Etre acteurs-auteurs & actrices-auteures des études trans

Auteur/autrice : Karine Solene Espineira Page 11 of 13

LG… BT? Bisexualité, transidentité : invisibilité(s)

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Débat au GIROFARD

Mutatis Mutandis
Maison des Femmes de Bordeaux


Observatoire Des Transidentités :

Ce n’est pas la première fois que nous rencontrons la Maison Des Femmes de Bordeaux et Mutatis Mutandis. L’occasion nous avait été déjà donnée d’un débat pour IDAHO l’an dernier sur la transparentalité dans les locaux de la Maison Des Femmes et en présence de Mutatis Mutandis. C’est de cette rencontre que découle l’envie, pour l’O.D.T., de laisser ses pages aux associations de terrain qui œuvrent pour aménager des espaces de discussions et de convivialité. Cette rencontre s’inscrit dans la veine des textes du mois dernier sur la place des « bi » et des « trans » dans le milieu LGBT. Il s’agit d’une retranscription complète d’un débat qui s’est déroulé au centre LGBT de Bordeaux (Le Girofard) le 20 octobre dernier en présence d’Audrey (Maison des Femmes) et de Léa (Mutatis Mutandis)


 Retranscription :

Alessandrin Arnaud (ATER en sociologie, Centre Émile Durkheim, Bordeaux)

Camille Trestard (Etudiante en M1 de sociologie, Université de Bordeaux)


Mutatis Mutandis

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L’association « Mutatis Mutandis » est une association bordelaise d’entre-aide et de soutien aux personnes transidentitaires. Elle a pour but de conseiller, d’orienter et d’informer sur la transidentité.

 

 Maison des Femmes de Bordeaux

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La maison des Femmes de Bordeaux est un lieu d’accueil, d’écoute et d’orientation ouvert à toute personne, dès lors qu’elle se définit elle même comme appartenant au groupe social « femme ». C’est aussi un espace culturel et de sensibilisation aux droits des femmes.

La Maison des Femmes de Bordeaux
27 Cours Alsace Lorraine – 33000 Bordeaux
tel. & fax : 05 56 51 30 95 – maison.des.femmes@wanadoo.fr 

Le Girofard 

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Le Girofard est le centre LGBT de Bordeaux – Aquitaine. Grâce au travail des différentes associations qui le composent, le Girofard a pu ouvrir ses portes en décembre 2009. Chacun peut y trouver une aide ou un accompagnement dans toutes les situations liées de près ou de loin à l’orientation sexuelle : santé, social, discriminations, écoute …

 


DÉBAT

 

 Léa

 Je vais commencer par parler de bisexualité avant de parler de transidentité.

Pourquoi traiter ce sujet? Parce qu’il n’est pas assez traité, notamment dans le milieu LGBT. A ma connaissance, il n’existe qu’une seule association nationale sur le sujet, alors que lorsqu’on ouvre la littérature psy, il semblerait que tout être humain soit potentiellement concerné par la bisexualité. On s’aperçoit que même au sein des associations LGBT, il existe des clichés sur la bisexualité. Lorsqu’on fait un parcours trans, on est parfois emmené à être bi. Comme on le verra tout à l’heure, les personnes transsexuelles ont une orientation sexuelle floue. La différence entre orientation sexuelle et identité de genre, c’est là ou se trouve toute la frontière. Aussi, les trans peuvent connaître des phases bisexuelles ou se questionner sur la bisexualité en lien avec leur quête identitaire. Effectivement, les phases bi peuvent aussi provoquer des questionnements identitaires.

Pour commencer, on peut tenter de proposer des définitions sur la bisexualité. C’est là que les choses se compliquent et cela rend le débat intéressant. 

Quand on ouvre le Petit Larousse 2011, on fait référence aux plantes et aux animaux.

  Premièrement, c’est la caractéristique des plantes et des animaux bisexués. Effectivement, la bisexualité a été décrite par des spécialistes d’entomologie, on y reviendra

 – La définition psy, c’est la coexistence dans le psychisme de deux potentialités sexuelles, une féminine, l’autre masculine.

 – Pratiques sexuelles indifféremment homosexuelle ou hétérosexuelle.

Selon Freud dans « Trois essais sur la théorie sexuelle », les bisexuel(le)s peuvent avoir des relations simultanées avec des partenaires de sexe masculin et féminin ; pratiquer la monogamie en série avec des partenaires de l’un ou l’autre sexe ; avoir des relations de plus ou moins longue durée avec des partenaires d’un seul sexe ou pratiquer la chasteté. La bisexualité se réfère au désir et au concept de soi, pas nécessairement au comportement.

 Dans son sens actuel, la bisexualité désigne des conduites et l’attirance sexuelle ou sentimentale pour des personnes de sexe féminin et masculin, soit simultanément, soit alternativement. La bisexualité agie (qui sous-entend une bisexualité ressentie) est une orientation sexuelle caractérisée par l’amour ou le désir sexuel pour les membres des deux sexes, distincte de l’homosexualité et de l’hétérosexualité. On distingue aussi la pansexualité, l’omnisexualité, ou encore l’asexualité[1]. Il y’a déjà des différences qui peuvent subsister dans les définitions. La définition de la bisexualité n’est pas si simple.

Ce qui est intéressant, c’est l’échelle de Kinsey. Alfred  Charles  Kinsey  (23  juin  1894 -­  25  août  1956)  était un professeur d’entomologie et de zoologie. Il s’est donc intéressé aux comportements des animaux avant de s’intéresser aux comportements humains. Il est  célèbre pour avoir publié deux importantes études sur le comportement sexuel de l’homme et de la femme[2] ainsi qu’une échelle à 6 niveaux (ce n’est pas une échelle de valeurs)

0   : Exclusivement hétérosexuel(le)  

1   : Prédominance hétérosexuelle, expérience homosexuelle  

2   : Prédominance hétérosexuelle, occasionnellement homosexuelle  

3   : Bisexuel(le) sans préférence  

4   : Prédominance homosexuelle, occasionnellement hétérosexuelle  

5   : Prédominance homosexuelle, expérience hétérosexuel(le)  

6   : Exclusivement homosexuel(le)  

Il s’est alors aperçu qu’il n’y avait pas de catégorie claire, mais une échelle dans laquelle on pouvait éventuellement tenter de se positionner, et cette échelle a été largement admise et reprise dans les études LGBT.

 Faisons quelques références historiques et psychologiques  

Plutarque affirme que :

« Celui qui aime la beauté humaine sera favorablement et équitablement disposé envers les deux sexes, au lieu de supposer que les hommes et les femmes diffèrent sous le rapport de l’amour comme sous celui du  vêtement ».

 

Selon les écrits d’Eva Cantarella, pour un Athénien, la bisexualité (au sens d’un comportement impliquant des rapports aussi bien avec les femmes qu’avec les hommes) était la règle. Ce qui ne veut pas dire, et il faut être clair sur ce point, que l’homme grec était sexuellement libre : le choix du sexe du partenaire était déterminé par des règles sociales très précises, liées à l’âge et au statut des personnes. Il était interdit, par exemple, d’avoir le moindre rapport avec des esclaves.[3]

Dans le mythe d’Hermaphrodite, fils d’Hermès et d’Aphrodite, on voit comment l’amour désespéré d’une nymphe pour ce garçon magnifique a donné naissance à un être hybride à la fois homme et femme. Les textes antiques dépeignent ce mythe en associant la bisexualité et l’androgyne et en renvoyant ces caractères au rang d’une « monstruosité » à savoir un :

« Événement ou un être étrange, extraordinaire, envoyé par les dieux pour signifier aux  êtres humains que la pax deorum avait été rompue, en  d’autres termes la bonne entente entre les mortels et les immortels. »[4]


Chez les romains le comportement moral suppose qu’un homme libre doit être actif, c’est-­à-dire être celui qui pénètre  : la passivité chez un citoyen libre est infamante et fait perdre tout honneur à celui qui s’est fait pénétrer.  (On pourrait parler de bisexualité active : pour affirmer leur identité d’homme, les hommes devaient pénétrer.).  

Au début du XXe siècle, Freud échafaudait le concept de «bisexualité psychique», entendu comme « l’idée que chaque sexe manifeste certains traits caractéristiques de l’autre ». Il estimait qu’en chacun de nous existait « du masculin et du féminin, ces notions faisant partie des notions les plus confuses du domaine scientifique».[5] Il avait peut-être déjà compris qu’il pouvait y avoir un peu de l’homme et de la femme dans chacun d’entre nous. 



Audrey

« 58 ans, profession libérale cherche femme âge et profession en rapport, célibataire sans enfant, aimant animaux, ciné, loisirs, restau. Fumeuse, alcoolique, bi, s’abstenir. »

« 39 ans, femme, non-fumeuse, sincère, câline, cherche femme féminine pour relation durable et saine. Pas sérieux, bi, alcoolique et masculine s’abstenir. »

« Féminine cherche femme pour relation très sérieuse. Bi, Trans, s’abstenir. Je recherche une vie de couple équilibrée »[6]  

 

On trouve ces annonces un peu partout, mais là on a tenté de réfléchir sur les clichés. Comme Léa l’a dit, il n’y a qu’une association en France sur ces questions (Bi’cause) et en cherchant sur leur site on trouve des références à Catherine Deschamps, une chercheuse qui a écrit il y a dix ans maintenant un livre qui s’intitule : « Le miroir bisexuel »[7]. Et sur le site de Bi’cause, ils se basent sur les clichés développés par Deschamps et Bi’cause note différents clichés (et y répondent)[8]

La bisexualité n’existe pas – Elle existe puisque nous existons 

La bisexualité n’est qu’une phase de transition C’est vrai pour certains qui finissent par s’installer durablement dans une relation hétéro ou homo. Pour d’autres : la transition doit s’étaler sur l’espace de toute une vie… 

La bisexualité n’est qu’une mode. N’est-ce pas la mode qui s’est emparée de la bisexualité ?  Les pratiques bi existent de tout temps et lieux…

Les bisexuels sont incapables de se définir : si l’on demande à 10 bis de se définir probable que leur définition ne seront pas superposables, la même chose si on demande aux  hétéros et aux homos de se définir. Pourquoi devrait-on imposer davantage aux bis une homogénéité ? 

Les bisexuels sont des traîtres à la cause homo : rien n’empêche les bis de militer aux côtés des LG. Etre bis c’est, entre autres, être homo – c’est aussi subir les mêmes discriminations, les insultes, la violence physique et verbale, etc. 

Les bisexuels sont incapables de choisir : depuis quand le choix implique-t-il l’unicité? Avoir deux objets de désir (hommes et femmes) résulte d’un choix au même titre que n’en avoir qu’un.  

Les bisexuels sont forcément infidèles : comme tout le monde. Ni plus, ni moins. Il peut y avoir un ou une partenaire exclusif sur une période. Même droit que d’autres d’avoir des multipartenaires. 

Les bis sont tous des obsédés sexuels : la sexualité des bis pas plus débridée que celle de leur voisin de palier. Les bis développent la même énergie que ceux qui ne le sont pas : multi-partenariat, vie de couple monogame, célibat par choix ou non.

Les bisexuels sont sans points de repère : un peu vrai, toujours selon Bi’cause, car en France pas de visibilité bi ni (embryon) une culture structurée.

Les bisexuels sont ceux qui transmettent le SIDA : ce sont les comportements qui sont à risque et non les groupes. 

La bisexualité est une condition du sentiment d’être au monde avant d’être un style de vie ou une collection d’expériences. On peut aussi avoir des pratiques uniquement homosexuelles ou hétérosexuelles et se penser comme bisexuel.

Juste un aparté sur les femmes, comme je travaille à la Maison des Femmes : on s’est rendu compte que la bisexualité féminine est moins observée et décrite que la bisexualité masculine. Elle a été la grande oubliée des recherches. Sûrement par rapport aussi aux études épidémiologiques qui ont attrait uniquement aux hommes. Les relations entre les femmes bi et les femmes lesbiennes me semblent plus conflictuelles que les relations entre les gays et les hommes bi. Même si on retrouve toujours la notion de traîtrise. Par contre, historiquement, l’association Bi’cause, elle, a été « portée » par trois femmes et les études sur la bisexualité sont majoritairement faites par des femmes.

Dans le dictionnaire Gay et Lesbien[9] dirigé par Didier Eribon[10] nous pouvons lire que :

« Si certains et certaines se servent de la bisexualité en vue d’obtenir plus de qualification sociale possible, les hommes trouvent souvent plus de bénéfice à se donner à voir comme hétérosexuels ou même comme homosexuels. Tandis que les femmes utilisent l’identité bisexuelle comme une stratégie de réappropriation du pouvoir masculin, c’est-à-dire qu’elles comptent sur les stéréotypes associés par leurs partenaires sur la bisexualité, pour s’assurer davantage de liberté au moins potentiellement au sein du couple. »

 

Mais on dit LES homos, LES hétéros, LES bi, LES trans comme si tous les individus étaient semblables, comme si les groupes étaient homogènes et comme si les clichés que je vous ai cité n’étaient pas applicables à tout le monde. Il faut certes faire une différence entre pratique sexuelle et l’être, l’identité, ça Catherine Deschamps le montre bien, ça peut être une sexualité, mais aussi une identité, une phase transitoire ou une pratique dans l’échangisme par exemple, ou une définition de soi alors même que l’on a que des pratiques homos ou hétéros. Si tout peut exister n’est-ce pas simplement une question de personne ?


Arnaud : Merci de ces interventions. Peut-être, avant de laisser la parole à la salle, j’aurais deux questions à poser. La première à Léa : tu as commencé à établir un lien entre « transidentité » et « bisexualité », pourrais-tu revenir sur les différences ou sur les ressemblances qui t’apparaissent face à ces deux termes? 

Léa :

Pour répondre à cela peut-être qu’il d’abord définir la transidentité. C’est un terme qu’on utilise plus dans le monde associatif, mais malheureusement on le connaît plus sous le terme de « transsexualité », c’est un terme que les personnes trans aiment moins. Si on ouvre le Petit Larousse 2011, on lit : « Conviction qu’a un sujet d’appartenir à l’autre sexe, qui conduit à tout mettre en œuvre pour que son anatomie et son mode de vie soient le plus conforme à sa conviction ». Le Larousse définit ainsi la « transsexualité », en conformité avec la littérature psy. Le terme transidentité, plus connu dans le monde associatif, et plus reconnu des trans, pourrait se définir comme un désaccord entre le sexe et le genre, ou à minima, entre le genre social, et le genre ressenti. C’est toute la nuance, être pour soi, un homme ou une femme et être reconnu comme tel lorsque les personnes trans vivent ce désaccord profond entre anatomie et genre puisqu’on serait condamné, de par notre anatomie, à notre genre assigné ; alors que le genre ressenti peut amener jusqu’à l’opération. Mais pas toujours, il faut avoir bien en tête que toutes les personnes trans ne vont pas jusqu’à l’opération.

Notons que dans aucune de ces définitions l’orientation sexuelle ne rentre en ligne de compte.  

Pourtant, Magnus Hirsfeld a décrit la bisexualité de manière conjointe à la transsexualité (En parlant des « Uraniens », mot introduit à la fin du XIXe siècle par l’activiste Karl Heinrich Ulrichs, et qui regroupait toutes les personnes que l’on dirait aujourd’hui LGBT). Il créa la théorie des « inter-­marches sexuelles » (en allemand : sexuelle Zwischenstufen), il s’agissait d’une échelle allant de la masculinité à la féminité qui englobait les homosexuels, intersexué-­e-­s et transsexuels (ou personnes transgenres).    

Magnus Hirsfeld était une sorte de visionnaire, puisque Harry Benjamin et Robert Stoller, parleront dans les années 50 de «continuum» entre les genres. Les catégories ne sont donc pas totalement binaires. Aussi, cela montre que des personnes peuvent éventuellement ne pas aller jusqu’à l’opération, ce qu’on pourrait appeler les personnes transgenres, ou vivre alternativement d’un genre à l’autre. On retrouve ici le continuum de l’échelle de Kinsey, même s’il ne faut pas confondre orientation sexuelle et identité de genre.

Mais il peut y avoir des passerelles entre la bisexualité et des questionnements  identitaires dans le parcours trans  

Les personnes trans ont pour la plupart une orientation sexuelle qui est floue. Beaucoup sont bi de par leurs parcours de vie. Des MTF ont été mariées avec des femmes et ont eu des enfants, avant de faire leur transition. Un certain nombre de trans (notamment parmi les MTF), une fois le parcours terminé, poursuivent des relations avec des personnes du même genre. D’autres considèrent qu’une vie hétéro permettra de poursuivre ou de confirmer leur accomplissement identitaire. Au plan psy, la nuance entre « posséder » un corps et «avoir un corps » est une frontière ténue, qui bien qu’infranchissable pour les personnes non trans (cisgenres), peut nous perdre dans nos questionnements identitaires, et parfois nous attirer de mauvais jugements des psys. D’ailleurs, certains protocoles imposent, pour la poursuite du parcours, que la personne trans s’affiche clairement (sans ambiguïté) comme hétéro dans le genre de destination. Alors que si on superpose l’échelle de Kinsey avec toutes les identités de genres possibles on a une double échelle qui rend les choses floues.

Bien que je me dise aujourd’hui plutôt hétéro, j’ai eu, après mon parcours, une relation avec une femme qui elle-même avait des questions identitaires. Loin d’être trans, elle connaissait les trans mais ne s’y identifiait pas, elle ne savait pas se déterminer dans la case hétéro ou homo. Donc gare aux modèles stricts et binaires. Alors qu’il y a encore des protocoles qui demandent qu’on s’affiche hétéro dans le genre de destination…

Finalement il est difficile pour une personne trans de trouver des partenaires amoureux cisgenres tolérants. On peut citer de nombreuses expériences de trans MTF qui ont été rejetées

par des garçons qui ont découvert l’origine trans de la femme qu’ils étreignaient, les renvoyant eux même dans leurs propres angoisses identitaires (suis-­je un homo?… ça, c’est pas de la théorie… c’est du vécu !).  

On pourrait dire en la circonstance que pour une trans MTF, la rencontre avec un garçon bi peut constituer un espoir, puis qu’elle éviterait ce genre d’angoisse.  

La transidentité et la bisexualité sont liées par le caractère dérangeant de ambiguïté, la dissolution de la frontière entre les genres. On n’hésite pas, et cela depuis les écrits antiques, à associer hermaphrodisme et bisexualité, voire à les confondre. Ce qui peut être le plus angoissant, c’est de ne pas être identifiable, de ne pas être reconnu (selon la pyramide de Maslow, la satisfaction du besoin d’appartenance est une étape indispensable à l’accomplissement de tout individu). Pour beaucoup de personnes  (trans ou cisgenre) c’est de ne pas être reconnu comme une femme, ou comme homme, qui pourra être une source d’angoisse. Pour d’autres, la manière de s’accomplir (pour un temps plus ou moins long) sera de revendiquer une identité trans, ou volontairement transgenre, androgyne.

Est-­ce une identité d’être bi? Est-­ce un révélateur d’une autre identité? Ou être bi, serait-ce simplement une étape possible dans tout parcours de vie ?

Arnaud : Audrey, il y’a un lien qui se fait, un parallèle immédiat sur la notion de pratique sexuelle et d’identité sexuelle. Dans ce que tu nous as dit et au vu des clichés que tu nous as exposé, il semblerait que ton point de vue serait de dire : intéressons-nous aux individus et non aux étiquettes. Pourrais-tu nous en dire plus sur l’articulation entre pratiques sexuelles et identité?

Il y’a une majorité de personnes qui sont bi ou qui seraient bi, qui ne le disent pas, mais qui le vivent. À côté, il y’a des gens qui se revendiquent comme bi, c’est-à-dire du côté de l’identité et du militantisme (on parle ici de militantisme politisé). Disons que la grande majorité serait invisible, d’ailleurs, on dit que la bisexualité serait une délatrice de l’invisible. La bisexualité serait (pour certains et ironiquement…) une transition qui durerait toute une vie.

L’autre chose qui nous semble intéressante, c’est la notion d’invisibilité justement, puisque bi’cause a défini plusieurs priorités contre la biphobie : lutter contre l’invisibilité, l’isolement, le mépris, l’incompréhension. On s’est donc posé la question de l’injonction à l’homosexualité et de l’injonction à l’hétérosexualité.

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Voici une campagne québécoise que je trouve assez intelligente : là c’est une blonde aux yeux bleus, mais ils ont utilisé d’autres profils… L’hétérosexualité reste ce par quoi la normalité est définie, et les hétéros ne se disent pas entre eux qu’ils sont hétéros, il n’y a pas de coming out hétérosexuel (ou je n’en ai pas vu !).

Le présumé hétérosexuel touche tout le monde, mais le présumé homosexuel existe aussi. Si vous vous retrouvez dans un milieu gay et lesbien autour d’une table, tout le monde autour de la table présumera que vous êtes homosexuel. Or les personnes à la table ne sont pas forcement homosexuelles mais peuvent être bisexuelles, hétérosexuelles…

Catherine Deschamps dans son livre le miroir bisexuel estime que « travailler sur la bisexualité est un bon outil pour mettre en cause la bipolarité », dans ce qu’elle dit « L’homosexualité se définit par pratiques et culture, bisexualité uniquement par des comportements »[11]. Il y’a qu’un embryon de culture bisexuelle, et donc pour la politisation, c’est plus difficile, parce qu’il y a moins de références.

On s’est aussi posé la question de l’homogénéité. Didier Eribon parle dans « Papiers d’identité » de « la communauté homo »[12] :

« Quand vous prenez la parole sur des questions homosexuelles, est-ce que vous le faites en tant qu’individu ou au nom de la communauté gay et lesbienne ? »

« Vouloir parler au nom de la communauté présupposerait qu’une telle communauté existe, qu’elle serait un groupe homogène, dotée d’un ensemble d’idées et d’objectifs bien identifiables. Ce n’est évidemment pas le cas et ce n’est pas possible ni souhaitable que cela puisse le devenir. Il faut le dire clairement, la communauté gay et lesbienne n’existe pas. Ce qu’on appelle communauté est une réalité très floue qu’on a du mal à circonscrire et à définir. Ce n’est rien d’autre au fond que la somme jamais définitive des comportements, des actions, des écrits, des paroles, etc.  De tout un ensemble de gens très différents les uns des autres. C’est toujours en tant qu’individu que je m’exprime, mais je crois en revanche que des individus peuvent faire exister un discours et des positions intellectuelles et politiques dans lesquelles d’autres personnes choisissent de se reconnaître à un moment ou à un autre, totalement ou partiellement »    

C’est important par rapport au cliché : la notion de discréditation. Je cite Eribon dans « Réflexions sur la question gay »[13]:

« Tel individu n’a pas besoin d’être effectivement discrédité s’il est par avance discréditable, le seul fait d’être discréditable et de savoir qu’on l’est et de redouter d’être discrédité agit sur la conscience et l’inconscient des individus, comme une force d’assujettissement et de domination intériorisée, redoublée par l’angoisse d’être découvert et par l’autocensure nécessaire pour ne pas l’être »

Eribon se base, dans le chapitre « un monde d’injures », sur Erving Goffman[14] et son concept de stigmate.

C. Deschamps reprend Goffman pour dire que :

« Le terme de stigmate ainsi que ses synonymes permet deux points de vue : l’individu stigmatisé suppose-t-il que sa différence est connue et visible sur place ou bien pense-t-il que sa différence est méconnue, mais immédiatement perceptible par les personnes présentes? […]Dans le premier cas, on considère le sort de l’individu discrédité, dans l’autre, celui de l’individu discréditable. […]On pourrait supposer que les bisexuels appartiennent à la catégorie des individus discréditables. Rien ne signifie dans l’apparence des bisexuels leur pratique ou leur orientation sexuelle. Dans un second temps toutefois, on pourrait dire tout autant que ceux qui se disent, qui s’affirment publiquement entrent dans la définition des discrédités […] Ce serait oublier un phénomène dont Goffman ne tient pas compte : le libre arbitre des individus, car ceux qui revendiquent leur bisexualité choisissent de le faire, rien ne les y obligent. Davantage que d’être discrédité, ils se discréditent volontairement. Les bisexuels appartiennent à une catégorie qui garde le choix de l’expression de sa différence, non pas que les personnes une fois adultes ont à proprement parler le choix de leur orientation sexuelle, mais du moins gardent-elles la possibilité de les taire. Les seules à les connaître sont alors leurs partenaires sexuels. Les bisexuels femmes et hommes ne portent pas en bagage corporel le fardeau de leur orientation sexuelle. Ils peuvent se délester ou se décharger de leurs différences au gré de leur volonté à signifier ».[15]


Pour terminer, je donnerai deux citations :

« Une même personne peut décliner quasiment à l’infini ses auto-désignations sexuelles, en fonction d’un vécu en mouvement et parfois indépendamment de ses pratiques effectives ».[16]

« Il peut-être politiquement important d’affirmer que l’on est homosexuel, il peut-être politiquement nécessaire de refuser de répondre à l’injonction de se définir. »[17]

 

Question 1 : Est-ce que se dire bisexuel c’est pas une manière de renverser aussi le stigmate? Tout comme pour les personnes trans?

Réponse 1: Ça pourrait être analysé comme ça, mais dans la tête de la personne trans ça se pose pas en ces termes. Le fait d’aller de l’avant c’est une évidence. C’est au-delà d’un geste de survie. Stigmatisé ou pas il faut que ça avance. C’est en tout cas prendre la décision de ne plus se cacher, de s’accomplir… on peut peut-être appeler ça ou peut-être dire qu’on veut plus se stigmatiser soit même.

Réponse 2 : J’ai l’impression c’est lié à la notion d’identité, c’est-à-dire à un moment donné, de ne plus être dans l’invisibilité. Les gens ne sont pas homosexuels, ni hétérosexuels, ils veulent être reconnus pour qui ils sont. Je sais pas si c’est vraiment renverser le stigmate parce que tu peux être encore plus stigmatisé puisqu’à un moment donné il est peut-être plus confortable d’être considérée comme lesbienne que d’être considérée comme bisexuelle. Peut-être vis-à-vis d’une histoire entre les lesbiennes et les féministes et les notions de traîtrise, de collaboration avec l’ennemi… etc.

Question 2 : Y’a toujours une certaine dose de sexisme chez les personnes bisexuelles hommes ou femmes. Y’a pas mal de lesbiennes qui refusent de sortir avec des femmes bi etc… C’est parce que certaines lesbiennes considèrent les femmes bisexuelles comme des sortes de « mères maquerelles », des femmes qui vont les livrer à leur compagnon homme et inversement pour les hommes, la femme bisexuelle, c’est un peu le grand fantasme…

Réponse : Une femme bisexuelle est supposée rabattre vers son compagnon parce qu’elle est supposée en avoir un… Dans les clichés tout ça est totalement réduit, je veux pas dire détruit, mais…

Question 3 : Aussi y’a pas mal de personnes homosexuelles qui renvoient les bisexuels à leur hétérosexualité… Ça fait un petit peu un « renvoi de balle » puisque la communauté homo renvoie à la communauté hétéro et la communauté hétéro renvoie à la communauté homo. Vous parliez de question identitaire tout à l’heure et je crois que dans l’expérience des bi c’est une question de quête identitaire puisque y a pas réellement de culture… Découvrir à l’adolescence qu’on peut être attiré par une personne du même sexe ça peut être vécu plus ou moins bien. Et puis tomber amoureux d’une personne de l’autre sexe et se demander : « où est-ce que je me situe ? ». C’est vraiment la question de « homosexualité » ou « hétérosexualité »… et finalement y a pas vraiment de possibilité pour se dire « homo » et « hétéro »…

Réponse : La bisexualité interroge la bipolarité. Catherine Deschamps dit d’elle que c’est une « formidable fouteuse de merde ». Parce que, par ça, elle va interroger les pratiques sexuelles  et que c’est pas « tout blanc » ou « tout noir ».

 

Question 4 : on a vu qu’avec la question trans y avait un certain refus de la notion de transsexualité au profit de la notion de transidentité. À partir de là, est-ce que la bisexualité peut-être définit comme l’affirmation d’une identité?

Réponse 1: Dans l’association Bi’cause ils revendiquent une identité. À mon avis, c’est aussi l’absence de culture. Alors y’a un drapeau, mais c’est là on se pose la question de la pratique ou de l’identité, des êtres. Parce que les militants sont du côté de l’identité

Réponse 2 : Demandez à une personne trans si la bisexualité est une identité, elle vous répondra que non, c’est une orientation sexuelle. Parce que les personnes trans font clairement la distinction entre identité de genre et orientation sexuelle. Maintenant d’un point de vue du sentiment d’appartenance des personnes bi, qu’elles soient trans ou pas, certaines personnes vont décider de l’affirmer en tant qu’identité, pour satisfaire un besoin d’appartenance à un groupe et d’autres non.

Réponse 3 : Sur la notion d’identité y’a deux voies : soit on dit il faut de l’identité auquel cas on assume ce qui va avec l’identité (les stigmates un lieu d’appui pour un contre stigmate) ou alors on fait le deuil de l’identité on s’intéresse aux pratiques, aux corps. En tout c’est d’un point de vue individuel que les épreuves se résolvent, et non d’un point de vue communautaire d’autant plus que la communauté est plus éparse qu’il n’y parait.

Question 5 : Y’a des jeunes qui pensent que le fait de se dire bi ça passe mieux que de dire qu’on est homo…

Réponse 1 : L’érotisation aussi est associée à la bisexualité, c’est quelque chose de différent. La notion de transition elle est juste aussi : peut-être est-ce une transition d’une sexualité à une autre. C’est humain aussi, ça peut être une solution de facilité, y’a pas de jugement à porter là-dessus. Où ça peut être dans le discours une manière d’amener son homosexualité, parce qu’amener son hétérosexualité ça doit être plus simple (rires). Mais y’a aussi cette notion de bisexualité, qui est soit récurrente, soit ponctuelle.

Réponse 2 : Soit d’un point de vue communautaire on pense que ces jeunes ne font qu’entrouvrir le placard et on se demande ce qu’ils attendent pour l’ouvrir complètement soit on adopte un point de vue plus individuel et on regarde d’un point de vue de l’acteur, d’un point de vue stratégique ce qui est mieux pour lui.

Réponse 3 : Le vécu en mouvement, je trouve que c’est une expression intéressante

Question 6 : Pour compléter ce que tu disais sur les partenaires, y’a aussi des trans lover, qui vont séduire des personnes trans pour tester leur attirance homosexuelle…  Ce qui intéresse c’est plus l’ambiguïté. Mais c’est pas des hommes qui se définissent comme bisexuels, mais comme hétéros…

Réponse 1 : Parce que c’est peut-être une pratique hétérosexuelle

Réponse 2 : Ça signifie aussi que l’orientation sexuelle réelle ou supposée d’une personne soit plus en lien, dans ce cas, avec le genre de la personne avec qui on est qu’avec son sexe anatomique, et est plus dépendante de la pratique sexuelle que de la sexualité elle-même. Là on rejoint peut-être ce tout ce qui de l’ordre de la pansexualité selon laquelle on s’intéresserait plus aux individus en tant qu’êtres qu’en tant qu’êtres sexués. Là y’a peut être un lien avec la bisexualité puisqu’en effet si on s’intéresse à l’individu en tant qu’être la bicatégorisation s’effrite.

Réponse 3 : Non, mais c’est une réalité. On a beaucoup de personnes qui en cours de transition connaissent un désintérêt de la personne avec qui elles sont une fois l’échéance de l’opération arrive.

 

Question 7 : Moi il me semble que cela pose une question : comment dans un lieu LGBT, LG, enfin G, comment faire cohabiter les deux logiques, les deux principes, qui sont celui, de la revendication identitaire, utile politiquement, utile pour la visibilité, et en même temps la nécessité de penser la fluidité, on parlait d’ambivalence, qui est sous-jacente à toute communauté, à tout rassemblement. Alors soit on pense qu’on multiplie les lettres : LGBTIQH et on n’en finit pas… y’a tellement d’identité qu’il n’y aurait pas assez de lettres, ou alors on repense l’agenda militant LGBT pour inclure toutes les minorités des minorités, dont il semblerait qu’elles en soient les minorités, mais rien ne le prouve, notamment d’un point de vue statistique. Ça pose une question : dans nos associations respectives, comment faire pour inclure les minorités?

Question 8 : Ça me dérange le « G », comme si c’était la communauté gay qui était à l’origine d’un rejet. L’invisibilité des bi pour moi elle est due aux bi eux-mêmes… Parce que c’est difficile de s’affirmer en tant que bi. Si les bi ne s’affirment pas … On ne peut pas accuser les gays de faire de l’ostracisme.

Réponse 1 : Donc il faudrait faire de la discrimination positive c’est ça?

Réponse 2 : Y’a de la biphobie dans la société en général. Après tu vas avoir de la biphobie chez les hétéros et de la biphobie chez les homos comme tu auras de l’homophobie chez les hétéros et de l’homophobie chez les homos. Parler de biphobie ne stigmatise absolument pas les gays. Après on peut se poser la question de l’homme : un homme blanc est gay reste un homme blanc et gay et une femme reste une femme (ou pas), mais on part sur la notion de hiérarchie…

Réponse 3 : Le constat qu’on a fait en préparant ces exposés, c’est que cette biphobie ou l’invisibilité des personnes bi, c’est aussi vrai dans la sphère hétéro que dans la sphère homo. Aux premiers abords, on serait tenté de penser que les personnes bi ne rencontreraient aucune difficulté, mais ce n’est pas vrai.

Réponse 4 : Après les bisexuels s’intéressent plus, je ne sais pas si c’est à la communauté ou à la culture, homosexuelle, que les homosexuels ne s’intéressent aux bisexuels.

 

Question 9 : Il y’a aussi la différence fondamentale entre l’orientation sexuelle telle qu’elle est vécue et telle qu’elle est ressentie et ça apporte une nuance supplémentaire, et est-ce que l’identité, ça ne peut pas être cette expérience ressentie plus que vécue? Ce qui limite l’amalgame avec la culture.

Réponse 1 : C’est la différence entre l’être et le ressenti, c’est pour ça que certains parlent de bisexualité vierge, et c’est vrai que la notion de culture c’est autre chose.

Réponse 2 : Il faut intégrer le levier discursif. La manière dont on va se parler, dont on va se penser aussi.

 

Question 10 :Est-ce que la bisexualité c’est pas : pouvoir être homosexuel puis hétérosexuel, sans amalgamer les deux. Dans les questionnaires, on voit : « homo », « hétéro », et moi j’ai envie de rajouter la case «sexué »? Pourquoi toujours se justifier ?

Réponse 1 : Est-ce que ce n’est pas retirer aux gens la capacité ou l’envie de se nommer et de se réunir en communauté. On ne peut pas reprocher aux gens de vouloir se nommer, d’autant plus que dans la communauté LGBT, on a créé un B. Et on leur retirerait ce droit à la visibilité ? À la mise en place d’une culture, d’une identité, on pourrait trouver des nuances ? Ça semble aussi ambivalent comme position …

 

Question 11 : y’a tellement de catégories dans lesquelles les gens ne se retrouvent pas, et c’est ce qui me dérange, est-ce qu’on est vraiment obligé de catégoriser? On va finir par avoir les vrais bi, les faux bi…

Réponse 1 : C’est le problème des catégories alors que les gens doivent rentrer dans des cases… Le langage nous fait vivre et nous tue à la fois c’est-à-dire qu’en même temps on est obligé de dire que… et on s’enferme… Les hétéros on va dire que c’est quoi ? Le mariage, etc. mais y’a des gens qui ne vont pas retrouver là dedans. Et en même temps les gens se regroupent à un moment donné par rapport à quelque chose. C’est proche de la notion de lutte collective.

Réponse 2 : Oui parce que si les catégories ne font pas sens ça ne veut pas dire qu’il existe forcément un au-delà des catégories. Alors, comment passer de catégories qui ne font pas sens à un au-delà des catégories illusoire, sûrement dans la multiplication des pratiques de manière à flouter toutes les identités.

Réponse 3 : Je sais pas si y’a pas d’au-delà des catégories. Moi je suis étudiant en biologie et jusqu’au 19e s. la pensée en biologie qui permettait de faire évoluer la science c’était la pensée classificatoire. Chaque espèce à une famille, un genre, une classe, des catégories et des sous-classes. À partir de la moitié du 20e s., cette pensée a été remise en cause avec les notions d’évolution et de continuité. Je pense que la notion d’individu et de personnalité sur laquelle on était tout à l’heure est aujourd’hui ce qui permet de remettre en cause ces différentes catégorisations qui ont été nécessaires pour que se forme la culture LGBT et qu’aujourd’hui on le vive plus du côté de la personnalité.

Réponse 4 : L’hétérosexualité elle s’appelait la « normal-sexualité » lorsqu’elle est apparue. Elle a changé, puisqu’elle s’appelle aujourd’hui l’hétérosexualité. Pour autant y’a toujours une sorte de catégorisation.

Réponse 5 : C’est intéressant. C’est Foucault avec l’invention de l’homosexualité par les psychiatres. Donc on les a aussi inventés parce qu’on avait besoin de normes, de cadres, de morale…

Réponse 6 : Regardez chez les trans y’a en qui se catégorisent comme FtU (Unknown) pour dire le départ, mais pas la destination. D’emblée dire FtU c’est créer une catégorie. Même une catégorie qui se veut transcendante par rapport à toutes les catégories. Y’a pas d’au-delà de l’idée de catégorisation.

Réponse 7 : Y’a aussi des personnes trans qui ont du mal à se projeter ou qui vivent difficilement leur transition … Et donc ils préfèrent se présenter dans l’instant présent comme « entre les deux ». Mais on revoit cette personne 2 ans après elle aura peut-être pas le même discours. Faut être prudent là-dessus.


[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Bisexualité

[2] KINSEY Alferd, “Sexual  Behavior  in  the  Human Male”, 1948

KINSEY Alfred, “Sexual  Behavior  in  the  Human  Female”,1953

[3] CANTARELLA EVA, « l’hermaphrodite et la bisexualité à l’épreuve du droit dans l’antiquité » n°208, 2004, pp 3-15.

[4] Op. Cit.

[5] Psychologie.com

[6] CORLOUER Melissa, « IDAHO2011@BORDEAUX Conclusion »

Disponible sur : http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com/pages/Melissa_Corlouer_Conclusion_de_la_journee_et_ouverture-5258891.html

[7] DESCHAMPS Catherine, « le miroir bisexuel », Duvernet, 2002

[8]http://bicause.pelnet.com/html/doc/journal01.htm#a3

[9] ERIBON Didier, Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes , Larousse, 2003

[10] Lire aussi : ERIBON Didier, Les Études gays et lesbiennes. Actes du colloque des 21 et 27 juin 1997, Paris, éditions du Centre Georges Pompidou, 1998.

[11] Op. Cit. p.39

[12] ERIBON Didier, « Papiers d’identité », Fayard, 2000, pp.37-38

[13] ERIBON Didier, « Réflexions sur la question gay », Fayard, 1999, p.100

[14] GOFMANN Erving, « Stigmates », Ed. de minuit, 1975.

[15] DESCHAMPS Catherine, op. cit. pp.55-56

[16] Ibid.

ERIBON Didier, « Réflexions sur la question gay », Fayard, 1999, p.463

Ludovic Gay, Homo mediaticus…

Ludovic Gay
Doctorant en troisième année de sociologie
Université de Bretagne Occidentale (UBO)

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Homo Mediaticus ou

comment la presse dite « homosexuelle »
incarne-t-elle le genre masculin ?

Le magazine Têtu comme analyseur

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Ce travail tient en une analyse de contenu de Têtu, le magazine de presse payante «homosexuelle» actuellement seul véritable leader en France sur ce créneau et vendu à près de 32.000 exemplaires en moyenne par mois. Le traitement iconographique des hommes est étudié ici aux travers des visuels du magazine en s’intéressant plus particulièrement aux couvertures des numéro 1 à 166  du mensuel Têtu. 

 

Notre hypothèse est que le genre cristallise les rapports entre hommes et femmes dans des rôles pré-définis en fonction de critères subjectifs liés au sexe des individus. La presse homosexuelle, loin d’en découdre avec cela, semble participer à créer et véhiculer une représentation stéréotypée du genre masculin.

 

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Ludovic Gay, Homo Mediaticus…

 Ludovic Gay 

Doctorant en troisième année de sociologie sous la direction de madame Arlette Gautier, rattaché à l’université de Bretagne Occidentale (UBO).

Sa thèse traite de la représentation de la masculinité dans la presse française dite « homosexuelle »


 

Homo Mediaticus ou

comment la presse dite « homosexuelle » incarne-t-elle le genre masculin ?

Le magazine Têtu comme analyseur

 

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Certes, Têtu fait un très bon travail en ce qui concerne les gays en France, mais s’il y a un problème majeur qui règne encore – bien souvent tabou – c’est celui qui concerne les gays qu’on ne retrouve sur aucune photo du magazine. Ceux qui ne sont pas sexys, qui n’ont pas un corps d’Apollon, loin de pouvoir se retrouver sur le podium du dernier défilé de mode ou d’être élu Mister Gay (1) du mois d’octobre. »

(mail d’un anonyme envoyé à Têtu)

 

Ce travail tient en une analyse de contenu de Têtu (2), le magazine de presse payante « homosexuelle » (3) actuellement seul véritable leader en France sur ce créneau et vendu à près de 32.000 exemplaires (4) en moyenne par mois. Le traitement iconographique des hommes est étudié ici aux travers des visuels du magazine en s’intéressant plus particulièrement aux couvertures des numéro 1 à 166  du mensuel Têtu. 

 Notre hypothèse est que le genre cristallise les rapports entre hommes et femmes dans des rôles pré-définis en fonction de critères subjectifs (5) liés au sexe des individus. La presse homosexuelle, loin d’en découdre avec cela, semble participer à créer et véhiculer une représentation stéréotypée du genre masculin.

Dans une société qui a vu s’opérer le boum de l’internet passant d’un simple réseau de communication à un mode de sociabilité, où la publicité ne se contente plus de se coucher sur panneaux mais s’affichent sur des bus, s’impriment sur des t-shirts, où les magazines se visionnent sur les smartphones, la radio s’écoute sur tablettes, le média de masse (dont la presse fait partie) se veut omniprésent allant jusqu’à cadrer le quotidien de chacun. Cette cybernétique (6) de l’information à la carte, là en permanence, immobilise les individus, eux qui sont davantage et plus durablement solliciter. Mais solliciter à quoi ?, peut-on objecter. À quoi d’autre si ce n’est à entretenir le système performatif de la presse, à en être un de ses maillons. On peut toujours se dire, avec force et conviction, que le média de masse est sans effet sur soi. Mais le média de masse, donc la presse, est impactant, et les individus sont forcés de composer avec.(7)

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Aussi, en sa qualité d’outil médiatique, la presse a pour fonction de s’exposer, reste aux individus de s’en saisir ou non (peut-on penser). Or, de par son caractère performatif, en plus d’être un relais de contenus, la presse a tendance à être un producteur de sens, à diffuser explicitement ou implicitement un canevas de normes et valeurs que les individus eux-mêmes sont appelés à la fois à compléter et à reproduire. Autrement dit, elle se révèle être un instrument « prescripteur » fort, en mesure de fixer des « patrons » de l’identité sexuée, mais aussi sexuelle.

Dans sa façon d’incarner le genre masculin, Têtu tend à privilégier une iconographie sexy des hommes. La presse homosexuelle s’apparente à un catalyseur d’images capable de scénariser ce que doit/devrait être l’apparence, voire le corps de l’homme. Or, ce dont il est question c’est une stricte interprétation d’une masculinité tronquée, codifiée et légitimée autour des seuls critères de corps magnifiés, jeunes et sculptés. En découle le leurre de la doxa, elle qui ne peut s’empêcher d’envisager – ou à « en-corporer » – les gays à la manière décrite sur le papier glacé des magazines comme Têtu. Pour certains gays en résulte le sentiment de ne pas se sentir concerné. 

Ici, s’opère une double dynamique d’identification, une externe et une interne, soit en rapport avec le regard que pose autrui sur les gays en fonction de « l’image » véhiculée dans le magazine homosexuel (on pense que le gay est physiquement – dans la réel – comparable à la représentation corporelle telle qu’elle est dépeinte dansTêtu), soit en rapport avec la valeur que les gays dans leur pluralité accordent à ces visuels dans lesquels les mannequins prennent la pose, pouvant ainsi parfois être considérés comme source de fantasmes, de reconnaissance ou de déni et que certains gays vont donc chercher à copier ou à relativiser.

Autrement dit, les magazines, dont Têtu, tendent au travers de couvertures alléchantes et de portfolios sophistiqués, à mobiliser des représentations particulières du genre dans des mises en scènes explicites et parodiques des individus. À force d’être exposés à ces « constructions imagées », chacun est ainsi tenté de croire qu’être un homme (ou une femme lorsqu’il est question de représenter le féminin notamment dans la presse féminine), c’est bel et bien ce qui est montré dans la presse.

À son tour, chacun participe à valoriser ces représentations du genre au travers de ses interactions avec autrui. En effet, prenons comme exemple les couvertures du magazine Têtu, qui se composent « traditionnellement » d’une photographie d’un homme de face, cadré en 3/4, torse nu et bien souvent en maillot de bain ou en sous-vêtements. L’arrière-plan de l’image est rarement mis en scène, seul élément de décor redondant : un fond monochrome.

L’analyse de ces couvertures nous permet de rendre compte du sexe du modèle en présentation: Il est de type « mâle ». En effet, même si l’on ne voit pas le pénis, le vêtement le laisse souvent deviner. Le torse nu laisse également clairement voir qu’il n’y a pas de traces de poitrines « féminines ». En ce qui concerne le genre du modèle en couverture : il est de type « masculin ». On sait que c’est un homme dont il est question car on peut lister les caractéristiques physiques ayant trait aux attributs de la masculinité : pilosité parfois, musculature développée (biceps bombés, abdominaux contractés, pectoraux saillants, des positions du corps dynamiques et qui permettent très souvent de focaliser le regard sur « le maillot de bain »). En revanche, du point de vue de la sexualité, aucun critère ne permet de savoir si le modèle est hétérosexuel, homosexuel ou bisexuel ; dit autrement il est asexué. 

Pourtant, et parce que le mensuel Têtu est reconnu être un magazine qui s’adresse principalement aux gays, on peut être tenté, et le lecteur l’est souvent, de croire que les hommes posant en couvertures sont tous homosexuels (7). En raison notamment de la construction de ses couvertures, le mensuel Têtu produit du sens. En effet, le magazine privilégiant toujours le même type de corporéité du masculin et étant reconnu comme média à destination des gays, et le modèle de couverture, assimilé à son support, étant supposé gay par le lecteur, celui-ci est amener à croire que les hommes homosexuels sont tous jeunes, sexys et dotés d’un corps identique fait d’une musculature avantageuse.

Le magazine semble répondre aux attentes d’une partie non négligeable du public qu’il vise (rappelons que Têtuest vendu en moyenne à 32.000 exemplaires par mois). Est-ce dû (bien que nous en doutions) au fait que les gays sont a priori concernés par des couvertures sexys parce qu’ils ont un intérêt pour la sexualité particulièrement développé ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi choisir ce type stricte de visuel ? Pourquoi ne pas en privilégier d’autres ? Et quels discours les gays tiennent-ils par rapport à cela ?

 

Développement

1. Le genre comme outil méthodologique

Les recherches menées par les gender studies (8) aux États-Unis tout d’abord et plus récemment en France (9), ont permis de démontrer que sexe et genre renvoient tout deux à des constructions sociales (Judith Butler, 2006). Pourtant, et dans un souci de marquer le caractère « structurel » et culturel du genre, nous préférons partir d’une définition plus classique du genre qui entend montrer que celui-ci est seul à être un produit social. Il renvoie ainsi à une « traduction » en termes de rôles et de comportements sociaux d’une catégorie de sexes (mâle/femelle); présente au préalable (Simone de Beauvoir, rééd. 2003). 

Autrement dit, le genre légitime un ordre social rationnel, axé sur un rapport dichotomique entre femmes et hommes. Or, en disant cela, nous tendons à ne rendre compte que des agencements en termes de rôles sociaux de ce que l’on suppose être l’action et les «devoirs» d’une femme et d’un homme. En ce qui nous concerne, la distinction genrée – ou sexuée – s’observe aussi de manière matérielle et notamment au travers de la mise en scène des corps (Erving Goffman, 1973 et 2002). Véritables réceptacles connotés de genre, les corps sont des moyens probants et largement employés par les médias pour rendre efficace leur action : communiquer des messages clairs et facilement identifiables pour capter l’attention d’un public, et ce, dans le but notamment de s’assurer du succès commercial d’un produit (un numéro pour un magazine et un bien quelconque pour la publicité). Or, comment la presse dépeint-elle les corps ? 

2. La presse et ses fonctions

La féministe et sociologue américaine Jean Kilbourne, grâce à ses travaux sur la représentation des femmes dans les magazines et les campagnes publicitaires aux États-Unis, nous explique que la mise en scène du corps féminin et sa description rassemblent nombre de critères subjectifs (parce qu’ils ne répondent a aucune logique rationnelle) mais pourtant objectivement mis en valeurs : les femmes sont hyper-minces, grandes, sans rondeurs, sans pores ou peu, etc. Et d’ailleurs, nous sommes tous prêts à valider la raison d’être de ces critères. Comme pourrait le dire Pierre Bourdieu, l’on assiste à une « incorporation » effective (parce que observable) des rôles genrés à travers les corps des modèles posant pour les magazines et dans les publicités. (Cf. Les publicités Cult Shaker et Dolce&Gabbana)

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D’ailleurs ce dernier point s’avère être l’un des questionnements principaux de Jean Kilbourne, à savoir que les médias, de part leurs sur-visibilité ou omniprésence dans nos sociétés occidentales, véhiculent tout un ensemble de stéréotypes du corps, ceux-là à même d’influencer, voire de modifier les perceptions de la conscience collective, ce que Pierre Bourdieu qualifie de « sens commun » (Pierre Bourdieu, 1996). 

Autrement dit, à force d’être mis face à des photographies de corps de femmes filiformes, maigres, retouchés à coup de palette photoshop, et dans des positions lascives, les médias n’ont-ils pas tendance à « flanquer » aux individus des références corporelles normalisées, certes, mais anormales ou stéréotypées parce qu’elles ne rendent pas compte d’une quelconque vraisemblance ? À ce propos Jean Kilbourne explique : 

« It is certainly true, in fact it’s more true than ever that advertising is the foundation of the mass media. The primary purpose of the mass media is to sell products. Advertising does sell products of course, but it also sells a great deal more than products. It sells values, it sells images, it sells concepts of love and sexuality, of romance, of success and perhaps the most important of normancy. To a great extend, advertising tells us who we are and who we should be. » (Jean Kilbourne, 1999) 

Loin d’être unique et uniforme, le corps des femmes et de tout individu d’ailleurs, demeure multiple et varié. (Cf.Les publicités Dove)

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Ici, il est question de rappeler l’originalité corporelle des individus dans le «réel» – au quotidien – et de rappeler aussi la corporéité fictive de la femme (ou pourquoi pas de l’homme) en d’autres termes des fantasmes véhiculés sur les individus dans la «réalité» médiatique. Lorsque nous parlons de corps, re-précisons que nous traitons aussi d’identités de genre et sexuelle.

3. Présentation de soi et homosexualité

Si l’on repense au corps et à sa propension à pouvoir générer mais surtout à mobiliser du genre, nous sommes tentés, pour le cas qui concerne uniquement les gays, de faire un constat : en tant que membres d’une minorité, les gays doivent savoir composer leur “identité” ou leur présentation d’eux-mêmes en fonction notamment d’un environnement social potentiellement hostile, disons homophobe. Lors d’une précédente étude menée en 2005 à Missoula (MT), États-Unis, nous sommes allés à la rencontre d’hommes homosexuels dans le cadre d’entretiens semi-directifs pour comprendre comment ils négocient leur homosexualité en fonction d’un milieu urbain (la ville de Missoula) dans lequel les agressions homophobes (autant verbales que physiques) n’étaient pas rares. Il s’est avéré que les interviewés (17 individus âgés entre 18 et 20 ans, tous étudiants) expliquaient mobiliser ce que nous nommons, en référence à Vered Vinitzky-Seroussi (1998), une identité personnelle (en rapport a l’intime) et une identité sociale (dans le cas ou l’individu est en représentation, face a autrui). L’identité personnelle laisse plus largement exprimer l’homosexualité de la personne et elle s’oppose généralement à celle sociale pour laquelle nos interviewés disaient « jouer » le rôle d’hommes soit asexués, soit hétérosexuels et pour le coup hyper-masculins. Ils adaptent aussi leurs corps et leur apparence (manières de se tenir, de se mouvoir et aussi de s’habiller) en fonction des situations et des interlocuteurs en face d’eux.

Nous notons, ici, le caractère versatile de l’identité et qui demeure largement tributaire d’impératifs à la fois situationnel (Stéphane Leroy, 2010 et 2005, Nadine Cattan et Stéphane Leroy, 2010), temporel (Guillaume Marche, 2005) et interactionnel. Autrement dit, en fonction de l’endroit, du moment, et de qui est notre interlocuteur, la présentation de soi à autrui peut varier. Ceci suppose donc que l’identité sexuelle et, qui plus est, homosexuelle, n’est pas figée mais qu’elle évolue potentiellement. Cela sous-entend de surcroît que les gays sont des individus qui doivent savoir jouer de stratégies et se jouer des clichés accolés à la pratique homosexuelle et aux homos pour faire valoir ou infirmer leur préférence.

Or, de retour sur la problématique de la presse dite «homosexuelle», nous supposions que, comme l’ensemble des magazines, ceux dits «homosexuels» ont comme tendance à véhiculer des stéréotypes et qui plus est sur les gays. Comment le traitement du corps masculin au travers des couvertures de Têtu implique une stigmatisation de son lectorat gay ?

4. La presse dite « homosexuelle » et la cible gay

Ceci laisse sous-entendre que le caractère «sexy» est un facteur déterminant parce qu’il participe à faire que les gays achètent et lisent Têtu. Peut-on dès lors considérer que la part érotique dans Têtu est légitime parce qu’elle composerait l’identité homosexuelle, ceci revenant à dire que les hommes homosexuels sont bel et bien enclin à préférer le côté sexy parce que cela fait partie de leur identité.

Une étude sur les valeurs et les représentations de la masculinité dans le magazine Têtu en particulier auprès des lecteurs du mensuel nous permet de nuancer ces constats fragiles.

Nous pouvons dégager deux éléments, à savoir qu’il existe une corporéité du masculin à travers les mises en scène des corps des hommes, corporéité qui respecte une « charte » stricte et immuable sur la manière de présenter le corps masculin : Il est musclé, jeune, blanc de peau, empruntant souvent des poses lascives, blond ou châtain, de grands yeux, une mâchoire large, un visage rasé, etc. Deuxième élément, les lecteurs généralement ont l’oeil entraîné car ils comprennent cette corporéité même s’ils ne s’y reconnaissent pas. (Rosalind Gill, 2004) Il manifeste ainsi un besoin de plus d’authenticité.

Nous avons mené une analyse de contenu des couvertures de Têtu, du numéro 1 à 168. À cela nous avons mené une analyse statistique auprés du lectorat, via le site internet tetu.com, pour définir sa réaction. 

 

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À noter, la représentation du critère ethnique à travers les couvertures du numéro 1 à 168. Les hommes blancs sont omniprésents. Sur 168 couvertures sont dépeints 120 corps d’hommes blancs (pour la quasi-totalité de 3/4, de face et dénudée), 18 corps d’hommes non blancs, dont 6 « noirs », 2 asiatiques (avec un focus sur le visage et le haut du torse toujours habillé), 10 beurs. Nous avons dégagés les visuels de couvertures et/ou les modèles d’hommes photographiés en noir et blanc, la détermination de l’éthnicité du mannequin n‘étant pas évidente. Les femmes (célèbres ou pas), elles aussi, ont été écartées de l’analyse puisque nous ne nous intéressons qu’aux seuls hommes. Les hommes célèbres tels que des chanteurs, ou acteurs, ont été occultés parce que nous pensons que ce qui a motivé leur apparition en couverture ce n’est pas leur couleur de peau mais leur capitalpeople. Enfin, nous retrouvons notre catégorie « Autre » (une foule, des drapeaux, une poupée et un homme enceint) que nous n’avons pas analysé. 

 

Conclusion

Paradoxalement, Têtu en qualité de magazine de presse homosexuelle tend à produire une représentation stéréotypée du corps masculin, ce qui mène potentiellement à une interprétation biaisée de son lectorat, les gays, que le sens commun peut se représenter comme des individus frivoles, et fondus dans un même moule. Le travail de déconstruction de la presse comme organe socialisant et performatif a déjà été mené du côté des « féminins » (Jean Kilbourne, 1999). Ce travail permet d’aboutir aux mêmes constats, à savoir la valorisation d’un corps de l’homme magnifié et donc fantasmé, voire inapproprié.


Essais et périodiques

Boutaud, J-J. (1998), Sémiotique et communication, du signe au sens, L’Harmattan, Paris.

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Goffman, E. (1973), La mise en scène de la vie quotidienne, La présentation de soi, Les Editions de Minuit, Paris.

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Leroy, S. (2005), « Le Paris gay. Éléments pour une géographie de l’homosexualité », Annales de Géographie

Leroy, S., « Bats-toi ma soeur. Appropriation de l’espace public urbain et contestation de la norme par les homosexuels. L’exemple de la Gay Pride de Paris », Varia, 8/2010. 

Marche, G. (mis en ligne le 24 mars 2006), « L’arc-en-ciel et le mouvement gai et lesbien : réfraction, dispersion et instrumentalisation des identités collectives », Transatlantica [En ligne], 1/2005.

Tamagne, F., « Histoire des homosexualités en Europe : un état des lieux », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 53, 4/2006 : 7-31.

The Combahee River Collective., in Feminist Theory Reader: Local and Global Perspectives, sous le dir. McCann, C.M. et Seung-Kyung, K, « A Black Feminist Statement », Routledge, SL, 2002 : 164-171. 

Vinitzky-Seroussi, V. (1998), After pomp and circumstance, High school reunion as an autobiographical occasion, University of Chicago Press, SL.

Interviews 

Interview Gilles Wullus, Questions 100% média, le 27 juin 2011


(1) « Mister Gay » est un concours créé en décembre 2009 sur le site internet tetu.com qui offre chaque mois aux internautes l’opportunité d’élire l’homme qu’ils jugent le plus séduisant parmi un panel de candidats. Mister Gay France et Mister Gay sont des marques déposées par Têtu depuis 2002. Avant d’être un rendez-vous d’internautes, le Mister Gay était une manifestation organisée en province (exemple à Marseille en 2007).

(2) Paru au mois de juillet 1995, le mensuel Têtu emboîte le pas à l’hebdomadaire Gai Pied. Il naît de l’initiative conjointe de Didier Lestrade et Pascal Loubet, également co-fondateurs en 1989 d’Act-Up (association militant pour la lutte contre le sida). Il est financé par celui qui en est encore l’unique actionnaire, l’homme d’affaire Pierre Bergé. Dans le premier éditorial, le ton est donné : « Jusqu’ici il y avait des magazines lesbiens et des magazines gays et des magazines sur le VIH ― sans compter les magazines de mode et de décoration et de tourisme ―, désormais il y a Têtu. Et dans Têtu, il y a tout cela. » 

Tablant sur près de 4 000 exemplaires à ses débuts, le titre atteint en 1996 les 9 000 numéros vendus par mois, pour atteindre les 40 000 exemplaires en 2003. Cette importante progression des ventes s’explique notamment grâce à une reformulation insufflée à partir de 1999 par la rédaction dirigée par Thomas Doustaly. 

Le magazine développe, en cette période, un contenu axé sur des couvertures qui mettent en scène des modèles d’hommes jeunes et torse nu, une actualité plus people et des pages mode davantage présentes. En d’autres termes, il semble que Têtu déplace la « question homosexuelle » vers de nouveaux centres d’intérêt : une préoccupation consumériste, la volonté de rassembler un lectorat-client. Avec l’arrivée de Gilles Wullus à la direction de la rédaction, Têtu évolue et propose un contenu toujours accès sur le lifestyle et « davantage ancré dans le paysage des masculins ». (Interview Gilles Wullus, Questions 100% média, le 27 juin 2011

(3) Nous faisons le choix de parler de presse dite « homosexuelle » parce que ce travail traite du magazine Têtu qui est lui-même considéré « par essence » comme un magazine à destination des homosexuels. Historiquement (à partir d’octobre 1999), Têtu a vu son titre complété par l’accroche suivante : « Le magazine des gays et des lesbiennes ». Officiellement, Têtu est inscrit depuis novembre 2009 comme magazine de presse masculine (source OJD, Office de Justification de la Diffusion des Supports de Publicités, Association pour le contrôle et la diffusion des médias).

(4) En 2010, la diffusion France payée a atteint 32.337 exemplaires. 

(5) Nous pensons évidemment aux observations menées par le sociologue américain Erving Goffman lorsque celui-ci écrit : « Dans toutes les sociétés, le classement initial selon le sexe est au commencement d’un processus durable de triage, par lequel les membres des deux classes sont soumis à une socialisation différentielle. Dès le début, les personnes classées dans le groupe mâle et celles qui le sont dans l’autre groupe se voient attribuer un traitement différent, acquièrent une expérience différente, vont bénéficier ou souffrir d’attentes différentes. (…) Il existe des idéaux de la masculinité et de la féminité, des interprétations de la nature humaine ultime qui procurent des moyens d’identification (du moins dans la société occidentale) de l’ensemble de la personne et constituent aussi une source de récits qui peuvent être utilisés de mille manières pour excuser, justifier, expliquer ou désapprouver le comportement d’un individu ou la façon dont il vit, ces récits pouvant être livrés tant par l’individu concerné que par ceux ayant des raisons de parler pour lui » (Erving Goffman, L’arrangement des sexes , réed. 2002 : 46)

Mais l’attribution aux hommes et aux femmes de comportements sociaux que nous qualifions de « parodiques », ceci n’est pas suffisant. En effet, les manières que les individus ont de se tenir, de s’habiller, de se mouvoir, en d’autres termes de se « rendre corps » sont autant de stratégies « matérielles » mises en oeuvre et toutes aussi importantes que les rôles sociaux eux-mêmes, parce qu’elles déterminent, d’un coup d’oeil, l’identité sexuée et pourquoi pas sexuelle de l’interactant(e) qui se tient en face de soi. Toujours selon Erving Goffman : « Toute personne vit dans un monde social qui l’amène à avoir des contacts, face à face ou médiatisés, avec les autres. Lors de ces contacts, l’individu tend à extérioriser ce qu’on nomme parfois une ligne de conduite, c’est-à-dire un canevas d’actes verbaux et non verbaux qui lui sert à exprimer son point de vue sur la situation, et par là, l’appréciation qu’il porte sur les participants, et en particulier sur lui-même. Qu’il ait ou non l’intention d’adopter une telle ligne, l’individu finit toujours par s’apercevoir qu’il en a effectivement suivi une. » (Erving Goffman, Les rites d’interaction, 1974 : 9)

(6) Boutaud, Jean-Jacques. (1998), Sémiotique et communication, du signe au sens, L’Harmattan, Paris. Cathelat, Bernard. (2001),Publicité et société, Payot, Paris.

(7) Un aparté : lorsqu’il m’est arrivé de montrer certains numéros de Têtu à des amis aussi bien hommes que femmes, hétérosexuels qu’homosexuels, ces derniers, s’exprimant spontanément sur les couvertures et/ou les photographies qui illustrent les pages du magazine, expliquent : « C’est vrai que les gays sont bien foutus » ou lorsqu’il s’agissait d’une ami-e hétérosexuelle : « Dommage qu’il soit gay, je serais bien sortie avec » ; ou pour finir et concernant la couverture d’avril 2008 du numéro 132 en particulier, avec le chanteur M Pokora, j’ai entendu des commentaires du type : « Je savais pas qu’il était homo ». L’idée n’est pas de savoir si M Pokora est gay ou non, mais plutôt de constater qu’on le suppose parce qu’il pose dans Têtu.

(8) Les gender studies ont facilité, grâce aux contributions notamment des féministes et de certains universitaires, le traitement innovant (par la méthode) d’objets d’étude en particulier. Passant au crible la religion (Marie-Aimée Helie Lucas, 1994), le travail, l’immigration (Pierrette Hondagneu-Sotelo, 1992), les systèmes politico-économique (Heidi Hartmann, 1979) et patriarchal (The Combahee River Collective, 1977), les gender studies font la critique de ces diverses dimensions par l’emploi des concepts de sexe, de genre et de sexualité. À ce propos, Florence Tamagne écrit : « La mise en place, au sein des universités américaines, suite à la création de la Gay Academic Union, en mars 1973, de départements spécialisés en gay and lesbian studies, à côté et/ou en liaison avec les départements de women’s studies, puis de gender et de queer studies, signifia le début de la légitimation scientifique, tandis que l’existence d’un public potentiel de lecteurs gays et lesbiens intéressés par ces questions stimulait les politiques éditoriales. » (Florence Tamagne, 2006, 8)  

(9) « Les départements universitaires et les laboratoires qui offrent, en nombre très limité, des enseignements ou une formation sur le genre et/ou les sexualités, par exemple à Toulouse, Reims, Paris 7, Paris 8, Paris 10, à l’École Normale Supérieure ou à l’EHESS, accueillent également peu d’historiens. » (ibid., 11)

Entretien avec AIDES


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A l’ODT, il nous paraissait important de laisser aussi s’exprimer la parole sur la prévention du VIH. AIDES a bien voulu se lancer le premier sur l’Observatoire. Nous serions intéressés d’accueillir des textes, entretiens et interventions des autres acteurs de la prévention en France. 


Depuis quelques mois nous travaillons à un entretien avec l’association de lutte contre le sida AIDES[1]. Nous connaissions les travaux de Viviane Namaste portant l’étude de données épidémiologiques mondiales, mais il nous restait encore de nombreuses questions. Nous avons donc rencontré le 22 juin 2011 Fred Bladou, chargé de mission chez AIDES, qui s’intéresse de prés à la question Trans. L’occasion pour nous de revenir sur le lien Trans-VIH :


 

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ODT : Bonjour Fred. Pourrais-tu nous présenter Aides ainsi que les actions que vous menez en lien avec la question Trans ?

F.B : D’abord, il faut revenir sur les fondamentaux de Aides. Aides est une association de lutte contre le VIH et les hépatites, et c’est une association qui est animée par des principes d’actions communautaires. Je m’explique. A AIDES, on ne décide pas pour les communautés confrontées au VIH et aux hépatites, mais on construit des actions avec elles : l’expertise s’appuie nécessairement sur le vécu des personnes. On part donc de la communauté d’expérience : ça peut être le fait de subir des discriminations, de vivre dans un groupe ou un espace géographique marqué par une forte prévalence du VIH, de rencontrer des problèmes d’accès au soin… C’est à partir de ça qu’on essaie de voir les meilleures réponses imaginables pour améliorer la vie des personnes séroconcernées. Et les communautés trans cumulent de nombreux facteurs de vulnérabilités vis-à-vis du VIH. Mais AIDES est aussi et surtout une association de transformation sociale. Pour le dire autrement, on ne se contente pas de « gérer » l’épidémie : quand on constate des situations inacceptables, on fait tout pour les changer. Ça veut dire, par exemple, obtenir de nouveaux droits, améliorer l’accès au soin, ou combattre le racisme, l’homophobie, la transphobie…

La mobilisation trans au sein de l’association est une question ancienne. Durant de nombreuses années, AIDES a été interpellé pour son inaction et sa faible implication sur ce terrain, alors même que les trans sont très touché-e-s par le VIH. Au printemps 2010, un groupe de militants a entamé un travail interne en réponse aux sollicitations d’associations trans ou de personnes trans fréquentant les actions de AIDES pour faire l’état des lieux des actions existantes auprès des trans dans les délégations de AIDES et recueillir les besoins exprimés par les associations et/ou les personnes trans. En octobre dernier, le CA de l’association a décidé d’approfondir ce travail, en mettant en place un comité de pilotage chargé de mettre en œuvre des actions et de favoriser la mobilisation des trans avec l’association.

Dans la logique politique de notre association, l’idée est véritablement de construire « avec », au plus proche des communautés Trans, mais pas seuls. Aides va ne pas arriver avec ses connaissances et ses pratiques, il ne s’agit pas d’imposer un système de pensée, mais de construire de nouvelles actions et de nouvelles communications avec et pour les Trans.

 

ODT : Que des discours co-construits donc

F.B : Oui, des discours et actions co-construites. C’est pour ça que depuis un an, un petit groupe de militants de AIDES, engagés autour des questions Trans, s’est rapproché de plusieurs assos telles que Chrysalide ou Outrans et l’idée est de continuer dans cette voie : faire « avec », s’appuyer sur l’expertise des personnes concernées.


ODT :
On change l’ordre des questions en fonction de tes réponses. Mais dans un contexte de baisse générale des subventions aux associations, comment Aides compte-t-elle mener des actions en direction des Trans. Est-ce que ce seront des actions ciblées ou noyées dans les revendications LGBT (ce qui comporte un risque) ? Est-ce que vous vous appuyez sur ce qui a déjà été fait par des associations Trans ?

F.B : Le contexte de baisse des subventions est général. La DGS (Direction Générale de la Santé) a diminué ces subventions de 14 % c’est un secret pour personne. Par ailleurs, Aides ne bénéficie d’aucun financement fléché sur les questions Trans à ce jour. En revanche, des demandes de financements ont été adressées aux organismes publics concernés (INPES par exemple). Cela dit, nous privilégions également une approche transversale. Si une mobilisation spécifique est indispensable, le comité de pilotage interne a bien souligné l’intérêt d’intégrer les questions trans dans les activités de AIDES auprès des femmes, des injecteurs de produits psychoactifs, des gays, des migrants d’Afrique, etc.

Enfin, grâce à nos partenariats avec les associations Trans, on veut aussi aider et épauler nos partenaires à pouvoir se faire entendre auprès des pouvoirs publics et à être eux financés. C’est aussi ça qui nous intéresse.

 

ODT : Puisqu’on s’intéresse au lien Trans-Vih est-ce que tu peux nous dire où on en est ? Des chiffres ? Des enquêtes ?

F.B : Alors pour la France, on va attendre les résultats de l’enquête INSERM coordonnée par Alain Giami : on aura pour la première fois des données sur la prévalence du VIH dans les communautés trans, basées sur une enquête auprès d’environ 400 personnes trans. Cela peut sembler peu, mais le mode de recrutement très diversifié (associations, services hospitaliers, cabinets médicaux…) permettra d’avoir une illustration très intéressante des situations vécues par les trans. En tout cas je suis très content de cette étude, car ça va permettre, en fonction des résultats, de demander à l’ANRS pourquoi pas d’avoir d’autres études, plus affinées, sur les comportements sexuels, les modes de vie et la diversité des parcours de transition. C’est un premier levier. Concernant le VIH, jusqu’à présent, on a des chiffres plus ou moins justes et plus ou moins étayés au niveau épidémiologique. Pour autant, des données sont connues au niveau international : elles concernent principalement les travailleuses du sexe, et je dis « travailleuses », car ces chiffres ne concernent que les MtF. Dans ces groupes la prévalence est très élevée, plaçant les trans comme la population la plus touchée aux Etats-Unis. Globalement on est, en fonction des communautés, des orientations sexuelles etc., dans des taux de prévalences qui vont de 1 % à 57 %. Pour mémoire, la prévalence estimée du VIH chez les gays se situe entre 15 et 18%.

 

ODT : D’un point de vue qualitatif justement, un sujet revient souvent dans les associations et plus généralement sur « le terrain » comme on dit, c’est le lien entre hormonothérapie et antirétroviraux. Selon une étude de Hacher[2], il n’y aurait pas de contre indications à la prise d’hormones en cas de VIH. Doit-on se fier à cette étude ? Qu’en est-il aujourd’hui ? Qu’est ce que tu peux nous dire sur cette question ?

F.B : C’est aussi une question qu’on entend très souvent. Il faut savoir qu’elle a été prise en compte par le Rapport d’expert sur la prise en charge médicale du VIH[3] (« Rapport Yéni ») depuis plusieurs années. Ce rapport fait la synthèse des quelques connaissances existantes sur les interactions entre hormonothérapies et traitement. Mais surtout, il préconise aux soignants d’adapter les traitements VIH en fonction des exigences du traitement hormonal, et non l’inverse, ce qui est une avancée. Reste à savoir, maintenant, si ces recommandations sont bien suivies sur le terrain.

Par ailleurs, cette question m’interpelle sur plusieurs choses. Sur le lien Trans et VIH d’abord. Avant de parler des traitements, il faut faire un lien entre pratiques sexuelles des Trans et VIH. On sait que les Trans sont précarisés et que le fait de ne pas avoir de papiers ou la prostitution sont des facteurs de risques. Se dire qu’une communauté est stigmatisée, discriminée, n’a pas de droits, peut potentiellement aller plus vers les contaminations, il me semble que c’est complètement évident, à la lumière de l’histoire de cette épidémie. Toute communauté qui ne bénéficie pas de droits ou vit dans une certaine clandestinité est exposée au VIH. C’est la première chose. Après, aujourd’hui je regarde les chiffres liés aux pratiques des HSH, la contamination ou la prévalence, qui sont aujourd’hui en tête de toutes les catégories, on peut considérer, par exemple, que les FtM (gays, pédés, bis, etc.) qui ont des relations sexuelles avec des gays sont en contact avec une communauté très touchée par le VIH. De fait, il faut imaginer des actions et des messages de prévention ciblés. En somme, pour nous, il ne faut pas considérer que les seuls liens entre Trans et Vih ce sont les interactions entre ARV[4] et hormonothérapies. Sur ce sujet, on sait qu’il y a des problèmes, mais il n’y a aucune étude menée qui soit suffisamment approfondie sur ces interactions. De plus de nouvelles molécules arrivent très vite. On n’a rarement le temps de mener des études spécifiques. On n’en mène déjà pas sur les effets secondaires à moyen ou à long terme…  On sait qu’il existe des interactions, mais il manque des études. Est-ce qu’il existe des interactions avec toutes les molécules ? Non. Mais on ne sait pas les mesurer précisément aujourd’hui. Comme pour tout le reste, les Trans’ restent bien souvent les oubliés des études.

 

ODT : Tu devances mes questions sur le lien précarisation – contamination… 

F.B : Si on veut des politiques efficaces, il faut d’abord qu’ils aient des droits, que la prise en charge soit humaine, soit éthique, il faut qu’ils aient accès à l’emploi. Il faut que ils et elles puissent vivre correctement avec des droits que n’importe quel autre citoyen dans ce pays. Et ce n’est pas du tout le cas aujourd’hui. Parmi les populations trans certain-e-s cumulent des facteurs de vulnérabilité.

 

ODT : Toujours sur ce lien Trans – Vih, on sait qu’à Paris des personnes étiquetées comme transsexuelles par un protocole ne sont pas accompagnées jusqu’à l’opération si elles sont séropositives… On est dans une situation paradoxale où on diagnostique des gens sans leur fournir les solutions adéquates ou désirées…

F.B : Alors, la question soulève énormément d’autres questions. Si je veux être synthétique, effectivement il y a un problème sur la prise en charge des Trans, alors c’est compliqué parce qu’il faut distinguer tous les parcours entre les différentes transitions et celles qui entrent dans les équipes, mais lorsqu’on ne prend pas en charge les opérations pour les séropositifs, effectivement, ce sont des mauvaises pratiques à dénoncer et rapportées par les Trans. Et c’est plus largement la problématique de la prise en charge médicale des Trans aujourd’hui en France. En tant qu’association attachée à l’autonomie des patients, il est clair que Aides ne peut pas soutenir les mauvaises pratiques en cours aujourd’hui en France. Que plus de 70 % des Trans se fassent opérer aujourd’hui à l’étranger montre qu’il y a des dysfonctionnements majeurs.

 

ODT : 70 % c’est un chiffre qui provient d’où ?

F.B : C’est un chiffre estimé


ODT :
Il nous semblait plus proche des 90 %, mais bon…

F.B : 70 ou 90 ça ne change pas grand-chose. Tout le monde doit avoir un accès égal à la Santé. 70 ou 90 c’est plus la question à ce niveau-là. Toutes ces personnes parties se faire opérer à l’étranger parce qu’en France on n’a pas assez de connaissances, ou qui n’ont pas accès à… ou qu’on précarise, ça montre bien que le système français ne marche pas et qu’il convient de tirer un bilan le plus rapidement possible, et sans esprit partisan, regarder ce qui ne va pas, car la situation n’est pas acceptable. Il n’y a aucune raison médicale, scientifique valable de ne pas accorder une opération de réassignation à une personne séropositive. C’est une aberration. C’est un jugement moral et une approche discriminatoire. Et cumulative. C’est la double peine. 

 

ODT : Toujours dans un souci de faire le lien entre Trans et Vih, on voit qu’un certain nombre de personnes Trans sans papiers sont menacées par la dernière loi sur l’accès aux soins…

F.B : Là-dessus, on est très inquiets et très mobilisés à Aides. L’une de nos priorités depuis quelques semaines est de lutter contre les lois xénophobes mises en place par l’UMP telles que la remise en cause du titre de séjour pour les étrangers malades. On est vraiment en lutte contre ces mesures. Par exemple, on essaye de mettre en place un observatoire sur tout le territoire avec des associations locales, ce qui permettra en particulier de faire remonter immédiatement  les cas de Trans sans papiers qui pourraient être menacées d’expulsion alors qu’ils ou elles sont séropositifs. C’est un sujet de préoccupation majeur.

 

ODT : On comprend bien que la question du Vih ne peut pas exclure la question Trans et on comprend bien aussi que la question Trans ne peut pas non plus se passer de la question du Vih. Pourtant certaines associations sont plus réticentes que d’autres à inclure ce sujet dans leurs combats. Parce que ça renvoie à de mauvaises images qu’il ne faudrait pas véhiculer : la prostitution ou l’homosexualité… Est-ce que ce n’est pas un obstacle dans la politique de l’association qui tente de lier la question de la transidentité à la question de la séropositivité ?

F.B : On le sait. C’est une question qui se pose bien au-delà des communautés trans : certaines associations gays voudraient aussi qu’on associe moins homosexualité et sida, de peur de donner une mauvaise image. Je peux entendre les réticences de certaines associations trans et leur désir de se protéger de schémas caricaturaux dans lesquels certains pourraient aller. Bien évidemment que tou-te-s les Trans ne sont pas prostitué-e-s, c’est une évidence. Mais il faut bien voir que, parmi les trans, tou-te-s les séropos ne sont pas nécessairement travailleuses du sexe ! La question du VIH va donc bien au-delà d’un enjeu spécifique ou catégoriel. De fait, pour nous, en tant qu’association de lutte contre le sida, favoriser la prévention et l’accès aux soins, c’est faire avancée les droits et le bien-être de toute une communauté. Historiquement, la lutte contre le VIH a toujours été le levier de conquêtes sociales plus générales (le PaCS, par exemple). Donc sur cette question, il nous semble que ramener cette question de la « mauvaise image » est une erreur stratégique, alors que c’est unis, séropositifs et séronégatifs, que nous pouvons gagner des droits pour les communautés trans.

 

ODT : Aides va être entendue par l’IGAS. L’année dernière il y a eu des réunions pour des centres de référence. Depuis l’été dernier on voit un nouvel acteur : la Sofect [5] pour qui les Trans séropos représentent « à peine 20 % », n’importe qui bondirait, mais pas eux… Qu’est qu’en a pensé Aides, de la Sofect comme des réunions ministérielles ?

F.B : Je n’ai pas de réponse définitive. C’est-à-dire qu’il y a eu des réunions organisées par la DGOS[6] auxquelles nous participions, et aujourd’hui avec l’IGAS. Dans ces cadres, Aides ira porter et revendiquer, avec d’autres acteurs associatifs, une vision des bonnes pratiques de prise en charge. Il ne s’agit pas de critiquer systématiquement. A notre échelle, on va faire en sorte que les bonnes pratiques acquises par la lutte dans le Vih soient aussi respectées par les équipes et les médecins qui prennent en charge des « patients Trans ». Mais par exemple, nous on va refuser le terme de patients : les trans ne sont pas des malades ! À Aides on a les poils qui se hérissent sur énormément de sujets… mais ce qui manque sur ce dossier là, c’est un rapport de force interassociatif plus puissant pour faire entendre la parole des trans et peser face à la Sofect. C’est pour cela aussi, qu’Aides soutient et marche aux côtés des Trans pendant l’Existrans. Ca montre bien qu’on n’est pas d’accord avec la prise en charge actuelle, qu’on soutient plus généralement les revendications des communautés Trans pour leur bien-être et leur santé.

 

ODT : Ce mois-ci c’est le mois des prides. C’est quoi la priorité de Aides ?

F.B : Le message que Aides va porter, nationalement, c’est autour du « dépistage rapide communautaire », et de l’incitation au dépistage. Aides s’engage pour que les gays, les HSH aillent se faire dépister parce que plus tôt on est dépisté, plus tôt on est sous traitement, plus on a une charge virale indétectable. A la différence des CDAG ou d’autres dispositifs, le test est effectué par des militants de l’association formés pour cela. Sur ce terrain, fidèles à notre esprit de transformation sociale, nous avons répondu aux besoins de nombreux gays qui nous disent trouver l’offre actuelle peu adaptée. Du coup, nous proposons un dépistage rapide, accompagné de conseils adaptés et sans aucun moralisme ni jugement. L’objectif est de toucher des personnes qui ne vont pas (ou pas assez souvent) se faire dépister. Expérimentés durant plusieurs mois dans différentes villes, ces dispositifs communautaires ont été reconnus comme pertinents par le ministère en novembre 2010. D’ici peu, AIDES proposera de multiples actions mêlant prévention et dépistage. Potentiellement, ça va permettre d’enrayer les nouvelles contaminations : il y a trop de contaminations parce que les gens ignorent leur statut, il y a trop de contamination en période de primo affection. Il faut que les gens séro-intérrogatifs connaissent leur statut. C’est le message que nous portons. Ces marches, c’est l’occasion de dire que le dépistage rapide il ne se fait pas que pour les gays mais que les Trans sont aussi concernés. Et c’est aussi ce qu’on va essayer de faire aux UEEH[7].

 

ODT : Donc il faut investir de nouveaux espaces, pas uniquement des CGL[8] qui ne concernent pas toujours les Trans ou même les lesbiennes, ou même changer les visuels, les slogans…

F.B : Il faudra adapter la communication, oui. Evidemment, les Trans peuvent aussi venir dans les actions existantes. Et à terme, on voudrait mettre en place des démarches innovantes : des partenariats avec les associations Trans, qui permettront des actions ciblées.


ODT :
Je crois, non pas qu’on a fait le tour, mais qu’on a déjà posé pas mal de questions. Merci à toi Fred !

F.B : Merci !


[1] http://www.aides.org/

[2] N. Hacher « ARV et hormones chez les trans’ » revue Transcriptases n°130, 2006

[3] Rapport Yéni : http://www.sante-sports.gouv.fr/rapport-2010-sur-la-prise-en-charge-medicale-des-personnes-infectees-par-le-vih-sous-la-direction-du-pr-patrick-yeni.html

[4] Anti Rétro Viraux

[5] Société Française d’Etude et de prise en Charge du transsexualisme.

[6] Direction Générale de l’Offres de Soins

[7] Université d’Eté Euro-méditerranéenne des Homosexualités.

[8] Centre Gay et Lesbien.

Maud-Yeuse Thomas : De la transphobie étatique

De la transphobie étatique
Maud-Yeuse Thomas
Chercheure indépendante

 

    Logo Trans

 

Ma question porte sur la notion de transphobie étatique et en quoi celle-ci est caractérisée. La liste des discriminations, stigmatisations et justifications d’exclusion, est assez conséquente. La France résiste à inscrire la discrimination sur l’identité de genre malgré les harcèlements et licenciements abusifs, agressions et meurtres, oblige à une psychiatrisation et aux THC[1]. Le préalable à la question des papiers d’identité, distingue les différentes types de transidentités, oblige à un divorce lorsqu’une personne trans est mariée et désire modifier son état civil. A cela, il faut ajouter le volet juridique, le changement d’identité ne s’effectue que sous la condition d’opérations de conversion sexuée alors même qu’on prétend les empêcher au nom de valeurs et de savoirs et cette sorte de surplomb qualifié aujourd’hui d’anthropologique : il n’y a que des hommes et des femmes et ce fait est naturel et culturel mais surtout et universel. Or pourquoi parle-t-on aujourd’hui des trans ? Parce que cette forme d’identité est universelle. Toutes les sociétés ont eu à y répondre et la réguler.

    En Occident, fort de la médicalisation jointoyée de la dimension légale de nos identités, on a fait croire qu’il y a une maladie mentale, d’où cette psychiatrisation. Si le sexe est plus petit dénominateur commun pour nous définir en tant qu’individu et entre individus, changer de sexe est-il pathologique ? Ce n’est pas une définition médicale que je vous donne là mais une définition de nature culturelle. S’il y a un « état de normalité » universel d’être un homme ou une femme (quelle que soit la définition culturelle de la normalité), tout ce qui s’en distingue relève, dans cette médicalisation, d’un « état de pathologie ». Les déviants remplaçants les fous d’antan, les pathologies remplaçant les transgressions d’autrefois. Les trans remplaçant les homosexuels dans cette hiérarchie et fabrique de déviants.

    Pour y répondre de manière plus précise, je vais faire un détour par un état des savoirs confronté à notre tradition. Précisons le cadre juridique. L’article 57 du Code Civil énonce les attendus suivants :

« l’acte de naissance énoncera le jour, l’heure et le lieu de la naissance, le sexe de l’enfant et les prénoms qui lui seront donnés… ». C’est l’examen des organes génitaux externes du nouveau-né qui détermine :  

– l’appartenance à l’un ou l’autre sexe,

– la reconnaissance de cet état par la société (Etat Civil),

– l’attribution de prénoms, le plus souvent sans ambiguïté quant au sexe de celui qui le porte.

     Le point le plus important réside dans une double indisponibilité, celle de l’état de la personne et l’acte de naissance. Répondre à cette demande impliquait de répondre à l’état civil où sexe et genre sont indissolublement liés et surtout, culturellement et socialement inextricables. On le voit avec la mention du prénom sans ambiguité… Quelle est sa signification ? Vous êtes assignés à une identité dès votre naissance et celle-ci est réputée fixe et unitaire. Distinguer le sexe du genre comme le fait les Gender studies implique trois faits majeurs :

1/ notre société, nos représentations sont binaires, oppositionnelles et matérialistes et exclut toute identité tiers et tout passage ritualisé d’un sexe social à l’autre comme dans d’autres sociétés ;

2/ notre intégration quotidienne implique d’être tout l’un ou tout l’autre, ce qui va induit ce tiers dans une marginalité culturelle réinterprétée en trouble mental ;

3/ l’indisponibilité de l’état de la personne et l’acte de naissance créé une obligation des THC.

Trois exemples de savoirs :

    L’ethnologie-anthropologie a introduit le premier un doute sur la constitution des identités et le statut de l’universalisme. Margaret Mead montre la première que si le féminin et le masculin, l’homme et la femme sont universels, ce qui est féminin ou masculin change d’une société à l’autre, ne sont pas articulés culturellement de la même façon et n’appartiennent pas aux mêmes champs de significations. On ne peut donc se référer à un universalisme abstrait.

    L’endocrinologie-biologie va mettre notre croyance d’une différence naturelle des sexes à mal. Outre les intersexués, certaines femmes sont XY, des hommes XX… Les chromosomes qui devaient apporter avec les hormones la preuve ultime d’une nature et d’une invariabilité invalident l’idée d’exceptions pathologiques (quelle que soit la définition que nous en donnons). Les sciences humaines comme la sociologie invalident aujourd’hui le lien entre pathologie et marginalité en montrant comment les discriminations la produisent.

   Les travaux en neurologie montrent que bipolarisation du cerveau distinguant hommes et femmes « en nature » est fausse. La plasticité du cerveau indique que la plus grande différenciation ne réside pas entre deux groupes socialement constitués, les hommes et les femmes, mais d’un individu à l’autre, indépendamment de son sexe biologique, sa sexualité, son genre et identité de genre.

Ce débat montre essentiellement :

1/ le devenir n’est nullement inscrit dans la naissance et l’assignation ;

2/ la distinction entre l’éducation dans un genre fixe et unique et le vécu ;

3/ les discriminations fondées en tradition sont remplacées par des « savoirs » protégés par des « expertises ».

   Toutes ces disciplines montrent que plus que la différence des sexes, c’est la généralisation des différenciations qui explique ces différences ordinaires que nous prenons pour normales, et que signifions par les termes de masculin ou féminin, femme ou homme. Normal signifiant commun, ordinaire et non cet indicateur moral/amoral, normal/anormal, sain/pathologique. Or ces savoirs sont mobilisés pour maintenir un état de la tradition en violant ses propres principes et valeurs (et notamment la lutte contre les discriminations), en triant un groupe social de la population au motif d’une maladie qui n’existe pas ou d’une exception qui viole le principe même d’une éthique médicale. Dans d’autres cieux, nous appellerions cela une ethnicisation.

   La résolution 1720 de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe porte justement sur les discriminations sur la base de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre[2]. L’article 3 note :  

Parmi les principaux sujets de préoccupation figurent les violences physique et verbale (crimes et/ou discours de haine), les restrictions injustifiées de la liberté d’expression, de réunion et d’association, les violations du droit au respect de la vie privée et familiale, les violations des droits à l’éducation, au travail et à la santé, ainsi que la stigmatisation récurrente.

    La tradition est devenue le lieu d’un conflit avec les savoirs eux-mêmes que la matrice médicale et juridique protégeaient jusque là.

Retour sur la prise en charge en France

    En France, la première équipe hospitalière est montée et les premières opérations sont effectuées à partir de 1979. Celles-ci ne sont pas accompagnées par le changement juridique jusqu’en 1992. A cette date, la Cour européenne demande aux Etats européens de permettre le changement juridique dans les cas de changement de sexe sur le motif du respect de la vie privée (art.8)[3]. La Cour de cassation en France y répond d’abord par le principe d’indisponibilité de l’état de la personne (vous ne pouvez disposez de vous-même) puis elle répond que l’on ne peut « attribuer au transsexuel un sexe qui n’est pas en réalité le sien » sur le motif d’arguments endocrinologiques que la discipline a elle-même invalidé. Puis la France change d’avis en accordant ces changements sous condition de cette psychiatrisation qu’elle avalise sur un état des savoirs. En fait, un simple transfert des discours pathologisants sur l’homosexualité comme inversion sexuelle au transsexualisme compris comme inversion de l’identité sexuelle que l’on appelle désormais dysphorie de genre. Bref, la prise en charge s’accompagne de cette fabrique de discours nullement médicaux mais de cette violence légale des normes que l’Etat moderne veut voir respecter au nom d’une tradition historique. La pathologie n’existe que pour sauvegarder l’idée d’une normalité et naturalité du fait humain et donc de l’homme et de la femme.

   Le transsexualisme se trouve désormais inextricablement liée à une pratique de changement de sexe incluant un changement administratif de papiers d’identité qui vient après alors qu’il fallait l’aménager avant. Se trouve ainsi reformée la co-dépendance médicale et légale d’une normalité et une anormalité psychomédicales se substituant à une régulation sociale démocratique et/ou sacrée. Bref, on régule une tradition, des rapports sociaux traditionnels avec des critères et outils de la modernité.

   La France, comme d’autres pays, délègue entièrement à l’instance médico-légale la question de savoir ce qu’il est de cette demande, de ce qu’est le « sexe ». C’est une psychiatrie sociale et légale qui y répond et non une psychiatrie clinique qui, d’ailleurs, ne veut pas y répondre et reste muette. Rien de médical ni de légal ici, uniquement des avis et théories reposant sur des ignorances et des discriminations, voire des discours de haine, au nom d’une tradition. L’important ici tenant en trois faits :

1/ l’apport thérapeutique échoue à répondre au sentiment de soi des personnes trans et intersexe ;
2/ ce sentiment de soi est le même que tout un chacun-e ;
3/ les intéressé-es se trouvent nettement mieux après transition (quelle qu’elle soit).

    Devant le moratoire engagé par nombre de pays en Europe concernant la question intersexe, la France continue à les opérer. En 2007, L’Espagne adopte une loi pour les transidentitaires en permettant aux transgenres et transsexes d’obtenir des papiers d’identité dans leur genre vécu sans la chirurgie de conversion sexuée, la France s’abstient link. Début 2010, Roselyne Bachelot alors Ministre de la Santé, veut dépsychiatriser la question trans mais reçoit de la part des praticiens un désaveu total. Une psychiatre a même créé une société, la Sofect, pour reprendre la main Réponse à la SOFECT. On a là un curieux détour de l’Etat français a qui a délégué à ces psychiatres une gestion officieuse de l’exception en fermant les yeux sur les violences, en maintenant l’idée d’un principe d’indisponibilité de l’état de la personne et de l’acte de naissance. C’est peu dire que notre société est victime de ses propres croyances et le transsexualisme est un exemple parmi beaucoup d’autres.

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Quelques mots de conclusion

    L’État veut pouvoir s’appuyer pour son administration des états  sur les démonstrations de savoirs médicaux et scientifiques qu’il mobilise. Or, ceux-ci ont progressivement invalidé l’idée d’une pathologie. Ils font apparaître une contradiction avec la tradition et le devenir humain. Bref, l’administration fixe contre la philosophie du devenir. On défend là cette tradition fixiste et non le fait humain, des rapports sociaux de sexe et non un épanouissement dans une société mature. Notre société veut pouvoir s’appuyer sur un ou des invariants au nom de cette tradition dans un porte-à-faux avec la modernité. Nous-mêmes, nous voulons nous assurer de cette invariabilité, de cette certitude que la différence des sexes ne bouge pas. D’où ce chassé-croisé, cette fascination-répulsion sur les trans après les homosexuels et les travestis.

   Les questions connexes du racisme, du sexisme, de l’homophobie et la transphobie pose cette question : puis-je vivre paisiblement comme chacun-e d’entre vous ?


Références bibliographiques :

 Mead M.,« Adolescence à Samoa », 1928, et « Trois sociétés primitives de Nouvelle-Guinée », 1935, traduits et rassemblés en France sous le titre Moeurs et sexualité en Océanie, 1963, rééd. Pocket, coll. «Terre humaine », 1993.

Vidal C. (2006), dir. Féminin Masculin, Mythes et idéologie, Berlin, Paris.


[1]  Traitements hormono-chirurgicaux.

[2] http://assembly.coe.int/mainf.asp?Link=/documents/adoptedtext/ta10/fres1728.htm

[3] « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance… ».

Karine Espineira, Les Trans Studies face aux résistances académiques

Les Trans Studies face
aux résistances académiques et médico-légales

Karine Espineira
Doctorante en Sciences de l’Information et de la Communication


 

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  Cet exposé prend forme à travers un détour relatant dans les grands traits la résistance des Sciences de l’Information et de la Communication aux Gender Studies.


 Introduction

Phoenix, Wolverine, Cyclope, ou Diablo, parmi d’autres mutants, sont sous la tutelle bienveillante du professeur Charles Xavier, leader des X-men, lui-même est un mutant en plus d’être handicapé moteur. Ces personnages sont des figures des Marvel Comics, de la bande dessinée populaire américaine et sont pour la plupart portés au cinéma. Ces héros sont pour certains issus d’accidents, d’autres sont le fruit de l’évolution comme les X-Men. Les séries télévisées ne sont pas en reste non plus sur ce thème ouvert par Buffy Slayer (1997-2003) et comme l’illustre aujourd’hui en partie la série Sanctuary, la plus récente à ma connaissance à développer le thème du monstre, du mutant et de la confrérie.

X-Men

    Côté mutant, deux courants s’affrontent. Le premier prône intégration et tolérance, se donne pour objectif de sauver ou protéger l’humanité bien que celle-ci les pourchasse telles les « sorcières » en temps d’obscurantisme. Le deuxième courant combat purement et simplement cette humanité qui ne veut pas d’eux, les discrimine en les mettant au ban de la société. Entre anti-assimationnistes et intégrationnistes la bataille fait rage – au-delà du manichéisme, les mutants mettent à mal les sociétés dans lesquelles ils émergent. Ils naissent isolés, vivent en errant, finissent pas se rencontrer, créent des groupes, des socialités spécifiques en adéquation avec leur « nature profonde » et interrogent l’inné et l’acquis au grès des batailles, des alliances et mésalliances.

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Dans les questionnements existentiels véhiculés ou traduits par la culture populaire, la figure du mutant n’est pas seulement un anormal biologique mais aussi une singularité psychologique.

Il n’est pas rare que des transidentités se retrouvent dans cette analogie comme l’illustre en partie cette affiche de l’Existrans 2008. On n’accorde pas un pouvoir d’expertise aux mutants, on ne leur prête aucune capacité d’analyse sur leur propre cas. On ne s’étonnera pas que les trans’ se retrouve dans les analogies du mutant, du freaks, du déviant, les incluant dans les expressions de ce qui est ou pourrait être une culture communautaire.

La mutation, ou la “métamorphose impensable” dirait P.H. Castel,  est illégitime, disqualifiante, tendancieuse, elle suscite donc la résistance.

Légitimité académique et assise identitaire
 

Les Sciences de l’Information et de la  Communication ont eu à lutter pour leur légitimité – les Gender Studies tout autant. Bien que les SIC tentent de retrouver les pères fondateurs, à travers les différents écrits publiés depuis quelques années, on se souvient peu des premières promotions d’étudiants de cette discipline nouvelle. Les jeunes étudiants des années 1980 se souviennent sans doute, eux, de l’expression « sciences carrefour » assenée en séance d’introduction de la session universitaire : on se souvient sans peine de la recherche de légitimité de cette discipline nouvelle.

Il y a donc deux histoires, à deux voies : celles des acteurs de l’institutionnalisation de la discipline et celle des étudiants des deux premières décennies (1975-1995) engagés dans une filière aux débouchés incertains, ironisant sur un « mélange des genres » tant dans le contenu des programmes que dans la constitution du corps professoral.  La volonté affichée était d’investir un champ qui par sa nouveauté pouvait aussi laisser place à l’audace qui animait nombre de futurs « professionnels de la com », comme d’enseignants et de chercheurs en place aujourd’hui. Faut-il parler d’engagement concernant ces générations ? Nous y voilà. Engagement en tout cas susceptible de concerner singulièrement les chercheurs soutenant des études de Genre au sein de SIC actuellement. 

La réflexion sur le contraste entre l’abondance des publications sur les questions de Genre (problématiques et débats) et la discrétion des sciences de l’information et de la communication est menée depuis plus de dix ans. C’est dire la résistance des SIC aux Gender Studies, tel un paradigme exotique susceptible de venir entacher une reconnaissance académique obtenue depuis peu. M. Couloumb-Gully et M.J. Bertini expliquent que l’introduction des questions de Genre au sein des SIC a bousculé l’assise identitaire de cette interdiscipline.

 

 

    Epistémologie du genre

    Comment les études de communication peuvent “penser le genre” ? Elle peuvent en premier lieu s’intéresser à l’articulation sexe-genre dans les modes et dispositifs de communication. Les interactions sociales sont animées par une communication sexuée et genrée découlant des classes de genre pour citer Kate Bornstein, découlant de l’institutionnalisation d’un pôle masculin et d’un pôle féminin dans un cadre social binaire, hiérarchisé

    Marie-Joseph Bertini n’y va pas par quatre chemins. Les SIC résistent. Alors comme un passage en force, elle va implémenter le genre dans les études en SIC, mener sa critique et s’engager dans une épistémologie fondée sur l’idée que les communications sont structurées par les rapports de sexe et de genre. L’épistémologie du genre ne fait pas l’impasse du symbolique et de l’arbitraire dans la construction des savoirs. Pour Marie-Joseph Bertini, le Genre est le premier principe d’organisation sociale et communicationnelle ; il doit s’ajouter aux nombreux programmes de recherches en SIC qui ont pensé le corps et la technique, les sons et les images, les signes et les symboles.

    Dès les années  1960, les Cultural Studies  entament les débats et questionnent les enjeux politiques sur les rapports culture-société. Le Genre est compris comme l’une des données à intégrer « aux méthodes et outils de la critique textuelle et littéraire » disent Armand Mattelart et Éric Neveu. Ces méthodes doivent être appliquées non plus exclusivement à une culture dite « noble » mais déplacée vers les  productions de la culture de masse. Ce glissement du Genre vers la théorie académique contestataire, va d’extension en extension, conduire aux Women Studies qui émergent des Cultural Studies en mettant en valeur la variable genrée, dont on attribue communément la valorisation à la sensibilité féministe de chercheuses comme Charlotte Brunsdon et Dorothy Hobson (1978). Enfin, les Trans(gender) Studies débouchent des Gender, Gay & Lesbian & Queer Studies, tenant aussi leur valorisation à des sensibilités savantes. Je m’arrête un instant sur la terminologie “sensibilité”. Une sensibilité dite féministe signifit-elle la disqualification du propos, de la place et du cadre d’énonciation ? Est-ce que la chercheuse s’expose à une qualification militante de sa parole, qu’on la dise engagée ? Ou y verra-t-on plutôt une localisation du discours : qui parle et d’où ?

    Peut-être que les Trans Studies n’existent pas car elles trouveraient sécurité à se fondre dans les études de Genre en raison des résistances académiques faisant elles-mêmes écho aux résistances des institutions médico-légales en matière de reconnaissance d’une expertise transidentitaire.  Les séminaires Q de l’association le ZOO (1996 à 1998), représentaient, pour les transidentités y participant, une première tentative de théorisation sinon de politisation. Accéder aux savoirs et expériences du féminisme pour penser l’inégalité de la différence des sexes et poser l’idée du « binaire » que les trans eux-mêmes pouvaient reproduire, devenait un enjeu théorique pour les trans du ZOO. L’hypothèse du mutant s’y fait entendre tout comme la nécessité de Trans Studies formant une base de pensée aussi bien politique que théorique refusant de participer à la politique de la différence des sexes perçue et étudiée comme franche inégalité. 

    Effets symboliques 

Marlène Coulomb-Gully affirme que les SIC ne peuvent ignorer la variable genrée dans les processus de médiatisation. Variable ô combien signifiante comme le démontre Marie-Joseph Bertini dans la mise en lumière des mécanismes complexes de formation et d’usage des Figures imposées aux femmes par le truchement de la presse écrite plus particulièrement. Pour s’en convaincre il suffit d’étudier la presse écrite dans le cadre des présidentielles de 2007 et de la candidature de S. Royal comme l’a fait M.-J. Bertini dans Femmes : Le pouvoir impossible. 

Succédant et s’ajoutant aux préoccupations du féminisme, des débats sur la parité, des rapports masculin-féminin dans un contexte de « domination masculine », les études de genre et à travers elles la transidentité, viennent focaliser une partie des discours et faire naître des recherches en Sciences Humaines et Sociales. Les trans ne sont plus considérés comme sujets singuliers, isolés dans un parcours médical et une errance juridique, mais appréhendés dans un parcours d’existence, une trajectoire culturelle et sociale, par l’ethnopsychiatrie (Centre Devereux avec Tobie Nathan et Françoise Sironi, entres autres), par l’anthropologie (Laurence Hérault) et la sociologie (Marie-Hélène Bourcier, Éric Fassin, Éric Macé). Si on admet que les Trans Studies existent, alors elles constituent ainsi un nouveau champ de recherche en construction en France, quoique cette recherche n’en soit qu’à ses prémisses si elle n’assume déjà pas l’expression Trans Studies. On notera cependant l’intérêt pour les questions transidentitaires de la part de tel chercheur ou telle chercheuse se réclamant aussi bien des études féministes que des études de l’anthropologie culturaliste.

J’en reviens à ma propre recherche pour parler de ma tentative pour implémenter les Trans Studies en Info-Com et au-delà (comme je suis ambitieuse !). On retrouve la variable genrée dans les représentations télévisuelles. Suivant Daniel Bougnoux, il convient de pointer « en direction d’une médiologie », pour nous intéresser au médium dans ses aspects sémiologiques et pragmatiques. En un mot, nous nous intéressons aux « effets symboliques ». En ce sens, je suis une sociologue des médias.

Par vous donner un exemple concret, dans le cadre de ma recherche, m’intéresser aux effets symbolique, c’est examiner la télévision comme un outil générateur et/ou médiateur de représentations, c’est interroger les termes des retransmissions (comment sont diffusées et élaborées les images des transidentités), c’est questionner la réception et définir la part des imaginaires médiatiques et socioculturels, et enfin c’est chercher la valeur ajoutée (sociale, morale, esthétique, politique, philosophique).

Work in progress… 

S’il y a obligation à neutralité idéologique dans les études en sciences humaines et sociales, il y a surtout un engagement intrinsèque dans les études de Genre auxquelles revient le rôle de mettre à jour normes et ordres symboliques (Bertini), dispositifs de pouvoir (Bourdieu), institutionnalisations (Castoriadis) et processus de normation (la nature prescriptive de la norme, Foucault). Les Trans Studies n’échappent pas à la règle.

Notre esquisse des résistances médico-légales, et académiques, a pris plusieurs détours par des « précédents ». On aurait pu parler longuement des résistances de l’académie au féminisme et aux chercheuses étiquetées “féministes”.  Concernant l’institution médico-légal, la résistance aux « demi savants » du terrain transidentitaire se résume à un étiquetage militant, ce qui revient à une disqualification pure et simple du propos issu du terrain par la formule : « ces militants trans en colère » (Chiland , 2010), appliquée aussi bien aux actions passées du Groupe Activiste Trans qu’aux théorisations issues du terrain par la voix d’une chercheuse indépendante comme Maud-Yeuse Thomas ou d’un psychologue clinicien comme Tom Reucher. Les lignes suivantes – extraites d’un article de l’Observatoire Des Transidentités – donnent le ton des formes que ces résistances prennent, tout faisant le constat de positions voulues inconciliables entre une organisation qui sait et un sujet qui prétends savoir, je cite l’apport d’Arnaud Alessandrin à ce constat à travers l’exemple de la Sofect (pour faire court,  la sofect est une association de psychiatres et de médecins en chargé des suivis transsexuels), il écrit : Un des arguments soutenu par la SOFECT  est qu’il y aurait dans ce militantisme, quelque chose de l’ordre de « l’incompris ». Etre médecin c’est être sérieux et les gesticulations associatives ne sauraient faire plier un savoir qui tient sa légitimité, non seulement d’une reconnaissance étatique (même implicite), mais plus largement de l’idée d’un sexe et d’une binarité immuables, complémentaires. Si les trans sont militants alors les détracteurs d’une expertise transidentitaire sont tout aussi militants dans leurs arguments.

Dans le même temps, comment ignorer les résistances passées de l’université face au féminisme et aux Gender Studies encore aujourd’hui dans les SIC comme j’en ai donné l’exemple ? Nous aurions pu cantonner l’exposé aux questions de la reconnaissance, de l’expertise et des savoirs, mais sommes-nous en droit de réaliser ainsi une impasse sur des habitudes aussi volontaires qu’involontaires de la part des institutions précitées ? Ces résistances s’expriment aussi dans la condescendance et le mépris individuel tant  qu’institutionnel, dans les difficultés rencontrées par les étudiants (trans et non trans’) en sciences humaines et sociales à mener des recherches sur le terrain transidentitaire, à oser ou pouvoir inscrire leurs travaux dans lesdites (Trans)Gender Studies, quand ils ne parviennent pas à trouver un directeur de recherche en mesure de porter et assumer ces sujets. Il est des sujets disqualifiant en université, en grande majorité, les thèmes portés les Trans Studies semblent en faire partie pour un temps indéterminé. Nous avons beau être entre gens érudits à l’académie comme dans les milieux LGBT culturels et/ou militants, entre personnes de niveaux culturels présupposant un acquis humaniste minimal, il n’en reste pas moins que les échos des diverses formes de mépris envers un savoir en construction est assourdissant.

Ma phrase de conclusion pourra être qualifiée d’engagée ou alors dite issue d’une militante trans en colère. elle sera la suivante : Si l’on prétends pouvoir faire des Trans Studies sans les trans’ alors ces Studies là, se placeront dans le Panthéon des impostures scientifiques.

 


Références bibliographiques :

Bertini M.-J. (2002), Femmes : Le pouvoir impossible, Pauvert, Paris.

Bertini M.-J. (2009), Ni d’Eve ni d’Adam : Défaire la différence des sexes, Max Milo, Paris.

Bougnoux D. (2006), La crise de la représentation, La Découverte, Paris.

Espineira K. (2008), La transidentité : de l’espace médiatique à l’espace public, L’Harmattan, Paris.

Espineira K. (2011), Transidentité : de la théorie à la politique. Une métamorphose culturelle entre pragmatisme et transcendance, L’Information Psychiatrique, Volume 87, N°4, avril. Paris, p. 279-282.

Fleury B. & Walter J. dir. (2009), Penser le Genre en Sciences de l’Information et de la Communication et au-delà, in Questions de communication n°15, Nancy.

Reucher T. (2005), Quand les trans deviennent experts, Multitudes n°20, Paris.

Thomas M.-Y. (2010), De la question trans aux savoirs trans, un itinéraire, in Le sujet dans la Cité n°1, Christine Dolory-Momberger dir., Téraèdre, Paris.

Textes et dossiers sur L’Observatoire des Transidentités : http://observatoire-des-transidentes.over-blog.com

Mélissa, Conclusion de la journée et ouverture

Conclusion de la journée et ouverture
Mélissa 

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Les différents sujets abordés ont permis de mettre en évidence les avancés dans la reconnaissance des droits des homosexuel(le)s et des transsexuel(le)s . Il conviendrait de prendre en compte toutes les sous-dimension de la sexualité et de ne pas se contenter d’un modèle binaire masculin-féminin / homosexuel- hétérosexuel vu comme quelque chose d’immuable.

Cependant, quelques observations de la vie quotidienne permettent de mettre en évidence que ce modèle est encore bien ancré dans nos mentalités, et ce, indépendamment du genre ou de l’orientation sexuelle. On observe même des formes de discriminations ou de rejet au sein même de la communauté « LG ».

Afin d’illustrer ce sujet, nous partirons sur deux observations. La première portera sur des petites annonces, la seconde sur une soirée associative.

I La question bi (ou la lettre en trop du LGBT)

Quoi de plus révélateur de la pensée sociale que les petites annonces ? Celles qui suivent, prise au hasard d’un célèbre magazine lesbien français, ont toutes un point commun :

– 58 ans, profession libérale cherche femme âge et profession en rapport, célibataire sans enfants, aimant animaux pour loisirs, ciné, resto, voyages. Fumeuse, alcoolo et bi s’abstenir.

– Femme 42 ans avec enfant souhaite rencontrer femme douce, simple, sincère pour partager complicité. Bi et fumeuse s’abstenir. 

F. 39 ans, non fumeuse, sincère, câline, cherche F. sérieuse et féminine pour relation durable et saine. Pas sérieuse, bi, masculine et alcoolique s’abstenir.  

– Féminine cherche femme 35/60 ans féminine pour relation très sérieuse. Bi, trans s’abstenir, je recherche une vie de couple équilibrée !

On remarque sans peine l’association des « bi » aux « fumeuses », aux « alcoolo ». Une association qui renvoient aux addictions néfastes pour la santé et l’entourage. La bisexualité ainsi que la transsexualité semble même nuire à une vie de couple équilibrée !

Sur 21 petites annonces bi-mensuelles, 10 invitent les bisexuelles à passer leur chemin, c’est-à-dire 47% … chiffre qui amène à se poser la question de la place des bisexuel(le)s au sein même de la communauté LGBT qui d’ailleurs semble bien vouloir se passer du « B ».

Il est intéressant de comparer la différence de point de vue concernant le sujet de la bisexualité chez la femme.

Chez une femme dite hétérosexuelle, se laisser aller à quelques relations saphiques à souvent pour but l’excitation d’un partenaire masculin. Ces derniers voient plutôt d’un bon œil la bisexualité de leur partenaire. On pourrait dire qu’il est socialement acceptable voir même tendance, qu’une femme soit bisexuelle tant que sa bisexualité reste une fantaisie (Katy Perry l’illustre à merveille dans sa chanson I Kissed a girl ou la chanteuse est troublée du fait d’avoir embrassé une fille et espère que son copain ne lui en tiendra pas rigueur « i hope my boyfriend don’t mind it ») ou un divertissement partagé (la pratique des clubs libertins).

Il existe même un site de rencontre pour femmes hétérosexuelles voulant « essayer », dans ce cas, on parle de flexisexualité.

Un bref aperçu de la présentation de ce site :

« Welcome to XX – the world’s leading, safest, most effective dating website for the growing number of straight women who flirt with bisexuality… flexisexuals. »

On est bien loin de ce genre de site chez la communauté lesbienne ! Pour une femme dite homosexuelle, la bisexualité semble être un véritable obstacle à une relation. Il pourrait pourtant être légitime de retrouver la même curiosité pour le sexe opposé.

Pourquoi la question de la bisexualité dérange-t-elle autant chez les lesbiennes comme elle dérange chez les hommes hétérosexuels ?

Peu ou pas d’études à ce jour proposent d’explorer la sexualité saphique, les codes et craintes qui la régissent. Longtemps ignorée par les chercheurs, elle semble pourtant un objet d’étude riche en apprentissage de la sexualité humaine.

II Homo et hétéro, un mélange fastidieux ?

Cette anecdote vient d’une soirée associative LGBT, les personnes étant présentes étaient pour la grande majorité directement concernés par les questions de discriminations homosexuelles. Un ami, hétérosexuel, participait.

Il m’a racontée par la suite qu’on lui avait demandé, en même temps que les civilités, s’il était gay. Répondant par la négative il a surpris ses interlocuteurs par sa seule présence. Une phrase récurrente venait le mettre mal à l’aise : « Mais ça ne te gêne pas ? D’être entouré d’homo je veux dire. Moi ça m’embêterait, vraiment … ».

Devant l’insistance des invités, il a fini par quitter la réception, gêné de ne pas être « à sa place » et surtout d’avoir été mis de façon ostentatoire à l’écart.

Comme l’eau et l’huile, il apparaît que les « homo » et les « hétéro » ont bien du mal à se mélanger !

On peut penser qu’au sein d’une minorité, fort des expériences d’homophobie ou de transphobie, la tolérance et l’ouverture à l’autre soient de rigueur. Il nous est plus facile de le penser comme tel et acquis. Cependant la simple observation suffit à montrer le contraire.

On pourrait parler d’hétérophobie, comme l’hostilité et/ou le rejet des hétérosexuels, vu comme élément gênant et somme toute inintéressant puisque ne représentant pas de partenaire éventuel.

Bien entendu, l’hétérophobie n’a jamais provoqué d’atteinte à l’intégrité morale des hétérosexuels, mais à une stimulation hostile n’aurait-on pas tendance à répondre de la même manière ? Comment combattre l’homophobie alors que l’on décrit soi-même l’homosexualité comme quelque chose de « gênant » ?

Bien entendu ces anecdotes, par définition, ne prétendent nullement être exhaustives , mais se veulent le reflet de pratiques et de croyances qui existent et persistent. Il est temps d’arrêter de se voir les uns les autres comme finalité d’une sexualité rigide, incompatible avec la sienne.

Les actions d’informations militantes doivent bien entendu continuer leurs efforts mais aussi élargir leur public en incluant leur propres minorités dans le dispositif de lutte contre le rejet de l’autre et les discriminations.

Car l’important au final, n’était-il pas d’être heureux et épanoui, indépendamment de son sexe biologique, de son genre, et de sa sexualité.


Présentation de Wake Up !

 

L’association Wake Up ! est une association LGBT pour jeunes et étudiants de Bordeaux. Elle existe depuis le 20 novembre 2000.

 

Elle se définit en trois axes :

 

– L’accueil et la convivialité : nous avons deux lieux d’accueil. Le mercredi au café des Jours Heureux pour une soirée animée et conviviale et le lundi au local de l’université de Bordeaux 3. L’association propose régulièrement des soirées à thème, des sorties sportives, des piques nique, des ballades …

 

– La lutte contre l’homophobie : L’association Wake Up ! est aussi ą but militant et s’engage contre l’homophobie et pour la banalisation de l’homosexualité.

 

– La prévention : Wake Up s’engage aussi sur le terrain de la prévention avec notamment des intervenants d’AIDES venant aux permanences.

Interview : Brigitte Esteve Bellebeau, Thèse sur Judith Butler

Interview :
Brigitte Esteve Bellebeau, Thèse sur Judith Butler


   

Introduction

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Le nom de Butler fascine ou révulse. Elle, qu’on associe souvent à la théorie queer et dont on peut reprocher les approches récentes. Elle qui avait mis au centre des recherches la question de la performativité et qui nous parle aujourd’hui de mélancolie Elle qui n’hésitait pas à emprunter des exemples du côté des populations invisibles (lesbiennes trans ou intersex’) et qui, depuis le récit de soi,  les appréhende par le prisme de la psychanalyse…

Si nous publions aujourd’hui cette interview c’est que le nom de Butler accolé aux questions Trans pose aujourd’hui beaucoup de questions.  Pour éclaircir tout ça, nous vous proposons un entretien avec Brigitte Esteve Bellebeau, doctorante en philosophie à Bordeaux. Ses recherches portent précisément sur Judith Butler. La question Trans n’est pas inconnue de cette agrégée de philosophie. Elle a suivi le séminaire Trans (université Bordeaux 2) pendant 3ans et a participé à une journée d’étude sur la transidentité aux côtés de l’association Mutatis Mutandis en Juin 2010. C’est pour nous l’occasion de revenir sur quelques questions et incompréhensions…


 

1)     Bonjour Birigitte. Depuis maintenant 3ans tu suis le séminaire Trans (Université Bordeaux 2) en parallèle de ta thèse : quel lien entre ton travail de recherche sur  Judith Butler et le groupe Trans ?

Tout d’abord ma rencontre avec la pensée de J. Butler ne s’effectue pas, à partir de Trouble dans le genre, comme pour bien d’autres personnes, mais à partir du Récit de soi. C’est en travaillant à rédiger un mémoire[1] sur l’exigence d’humanité dans la relation de soins, que je croise la pensée d’une philosophe américaine s’intéressant au problème du désir de reconnaissance et à la vulnérabilité politiquement induite, ainsi qu’à la question du lien entre violence et éthique telle qu’il se donne à lire  dans les rets de la socialité de toute vie.

« Le « je » n’a aucune histoire propre qui ne soit pas en même temps l’histoire d’une relation – ou d’un ensemble de relations – à un ensemble de normes. »[2

Ce faisant, le groupe Trans m’invite à associer rapidement la pensée de Butler et la réflexion qui s’élabore au fil des séances : vulnérabilité et reconnaissance sont des concepts qui sont aussi bien philosophiquement que sociologiquement marqués. Les membres des associations présents aux réunions n’hésitent pas eux-mêmes à faire le lien entre les récits de vie et l’histoire de communautés, où le ‘je’ émerge et se pense à partir de ces aller-retour entre le social et l’intersubjectif, voire le politique et l’éthique.

Enfin, en tant que lectrice de Foucault, Butler aide à comprendre comment un sujet pensé comme forgé par les codes et les normes de la société dont il est issu peut néanmoins acquérir une capacité d’agir, ce que Butler nommera une performativité, à partir d’une réitération des normes – laquelle les infléchit peu à peu, dessinant ainsi la figure[3] du sujet comme étant aussi celui qui agit.

 

2)    Si tu devais résumer le queer selon Butler ?

Je commencerai par parler de la théorie queer telle qu’elle est élaborée puis transformée par les mouvements gays, lesbiens, transsexuels et transgenres. Il s’agit avant tout d’un effort critique : critique des normes hétérosexuelles, critique de la normalisation médicale des corps, critique des pathologies psychiques découlant de prétendues déviances sexuelles. La conséquence immédiate de ces efforts critiques est la production d’une représentation des corps-sujets, comme corps de désir sans limitation aux normes sexuelles en vigueur, et corps ‘performables’ – si j’ose dire. Pour être plus précise, la théorie queer a fait naître une conscience collective des manières dont s’initie une géographie des plaisirs et des douleurs. Elle a rendu intelligible l’idée que « le sexué procède du sexuel »[4] et non l’inverse !

L’apport de Butler peut se penser en terme de ‘désontologisation’  ou dénaturalisation des genres c’est-à-dire d’effort pour penser le genre comme ne découlant pas du sexe, bien sûr mais aussi pour penser l’idée que le sexe lui-même est construit, idée que l’on saisit d’autant mieux que l’on cerne davantage le rôle du langage dans la constitution de l’être de désir que nous sommes.

Butler permet également d’orienter la critique de l’hétérosexualité  vers une critique des normes qui assujettissent tout en permettant de devenir sujet. Elle est un passeur de textes, et rend vivante la critique au rythme de son style, ce qui la rend assez inclassable et espérons-le assez inencensable. Lire Foucault ou Hegel avec elle c’est voir apparaître dans un texte pourtant connu une manière de tordre une idée pour en faire sortir un sens profitable à la vie. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait avec succès avec l’Antigone de Sophocle !

 Enfin, on ne comprend pas tout à fait le projet de Butler en ce domaine si l’on n’a pas en tête l’importance qu’elle accorde à l’élargissement du champ des possibles en matière de genre : l’élan qu’elle donne au  mouvement queer peut alors s’entendre, au moins pour son premier livre, Trouble dans le genre, comme le profond désir d’aider à comprendre et à vivre des êtres qualifiés d’abjects, dont l’existence jusqu’alors n’était que spectrale, rendue telle par la violence de normes hétérosexuelles qui ne se consolident que par ce (et ceux ou celles) qu’elles excluent. Désir de vivre, c’est sa filiation à Spinoza qui ressort, désir de reconnaissance c’est ce qu’elle doit à la pensée de Hegel, désir de penser au-delà des normes, c’est à sa lecture de Foucault qu’on le doit !

3) Tu observes dans ta thèse un lien entre Butler et la médecine ; peux-tu nous en dire quelque chose ?

Lorsque j’ai demandé à Judith Butler, lors d’un colloque qui lui était consacré à Poitiers en 2007, pourquoi elle n’écrivait pas sur la médecine, elle m’avait répondu alors qu’elle ne se considérait pas compétente en ce domaine. Ce qui m’avait incité à lui poser cette question était la synthèse que je commençais à faire de son travail, à partir de Trouble dans le genre, en passant par Défaire le genre et en incluant Le Récit de soi, à l’aune de celui que j’avais réalisé dans le monde médical pendant deux ans :

La revendication d’une vie humaine vivable pour des êtres vulnérables[5], aux conditions d’existence précaires, subissant de plein fouet une demande sociale de normalisation pour être intégré, était en consonance telle avec l’exigence d’humanité dans la relation de soins  en général et la relation à la médecine en particulier, qu’il apparaissait inouï de ne pas faire le lien ! Ce n’était pas à proprement parler la question de la santé qui était en jeu, mais bien celle d’une vie à construire en survivant au ‘scalpel de la norme’ ou en se donnant des moyens pour ne pas se laisser imposer un monde normatif dans lequel la reconnaissance du hors de soi comme niche du soi est impossible.

C’est d’ailleurs ce que Butler  prend en compte plus particulièrement dans deux chapitres de Défaire le genre, le chapitre XI, intitulé ‘Rendre justice à David : réassignation de sexe et allégories de la transsexualité’, et le chapitre XII : ayant pour titre : ‘Dédiagnostiquer le genre’. Elle y interroge le présupposé selon lequel « l’humanité d’un être dépend de la cohérence de son genre »[6], à partir du cas de David, né avec des chromosomes XY, et dont le pénis brûlé accidentellement  lors d’une opération chirurgicale, va devenir l’occasion de mettre à jour les représentations médicales et familiales du lien inextricable entre sexe et genre.

« Il faut savoir, dit-elle que la position essentialiste sur le genre est quasiment la seule qui puisse être énoncée pour obtenir une chirurgie de réassignation de sexe. » p. 89

Dès lors, le parallèle avec le monde médical peut se poursuivre en plusieurs occurrences, je n’en mentionnerai que deux pour aller vite :

      La question d’une vulnérabilité à l’occasion de la maladie qui peut se redoubler d’une précarité induite par le système de prise en charge, les protocoles, et la lourdeur  d’un corps qui vous dépossède du vôtre pour un temps, c’est aussi la question que rencontrent les personnes trans qui souhaitent obtenir une réassignation de sexe. (voir la question du diagsnotic TIS – trouble de l’identité sexuelle).

      La délicate question du consentement éclairé, qui joue en boucle avec l’autonomie visée et  présupposée  à la fois : c’est ainsi que les personnes sur lesquelles pèse une diagnostic de trouble de l’identité sexuelle en souffrent tout en sachant que rien n’est possible sans lui . De même quand on discute avec le personnel soignant dans une structure hospitalière en France, on remarque qu’il y a bien deux discours : d’un côté le discours officiel parfaitement « éthico-labellisable » qui indique qu’il est essentiel de s’assurer que le patient a parfaitement compris ce qui va lui être imposé dans le cadre du protocole médical auquel il se prête, et de l’autre le discours des soignants qui vont dans la chambre du patient pour lui demander de signer le document  et qui affirment que de toutes façons, la patient n’a pas le choix, et qu ’enfin il faut bien que la structure hospitalière se protège contre la judiciarisation des situations médicales.

 

4)    De ces relectures de Butler dans le champ du soin, qu’est-ce qui pourrait être utile pour une analyse du lien corps-trans et médecine ?

Sans doute pas mal d’éléments pourraient être mis en exergue, mais disons pour être concis que la question d’une médecine éthique est aussi et peut-être surtout celle d’une médecine qui s’ancre dans le social et ne peut de ce fait négliger les données économiques qui la sous-tendent. Or, pas une heure n’est consacrée à l’économie et à la compréhension du système de sécurité sociale en France, dans le cursus de formation initiale des médecins. La question de ce que coûte à la société le  traitement prescrit par un médecin, ne se pose que rarement, pas plus que celle de ce que le patient va devoir prendre en charge lui-même ou des conséquences sociales et économiques du traitement à subir.

Dans le cas des personnes trans, la non reconnaissance d’un problème en dehors du champ protocolaire amène à vivre d’expédients, à se procurer des hormones sur internet ou à aller se faire opérer ailleurs où l’on n’est moins à cheval sur la  pathologisation du genre, que lors d’un protocole long, douloureux à chacune de ses étapes et finalement narcissiquement peu valorisant.

La question de la vulnérabilité telle que Butler la prend en charge dans Ce qui fait une vie, ou Vie précaire un peu avant, est toujours celle d’un corps-sujet qui est à la fois le signe de notre fragilité et ce par quoi nous ne sommes pas nous-mêmes car toujours-déjà construits pas les autres, affectés par eux, normés par eux et ouverts à leur influence.

La vulnérabilité en tant qu’elle est la condition de cette chair aimante blessable ne peut que nous donner à comprendre combien la médecine et plus largement la question du prendre soin de l’autre est ce qui doit nous guider éthiquement dans une vie sociale qui est notre condition existentielle. Or, la médecine se tourne de plus en plus vers une scientificité qui la rend universalisable, mais bien peu tournée vers cet autre souffrant qu’il soit atteint d’un cancer, d’un trouble bi-polaire ou d’un trouble de l’identité sexuelle, ou encore qu’il soit cette personne qui demande de l’aide juste pour pouvoir vivre en accord avec ce qu’elle perçoit d’elle-même.

     «En se dégageant de manière radicale et irréversible des croyances métaphysiques, des préjugés imaginaires et des fantaisies avec lesquelles elle était jusque là confondue, la médecine moderne a opéré une véritable révolution éthique dans la pratique de son art et une rupture dans la logique de son propre discours. S’efforçant d’exiler la subjectivité et l’intersubjectivité du soin et de la maladie, le discours médical n’est plus apte à prendre en compte dans sa pratique comme dans sa pensée le drame imaginaire, la détermination symbolique, la finalité éthique de la souffrance dans la relation médecin-malade.»[7]

Si nous tombons d’accord sur l’idée que la mise à distance de l’humain (des affects, de la sensibilité en tant qu’elle peut venir oblitérer la nécessaire rigueur d’analyse du médecin) est inévitable pour espérer réfléchir à l’élaboration d’un diagnostic comme plus tard d’un pronostic ou encore d’un acte chirurgical par exemple, en revanche la question demeure ouverte de savoir s’il y a un lien inextricable entre l’indifférence pour ce qui relève du psychique et la formation quasi exclusivement scientifique des médecins. Autrement dit, s’il est avéré que la défaillance est aussi de structure dans la médecine, est-ce bien une nécessité pour qu’elle le devienne de culture universitaire ?

Certes J. Butler ne va pas jusque là dans son travail, puisqu’elle ne s’oriente pas précisément vers une réflexion sur la médecine elle-même, mais c’est le lien que je voudrais mettre en avant, en tant que le travail de décryptage sociologique de cette branche du prendre soin tel qu’il est rendu accessible par le séminaire trans, nous amène à prend conscience à la fois du rôle d’experts joué par les communautés trans et à mettre l’accent sur ce qui dysfonctionne dans le monde médical.

C’est aussi ce travail de critique des normes qui hérité de Foucault ne cesse de revenir en première ligne dans l’analyse de Butler, indiquant une voie de travail pour réorienter  les éthiques du care y compris dans le monde médical.

  

5)    Récemment[8] nous avons pu discuter avec Monique David-Ménard qui a dirigé un ouvrage intitulé « Sexualités, genres et mélancolie ; s’entretenir avec Judith Butler » et dans lequel Butler écrit sur « le transgenre et les attitudes de révolte ». Ne trouves –tu pas un peu dérangeant que dans cet article elle essaie de rendre politique les actions trans ?

L’article auquel il est fait référence ne me semble ni très clair ni très novateur. Butler y traite en dia gonale des thématiques qui lui sont chères (comme la question du hors de soi comme ‘niche ontologique du soi’[9], celle de la souffrance comme n’étant pas logée uniquement dans la psyché mais héritée de l’ouverture du sujet à l’autre, ce qui constitue aussi sa fragilité ou permet de penser une ontologie sociale du corps). Pourquoi aborde t-elle la question du caractère politique des actions trans ? Pour la même raison qu’elle esquisse le problème de l’altérité dans le champ d’une éthique toujours-déjà politique : « Pourquoi distinguer entre une souffrance imprimée à une telle personne par des normes culturelles violentes et normalisantes d’une souffrance qui semble émerger de l’intérieur de l’identification transgenre ? »[10] La question suggère  d’elle-même que le terrain n’est pas propice à de telles distinctions. Il ne s’agit donc pas de voir dans le travail de Butler un effort pour rendre politique des actions trans qui ne le seraient pas d’emblée, mais une tentative pour rendre à César ce qui lui appartient déjà en le rendant plus lisible. C’est ce qu’elle résume p 22 du même article en reprenant appui sur le langage comme socle et tissu de notre être : les actes de discours sont toujours des actes de corps, et le corps est par essence social. Or nous sommes tissés dès notre naissance dans une certaine violence, qui nous oblige à rompre avec une morale de la pureté ou de la belle âme ; c’est pourquoi nous avons à faire avec cette violence, dans le langage qui exprime notre duplicité comme notre ouverture au monde.

Butler ne cherche donc pas à rendre politiques les actions trans, ni à donner une représentation après coup d’une scène déjà écrite de la performativité des minorités sexuelles, elle s’efforce de mettre à jour les éléments idéologiques qui biaisent les représentations de soi comme de l’autre, et pour ce faire, passe comme Freud avant elle, par la mise en perspective de ce qui peut se lire en gros caractères dans la souffrance des personnes exclues du genre, pour lire ce qui est inscrit en filigrane en chacun : la contingence de l’existence, la précarité d’une vie offerte à l’altérité constitutive de soi, la vulnérabilité d’un corps toujours ouvert à la blessure.

Il me semble que s’il y a une critique à faire à Butler, elle se situe plutôt du côté des frontières entre social et politique.

 

 

6) Comprends-tu les réticences qu’elle peut susciter du fait d’une trop grande proximité avec la psychanalyse ?

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La question comporte un présupposé discutable : y a t-il entre Judith Butler et la psychanalyse une trop grande proximité ? Au nom de quoi l’affirmer ? La psychanalyse serait-elle d’emblée toxique, sa doctrine délétère et pour quelles raisons ? Ou bien cela signifie t-il qu’à trop fréquenter le psychanalyse on s’éloigne d’autre chose considéré comme plus important ? et si c’est le cas de quoi s’agit-il ? Bon, j’arrête là mon questionnement, mais je tiens à montrer que les questions n’ont pas toujours la neutralité qu’on veut bien leur prêter !

Alors prenons un peu en charge cette question et voyons où elle nous mène :

Judith Butler s’est mise à fréquenter la psychanalyse autrement que comme un simple objet d’étude pour une intellectuelle, ou que comme un moyen censé aider à vivre mieux pour une personne appartenant à une communauté sexuelle minoritaire. Elle a approché le domaine au-delà de ce que les psychanalystes américains avaient fait subir aux  textes de Lacan, elle a examiné certains concepts de la psychanalyse au risque d’une lecture féministe – celui de phallus par exemple, elle a opéré une distorsion de certains autres concepts pour qu’ils deviennent opératoires dans un champ qui n’était pas d’emblée le leur (celui de deuil et de mélancolie entre autres). Elle a fait avec certains textes de Freud ce que Lacan avait osé avec la linguistique et la logique formelle – elle leur a donné une torsion telle qu’il en est sorti quelque chose comme une lecture singulière de l’idée d’origine,  ou de matrice. Elle a enfin accepté le pari de participer avec Monique David-Ménard à Paris, a un séminaire à deux voix, lequel s’étendait sur quatre semaines chaque année et ce pendant trois ans.

A t-elle commis un crime de lèse-chapelle aux yeux de minorités qui voulaient voir en elle quelqu’un qui, comme eux, ne peut accepter la psychanalyse puisque cette dernière – du moins un certain nombre de ses représentants – épousait par trop l’idéologie hétérosexuelle ? Certainement, mais ce n’est là qu’une lecture myope du travail que mène Butler dans le décryptage des théories psychanalytiques. Certes elles s’intéresse de près à la psychanalyse, mais comme elle s’intéresse à la littérature ou à la sociologie ou encore au droit : c’est en philosophe qu’elle entend convoquer des domaines d’analyse du réel et des champs de réflexion sur l’humain, et c’est en  philosophe qu’elle travaille à mixer des théories pour déconstruire à l’aune de l’observation critique du monde humain ce que les idéologies sont trop promptes à masquer, comme à soutenir ( pensons par exemple au retour de la différence des sexes pour certaines féministes, qui vient étayer une doctrine de la victimisation dans la défense des personnes blessées ou harcelées).

Mais cette présentation ne saurait faire oublier que la lecture butlérienne de la psychanalyse est sujette à critique :

Dans un passage du Récit de soi intitulé Psychanalyse, J. Butler montre à la fois qu’elle s’intéresse de près à la psychanalyse, mais aussi qu’elle la méconnaît, ou plutôt que ce qu’elle en connaît est réducteur, pourquoi ?

Trace de connaissance ou d’expérience, elle précise bien que le discours du sujet sous transfert ne sert pas qu’à communiquer de l’information ‘ il fonctionne aussi comme la médiation d’un désir tout autant que comme l’instrument rhétorique qui cherche à modifier la scène d’interpellation, ou à agir sur elle.’ P.51.

Mais lorsque, citant la position de Roy Schafer, elle indique que ‘le but normatif de la psychanalyse est de permettre au patient de raconter une histoire unique et cohérente sur lui-même qui satisfera son désir de se connaître (…)’, p.52, elle tend alors à généraliser sa critique, ce qui lui fait dire que « la norme de la santé mentale selon laquelle le fait de rendre compte de soi de manière cohérente est une part du travail éthique de la psychanalyse fausse ce que la psychanalyse peut et doit faire. Certes sa remarque est sans doute pertinente, mais la question demeure de savoir si c’est bien à elle, philosophe de s’avancer sur ce terrain, qui n’est pas le sien : que doit donc faire la psychanalyse ? Est-ce à la philosophie de le dire ? Les psychanalystes n’ont-ils pas eux-mêmes su dire cela, à l’instar de Lacan qu’elle cite quelque lignes plus haut ? Enfin, n’est-ce pas en travaillant sur la psychose que ces mêmes cliniciens ont mis en évidence l’impossibilité pour certains sujets de se dire sur un mode narratif continu ?

Alors peut-on comprendre  les réticences que Butler suscite dans l’intérêt qu’elle manifeste pour la psychanalyse ? Sans doute, mais pas pour les raisons que les défenseurs des minorités sexuelles seraient en mesure d’évoquer : s’il convient d’être prudent, ce serait davantage parce que toute lecture généralisante à partir qui plus est de la psychanalyse américaine, serait une erreur quant à l’objet du jugement et une  faute de raisonnement ! Pourtant, c’est parce qu’il y a une tentation de l’universel dans sa pensée qu’il s’agit bien d’une pensée philosophique, ce qui fait aussi sa force.

On pourrait ainsi conclure en disant que reprocher à Butler de se préoccuper de la question de l’inconscient via un retour possible à un discours trop universalisant, c’est oublier que si la tentation de l’universel rôde toujours dans son œuvre, c’est davantage pour mettre en évidence les conditions communes dans lesquelles émergent une subjectivité  que pour traiter du contenu de cette subjectivité.

 

7)      Comment concilier vulnérabilité et politisation ? 

  Je ne suis pas certaine de pouvoir répondre de façon pertinente à cette question. Mais je vais essayer de fournir quelques éléments de réponse.

Il y a une manière de critiquer Butler qui consiste à lui reprocher d’avoir abandonné ceux et celles qu’elle défendait au départ, ce pour quoi elle a été désignée comme reine du queer. Ce virage se serait amorcé dès Défaire le genre, ce que M-H Bourcier lui a d’ailleurs vertement reproché, ne serait-ce qu’en précisant que  faire est un performatif et que personne n’a envie d’être défait. Mais soyons sérieux un instant, en quoi consiste fondamentalement la critique? Butler ne serait pas celle que l’on croyait, elle ne défendrait finalement pas les thèses dont on avait pensé qu’elle était la thuriféraire !

Ah la belle affaire que voilà ! Butler n’est-elle pas celle qui, comme Kant renvoie volontiers dos à dos deux tendances, ou deux représentations du réel, en l’occurrence du réel féministe ?

 N’est-ce pas de semer le trouble dans le genre c’est-à-dire non seulement dans la conception binaire du genre, mais dans les représentations qui s’en inspirent tout en essayant de s’en détacher, qui fut son œuvre ?

Alors oui, il y a une difficulté à penser à la fois les conditions d’une performativité du sujet et sa vulnérabilité, mais c’est en prenant en compte l’ensemble du champ conceptuel butlérien que l’on peut peut-être y parvenir. Il ne s’agit pas là de gommer toutes les aspérités d’une pensée, ce que d’ailleurs Butler ne souhaiterait sans doute pas elle-même si l’on s’en tient aux propos de Jérôme Vidal, mais de donner une chance de penser la complexité de l’humain à partir d’une pensée sacrément complexe elle-même :

« L’ouverture de la notion d’humain à une redéfinition future est une donnée nécessaire au projet politique du mouvement international pour les droits humains. On voit l’importance de cette ouverture lorsque la notion même de l’humain est présupposée, quand elle est définie à l’avance en des termes clairement occidentaux, souvent américains et de ce fait partiels et locaux ; lorsque l’humain qui constitue le fondement des droits humains est déjà connu, déjà défini. [11]»

Définir l’humain avant d’examiner l’humain, c’est imposer au réel une tension d’une violence incroyable que l’histoire a maintes fois enregistrée au cours des siècles. C’est justement ce contre quoi Butler propose de lutter, avec comme arme la critique incessante des normes qui permet d’éviter de naturaliser ce qui n’est qu’historique, et l’affûtage du langage comme moyen d’exprimer la texture d’être du corps-sujet en abîme sur ce qui fait de lui sa fêlure : l’autre.

Y a t-il là une seconde Butler qui rompt avec les stratégies performatives de Trouble dans le genre au profit d’une éthique et d’une politique de la vulnérabilité ?  C’est ce que M-H Bourcier a tendance à penser, suivie en cela par un certain nombre de personnes, qui considèrent même que cette ‘réorientation’ de Butler la confine à occulter ce qui fait le corps de l’humain et sa puissance d’agir.

Je n’entrerai pas dans une discussion sur ce point, faute de temps.[12] Mais je voudrais proposer qu’on lise Butler comme j’ai pu le faire, ce qui, précisons-le était purement accidentel au départ, c’est-à-dire en ne cédant pas à la chronologie, mais en partant d’un ouvrage plus récent, pour lire ensuite par exemple Trouble dans le genre et revenir à Vie précaire, en passant par la Vie psychique du pouvoir. On s’apercevra alors que ce qui est devenu une ligne de force de son œuvre se donne à percevoir d’emblée mais comme en filigrane, et qu’il paraît impropre de parler d’une seconde Butler tant c’est bien la même qui cherche à penser l’assujettissement au-delà d’un horizon foucaldien d’enfermement, à penser la vie humaine vivable dans des normes mêmes, et comme à leur limite en même temps, à penser enfin la vulnérabilité comme ouverture à l’altérité et à la blessure, ainsi que comme précarité politiquement induite. La vulnérabilité ne peut par conséquent jamais être l’occasion d’une théorie de la victime impuissante face à un pouvoir totalitaire.

Mais, et c’est là qu’il faut poser une limite de la pensée de Butler, si la conscience de la vulnérabilité comme condition politiquement induite peut être généralisée, partagée et relayée médiatiquement cela ne donne pas encore un authentique empowerment, un réel levier à l’action politique d’émancipation face aux dominations quelles qu’elles soient. L ‘élément de critique me paraît être qu’il y a encore un mystère de la volonté qui n’est pas dissipé dans l’œuvre de Butler et qu’à trop réfléchir sur les cadres de la représentation, elle en a peut-être oublié les conditions de l’action pour le commun des mortels.

 Brigitte Esteve-Bellebeau


[1] Master professionnel de philosophie pratique, mention vie humaine et médecine, à Bordeaux III.

[2] Le récit de soi, p.7.

3 Si le sujet était considéré au départ comme effet du discours, dans ses derniers travaux, dit Butler, Foucault raffine sa position et précise que le sujet se forme en relation à un ensemble de codes, de prescriptions ou de normes par des usages qui non seulement a) révèlent que l’autoconstitution est une forme de poeisis, mais b) qui établissent également que la constitution du soi fait partie de l’opération générale de critique » Récit de soi,  p 17.

[4] Le sexe prescrit, S. Prokhoris,  Champs Flammarion, Paris 2000, p. 178.

[5] La vulnérabilité peut s’entendre en trois sens…

[6] Défaire le genre, Ed Amsterdam, Paris 2006, ch XI, p 76.

[7] R. Gori  et M-J Del Volgo, La santé totalitaire, essai sur la médicalisation de l’existence, Denoël 2005, p 30.

[8] Lors de la journée d’étude « le désir de reconnaissance entre vulnérabilité et performativiteé » (Université Bordeaux 3) : http://vulnerabiliteperformativite.wordpress.com/author/vulnerabiliteperformativite/

[9] J’emprunte l’expression à G. Le Blanc lors d’une communication sur les travaux de Butler dans les salons Mollat en 2007.

[10] Sexualités, genres et mélancolies, sous la direction de M. David-Ménard, Ed. Campagne première, Paris 2009.

[11] J.Butler, Défaire le genre, Op.cit. p 51-52.

[12] Je me permets de renvoyer à la communication que j’ai faite dans le cadre de la journée d’études doctorale organisée à la Maison des sciences de l’homme de Bordeaux, le 11 février 2011  et intitulée : le désir de reconnaissance, entre vulnérabilité et performativité.

Réponse à la SOFECT

Réponse à la SOFECT

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Résumé

Le 17 Décembre 2010 et le 18 Mars 2011 ont eu lieu deux journées d’études dans lesquelles nous avons pu publiquement entendre les positions défendues par la SOFECT (Société Française D’Étude et de prise en Charge du Transsexualisme) dans les interventions successives de Colette Chiland et de Mireille Bonierbale, les présidentes d’honneur et présidente de la SOFECT. C’est alors avec un immense regret que  nous observons l’élaboration consciente d’une politique de « vulnérabilisation » des Trans. Thomas Hammerberg, commissaire aux droits de l’homme au Conseil de l’Europe indiquait ainsi dans son communiqué (2006) :

« Les Etats membres du Conseil de l’Europe devraient s’attaquer plus vigoureusement à la transphobie et à la discrimination envers les personnes transgenres dont la situation a longtemps été ignorée et négligée. Pourtant, ces personnes font face à des problèmes caractéristiques, extrêmement concrets. Elles sont particulièrement exposées, dans tous les domaines de la vie, aux discriminations et à l’intolérance ainsi qu’à une violence directe. Dans certains pays d’Europe, elles ont d’ailleurs été victimes d’actes criminels inspirés par la haine qui, pour certains, sont allés jusqu’au meurtre.[1] »

Rappelons :

1/ que le transsexualisme ne relève pas de la psychiatrie dans ce sens qu’il n’y a ni “trouble” ni “maladie mentale”

2/ la solution médicochirurgicale apporte une réelle satisfaction aux personnes concernées et facilite leur intégration;

3/ la majorité des personnes effectuent leurs opérations à l’étranger pour des raisons de qualité de celles-ci

4 : Le bilan humain d’une telle psychiatrisation est lourd pour une population déjà discriminée

5/ l’absence de contrôle extérieur, notamment étatique, fait douter de la légitimité éthique d’une psychiatrisation sans respect de la personne[2];

6/ l’argument d’une objectivité de la démarche en psychiatrie s’effectue dans une délégation politique aveugle, sans l’écoute du tissu associatif et des propositions émises par Thomas Hammerberg pour une harmonisation médicale et juridique au niveau européen.

 

RÉPONSE A LA SOFECT

 

« Cousant l’inconnu au connu (Dieu, chef ou père : c’est du connu), ils faisaient du tissu […]

Bon ou mauvais, il fallait toujours qu’il y eût tissu.

Mais fallait-il vraiment ainsi toujours tant d’indécente assurance ? »

H. Michaux[3], « Passages », 1963.

 

Introduction

 

Le 17 Décembre 2010[4] et le 18 Mars 2011[5] ont eu lieu deux journées d’études dans lesquelles nous avons pu publiquement entendre les positions défendues par la SOFECT[6] (Société Française d’Etude et de prise en Charge du Transsexualisme) dans les interventions successives de Colette Chiland et de Mireille Bonierbale, respectivement présidente d’honneur et présidente de la SOFECT. Disons le d’emblée : ces journées furent pour nous une réelle surprise. Alors que tout venait dire à la SOFECT et à ses membres l’urgence du changement, il s’est décliné sous nos yeux une succession d’arguments dont le seul objectif était… de ne rien changer. Nous devons aussi avouer que ces arguments ont de quoi surprendre. D’un point de vue sociétal comme scientifique, ils ne constituent pas une base de réflexion plastique mais plutôt un bilan clinique contestable et rigide sous-tendu par une différenciation entre ce qui relève de la médecine donc du « vrai » et ce qui relève des « sciences humaines » et du « militantisme » donc du « relatif » voire du « dangereux ».

 

L’idée de ces journées pourrait se résumer ainsi : Peut-on dépsychiatriser sans démédicaliser ? Peut-on déstigmatiser les variances de genre ?

Sous cette forme, il s’agit avant tout de discuter cette distinction entre ce qui serait un « devenir Trans » et un devenir « Cisgenre ». Pourquoi la prise en charge du premier relèverait-elle de la psychiatrie et du pathologique alors que les devenirs Cisgenres sont-eux encouragés ? Relisons Béatrice Préciado[7] et ses artefacts,  les « sujets silicone », les « sujets viagra » (purs produits « à l’échelle globale » de « l’ère pharmacopornographique ») qui nous suggèrent combien les cisidentités sont elles mêmes prises en charge dans des maillages « biopolitiques »[8] dirait Foucault, sans pour autant être assignées à la pathologisation et à la stigmatisation d’un parcours psychiatrique contraignant auquel s’adosse le droit.

 

Nous verrons que d’une part que la médicalisation des parcours Trans peut ne pas être synonyme de dépsychiatrisation. D’autre part que les retours experts des personnes concernées reconfigurent notre manière d’appréhender les questions Trans. Aussi, si les frontières entre le normal et le pathologique s’amenuisent, peut-on encore traiter de la question Trans comme le fait actuellement la Sofect ?

 

– Le militant et le savant

L’histoire du rapport « patients / médecins » sur la question Trans est l’objet d’une inversion récente. Elle fut longtemps présentée comme la proposition d’une offre médicale face aux demandes de médicalisations. Et, en effet, les premiers protocoles français tendaient à répondre à une double demande : celle liée à la médicalisation des personnes Trans sur le territoire puis celle liée à leurs prises en charge, c’est-à-dire à un remboursement. La demande créait alors l’offre. Aujourd’hui, dans un contexte national aux offres de soins réduites, il semblerait que ce soit l’offre médicale qui ait créé les termes et les finalités de la demande (« opérations », « transsexualisme ») excluant de la sorte toutes les autres formulations de médicalisations qui ne rentreraient pas dans un cadre psychiatrique et binaire.

Comme les populations atteintes du VIH[9], les populations Trans exclues des protocoles de soins (comme celles qui y ont accès d’ailleurs) deviennent des « expertes par appartenance »[10] qui viennent opposer, telles des minorités actives[11], des contre-expertises[12] aux experts « par profession » qui tentent alors de maintenir une hiérarchie hermétique entre un savoir dit « profane » et un savoir dit « expert »[13]. Dans cette lutte pour la reconnaissance des expériences et des expertises, la maîtrise des mots devient un enjeu majeur, tout comme la capacité des différents groupes à mobiliser des éléments factuels et scientifiques, locaux comme internationaux.

Ce que nous souhaitons rappeler ici (et il est étonnant de devoir encore le souligner) c’est que la capacité d’expertise ne saurait-être liée uniquement à l’acquisition d’un diplôme, ni même à une prétendue objectivité de celui/celle qui le possède.

Un des arguments pourtant soutenu par la SOFECT est qu’il y aurait dans ce militantisme, quelque chose de l’ordre de « l’incompris ». Etre médecin c’est être sérieux et les gesticulations associatives ne sauraient faire plier un savoir qui tient sa légitimité, non seulement d’une reconnaissance étatique (même implicite), mais plus largement de l’idée d’un sexe et d’une binarité immuables, complémentaires.[14]

C’est justement parce que les choses sont sérieuses que nous, chercheurs, militants, nous proposons une autre grille de lecture à la société dans son ensemble et aux praticiens de la SOFECT en particulier. Ces derniers, en ignorant les demandes et les critiques des personnes concernées, des nombreuses associations (Cf la dernière AG des associations Trans d’avril 2010) contribuent à rendre invisible et inaudible une population parfois stigmatisée médicalement et ostracisée socialement. C’est alors reconnaître que les catégories psychiatriques ont des effets directs sur les conduites individuelles et collectives en termes de stigmatisation notamment : « s’entendre dire que votre vie genrée vous condamne a une vie de souffrance est en soi inexorablement blessant » « c’est une parole qui pathologise et la pathologisation fait souffrir »[15]. La timidité avec laquelle la SOFECT reconnaît, toujours à demi-mots, que les catégories qu’elle défend sont des labellisations contraignantes nous paraît ne pas coïncider avec une prise en compte décente (pas seulement une prise en charge) de la place du patient, sans oublier que la légitimation de fond transite par l’idée d’une thérapeutique adaptée.

En indiquant le poids de la stigmatisation dans le champ thérapeutique de la prise en charge, les représentants associatifs ont alertés les praticiens. Dés lors, les membres de la Sofect présents le 17 décembre 2010 auraient dû tenir compte de ces indications pour un bilan éthique raisonné et non partisan. Au lieu de cela, la Sofect apparaît comme un militantisme déguisé, inversant la balance des positions usuelles. Face aux accusations de stigmatisation, qui justifient les propositions de la CIM et de l’OMS, elle insiste plutôt sur la stigmatisation dont elle serait victime. Ainsi, C. Chiland :

« La solution militante est que les mesures prises pour les minorités deviennent la loi générale. On peut adopter une direction différente et proposer un travail incessant d’information et de décentration culturelle. Aller à contre-courant de l’ethnocentrisme sera, certes, plus difficile que l’intoxication par des propagandes qui vont dans le sens de l’ethnocentrisme : songeons aux nazis qui ont réussi à faire adhérer presque tout un peuple à l’idéologie raciste. »[16]

Reconnaître les revendications du terrain, c’est aussi reconnaître la dimension « experte » des demandes qui sont adressées à la SOFECT. « They carry the results with them » note Howard Becker à propos de ceux dont le savoir est considéré comme « profane » et qui viennent compléter et/ou concurrencer les savoirs installés. La question de l’objectivité des uns face aux subjectivités des autres n’est alors pas une question qui se pose aussi aisément tant la porosité des expertises (qu’elles soient expérientielles[17] ou professionnelles) est réelle. Il faut alors dénoncer cet argument d’autorité qui consiste à dire qu’en étudiant ce que l’on est on perd en objectivité. Le neutre ne peut se résumer aux positions cisidentitaires, blanches, mâles et occidentales (j’oublie hétérosexuelles et en bonne santé). Le point de vue féministe ou Trans n’est en rien plus partial que les points de vue professionnels présentés comme neutres. L’expert doit donc impérativement dire ce dont il parle mais aussi d’où est-ce qu’il parle. Ainsi, il situe le discours à l’échelle d’une recherche, de son contexte et des interactions qu’elle inclut. Dans son manifeste Cyborg, Donna Haraway nous incite à étudier « les situations particulières » en se situant comme des « hackers » d’une division répartissant les savoirs finis (donc disqualifiés) d’une part et « l’objectivation » d’autre part. Or, nous dit-elle, les connaissances sont des « traces de passages rendues visibles par des champs de force ». Se sont donc des savoirs situés, contextualisés et qui n’existent qu’en lien avec le chercheur qui les visibilise. Il s’agit d’identifier et de reconnaitre « une multiplicité de savoirs locaux ou minoritaires » nous dit Preciado dans son savoirs-vampire@war[18] qui préconise alors, comme site de production du savoir, la frontière entre universalisme scientifique et relativismes culturels.

On le voit bien : la SOFECT ne peut prétendre à une objectivité privative qui disqualifierait les autres lieux de production du savoir. [19]

 

– Changements mondiaux et fixité française

Considérons que les critiques émises par la SOFECT aux militants comme aux sciences humaines soient scientifiquement recevables. Par quelle magie ? On ne sait pas… Mais faisons comme si. Nous pourrions alors suspecter la SOFECT d’avoir peur de ses pairs européens et internationaux qui, à statut, compétence et diplôme égal, ne sont pourtant pas tendre avec nos praticiens nationaux. Détrompons-nous, il n’en est rien. Résumons : l’Association Américaine de Psychiatrie[20] émet des propositions de réécritures du DSM[21] (future DSM V) qui tendent d’une part à rompre avec les cadenas serrés de la dysphorie de genre (la liste des symptômes associés à ce qu’ils nomment une « non congruence de genre » est allégée et les symptômes sont décorrélés les uns aux autres) et à reconnaître l’existence de « genres alternatifs » (ouvrant la voie à une reformulation des liens sexe et genre). Parallèlement à cela, la CIM, sous l’égide de l’OMS, propose elle aussi une réécriture des ses catégories. Les pistes qui se dessinent alors sont les suivantes : si le DSM ne dépsychiatrise pas (les systèmes de soins locaux ne permettant pas toujours une prise en charge sans aval psychiatrique) la CIM, elle, pourrait proposer une « médicalisation sans pathologisation », c’est-à-dire une déstigmatisation médicale des parcours Trans. 

L’observatoire Des Transidentités propose en lecture libre une somme de textes issus de la première rencontre de décembre 2010 entre la SOFECT, les membres de l’OMS, les chercheurs et militants sur la question Trans. A la lecture de ces textes il est frappant de voir combien un « consensus » semble s’être établit autour de cette proposition : la combinaison des réécritures de la CIM et du DSM permettrait une dépsychiatrisation sans démédicalisation des parcours Trans[22].

 

Notons d’ailleurs que cette demande n’est pas le fruit unique des personnes Trans. La question de « l’autisme » aussi connait, via des associations, un développement de nouvelles modalités d’expressions et d’actions, entre les institutions et les professionnels, dans des contres expertises. Dans ce rôle, on se souviendra à nouveau des associations de lutte contre le VIH (ACT UP).

 

Pourtant, la réponse de la SOFECT est claire : le DSM ne dit rien quant aux suivis des personnes Trans. De plus, il n’est pas reconnu par tous les praticiens. Par conséquent, il semblerait que la SOFECT ne soit pas inquiétée [L1]  ni même intéressée par les changements en cours à l’échelle de la planète. Le parallèle historique proposé par Jack Dresher[L2] (présent le 18 Mars 2011 à Bordeaux)[23] avec l’homosexualité ne semble pas, lui non plus, avoir d’impact sur la position de l’association. Selon elle, l’inscription de l’homosexualité dans le DSM, puis sa suppression, n’a rien à voir avec la transsexualité.

Considérons que les critiques émises par la SOFECT aux militants Trans, aux psychiatres internationaux et à l’OMS, comme aux sciences humaines au passage, soient scientifiquement recevables. Par quelle magie ? On ne sait pas. Mais faisons comme si. Nous pourrions alors suspecter la SOFECT d’avoir peur du droit Européen qui semble s’opposer point par point aux pratiques de nos praticiens nationaux. Détrompons-nous, il n’en est rien.

Résumons : T. Hammarberg (conseiller européen aux droits de l’Homme) remet l’année dernière un rapport intitulé « Identité de genre et droits de l’homme »[24] qui met en lumière l’absence lacunaire de textes ou de volonté politique des pays membres de l’Union Européenne sur la question Trans. De la question des Droits de l’Homme à celle de la lutte contre les discriminations, ce texte novateur soutient que les personnes Trans, opérées ou non, doivent pouvoir obtenir un changement d’état civil sans l’obligation d’être stérilisées. Marquant à la fois l’importance de l’arène juridique dans la question Trans aujourd’hui et la reconnaissance de corps aux formes et aux fonctions diverses, librement consenties par l’individu, ce texte met au centre de la problématique la question des Droits Humains.

Il est suivi d’un texte intitulé « Discrimination sur la base de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre »[25], dans lequel le Conseil de l’Europe émet un certain nombre de recommandations et appelle les états membres à prendre des dispositions en faveur de la lutte contres les discriminations et pour faciliter les parcours Trans. Là encore, le Conseil de l’Europe souligne l’importance d’accéder aux demandes de changement d’Etat Civil indépendamment du sexe anatomique du requérant.

Repris par les associations Trans, ces textes ne semblent pas non plus inquiéter la SOFECT. En l’absence d’un droit contraignant, tout est permis. Mieux : tant que le droit national ne s’émancipe pas des considérations psychiatriques pour dire ce que peuvent-être les parcours Trans, la psychiatrie garde la main mise sur une population étiquetée transsexuelle au sein de ses protocoles mais aussi, par répercutions, sur les « autres Trans » (très largement majoritaires) qui ne souhaitent pas ou ne peuvent pas accéder à des protocoles nationaux.

Conclusion  

Tout se passe alors comme si la SOFECT voulait sauver une « chasse gardée » autour du concept de transsexualisme et autour des personnes qu’il saisit. En voulant continuer, tout en s’isolant, à s’occuper des personnes transsexuelles les plus vulnérables, la SOFECT maintient un monopole qui se délite sous l’effet des parcours qui s’internationalisent et sous la pression d’un droit Européen, épée de Damoclès de la psychiatrie française en charge des personnes Trans.

Sous-tendu par ce projet : le maintien d’une certaine fixité des rapports sociaux de sexe. Au « danger » Trans doit être opposé un « principe de précaution ». Pour l’individu d’une part, qui devient étranger à lui-même et pour la société d’autre part, aveuglée (selon la Sofect) par l’illusion de la perméabilité des genres.

Cela nous rappelle tristement le film « Harvey Milk » dans lequel, selon un principe de précaution religieux, les homosexuels étaient tenus à distance de l’enseignement. De peur d’une faute (celle du pédophile, alors forcément homosexuel) on privait tous les autres de droits.

 

Dans un contexte de soins où l’autonomie de l’individu s’amenuise lorsque sont activées des logiques de solidarités interpersonnelles (sécurité sociale…), il ne faut pas perdre de vue ce patient « expert » que la SOFECT résume trop souvent au « patient malade ». De ce point de vue, la notion de « consentement éclairé » votée lors de la dernière AG des associations Trans est un élément décisif[26]. Elle permet de corréler l’exigence de preuve qui rassure l’organisme de remboursement avec l’exigence de prise en compte des patients-acteurs. Elle permet aussi de dissocier la question de la médicalisation et de la prise en charge de la question psychiatrique qui préoccupe tant les personnes Trans.

Au total, il semblerait que la SOFECT, par la bouche de ceux/celles qui l’ont représentée lors de ces deux journées, joue son va-tout : celui du soutien étatique dans une opération de main-mise sur les transsexuels-patients et d’exclusion des Trans-acteurs. Dans un contexte politique changeant (rappelons les propositions et les débuts de discussions lorsque madame Roselyne Narquin Bachelot était encore ministre de la santé)  les demandes de dépsychiatrisation restent alors sans réponse.

C’est avec un immense regret que nous observons l’élaboration consciente d’une politique de « vulnérabilisation » des Trans.


[1] https://wcd.coe.int/wcd/ViewDoc.jsp?id=1476821&Site=CM

[2] Dans les recommandations aux Etats membres du Conseil de l’Europe, est souligné la formation des praticiens et la dignité des personnes (10. Dispenser aux professionnels de santé, notamment aux psychologues, psychiatres et médecins généralistes, une formation sur les besoins et les droits des personnes transgenres et l’obligation de respecter leur dignité).

[3] Henri Michaux, 1963, « Passages », Gallimard, p.148.

[4] « Comment classifier /déclassifier sans stigmatiser ? », organisé par le CCOMS Lille, France et le CERMES3, Université Paris Descartes. Notre compte-rendu sur l’ODT, http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com/.

[5] « Les catégories psychiatriques et les effets », organisé par l’université de Bordeaux et le centre Emile Durkheim, Université Bordeaux II.

[6] http://www.transsexualisme.info/

[7]  Béatrice Préciado, Testo Junkie, Grasset, 2008

[8] Michel Foucault, 1976, « L’histoire de la sexualité » Tome1 « la volonté de savoir », Gallimard.

[9] S. Epstein, 2001, « Histoire du sida ». Tome1 « Le virus est-il bien la cause du sida ? » et Tome 2 « La grande révolte des malades », Paris, Les Empêcheurs de penser en rond.

Lire aussi : I. Löwy, 2000, « Entre contreexpertise et consommation avertie : le mouvement associatif antisida et les essais thérapeutiques », Mouvements, n°7.

[10] H. Becker, 2002, « Les ficelles du métier » Paris, La Découverte.

[11] V. Bedin et M. Fournier (dir.), « Serge Moscovici », La Bibliothèque idéale des sciences humaines, Editions Sciences Humaines, 2009.

[12] T. Reucher, 2008, « Quand les Trans deviennent experts », Multitude

[13] Yves Lochard, Maud Simonet, 2009, « Les experts associatifs, entre savoirs profanes, militants et professionnels », Sociologie des groupes professionnels (dir. D. Demazière), La découverte.  p.274

[14] Lire à propos du « syndrome de toute puissance » des personnes transsexuelles, le dernier livre de Colette Chiland « Changer de sexe, illusion et réalité » Odile Jacob, 2011.

Lire sur la « complémentarité des sexes » : J. P. Mialet « sex aequo : le quiproquo des sexes » A. Michel, 2011.

[15] Judith Butler, 2009,  « Le transgenre et les “attitudes de révolte” », dans Monique David-Ménard (sous la direction de), Sexualités, genre et mélancolie : s’entretenir avec Judith Butler, Paris, Campagne première.

[16] Son intervention, suite de la journée d’études avec le CCOMS à la Sorbonne en décembre 2010, cite ce passage de son propre livre, Sois sage, ô ma douleur.

[17] J. Wresinski, 1974, « Le rôle des associations non gouvernementales », Droit social, n° 11, p. 176-182.

[18] B. Preciado « savoirs_vampire@war », Expertises : politiques des savoirs, Multitudes n°20, 2006.

[19] D. Haraway, 2007, « le manifeste cyborg », EXILS

[20]www.dsmV.org

[21]DSM : Diagnostic and statistical manual. CIM : Classification internationale des maladies

[22] http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com/

[23]Drescher, J., Queer diagnoses:  Parallels and contrasts in the history of homosexuality, gender variance, and the Diagnostic and Statistical Manual (DSM).” Archives of Sexual Behavior.

[24] Texte disponible sur le site de l’association Trans-aide

[25] Texte adopté par l’Assemblée le 29 avril 2010 (17e séance) et disponible en intégralité sur : http://assembly.coe.int/Mainf.asp?link=/Documents/AdoptedText/ta10/FRES1728.htm

[26] Retrouvez tous ces points sur le site de l’association OUTRANS

Interview Tom Reucher, psychologue clinicien trans

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A la suite aux Journées d’études du 17 décembre 2010 à la Sorbonne, nous voulions revenir sur la notion d’expertise souvent usitée dans le sujet du transsexualisme, savoir ce qu’elle est, ce qu’elle apporte, qui l’apporte et pourquoi dans un contexte où la revendication à la dépsychiatrisation pour améliorer les suivis, apporter une aide plus efficace aux personnes concernées, butte sur un pouvoir manifeste. Ici, est reposée la question du savoir/pouvoir foucaldien.

Interview Tom Reucher, psychologue clinicien (Etudes : Université de Paris 8 Vincennes – Saint-Denis), co-fondateur de l’Association du Syndrome de Benjamin (1994-2008) quittée en 2004, co-fondateur de l’ExisTrans, la marche des trans’ et de ceux qui les soutiennent (1997), co-fondateur de VigiTrans (2002-2004), co-fondateur de Bistouri oui-oui, la première émission trans’ sur Radio Libertaire FM 89.4 Mhz (2003-2006), membre du Groupe Activiste Trans’ (2003-2006), membre de Sans contrefaçon.

Site internet , Transidentités

 

La question trans, la question de  l’expertise

Question : Qu’entends-tu par expertise Trans ?

– C’est le fait, pour une personne trans’, d’avoir une bonne connaissance de son expérience, d’être capable d’en parler et c’est au minimum d’avoir un peu avancé dans le parcours (avoir pris suffisamment d’information est une façon de commencer à avancer dans le parcours). Quelqu’un qui débarque comme ça, qui ne s’est pas renseigné, n’en est pas encore là. Cela ne veut pas dire qu’il n’aura pas plus tard lui aussi cette possibilité. Un expert, c’est aussi et surtout quelqu’un qui s’est donné les moyens d’acquérir des connaissances et qui, du fait de son parcours, acquiert une expérience de vécu, ce qui lui donne la capacité d’une double expertise : le vécu et la connaissance. Le vécu de l’expérience est certes important et même nécessaire, mais le niveau d’expertise est différent si on a acquis en plus d’autres connaissances en rapport avec la question.

Question : Peut-on dire que c’est une connaissance objective ou que cela au-delà du simple fait de l’avoir vécu ?

– Cela va au-delà du vécu si la personne s’est donnée les moyens de comprendre, d’apprendre des choses, de lire, d’avoir des informations sur les traitements, sur la politique, la sociologie, etc., ce qui donne une capacité d’analyse importante et indispensable si on veut atteindre un haut niveau. Quand ça va jusque là, c’est vraiment une expertise, au sens de l’expertise comme on pourrait en avoir chez d’autres professionnels.

 Question : Le mot d’expertise ne renvoie pas simplement au fait de savoir un certain nombre de choses mais d’être capable de faire une synthèse globale sur un sujet tout en ayant une certaine distance par rapport à son sujet. Il est marqué de cette distance. Là, c’est une expertise de l’intérieur.

– C’est les deux à la fois, l’expertise comme tu le décris et l’avoir vécu de l’intérieur, qui apporte un plus, un éclairage que l’on n’aurait pas autrement. C’est d’ailleurs ce qui manque à certains professionnels qui s’occupent du sujet et finalement n’écoutent pas tellement ce que disent les gens. Pas suffisamment en tout cas pour comprendre cette question subjective du vécu.

 

Question : Tu estimes que les gens n’ont pas été écoutés ? Du coup la relation qui était sensée être un suivi est obérée par cette non-écoute ?

– Oui. Si en médecine, écouter les personnes permet d’avoir des informations sur les symptômes et d’aider au diagnostic, c’est d’autant plus vrai en psychologie.

 

Question : Y a-t-il d’autres cas en psychologie où il y a cette relation de dialogue entre les usagers et les médecins qui prennent en compte cette co-aide à un co-diagnostic ?

– Les maladies rares ont été un cas ou les associations sont reconnues comme des experts participants dans la prise en charge, le sida aussi où il a fallu que les associations s’imposent. Maintenant, leur expertise est reconnue. Concernant l’autisme, c’est encore une difficulté. Il y a effectivement une partie des autistes qui ne sont pas capables d’exprimer des choses car ils ont un double handicap, l’autisme et le retard mental mais ceux qui ont seulement l’autisme et pas le retard mental, entre autres les Asperger, souvent associés à des intelligences au-dessus de la moyenne, ceux-là commencent à avoir des revendications mais qui sont loin d’être entendues en France. Il y a quelques praticiens dans d’autres pays qui acceptent de les écouter et de les entendre mais ce n’est pas la majorité.

 

Question : On peut faire le lien avec les associations de personnes intersexes. On a le sentiment très net alors qu’ils se sont regroupés en associations, non seulement en usagers, au sens classique du terme mais également en groupe de parole, de réflexion, d’études sur ce qui leur est arrivé. Est-ce qu’ils n’ont pas le même souci avec un pouvoir qui dit, à leur place, ce qui est bon pour eux ?

– Je pense qu’ils ont le même souci, on ne les écoute pas tellement non plus ou pas partout. Il commence à y avoir des moratoires dans certains pays suite à leurs démarches mais ce n’est pas le cas en France. Et surtout, à cause de l’emprise médicale que les intersexes (et les autistes) subissent dès leur enfance, leurs difficultés sont plus importantes que celles des trans’. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe, c’est très marginal. On a un retard sur beaucoup de choses, on n’a pas de mouvement autiste en France, il y en a un aux USA. En Europe il commence à en avoir un et c’est pareil pour les intersexes, il n’y a pas de mouvement intersexe digne de ce nom en France. Il y a 2 ou 3 associations mais avec des gens très isolés. Les revendications des autistes et des intersexes se rejoignent en ce sens que les premiers parlent d’une variation du développement neurologique et les seconds d’une variation du développement sexuel.

 

Question : Y a t-il des Trans qui ne sont pas “experts” ?

– Oui dans le sens où ils ont compris qu’ils veulent arriver à vivre dans l’autre sexe. Après, le détail des traitements qu’ils ont et pourquoi c’est ça plutôt qu’autre chose, ils n’en ont aucune idée. Ils s’en sont vraiment remis à ce que disent les médecins, ils sont très contents de ça, ils se satisfont de ça. Ceux-là ne revendiquent ni une expertise ni le fait d’avoir des choses particulières à dire. Ce qu’ils veulent, c’est vivre leur vie, ils ne se revendiquent pas comme experts. Donc je ne pense pas qu’on puisse les mettre à cette place. Cela ne veut pas dire qu’ils ne pourront ou ne voudront pas devenir des experts. Maintenant il y a des niveaux d’expertises très variables dans la communauté. Certains trans’ ont des connaissances approfondies dans quelques domaines, d’autres dans plusieurs autres domaines et puis d’autres ont des connaissances plus génériques, d’autres encore ont une petite expérience dans plusieurs domaines mais pas à un haut niveau. Donc là aussi, c’est très variable. Par contre, ce que les trans’ ont comme expérience, en tout cas dans les associations militantes, c’est une bonne réponse pour aider les gens. C’est aussi ce qui avait été mis en place à l’ASB, qui fonctionnait bien. C’est en cela que les associations ont une expertise, elles savent où orienter en fonction du profil des gens.

 

Question : C’est donc une sorte d’équivalence entre un rapport et un discours “savant” opposés à un discours “profane” que tu proposes. Les profanes sont devenus savants et les savants sont profanes devant nous.

– Dans ce domaine, les professionnels sont profanes, ils ne savent pas ce que l’on vit. Et ils ne le sauront jamais puisqu’ils ne sont pas trans’.

 

Question : Ne peuvent-ils pas comprendre ? Tout le monde fait des projections par expérience. Au bout de quelques années, ils voient qu’on vit des stigmatisations, des discriminations.

– On peut le comprendre intellectuellement mais c’est une chose que de le vivre au quotidien. Se faire insulter dans la rue, se faire refuser un recommandé à la poste, c’est une chose de le vivre quotidiennement, c’est une autre chose que de le comprendre intellectuellement. Maintenant, ça ne veut pas dire qu’un bon clinicien n’est pas capable de comprendre certaines choses, qu’il ne peut pas être un bon accompagnateur, mais dans ce cas, il n’aura pas une idée préconçue de ce qui est mieux pour la personne. Il entendra ce que dit la personne et sera capable de s’ajuster à ses besoins spécifiques. Pour une autre personne qui fait aussi un parcours trans’, ces besoins spécifiques ne seront pas les mêmes. 

 

Question : Au début des années 80, lorsque J. Breton monte la première équipe, je me souviens des propos du chirurgien, P. Banzet qui avançait l’argument de la compassion. La compassion envers les transsexuels, envers la souffrance, l’isolement et tout cela, ça venait comme une sorte de bruit de fond pour justifier l’interventionnisme médico-chirurgical. Dix ans plus tard, ce discours avaient disparu pour une pathologisation généralisée. Même avec les difficultés de compréhension, Banzet semblait « comprendre » de l’intérieur ?

– Je n’ai jamais trouvé qu’il était dans cette position (comprendre de l’intérieur) mais il était bien dans la compassion, dans son rôle de médecin, de chirurgien. C’est grâce à une personne qui s’était émasculée deux fois. La première il a essayé de réparer les dégâts en remettant les choses en place et la seconde, il a décidé d’opérer cette personne en comprenant qu’il y aurait une troisième fois s’il n’accédait pas à sa demande, qu’il était plus sage d’aller dans ce sens là plutôt que de s’y opposer. Je pense qu’il a compris que cela ne servait à rien d’aller contre et qu’il y avait quelque chose à faire dans ce sens et voir ce que cela allait donner. C’était une preuve d’intelligence mais le Pr P. Banzet est en retraite et ceux qui l’ont remplacé n’ont pas forcément la même ouverture d’esprit.

 

Question : Avant ce revirement personnel, subjectif, c’est un univers de violences que tu décris.

– Cela a toujours été. Pour reprendre les mots de Colette Chiland et de ses collègues, s’il n’apparaît pas de problèmes physiologiques, c’est donc dans la tête que ça se passe. Cela a été systématiquement leur conclusion : puisqu’il n’y a pas de preuves physiques, alors c’est que c’est dans la tête.

 

Question : Mais les transsexuels eux-mêmes disent que c’est dans la tête.

– Il y a un décalage entre ce qu’ils ressentent psychiquement et leur corps, c’est en cela qu’ils disent que c’est dans la tête. Mais cela ne veut pas dire que c’est une maladie mentale. Je ne sais pas pourquoi l’identification se fait de cette façon là et pas autrement chez les trans’ et pourquoi chez d’autres elle se fait différemment. Pourquoi chez les cisgenres, se fait-elle dans le sens physiologique, et pourquoi chez les trans’ n’est-ce pas le cas ? On n’a pas trouvé de cause. Majoritairement, le développement identitaire suit la physiologie, dans d’autres cas, il ne le suit pas, indépendamment de la culture. Si celle-ci favorisait les variations de l’identité de genre, les gens seraient plus à l’aise dans leur propre différence identitaire. C’est en cela que la culture influence l’acceptation ou pas, la transphobie intériorisée ou pas, le fait d’être différent dans son développement, comme elle l’a été pour les gauchers à une époque où on leur interdisait de se servir de leur main gauche et où on les a stigmatisés. Idem pour les enfants adultérins. Maintenant, ce sont des choses sur lesquelles on ne se pose plus la question. Le social a au départ une grosse influence sur le développement « naturel », ce n’est pas quelque chose de neutre.

 

Question : En conférence, lorsque tu parles au même titre que des intervenants universitaires, médecins, etc, quel poids ton discours a-t-il après que tu l’ais établi comme “expert” ?

– Je ne sais pas s’il est plus ou moins bien perçu. Soit j’interviens seul et là, il n’y a pas de souci et quand c’est avec d’autres, ça dépend de ce que l’on dit, de quoi il est question. Je n’ai pas remarqué que mes propos n’étaient pas pris au sérieux. Ce sont plutôt certains intervenants qui pourraient ne pas être intéressés par ce que j’ai à dire. Soit parce que ce sont des gens très connus et finalement, ils se permettent d’arriver juste pour leur intervention et repartent juste après, ou encore, comme Mireille Bonierbale, en tentant de remettre en cause ce que je disais comme si cela n’avait pas de valeur, m’obligeant à élever la voix. J’ai un diplôme, je travaille sur les mêmes choses qu’elle, je n’arrive pas aux mêmes conclusions mais ai-je tort pour autant puisqu’elle ne démontre pas davantage que moi la justesse de son analyse. Je n’avais jamais connu auparavant ce genre de situation.

 

Question : Que réponds-tu face aux accusations selon lesquelles on ne peut pas être juge et partie, être trans’ et soignant ?

– Je ne suis pas plus juge et partie qu’un non trans’, dès lors que je n’ai pas d’intention par rapport aux gens qui viennent me voir. Je n’ai pas d’intention sur leur vie, c’est leur vie, pas la mienne. Je ne suis pas plus juge et partie que quelqu’un qui est négatif avec l’idée que les trans’ c’est tout dans la tête, qu’il ne faut pas les prendre en charge ou qui a une intention particulière : empêcher ou ralentir la transition. Pour moi, ça c’est quelqu’un qui est juge et partie. Et c’est même plus grave. Ce genre d’attitude a fait perdre beaucoup d’années à beaucoup de gens qui étaient concernés. L’intervention psy n’est pas neutre quand elle est négative ou quand elle est orientée dès le départ. Le but, ce n’est pas d’influencer dans un sens ou un autre, c’est de laisser les personnes prendre leurs décisions une fois qu’elles ont les informations pour pouvoir s’orienter et avancer à leur rythme.

 

Question : En décembre, à la Sorbonne, les quelques personnes que j’ai interrogées, en général et sur les interventions de M. Bonierbale et C. Chiland, disent en gros, elles vendent leur carrière, leurs livres mais ce n’est pas une démarche de médecins. Elle est où là l’expertise ?

– Chiland a assez écrit de trucs sur le sujet, on voit ce qu’elle en dit à chaque fois et elle met toujours l’accent sur une forme de dévalorisation du style on a beau vouloir changer les mots, il y a une réalité que l’on ne peut pas nier, on va rendre les gens stériles… Pourquoi ne pourrait-on pas décider de se faire stériliser ? Pourquoi faudrait-il forcément être fertile ? L’humanité n’est pas en voie d’extinction ! Et puis il y a de nombreux trans’ qui ont eu des enfants avant de faire leur transition. Ou encore comme dit Bonierbale, les gens prennent des hormones comme des bonbons, les trans’ savent que ce ne sont pas des bonbons. Autre affirmation de Chiland, ce n’est pas un vrai changement de sexe, les chromosomes resteront ce qu’ils étaient, personne ne prétend le contraire ! Mais qui prétend que ça va changer les chromosomes ? Est-ce qu’il y a des trans’ qui pensent qu’ils vont avoir des chromosomes masculins après avoir fait une transition FtM ou inversement, est-ce que des MtF prétendent qu’elles vont avoir des règles après leur opération génitale une fois qu’on leur a expliqué en quoi cela consistait ? Je ne pense pas qu’il y ait une seule personne informée qui dise, « je vais avoir les chromosomes changés, mes règles après ». Je n’ai jamais entendu cela. Sinon, là on peut dire qu’il y a un problème de délire et cela ne relève peut-être pas de la question transidentitaire.

 

Question : C’est ce qui m’est arrivé. Breton m’envoie chez Luton, ils vérifient mes chromosomes et me disent, vous êtes XY donc… vous êtes un homme. Je reprends leur propre argumentaire et croyance. Mais c’est « délirant » cette idée là.

– Tout à fait puisqu’il y a des hommes XX et des femmes XY, même s’ils sont minoritaires, ils n’en sont pas forcément stériles, (je connais un cas d’homme XX et père de 2 filles), et n’en sont pas moins des êtres humains. Si XY est l’un des constituants chromosomiques d’une majorité d’hommes et XX un des constituants d’une majorité de femmes, en aucune façon, cela n’en fait des mâles ou des femelles, cela ne suffit pas à faire le sexe ! La sexuation comprend plusieurs étapes depuis l’embryogenèse jusqu’à l’âge adulte. A chaque étape, elle peut prendre une direction ou une autre sous l’influence de différents facteurs, qu’ils soient biologiques ou environnementaux. C’est pourquoi les états intersexués sont très variés et très nombreux, bien plus qu’on ne veut le dire. En plus de sa sexuation biologique, il faut ajouter toutes les influences éducatives, sociales et culturelles qui interagissent dans le développement psychologique d’un individu pour aboutir à un homme et à une femme.

 

L’au-delà des questions trans

Question : C’est juste cette idée que XY c’est un homme, XX une femme… On est, à la fois, dans la tradition et plus loin, dans la croyance. Après tout, qu’est-ce qui justifie de ne pas opérer les trans’ et d’opérer les intersexes sinon cette tradition et cette croyance ? L’expertise trans’ est un réexamen de cette croyance et tradition.

– C’est nécessaire de revoir toutes ces fausses croyances comme le fait de croire que l’attirance amoureuse et sexuelle est une chose stable durant toute la vie pour tout le monde. J’ai constaté chez pas mal de trans’ que lorsque l’on remet en question les préceptes de l’identité et de la sexualité, le fait qu’être homme ou femme ne soit pas si naturel que cela, on en arrive à remettre en cause le fait d’être attiré-e par un homme ou une femme plutôt que par une personne. Ce n’est plus une question génitale mais une question de rencontre, de personnalité. Si les cultures le permettaient et si l’ensemble de la population mondiale se posaient ces questions, je pense qu’on aurait une minorité d’hétérosexuels et d’homosexuels exclusifs et une majorité de gens qui seraient attirés non par un sexe (pénis, vagin) mais par une personne. Dit autrement, l’hétérosexualité et l’homosexualité exclusives pourraient être considérées comme une forme de fétichisme par le fait de vouloir trouver absolument un pénis ou un vagin chez le-la partenaire ! Dans ce cas, l’hétérosexualité et l’homosexualité exclusives devraient figurer parmi les paraphilies dans le DSM. Cela me fait penser à l’arroseur arrosé, ce qui pourrait prêter à sourire dans un autre contexte…

 

Question : Ce sont finalement les hiérarchies qui font des drôles de réalités construites que sont l’homme et la femme, les intersexes et aujourd’hui les trans’ ?

– Evidemment puisque la hiérarchie supérieure, c’est l’homme, après c’est la femme. Tout ce qui n’est pas un homme, c’est forcément une femme. Un gay n’est pas considéré comme un homme au sens propre du terme, c’est forcément moins bien qu’un homme, si ce n’est pas un homme c’est un « sous-homme », donc une « femme » ou une « femmelette »… C’est toujours péjoratif.

 

Question : Si je te suis, un homme c’est quelqu’un qui est 1/XY ; 2/ hétérosexuel ? Tous les autres critères ne comptent pas ?

– On peut ajouter, en effet, un homme masculin… parce qu’il n’est pas efféminé. Donc, ça donne un homme de sexe mâle, de genre masculin et d’orientation hétérosexuelle.

 

Question : Tous les gens qui ont changé de genre et qui reprennent le terme « trans », qui se visibilisent comme tels aujourd’hui, qui remettent en cause à leur tour les attendus binaires, ils viennent déborder les transsexuels eux-mêmes comme si les trans’ se trouvaient dépossédés de ce mot, cette réalité.

– Je pense que c’est du mot « transsexuel » dont les trans’ ne voulaient pas, par ce que trans’, transgenre, transidentité, c’est autre chose, c’est différent. Pour moi, « transsexuel », c’est une personne qui est attirée exclusivement par des personnes transidentitaires. Il y a des gens qui sont comme cela, on les appelle aussi les « translovers ». En fait, c’est une “nouvelle” attirance amoureuse et sexuelle. Ensuite, il y a les rencontres, des personnes qui se sont rendues compte que ce n’est pas très important d’être hétéro, homo, etc, que l’essentiel était d’être attiré par une personne particulière. D’ailleurs est-ce que ce sont des personnes qui ont beaucoup de relations sexuelles ? Pas forcément. C’est d’abord une attirance amoureuse et affective qui, ensuite, peut être sexualisée ou pas. Surtout, chez les MtF, où il y a une grande difficulté à trouver des partenaires hommes qui vont les accepter pour ce qu’elles sont, à savoir des femmes comme elles se ressentent même si ce sont des « femmes différentes ». Il y a peu d’hommes qui ont cette capacité à dire, « oui ma femme est (d’origine) trans’ et ce n’est pas un problème, elle est une femme » et qui ne vont pas se sentir diminués par cela.

 

Question : Un psychologue de l’université Paris 8 en ethnopsychiatrie, Jean-Luc Swertvaegher[1], a émis l’idée que les trans’ se construisaient en-dehors du sexe. Qu’est-ce que tu en penses ?

– Les trans se construisent différemment, ça c’est sûr. Mais est-ce par rapport au sexe ? Je ne sais pas parce qu’il y a des trans’ qui ont érotisé la question et d’autres pas. Donc, c’est très variable, je n’en tirerai pas une généralité. Je sais juste que, pour une partie des trans’, ce n’est pas la chose la plus importante. Cela reflète aussi la population rencontrée au Centre Georges Devereux. Avec Jean-Luc, nous avons travaillé ensemble dans un groupe de recherche créé et dirigé par Françoise Sironi.

 

Question : C’est une transformation de l’usage classique de l’expertise. Ce n’est pas quelque chose de spécifique aux trans’ ?

– Ce n’est pas nouveau, c’est reconnu et accepté, par exemple avec les maladies rares, le sida, les diabétiques… Il y a des gens qui discutent avec les médecins, leur généraliste, qui connaissent très bien leurs traitements, s’il faut en changer ou pas, etc.

 

La question trans, le suivi

Question : Qu’est-ce que le transsexualisme a à voir avec la psychiatrie ?

– Pour moi rien, mais des médecins ont jugé que, puisqu’il n’y a pas de preuve physiologique, ça doit être dans la tête. L’idée, c’était peut être de trouver un remède mais depuis plus d’un siècle, aucun traitement n’a été trouvé et, par ailleurs, tous les essais thérapeutiques sur le plan psychique, que ce soit avec des produits neurochimiques, les électrochocs, la chirurgie du cerveau ou des thérapies, aversive ou pas, rien n’a fonctionné. Par contre, les traitements hormonaux et chirurgicaux fonctionnent très bien. A t-on déjà vu un traitement hormonal ou chirurgical soigner une maladie mentale ? J’en conclus que ce n’est pas un problème psychiatrique, on ne peut pas résoudre cette question identitaire par la voie psy. Maintenant la science n’est pas capable de dire, l’origine, la source du problème. Peut-être qu’elle est multiple, peut-être qu’il y a des facteurs environnementaux qui viennent s’associer à des facteurs biologiques et des facteurs culturels mais ça n’a aucune importance. On peut chercher mais ça ne devrait pas empêcher qu’on prenne en charge en constatant que la personne a toute sa tête dans ce qu’elle demande avant de commencer ce traitement. Il n’y a pas d’autre vérification à faire.

 

Question : Dès le départ, selon leurs propres attendus, ils ont défini que c’était un « diagnostic différentiel », on vérifie qu’il y a une véritable maladie mentale ou un trouble et le transsexualisme lui-même.

– Je ne sais pas si les médecins le savaient dès le départ mais ils ont privilégié l’hypothèse d’une maladie mentale. Au début, ils ont parlé de « diagnostic positif de transsexualisme », puis, depuis qu’ils conviennent qu’en dehors de la transidentité les personnes ont bien toute leur tête, de « diagnostic différentiel ». Le but de ce « diagnostic différentiel » est, disent-ils, d’éliminer toute pathologie qui pourrait se donner l’apparence du transsexualisme telle que la dysmorphophobie, un épisode délirant, le transvestissement fétichiste (dont on sait qu’il peut cohabiter avec une variation de l’identité de genre et que de ce fait, il n’est pas une contre indication)… Tout comme au départ, les tests servaient au diagnostic positif ou différentiel, ils servent maintenant au pronostic ! Bref, dès que l’on démonte un argument, ils en trouvent un autre pour tenter de maintenir leur main mise sur les trans’.

 

Question : Quelle différence entre maladie mentale et trouble ?

 – Les troubles sont moins graves, on peut avoir des troubles psychologiques ou psychiatriques même et en avoir conscience. Une maladie mentale, c’est quand la personne n’a pas conscience qu’elle ne va pas bien, c’est le cas des délires par exemple. Elle n’est pas en état de prendre de décisions éclairées car elle a un dysfonctionnement qui l’empêche de raisonner clairement, donc de décider.

Par exemple une personne qui a des TOCs, (troubles obsessionnels compulsifs), a quand même toute sa tête. Cela ne devrait pas l’empêcher d’avoir accès à une prise en charge et un THC si elle a en plus une variation de l’identité de genre et qu’elle demande une transition. Cette personne est parfaitement capable de comprendre ses symptômes, que c’est un problème et d’ailleurs, elle le sait, elle le dit. Si elle ne venait pas en consultation dire « je suis envahie par ces TOCs et ça me coûte de me laver les mains si souvent, etc », les psychiatres ne le sauraient pas puisqu’ils ne l’auraient jamais vue. C’est bien elle qui constate un dysfonctionnement, qui va voir un psychiatre pour se faire aider. (C’est d’ailleurs un point en commun avec la transidentité.) On ne peut pas dire que cette personne est un malade mental. Elle a un problème qui effectivement l’handicape au quotidien mais cela ne la rend pas irresponsable, elle ne fait pas pour autant n’importe quoi. Donc, ce n’est pas une contre-indication de mon point de vue. C’est un trouble qui nécessite un accompagnement, une aide, mais en aucune façon, ce n’est une contre-indication pour pouvoir faire une transition.

 

Question : En France, avec la première équipe, la clinique trans’ et intersexe est solidement établie ? Il y a déjà des études, des suivis, ils savent depuis vingt ans que la réponse hormono-chirurgicale est valable ?

– Je ne suis pas sûr qu’il y ait eu un tel écart, que les suivis ont commencé si tôt au Etats-Unis. C’est dans les années 60 mais il y a eu un écart de 10 à 15 ans avant qu’on commence à s’y pencher en France. Il n’y avait pas un recul si important qui permette de dire que les traitements hormono-chirurgicaux étaient la bonne réponse. Cela n’est rentré dans le DSM que dans les années 80.

 

Question : Au cours des discussions lors de la rencontre à la Sorbonne (décembre 2010), il y a eu de la part de Mes Bonierbale et Chiland, un seul mot : la souffrance. Au nom de la souffrance, on vient prendre en charge mais c’est devenu un mot vide de sens maintenant que les gens souffrent moins, communiquent et sont dans des groupes. Qu’est-ce que devient cette souffrance dans la justification de la prise en charge ?

– Je ne dirai pas qu’il n’y a plus de souffrance chez les trans’, il y en a qui ont des souffrances et d’autres pas, ou moins. Donc, c’est très variable. Mais ce n’est pas parce qu’il y a moins ou pas de souffrance qu’il ne faut pas prendre en charge et ce n’est pas le seul motif. Avoir quelqu’un qui fonctionne bien dans la société, c’est toujours mieux. Par ailleurs, si la personne ne souffre pas maintenant, ça ne veut pas dire qu’elle ne souffrira pas plus tard. Ce n’est pas la peine d’attendre qu’elle souffre pour l’aider. Si elle présente ce problème, il faut l’aider. Pour être efficace, autant le faire dans les meilleures conditions plutôt que d’attendre qu’elle souffre et le faire quand elle sera au plus mal.

 

Question : Ce dont souffraient le plus les gens, c’est l’isolement, les agressions, plus que du fait d’être trans’ ?

Effectivement, c’est plus le regard social, les problèmes sociaux, le regard des autres, l’acceptation dans la société… La transphobie est encore bien répandue. Quelqu’un qui ne prend pas les transports en commun ne peut pas se rendre compte à quel point on peut se faire agresser juste à cause de ça, particulièrement en région. Quant à la solitude ou l’isolement, quand on ne les a pas choisis, c’est terrible. Le pire c’est l’hypocrisie, les petites réflexions en passant qui ne s’adresse pas vraiment à la personne mais qui sont faites intentionnellement lorsqu’elle se trouve à proximité des auteurs qui pouffent de rire. Impossible de répondre ou de se défendre car les agresseurs bottent en touche et se moquent de la personne trans’. Difficile de porter plainte pour des mots… A force de répétition, les victimes s’isolent, ne sortent plus à certaines heures, évitent certains endroits… Les mots sont parfois plus terribles que les coups.

La question trans’, c’est surtout un problème de classe sociale. Quelqu’un a qui de l’argent s’en sortira toujours, quelqu’un qui n’en a pas, beaucoup moins bien. Tout est lié d’abord au statut social de la personne et ensuite au regard social. Quand on est riche, on a plus facilement la possibilité d’imposer ses décisions que quand on est pauvre et dépendant des autres. Donc, la première chose, c’est un problème social. C’est aussi un problème médical mais pas seulement.

 

Question : Y a t-il des lieux ou cette expertise trans’ n’est pas contestée ni même discutée mais simplement entérinée ?

Ça dépend des lieux, de leur propre fonctionnement. C’est peut être dans le milieu des festivals de cinéma que l’on trouve le plus cette attitude. Il y a aussi des professionnels (des éducateurs, des enseignants, des psys) qui comprennent que la parole des personnes concernées est importante et qu’ils ne peuvent pas s’y substituer, ils vont donc plutôt faire appel à des gens qui sont passés par cette expérience pour faire des formations ou des exposés sur le sujet. Dans ce cas, c’est franchement vécu comme un apport parce qu’eux-mêmes ne sauraient en parler de cette façon car, même s’ils connaissent la question, ils ne s’estiment pas suffisamment compétents pour pouvoir en parler ou ils ne souhaitent pas le faire à la place des trans’. Mais ce n’est malheureusement pas une démarche que l’on va retrouver unanimement partout.

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[1] Jean-Luc Swertvaegher, Les psy à l’épreuve des transsexuels … ou penser les êtres humains sans le sexe, http://www.ethnopsychiatrie.net/swertusagers.htm


Entretien mis en ligne, décembre 2010.

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