsychiatrisation du transsexualisme tout en maintenant la prise en charge et le principe d’une médicalisation régulatrice des identités trans non limitée au seul transsexualisme (entendu dans son sens de « changer de sexe »). Le principe d’interventions écrites et orales a été adopté, suivi par des moments de discussion.

L’équipe de travail formée autour d’un axe de travail sur la stigmatisation dans le champ de la prise en charge médicale et médicolégale.

Structures présentes : CCOMS (Centre Collaborateur de l’Organisation Mondiale de la Santé pour la recherche et la formation en santé mentale (CCOMS Lille, France) ; le CERMES3 – Équipe Cesames (CNRS-Inserm-Université Paris Descartes-EHESS).

Liste des intervenantEs : http://blogs.univ-tlse2.fr/corpsetmedecine/2010/12/06/journee-detudes-comment-classifierdeclassifier-sans-stigmatiser-troubles-du-genre-et-de-la-sexualite/


Pour rappel. 
Première rencontre à Nice

(http://www.polychromes.fr/IMG/pdf/nice_stigmaqueer.pdf). Débat co-animé par Patrice Desmons et Marie-Joseph Bertini (pour une discussion des tenants de ce débat, http://pholitiques.fr/numero3/Seminaire_du_3_octobre_2005.html).

Interventions, M-Y. Thomas, Tom Reucher, Karine Espineira (http://natamauve.free.fr/Stima-queer/Stigma-q-thomas.html)

La rencontre de Paris a été précédée d’un échange de textes entre les différentes intervenantEs ; une rencontre à Lille dans le cadre du 8ème festival Ô Mots (centre LGBT de Lille, http://www.lesflamandsroses.com/article.php3?id_article=205)

 

Résumé :

– une grande rigueur réflexive et de solidarité des différentes formes de transidentités présentes pour une réappropriation des trajets de vie par les concernées (notons toutefois dans l’exposé d’Alain Giami, la distinction qu’effectue TransAide, transsexe contre transgenre, binaire vs queer, sur le modèle des « vrais et faux » trans’) ;

– une réponse de la part des deux représentantes de la Sofect (M. Bonierbale, C. Chiland) campée sur la situation actuelle de psychiatrisation et dépendance d’un diagnostic par le –la- seulE psychiatre de l’équipe et pour les seulEs transsexes ;

– une grande ouverture méthodologique de la part de l’OMS quant aux stigmatisations inhérentes à une classification par les termes de « maladie mentale » et « troubles » (http://www.med.univ-rennes1.fr/noment/cim10/cim10-c5.c_p0.html).

Nous avons toujours accordé une grande attention aux plus démunies, considérant que désormais plus de 80% de la population trans’ trouvent une régulation personnelle à leur forme d’identité. Nous nous posions donc cette question : La déclassification de la transsexualité dans la CIM est-elle un danger pour les trans’ pauvres et de certains pays?

 

Qu’avons-nous abordé faute de …

Vincent Guillot a rappelé que nous ne nous positionnions pas comme des « usagers » ou une « association d’usagers » mais comme des « associations (ou représentantEs) de trans ». La question du positionnement du militantisme l’est en raison du blocage de la situation et était donc prévalente dans la discussion. Nous estimons que la production de la stigmatisation dans le champ de la prise en charge est responsable d’une partie de nos problèmes. Cette orientation de la rencontre conditionnait la demande d’une dépsychiatrisation totale du transsexualisme en Europe en maintenant les conditions de prise en charge socioéconomique pour les personnes dans une transition « trans » (quelque soit cette transition, transsexe, transgenre, intergenre ou whatewer).

Il a été rappelé que les conditions de la prise en charge par l’instance médicolégale (associée à la « psychiatrie médico-légale ») l’étaient de par les conditions, préjugés, stigmatisations et ignorances dans notre société. Ces conditions ont changé pour partie mais non les tenants de la prise en charge dans le domaine de la psychiatrie « médico-légale ». Son maintien sur un mode de contrôle de cette population (les seulEs transsexes) s’expliquent par ce contexte de stigmatisation alors que plus rien ne soutient l’idée même de trouble et/ou de maladie. C. Chiland psychanalyste et Présidente d’honneur du projet Sofect et M. Bonierbale, psychiatre de l’équipe de l’hôpital Ste Marguerite-Marseille) et directrice du projet Sofect (association loi de 1901 crée dans le but d’être désigné comme centre de référence pour les prises en charge de la transidentité en France) nous ont largement exposé leur point de vue de « médecin-psychiatres » et maintenu la prise en charge dans ce contexte malgré toutes les analyses et déconstructions opérées par les associations trans et plus largement le champ théorique et culturel queer (LGBTIQ). Le fait est que, dans un contexte de focalisation, la décision est transférée de la personne dans un trajet de vie au médecin-psychiatre qui décide seul.

L’hypothèse d’une « maladie (ou trouble) mentale » est désormais intenable et le contexte d’une visée thérapeutique ne peut s’effectuer sans l’avis et la vie concrète des intéresséEs. Nous avons rappelé que, désormais, à peine 10 à 20% de la population transsexe (plus de 80% effectuent leurs opérations à l’étranger sans suivi ou un suivi hors équipe hospitalière comme c’était le cas avant 1980) étaient suivis dans le cadre des équipes hospitalières mais les 100% de cette même population subissaient les conditions de stigmatisation sur une hypothèse fausse, une absence de suivi (au sens de la psychanalyse). La « souffrance » que cet avis mobilise vient pour l’essentiel 1/du sentiment d’isolement, les ruptures additionnelles, la vindicte publique et plus largement des conditions de vie pour les plus pauvres de cette population ; 2/ du discours mis en place par J. Breton et R. Küss (« souffrance cliniquement significative ») vingt ans auparavant. Ces tenants psychosociologiques s’estompent désormais mais reste l’écueil de la pauvreté qui n’a d’autre solution que d’accepter ce type de suivi (transsexes et intersexes). Or les attendus et positionnements de la Sofect soufflent le chaud et le froid en permanence. Le dossier commence par le titre, « Le refus du piège politique » en réponse à l’annonce de R. Bachelot sur la dépsychiatrisation ; affirmation d’une « démarche d’évaluation et déni de la demande principale de la dépsychiatrisation comme étant un « faux problème » et l’analyse des associations concernant le « test de vie réelle » avant le début de l’hormonothérapie, demandé par la HAS (L’ODT publiera un article complet sur ce dossier au cours de l’année).

L’interrogation sur les tenants et conditions de la reclassification des variations de genre, intersexes inclus, sont nécessaires pour éclairer le cadre sociétal dans son ensemble, faire des propositions cohérentes avec toutes les parties. Nous estimons qu’ils ne relèvent pas d’une « transition médicale » mais de « trajectoires de vie » incluant une médicalisation et les modalités du changement d’identité devant être appréciée conjointement par les personnes concernées et les praticiens dans un climat de dialogue et de confiance. Mais comment l’apprécier dans un contexte de tranchées et un tel déni ?

Nous avons exposé une double lecture, « binaire » et « queer », des transidentités afin que le cadre culturel, support concret de nos existences, soit posé et explicité. Il ne va en effet toujours pas du tout de soi que cette différence de nature culturelle propose des modes distincts de lecture et de représentations de soi, de gestion/régulation des identités et des transitions. D’un pays à l’autre, d’une famille à l’autre, d’une équipe à l’autre, les lectures, contextes et relations varient. Le contexte queer permet des déplacements dans le curseur de genres sans limitation, ni point de butée (intersexes compris) et donc une plus grande labilité/autonomie dans la construction du self ; chose encore relativement malaisée dans un contexte binaire ou la transition engage souvent encore un contexte de désocialisation, d’isolement et donc de souffrance ; par ailleurs un tri entre les différentes formes de transidentités. Eric Macé a centré son exposé sur les changements socioculturels actuels, déstabilisant le mode de contrôle des codifications binaires et avec lui, les conditions de la stigmatisation des identités tiers, en particulier dans le champ de la prise en charge où elle est particulièrement concentrée et indiscutée, marquée par une hiérarchie verticale et une absence totale de dialogue apaisant. La déstigmatisation est donc liée pour partie à la dérigidification de cette hiérarchie sociale trans/praticiens que nous avons remis en cause. Nous nous sommes donc présentéEs en tant que chercheurEs, en sus de la position assumée « d’associations de trans ». Le positionnement de « médecin psychiatre » de M. Bonierbale a donc constitué un moment d’écueil intense dans ce contexte jusqu’à son point de rupture en refusant d’écouter nos propositions et l’analyse que nous faisons des conditions de la prise en charge.

Outre nos exposés, nous avons discuté de nos propositions quant à la réécriture/reclassification du CIM dans le cadre et à l’initiative de l’OMS, suite à la réécriture programmée du DSM. Le contexte culturel (binaire et queer) semble être relativement acquis aux USA dans un contexte de privatisation de l’offre et pour les personnes aisées. La France accuse toujours un retard dans la réflexion sociétale et l’accompagnement des personnes trans’ alors que les associations ont poursuivi un travail de réflexion en direction des personnes altersexuelles –ou altergenres- (transidentités, personnes intersexes…).

La proposition américaine inclut en effet dans ses attendus les personnes dont le « genre vécu n’est pas associé (« congruent »1) avec le genre assigné » et les transitions pourraient inclure les identités dites transgenres (présentées dans le document du DSM comme étant d’un « tout autre genre alternatif ») mais qu’en est-il de la réponse juridique et-ou administrative pour les papiers d’identité ?

Notons que le contexte américain (USA, Canada) de la privatisation de la prise en charge dans un contexte libéral, également présent en Europe, favorise uniquement les trans’ les plus riches. Ce contexte de « terrain » doit être désormais pris en compte dans le travail de réécriture/propositions concrètes car très proche du vécu des individus.

1. Nous notons que le terme « congruent » contient la même charge négative que le terme « trouble » : en gros, tu es « incongruent », tu as un problème. Il faudra être « congruent » pour être cisgenre (« normal » ou saint d’esprit ?), c’est en tout cas ce que cela risque de produire.

 

Que n’avons-nous pas abordé faute de …

Ce que nous vivons faute de places, identifications, résistances, discriminations, humiliations… Nous l’avons résumé sous le nom-titre à l’allure de statut/statue de « stigmatisations » ne résumant rien et voulant tout dire, tout résumer, tout condenser… et finalement, tout louper ? Un exercice du pouvoir renversé dans une arène de ce savoir/pouvoir analysé par Michel Foucault, Deleuze et Guattari tant méprisé, rejeté par cette phrase-résumé de M. Bonierbale : « les opinions ne nous intéressent pas ». Superbe affirmation d’un pouvoir masqué derrière du savoir, ce « monopole psy ». Nous avons essentiellement travaillé la question de la dépsychiatrisation et reclassification sans démédicalisation en Europe et n’avons pas abordé la question des pays non-occidentaux. Pourtant, la question du contexte culturel est prééminente : les trans’ de pays, considérés comme pauvres vivent mieux que bien des trans’ « occidentaux » et les transsexuelLEs iranienNEs, les trans’ indienNEs ou les thaïlandaiSEs (entre autres) transitionnent avec moins de difficulté que dans bien des pays d’Europe. Mais dans le même temps, dans certains de ces pays comme l’Iran, l’on semble “accepter” le transsexualisme en condamnant l’homosexualité et pourchassant les changements de genre. Ici comme en France, le changement de genre ne semble vouloir être toléré que sous conditions de psychiatrisation et changement de sexe, ce qui tend à produire plus de transsexe qu’il n’y en a. Cette réalité est connue et bien repérée : pourquoi aucune proposition n’émane de cette analyse ? Le recul de la France en ce qui concerne le changement de papiers pour les transgenres donne le ton de ce conservatiste social, suivant là le déni d’existence envers la population homosexuelle. Nous notons également que la question trans’ est une question de classe : UnE trans’ bien né n’aura pas de problème hormis dans certains pays que ceux-ci aient ou non ratifié la charte de l’OMS. Il s’agit donc bien d’une problématique d’émancipation. Ce qui démontre que c’est la culture d’un pays qui fait la différence et non une quelconque théorie médicale et pathologisante sur certains types d’identités.

Nous n’avons évidemment pas tout dit faute de temps mais au moins avons-nous souligné ce climat de camps retranchés, jamais en dialogue alors que, dans le contexte annoncé d’un « suivi thérapeutique » il est nécessaire et surtout, selon les termes mêmes de la psychanalyse, constituant la condition première d’une résolution humaine. Pour l’essentiel, cette absence de dialogue et ce conflit désormais permanent (C. Chiland ne cesse désormais d’opposer « trans anonymes » vs « trans militants ») composant un « bouclier thérapeutique » (K. Espineira). Cela dit (toujours dans les termes de la psychanalyse) le contre-transfert subjectif et culturel. En un mot, une transphobie niée pour la défense d’un poste. Pendant que l’Europe et les USA continuent à pathologiser ces identités, le Népal vient de créer un précédent culturel majeur en créant un « troisième genre » administratif (http://yagg.com/2011/01/12/le-nepal-cree-un-troisieme-genre/). Une autre solution est donc possible mais cela engage une décision politique.

Faire perdurer la classification sous ce prétexte est un danger pour tout les trans’ quelle que soit leur origine et n’est qu’une vision ethnocentrique, raciste de la question trans’ ou nous, les bons blancs, apporterions LA solution à la protection des trans’ des pays pauvres.

 

Propositions

1. Le cadre général.

Essentiellement, ce travail de dépsychiatrisation/déstigmatisation et les besoins de soins et accompagnements éventuels demandés par les personnes et non imposés dans un cadre (psychiatrie ou autre). L’ouverture manifeste du représentant de l’OMS représenté par Mr Geoff Reed, (Chef de Mission pour la Révision de la CIMX, Dpt. de Santé Mentale et des Abus des Substances – OMS, Genève), incluant les associations et représentants trans’ a permis d’élargir le débat pour une prise en charge dans un cadre de la « santé globale de la personne », distinct du contexte des « maladies et troubles mentaux du comportement et de la sexualité » tel que le CIM-10 et le DSM-4 l’ont inscrit explicitement ;

Dr Geoffrey Reed, psychologue clinicien, a dit dans son intervention de clôture en résumé :

– Plusieurs possibilités de classifications sont possibles (en dehors de la psychiatrie) pour l’identité de genre et la sexualité : les placer dans d’autres chapitres ou en créer un nouveau afin de maintenir une prise en charge des soins et un remboursement.

Il n’est pas possible pour l’OMS de ne pas tenir compte du rapport de Thomas HAMMARBERG, Droit de l’Homme et identité de genre, octobre 2009, traitant de la question du respect des personnes (https://wcd.coe.int/ViewDoc.jsp?Ref=CommDH/IssuePaper(2009)2), qui représente l’avis de l’Europe. L’OMS n’a aucun intérêt à maintenir le système tel qu’il est, elle attend des propositions.

1-    Qui ? la plupart des personnes sont suivis par des praticiens hors-équipe hospitalière, trans’ et intersexes : comment les intégrer dans un dispositif large ?

2-    La prise en charge. Ces suivis hors-équipe doivent pourvoir bénéficier des mêmes accords avec les CPAM, ce qui peut faire l’objet d’une consultation générale ;

3-    Les changement de prénom, nom et mention de sexe, trans’ et intersexes, voire simplement de genre ou la création administrative d’une « troisième genre »  : tribunal des Affaires Familiales ? Étendue à toutes les personnes transidentitaires à leur demande et à l’appui de leur suivi (quel qu’il soit) ;

Le groupe de travail en synergie avec le CCOMS et CERMES3 fera donc remonter des propositions à l’OMS début 2011.

Proposition du DSM IV disponible sur le site de l’APA (www.dsm5.org  – traduction, Arnaud Alessandrin)

 « Trouble de l’identité de genre »

  •  Une non concordance de genre marquée entre le genre assigné et les expériences de genre vécues d’au moins 6mois et qui se manifeste par au moins deux des indicateurs suivants :
  •  Une non concordance de genre marquée entre les expériences de genre vécues et les caractéristiques sexuelles primaires ou secondaires.
  • Un désir fort de se débarrasser des caractéristiques sexuelles primaires ou secondaires d’un des deux sexes du fait d’une non concordance marquée entre l’expérience de genre vécue et le genre assigné.
  • Une attirance forte pour les caractéristiques de l’autre sexe.
  • Un désir fort d’appartenir à l’autre sexe ou à tout autre genre alternatif différent du genre assigné
  • Une volonté forte d’être reconnu comme appartenant à l’autre sexe ou à tout autre genre alternatif différent du genre assigné
  •   La conviction d’avoir des réactions et des sentiments appartenant à l’autre genre ou à tout autre genre alternatif différent du genre assigné 

L’ODT publiera fin janvier les articles des intervenantEs : Eric Macé, Tom Reucher, Vincent Guillot, Maud-Yeuse Thomas, Arnaud Alessandrin. Cette journée fera l’objet d’une publication d’un numéro spécial de l’Information psychiatrique qui publiera, outre les auteurEs citées, les interventions des autres membres de cette journée, Colette Chiland, Karine Espineira (Transidentité : de la théorie à la politique), Alain Giami.

Rédaction : l’équipe de l’ODT avec la lecture des intervenantEs. Nous notons que nous n’avons pas demandé l’avis aux membres de la Sofect.

Interview : l’association OUTrans

Interview : l’association OUTrans


Logo outrans


 

Pouvez-vous nous présenter Outrans ? 

Sur l’héritage militant et culturel et la « mémoire trans »

* Avez -vous bénéficiez, en tant que groupe et individus, d’un héritage et d’une mémoire ?
* La création d’Outrans est-elle liée à une absence d’héritage et de mémoire ou une autre raison ?

La création d’OUTrans n’est pas tant liée à une absence d’héritage qu’à une façon de militer dans laquelle les membres fondateurs d’OUTrans ne se reconnaissaient pas. On était encore trop souvent confronté à un discours relativement pathologisant, binaire et centré sur les questions liées à la transidentité uniquement, quand il ne s’agissait pas de personnes non-trans qui s’emparaient de ces questions sans réelle concertation ou prise en compte de ce que les trans pouvaient exiger eux mêmes. Que ce soit sur la reconnaissance de nos droits et le respect de nos propres stratégies face au gouvernement, mais aussi nos représentations, la remise en question des « rapports sociaux de sexe » depuis notre propre parole avec notre expérience et expertise.

OUTrans est aussi née au moment de l’IDAHO qui s’emparait subitement de la question trans en 2009, sans personne trans comme porte parole à l’époque , et surtout sans T à cet acronyme (toujours absent par ailleurs, même si Louis Georges Tin a maintenant dans « ses » rangs une personne trans pour parler publiquement du travail qu’ils-elles mènent au sein de l’IDAHO) . 

En créant OUTrans les membres fondateurs ont voulu à la fois mettre en place un réseau d’ auto support par et pour des trans en offrant de nouveaux outils que les militants créaient eux mêmes et dans lesquels ils pouvaient se reconnaitre, mais aussi concentrer leurs forces dans leurs propres revendications tant auprès des ministères que des acteurs sociaux, ou des autres associations (notamment les associations de santé sexuelle).

Si on doit parler d’héritage, concernant les questions trans et leurs enjeux socio politiques, on peut dire qu’OUTrans s’inscrit dans la continuité d’une lutte et de l’émergence d’un mouvement organisé, qui a commencé en France avec l’ASB , jusqu’au GAT . Si nous nous inspirons de cet héritage qui a fortement marqué le mouvement trans, pour autant nous tendons à créer une forme de militantisme qui ne soit pas un erzatz d’ACT UP ou du GAT et nous nous efforçons de créer, ré-inventer nos propres outils et stratégies en conservant une vraie reconnaissance pour cette transmission.

 Les discours ont changé et continuent d’évoluer sur la question de la pathologisation des transidentités, les représentations genrées liées aux identités qu’elles soient trans ou non. En cela, nous nous inscrivons aussi dans une tradition politique héritée du mouvement féministe et plus particulièrement le féminisme radical : dans l’exigence politique à disposer librement de son corps d’une part, mais aussi contre l’injonction aux rôles sociaux attribués et distribués selon le sexe et le genre. Donc, oui, nos pouvons nous prévaloir de l’héritage du féminisme radical dans ce sens: pas « extrême » ou « extrémiste » mais bien plutôt qui remet en question « à la racine » les catégories politiques que sont le sexe, le genre, la classe, la « race » etc…

Cela se retrouve dans la façon même dont nous nous organisons. Malgré les conflits, qui sont des conflits politiques enrichissants en terme de réflexion et de stratégies politiques, l’organisation du mouvement trans (peut être aussi parce qu’il est relativement petit et émergent) est assez horizontale dans l’échange de savoirs et surtout foisonnante et bouillonnante de nouvelles possibilités, de nouvelles réalités, de nouvelles utopies. Les exigences politiques que nous avons au sein du mouvement trans français sont fédératrices : dépathologisation, meilleur accès aux soins, éducation sur la question des transidentités, visibilité de nos parcours, de nos multiplicités, de l’injustice dont nous sommes « victimes » (obligation à la stérilisation pour le changement de papier pour ne citer que celle là), éducation sur les questions de sexualité et de réduction des risques VIH/hépatites/IST (auprès de trans, de leurs partenaires, aux associations de lutte contre le sida…). En somme pour reprendre des termes outre manche que nous aurions du mal à traduire autrement nous travaillons sur l’EMPOWERMENT et l’EMBODIEMENT. Nous ne sommes donc pas que trans. Nous sommes des militant-e-s trans, engagé-e-s et politiquement situé-e-s.

 

* Travaillez-vous avec d’autres structures/groupe/associations ? Pourquoi ? Sur quel type de projet/manifestation, autres ?

Nous essayons au maximum depuis la création d’OUTrans de travailler avec d’autres groupes (notre 1ère action publique : minute de cri à Paris au moment de l’iDAHO 2009, avait d’ailleurs été co-organisée avec l’association Etudions Gayment, http://etudionsgayment.blogspot.com/) sur le modèle de ce qui avait été initié à Montpellier par le collectif Pink Freakx (http://pinkfreakx.e-monsite.com/).

Tout d’abord en partenariat avec d’autres associations trans sur certains projets puisqu’il y beaucoup à faire et peu de forces. Par exemple nous entamons en ce moment même une collaboration sur plusieurs projets avec l’association lyonnaise Chrysalide (http://chrysalidelyon.free.fr/), association trans avec laquelle nous avons déjà à plusieurs reprises cosigné des CP et avec laquelle nous échangeons régulièrement sur nos expériences et notre travail. Mais nous essayons également de créer des ponts avec des associations LGBT / transpédégouines et des collectifs féministes.

Nous avons organisé un bloc trans à la marche des fiertés de Paris en juin 2009, nous faisons partie depuis sa création de la campagne égalité des droits ( http://www.egalitedesdroits.fr/), nous participons aux 1er mai, 8 mars, et plus généralement aux pink blocks régulièrement présents dans les manifestations. (http://outrans.org/spip.php?article111)

Nous avons aussi organisé un bloc trans au sein de la marche du 1er décembre 2009 (http://outrans.org/spip.php?article83) alors que nous sortions peu de temps après la brochure DTC (http://transetvih.org/dtc/). 

La commission santé d’OUTrans a dispensé une formation auprès des écoutants de Sida Info Service afin d’introduire une base de réflexion sur les questions de genre et plus spécifiquement sur les questions trans afin qu’ielles soient plus à même d’accueillir et accompagner les personnes trans qui les appellent. Nous envisageons de continuer à former d’autres militant-e-s ou acteurs-rices de terrain ainsi que de nous former nous mêmes davantage sur les questions liées à la santé et à la sexualité et avons entamé des discussions dans ce sens avec AIDES et FRISSE (http://www.i-lyon1.com/assos-99.html).   

Il nous paraît nécessaire de nous allier avec l’ensemble du tissu associatif français qui partagent nos ambitions et revendications politiques. D’une part, parce qu’OUTrans est une petite association avec peu de membres actifs sur le long terme, mais aussi et surtout parce qu’il est important d’êtres nombreux-ses et de faire bloc pour atteindre nos objectifs politiques. Nous voulons rendre accessible à un maximum d’individu-e-s nos outils politiques et ce que nous avons travaillé, pensé et fabriqué sans pour autant faire de compromis sur notre engagement. Nous avons tout à gagner à partager nos forces sur différentes actions en collaboration et en alliance avec d’autres groupes ou associations avec qui nous avons des revendications communes et qui concernent aussi les trans et qui sont généralement les revendications des groupes minorisés sur différentes déclinaisons.


* Vous avez participé à l’Existrans 2010 ? Qu’en tirez-vous politiquement, culturellement ? Qu’en attendez-vous ? 

Nous sommes impliqués dans l’organisation de la marche Existrans, bien que cette année nous n’ayons pu nous investir comme nous l’aurions souhaité, nous restons en outre signataires des revendications portées par la marche ainsi que par le STP 2012 (http://www.stp2012.info/old/)

Nous sommes persuadés qu’il est indispensable que les associations trans discutent entre elles et fassent bloc malgré les dissensions et les oppositions qui peuvent exister. C’est d’ailleurs ce que nous avons souhaité amorcer en organisant une Assemblée Générale des trans en avril 2010. Le ministère de la santé avait fait part de son intention de créer un ou plusieurs centre(s) de référence pour la prise en charge des personnes trans en France, et souhaitait n’intégrer au maximum que 2 représentantEs de la communauté trans au groupe de travail sur le sujet. Il nous a donc semblé que c’était le moment de tenter de réunir le plus d’associations et de personnes trans pour adopter une stratégie commune face à ce gros chantier, et éventuellement d’élire ensemble des représentantEs qui iraient au Ministère. Une vingtaine d’associations et une cinquantaine de personnes ont répondu présents à notre appel et des représentants ont été élus avec un mandat (http://outrans.org/spip.php?article117).

Beaucoup d’associations, de collectifs et même d’individus isoléEs travaillent dans leur coin sur les questions de la transidentité mais il existe malheureusement très peu d’occasions et d’espaces où nous rassembler et discuter ensemble de notre travail et de nos revendications. L’Existrans pourrait, pourquoi pas, être ce moment si des temps de rencontre et de débat y étaient pensés et organisés.

 

Vos représentations

* Quelles représentations faites-vous de vous-mêmes ? De vos actions ?
* Du rapport de notre communauté avec la société ?

Vous vous sentez dans une identité « trans » ou dans une identité homme et femme, voire « autre » ? (cette question s’adresse tant aux personnes qu’à une éventuelle ligne (de rupture, culturelle, sociale, théorique… d’Outrans)

A OUTrans, nous avons depuis le début, adopté le mot « trans », refusant d’entrer dans le débat transgenres-transsexuel(le)s qui pour nous est un faux débat. C’est une mise en pratique dans nos vies privées de ce que fabrique le discours médical, c’est à dire selon nous une division inutile entre les trans parce qu’ils auraient choisi certaines « options » dans leur transition : avec ou sans hormones, avec ou sans bite/vagin, avec ou sans changement de papiers qui est quand même très fortement lié avec des opérations lourdes: de sens (stérilisation et interdiction morale de se reproduire), économiquement et psychologiquement, physiquement…) etc… 

Il nous semble nécessaire à OUTrans de ne pas se faire le jeu du discours médical qui voudrait diviser les trans en catégories distinctes: les vraiEs des faux/fausses. La question des transidentités n’est pas une lubie pour les personnes qui la vivent, quand bien même émergent aujourd’hui des expériences beaucoup plus vastes que la prise d’ hormones, des opérations, des changements de papiers ou autre chose que le discours dominant de l’enfermement (un homme enfermé dans un corps de femme et inversement) etc… Nous sommes bel et bien dans une identité trans, pas « autre » ou « homme » ou « femme », ou encore « ex-lesbienne/gouine » « ex gay/pédé » etc…

Il ne s’agit pas de catégoriser de nouveau les hommes les femmes et les autres. Ce que mettent en lumière les transidentités, c’est qu’elles sont rattachées à des histoires et des parcours de vies : il s’agit d’une question éminemment politique qui questionne aussi ce qui fait des individuEs des hommes ou des femmes. On demande aux trans s’ils se sentent homme ou femme. Si on posait la question à un homme ou à une femme cisgenre, serait-il/elle en mesure d’y répondre ? Les réponses seraient-elles identiques ? Et si on demandait ce qui fait qu’elles se sentent homme ou femme, les réponses seraient elles aussi restrictives que ce que nous imposent les nosographies psychiatriques relatives à la transidentité ? Le féminisme à déblayé un chemin dans les stéréotypes et les représentations autour des questions de genre, le transinisme (sans faire de retour essentialiste à notre « nature trans ») peut il continuer à travailler et/ou élargir les contours de ce chemin ?

La possibilité de s’autodéfinir est primordiale pour nous. Nous préférons nous rassembler derrière des revendications qui concernent les minorités de manière générale en y apportant un éclairage spécifique aux questions trans, plutôt que derrière la revendication unique de la transidentité tellement fluctuante et certainement pas arrêtée.

Nous préférons d’ailleurs employer les termes ft* et mt* moins restrictifs que ftm et mtf, tout comme un ensemble de termes moins essentialisant et/ou genré que nous avions abordé dans DTC.(par exemple sur l’usage des capotes en retirant « fémidon VS « capote » » pour créer une nouvelle expression « capote interne » et « capote externe »). Avant cette façon d’aborder les transidentités, nous ne l’avions pas spécialement vu ailleurs en France, alors certainement que ça pourra avoir un impact dans les représentations si les trans elleux mêmes s’en emparent.

Ce qui lie les membres d’OUTrans n’est pas tant notre identité, que ce que notre expérience et nos parcours de vie  nous amènent à questionner sur le social et le politique autour des questions trans. Ce qui nous lie est un système d’oppression commun avec d’autres catégories minorisées.

Ainsi tou-te-s les militant-e-s d’OUTrans ne sont pas trans, blanc-he-s et/ou hétérosexuel-le-s. 

 

Y a t-il un héritage spécifique FtM ?

 Outrans apporte-il une spécificité propre ? Dans l’espace militant Trans ? dans le débat public ? Faites-vous des actions de visibilité publique, lesquelles ?

Vu la nouveauté de la visibilité des masculinités trans, il est difficile de répondre à cette question. Il y a des figures historiques des débuts de la visibilisation et de l’activité associaitive des trans Ft*, par exemple Tom Reucher avec l’ASB ou encore Lazz et son forum pour les trans qui était une ressource incroyable pour les trans à la fin des années 90 et les prémisses de la réduction des risques et la visibilité de la question des trans gay/pédés. Certains travaux photographiques ou filmographiques ont participé à fabriquer des icônes dans la communauté qui permet aux trans aujourd’hui plus qu’il y a une dizaine d’années à peine de s’identifier, de se sentir légitime et surtout fier d’être trans. Les trans masculins peuvent aujourdhui avoir d’autres représentations que la seule idée d’un individu en souffrance, replié sur lui même… Pour autant, si l’on pense par exemple aux modèles de Kaël T block on ne peut pas dire que les modèles soient très divers (en terme de normes corporelles par exemple) et plus encore que le projet soit féministe…

Si l’on parle de manifestation, nous n’avons pas fait d’action publique depuis l’Existrans, mais selon nous, toutes les manifestations auxquelles nous participons ou que nous organisons sont en soi des actions publiques et donc des actions de visibilité. Nous ne faisons pas d’action pour représenter OUTrans dans l’espace public mais pour porter un ensemble de revendications liées aux questions trans. Quant à l’organisation d’actions directes, qui viserait un endroit ou un groupe de personnes précises, nous avons tenté d’en faire mais nous sommes bien trop peu pour les mener à bien.

Il est tout aussi difficile de répondre si nous apportons une spécificité propre que ce soit dans l’espace militant trans ou dans le débat public. C’est plutôt le travail des journalistes ou des sociologues, anthropologues de répondre par une enquête de terrain à cette question! Nous sommes bien trop dedans pour prendre le recul nécessaire et pouvoir répondre à cette question avec un minimum d’objectivité et d’humilité.

Le sujet dans la Cité. Revue internationale de recherche biographique

Nous avons le plaisir de vous annoncer la parution du n°1 de la revue
Le sujet dans la Cité. Revue internationale de recherche biographique

Écouter la souffrance, entendre la violence

www.lesujetdanslacite.com


CouvertureOriginale1

 

Présentation

Depuis les années 1990 s’est développée une « sensibilité » collective à l’endroit de la souffrance d’origine sociale : de manière diffuse dans l’espace public, de manière plus précise et instrumentée dans différents secteurs de la vie sociale (action sociale, entreprise, « humanitaire », santé, formation), où se sont multipliés les lieux et les pratiques d’accueil et d’accompagnement faisant droit à la souffrance et à son écoute. Les dispositifs ainsi mis en place répondent à la reconnaissance institutionnelle de la souffrance comme symptôme individuel d’un mal-être social et, plus largement, comme indicateur de difficultés ou de contradictions structurelles dans l’organisation sociale et politique, affectant la « santé mentale » des personnes dans leurs rapports à elles-mêmes et à leurs environnements.

Ces formes de psychologisation et de sanitarisation du social, qui accompagnent l’évolution de la société vers une toujours plus grande individualisation des situations et des problématiques collectives, demandent à être interrogées dans leurs fonctionnements et leurs enjeux sociopolitiques : De quelles transformations et de quelles conditions sociétales résulte la production sociale de la souffrance ? A quelles modalités nouvelles de gouvernementalité correspondent la reconnaissance publique de la souffrance et les formes de réponses sociales et institutionnelles qui lui sont apportées ? Comment le langage de la souffrance peut-il venir occulter les inégalités et les disfonctionnements sociaux ou au contraire se faire le porte-parole d’une critique qui les dénonce ?

Mais cette émergence de la souffrance dans l’espace public doit aussi être questionnée du point de vue de ceux qu’elle affecte, « souffrants » et « écoutants » : A quelle expérience subjective des conditions sociales renvoie chez les uns et chez les autres la souffrance provoquée par « la déficience des dispositifs qui règlent les relations    des    hommes    entre    eux »    (Freud) ?    Comment    sont    vécus    par    les « bénéficiaires » aussi bien que par les « accompagnateurs » les dispositifs d’écoute, avec les pratiques et les représentations dont ils sont porteurs ? Qu’en est-il enfin dans le rapport vécu de la souffrance et de son écoute de la capacité du sujet à faire entendre la violence – violence des rapports sociaux, violence des institutions, violence de soi contre soi – qui est à l’origine de la souffrance et qui la renvoie à ses causes objectives (sociales, économiques, politiques) aussi bien qu’à ses conséquences subjectives ?

Telles sont quelques-unes des voies que pourrait tenter d’explorer ce premier numéro du sujet dans la Cité sur différents « territoires » de la souffrance sociale : souffrance de la précarisation et de la désaffiliation, de l’immigration et de l’exil, de l’enfermement ou du handicap, souffrance au travail, souffrance à l’école.

 

Le sujet dans la Cité est une nouvelle revue internationale et pluridisciplinaire à périodicité annuelle. Elle ouvre chacun de ses numéros thématiques à des espaces géographiques et culturels pluriels et croise les approches disciplinaires, afin de mieux appréhender les enjeux nouveaux qu’offrent les sociétés contemporaines aux rapports mutuels du sujet et de la Cité.

La revue s’adresse à un large public intéressé par les implications politiques et citoyennes des sciences humaines et sociales.

Page 12 of 13

Infogérance Agence cmultimedia.com