Etre acteurs-auteurs & actrices-auteures des études trans

Auteur/autrice : Karine Solene Espineira Page 10 of 13

M-Y. Thomas, K. Espineira : D’un paradigme l’autre

Karine Espineira

Doctorante en Sciences de l’Information et de la Communication

Maud-Yeuse Thomas

Chercheure indépendante

Foucaul-BarbinCe qui opère la différence entre transsexué.es et intersexué.es n’est pas la technique mais l’influence décisive du modèle binaire. La décision sur le fait d’opérer les intersexués ou IS[1] tient aux conditions socioculturelles et psychologiques d’une « biobinarisation » de la vie humaine et l’organisation administrative de notre société, et non au fait du corps intersexué. Décision totalement inféodée à l’idée qu’il n’existe que deux sexes biosociaux et deux types d’identités (homme/femme) définies par le modèle biblique (Adam et Eve) et le paradigme pansexuel freudien. De même du genre inféodé au paradigme sexuel tel que celui-ci opère une transformation, de biologique (mâle/femelle/intersexué) en culturel (femme, homme, trans’, intergenre, androgyne). Si nous parlons, dissertons et spéculons abondamment sur l’androgynie psychique, nous n’avons que très peu d’idées, d’exemples concrets sur ce que cela peut/ne pas être, comment le vivre, le représenter et surtout, s’il existe des personnes concrètes. Le documentaire de Marie Losier[2] expose un cas très singulier, très fort, non reproductible ( ?) de « panadrogynie », une identité fondée sur l’acte d’amour et de création. En ligne d’horizon, la « normalité », instance ordinaire réglée.

Nous connaissions déjà des IS[3]. Nous avions rencontré Vincent Guillot lors d’ateliers aux UEEH, pour l’ODT (Dossier CIM[4]). A Nice, nous rencontrons deux membres actifs de l’association Orféo, Ollie et Raphaël. La question intersexe a ceci d’étonnant qu’elle est restée inentendue malgré l’ouverture que M. Foucault lui aura donnée[5]. La valse des chiffres n’aide guère mais une information peut retenir l’attention et la réflexion. Dans chaque endroit contenant plus de 600 personnes[6], au moins un.e intersexe est présent.e. Comment vivent-ils-elles, quelles sont leurs identités, quelle grammaire rend compte de leur existence ? De nombreux pays en Occident ont instauré un moratoire avec les associations intersexes. Leur condition est-elle toujours celle d’Herculine transformé.e en Abel ? Que penser de l’argumentaire classique d’une nature indocile, en « erreur » et inconnue qui va à l’encontre même de l’idée naturaliste ? La raison n’est plus inconnue mais il a fallu rencontrer des intersexes. Les écouter. Cesser aussi de les plaindre de ce sort inconnu, cette « erreur de nature », violenté.es par un discours et un silence pathologisants, pour entendre ce qu’ils et elles en disent de cette condition, des traitements et médecins. Comment grandit-on ? Comment sont formés les médecins ? Vincent Guillot dans son atelier en 2006 aux UEEH[7] nous donnait cette information. Sur les quelques « années de médecine, le sujet [des intersexuations] sont traitées avec les autres monstruosités en une heure » chrono. En consultant des sites médicaux sur les intersexuations, non seulement l’information allait dans le sens de la poursuite du modèle médical et des transformations mais encore la question du genre y avait un sens tout particulier. Réfutant brutalement les transidentités sous le seul chapeau du transsexualisme (le changement de sexe dans un paradigme pathologique), beaucoup d’intersexes réfutent la vision (pourtant partagée par des intesexué.es) de deux genres, vont jusqu’à nier qu’il y ait un changement de sexe. D’où ce rejet entre intersexués opérés ou non, entre intersexués et trans’ à l’instar du clivage transsexe/transgenre ?

Nous avions déjà rencontré des personnes intersexuées lors des après-midi de l’ASB[8]. Deux personnes s’étaient présentées et avaient en commun d’avoir été traitées et opérées au cours de l’enfance. L’une dans le sens fille, l’autre dans le sens garçon, suivant là le protocole Hopkins que décrit V. Guillot. Or leur développement de genre ne correspondait pas à leur transformation médico-chirurgicale. L’intersexe-assignée-femme se vivait comme homme et l’intersexe-assigné-homme se vivait femme. Elles se retrouvaient devant un psychiatre pour transsexualisme à l’âge adulte en demandant un traitement médico-chirurgical lu comme « inversée ». D’autres personnes effectuant ce type de démarche pour recouvrer leur corps intersexué se trouve de même « transsexualisé » par le corps médical. Nous avons demandé un papier à Charlotte qui vit actuellement cette situation. Nous découvrons que les trans’ comme les intersexué.es se cramponnent à une idée pathologique de leur identité, faute d’identifications, de lieux et liens, de signes et normes leur permettant de se construire selon leur développement propre sur le long temps du devenir.

XXY, Lucia Puenzo

XXY est l’histoire d’Alex[9], adolescent unique d’un couple en Argentine. Ils ont décidé de s’isoler face à la pression sociale, aux médecins désireux d’opérer plus que d’aider Alex et ses parents (surtout ses parents ?), face à la bêtise de l’ignorance et la violence des rapports sociaux de sexe. Parmi les scènes de violence, l’une d’elles marque tout particulièrement. Alex marche seul.e sur la plage, se fait rattraper par un groupe de quatre garçons qui la déshabille de force. La réalisatrice expose là le paradigme sexuel binaire : voir le sexe, c’est savoir qui est qui, comment se comporter, quels codes utiliser, quelle grammaire employer. La scène évoque un viol et à considérer la réaction normale d’Alex, ille vit un viol. Seule l’intervention d’un garçon, copain de ceux-ci mais surtout ex-meilleur ami d’Alex y mettra fin. Les trans’ vivent de telles choses, ce qui ajoute une difficulté à leur existence déjà compliquée. Cette scène illustre le bas de niveau de violence permanente qui contraint les atypies personnelles à se cacher et échapper aux contraintes d’assignation les renvoyant à des situations d’échec, à un discours négatif et pathologisant. Pour les intersexes, à la mutilation de leur corps et psychisme. Le film se concentre également sur le second personnage, le père d’Alex, biologiste marin qui a prit la décision de s’établir dans un endroit isolé, loin de la ville ; Isolement exprimant l’allégorie de l’éloignement et la métaphore de la société en minuscule pouvant exprimer tour à tour le sentiment de liberté et d’étroitesse, de dépendance et d’autonomie toujours reprise et à reconquérir. S’il semble parfois distant, c’est qu’il lui faut ne jamais prendre de décisions à la place d’Alex même si des médicaments (corticoïdes) encombrent les tiroirs de son enfant. Contre toute apparence, le père occupe une place centrale depuis cette distance de témoin sage lui permettant d’asseoir ce qui lui paraît le plus fondamental et, dans le même temps, la plus labile et problématique, le devenir. Il assoit une autorité paternelle en la faisant tomber de son piédestal vicié. La mère d’Alex vient incarner l’enfantement mais également, dans son effacement feint autant que social, croit-elle, la sécurité de la conformité comme horizon normal et comme valeur partagée. Celle-là même qu’incarne le chirurgien qui vient consulter Alex et demander la nécessaire autorisation parentale. Alex choisit « de ne pas choisir », arrête son traitement masculinisant, refuse toute intervention en gardant à la fois ses seins et un pénis fonctionnel. En définitive, Alex vient incarner la triple dimension transgressive renvoyant à trois tabous et trois débats contemporain : une identité intersexe (distincte de l’intersexuation elle-même que nous appelons « intergenre »), homosexuel (il pénètre analement le fils du chirurgien) et queer (identité labile pouvant se transformer, incluant ou non des changements corporels).

La règle et l’exception

Dans un documentaire sur les intersexué.es, l’on voit une institutrice dans une classe de très jeunes enfants. L’un.e est intersexuée.e, élevé.e par ses parents dans une optique ouverte de son devenir, pouvant choisir à l’âge adéquat telle ou telle orientation identitaire ou encore ne pas choisir (comme Alex dans XXY). L’institutrice explique aux enfants que l’on peut être les deux et donc lever le doigt à chaque fois quand la question en cours s’adresse aux filles puis aux garçons. Rondement et simplement menée, la médiation convient manifestement aux enfants. De même de ses parents qui, dans la magasin, vont dans les rayons fille et garçon. On a ici un exemple simple de médiation adulte, créateur d’identifications mixtes avec lesquelles cet enfant pourra grandir, opter pour l’un ou l’autre genre ou conserver cette mixité. Son identité ne dépendra pas d’une identité pathologique médicalisable ou sacrifier l’une d’elle puisqu’un modèle d’identification mixte lui permet d’aborder sereinement sa relation avec ses parents et l’extérieur.

Dans une autre scène, (nous sommes dans une école) l’on nous montre un adulte qui nous explique que les enfants sont « cruels entre eux ». Il pose à priori une règle intrinsèque aux enfants, sans limites et sans surveillance de la part des adultes alors même que sa fonction et rôle est cette médiation et ce rôle de respect des règles communes. Les intersexué.es ne seraient-ils.elles pas compris.es dans les « règles communes » ?

Avec cet enfant au devenir ouvert qui semble se rapprocher physiquement et socialement plus de la fille et du féminin, nous voyons en direct comment l’on se construit. D’une part, l’éducation nous plaçant dans une assignation d’une voie unique ; d’autre part, cette « identité personnelle » composée sous de multiples préférences canalisées par les parents, donnant lieu à une mixité de genre.

Nous avons beaucoup échangé dans la salle avec Ollie et Raphaël sur la question de la règle et limite manifestement transgressée (entre autre) par des médecins et éducateurs au nom d’une conception dans un cadre totalement légal. Ainsi, Christiane Völling dont le chirurgien a pratiqué une hystérectomie afin de forcer son assignation dans le sens d’un homme-fabriqué. Des années plus tard, elle intente et gagne son procès contre ce chirurgien. C’est le cadre légal qui s’y trouve ainsi attaqué et le débat de l’assignation forcée qui est soulevé. Nombre d’intersexes sont farouchement opposés à l’idée d’un eugénisme[10] et y préfère la formulation d’une lutte de reconnaissance pour leurs droits 1/à disposer de leur corps et identité dans le cadre des droits de l’Humain faute d’une inscription dans la tradition et dans l’administration et la législation à l’instar des trans’ et donc la ligne d’horizon est l’autonomie existentielle; 2/à disposer d’une prise en charge médicale donc la ligne d’horizon est la normalité.

Reste que, face à l’incroyable feuilleton de l’Occident face à la sportive Caster Semenya en 2009 n’indique nullement que la défense de ces droits soient correctement défendus dans un cadre éclairé et sain, tenant compte des trajectoires d’existence. Le feuilleton commence avec les critères visuels tant sa silhouette se rapproche du morphotype XY (mâle). Il se poursuit par une dénonciation de ses concurrentes. Il s’agit donc pas d’une suspicion de dopage. C. Semenya a été assignée fille et se définit comme femme. La logique binaire, derrière cette affaire de prestige international, pousse très fort à la régulation dominante. Le monde du sport de haut niveau, sorte de bastion de la catégorisation sexuée, entend énoncer lui aussi des « principes éthiques » en autoréférence à eux-mêmes. Des « tests de féminité » sont demandés pour confirmer… qu’elle est intersexe, s’est identifiée et construite comme femme. Aurait-t-on demandé des tests de « masculinité » s’« il » avait été assigné-homme et s’était construit en/comme homme ?

Ecole, sport de haut niveau apparaissent comme des lieux-relais institutionnels et symboliques où la bicatégorisation sexuée est réaffirmée. Ici un type de féminité sportive, étalon d’une féminité générique par le morphotype et chromosome, enjeu de régulation d’un fondationnisme scientifique. La personne, à fortiori l’exception, disparaît pour que la notion absurde de « vrai » ou de « scientifique » puisse trouver toute place et surtout à la place des personnes. On saisit dans ce cas pourquoi le « passing » soit cet enjeu d’anonymisation par le critère de surface qu’est le morphotype dès lors qu’il introduit une variable non équationnelle et invalide un modèle unique et unifié.

Le mode intergenre

Curtis Hinkle a écrit ce texte (nous avons produit ensemble deux courts entretiens[11]) : Pourquoi la communauté intersexe a-t-elle besoin de la communauté intergenre ?[12] Article qui pose la base d’une culture intergenre. D’emblée, il inscrit le corps intersexe en lien avec une identité intergenre tout en préservant sa dimension labile du devenir humain, n’hésitant pas à rompre franchement avec la scolastique essentialiste et jetant des ponts avec les transidentités. Nous sommes des personnes, non des corps, écrit-il. Mais il exposait déjà les luttes internes entre intersexué.es essentialistes et non-essentialistes, le problème central de l’arraisonnement social par le pouvoir médical en cernant le nœud conceptuel liant biologie et pathologie dans un panel fermé de définitions limitées par un discours médical pansexualiste. Nous sommes là dans le même champ que les transidentités colonisées par le même discours, les mêmes tenants et aboutissants et la même instrumentalisation d’une définition pansexuelle sans au-dehors culturel, spirituel et symbolique où nous pourrions nous re-construire hors des rapports de force et de définition.

C. Hinkle l’inscrivait ainsi : « Il n’est pas possible d’exister socialement sans avoir un genre. Le genre est comment nous nous percevons en relation avec les autres dans un contexte social. En d’autres termes, c’est notre interprétation la plus basique de notre place d’après ce que nous ressentons et comment nous nous identifions au plus profond de nous-mêmes. »

Un paradoxe explosif. Alors même que l’identité intergenre se construit sur la base des expériences du corps et semble donc s’édifier sur une dimension essentialiste -définie par cette scolastique dans l’ancrage au corps sexué-, le pouvoir médical s’est agrippé à une pratique interventionniste -soigneusement dénoncée et pathologisée dans le transsexualisme. Le « paradigme Hopkins » (V. Guillot) se double du paradigme beauvoirien du devenir et sa controverse d’époque trans-intergenre pour ne pas avoir à interroger le paradigme binaire. C. Hinkle conclut ainsi : « Qu’avons-nous à offrir à la société si nous arrêtons quelques traitements médicaux et disparaissons à nouveau tandis que la société continue à nous catégoriser de force et insiste pour que nous respections des normes qui ne sont ni réalistes, ni naturelles, en utilisant violence et propagande sexiste pour conserver ce système inhumain? ». Nous luttons manifestement contre un dogme et un pouvoir dont l’assignation n’est que le rouage d’une idéologie. Mais celle-ci s’est faite société et Histoire.


[1]  IS : intersexué.es (acronyme souvent utlisé par les intersexué.es)

[2]  The ballade of Genesis and Lady Jaye, 2011.

[3]  S’affirmant comme tels.

[5] Herculine Barbin, dite Alexina B, édition de Michel Foucault

[6] Xénius, Arte.

[7]  Université d’Eté Euroméditerranéenne des homosexualités. Le portrait de Vincent Guillot figure dans le film L’ordre des mots de Cynthia et Mélissa Arra, http://lordredesmots-le-film.blogspot.com.

[8] Association du Syndrome de Benjamin fondée en 1995.

[9] Pour être fidèle à l’identité souvent complexe et labile des intersexué.es et en particulier le personnage d’Alex (un prénom neutre, diminutif d’Alexandre, Alexandra, Alexina), j’ai choisi l’usage des deux grammaires. J’utiliserai le pronom ille.

[10]  Au double sens scientifique et politique. Eugénisme se rapporte 1/ aux « Science et technique consacrées à l’amélioration des caractères génétiques des populations humaines. ». 2/ aux différents débats voyant dans cette « amélioration » des reproductions idéologiques tendant à reproduire les intérêts, comportements et différenciations cloisonnées entre groupes sociaux validant ainsi une hiérarchisation de la société naturelle (darwinisme social).http://fr.wikipedia.org/wiki/Eugénisme


 

Vincent Guillot : Mon corps à-t-il un sexe? Détermination du sexe et contraintes du genre

Vincent Guillot


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(V. Guillot – crédit, C. et M. Arra,
réalisatrices documentaire L’ordre des mots)

Cet article a fait l’occasion d’une intervention de son auteur au Colloque International (22 et 23 juin 2011). Mon corps à-t-il un sexe ? Détermination du sexe et contraintes du genre. Organisé par l’Institut Émilie du Châtelet.

Lorsque l’on m’invite comme témoin, j’entends « tu es moins, nous sommes plus ». Je ne peux donc que me dire, me dévoiler et en retour vous direz qui nous sommes. Or il me semble qu’au sujet de l’intersexualité, la question n’est pas « celuiquiestmoins » mais « celuiquisepenseplus ». Ce n’est pas nous que vous interrogez mais vous que vous n’osez pas questionner ; votre corps, votre sexe, vos pratiques sexuelles et amoureuses, vos fantasmes et vos phobies. De façon récurrente, tant le corps médical qu’universitaire pose la question intersexe comme extrêmement compliquée. A mon sens il n’en est rien, c’est vous qui complexifiez, qui êtes compliqués.

Mais comme j’ai accepté votre invitation, je vais essayer de me dire simplement.

J’ai été déclaréE de sexe masculin et n’ai jamais réfuté cette assignation même si je n’y ai jamais adhéré. À quoi bon puisque je n’existe pas. Seulement, toute mon enfance a été un questionnement sur le fait que l’on me dise ce que je ne suis pas, que je dois m’y conformer mais n’y crois pas : c’est ce que j’ai appelé ensuite le paradigme intersexe [1]. Je ne me suis jamais détesté, j’aime mon corps et ce que je suis, ma famille m’aime aussi comme je suis. Au-delà du fait qu’en permanence j’étais, et parfois suis encore, rejeté dans un « no human land », gomméE, niéE, ma souffrance provient d’ailleurs et est ancrée dans mon corps du fait des traitements médicaux qui furent violemment imposés à mes parents et à mon corps. Je suis le troisième d’une fratrie de six et ai passé une bonne partie de mon enfance à l’hôpital ou en convalescence sans que ni moi, ni ma famille ne sache, ne puisse comprendre, du fait du discours médical ambiguë, de quoi il en retournait. Près d’un demi siècle après, c’est toute ma famille qui souffre encore profondément: Ils en portent les cicatrices psychiques et quant à moi en plus de cela j’ai des cicatrices physiques qu’il faut régulièrement reprendre car la plomberie fatigue. Je n’en veux à personne, pas même aux médecins car je sais maintenant qui je suis, je peux me dire donc j’existe. Simplement, les médecins ont abîmé mon corps et sont intervenus physiquement sur mon corps pour anticiper la souffrance psychologique présupposée de mes parents, déplaçant ainsi la question et créant chez eux une souffrance bien plus lourde et durable: Le traitement médical de l’intersexualité ayant cette particularité d’intervenir physiquement sur le corps sain mais non conforme d’un tiers (l’enfant) pour réduire la souffrance psychologique d’un autre tiers (les parents)[2][3]. Si cela fonctionnait nous pourrions nous en contenter mais hélas au lieu de régler le problème cela ne fait qu’ajouter à la douleur d’avoir un enfant non conforme aux attendus sociétaux, une autre souffrance bien plus durable pour les parents, le doute, la lourdeur d’avoir à porter une enfance hyper médicalisé sans en connaître les tenants et les aboutissants, d’avoir à porter un tabou créé de toute pièce par le paradigme Hopkins[4]. Finalement j’ai compris qu’au sein de ma famille, j’ai la place la plus enviable, je suis le moins touché par cette affaire, que se sont mes parents et mes frères et sœurs qui ont le plus souffert, qu’ils en souffrent encore alors que moi, hormis mon corps rendu inutilement valétudinaire, je m’en sors bien contrairement à bon nombre d’intersexes.

Je regarde toujours avec perplexité la façon dont le corps médical traite de l’intersexualité. Même si les frontières commencent timidement à bouger, le regard qu’ils portent sur leur pratique reste stochastique. Si en plus on regarde en miroir les modifications hormono-chirurgicales effectuées en faveur des trans la question devient abyssale. Récemment j’ai eu l’occasion de voir une metadioplastie effectuée par un chirurgien lyonnais. Cette technique loin d’être parfaite donne des résultats satisfaisant lorsque qu’elle est pratiqué par des médecins étrangers compétents[5], j’ai également eu l’occasion d’en voir. Or celle de Lyon n’est finalement que la fabrication d’un « bourgeon génital » et ne permettra jamais de remplir les fonctions pour lesquelles elle était demandée[6]. Je me pose donc la question de savoir pourquoi certains praticiens transforment des « bourgeons génitaux » en sexe pseudo féminins et d’autres en fabriquent de toute pièce? Par ailleurs, j’ai eu l’occasion à de nombreuses reprises de voir des sexes féminins fabriqués tant pour des trans que pour des intersexes. Les unes les ont demandés, les autres n’ont pas choisi puisque cela a été fait pendant la petite enfance. Pour les trans qui ont eu la possibilité d’accéder aux services de chirurgiens étrangers compétents, le résultat est parfait et fonctionnel. Pour les intersexes, cela ne ressemble pas souvent à des sexes féminins et est de plus source de souffrances tant physiques que psychiques.

La littérature médicale est abondante sur les intersexes. Les praticiens y font généralement le constat de leur insatisfaction, se posent des questions, mais ne remettent jamais fondamentalement en cause leurs pratiques. Ils citent leurs patientEs, leurs souffrances, leur insatisfaction, mais reportent très souvent les raisons de ces reproches sur les parents et surtout sur la mère[7] sans jamais se poser clairement la question de leur pratique et des informations volontairement parcellaires données aux patients et à leurs familles[8]. Certains témoignages sont effroyables tant la douleur des patientEs est grande. L’une d’entre elles parle de viol au sujet des séances de dilatation. Elle le dit très clairement. En commentaire, le praticien parle de fantasme de viol[9] comme s’il lui était impossible de voir, d’entendre la réalité crue de cet acte thérapeutique qui n’existe que parce qu’il y a eu intervention chirurgicale non consentie par la personne concernée et sans autre but que de soigner la souffrance psychique des parents. Il y a eu pénétration sans consentement du sujet, il s’agit véritablement d’un viol vécu comme tel et rapporté par la plupart des personnes confrontées à ces dilatations dans l’enfance.

Toutes ces études reposent sur le postulat qu’il ne peut y avoir que des hommes ou des femmes[10] comme si les identités alternatives n’existaient pas, comme si les gender studies n’existaient pas et pire encore comme si nous n’existions pas. Le titre de l’article dans lequel j’ai pris le témoignage de viol est symptomatique de ce postulat: « L’identité sexuée en impasse »[11]. Or à la lecture des témoignages relatés dans celui-ci il est clair qu’il n’y a pas impasse mais re-construction[12] de l’identité de genre. Ce phénomène chez les intersexes[13]  est antérieur au queer. Seulement avant Butler il y avait peu de mots pour se dire[14] Aujourd’hui encore, il faut être initié pour connaître les études de genres. Cependant, le corps médical connaît ce mouvement mais est en incapacité de le prendre en compte dans ces études. « L’identité en impasse » est vraiment symptomatique de cet état de fait[15], le doute n’est pas permis et tant pis si les mesures servant à évaluer des « femmes » XY ne correspondent pas. Le chapitre « Vie amoureuse et sexuelle » est très négatif vis-à-vis des personnes étudiées. Au-delà du fait qu’il ne relève pas que si elles ont des difficultés liées à leur sexualité c’est aussi du fait d’organes qui n’ont pas été fabriqués pour avoir des relations sexuelles, toutes les évaluations sont faites avec une grille de lecture féminine. On parle donc d’homosexualité quand elles ont des rapports avec des femmes et d’expériences sexuelle à coloration perverse. Je n’ai pas pu consulter l’étude de référence[16], mais il y a fort à parier que si la population de référence avait été masculine le résultat aurait été moins négatif même si cela ne serait toujours pas  satisfaisant. De fait, il n’existe pas de grille pour lire l’intersexualité, le moins inexact serait comme évaluation de faire une moyenne des résultats homme femme de l’étude de référence mais ce serait reconnaître qu’il y a autre chose, d’autres identités sexuées, ce que refusent les praticiens.

L’intersexualité n’est généralement vue que comme une incapacité à utiliser des organes génitaux pour des usages conventionnels. Or ces usages sont restrictifs et ne prennent pas en compte la capacité des personnes à utiliser leur sexe d’autres façons. Je rencontre régulièrement des personnes qui, sans jamais se revendiquer des études de genre, sans même les connaître, ont une utilisation différente des conventions habituelles. Par exemple de nombreuses compagnes d’hommes n’ayant pas de pénis, ou en ayant un ne permettant pas la pénétration, verbalisent très clairement le fait que si elles aiment cet homme, si elles sont attirées par lui, c’est aussi pour cette caractéristique physique. Lorsque l’un d’entre eux émet le souhait d’une modification corporelle cela crée de grosses dissensions dans le couple et parfois la rupture. Je rencontre également des femmes sans cavité vaginale ou avec des cavités fabriquées mais douloureuses qui ont une sexualité non pénétrante épanouie. Enfin, je rencontre aussi des hommes qui ont un pénis ne permettant pas de pénétrer et/ou d’uriner debout qui sont satisfait de cela. À l’inverse les témoignages sont nombreux d’hommes et de femmes ayant des OGE conventionnels qui ne sont pas satisfaits de ceux-ci et font le bonheur des psy et des chirurgiens esthétiques, sans compter les hommes ayant des pénis bien plus volumineux que la moyenne et qui en souffrent énormément.

Plus que tout nous souffrons de ne pas exister, du fait que les médecins ne savent ou ne veulent pas nous dire franchement qui nous sommes et modifient nos corps sans notre consentement sans même réellement celui de nos parents car ils sont incapables de s’avouer que nous modifier c’est se projeter en nous. La question intersexe est avant tout épistémologique, elle s’inscrit dans l’histoire de la médecine, dans celle de l’assujettissement des corps non masculins et de ce fait échappe aux questionnements des médecins qui ne s’interrogent que sur leurs techniques au lieu de s’interroger sur l’histoire médicale de l’intersexualité et sur le rapport qu’ils entretiennent avec leur propre corps sexué.

 


[1] « Ne pas avoir le droit de dire  ce l’on ne nous a pas dit que nous étions »

[2]   A-M Rajon in neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence sept 2008 vol 56 n°6 page 371 et 372; A propos des parents: « … l’urgence véritablement vitale que cela suscite au niveau psychique. » ou encore « … une véritable urgence vitale, non pas somatique … , mais psychique, pour laquelle il n’existe aucune solution, sinon l’attente… ».

[3]   Je n’aborde pas ici la question de l’hétéro-patriarcat, du phallogocentrisme et de la préservation d’un ordre moral, bien documentés dans les études féministes.

[4]   Du nom de la clinique à Baltimore aux Etats-Unis où le docteur John Money exerçait. Il a théorisé le fait que chez tous les enfants, l’identité de genre n’est pas fixe à la naissance et ce jusqu’à deux ans; la manière dont l’adulte se vivra et se verra, en homme ou en femme, dépendant de la manière dont on l’avait élevé. Dans le cas des enfants intersexes, Money, à partir du cas John/Joan présenté en tant que réussite totale, trouve la manière de mettre en pratique et de « prouver » son hypothèse en assénant qu’il suffit d’opérer avant deux ans, et surtout de garder le silence absolu sur la différence de l’enfant, et de renforcer sans faille et constamment l’identité qui aura été décidé, pour que les enfants intersexes se conforment « tout naturellement » au sexe assigné. Cela deviendra la norme en matière de se conduire vis à vis des enfants intersexes en Amérique du Nord à partir des années 50, avant de s’exporter aussi en Europe.

[5] Qui se sont fait la main sur des corps intersexes!

[6] Uriner debout et pénétrer un vagin et/ou un anus.

[7] § 3.4.4.7:  page 383 » Peu entourées, ces jeunes femmes peuvent vivre sans  véritable soutien familial (surtout de la mère)… ».

[8] Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, septembre 2008 vol-56 L’annonce de l’intersexualité: Enjeux psychiques; A.Michel, C.Wagner, C.Jeandel pages 365 à  369 « «  « Quand » dire et bien d’avantage, « Qu’en » dire?…  Est-il utile de tout dire?…une divulgation fragmentaire peut être considérée comme une première ébauche de vérité. Elle permet de passer du secret au non-dit… « 

[9] In opc p 383 K Guenich et al l’identité sexuée en impasse: » … l’émergence dans l’après coup de ce fantasme de viol réalisé avec la complicité d’une mère éplorée: « C’est sûr, une petite fille de trois ans l’emmener chez le gynécologue, toute nue, sur un drap en papier avec heu…des bougies de pénétration, non de dilatation, des gants de pénétration, je suis en train de pleurer, ma mère qui me tient, tout ça… je me dis que pour elle, ça a dû être douloureux » ».

[10]    (mâles/femelles; garçons/filles)

[11] Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, septembre 2008 vol-56 l’Identité sexuée en impasse…à propos de jeunes adultes au caryotype XY nées avec une anomalie de développement des organes génitaux et élevées en fille. K.Gueniche, M.Jacquot, E.Thibaud et M.Polak pages 377 à  385

[12] (Les queers diraient dé-construction)

[13] Mais aussi chez de nombreuses personnes ayant un corps conforme

[14] Ou du moins ils n’étaient connu que d’un petit nombre puisque la littérature notamment des lesbiennes poor worker développe depuis les années trente une théorisation et un vocabulaire très riche en la matière.

[15] P 378 §2: « L’identification du sujet comme humain est imposé par la société comme reconnaissance en homme ou femme… dans le domaine de la sexualité humaine, le doute n’est pas permis: on est homme ou femme, pas les deux à la fois… »

[16] Questionnaire national sur le comportement sexuel des  français. Rapport élaboré à l’appui des résultats obtenus lors de l’enquète sur le comportement des français dans une perspective  de prévention du SIDA.

Queeriser le corps : pratiques des féministes arabes

Roa’a Gharaibeh
Doctorante à l’Université de Bordeaux en sociologie

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Auteure de « Penser les expériences de subjectivation féministe dans les sociétés arabes » (revue Diversité n°165) et de « Éléments pour déconstruire les normes féministes eurocentriques » in Aux frontières du genre » (l’Harmattan, 2012)


Queeriser le corps :
pratiques des féministes arabes

 

Dans cet article, il s’agit de mettre en lumière des pratiques corporelles de féministes arabes, c’est à dire des pratiques qui tendraient à queeriser ce corps. Ces pratiques requalifient, repensent et redessinent des nouvelles zones queers. Cet article est une partie de ma thèse doctorat. J’y examine l’hypothèse d’une présence importante des pratiques queers dans trois sociétés arabes ; la Jordanie, l’Égypte et le Liban, comme des pratiques de liberté[1]. D’ailleurs, au-delà des pratiques queers, il existe une forte revendication du renouveau politique et féministe.  En revanche, il n’y a pas que les féministes qui queerisent le corps dans les sociétés arabes, mais aussi d’autres personnes qui ne se qualifient pas forcement en tant que féministes. Alors, queeriser le corps dans ces sociétés devient une pratique qui provient d’une capacité d’agir subversive contre un arsenal de l’ordre des genres préétablis par une spécificité discursive d’un patriarcat arabe.

Du queer Theory aux pratiques queers situées : l’exemple des féministes arabes

L’histoire du mot queer se trouve dans le renversement de stigmate. Pour Maud-Yeuse Thomas, « Surgissant d’une discrimination sociétale organisant le clivage majorité/minorité, le queer agit dans un retournement d’une insulte en fierté, d’individus discriminés en socialités, identités, propositions théoriques et pratiques. » Le queer est d’abord un instant de réappropriation de l’insulte (« pédé » « bizarre »). En ce sens il est un outil de résistance. Puis il devient un espace de déconstruction des allants de soi producteurs de hiérarchies, d’inégalités, d’invisibilités et d’empêchements. L’hétérosexualité n’est plus le « neutre », « normal » donc « naturel ». Et l’homosexualité n’est plus le malsain ou l’anormal.

En renversant les hiérarchies sexuelles on entend en souligner la contingence. Le queer est donc un lieu de résistance pratique et théorique qui met à jour des leviers de requalification identitaires, individuels et collectifs. L’insulte inaugure une nouvelle capacité d’agir, qui s’inscrit dans une zone du savoir féministe du sujet. Mais le queer ne se contente pas d’imposer une critique des dispositifs hétéronormatifs (avec notamment la critique du placard ou du coming out par Eve Kosofsky Sedgwick). Le queer est aussi un moment de dérégulation du système sexe-genre. Le féminisme (avec le programme beauvoirien par exemple), comme la psychologie d’ailleurs (avec R. Stoller) sont parvenus à différencier sexe et genre. Mais dans une logique toute particulière puisqu’elle reprenait, certes en les séquençant, les étapes de l’équation sexe=genre. C’est-à-dire qu’à un sexe correspondait un genre. L’homme est masculin et la femme féminine. Or, depuis Térésa de Lauretis et son concept de « technologie de genre » on est en mesure d’appréhender la notion de « sexe » non plus comme une donnée atemporelle qui précéderait, en tant que fait de nature, le genre mais plutôt comme une construction sociale issue des dispositifs de genre c’est-à-dire encore comme « un ensemble d’effets produits dans les corps ». Judith Butler souligne l’aspect inextricable du système sexe-genre et la nécessité d’un dépassement : « en réalité, nous dit-elle, peut-être que le sexe est-il toujours déjà du genre et, par conséquent, il n’y aurait plus vraiment de distinction entre les deux ». 

Le sexe comme « technologie de genre » nécessite donc que l’on se situe du côté de la déconstruction de cet appareil sémiologique, de cette construction de représentation, assignant au corps sexué des aspects invariants. La dérégulation du système sexe-genre pourrait alors se formuler de la sorte : le genre précède le sexe. En tant qu’outil de la déconstruction, le queer inaugure une ère dans laquelle l’individu devient au centre des préoccupations. Les théories surplombantes sont forcées de manière à laisser entendre les subalternes, les outsiders, les minorités, les bizarres, les « queer ». C’est la différence faite entre la matérialité du corps et ses capacités discursives, il faut dire aussi performatives et performantes,  (c’est cette différenciation) qui ouvrent grand les portes de des « accouplements fertiles » et des « expérimentations » corporelles et identitaires. Le sexe devient alors une prothèse : il n’est pas dévoilement (« c’est un garçon, c’est une fille ») mais il est sexdesign selon Preciado. Dans son manifeste contra-sexuel, le gode va permettre à Beatriz Preciado de réaliser un processus de dénaturalisation du sexe et des sexualités.

 

Au total, et c’est peut-être ce qui caractérise le plus les espaces de discours et de pratiques queer est le nomadisme, il est anti-assimilationniste, il résiste à la normalisation, dans un mouvement continuel de production d’identités et dans un jeu d’identifications mettant à mal l’identique. Si le queer n’est jamais identité mais identifications, il est légitime de voir comment ces identifications se travaillent dans mes trois terrains de recherche. Il semble que le mot queer  ne soit pas exclusif d’un travail du renversement des stigmates dans les sociétés occidentales, mais aussi une capacité d’agir, de renverser le stigmate, de l’imposition hétéronormative et du genre hétéronormatif du genre dans les sociétés arabes.

Commençons par le mot queer lui-même. En arabe, le mot « shath » est l’équivalent du queer comme bizarre et anormal, toujours dans la représentation collective des normes hétérosexuelles. Shath est la forme linguistique du bizarre au masculin. Le féminin du mot queer en arabe est  shatha

Il me semble que la méthode la plus pertinente pour appréhender la question de pratiques de liberté, concernant le corps par les féministes arabes, passe par la subjectivation. En effet, sans celle-ci, il ne serait pas possible de comprendre comment le queer provient d’une capacité d’agir subversive. C’est-à-dire une arme contre un arsenal hétérosexuel qui placerait le corps dans une seule dimension, celle des sexualités reproductives et hétérosexuel.le.s.

« les processus de subjectivation […] désignent l’opération par laquelle des individus ou des communautés se constituent comme sujets, en marge des savoirs constitués et des pouvoirs établis, quitte à donner lieu à de nouveaux savoirs et pouvoirs ».

À travers l’analyse de la subjectivation, il est intéressant de voir comment cette capacité d’agir féministe, exerce non seulement des critiques cruciales pour déranger les rapports du genre mis en place dans les trois contextes d’étude, mais aussi, créent des nouvelles zones féministes dans lesquelles puiser des savoirs féministes subversifs. Par des pratiques de liberté concernant le corps, il m’a été possible de comprendre que le queer n’est pas seulement une pratique, ou des pratiques, mais aussi une critique.

« Je suis pour que chaque personne vive son corps comme elle veut. J’en ai marre de placer les tabous de la société jordanienne comme des obstacles insurmontables. Ce n’est pas parce que je suis mariée que je me prive des plaisirs sexuels que je n’ai pas pu avoir avec mon mari. Je n’ai jamais aimé les relations monogames. Je suis partisane de la pluralité des plaisirs et des relations. Je suis pour que les femmes puissent avoir plusieurs hommes. Il en va de même pour les homosexuel.les, non seulement je suis pour qu’ils soient complètement libres dans leurs relations, mais aussi pour que l’on arrête de parler de l’ordre naturel. Pour moi, et justement car il y a des ordres qu’il faut  les casser» Lala, 34 ans, féministe jordanienne.

Dans cette citation, il semble captivant de voir comment cette féministe déploie des mots différents. Elle n’est pas adhérente dans un groupe ou association féministe. Toutefois, sa critique vise les discours hégémoniques qui prônent un ordre naturel des relations sexuelles. Ceci exigeant la déconstruction de cet ordre. Elle évoque le plaisir comme une préoccupation personnelle. Ainsi, elle aborde la pluralité des relations dans une perspective de varier les plaisirs. Ceci me permet de penser ce discours en tant que queer

Effectivement, dans cet article, il n’est pas lieu de penser le queer comme une non catégorie intellectuellement parlant, mais comme des zones où les discours queers prennent place dans les trajectoires de vie des personnes qui arrivent à queeriser ce corps.

Cadre : Du  queer jordanien 

J’ai grandi dans une maison très traditionnelle et très conservatrice avec trois frères. On a perdu notre père pendant la guerre du Golfe de 1990. En fait on vivait au Koweït. Ensuite, on est revenu vivre en Jordanie. Ma mère faisait le rôle du père et de la mère, s’il faut parler des rôles. Et moi, je faisais toutes les tâches ménagères, vu que ma mère a commencé à travailler. En fait quand on était au Koweït, on avait une femme de ménage. Pour rigoler maintenant, je dis qu’on l’a remplacé par moi, en revenant en Jordanie. À la fin de mes journées entre l’école et les tâches ménagères, je me posais souvent la question, pourquoi je suis en train de faire tout ce que je suis en train de faire, pour avoir même pas le quart des privilèges que mes trois frères avaient. En plus j’ai vécu la discrimination de genre de plus près, quand on est revenu en Jordanie, mes trois frères étaient scolarisés dans une école privée, donc plus d’investissement d’argent dans leurs études, et moi dans une école publique. Ensuite, tous mes frères sont partis faire leurs études à l’étranger et on me l’avait interdit pour moi. Le pire m’est arrivé lors de la distribution de l’héritage de mon père. Pour moi, je n’étais pas moins un de ses enfants car j’étais une fille. Pourtant, s’est passé comme ça. Je n’ai eu que la moitié de ce que mes frères ont eu. Est-ce que je l’aimais moins d’eux, ou est-ce qu’il m’aimait moins d’eux ? 

Avec ma mère, le rapport est devenu super difficile après la mort de mon père. En effet, on exerçait le même rôle. Cependant, nous n’avions pas les mêmes privilèges. Mais il faut savoir que j’ai brisé beaucoup de tabous après ma sortie à la fac. Et ma mère a beau essayé de faire de moi une fille bonne à marier, elle n’a pas réussi. À ce moment là, j’ai décidé de ne plus faire les tâches ménagères, ni la cuisine. C’est ainsi que j’ai refusé toute forme de l’autorité familiale de ma mère et mes frères. Ensuite quand j’ai eu 28 ans, j’ai imposé à ma mère et mes frères mon envie de vivre seule dans un appartement, tout en sachant que je suis devenue complètement indépendante. Au début ma mère a essayé de me faire du chantage affectif, et de me dire qu’elle avait besoin de moi. J’ai un frère avec lequel j’ai décidé de rompre complètement notre rapport fraternel. En fait, il s’est permis de me frapper, quand j’ai annoncé ma décision d’aller vivre seule.  Mais je suis partie vivre seule. Il faut que je te raconte comment j’ai perdu ma virginité. D’ailleurs, je ne l’ai pas perdu, j’ai gagné du plaisir. Je l’ai fait moi-même aux toilettes, et contrairement à tous ce que les gens disent, je n’ai pas eu mal et je n’ai même pas saigné. C’est des grosses conneries les trucs d’honneur etc. Par mon expérience j’ai désappris plein de choses. Non seulement j’ai vécu seule, mais j’ai aussi annoncé par mail (car ils sont à l’étranger) à mes deux autres frères que je ne suis pas vierge et je suis lesbienne.

J’ai désappris ce que ma mère a essayé de m’apprendre, et surtout en rapport à mon rapport avec mon corps et la sexualité. En fait, elle me disait souvent qu’une fille doit attendre qu’un homme vienne la demander en mariage. Ensuite, elle ne doit jamais lui montrer qu’elle a envie de sexe. Et que les filles attendent que les hommes arrivent pour leur faire l’amour. Non, moi j’ai construit mes sexualités différemment. Je vis plein de relations avec des personnes différentes, dans des lieux différents et avec des méthodes différentes. La pénétration n’est pas la seule façon d’avoir un plaisir.

Je peux paraître très radicale, mais si les choses revenaient à moi, je déflorerais toutes les filles à la naissance. Peut-être c’est ainsi que l’on arrêterait de parler d’honneur lié à un bout, des fois inexistant.

Si les gens me désignent comme « pute » juste parce que je suis sexuellement active, qu’ils le fassent. D’ailleurs, je préfère que tout le monde soit désigné comme « pute », si cela les ramène vers leurs plaisirs.

Rien qu’entendre le mot engagement, je m’étouffe, et aussi le mot monogame. J’ai besoin et envie  de continuer d’être indépendante et libre. J’ai désappris aussi le rapport que l’on fait souvent entre l’amour et le sexe. Non, maintenant, je suis capable de coucher avec quelqu’un sans pour autant d’être amoureuse d’elle.

Quand les gens me demandent comment c’était mon coming out, je rigole, car ils attendent toujours d’entendre de ma part, de la souffrance et de la galère. Et ben non, je n’ai pas réfléchis à la religion et je m’en contrefous. Je n’aime pas les labels, hétérosexuelles, lesbiennes ou autres. Pour moi, déclarer que je suis queer n’est pas dans un ordre identitaire. C’est de l’ordre du plaisir. Je vis pleinement des plaisirs intenses et je m’en réjouis tous les jours. Après tout, je suis contente et fière de ce que je suis maintenant. Que l’on m’appelle comme « shatha » non seulement ne me dérange pas, mais je le revendique avec fierté. Leena, 32 ans. Féministe jordanienne.

Dans ce récit, il est intéressant de voir comment le mot shatha est important pour renverser le stigmate, non seulement comme prise de position, mais aussi comme une fierté. À l’origine ce mot signifiait ce qui anormal, insolite et pervers. Ainsi, nous pouvons penser la revendication de ce mot dans les contextes arabes et dans une perspective queer. Il en va de soi, et comme cette féministe l’énonce, le queer n’est pas seulement une identification mais plutôt une pratique.

Dans le récit de cette féministe, il est saillant de penser son expérience de subjectivation féministe, et les conflits qu’elle a vécus avec sa famille, selon l’approche foucaldienne[8]. Certes, ces conflits étaient violents. Mais, il semble que sa capacité d’agir fut productive. En effet, avec le refus de prendre en charge des tâches ménagères qui lui étaient imposées, l’envie de vivre seule, ainsi que d’annoncer son homosexualité et de ne pas être vierge, cette féministe déployait sans cesse une capacité d’agir qui lui était propre et qui faisait face à toutes ces conflictualités. D’autant plus, qu’il est remarquable de lire la répétition de mot plaisir dans son récit.

Non seulement, elle se soucie d’elle-même, mais aussi, elle se soucie de son corps et du plaisir que son corps peut lui procurer. En ce sens, il n’est pas juste pertinent de penser ses pratiques en tant que pratiques de liberté, mais aussi en tant que moyens déployés pour se maîtriser. Passer par toute une opération de désapprentissage fait partie des pratiques de liberté. C’est ainsi que le concept de carrière de Becker me semble tout à fait en adéquation avec les expériences de subjectivation féministe. Cette pratique de liberté par le désapprentissage, même s’il est perçu comme pratique déviante, reste  tout de même une pratique de liberté. Tout au long de sa « carrière féministe »  cette féministe ne cesse de pratiquer une déviance car elle ne se conforme pas aux normes imposées de genre et de sexualité. Dans cette optique, le désapprentissage de tout un arsenal de normes qui construit une seule et unique forme de sexualité, est productif. En revanche, et toujours selon l’approche beckerienne, il me semble pertinent de rappeler que les féministes s’impliquent dans des trajectoires déviantes. Autrement dit, que ces carrières transgressent les normes hétérosexuelles.

Cadre : De la subjectivation féministe matérialiste au Liban : le queer comme capacité d’agir subversive

 Je dis que je suis féministe, car c’est un besoin. Je pense que je suis féministe car je veux que l’on ait toutes et tous, nos droits de base, qui sont nos droits de disposer de nos corps. Et si nous revenons  vers  l’idée de départ de toute l’oppression envers les femmes, on y trouve le corps au milieu de cette raison d’oppression. Les hommes politiques, religieux et les business men, travaillent pour reproduire l’oppression. Dans ces nouvelles formes, si l’on prend soit le voilement, soit le dénudement, on trouve ces hommes là à l’origine de mettre les corps des femmes comme objet.

Mes parents appartiennent et croient à leur confession. Ils sont très simples.  En fait, on n’avait pas une grande bibliothèque à la maison, je cherchais seule à comprendre et à m’informer. J’étais enfermée dans cet environnement, dans une école à coté de la maison, et avec des parents assez traditionalistes dans leurs discours.

Regarde même l’idée de la famille, elle est au fond, un produit capitaliste dans sa forme actuelle. Car la famille se fonde sur la consommation de base. C’est ainsi, que l’on se trouve avec la guerre contre les gays et les queers. Parce que ces derniers menacent cette forme de capitalisme familial.  Je suis contre toute forme du mariage, et même les féministes qui n’ont pas de problème avec le mariage, je ne peux pas m’entendre avec elles. Car si je veux vraiment lutter contre la structure patriarcale il faut lutter contre la structure patriarcale capitaliste de la famille. C’est aussi pour cette raison que je suis contre le mariage des gays. Car ceux et celles qui veulent se marier, veulent se conformer pour moi avec la structure familiale capitaliste et patriarcale. Et si tu regardes bien au Liban, ceux qui sont pour le mariage des gays, sont issus des classes supérieures. Tout est lié.

Ce qui me rend furieuse, c’est que les premiers mouvements féministes n’ont pas parlé de la sexualité et droit de disposer de son corps. Ces féministes, et en prenant le contexte de respecter le contexte arabe, n’ont pas abordé ces problématiques. Ce qui pour moi une faute grave. Cela nous a conduit à une confrontation avec deux discours. Soit un discours trop populaire pour sensibiliser le plus du monde à la cause « des droits des femmes », soit un discours élitiste et capitaliste. Par conséquence, je ne m’y trouve pas ni dans l’un ni dans l’autre.

Si tu veux, plein de journalistes étrangers viennent au Liban, et surtout à Beyrouth. Ils vont dans les bars « chic » et dans les quartiers les plus riches, et ils écrivent de la liberté des libanais.e.s. Je ne comprends pas comment cette image brillante de notre société peut circuler, tout en sachant qu’ils n’ont pas été dans les quartiers où les codes d’usage du corps sont strictement appliqués. Ils ne vont pas à Sayda, ni dans al-dahiyyé, et ils se permettent de dire que les femmes libanaises se disposent de leurs corps. Être féministe pour moi, c’est de penser toutes les relations complexes qui existent dans ma société à travers mon féminisme. C’est de lier la cause féministe, avec la lutte des classe, et la lutte contre le paradigme politico-religiux. La discrimination faite contre les femmes s’inscrit dans la même lignée de la discrimination contre les gays, et les travailleurs et travailleuses étrangères.

Mes parents critiquaient souvent mon apparence physique. Ils n’ont jamais aimé ma coupe de cheveux et mes pantalons. La lutte avec eux, ce n’était pas tous les jours, mais toutes les secondes. Et je suis contente que j’ai tenu jusqu’au bout pour m’affirmer en tant que différente d’eux quand à mon rapport à mon corps, c’est mon corps et non pas le leur. Hier lors de la soirée que tu as assisté, (me parlant), c’était la première fois de ma vie à porter une robe. Et j’ai été vraiment étonnée de la réaction sexiste au sein d’une association LGBT. Par exemple, il y en a qui m’ont dit que je devrais toujours porter une robe, et d’autres qui m’ont approché différemment. Pourquoi je devrais toujours porter une robe ? Je leur ai répondu qu’ils sont homophobes.

Mes pratiques sexuelles changent avec ma pensée. En fait, avec l’évolution de ma pensée. C’est juste maintenant que je peux dire que mes pratiques sexuelles sont vraiment un choix. C’est mon choix de cumuler le plus du plaisir de mon corps.

Même dans cette association LGBT, je me pose la question, si un homme accepte de se faire prendre (elle a utilisé le mot se faire niquer), j’accepterais d’entreprendre un rapport sexuel avec lui. En revanche, celui qui met une barrière sur une zone précise de son corps, n’aurait en aucun moment l’occasion de me prendre par cette zone. Pour moi, il n’y a pas de libération ultime, mais je vis tous les jours un peu plus libre, dans ma tête et dans mon corps. Et surtout plus du plaisir dans ma vie de tous les jours, c’est pour cela que je te dis que je suis contre les féministes de tout ou du rien.

Oui je suis bizarre et hors norme, et fière de l’être. Je suis heureuse de ne pas me conformer au paradigme politique, religieux, social et capitaliste de la norme hétérosexuelle. Je suis queer anti-capitaliste et de la classe ouvrière.

Il semble qu’une de mes luttes les plus importantes, se trouve dans ma lutte pour avoir mon corps à moi. Entre les chirurgies esthétiques (je peux dire les chirurgies qui rendent les femmes moches) et les publicités qui exigent une minceur effrayante pour se croire belle, on s’éloigne de plus en plus de la lutte pour disposer de son corps. Les publicités sont non seulement provocantes mais aussi indécentes. Je te donne un exemple, on trouve une grande affiche sur l’autoroute, qui montre un homme qui tient une femme par ses cheveux, et sur son bras à lui, c’est écrit « est-ce que tu le regrettes ? », en fait, cette publicité est pour un magasin qui fait et défait des tatouages. Le message que cette publicité m’envoie, c’est que la violence de cet homme peut être effacée juste par le fait d’effacer son tatouage. Tu imagines comment ce message est horrible à voir. Et on parle encore de la liberté sexuelle des femmes libanaises. Je ne fais pas l’amalgame entre une femme qui se fait frapper pour qu’elle mette le voile, et celle qui fait de botox pour gonfler ses lèvres. Mais toutes les deux se croient si l’on parle de l’absence d’une disposition du corps à soi en tant que femme. Ici, on peut parler d’une oppression directe dans le cas de femmes qui sont obligées à mettre le voile, et d’une oppression indirecte dans le cas de femmes qui payent pour gonfler leurs lèvres. Je suis contre toute forme de relation monogame. Pour moi, les relations qui sacralisent la forme hétéropatriarcale, sont des relations contre ma pensée. En effet, elles ne peuvent pas dépasser le principe d’exclusivité et de possession. Si tu veux, je ne peux pas faire la séparation entre ma pensée et mes pratiques concernant mon corps.

Écoute, pour Joumana Hadad, qui prêche le féminisme et les droits des femmes d’avoir une sexualité libre, et qui prétend briser des tabous, elle fait cela dans un cercle trop fermé. Et regarde où est ce qu’elle fait ses conférences, dans des lieux bourgeois. Là, où des féministes, et des jeunes personnes cherchent à comprendre et d’être informés sur ces sujets, ne peuvent pas y accéder. Féministe libanaise

Dans ce récit, on trouve une illustration cruciale d’une expérience subjective du « vivre queer », en tant que lutte contre l’hétérosexualité comme normes sociales, mais aussi contre une politique capitaliste. De plus, ce qui m’intéresse en particulier dans ce récit c’est le fait que cette féministe n’appartient pas à une classe supérieure. À contrario, elle s’identifie elle-même en tant que queer de la classe ouvrière. C’est ainsi que mon analyse démontre la particularité du contexte libanais. D’un côté les féministes queerisent les pratiques de liberté dans leur contexte. Ceci confirme mon hypothèse des expériences de subjectivation féministe comme pratiques de liberté. Elles en viennent même par ces pratiques, à critiquer l’inertie des premières féministes libanaises, et à  revendiquer le droit de disposer son corps. De l’autre côté,  devenir féministe au Liban n’est pas un luxe exclusif aux femmes-féministes issues la classe supérieure. Aussi, le queer comme pratique, n’est plus exclusif à des personnes appartenant aux classes supérieures.

Du queer dans les pratiques de liberté : internet comme nouvelle zone du queer arabe

Il s’agit dans cette deuxième partie de montrer d’autres figures qui queerisent le corps dans les sociétés arabes. Celles-ci s’inscrivent dans une logique d’action qui prend l’internet comme dispositif et qui permet de critiquer, requalifier et s’identifier autrement que par des représentations collectives. Ici, l’importance de ces pratiques dans les médiacultures, débute avec les indignations dans les sociétés arabes. En revanche, et par l’étude des récits féministes depuis 2008, il convient de penser ces pratiques en tant que dispositifs existants avant le début des indignations.

« J’ai crée un blog pour parler de l’histoire des boites. La première arrive à l’arrivée sur cette terre, c’est la boite génitale, tu es fille ou garçon. La deuxième, tu as des cheveux longs, donc tu es forcement une fille, donc il faudrait apprendre à mettre des talons et des jupes etc. La troisième, il faut se marier et faire des enfants. Et dans ces boites il y a encore des boites, dans la boite du mariage il y a la boite de la virginité. Et après toute cette mise en boite, je m’étouffe. Donc, j’ai décidé d’exister en dehors de ces boîte». Maya, 26, Féministe libanaise.

Cette féministe a crée son blog en 2009, dans lequel elle partageait des idées, des anecdotes et des constats quotidiens de la vie libanaise. Dans la phrase que je souligne il me semble logique d’analyser le refus de l’histoire des cases  et la volonté et l’envie de vivre en dehors des ces boîtes, en tant que pratique de liberté. En effet, c’en est une dans un espace ouvert, celui de l’internet. La critique des cases, elle-même, est une pratique queer.

D’autres exemples nous sont offerts pour parler de pratiques de liberté numériques. Il me semble pertinent de mettre en exergue quelques uns qui sont en lien avec les discours des féministes arabes. Par exemple, la revue en ligne « Behsoos ». Cette revue queer et arabe contient des éléments de subversion intéressants. Sur le sujet de la virginité, pour n’en prendre qu’un parmi d’autres, une définition nouvelle y apparaît :

« Selon le dictionnaire de notre contexte. Al-bakara ; al- ‘othra chez une fille ; l’hymen. Al-‘othra signifie la fabrication d’une fille des excuses, dans cette société moisie pour pratiquer son droit naturel de pratiquer sa sexualité sans excuses. En effet, elle dirait qu’elle est follement amoureuse de cet homme et que certainement ils vont se marier. C’est aussi, quand une fille fabrique des excuses au près de ses parents pour qu’ils la laissent sortir pour qu’elle perdre sa virginité cette nuit même. al-‘othra veut dire aussi de refuser d’avancer des excuses de la par d’une fille pour qu’elle puisse pratiquer sa sexualité comme elle le veut.

En revanche, l’hymen signifie que c’est un ahbal, qui croit pouvoir connaître le passé d’une fille et son « innocence » par l’ouverture ou la fermeture de l’hymen. Bref, tout cela pour dire que la fille peut prendre l’homme hanté par l’hymen comme un imbécile. En fait elle peut faire refaire son hymen. C’est ainsi qu’elle récupère sa virginité. Une virginité nouvelle et fraiche. Et l’imbécile va croire et va se reposer avec son patriarcat » .

Pour bien comprendre la critique faite dans cet écrit, une traduction des mots soulignés est indispensable. En fait le mot al-bakara veut dire en arabe, vierge. Être une bikir, signifie d’être une personne sans pratique sexuelle. Aussi, cela signifie l’aîné.e. de la famille. Ensuite, quand cette personne déploie le mot « ‘othra », elle joue avec ce mot. En fait, la racine en arabe de mot virginité, ‘othriyya, et le mot excuse i’tithar, se ressemble. C’est ainsi qu’elle fait un rapprochement entre la virginité et les excuses qu’elles doivent se faire pour excuser tout ce qui dans l’ordre d’une pratique sexuelle. Le mot ahbal est souvent déployé pour qualifier quelqu’un d’imbécile.

Dans cette optique, il semble que l’outil numérique n’est pas seulement un espace sans contrôle dans lequel les personnes s’expriment librement, mais aussi un espace par lequel des critiques, des positionnements et des idées circulent, qui s’approchent des critiques queers. Toutefois, il est important de souligner une idée évoquée dans cet écrit : refaire une virginité n’est pas seulement une pratique répandue mais aussi une pratique pensée comme une manipulation. Car la personne qui croit qu’une fille est vierge juste par un saignement lors du rapport sexuel, est pris comme un « imbécile ».

Cette définition, qui sort du « normal social » à propos de la virginité, est elle-même aussi, une queerisation. D’ailleurs, dans les pratiques qui queerisent le corps, il me semble judicieux de passer aussi par les tentatives de redéfinitions dans la langue arabe. Et justement, par cette redéfinition de la virginité, qui est plutôt une critique cynique, ce magazine queer arabe, arrive à déranger une norme patriarcale. 

La pratique de blogs est une pratique que l’on place dans une optique « glocalisée » d’une stratégie d’action de la prise de parole isolée. Toutefois, il est intéressant de voir comment dans cette prise de parole sur internet, les problématiques qui concernent la liberté des individus, n’est pas juste une problématique qui hante les féministes mais aussi d’autres personnes et surtout des hommes. Ces derniers font des blogs et parlent de l’absence de cette liberté dans leurs contextes. Ce faisant, ils ne critiquent pas seulement cette absence, mais ils en donnent des réflexions pour comprendre comment leurs contextes ne leurs donnent pas cette liberté d’individu comme droit d’être humain. Ce qui est aussi captivant, s’articule entre la prise de parole sur internet et le moment de publier sur internet. Ici, on ne peut appréhender cette multiplicité des pratiques de prise de parole qu’en tant de résistance incessante contre les obstacles qui entravent non seulement les individus, mais aussi leurs réflexions.

Pour donner un exemple de cette prise de parole glocalisée, il convient d’évoquer ce que Fadi Zaghmout a fait de son blog. Il déploie cet outil universel pour en parler de ces pratiques de souci de soi. En effet, Fadi Zaghmout, repense la fonction de la circoncision dans son blog le 23.mai.2006.

« Finalement, j’ai regardé entre mes jambes, c’est ainsi que les mots de Dr. Nawal al-Sa’dawi, que j’ai entendu il y a quelques jours, m’ont revenus à l’esprit. La circoncision n’est pas nécessaire. Ils n’avaient pas besoin de me circoncire. J’ai soudainement réalisé qu’une part de la production de la nature est absente. N’est pas entier. Une part de ma flèche a été coupée quand j’étais enfant, sans me le demander. Personne n’a pris mon avis. Je me suis senti trahit. Je veux la part manquante de ma flèche. Je veux la version complète de l’oeuvre de la nature. Quelques fois, tu es amené à prendre en compte des faits de la vie que tu n’as jamais pensé. Je savais que j’étais circoncit, mais je n’ai jamais pensé que cela veut dire que je suis avec un corps altéré de sa version naturelle du départ ».

À travers cet exemple, on soulignera la prise de parole dans la subjectivation masculine, comme un acte de critique d’une pratique soit disant sociale et traditionnelle. Ainsi, la construction du soi, est appréhendée dans une optique des pratiques de liberté, par le souci de soi. En effet, cette personne qui se dit homme, se souci de lui-même, dans la perspective de se maîtriser. Par la lecture de ce passage, soulignons  les mots qui ont été déployé, dans l’optique du souci de soi. Dans cette critique de la circoncision, il semble que le fait que l’on ne lui demande pas son avis, ou de ne pas lui demander que l’on pratique la circoncision sur son corps est problématique. En fait, il ne fait pas seulement une critique de cette pratique, mais aussi une critique  « de la matrice » de cette pratique. Ne pas lui demander son avis, semble envoyer à l’idée de chosification de la personne. En outre, non seulement on lui a coupé une part de sa flèche, comme il le dit, mais aussi, ils ont falsifié son corps.

Cette personne a continué et continue encore à pratiquer la prise de parole sur internet. Il a nommé son blog « The Arab observer ». Il a publié récemment un roman qui s’intitule de « ʼaroos Amman », qui veut dire la mariée d’Amman. Fadi dit avoir écrit ce roman du point de vue féministe.  « Quand j’ai écrit ce livre, je voulais être une réelle réflexion de l’état de la société qui m’entoure. Ce, en mettant l’accent sur les problématiques par une perspective féministe »..

Dans ce roman Fadi traite de quatre cas de figures dans la société jordanienne. En fait, pour lui, ces cas de figures illustrent l’obsession sociétale du mariage. Le premier cas discute de la condition d’une fille qui ne s’est pas mariée, et qui est arrivée à certain âge auquel ses chances de mariage diminuent. Le deuxième parle d’une fille qui a subit le viol par son père pendant des années. Elle ne peut pas se marier sachant qu’elle n’est plus vierge. Le troisième met en lumière la problématique du mariage inter-religieux dans la société jordanienne. En effet, c’est le cas d’une fille chrétienne qui tombe amoureuse d’un musulman. Enfin, le quatrième cas discute de la condition de l’homosexualité en Jordanie. Ou comment, par le refus de la société, les homosexuel.les se plient des fois à cette obsession du mariage. En effet, ils /elles essayent de rentrer dans le cadre du mariage, afin de se faire une sorte d’intégration.

Par les déboitements faits au cours de ce roman, l’écrivain critique aussi le paradigme d’honneur. Et par cette critique, il suggère de nouvelles façons pour réinterroger le concept d’honneur lui-même et la mentalité d’honneur, qui se reproduit par l’acte de tuer une personne au nom de l’honneur. Ce qui est encore plus intéressant dans son travail se trouve dans la coopération qui a été faite avec un autre groupe de personnes qui ont crée une page sur internet, pour dénoncer les crimes d’honneur. Cette page s’appelle « Il n’y a pas d’honneur dans les crimes d’honneur [16]».

Dans ce roman, Fadi redéfinit l’honneur. « L’honneur est vulnérable. Il est cassable. Toutefois, il est souple, il se module comme une pâte. Le mâle le tire comme il veut, comme un outil pour faciliter le contrôle sur les femelles. Par cet honneur le mâle impose le code vestimentaire, le code de la démarche et les horaires de sortie. Ainsi, ils imposent les choix des amitiés masculine te féminine ».

D’ailleurs, les formes de prise de parole par des dispositifs de médiacultures, sont sans cesse en lien avec des autres pratiques de liberté et de prise de parole dans les trois contextes. C’est par cet espace de prise de parole que l’on arrive à comprendre toutes les transformations dans les trois sociétés arabes. On y trouve aussi un magazine gay en Jordanie. Cette pratique ne pouvait pas être envisageable sans une capacité d’agir subversive. 

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Une autre figure est importante pour appréhender les pratiques masculines qui queerisent le corps Kareem Amer, est un blogueur depuis 2004. Sur son blog on y trouve une présentation de lui-même. Dans cette présentation il est captivant de penser ses paroles, et sa prise de parole par son blog, comme une pratique de liberté.

« je suis un être humain, peut-être un peu différent. Parce que je n’accepte pas les valeurs superficielles. Je refuse la transformation des personnes en troupeaux qui se suivent sans avoir un objectif. Mon objectif est de déconstruire et ensuite de reconstruire ma société. La liberté est la valeur la plus sacrée. Elle l’est plus que les valeurs religieuses et les mythes divins. Je ne sacralise dans cette vie que l’être humain… L’écriture est ma passion. Elle n’a pas de limite. L’écriture est mon outil de créer mon monde, que je ne permets à personne d’envahir. Je n’écris pas pour que l’on me lise, j’écris pour affirmer mon existence».  

Il me semble que cette figure soit importante quand nous revenons vers la trajectoire de Kareem. Il a suivi ses études dans l’Université d’al-Azhar, qui est la plus grande institution religieuse musulmane en Égypte. Kareem a été emprisonné de 2007 jusqu’à 2010. Le motif de cet emprisonnement ? Son blog  Il a été suivi par al-Azhar, pour une diffamation contre l’islam. De plus, il avait aussi critiqué le régime de Moubarak. Kareem a écrit en 2006 sur son blog :

« Je suis libéral. Je crois en la liberté absolue pour toute personne, individu. Je crois que l’individu est le dieu de lui-même. Personne n’a le doit de lui imposer quel qu’il soit. Je suis laïque et je pense que c’est une nécessité de séparer rentre les croyances et la vie publique. Je ne suis pas contre les croyants, tant que leurs croyances à leur dieu, restent une affaire de l’ordre du privé. Je refuse tous les régimes corrompus et oppresseurs comme je peux. Notamment, le régime corrompu en Égypte. Ce dernier est devenu un idéal d’oppression et de corruption ».

Ce qui est captivant dans l’expérience de subjectivation masculine, comme je l’ai évoqué dans le cas de Fadi, se concrétise par une prise de parole qui s’est déplacée, du cadre isolé au cadre collectif. Conjointement, ces deux hommes ont fait ce que les féministes rencontrées font. Un travail qui relève d’un processus de subjectivation afin de se construire en tant que personne se plaçant hors du cadre patriarcal. Ce faisant, ils le déconstruisent, et par conséquent, ils le reconstruisent en le dérangeant.  

Fadi a coopéré avec la campagne de « Il n’ y a pas d’honneur dans les crimes d’honneur », Kareem a composé avec sa copine des écrits sur leur blogs respectifs.  Ce qui est essentiel dans la figure de sa copine, se trouve dans l’acte performatif de cette jeune fille. En fait, elle est Alia Al-madhi https://www.facebook.com/aliaaelmahdy. Celle que son acte de diffuser ses photos nues sur son blog a suscité beaucoup de réactions. D’ailleurs, cette figure n’a que 21 ans. Kareem a 28 ans. Ils étaient tous les deux dans le mouvement culturel égyptien revendiquant à voix haute la liberté. Elle a trois blogs sur internet.

 

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L’acte de poser nue est certainement très important. En revanche, ce qui est encore plus important se trouve dans les réactions queers qui ont suivi l’acte de poser nue. En fait, cette jeune fille avait publié ses photos sur son blog avec un appel aux hommes de se voiler. Pour elle, si les hommes se voilaient, ils briseraient la limite qui consistait à penser le voile comme un marquer de distinction entre les corps  des hommes et des femmes. Par conséquent, le voile ne serait plus un signe de soumission des femmes aux hommes.

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Un autre élément quant à ces pratiques queers se trouve dans une sorte de queeriser du corps dans des pratiques transnationales. En effet, les images de ces deux hommes voilés suite à l’appel d’Alia al-Mahdi se croisent avec l’événement survenu à l’université libre de Bruxelles, lors d’un débat sur l’extreme droite en Europe, en présence de la journaliste française qui se dit féministe, Caroline Fourest. En effet, Souhail Chicha, économiste et chercheur à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), foulard sur la tête, descend à la tribune et prend la parole : « Nous disons à cette Université que Bruxelles ne veut pas de la musulmanophobie. » désignant ainsi la journaliste et par la même sa position sur le voile qu’elle considère comme un outil d’oppression sur les femmes par les hommes.

Conclusion : Queeriser le corps : dépasser les frontières

Au delà des pratiques de liberté qui tentent à queeriser le corps dans les trois sociétés arabes, que j’ai traité tout au long de cet article, il me semble inévitable de penser le processus de queerisation, en tant que technologie de genre internationale. Certes, on a vu comment une particularité des pratiques queers peut être appréhendée dans les sociétés arabes, qu’elle soit traduite par des critiques véhémentes contre le paradigme « d’honneur » et de la virginité comme normes fixes et figées. En revanche, celle-ci n’empêche pas l’importance d’un processus de queerisation qui s’étend à travers les pays, les contextes, les personnes et mêmes les critiques queers. En effet, s’il y a une chose qui ressemblerait au genre dans sa construction et sa déconstruction, elle serait la queerisation.

Il me semble même légitime de penser que le queer, en tant que non-catégorie et non-identité, pourrait être la seule zone sans frontières. Celle-ci, vient à rassembler toute personne se disant en identification avec une pratique, ou des pratiques queers. Le queer briserait le paradigme de penser le monde en tant que supérieur et inférieur. Peut-on penser la fin de la pensée culturaliste occidentaliste et orientaliste par la queerisation transversale du corps ?


Bibliographie :

Howard S.BECKER, Outsiders, Traduit de l’américain par J.-P. Briand et J.-M Chapoulie, Paris, Editions .M Métailié, 1985.

Gilles Deleuze, « Sur la philosophie », Pourparlers, Minuit, 1990,

Michel Foucault, « L’éthique du souci de soi comme pratique de liberté » p.1527-1548, in Dits et Écrits II, 1976-1988. Éditions Quarto Gallimard, 2001. p.1533.

Michel FOUCAULT, L’histoire de la sexualité Volume 2. L’usage des plaisirs, Édition Gallimard, Paris. 1984.

Michel FOUCAULT L’histoire de la sexualité Volume1. La volonté du savoir, Édition Gallimard, Paris. 1984.

Michel  FOUCAULT L’histoire de la sexualité Volume3. Le souci du soi, Édition Gallimard, Paris. 1984.

Michel FOUCAULT, « Leçon du 7 novembre 1973 », in Le Pouvoir psychiatrique, cours au Collège de France 1973-74, Paris, Gallimard-Le Seuil (coll « Hautes études »), 2003

Michel FOUCAULT Dits et Ecrits 1954-1988, tome4, sous la direction de Daniel Defert et François Ewald. Editions Gallimard, Paris, 1994.

Michel FOUCAULT, Dits et écrits, volume 2, 1976-1988, Gallimard, coll. « Quarto », Paris, 2001.

Beatriz Preciado, Manifeste contra-sexuel, Balland, 2006.

Braidotti Rosi, « Les sujets nomades féministes comme figure des multitudes », Multitudes, 2003/2 no 12, p. 27-38.

Roland Roberston, dans Glocalisation, in FEATHERSTONE, M., LASH, S, ROBERTSON, R. (Editions) Global Modernities, London : Sage

Eve Kosofsky Sedgwick : « How to Bring Your Kids Up Gay, »  (Tendencies, Duke UP, 1993).


Liens internet :

 http://www.bekhsoos.com/web/2010/10/clitoris « Magazine queer arabe »

http://thearabobserver.wordpress.com/2006/05/ The Arab Observer”

http://lasharaffiljareemah.ning.com/  “Il n’y a pas d’honneur dans les crimes d’honneur”

http://mykali.weebly.com/  “Magazine gay jordanien”

http://www.kareem-amer.com/2012/03/blog-post_05.html   “blog de Kareem Amer”

http://www.lemonde.fr/technologies/article/2011/10/22/un-egyptien-condamne-a-trois-ans-de-prison-ferme-pour-insultes-contre-l-islam-sur-facebook_1592489_651865.html “Le monde”

https://www.facebook.com/aliaaelmahdy “Page facebook d’Alia al-Mahdy”

http://diaryofarebel.blogspot.fr/  « Blog d’Alia al-Mahdy : Journal intime d’une rebelle »

http://echoingscreams.blogspot.fr/  «Blog d’Alia al-Mahdy : cris résonants »

http://arebelsdiary.blogspot.fr/


Notes

Michel Foucault, « L’éthique du souci de soi comme pratique de liberté » p.1527-1548, in Dits et Écrits II, 1976-1988. Éditions Quarto Gallimard, 2001. p.1533.

Arnaud Alessandrin, Queering the mixity, Université PAF, 1 octobre.2011 à Bayonne.

D’où le provoquant titre d’Eve Kosofsky Sedgwick : « How to Bring Your Kids Up Gay, »  (Tendencies, Duke UP, 1993)

Beatriz Preciado, Manifeste contra-sexuel, Balland, 2006.

Braidotti Rosi, « Les sujets nomades féministes comme figure des multitudes », Multitudes, 2003/2 no 12, p. 27-38.

Gilles Deleuze, « Sur la philosophie », Pourparlers, Minuit, 1990, p. 206

Michel FOUCAULT, L’histoire de la sexualité Volume 2. L’usage des plaisirs, Édition Gallimard, Paris. 1984.

Michel  FOUCAULT L’histoire de la sexualité Volume1. La volonté du savoir, Édition Gallimard, Paris. 1984.

Michel  FOUCAULT L’histoire de la sexualité Volume3. Le souci du soi, Édition Gallimard, Paris. 1984.

Michel FOUCAULT, « Leçon du 7 novembre 1973 », in Le Pouvoir psychiatrique, cours au Collège de France 1973-74, Paris, Gallimard-Le Seuil (coll « Hautes études »), 2003

Michel , FOUCAULT Dits et Ecrits 1954-1988, tome 4, sous la direction de Daniel Defert et François Ewald. Editions Gallimard, Paris, 1994.

Michel FOUCAULT, Dits et écrits, volume 2, 1976-1988, Gallimard, coll. « Quarto », Paris, 2001.

Howard S.BECKER, Outsiders, Traduit de l’américain par J.-P. Briand et J.-M Chapoulie, Paris, Editions .M Métailié, 1985. p.48.

Je garde le mot « boîtes » dans la citation de cette féministe pour une raison simple. Celle-ci se trouve dans la crédibilité de la traduction littérale d’un mot utilisé par cette féministe. Certes, ce mot ne renvoie pas à sa signification voulue par cette féministe. En revanche, il me semble important de garder le terme de boîte, qui a été utilisé en anglais comme box, pour parler de l’enfermement.

http://www.bekhsoos.com/web/2010/10/clitoris/. Le 28.mars.2012.  Bekhsoos veut dire « à propos ».

Ici, je déploie le concept de la glocalisation, comme il a été pensé chez  Roland Roberston, dans Glocalisation, in Featherstone, M., Lash, S, Robertson, R. (Editions) Global Modernities, London : Sage. « est une globalisation qui se donne des limites, qui doit s’adapter aux réalités locales, plutôt que de les ignorer ou les écraser. Par ailleurs, en provoquant une résistance à elle-même – suscitant un mouvement mondial de contestation – la globalisation contribue, ironiquement et paradoxalement, à concentrer l’attention sur les réalités locales. Il est vrai que protester contre la globalisation a parfois eu l’effet contraire, produisant plus de globalisation. Mais l’on a compris que, pour faire avancer la cause du « local », il faut agir au niveau global, en sillonnant la planète, en communiquant à travers les nouvelles technologies, etc.

Ce passage a été écrit en anglais. La traduction a été faite par mes soins. Ici, vous trouvez la version anglaise. Finally I looked down between my legs, the words of Dr. Nawal El Sadawi that I heard few days ago came to my mind. Circumcision is not necessary! They didn’t need to circumcised me! I suddenly realized that the product of nature that I admire is missing a part! It isn’t not complete! A part was cut from my flesh when I was a child without consulting me. No one asked me! They cut my flesh without asking me! I felt betrayed. I want my missing part back. I want my complete version of this product of nature. Sometimes you came to realize facts in life that you have never thought of. I have always knew that I am circumsized, but I have never realized that it meant being with an altered natural body. http://thearabobserver.wordpress.com/2006/05/

http://thearabobserver.wordpress.com/2006/05/ « When I wrote the book, I wanted to be a real reflection of the state of society around me. It highlights the issues from a feminist perspective »

http://diaryofarebel.blogspot.fr/  « Journal intime d’une rebelle »

 http://echoingscreams.blogspot.fr/  « cris résonants »

 http://arebelsdiary.blogspot.fr/


Date de publication : 1 mai 2012.

Entretien avec Chrysalide

Association Chrysalide

Interview ODT


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Après OUTrans, nous poursuivons le travail de visibilité des associations trans. Ce mois-ci Chrysalide nous propose un panorama de ses activités, initiatives et analyses de la situation trans en France. La préoccupation de l’écriture d’une histoire Trans est incontestable. Avec cette écriture, les matériaux d’une analyse critique de l’histoire des trans sous la coupole d’une psychiatrisation étatique et fonctionnaliste. 


 

I- Pouvez-vous nous présentez l’association Chrysalide ? Comment vous situez vous dans la paysage actuel trans’ ?

Chrysalide fait suite à un groupe d’autosupport qui s’appelait ’Trans Infos’, créé en 2005, fondée par des personnes ayant toutes une culture des luttes féministes, trans, antiracistes, homosexuelles,…  En 2007 nous avons décidé de nous structurer en association déclarée afin de pouvoir élargir nos modes d’actions et nos moyens financiers. Nos objectifs sont l’aide aux personnes trans, l’information du grand public, l’évolution des droits des personnes trans, la promotion de la culture trans. Nous souhaitons nous démarquer dans notre travail par une approche approfondie des thèmes abordés, en lien avec les besoins que nous constatons sur le terrain, ainsi que par des moyens originaux de diffuser nos messages: guides informatifs, quizz interactifs, applications pour smartphones, videos, jeux,… Nous souhaitons ainsi non seulement diffuser de l’information, mais promouvoir une culture trans. Nous sommes une association militante: nous souhaitons par notre approche du sujet œuvrer pour l’évolution de la société dans sa manière d’appréhender le genre. Notre point de vue est que la notion de genre est intrinsèquement personnelle à un individu, et que nul autre que lui-même n’a de légitimité à le définir. Nous nous inscrivons dans le mouvement de libération et d’émancipation des personnes trans qui existe depuis quelques années en France. Pour mieux comprendre cela, revenons sur l’histoire des associations trans en France. Evidemment, il ne s’agit pas ici de faire un historique exhaustif, mais de lister rapidement l’évolution de ce mouvement finalement très récent.

 Pendant plusieurs décennies, les médecins ont été rois en matière de transidentités: d’abord les chirurgiens, ensuite les psychiatres. Il existait quelques associations, comme l’AMAHO (Association des MAlades HOrmonaux) créé dans les années 1960, mais qui reprenaient l’approche pathologisante des médecins[1]. Il n’y avait pas de place pour des discours différents. Cela valait d’ailleurs également pour les associations gays et lesbiennes, telles Arcadie, dont la démarche était de proposer de l’autosupport sans pour autant pouvoir proposer d’alternatives sociétales.

Les années 70 ont été marquées par l’apparition de groupes radicaux qui ont remis en cause l’ordre hétéropatriarcal: il ne s’agissait plus de vivre secrètement son homosexualité ou de vouloir s’invisibiliser le plus rapidement possible dans un moule binaire, mais de repenser en profondeur les conventions sociales. On citera le FHAR et les Gazolines[2]

Ce mouvement s’est essoufflé dans les années 80. Cependant, les luttes de la décennie précédente avaient posé les bases d’une nouvelle approche, et quelques voix, isolées, se sont élevées pour faire avancer les droits des personnes trans. Au niveau politique, on pourra ainsi évoquer les propositions de loi du sénateur Henri Cavaillet[3]. Même si bien entendu le vocabulaire utilisé est maintenant choquant et désuet, semblant sortir d’un autre temps (« l’anormalité du transsexualisme »), les articles –tous refusés- proposaient des améliorations qui ne sont toujours pas en vigueur, comme l’interdiction explicite de discriminations vis-à-vis des personnes trans.

De la fin des années 80 au milieu des années 90, un changement plus profond a débuté: des individus ayant une réflexion approfondie sur les questions trans avec une approche différente de celle véhiculée par le corps médical ont commencé à se regrouper. Cette période a été également nourrie par les écrits américains sur le genre, dont les traductions françaises manquaient cruellement.

C’est finalement au milieu des années 90 qu’a véritablement débuté l’empowerment trans en France, avec la création à quelques mois d’intervalles de l’Association du Syndrome de Benjamin (ASB), le Centre d’Aide de Recherche et d’Information sur la Transsexualité (CARITIG) et Prévention Action Santé Travail pour Transgenres (PASTT). Ces associations, à l’instar de leurs aînées, ont fait de l’autosupport, mais également organisé des groupes de réflexion, des conférences, produits des textes, porté des revendications, et créé l’Existrans[4], marche de visibilité des personnes trans. Ces associations ont vraiment permis de penser différemment les transidentités par rapport à la décennie précédente. Cependant, ces associations étaient toutes situées à Paris. De plus, à la fin des années 90, certaines personnes ont commencé à les jugés pas assez revendicatives vis à vis du corps médical et notamment psychiatrique.

En 2001, quatre personnes trans ont créé le Groupe Activiste Trans[5], avec pour objectif de renouer avec le mouvement révolutionnaire des années 70  et un mode d’actions inspirée d’Act-Up. Act-Up comporte d’ailleurs une branche trans dirigée par Hélène Hazéra, qui faisait elle-même partie des Gazoline. Le GAT, très largement critiqué y compris au sein de la communauté trans, à l’instar du FHAR en son temps, a ainsi permis de “mettre un coup de pied dans la fourmilière”, d’émettre le signal au corps médical qu’une nouvelle page se tournait et qu’il allait désormais falloir compter avec l’avis des personnes trans, ainsi qu’aux trans qu’il était temps de prendre en main leur vie et arrêter de la confier aveuglément aux médecins. Le GAT s’est dissout en 2006, mais le feu avait été mis aux poudres.

Les années 2000 ont vu l’éclosion de plus d’une dizaine d’associations dans différentes régions françaises, avec des approches, des sensibilités, des modes d’actions très variés. Cela a créé de formidables dynamiques un peu partout. Ce maillage associatif a aussi été l’occasion de multiplier le travail de terrain auprès d’autres associations non-trans, d’institution, de sensibilisation auprès d’élus locaux ainsi que du grand public. On pourra ainsi citer STS[6] qui depuis 2003 propose sur leur site un lexique très détaillé et le résultat de longues et minutieuses  recherches sur les différents produits prescrits dans le cadre d’une transition, Trans Aide qui effectue du lobbying politique et interassociatif, Sans Contrefaçon[7] dont la démarche a été de produire des outils de réflexion et d’expertise notamment par les différents DVD réalisés, Mutatis Mutandis qui publie régulièrement depuis sa création le ‘Petit Mutatis Illustré’ qui donne des conseils pratiques aux personnes trans souhaitant prendre des hormones et se faire opérer[8], le GEsT qui à l’instar de Mutatis Mutandis publie des plaquettes informatives sur différents aspects des transidentités[9], et de nombreuses autres associations. Evidemment, il ne s’agit ici que de lister quelques-unes d’entre elles et de ne mentionner que certaines de leurs actions phares. Détailler les lignes d’actions de chaque structure, ses motivations, ses inspirations méritent un travail minutieux qu’il ne m’est pas possible de faire dans cet article.

Certaines de ces associations sont, schématiquement, plutôt dans une démarche intégrationniste alors que d’autres considèrent que la société doit mieux connaître les transidentités et s’adapter à l’existence et aux spécificités des personnes trans. Chrysalide est issue de ce dernier type d’associations. Nous bénéficions des avancées faites par les précédentes générations d’associations ainsi que de la solidarité actuelle entre associations œuvrant dans ce même but. Nous considérons que même si la transphobie comporte de nombreuses particularités, elle ne peut être combattue qu’en luttant également contre le sexisme et l’homophobie. C’est pourquoi nous travaillons non seulement avec d’autres associations trans, mais également avec des associations LGBTI et féministes.

 

II- Vous êtes une association très active : le front de l’auto support, de la recherche, de l’expertise. En quoi est-ce important que les associations trans’ fassent ce travail ?

Si nous ne le faisons pas, qui le fera? Et de quelle manière?

Il nous parait essentiel que les trans produisent de l’information, assument et revendiquent leurs rôles d’experts de leurs vies. Les médecins, les universitaires et les médias diffusent trop souvent un discours caricatural, paternaliste, ou victimisant. Notre rôle ne doit pas se résumer à dénoncer leurs discours et à le déconstruire. Il est aussi de proposer une approche alternative, basée sur des années d’accueil de personnes trans et évidemment de nos propres vies. C’est par ce biais qu’une évolution peut se faire, selon nous. En tant qu’association, nous pouvons ainsi réfléchir ensemble à des discours, des stratégies, afin de produire toujours plus d’éléments permettant à tout un chacun d’avoir accès à une information de qualité et d’apporter d’autres perspectives que celles imposées par les médecins et universitaires ayant une vision inadéquate.

Comme on l’a vu plus haut, cette indispensable production de discours valide existe depuis une vingtaine d’années en France. Cela passe aussi par la création de nouveaux termes destinés à exprimer et nuancer des concepts qu’on ne retrouve pas dans les textes de médecins. “Transgenre”, “transphobie”, “transidentités” sont maintenant des termes courant, mais le premier a fait ses -difficiles- premières apparitions vers 1992 et les deux autres ont commencé à être utilisés en 2004 seulement. Chacun de ces termes -pour ne citer qu’eux- a énormément  apporté à la manière d’appréhender les choses, à la possibilité pour les personnes trans de pouvoir mieux se comprendre, à la manière de communiquer. On voit même depuis peu le terme ”transidentités” utilisé dans des ouvrages universitaires, preuve s’il en fallait de l’influence de l’empowerment trans sur la manière dont ils sont vus.

L’empowerment passe également par la mémoire: Lazz a par exemple fait un remarquable travail sur un de ses sites, Raphia[10], dans lequel il a méticuleusement référencé les actions trans dont il a pu retrouver la trace.

Nous avons publié en novembre dernier les résultats d’une étude que nous avons menée en 2011 sur la santé des personnes trans. Cette étude a ainsi permis de mettre en évidence de nombreux dysfonctionnements dans la manière dont le personnel médicosocial accompagne les personnes trans, et nous avons lancé en février 2012 un guide informatif destiné à ce public permettant de le guider vers de meilleures pratiques. L’expertise associative trans à Chrysalide, c’est aussi cela : partir d’un constat de terrain, approfondir par une étude plus vaste puis créer  des outils permettant d’apporter des solutions, tout en associant les pouvoirs publics à chacun de ces stades.

 

III- Dans un contexte électoral, quelles sont vos priorités ? Et quelles sont vos revendications ?

Nous avons justement lancé lundi 12 mars 2012 une plateforme de revendications nommée ‘Transidentités 2012’[11]. Elle liste 20 revendications que nous portons durant la campagne des élections présidentielle et législatives. Parmi celles-ci nous pouvons citer le droit à l’autodétermination des individus qui, seuls sont à même d’exprimer leur genre et peuvent décider de ce qu’ils souhaitent faire de leur corps. Nous demandons également la mise en place d’une démarche administrative à effectuer en mairie pour changer d’état-civil, sans exigence de stérilisation préalable ou de prise de traitement médical, en lieu et place des actuelles démarches à effectuer au tribunal, qui sont longues, coûteuses, et nécessitent de se plier à des expertises humiliantes. Il est important que les personnes trans qui le souhaitent puissent faire conserver leurs gamètes par un des Centres d’Etude et de Conservation des Oeufs et du Sperme humains, ce que refusent actuellement les comités d’éthique. Bien sûr, nous demandons la modification de la loi sur les discriminations afin d’ajouter l’identité de genre à la liste des sources de discriminations interdites. Nous mettons aussi en avant des situations moins souvent évoquées, comme celle des binationaux ayant changé d’état-civil à l’étranger, qui doivent malgré cela faire les démarches judiciaires françaises, ou encore celle des personnes trans incarcérées, très souvent victimes de violences physiques et psychologiques de la part des détenus mais aussi du personnel pénitentiaire. Les personnes trans sans changement d’état-civil sont actuellement incarcérées dans des prisons correspondant au genre de leurs papiers d’identités. Plus globalement, nous souhaitons la mise en place d’une politique publique de lutte contre la transphobie.Nous avons ouvert la cosignature de cette plateforme à d’autres associations. Moins de deux semaines après son lancement, il y a déjà quinze structures qui se sont positionnées en faveur de ces revendications. Parmi elles, il y a des associations trans, telles ACTHE ou C’est pas mon genre, des associations LGBT, comme Le Refuge et plusieurs centres LGBTI, mais aussi des associations de santé comme AIDES, avec qui nous travaillons depuis plusieurs années.

 

IV- Vous avez récemment ouvert le site « Gare à tes fesses » qui dénonce à la fois le manque de données sur les questions sanitaires concernant la population trans’ et qui propose en même temps un espace de sensibilisation (un peu à l’image du fascicule « DTC » d’OUTrans) : pourriez vous revenir sur la création de ce support et sur les raisons de cet engagement du côté de la santé ?

“Gare à tes fesses” a été réalisé dans notre logique de production d’information en tant qu’expert de nos vies[12]. Nous avons fait le constat que de nombreuses personnes trans sont très mal informées sur les IST. Cette mauvaise information provient de documentations faites pour les personnes bio, dans lesquelles beaucoup de personnes trans ne se reconnaissent pas, de difficultés à dialoguer avec son médecin du fait d’une anatomie ou de pratiques ne correspondant pas aux attentes sociales habituelles ainsi que d’une absence totale d’informations sur certaines questions spécifiques aux personnes trans.Nous avons donc décidé de créer un site permettant d’aborder les questions de réductions de risques sexuels qui ne superposent pas les notions homme/mâle/masculin en opposition à femme/femelle/féminine. Notre approche était de considérer que les risques sont liés à différentes parties du corps, indépendamment du genre de la personne et de son/sa partenaire. Nous avons donc une partie “comment se protéger si…” découpée en plusieurs sous-parties “j’utilise ma bouche” “j’ai un utérus”, “j’utilise mon pénis”… La partie consacrée au vagin a cependant été distinguée entre FtM et MtF afin de parler des spécificités lors de prise de testostérone ou lorsqu’il s’agit d’un néo-vagin.Nous avons illustré  le site avec des dessins volontairement très positifs, joyeux, afin de dédramatiser et alléger la lecture du site.Nous avions sorti quelques mois plus tôt notre guide n°3, consacré à la réduction de risques concernant la sexualité et les produits psychoactifs. Il approfondit davantage le sujet. “Gare à tes fesses” permet cependant de toucher un public différent.DTC d’Outrans rempli aussi complètement ce rôle de production d’informations spécifique à un public, en visant même les lecteurs FTM gays et leurs partenaires et en utilisant un vocabulaire destiné à créer un lien avec le lecteur[13].

La production d’outils de réductions des risques sexuels spécifiques aux personnes trans est importante pour une autre raison: encore aujourd’hui, la majorité des médecins suivant des personnes trans ont une attitude moralisatrice vis à vis de la sexualité et des pratiques de leurs patients. C’est quelque chose que les associations de lesbiennes constatent déjà, par exemple avec des gynécologues qui diront à leur patiente qu’elle n’a pas de rapports sexuels puisqu’elle ne se fait pas pénétrer par un pénis, et donc qu’il n’y a pas lieu d’effectuer des analyses médicales. La sexualité des lesbiennes est donc niée par de nombreux médecins. Leur attitude est similaire avec les personnes trans, à ceci près que les endocrinologues prescrivent souvent spontanément des castrateurs chimiques pour les MtF. Il est souvent difficile d’arriver à exprimer au médecin qu’elles n’en souhaitent pas, et plus difficile encore à lui faire comprendre qu’elles se ressentent femmes tout en souhaitant avoir une vie sexuelle. C’est encore plus difficile pour celles qui utilisent leur pénis. C’est également vrai chez les hommes trans qui souhaitent par exemple obtenir par leur médecin une crème leur permettant de pouvoir lubrifier leur vagin. Rares sont les médecins prêts à entendre de tels discours. Il résulte de cette attitude constatée chez beaucoup de médecins une honte des personnes trans de parler de leur sexualité et une crainte de consulter.

 

V- Vous avez aussi diffusé les résultats d’une enquête lors du T.dor en 2011[14] et quelques résultats nous intéressent. On remarque que la proportion d’asexuels est basse, loin du « dégout du sexe » défendu par les protocoles….

Comme indiqué plus haut, ce préjugé que les personnes trans ne souhaitent pas avoir de vie sexuelle dépasse le cadre des équipes protocolaires et est assez répandu dans l’ensemble du corps médical. Cette croyance au sein des équipes protocolaires, ainsi que le message inculqué aux personnes trans revêt cependant un intérêt tout particulier pour ces équipes. Les techniques de chirurgie de changement de sexe génital (vaginoplastie, phalloplastie, métaoidioplastie) sont en effet bien moins maîtrisées en France que dans d’autres pays. En particulier le raccordement des nerfs, la sensibilité de l’organe et la capacité à avoir des orgasmes après l’opération ne sont, selon les témoignages des personnes ayant été opérées, pas aussi efficients en France que dans d’autres pays. Il y a quelques années, une MtF qui allait faire pratiquer une vaginoplastie en France nous a dit avoir demandé au chirurgien de l’équipe protocolaire si elle pourrait avoir des orgasmes après l’opération. Elle s’est vu répondre: “Oh! Vous savez, l’orgasme chez les femmes, c’est surtout dans la tête…”. Ceci montre clairement tout à la fois une conception sexiste du droit au plaisir chez les femmes, un mépris de la demande de la patiente et finalement un aveu d’une technique non maîtrisée doublé d’un désintérêt dans l’amélioration des performances.

Notre étude a montré un taux d’asexuels de 7,5%, probablement bien plus faible que ceux préjugés par certains médecins. Ce résultat est cependant complexe à interpréter. Notre pré-rapport n’accorde que deux pages sur 32 à l’orientation sexuelle. Notre rapport complet apportera plus de précisions sur les changements d’orientation sexuelle au cours de la transition, les différences entres les orientations sexuelles et sentimentales, l’orientation et l’attirance et sur la complexité des réponses données. Ainsi, si 7,5% de personnes se définissent asexuelles avant leur transition, il n’y a en fait que 2,0% de personnes qui se définissent asexuelles et qui déclarent simultanément n’éprouver d’attirance sexuelle pour personne. Le taux des répondants n’éprouvant aucune attirance sexuelle avant leur transition, indépendamment de l’orientation sexuelle déclarée est de 3,8%. On voit donc ici sur la simple question de l’asexualité que le lien entre l’attirance sexuelle et l’orientation sexuelle n’est pas aussi direct ni simple qu’on pourrait le penser de prime abord. On est typiquement dans des situations où une approche prenant en compte les spécificités propres des personnes trans est indispensable, des raccourcis simplistes étant généralement faits dans les documents de réduction des risques prévus pour les personnes bios.

 

VI-  Vous montrez également dans cette étude qu’il y a autant de garçons trans’ que de filles trans’ : en a-t-on fini avec l’invisibilité des FtM ?

Depuis les années 60 des études présentent un ratio de 3 MtF pour un FtM. Ce ratio varie cependant entre 1 et 3 suivant les études, les pays, les époques, les approches des auteurs. Certaines études montraient déjà un ratio proche de 1 il y a plusieurs années. Les premiers résultats de l’étude de l’INSERM[15] publiée en novembre 2011 conservent ce ratio de 3. On voit donc que cette question est loin d’être résolue. Cependant, l’invisibilité des FtM est liée à d’autres facteurs. De plus, il faut savoir de quelle invisibilité nous parlons: de la supposée absence de FtM de la scène publique, ou bien du fait qu’ils ne fassent que rarement l’objet d’une médiatisation. Concernant le premier point, rappelons que Tom Reucher et Armand Hotimsky ont été fondateurs de deux importantes associations trans, l’ASB et le CARITIG, en 1994 et 1995. Ils ont toujours été très investis y compris dans des actions publiques et participent encore maintenant à des conférences. Depuis le milieu des années 2000 on a également constaté la création de plusieurs groupes et associations constitués majoritairement de FtM, voire sans MtF (C’est pas mon genre, Pink Freak X, Outrans,…). Au niveau individuel, on a constaté ces cinq dernières années la multiplication de blogs et sites perso de FtM, auparavant plutôt rares. Au sein de Chrysalide, nous avons toujours attaché beaucoup d’importance à ce que l’équipe des accueillants comporte des FtM et des MtF. De fait, il y a globalement autant de FtM que de MtF accueillis.

La raison de l’invisibilité est donc plutôt à chercher du côté des médias. Longtemps ceux-ci se sont intéressés quasi exclusivement aux MtF, considérées comme plus “spectaculaires” par les journalistes et plus “vendeuses” par les lignes éditoriales. Nous avons cependant pu constater une progression croissante du nombre de reportages consacrés aux hommes trans ces dix dernières années ainsi que du nombre de personnages FtM dans des fictions (films et séries).

Reste que dans l’imaginaire collectif, les trans évoquent essentiellement les MtF. Nombre de FtM nous rapporte d’ailleurs que lorsqu’ils font leur coming out auprès d’amis, de leur employeur, ou lors d’une consultation médicale, ils se voient confrontés à des réactions montrant que leur interlocuteur pense qu’il s’agit d’une MtF, telles que “mais pourquoi veux-tu devenir une femme?” ou “ah bon? je ne savais pas que tu étais un homme avant.” selon le passing.

 

VIII- Par contre, l’orientation sexuelle comme l’identité de genre, comprennent des cases « ne se définit pas ». Comme dans l’enquête d’Alain Giami on retrouve ces populations Ft* ou Mt*. Sont-elles les nouvelles minorités de la « communauté » trans’?

Si les termes Ft*/Mt* sont relativement récents puisqu’apparus en 2009, les identités qu’ils expriment ne sont pas nouvelles. Ainsi, les termes FtX/MtX, FtU/MtU, indetérminé, agenre, intergenre, genre alternatif, queer, transgenre, et bien d’autres encore ont permis aux personnes ne se reconnaissant pas dans les termes utilisés traditionnellement d’exprimer leur identité de genre par un vocable. Bien évidemment, l’identité étant une notion individuelle, chaque personne apportera un sens différent à chacun de ces termes. Cependant, en considérant qu’on désigne par Ft*/Mt* l’ensemble des personnes trans qui ne se reconnaissent pas dans un genre supposé être celui de la destination de leur transition, on voit donc que ces identités ne sont pas nouvelles. D’ailleurs, beaucoup de personnes qui se définissent maintenant MtF/FtM voire femmes/hommes ont pu à un moment de leur vie ne pas avoir une identification aussi claire. Il existe aussi des personnes qui se sont définies de manière plutôt binaires pendant ou après leur transition et qui s’identifient par la suite comme FtX/MtX. Se questionner sur son genre, faire une transition, expérimenter socialement la vie dans les deux genres traditionnels amènent nécessairement à remettre en question nombre de conceptions considérées comme intangibles par les personnes n’ayant jamais eu à réfléchir à leur pertinence. Il est toujours très intéressant de voir la réaction des gens à qui je demande parfois “En dehors de votre physique, comment savez-vous que vous êtes un homme/une femme?”. Leur visage exprime généralement l’étonnement ou la stupéfaction, suivis de l’amusement du constat de ne pouvoir apporter une réponse rapidement à cette question pourtant en apparence simple. Certaines personnes avouent n’avoir aucune réponse à cette question et sont souvent troublées de l’admettre. D’autres apportent quelques timides hypothèses. Rares sont finalement les personnes pouvant apporter une réponse ferme à laquelle ils se tiennent après quelques minutes d’échange. La société occidentale actuelle est basée sur la distinction binaire des hommes et des femmes, et il suffit en réalité de quelques questions à une personne ou à un groupe de personnes pour faire toucher du doigt la fragilité de ces bases.

Les personnes trans dérangent parce qu’elles remettent en question le caractère essentiel du sexe ainsi que la superposition du physique, du biologique et du psychisme. Cependant, une personne trans qui à l’issue de sa transition revient dans une norme attendue par la société rassure: elle rentre dans le droit chemin en quelque sorte. Il est d’ailleurs à noter qu’encore aujourd’hui les reportages ainsi que les personnages de fictions ont quasi uniquement ce type de profil: tel reportage suivra par exemple une femme trans jusqu’à sa vaginoplastie “qui lui permettra de devenir enfin une vraie femme”, tel autre s’intéressera à un homme qui bénéficiera de son changement de papiers d’identité lui permettant définitivement de faire table rase du passé. Ces reportages, dont sont friandes les chaînes de la TNT, se terminent chaque fois sur une happy-end pour le téléspectateur qui se sent finalement rassuré sur le personnage de l’émission mais surtout sur lui-même. En dehors de quelques rares documentaires généralement faits par des personnes connaissant bien le sujet, les personnes possédant un genre non binaire, multiple, variant, indéfini, sans importance, ne font pas l’objet de médiatisation. Mais ces personnes ne sont minoritaires que parce qu’elles sont finalement infimes à avoir réfléchi sincèrement à leur genre.

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IX- On voit enfin, comme le souligne la conclusion de l’enquête d’Alain Giami, que les protocoles restent marginaux dans les parcours trans : vous révélez par exemple que les informations sont prioritairement prises via le net ou des associations : en tant qu’association trans’, qu’est ce qui, selon vous, fait encore tenir le monopole des protocoles ?

Tout d’abord, clarifions les choses : les équipes protocolaires n’ont pas le monopole du parcours de transition des personnes. Rien dans le code de santé publique ne permettrait d’imposer à une personne de consulter exclusivement des praticiens d’équipes protocolaires.Pourtant, beaucoup de médecins refusent de suivre des personnes trans et les redirigent vers les protocoles. Le rapport de la HAS publié en 2009 a d’ailleurs considérablement aggravé cette situation, nombre de médecins qui acceptaient précédemment de suivre des personnes trans se sont retranchés derrière les préconisations de ce rapport pour justifier l’arrêt de leur consultations, affirmant soit suite à une mauvaise interprétation du rapport, soit par mauvaise foi, qu’ils n’avaient plus le droit de les recevoir.

Si les équipes protocolaires sont largement décriées par les associations depuis de nombreuses années du fait de leur comportement vis à vis des personnes et de leurs critères discriminatoires déterminant qui a le droit de faire une transition, elles jouissent cependant d’une réputation au sein du milieu médical, et bénéficie donc de leur réseau.

Les personnes ne disposant pas d’une information suffisante ou n’arrivant pas à trouver de médecin compréhensif n’ont donc pas d’autre choix que d’essayer d’intégrer un protocole.Là où l’état a mis en place un monopole de fait, c’est en n’indiquant aucun tarif relatif aux opérations de changement de sexe génital dans la CCAM, ce qui empêche tout chirurgien libéral de percevoir une rémunération pour les actes pratiqués, et par des montants dérisoires pour les établissements privés qui proposeraient de telles interventions. Dès lors, en France, seuls les chirurgiens des équipes protocolaires effectuent des vaginoplasties, phalloplasties et, depuis 3 ans seulement, des métaoidioplasties. Bien sûr, il reste possible aux personnes de faire pratiquer ces interventions en Belgique en bénéficiant d’un remboursement, mais la complexité des démarches et le prix à avancer intégralement rebutent. Il est également possible de se faire opérer hors Union Européenne, mais les remboursements sont rares et donc seules les personnes les plus fortunées peuvent se le permettre. On constate ainsi de plus en plus de personnes qui effectuent une transition dans le libéral, puis qui intègre une équipe protocolaire après quelques années parce qu’elles n’ont pas les ressources financières leur permettant de bénéficier d’une opération à l’étranger.

Cependant, il est clair que les équipes protocolaires telles que nous les connaissons ne pourront perdurer très longtemps. Les trans se sont émancipés, structurés. L’idéologie véhiculée par ses équipes n’est plus viable. Ils s’en rendent d’ailleurs compte eux-mêmes en tentant depuis deux ans d’harmoniser les protocoles des différentes équipes et de supprimer certains critères de discriminations interdits par la loi tel l’homosexualité des personnes. Il est cependant trop tard et ces équipes, de même que l’ère de la psychiatrisation des transidentités, touchent à leur fin.

 

X- Quels sont les prochains projets, ou activités, de Chrysalide ?

Nous souhaitons publier cette année deux nouveaux guides. L’un sera destiné à faire s’interroger les lecteurs sur la notion de genre, le second sensibilisera le grand public à la transphobie. Contrairement aux guides précédents, il ne s’agira pas de guides donnant directement des informations pratiques. Nous allons aborder ces deux thèmes d’une manière originale afin de toucher des personnes qui ne s’intéressent justement pas à ces questions. Le second guide sera d’ailleurs adapté en application pour smartphones. Nous restons également mobilisés sur les questions de santé en travaillant sur une étude portant sur la prise de produits actifs chez les personnes trans. Nous allons également poursuivre le développement des formations que nous avons mises en place l’an dernier, qui permettent d’informer des associations et professionnels du monde médicosocial sur les transidentités en abordant entre autres le genre, l’emploi, la santé sexuelle, l’accueil des personnes trans. Nous aimerions également mettre en place une plateforme destinée à récolter des informations sur l’histoire trans. Les jeunes générations n’ont souvent pas conscience des luttes passées, des difficultés à faire bouger les lignes. Or, nous pensons que pour pouvoir travailler efficacement, il faut se baser sur des choses déjà construites, et ne pas sans cesse réinventer la roue.

Pour finir, nous travaillons en ce moment sur la plateforme ‘Transidentités 2012’ qui permet de faire le point sur les revendications trans au sein des élections présidentielle et législatives. 


[1] Fondée par Marie André Schwidenhammer, http://www.hexagonegay.com/Schwidenhammer.html

[2] http://paris70.free.fr/gazoline.htm

[3] http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Caillavet

[4] http://www.existrans.org.

[5] http://transencolere.free.fr/gat/questcequegat.htm

[6] http://www.sts67.org/

[7] http://sans.contrefacon.free.fr/Les_DVD_SC.html

[8] http://www.mutatismutandis.info/

[9] http://www.transidentite.fr/ressources.html

[10] http://www.ftmvariations.org/archivestrans/

[11] http://chrysalidelyon.free.fr/transidentites2012/

[12] http://chrysalidelyon.free.fr/gatf/

[13] http://outrans.org/commission-sante/dtc

[14] http://chrysalidelyon.free.fr/sondage_sante2011.php

[15] Caractéristiques sociodémographiques, identifications de genre, parcours de transition médicopsychologiques et VIH/sida dans la population trans. – Premiers résultats d’une enquête menée en France en 2010, http://yagg.com/files/2011/12/BEH_42_2011.pdf

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Sexualité et gouvernabilité des corps au Maroc

Jean Zaganiaris

Enseignant-chercheur au CERAM/ EGE

Chercheur associé au CURAPP/Université de Picardie Jules Verne

 

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Sexualité et gouvernabilité des corps au Maroc :

la question des transidentités au sein des productions artistiques marocaines 

«Je me rappelle avoir parlé de l’éjaculation féminine un jour où j’étais invitée sur le plateau de Tout le monde en parle. Je ne sais plus exactement ce qui avait été dit autour de cette table ronde. Mais je me rappelle de quelques rires un peu moqueurs. Le cycliste Richard Virenque était assis à côté de moi, et avait dit quelque chose du style « Ma femme ne fait pas ça », dans le sens où visiblement elle n’avait pas pour habitude d’éjaculer ».

Ovidie, Osez découvrir le point G. 

L’expression  anglaise « queer » est traduite par Marie-Hélène Bourcier à travers les mots suivants : « ordure, taré, anormal, bizarre, pédé, gouines, malsain »[1]. Elle est fréquemment utilisée comme une insulte visant à stigmatiser les homosexuels ou toute autre catégorie de personnes n’entrant pas clairement dans la division sociale des genres entre masculin et féminin ainsi que dans la normativité hétérosexuelle. L’un des enjeux la queer theory, courant de pensée certes hétérogène, est de prendre la stigmatisation à son compte et de la retourner face à ses agresseurs comme une force émancipatrice capable de déconstruire les identités binaire homme/femme ainsi que les normativités hétérosexuelles. Dans le monde arabe, les débats autour de la place de la sexualité et de ses « déviances » sont d’actualité et ont amené à la production d’un ensemble de travaux sur les homosexualités, les transsexualités et les transgenres[2]. Si l’on représente les pays du Maghreb en insistant sur leur islamité et sur les tabous que le référentiel à l’islam est censé induire au niveau de la sexualité, il n’en demeure pas moins que la gestion politique des pratiques sexuelles et des identités sexuées est plus complexe qu’il n’y paraît. En croisant les problématiques de la queer theory au sujet de la déconstruction de la binarité des genres avec les présupposés de Michel Foucault  sur le bio-pouvoir, il nous semble possible de poser quelques pistes pour penser cette complexité. A partir d’un terrain d’enquête constitué par certains discours de la littérature ou du cinéma marocains, il s’agit de montrer de quelle façon la production artistique permet de rendre compte d’un trouble concernant non seulement le « genre » mais aussi cette « identité arabo-musulmane », exaltée comme « spectre » menaçant « l’Occident démocratique »[3].

 

Queer, biopouvoir et subversion des identités sexuelles

La Queer Theory est issue initialement des  États-Unis. Elle est apparue au début des années 90 à partir d’un certain nombre de circonstances : renforcement des études gays et lesbiennes sur les campus américains, clivages au sein des différents mouvements féministes (notamment entre féministes lesbienne et non lesbienne, entre féministes pro-sexe et féminisme puritain[4]), importation de la French Theory  par des intellectuels américains, fortement marqués par certaines formes de transdisciplinarité[5]. L’un de ses principaux objectifs est de retourner le stigmate homophobe d’un hétérosexisme normatif à prétention universaliste et de s’inscrire dans un positionnement subversif, en considérant que les identités dominantes et majoritaires ne doivent pas empoisonner les manières d’être des minorités sexuelles majeures et consentantes. Il s’agit donc de rompre avec les normes dominantes et de privilégier une hétérogénéité de discours à vocation performative visant à « troubler le genre » et à y inscrire une « dissidence sexuelle ».  

La queer theory invite à subvertir les identités de sexe et de genre qui se sont imposées socialement et à en construire des nouvelles, en adéquation avec les pratiques sociales réelles que vivent les gens : « C’est cette pseudo-naturalité de l’alignement sexe/genre que vient révéler, surexposer la drag queen (mais on pourrait aussi bien dire le drag king). En effet, si la féminité ne doit pas être nécessairement et naturellement la construction culturelle d’un corps féminin (exemple de la drag queen), si la masculinité ne doit pas nécessairement et naturellement être la construction culturelle d’un corps masculin (les female masculinities, les drag king, les butchs, les transgenres…), si la masculinité n’est pas attachée aux hommes, si elle n’est pas le privilège des hommes biologiquement définis, c’est que le sexe ne limite pas le genre et que le genre peut excéder les limites du binarisme sexe féminin/sexe masculin »[6] . Les identités sexuées ou genrées sont loin de se limiter à la traditionnelle opposition entre le masculin et le féminin. Comme l’avaient énoncé Gilles Deleuze et Félix Guattari, la réalité sociale échappe aux binarités et est constituée d’un pluralisme susceptible de briser les normativismes identitaires : « L’amour lui-même est une machine de guerre douée de pouvoir étranges et quasi-terrifiants. La sexualité est une production de mille sexes, qui sont autant de devenirs incontrôlables. La sexualité passe par le devenir-femme de l’homme et le devenir-animal de l’humain : émission de particules »[7]. L’expérimentation nous fait sortir du surcodage de tous ces énoncés tyranniques qui, dès notre enfance, s’ancrent dans notre chair et notre esprit. L’inconscient est une substance à fabriquer et non pas quelque chose que l’on doive enfermer dans des symboles, dans des dogmes. Même si la queer theory est constituée d’une hétérogénéité de courants, elle part de l’idée que les identités sexuées ne sont pas des normes transcendantes auxquelles il faut se soumettre mais des  modes d’existence à conquérir. La série des American Pie peut illustrer ce point. Dans ces films, les pratiques sexuelles des protagonistes sont l’occasion pour chacun d’expérimenter librement une infinité de plaisirs, de fantasmes, de sensations, d’identités. Les personnages peuvent être à deux, à plusieurs, faire l’amour avec des gadgets (le 5e épisode va très loin dans ce domaine, en montrant – certes pudiquement – l’un des protagonistes se faire introduire un gode dans l’anus par une femme et aimer cela), avec des gens plus âgés (Finch et la maman de Stifler) ou devant des films pornos. La scène mythique du premier American Pie, où l’on voit Jim surpris par ses parents alors qu’il a introduit son sexe dans une tarte aux pommes et simule l’acte de pénétration, doit être prise au sérieux. Elle montre que ces adolescents de la série sont à la fois aliénés par des modèles préfabriqués de la sexualité, érigés en impératif kantien qu’il s’agit d’atteindre, et attirés par des expérimentations sexuelles inédites, qui les amènent à transgresser le normativisme hétérosexué qui est pourtant le leur. Là est l’intérêt sociologique mais aussi philosophique de la série des American Pie en tant que matériau empirique utilisé pour penser le rapport complexe à la sexualité que l’on est susceptible de retrouver dans les produits culturels marocains[8]. Les pratiques homosexuelles et la bissexualité sont également très présentes dans la série des American Pie. Dans le 2e épisode, lorsque les garçons sont pris en flagrant délit de voyeurisme par les deux lesbiennes qu’ils épiaient dans leur appartement, un jeu érotique s’introduit entre les protagonistes et permet de bien saisir les représentations symboliques sur les différents types d’homosexualité qui sont construites par la fiction[9]. Les filles veulent bien continuer leurs jeux érotiques entre elles à condition que les garçons s’embrassent également sur la bouche et acceptent de se caresser sous leur regard. Le film nous montre que les pratiques gays ne sont pas construites et présentées socialement de la même manière que les pratiques lesbiennes. Les premières renvoient à une stigmatisation alors que les secondes sont le fruit de fantasmes hétérosexuels. Toutefois, les rapports entre les différentes sexualités, elles-mêmes hybrides, ne sont pas vécus sous l’angle de la conflictualité. Dans le 3e épisode, nous voyons que les rapports entre gays et hétéros peuvent être sources d’enrichissements réciproques dans l’expérimentation des plaisirs. Ce sont les amis homosexuels de Stifler, incarnation de la virilité masculine et hétérosexuelle exhibée à outrance, qui amènent les deux strip-teaseuses pour un show SM à l’occasion d’une soirée. Même si les structures sociales ne sont pas remises en question, il existe toujours une possibilité ou bien un moment où les protagonistes du film échappent à toutes les conventions hétéro-centrées ou puritaines.

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American Pie 2

Ces films dépassent tout normativisme moralisateur à connotation religieuse ou machiste. Ils montrent que les identités de genre ou de sexe peuvent être très facilement déconstruites dans les flux incontrôlés des expériences sexuelles. Dans un même espace, il y a la co-existence de ceux qui vont avoir des relations sexuelles sans aucun sentiment affectif (recherche de la simple jouissance) et ceux qui décident simplement de passer le reste de la nuit l’un dans les bras de l’autre (pur amour platonique, à l’image du footballeur romantique et de la chanteuse du 1er épisode). Il n’y a pas de bonnes manières de faire ou d’être ensemble. Juste des singularités, des différences, des devenirs, des modes d’expérimentations, des identités singulières qui se construisent dans l’acte sexuel ou dans le rapport à l’autre. Il ne s’agit pas tant de rejeter ou de critiquer l’hétérosexualité mais de remettre en cause l’édification hégémonique qui en est faîtes par les pouvoirs politiques ou religieux. Les pratiques hétérosexuelles ne sont qu’un mode de sexualité, lui-même hétérogène, au sein de la pluralité des expériences sexuelles. Là encore, comme le rappellent Deleuze et Guattari, « les multiplicités de la production désirante peuvent faire sauter les formes sociales dominantes et majoritaires »[10]. Les multiplicités sont ces flux qui échappent aux transcendances qui empoisonnent la vie. Leur existence est liée au respect des libertés fondamentales auxquelles chaque individu a droit, que cela ait trait à son corps ou sa conscience.

Selon Judith Butler, le genre (masculin/féminin) est différent du sexe (homme/femme) : « Le genre est culturellement construit indépendamment de l’irréductibilité biologique qui semble attachée au sexe : c’est pourquoi le genre n’est ni la conséquence directe du sexe, ni aussi fixe que ce dernier ne paraît. Une telle distinction, qui admet que le genre est une interprétation plurielle du sexe, contient déjà en elle-même la possibilité de contester l’unité du sujet»[11]. Pour Butler, la catégorie « masculin » peut désigner autant un corps de femme qu’un corps d’homme. Comme l’indique Audrey Baril, « le masculin et le féminin n’existent pas préalablement mais ce sont l’énonciation et la répétition des genres normatifs qui leur permettent d’exister »[12]. C’est en regardant l’histoire que l’on comprend de quelle façon les catégories de sexes et de genre ont été arbitrairement édifiées[13]. Parmi ses sources, Judith Butler cite L’histoire de la sexualité de Michel Foucault, montrant de quelle façon les discours construits par différents types de pouvoir sont parvenus à imposer certaines formes de savoirs et à les faire reconnaître comme vrai. Michel Foucault décrit la façon dont le bio-pouvoir, qui est cette façon de gérer et de réguler la vie des populations en rendant les corps dociles et productifs, s’applique sur la sexualité. Depuis le XVIIIe siècle, le sexe n’est plus quelque chose qu’il faut censurer. Au contraire, il s’agit de le rendre publique afin de mieux de le contrôler. La sexualité et les rapports entre les sexes font l’objet de savoirs visant à inscrire les populations dans des optiques qui sont celles de la reproductibilité et de l’hygiène publique[14]. Comme l’ont montré un certain nombre de travaux ayant repris les thèses de Michel Foucault pour penser les pays du Maghreb, les corps sont des objets de la gouvernabilité et la sexualité s’inscrit dans une « économie politique du pouvoir »[15].

Pour Michel Foucault, le contrôle sur les sexualités n’existe pas sans une résistance portant sur la « désexualisation » que les corps peuvent avoir entre eux. Certains savoirs, produits par les pouvoirs politiques, religieux, médicaux, ont historiquement posé la norme hétérosexuelle comme dominante, « normale »  et ont renvoyé l’homosexualité, le transsexualisme, l’hermaphrodisme à « l’anormalité »[16]. Pour Foucault, les savoirs sur la sexualité sont le fruit d’un combat où une vérité dominante s’est imposée face à d’autres discours minoritaires. L’optique militante de Foucault est de s’affranchir des savoirs sur la sexualité et les identités sexuelles qui nous sont imposés arbitrairement. Ces savoirs sont des marqueurs identitaires produits par le pouvoir et greffé arbitrairement sur nos corps. Il s’agit de « sortir » de ces enfermements normatifs du pouvoir et de produire ses propres modes de subjectivité, de chercher ses propres formes de plaisir. Comme le rappelle James Miller en analysant les idées de Foucault, l’identité du sujet, notamment l’identité sexuelle, « n’est pas quelque chose qui existerait et qu’il s’agit de trouver, de découvrir mais quelque chose qu’il faut créer »[17]. De nombreuses personnes s’inscrivent dans les normes majoritaires qui façonnent l’identité sexuelle. Toutefois, celle-ci reste socialement et historiquement construite et s’impose aux individus sous la forme d’une naturalisation que certains ne peuvent prendre pour argent comptant. Ces identités peuvent très bien ne pas convenir à des personnes qui décident de s’orienter soit vers une construction propre de leur subjectivité, par-delà des normes et les valeurs majoritaires au sein d’une société, soit vers une désidentification de ce que les différents univers sociaux imposent aux individus.

 

« Dis maman, pourquoi je suis pas un garçon ?»

Judith Butler reprend cette désubjectivation chère à Foucault et l’applique au genre en affirmant que les identités genrées peuvent être multiples, construites et rendu réelles par la performativité des acteurs. Les constructions identitaires peuvent être dépassées dans un processus qui éradique la notion même « d’identité » en tant que telle[18]. Si nous partons de l’idée que l’universalisme néo-colonialisme à visée impérialiste n’est pas la même chose que l’universalité à portée humaniste, respectant la pluralité mais partant de l’idée que certaines valeurs tels que le respect, la dignité ou la liberté sont intrinsèques au genre humain,  il est possible de penser le lien entre certaines questions posées par la queer theory sur la subjectivation des identités sexuées et les dénonciations publiques d’injustice, notamment au niveau des libertés sexuelles, qui existent au sein du champ de la littérature marocaine de langue française[19]. Un écrivain tel que Abdellah Taïa, connu pour avoir dévoilé publiquement son homosexualité, se réclame d’une écriture « transgenre » en n’étant pas ignorant des propos sur la queer theory[20].  Loin de limiter les questions sur les subjectivations sexuelles à cette fiction que l’on nomme « l’Occident », le fait de déconstruire la binarité des genres masculin et féminin concerne plusieurs aires géographiques et culturelles. Ce savoir sur les identités masculine et féminine, historiquement construites par les pouvoirs et imposées comme vrai ou comme norme aux populations, peut être déconstruit par d’autres discours existant au sein de l’espace public, susceptibles de remettre en cause cette opposition. Au Maroc, les paroles orales et écrites des écrivains de la littérature marocaine de langue française constitue un terrain privilégié pour analyser ce processus de déconstruction.

A.Taïa

Abdellah Taïa

L’exemple le plus significatif est incarné par le roman de Abdelkébir Khatibi Le livre du sang (1979), au sein duquel nous voyons, la figure de « l’androgyne » qui s’élève « avec ses ailes azurés » du haut du « minaret » et qui symbolise le moment où « le Féminin se noie dans le Masculin » :

« J’appelle Androgyne ce contour extatique de l’être, apparence dans l’apparence de l’homme et de la femme en un effacement infini. Oui, l’Androgyne est éternellement le fiancé de toutes les femmes et la fiancée de tous les hommes. Notre ange n’est-il pas semblable à une jeune adolescente masculine […] En courbant les hanches, il avance un ventre et un bas ventre de femme où se cache cependant un sexe viril, petit et tout arrondi, paré de visions angéliques. »[21]

Cette figure est également présente au sein de certains romans de Mohamed Leftah. Dans Au bonheur des Limbes (2006), racontant la liberté sexuelle de certains êtres au sein de la « fosse » du bar casablancais le « Don Quichotte », Mohamed Leftah évoque « l’androgynie spirituelle » du soufi Hassan Al Basri : « Je restai une nuit et un jour auprès de Rabi’a, discourant avec elle avec tant d’ardeur sur la vie spirituelle et les mystères de la vérité que nous ne savions plus, moi, si j’étais un homme, et elle, si c’était une femme »[22]. Dans cette fosse du bar, qui est un « havre de liberté» contre« les nouveaux barbares qui veulent interdire le vin, la musique, la caresse des vagues sur les corps dénudés des femmes, le jeu, l’érotisme, le rêve »[23], l’un des personnages s’appelle Jeanne le travesti. Mohamed Leftah parle de son visage « sur lequel est plaqué un masque représentant un aigle bicéphale, ambisexué et toute ailes déployées »[24]. Jeanne incarne une remise en cause radicale de la séparation entre masculin et féminin, tant au niveau du sexe que du genre. Si la biologisation des sexes tend à naturaliser l’assignation sexuelle séparant les femmes et les hommes, la perception sociologique des corps hybrides, transsexuées et transgenrées, montre l’artificialité de la frontière normative séparant ce que l’on nomme socialement « sexe masculin » et « sexe féminin ». La bicatégorisation homme/femme est symbiotiquement liée à une infinité de sexe et de genre, construits par les marges de liberté dont disposent certains individus au sein de l’océan de contraintes qui constitue leur environnement. Le personnage de Jeanne incarne cette volonté subversive à travers laquelle l’individu remet en cause les assignations de sexe et de genre que lui imposent les structures sociales. Jeanne se réclame des rites d’une tribu indienne, qui l’a initiée à des rites festifs au sein desquelles tout le monde se travestit afin de devenir « un étranger pour les autres et à lui-même ». Il y a chez Leftah des formes de « romantisme révolutionnaire »[25]. Celui-ci se reporte bien souvent aux savoirs du passé, empruntant tant aux écrits soufis qu’à ceux de la littérature européenne du XIXe siècle, pour subvertir les normes moralisatrices et arbitraires du présent. Pour Leftah, Jeanne le travesti est cette figure antique rappelant l’être hybride de l’époque des origines. Dans Le banquet, Platon évoquait en effet cet être suprême capable de défier les dieux et au sein duquel l’homme n’était pas séparé de la femme. Jeanne incarne la « virilité mutilée », thème cher à Mohamed Leftah. Cette virilité masculine exhibée socialement est le corollaire des principales dominations existant au sein de notre société. Il s’agit de pouvoir exister en dehors de ces figures majoritaires, qui sont aussi des formes d’oppressions normatives de la pluralité des modes de vie et de pensée. La liberté d’être soi et de vivre en harmonie avec ce que l’on a envie d’être, par-delà le normativisme religieux ou étatique au sujet de l’identité est sans doute le bien le plus précieux qui peut nous être accordé ici bas. Il s’agit dès lors d’avoir la volonté et le courage de conquérir cette liberté, quitte à rester dans les marges de la société ou d’être un individu atypique. C’est cela qu’incarne le personnage de Jeanne, à la fois transsexuel(le) et travesti(e) :

« Jeanne n’a pas signé de livres, mais son propre corps. Elle y a cisaillé avec l’acide et le verre, la béance centrale de la féminité, en donnant l’une des formes les plus pures de la géométrie, le triangle équilatéral sphérique, à la toison autrefois frisée et informe de son pubis. Elle a travaillé sur le rêche, l’anguleux, le pointu pour aboutir pour aboutir à cet « amas d’ombre et d’abandon » chanté par le poète. Mais quant elle y parvint, une volonté contraire, soudaine, s’érigea farouchement en elle et fit bander tout son corps. Son destin, elle désormais femme accomplie, de son propre vouloir encore une fois, elle allait faire un simulacre. Ayant vécu l’enfer et la transfiguration du transsexuel, elle allait parcourir un autre enfer, moins brulant, moins tragique mais plus dégradé : celui du travesti. Femme réalisée, elle allait jouer le simulacre de la femme. Elle vivrait sur le fil du rasoir de la frontière des sexes, serait simulacre démultiplié. Dans les night club des villes repues et insolentes, elle ferait revivre les fêtes qui avaient illuminé sa vie d’une sagesse noire »[26]    

Le personnage de Jeanne subvertit les identités de genre et de sexe. D’une part, il s’inscrit dans le transsexualisme et incarne le souhait d’une personne de changer de sexe en recourant à une opération chirurgicale. Certes, Mohamed Leftah parle de mutilation alors que le changement de sexe peut aussi être une forme de libération pour des personnes qui parviennent ainsi à rendre adéquat l’aspect biologique de leur corps avec leurs dispositions mentales[27]. Toutefois, il semble rendre un hommage implicite à ces hommes qui ont décidé non seulement de changer de sexe mais de retirer le membre masculin et le remplacer par cette forme pure qu’est « la béance centrale de la féminité ». D’autre part, le personnage de Jeanne se réclame également du transgenre puisqu’il va également se travestir et jouer « le simulacre de la femme ». Il ne s’agit pas uniquement de changer biologiquement de sexe mais également de montrer l’ambiguïté des frontières entre le masculin et le féminin. Face aux identités normatives que nous impose la société, il existe des gens qui passent au « travers » et construisent leurs transidentités. Face aux arbitraires culturels de toutes sortes, il reste la volonté des êtres humains, qui peuvent décider de créer eux-mêmes leur forme de subjectivation malgré les contraintes sociales avec lesquelles elles doivent composer. Jeanne est sur le « fil du rasoir de la frontière des sexes » et n’existe qu’en tant que « simulacre ». Comme l’avait souligné Gilles Deleuze,  la répétition ne consiste pas à reproduire le semblable par rapport à un original ou bien à rechercher à travers elle des filiations entre un modèle et ses imitations[28]. La répétition produit des différences et non pas des ressemblances. Jeanne est une incarnation de la multiplicité des sexes et des genres. Comme tout être humain, elle fait partie la pluralité des manières d’être existant au sein de la société composite du Maroc.

KIFKIF

Outre celle du transsexuel, la figure de l’androgyne est également évoquée par Mohamed Leftah dans Le dernier combat du Capitaine Ni’Mat, roman qui a gagné le prix Mamounia 2011 à Marrakech mais qui est difficilement trouvable au Maroc[29]. Lors des premières pages du livre, le capitaine Ni’Mat, militaire à la retraite, prend conscience de son homosexualité et décide de la vivre pleinement, en assumant la prise de distance avec une société incapable de tenir compte des sensibilités et des attirances individuelles. C’est un rêve qui est le déclencheur de cette orientation sexuelle. Le capitaine Ni’Mat se voit dans la piscine publique qu’il fréquente pour ses exercices sportifs. Le groupe de minimes qu’il a vu s’entraîner la veille est présent dans son songe mais il a changé d’aspect :

« Un maillot moulant étroitement leurs fesses, à l’instar du bonnet leur tête à laquelle il donnait une forme ovoïde, maillot et bonnet couleur bleu ciel comme celle des lunettes à monture d’écaille et aux verres opaques qui masquaient leurs regards, ils étaient comme des créatures célestes chues d’on ne sait quel azur, êtres de grâce ou anges exterminateurs ? Ils se ressemblaient tous, comme s’ils étaient les clones d’un même adolescent d’une beauté androgyne particulièrement froide, glaçante » [30]    

Ces derniers se mettent à le désigner du doigt avec des gestes accusateurs et provoquent chez le capitaine Ni’Mat une certaine angoisse, qui s’estompe avec la vision du corps nu de son jeune servant appelé Islam, qui sort du bassin : « Cette simple mais combattante posture fit se volatiliser, comme par enchantement, la légion de clones androgynes et menaçants »[31]. La figure de l’androgyne est là pour rappeler au capitaine Ni’Mat, dont la vie ne va pas tarder à s’achever, qu’il est illusoire de chercher bonne conscience en respectant les codes hétéro-sexistes de la société, si l’on ne se reconnait pas en leur sein. Le bonheur ne se trouve peut-être pas dans les valeurs dominantes de la société, qui érige la famille hétérosexuelle en tant que structure normative, mais au sein de ces chemins de traverse, proches de ces expérimentations avec l’inconnu dont nous parle Marguerite Duras dans Détruire dit-elle. Le doigt accusateur et sévère des clones androgynes fait prendre conscience au capitaine Ni’Mat de la beauté du corps de son jeune domestique et des plaisirs que l’on peut avoir avec un individu du même sexe une fois que l’on est arrivé à se libérer des asservissements moraux :

« Involontairement, comme si la nudité radieuse qui allait bientôt s’emmêler à nouveau à celle de l’eau, était si puissamment suggestive qu’elle lui dictait ce geste, il fit glisser sur ses jambes le maillot short informe qu’il portait. Quand il plongea, nu, à la suite d’un corps nu qui l’attirait comme un aimant, le monde qu’il découvrit le remplit d’étonnement et de stupeur »[32].

A l’image de Rimbaud, souvent cité par Leftah, qui disait dans sa Lettre à un voyant que la « femme connaîtrait de l’inconnu », le capitaine Ni’Mat expérimente les corps, les figures, les sensations, les mélanges et les jouissances. Par-delà les normativités politiques et sociales, l’individu peut trouver ses propres formes d’existence en dehors de la communauté. C’est en ce sens que nous pensons que la transsexualité et le transgenre ne peuvent être dissociée de ce que nous appelons « la transe-identité ». L’identité ne peut se résumer aux injonctions normatives des pouvoirs politiques, religieux et sociaux. L’art constitue « un espace des possibles » – pour reprendre l’expression de Nathalie Heinich[33] – qui crée autant qu’il décrit ces formes de subjectivation des individus essayant de s’affranchir des normativités identitaires. Une approche comparatiste entre les productions artistiques européenne et marocaine peut nous aider à mettre en perspective certaines analogies dans la manière de représenter le transgenre du côté des deux rives[34]. La représentation des identités et des pratiques gays ou lesbiennes dans le cinéma est un enjeu politique[35]. Il en est de même du travestissement, de la transidentité ou du transgenre. Avec Glen or Glenda (1953), le fait d’être « entre » ou « au travers » des genres est montré au cinéma, avec un parti pris assumé du réalisateur Ed Wood. Au Maroc, au cours des années 60, l’artiste Bouchaib El Bidaoui chantait les ayta  (chansons populaires) en étant souvent habillé en femme[36]. Ces spectacles passaient à la télévision et ne suscitaient pas de remarque ou d’équivoque. Il n’était pas question d’homosexualité ou de stigmatisation péjorative du travestissement[37]. Connu aussi pour ses blagues, Bouchaib el Bidaoui était apprécié par le public, qui était présent en nombre le jour de ses funérailles. A l’époque où les femmes ne pouvaient pas faire partir des troupes artistiques, c’étaient les hommes qui se déguisaient pour interpréter leur personnage. Les photos de El Bidaoui montrent la perfection avec laquelle ce dernier a pris les traits de la féminité : perruque, maquillage, djellaba… Ce dernier n’a jamais été stigmatisé comme étant homosexuel sous prétexte qu’il était habillé en femme. Il est d’ailleurs intéressant de voir aujourd’hui, à la place Jama el Fnaa de Marrakach, la présence de certains hommes déguisés en femme au sein des halka (contes publics).

 Bouchaïb

 

Bouchaïb El Bidaoui déguisé en femme

http://www.selwane.com/expo/displayimage.php?album=39&pos=53

 Ces derniers rendent compte de l’ambiguïté d’une tradition réinventée, où les corps masculins revêtant les apparats féminins pour combler l’absence de femmes au sein des troupes se retrouvent en relation analogique avec les symboliques transgenres, au sein desquelles la construction de sa subjectivité sexualisée est liée au dépassement de la binarité des sexes. Même si nous ne disons pas que les travestis de la place Jama el Fna sont forcément homosexuels ou partisans de la queer theory, l’importation de cette tradition de l’homme travesti dans un monde où l’on peut – avec certaines précautions conceptuelles – parler de « global queering » peut nous amener à réfléchir sur l’ambivalence des représentations de genre au Maroc et du caractère métissé de nos identités sexuées[38].

C’est d’ailleurs en ce sens qu’il serait réducteur de lier le transgenre à l’homosexualité. Le travestissement peut être lié à des jeux érotiques entre homme et femme, comme le montrent d’ailleurs les couples dans 9 semaines et demie d’Adrian Lynn ou bien dans La clé de Tinto Brass. Il y a une érotisation de l’homme déguisé en femme, surtout lorsqu’il est sous l’emprise de sa partenaire féminine. A l’inverse, la femme déguisée en homme peut renverser les représentations dominantes de la masculinité, que ce soit au niveau des positions sociales mais aussi au sein des pratiques sexuelles. Le travestissement est d’ailleurs loin de se limiter à une symbolique érotique et permet d’échapper à son identité de sexe ou de genre dans une situation critique. Dans 37°2 Le matin (1986) de Jean Jacques Beineix, le personnage joué par Jean Hugues Anglade se travestit en une énigmatique femme vêtue d’un tailleur rouge et braque une entreprise de convoyeurs de fond. Une scène analogue est présente dans le film de Faouzi Bensaïdi What a wonderfull world ( 2004). Après avoir exécuté un contrat dans les Twin Center de Casa, le tueur à gage se déguise en femme pour échapper à la police. Il met une robe et porte une perruque avec de longs cheveux blonds. Lorsqu’il se retrouve ainsi face à la femme flic en uniforme dont il est amoureux, le contraste est saisissant. La féminité de la masculinité et la masculinité de la féminité sont l’un en face de l’autre et regardent l’étrange reflet que leur renvoie le miroir de l’ascenseur. Les films de Pedro Almodovar, notamment Tout sur ma mère (1999), ou bien Le baiser de la femme araignée (1985) de Hector Babenco ont évoqué les pratiques quotidiennes de la figure du travesti, présentée sous l’angle de la normalité. C’est également le parti pris de Nabyl Ayouch dans Une minute de soleil en moins (2002). Derrière une histoire policière, le réalisateur montre des personnages aux identités sexuées ambivalentes, que ce soit celle de l’inspecteur Kamal, du travesti qui est son meilleur ami ou bien de Tamia, la femme dont il tombe amoureux. Tout le film semble être résumé par la phrase que le fils de Tamia lance à Kamel : « t’as pas l’air d’un vrai policier ». Les identités ne sont pas tant le révélateur de ce que sont les personnages mais plutôt des masques qui cachent les réalités complexes de leur être. Le déguisement ou l’inversion des rôles genrés est dès lors ce qui nous révèle vraiment, y compris au niveau des pratiques sexuelles.  Sans être « pornographiques », certaines scènes montrent la nudité des personnages et ont amené à l’interdiction du film sur grand écran au Maroc. Mais la véritable transgression  n’est pas tant dans le fait de montrer des personnages nus au sein d’un film marocain mais se trouve plutôt dans l’inversion des genres pleinement assumée par les personnages principaux. Lors des ébats amoureux filmés par Nabyl Ayouch, certains passages laissent deviner que le personnage féminin joue avec les fesses mais aussi l’anus de son partenaire masculin, qui trouve là son plus grand plaisir.A plusieurs reprises, elle met le corps de ce dernier dans les positions occupées traditionnellement par le genre féminin et se comporte comme si elle était un homme. Ces situations où les femmes prennent l’initiative d’inverser les symboliques de genre au sein des pratiques sexuelles sont traitées bien trop rarement par les cinéastes, quelles que soient leurs origines. Récemment, nous en avons eu un aperçu dans le film de Michael Cohen Ca commence par la fin (2009) où l’un des passages montre le personnage masculin se faire masturber l’anus par son amante. Certes, le film reste pudique, voire implicite, sur cette pratique puisque cette scène est tournée à l’extérieur et que l’acteur masculin a gardé son pantalon mais il n’en demeure pas moins que certains « détails » – au sens où l’entend Goffman – de la production cinématographique sont révélateurs de cette ambivalence des identités de sexe et de genre.   

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What a wonderfull world de F. Bensaïdi

Même si elle ne traite pas directement du travestissement, c’est sans doute le roman de Bahaa Trabelsi Une vie à trois qui a le mieux saisi l’ambiguïté de cette transe-identité au Maroc, qu’elle ait trait à la sexualité ou la culturalité des individus. Adam entretient clandestinement une liaison avec Jamal, un jeune homme précaire qu’il contribue à faire vivre. Dès les premières pages du roman, ce dernier rend compte de l’ambivalence affective dont il a été l’objet : « Ma mère m’a aimé au féminin. Au masculin, elle me méprisait »[39]. Il montre également l’ambiguïté des sexualités au sein de la société marocaine. La narration de Jamal au sujet de son lieu de prostitution à Casa est explicite : « Driss est le flic le plus redouté du milieu tapin. C’est un violeur. Je l’affirme parce que j’ai déjà eu affaire à lui. Ce jour là je n’avais pas son bakchich (pot de vin). Il s’est fait payé en nature. Il m’a d’abord fouillé puis m’a passé des menottes en me maintenant les bras levés et appuyés contre le mur. D’un coup de pied, il m’a fait perdre l’équilibre. J’étais à genou, le visage à la hauteur de son sexe. « Suce petite pute », a-t-il soufflé »[40]. Le prostitué mal est appelé « petite pute », « tapette » par un flic qui a recours à des pratiques homosexuelles sans penser qu’il en est un. C’est celui qui pratique la fellation avec sa bouche qui est qualifiée de « tapette » par celui qui en tire le plaisir à travers son sexe. C’est grâce à Adam que Jamal va quitter peu à peu les lieux de prostitution. Celui-ci possède un appartement confortable et gagne très bien sa vie. Incarnation de la transe-identité, il a fait ses études en France, où « Le Paris gay » l’a comblé et lui a permis de se découvrir émotionnellement et sexuellement « avec la sensation d’appartenir à une communauté dotée d’une culture, d’un système de valeurs qui lui est propre, au-delà des frontières et des problèmes »[41]. Adam est amoureux de Christophe mais il est rentré au Maroc sans lui. C’est en revenant au pays qu’il retrouve le caractère oppressif d’une identité hétérosexuelle et islamique, majoritairement adopté par les groupes sociaux qui sont les siens mais dans laquelle il ne se reconnaît pas. Si le transsexualisme et le transgenre, notamment le travestissement, sont les points visibles d’une rupture avec l’hétéro-normativisme, la transe-identité d’Adam évoquée par Bahaa Trabelsi s’inscrit dans le même registre. Déconstruire l’identité sexuelle imposée par les normativités d’une culture nationale est bien souvent lié à la déconstruction de l’identité culturelle à laquelle on est censé appartenir. Jamal n’est pas allé à Paris mais son homosexualité s’est construite au Maroc, avec Abid qui l’a pris sous sa protection lorsqu’il était enfant des rues et avec qui il s’est trouvé sécurisé. Là encore, la transe-identité est présente car le personnage se retrouve en dehors des normes identitaires qui sont majoritaires au Maroc. Son parcours biographique l’a amené à construire une autre subjectivation, qui va fusionner très vite avec celle d’Adam. A travers la relation passionnelle qui va s’installer entre ces deux hommes, le roman de Bahaa Trabelsi montre toutes les stratégies disciplinaires visant à inscrire les corps dans des identités majoritaires, monistes, structurées par l’hétérocentrisme et la perpétuation de la famille. Lors de la nuit de noce entre Adam et Rim, la fille qu’il a été contraint d’épouser pour faire plaisir à ses parents, l’imposition de la famille hétérosexuelle censée convenir à tout le monde montre sa fragilité intrinsèque. Adam est incapable de désirer sexuellement la compagne qu’on lui a imposée et retrouve Jamal dès que possible pour « lui faire l’amour furieusement »[42].

Qu’elles s’affichent publiquement sous le mode du transsexualisme et du transgenre ou qu’elles se vivent de manière existentielle à partir d’une hybridité culturelle assumée, notamment au niveau des pratiques sexuelles, les transidentités sont une réalité sociale dont on n’a pas encore suffisamment objectivé la nature. Elles se distinguent d’ailleurs de l’homosexualité. On peut être transsexuel(le) et ne pas se sentir gay ou lesbienne ; tout comme on peut être travesti et ne pas souhaiter changer chirurgicalement de sexe. Les identités sexuelles déconstruisent la normativité des binarités masculin/féminin ou hétérosexuel/homosexuel de plusieurs façons. Au Maroc, la littérature et la production cinématographique incarnent un matériau empirique important à partir duquel il est possible de comprendre le caractère ambivalent des pratiques sexuelles et des identités sexuées. C’est en ce sens que sans verser dans les apories d’un « global queering » décontextualisé, nous ne pensons pas pour autant que le queer ne puisse exister au sein des pays arabo-musulmans[43].

Si nous avons choisi de faire des rapprochements entre les productions artistiques européenne et marocaine, ce n’est pas tant pour parler d’imitation ou pour souligner les différences culturelles mais plutôt pour attirer l’attention cette « illusion identitaire » nous empêchant de voir la proximité des individus européens, maghrébins ou autres qui essaient d’échapper aux normativismes sexuées et tentent de construire eux-mêmes leur propre subjectivation, quelles que soient leur nationalité et leur culture [44].   

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Jean Zaganiaris est enseignant-chercheur au CERAM/ EGE  (Ecole d’Economie et de Gouvernance de Rabat). Il est également chercheur associé au CURAPP/Université de Picardie Jules Verne. Après avoir effectué un ensemble de recherche en théorie politique et en sociologie politique, il travaille actuellement sur les rapports sociaux de genre au Maroc. Il s’intéresse aux enjeux politiques de la sexualité au sein de la littérature marocaine de langue française. Parmi les publications : « La question Queer au Maroc : identités sexuées et transgenre au sein de la littérature marocaine de langue française »,  Confluences Méditerranée, n°80, février-mars 2012 ; Penser l’obscurantisme aujourd’hui, par-delà ombres et lumières, Casablanca, Afrique Orient, 2009 ; « De la démocratie au Maroc, Usages sociaux des normes juridiques et conceptualisation politique des principes de justice », L’année du Maghreb, novembre 2007.


[1] M. H. Bourcier, Queer zones, politiques des identités sexuelles, des représentations et des savoirs, Paris, Balland, 2001, p. 177.

[2] K. El Rouayheb, Before homosexuality in the Arab islamic world, 1500-1800, Chicago, Chicago University Press, 2005 ; A. Najmabadi, Women with moustache and men without beard, gender and sexual anxieties of iranian modernity, Berkley, University of California Press, 2005 ; pour un débat sur le référentiel « queer » au Maroc, voir notre texte « La question Queer au Maroc : identités sexuées et transgenre au sein de la littérature marocaine de langue française », Confluences Méditerranée, n°80, février-mars 2012

[3] Pour reprendre le regard critique de N. Picaudou, L’islam entre religion et idéologie. Essai sur la modernité musulmane, Paris, Gallimard, 2010 (voir l’introduction) ; sur les représentations islamophobes dans les média, voir T. Deltombe, L’islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, Paris, La Découverte, 2005

[4] D. Courbet, Les féministes pro-sexe et la pornographie, IEP Aix-Marseille, Mémoire Master, sous la direction de Guy Drouot, 2011 (à paraître à La Musardine en 2012).

[5] Sur cette question, B. Preciado, “Multitudes queer. Note pour une politique des anormaux », Multitudes, 12, 2003 ; F. Cusset, French theory, Paris, PUF, 2002, notamment pp. 210-216.

[6] M. H. Bourcier, Sexopolitiques, queer zone 2, Paris, La fabrique, 2005, p. 122.

[7]  G. Deleuze, F. Guattari, Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 341.

[8] Les American Pie ont leur aller ego dans le monde arabe avec Film Thakafi (2003) de Mohamed Amin, racontant l’histoire de trois étudiants égyptiens qui ont clandestinement acquis une cassette porno et n’arrivent pas à trouver un endroit discret pour la visionner. La question de la sexualité et les fantasmes des adolescents sont très présents mais ne vont pas aussi loin que les American Pie.

[9] Comme le rappelle N. Heinich, lorsque le chercheur fait une sociologie de l’art, l’enjeu n’est pas tant de savoir si les scènes de fiction sont liées avec la réalité sociale mais plutôt de comprendre de quelle façon elles engendrent des représentations imaginaires et des systèmes symboliques ; Les ambivalences de l’émancipation féminine, Paris, Albin Michel, 2003, pp. 38-40.

[10] G. Deleuze, F. Guattari, L’Anti-Oedipe, Paris, Minuit, 1972, p. 138.

[11]J. Butler,  Le trouble dans le genre, [1990], Paris, La Découverte, 2005, p. 67

[12] A. Baril, « De la construction du genre à la construction du sexe : les thèses féministes postmodernes dans l’œuvre de J. Butler », Recherches féministes, 20, 2007, p. 65.

[13] B. Ambroise, « Judith Butler et la fabrique discursive du sexe », Raisons politiques, 12, 2003.

[14] M. Foucault, Histoire de la sexualité, volume 1 La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976,  pp. 177-191.

[15] Sur la question du pouvoir dans les sociétés maghrébines pensé à partir des travaux de Michel Foucault, voir l’apport de B. Hibou, La force de l’obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie, Paris, La Découverte, 2006 et Anatomie politique de la domination, Paris, La découverte, 2011 ; sur l’utilisation des travaux de Michel Foucault pour penser les constructions identitaires au sein des sociétés arabes, voir E. Saïd, L’orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1997, [1978] ainsi que les développements critiques de R. Lewis, Rethinking Orientalism, women, travel and Ottoman Harem, New York, IB Tauris, 2004.

[16] M. Foucault, Les anormaux, cours au collègue de France – 1975, Paris, Gallimard, 1999. 

[17] J. Miller, La passion Foucault, Paris, Plon, 1995.

[18]Sur les précautions méthodologiques visant à mettre en garde contre un usage trop libertaire des thèses de Judith Butler, voir D. Glover et C. Kaplan, Genders, Londres, Routledge, 2000, pp. 113-114.

[19] Sur cette question, A. Najmabadi, Women with moustache and men without beard, op cit., notamment pp. 3-6.

[20] Sur A. Taïa et son rapport au queer, voir J. Zaganiaris, « La question Queer au Maroc », art. cit..

[21] A. Khatibi, Le livre du sang, Paris, Grasset, 1979, p. 52.

[22] M. Leftah, Au bonheur des limbes, Paris, La différence, 2006, p . 33 ; sur l’œuvre de Leftah, voir A. Baida (dir.), Leftah, ou le bonheur des mots, Casablanca, Editions Tarik, 2009.

[23] M. Leftah, Au bonheur des limbes, op. cit., p.22

[24] Ibid., pp. 68-69

[25] Sur la complexité des composantes du romantisme, définit à partir d’une vision idéale typique et présentée comme un mouvement multiforme ayant produit « une critique de la modernité, c’est-à-dire de la civilisation capitaliste moderne, au nom de valeurs et d’idéaux du passé (pré-capitaliste, pré-moderne) », voir M. Löwy, R. Sayre, Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité, Paris, Payot, 1992, pp. 10-31.

[26] M. Leftah, Au bonheur des limbes, op. cit., pp. 69-70

[27] P. Califia, Le mouvement transgenre. Changer de sexe, Paris, EPEL, 2003.

   [28] G. Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1969, pp. 1-41.

[29] Sur cette question, voir la revue de presse des éditions La différence, http://www.ladifference.fr/Le-dernier-combat-du-capt-ain-Ni,2231.html?id_document=197 Le roman de Mohamed Leftah a pu finalement entrer au Maroc grâce au « combat » de certains acteurs du champ culturel, pour qui l’introduction et la légitimation de cet auteur au sein de la littérature marocaine est d’ailleurs un enjeu politique en soi. La rencontre autour du roman Le dernier combat du capitaine Ni’Mat a eu lieu le 28 janvier 2012 à la librairie La virgule de Tanger, qui a fait commander et a pu ainsi diffuser les exemplaires de l’ouvrage au Maroc ; voir  http://www.lesoir-echos.com/mohamed-leftah%E2%80%89-le-combat-continue/culture/37837/

[30]M. Leftah, Le dernier combat du capitaine Ni’Mat, Paris, La Différence, 2011, p. 20

[31] Ibid., p. 21.

[32] Ibid., p. 22

[33] N. Heinich, Etats de femme. L’identité féminine dans la culture occidentale, Paris, Gallimard, 1996.

[34] L’expression « du côté des deux rives » est empruntée à Z. Daoud, Marocains des deux rives, Paris, Editions de l’atelier, 1997.

[35] Sur cette question, A. Brassart, L’homosexualité dans le cinéma français, Paris, Nouveau Monde éditions, 2007 ; V. Russo, The celluloid closet : homosexuality in the movies, New York, Harper and Row, 1987.  

[37] L’artiste Bouchaib El Bidaoui n’a jamais été considéré comme un homosexuel mais n’avait pas non fait état d’une quelconque homosexualité. Il incarnait ces hommes de troupes qui se déguisaient en femme car ces dernières n’avaient pas accès à la scène.

[38] Peter A. Jackson, « Global queering and global queer theory : Thai transgenders and homosexualities in world history », Autrepart, 49, 2009

[39] B. Trabelsi, Une vie à trois, Casablanca, Eddif, 2000, p. 11.

[40] Ibid., p. 13.

[41] Ibid., p. 21.

[42] Ibid., pp. 97-101.

[43] Selon J. A. Massad, les theses de J. Butler sont inapplicables dans le monde arabe, voir Desiring arabs, Chicago, Chicago University press, 2007, pp. 41-49. 

[44] Sur les apories des approches culturalistes, voir J. F. Bayart, L’illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996.  

Sur « Dr. Jekyll & Ms. Hyde » (David Price, 1995)

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Jean-Marie Grégoire

Militant féministe queer et cinéphile


 

 

« I warned you, Richard – don’t mess with me ! »

 

 

 

Richard Jacks travaille comme chimiste pour une grande maison de parfumerie, sans enthousiasme : alors qu’il désirait depuis l’enfance « œuvrer pour le bien commun » (« all for the good of mankind !»), il lui semble avoir « vendu » ses talents. Il poursuit le soir des recherches plus personnelles, ce qui malheureusement l’aliène de sa fiancée, Sarah, avec qui il ne passe guère de temps.  

 

A la mort de son grand-père, il hérite d’un paquet de notes empoussiérées dont il va bientôt découvrir le prix : son bisaïeul, l’auteur de ces notes, n’était autre que le fameux docteur Jekyll, et notre héros entreprend aussitôt de poursuivre les recherches du défunt, dont il semble penser qu’elles portaient sur la « dualité de l’âme » ; ceux qui ont lu Stevenson savent que les préoccupations de son docteur étaient en réalité moins « métaphysiques »… Comme la potion de Jekyll s’était révélée augmenter l’agressivité, Jacks se dit qu’en y ajoutant des œstrogènes, il produira, en lieu et place du monstrueux Hyde, un être nouveau – surtout infiniment meilleur ; apparemment, notre aimable héros n’a que d’assez faibles connaissances en endocrinologie, mais, vous l’avez compris, il va vite apprendre !

 

Comme son ancêtre Jekyll, Richard teste évidemment très vite sa formule sur lui-même : après un moment de latence, une métamorphose finit par avoir lieu. Spectaculairement, ce sont d’abord ses mains qui changent – c’est à dire que ses ongles se mettent à pousser (!) alors que ses poils disparaissent. Ses cheveux poussent, sa voix mue – enfin son pénis disparaît : Jacks est devenu Helen Hyde. Et Helen va très vite manifester son caractère indépendant et volontaire : les frustrations patiemment subies par Richard, très peu pour elle ! Évidemment, Helen sème donc le chaos dans l’existence de Richard. Sa fiancée le quitte, une cliente importante lui est retirée pour être confiée à Helen, l’hypocrisie qui régnait dans l’entreprise vole en éclats…

 

Après différentes (més)aventures et quiproquos, la situation initiale sera restaurée : Richard se réconcilie avec Sarah ; il réintègre de même son entreprise – mieux, désormais, la firme financera toutes ses recherches. Helen Hyde, quant à elle, disparaît définitivement : par une dernière injection hormonée, Richard, avec l’aide de Sarah, a fait cesser le cycle des transformations. 

A sa sortie en 1995, « Dr. Jekyll & Ms. Hyde », produit par Savoy Pictures et réalisé par David Price, n’a guère rencontré que du scepticisme. Il a depuis acquis une certaine notoriété et un modeste statut « culte », sans doute en partie grâce à sa rareté sur le marché du DVD. Relire aujourd’hui les quelques articles qui lui ont été autrefois consacrés étonne un peu : Janet Maslin peut certes promettre dans le « New York Times » un « Jekyll transsexuel », et  dans « Mad Movies », Didier Allouch, vaguement halluciné, (1) voir affirmée dans le film une soi-disant toute-puissance de la figure de la  drag queen, il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas là-dedans, en réalité, grand chose de trans – et encore moins de drag ! Si l’on devait s’en tenir à la scène de transformation déjà mentionnée, faudrait-il croire que porter ongles et cheveux longs suffit à « faire une femme » ? Bien entendu, on rêve ! Mais avant de condamner « Dr. Jekyll & Ms. Hyde » à un oubli peut-être pas totalement immérité, je vous propose de l’examiner un moment. Ms. Hyde, notamment, me paraît être un personnage intéressant, sinon sympathique, ce dont conviennent d’ailleurs même ceux qui ont jugé le film désastreux. Je voudrais aussi m’intéresser à l’idée de placer un tel personnage de femme fatale dans un contexte générique qui n’est pas a priori le sien (le film est une comédie), et à ce que cela produit, notamment en termes de genre – et je ne parle plus de genres cinématographiques, mais bien de genre, de gender, si vous préférez. 

 

Je commencerai par quelques mots sur le titre du film, et la façon dont y est désignée la protagoniste : ni « Miss » ni « Mrs.» ne sont utilisés, et c’est évidemment assez remarquable. En français, il n’existe toujours pas d’équivalent de l’anglo-saxon « Ms.». Ce choix place d’emblée le film dans un contexte culturel et politique précis, puisque la possibilité d’employer « Ms.» a fait partie des revendications féministes, et ce dès les années 60 : une femme, raisonnait ainsi la militante féministe américaine Sheila Michaels, devait pouvoir choisir un « titre honorifique neutre » qui ne dépende pas de son statut marital, ni donc de sa place dans le monde hétérosexuel. Avec « Ms. », il s’agissait d’offrir un titre à celles qui précisément « n’appartiennent à aucun homme » (« who belong to no man ») (2). Rappelons que cette revendication n’a pas été portée que par des féministes, lesquelles étaient au demeurant divisées sur son intérêt, ce dont convient Sheila Michaels elle-même ; en effet, « Ms. » est aussi le titre « par défaut » que les entreprises recommandent d’utiliser lorsqu’il s’agit d’écrire à une cliente dont on ignore le statut, et qu’on ne désire pas « froisser », comme l’explique l’article de Wikipedia consacré à « Ms. » (3).

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Mais revenons à notre héroïne, Ms. Hyde – immédiatement après sa transformation, elle part acheter des vêtements, ce qui nous vaut une séquence de montage qui paraît vanter les plaisirs du shopping : Helen vêtue de tailleurs seyants et colorés, quelques sacs Ungaro à chaque main, arpente les avenues new-yorkaises les plus chics ; elle paraît même esquisser une pirouette pour la caméra, filmée en plongée comme une héroïne de musical. C’est que la métamorphose n’est complète qu’avec le shopping, bien entendu. « Pretty Woman » (4) n’est pas loin. Mais on notera qu’ici, il n’y a pas d’homme (et en général, dans ce type de situation, au cinéma, il s’agit d’un homme d’une classe plus aisée) pour expliquer à Helen quelles tenues elle doit choisir : pas de Pygmalion plus ou moins bien intentionné pour la vêtir et la « façonner » (voir par exemple « Undercurrent » ou « Vertigo » (5)). Au lieu de cela, Helen paraît spontanément tout savoir des dernières modes – comme avant elle, la « sister Hyde » de Roy Ward Baker (6) trouvait d’instinct comment transformer un rideau de brocart rouge en tenue de soirée dernier cri, et bien entendu très échancrée. Le même savoir camp (7) et ironique, qui paraît supposer une connaissance « innée » des règles et des charmes de la mascarade, permet-il à Helen de trouver précisément la taille qui convient à la secrétaire de Richard lorsqu’elle décide de lui offrir un chemisier – taille que Richard ignore, de toute évidence, lui qui ne regarde sa secrétaire qu’avec indifférence ? Un geste que l’on peut interpréter comme intéressé (Helen se démarque de Richard et se cherche des alliés dans l’entreprise) mais que l’on peut aussi voir comme un geste inspiré par une certaine solidarité féminine (et de classe), geste dont Richard, bien entendu, s’est jusqu’ici révélé incapable.

 

Parfaitement intégrée au paysage urbain de la très grande ville, où règne la carte de crédit, capable de solidarités (et/ou de calculs) court-circuitant le pouvoir masculin, Ms. Hyde est  d’autre part présentée comme un avatar de femme fatale. Le choix même, pour interpréter son rôle, de Sean Young, dont le nom est associé à l’univers rétro-futuriste de « Blade Runner » ou au néo-noir « A Kiss Before Dying »(8), est de ce point de vue parlant. Et si Janet Maslin, par exemple, semble déplorer que le rôle d’Helen ait été confié à Sean Young, qu’elle appelle ironiquement “Ms. Young” et dont elle juge le jeu trop dépourvu d’humour mais aussi teinté d’un érotisme trop agressif pour une comédie légère telle que “Dr. Jekyll & Ms. Hyde” (9), je pense au contraire que ce caractère “schizophrénique” sert le film : il est même pour moi source de plaisir. Allure ultra-féminine, ongles et cheveux longs (bien entendu !), vêtue de robes et de sous-vêtements griffés, cigarette aux lèvres (attribut incontournable de la vamp : demandez à Garbo ou Dietrich) (10), Helen pourrait sortir d’un film noir. Mais évidemment, sa parenté avec les vamps des années 30 ou 40, et avec les héroïnes sexuellement agressives des néo-noirs des années 90 (11), ne se limite pas à ces accessoires, quelque prometteurs qu’ils puissent eux-mêmes paraître. Comme elles, Helen contrôle pleinement sa sexualité : elle ne donne que ce qu’elle veut, à qui elle veut ; et lorsqu’elle ne veut pas, elle sait se débarrasser de l’importun. Pas de morts ici : « Dr. Jekyll & Ms. Hyde » est une comédie – mais si l’on opérait un glissement générique, on imagine qu’Helen Hyde laisserait sur son passage le même sillage de cadavres que les héroïnes de « The Last Seduction » ou de « Basic Instinct » (12).

 

Enfin, consciente de son pouvoir, Helen Hyde refuse un rôle subalterne dans l’entreprise : un des collaborateurs de Richard peut bien lui faire remarquer que dans l’entreprise, la seule place qui soit réservée aux femmes est celle de secrétaire, elle ne se contentera évidemment pas du rôle d’assistante à quoi son genre paraît devoir la cantonner. Mieux, pour les mêmes compétences, Helen veut autant, sinon, en bonne néo-fatale, plus. De fait, le film est parfaitement contemporain des débats qui agitaient alors la société américaine et qui portaient tant sur les inégalités de traitement sur le lieu de travail et sur le « glass ceiling », le plafond de verre auquel se heurtent les femmes, que sur le harcèlement. Ceci dit, Helen, elle, ne se pose jamais en victime de quoi ni de qui ce soit : en véritable « bitch diva » (13), elle envoie paître avec malice le collègue qui la poursuit de ses assiduités, et profite pleinement de son pouvoir de séduction : pour conforter sa situation professionnelle, Helen sera même capable  d’offrir des faveurs sexuelles à l’un de ses supérieurs, Dubois, que le film présente pourtant comme gay, et qu’interprète l’icône camp Harvey Fierstein – on le voit, le pouvoir de la néo-fatale, héroïne féministe battante, paraît à peu près sans bornes (14) !

 

Toutefois, quelles que soient notre admiration et notre sympathie pour Helen Hyde (et ce que fait Sean Young du personnage), force est de prendre en compte son élimination finale : Richard reprend le contrôle de son corps et défait la néo-fatale, qui disparaît purement et simplement. Cette fin manifeste la relativité du pouvoir de la femme fatale dans un genre, la comédie, qui n’est pas le sien : alors que Catherine Tramell, par exemple, sort victorieuse de ses confrontations avec l’ordre masculin, Helen Hyde, protagoniste d’une comédie loufoque, paraît vouée à l’échec.

 

Cette disparition permet surtout à Richard de résoudre les difficultés qui étaient initialement les siennes : la fin classiquement heureuse de la comédie signifie, évidemment, que le couple Richard-Sarah, qui souffrait des frustrations de Richard, se trouve restauré. Les fiancés qui s’étaient un moment séparés se retrouvent, vont se marier et sont même décidés à s’offrir un long voyage de noces. Ce faisant, ils conviennent qui plus est de ne plus laisser le travail « déborder » sur leur vie intime – en fait, il s’agissait surtout là du problème de Richard : le film laisse entendre que Sarah, elle, sait parfaitement « cloisonner » son travail d’avocate et sa vie « privée »…

 

Les règles de la comédie sont même scrupuleusement respectées : la (re)constitution de ce couple est redoublée par la constitution d’un second couple. Mintz et Dubois, les patrons tyranniques et grotesques de Richard, partent en effet s’installer ensemble dans le « Village », l’hétérosexuel Mintz ayant semble-t-il été « transformé » par son expérience avec Helen Hyde ! On reconnaît là la « logique » douteuse selon laquelle avoir des relations sexuelles avec une MTF, pour un homme « bio », ce serait avoir des relations homosexuelles – lesquelles seraient évidemment « contaminantes » : après cela, l’hétérosexualité ne serait plus possible… Dubois, de son côté, est au contraire conforté dans son orientation sexuelle par la révélation finale qu’Helen « était » en fait Richard – le film ne laisse ainsi pas de place à une possible bisexualité : il faut être hétéro ou homo, surtout rien de « messy », de compliqué, qui soit (entre) les deux !

 

Si Richard et Sarah feignent de croire que l’on peut effectivement cloisonner travail et « vie intime », la logique de la comédie, elle, les confond au contraire. Le final réconcilie certes, et comme il se doit, nos amoureux ; mais la disparition d’Helen Hyde, sous les yeux ébahis d’un public rassemblé pour célébrer le lancement du parfum qu’elle a mis au point, « Indulge »,  permet aussi à Richard Jacks de récupérer le marché qu’elle lui avait soufflé, et du même coup, son poste un moment menacé. Mieux, ceci s’accompagne d’un triomphe personnel qui lui vaut de transformer sa vie : finies, les recherches solitaires et semi-clandestines ; l’intérêt privé du chercheur et l’intérêt de l’entreprise se rejoignent enfin, et, dorénavant, Richard verra toutes ses recherches confortablement financées (15). Le sentiment de « division » dont il souffrait initialement disparaît, réparé par la logique de la comédie.

 

Au final, qui profite des transformations rendues possibles par Helen Hyde ? Pas elle, on le voit… Mais bel et bien le protagoniste masculin, le bon docteur Jacks, qui pourra expliquer qu’il a su accéder à sa « part féminine » (« I had to get in touch with that part of myself that is a woman ») et dépasser ainsi les problèmes qui se présentaient à lui – c’est au reste ce qu’il déclare dans son discours lors de la soirée de lancement d’ « Indulge », une fois Helen définitivement volatilisée. Ce qui aurait pu constituer une fantaisie transgenre explorant, pour reprendre la formule de Janet Maslin, « un monde d’infinies possibilités » (16) s’achève donc plutôt comme une réitération de la conclusion de « Tootsie » (17) ; les avancées du féminisme, les possibilités offertes par le gender-bending, tout cela profite in fine à un personnage masculin, qui s’approprie de surcroît un travail qu’il n’a pas en réalité lui-même effectué. Si l’on pouvait à la rigueur croire que le héros du film de Sydney Pollack avait bel et bien fait l’expérience sociale d’une certaine féminité, rien de tel ici : Richard n’a partagé aucun des combats d’Helen ; sa conscience reste toujours distincte de celle de sa contrepartie féminine ; et il est à craindre que la « part féminine » auquel il se réfère ne soit  révélée pour ce qu’elle est devenue, de talk show en talk show – une jolie formule creuse, une simple figure de discours. Au fond, d’ailleurs, n’y a-t-il pas « une femme en chacun de nous » (« truth is, there is a woman in all of us ») ? Belle déclaration, que Dubois, (faussement ?) béat, accueille la main sur le cœur ! Mais j’ai peur qu’il ne soit le seul à manifester à ce moment tant soit peu d’ironie…

 

Ceci dit, on saura gré à « Dr. Jekyll & Ms. Hyde » de ne pas confondre dans sa conclusion la masculinité de son protagoniste, fût-elle teintée d’une « part féminine » au fond assez abstraite, avec la métrosexualité promue par les magazines de mode ; après tout, l’action se déroulant dans l’univers des cosmétiques, cela aurait pu être à craindre. Le film a d’ailleurs sa figure de métrosexuel dans la personne de Larry, le cousin de Richard, bellâtre ridicule constamment disqualifié. De plus, le film reconnaît aussi que certains hommes peuvent faire l’expérience du « plafond de verre » et du harcèlement, et que le lieu de travail est une « arène » éprouvante pour tous et toutes, comme le suggère Paglia. Ce faisant, et malgré ses limites, parce qu‘il propose plusieurs modèles de masculinité, dont certains semblent inconfortables ou déficients, « Dr. Jekyll & Ms. Hyde » produit peut-être un discours plus complexe, à défaut d’être « progressiste », qu’il n’y paraît au premier abord.

 

 

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« Dr. Jekyll & Ms. Hyde » reflète au fond les ambiguïtés d’une époque, les années 90, qui ont pu se plaire à jouer des normes de genre au travers de figures telles que la drag queen ou la néo-fatale, mais ont probablement peiné à les refondre réellement, pratiquement – un échec que partagent aussi bien la culture populaire que la « haute » culture universitaire : ainsi la bisexualité fascine mais reste un objet d’inquiétude ; une « part de féminité » est revendiquée pour les hommes, mais demeure vague, quand elle ne se limite pas à la bêtise métrosexuelle ; la transsexualité et l’intersexualité, enfin, peuvent être invoquées, mais elles sont, en réalité, constamment tenues à distance, quand elles ne sont pas l’objet de plaisanteries stéréotypées et déplaisantes (18)… Cependant, si l’on ne saurait dire que Richard souhaite transgresser les normes de genre, ni même leur résister, s’il n’est en rien un « Jekyll transsexuel », l’expérience qu’il fait de l’aliénation, l’impression qu’il a d’être « divisé », entravé, en particulier dans sa vie professionnelle (« I’m stuck », confesse-t-il au début du film), ne sont pas sans intérêt : sa masculinité fragile, peu sûre d’elle, fait partie de ce que le film a de mieux à nous offrir – et ce n’est pas rien. Et puis évidemment, il reste la figure de Ms. Hyde ; certes, la « Sister Hyde » du film de Roy Ward Baker était peut-être une héroïne plus forte, plus marquante (plus féministe ? Il faudrait voir) – mais dans un genre pop et post-moderne, et même si le dénouement semble la condamner à l’effacement, Helen Hyde n’est pas mal non plus !

 

 

 

 


1 Janet Maslin, “Dr. Jekyll & Ms. Hyde (1995) – What’s left? How about a Transsexual Mr. Hyde?”, The New York Times, 25 août 1995.

Didier Allouche, “Interview avec David F. Price”, Mad Movies, n°. 102, p. 82-83.

2 “Forty Years of Defying the Odds”, Sheila Michaels, http://www.solidarity-us.org/node/1399.

3 Cf. http://en.wikipedia.org/wiki/Ms.

Ces mêmes entreprises tendraient d’ailleurs plutôt aujourd’hui à ne plus employer aucun titre dans leurs courriers, estimant qu’elles n’ont pas à connaître le genre de leurs destinataires. De ce point de vue, il est probable que le film accuse déjà un certain âge.

4 “Pretty Woman”, Garry Marshall, 1990.

5 “Undercurrent” (“Lame de fond”), Vincente Minnelli, 1946 – “Vertigo” (“Sueurs froides”), Alfred Hitchcock, 1958.

Eh non, Hollywood n’a pas toujours univoquement vanté les “joies du shopping” !

6 “Dr. Jekyll & Sister Hyde”, Roy Ward Baker, 1971.

7 “Camp is the kind of movie where they imitate me”, Mae West.

Le camp est, selon la définition proposée par Wikipedia, une sensiblité esthétique qui regarde comme attrayant un objet de “peu de valeur”, relevant le plus souvent de la culture populaire, en fonction de critères subjectifs et ironiques. Il est en cela proche du “kitsch”. Susan Sontag est la première à avoir proposé une définition du camp dans son texte fondateur de 1961, “Le Style “Camp””, et à avoir du coup introduit le terme dans le champ académique. Historiquement, le camp est lié à la communauté homosexuelle, pour laquelle il a pu constituer un mode d’affirmation de soi, en particulier dans les années 50 et 60, lorsque s’affirmer dans l’espace public d’une façon qui ne soit pas “oblique” était difficile. Depuis, le camp a connu des fortunes diverses – la réputation qu’il a d’être “apolitique” (cf. Sontag) et vecteur d’”effémination” l’a durement desservi dans les années 70-80. De fait, certaines de ses déclinaisons, durant l’ère Reagan par exemple, ont pu être légitimement perçues comme rétrogrades (preuve qu’il est bien, quoi qu’en dise Sontag, politique). Mais l’ironie camp, l’accent porté sur le caractère artificiel, construit, des objets qu’il affectionne, le mécanisme d’appropriation d’objets vus comme bas, abjects ou infâmes, ont permis au camp et à ses amateurs de survivre à ces moments difficiles.

Cf. http://en.wikipedia.org/wiki/Camp_%28style%29 ; Sontag, Susan, “Le Style “Camp””, in L’Oeuvre parle ; Pamela Robertson, Guilty Pleasures – Feminist Camp from Mae West to Madonna ; Andrew Britton, “For Interpretation : Notes Against Camp” ; Richard Dyer, “”It’s being so camp as keeps us going”.

8 “Blade Runner”, Ridley Scott, 1982 – “A Kiss Before Dying” (“Un Baiser avant de mourir”), James Dearden, 1991.

9 “Ms. Young is perfectly humorless and delivers more free-floating kinkiness than the material requires.” Cf. Janet Maslin, article cité.

Janet Maslin n’a de toute évidence pas vu le film de Roy Ward Baker ni entendu parler du scénario de Peter Cook, « Dr. Jekyll & Mrs. Hyde », achevé autour de 1978 mais jamais porté à l’écran. Sur ce scénario, voir « Dr. Jekyll & Mrs. Hyde : an unproduced Peter Cook screenplay », article disponible à l’adresse suivante : http://smarterthantheaverage.tumblr.com/post/71416415/dr-jekyll-and-mrs-hyde-an-unproduced-peter-cook.

10 Plus encore que la promiscuité d’Helen, c’est la cigarette qui semble cristalliser les inquiétudes du protagoniste, lorsqu’il découvre qu’elle ne prend pas le soin qu’il voudrait de leur corps commun, à un des rares moments où le film laisse entendre que Helen et Richard « partagent » quelque chose ; eh oui, il y a , au moins, cela : le corps ! C’est aussi l’un des rares moments où l’on peut deviner poindre à l’horizon du film le spectre du SIDA, qui constituait un des éléments déterminants du cycle de films centrés sur des personnages de « néo-fatales ».

Cf. Monica B. Pearl, « Symptoms of AIDS in Contemporary Film : Mortal Anxiety in an Age of Sexual Panic », in Michele Aaron ed., The Body’s Perilous Pleasures – Dangerous Desires and Contemporary Culture.

11 Carmen, mère ou « aïeule » de toutes les femmes fatales, est elle-même invoquée lorsque, dans la scène où Helen « impose », à sa façon, « ses vues » à Mintz et Dubois, la fameuse habanera de Bizet se fait entendre !

Sur le néo-noir et ses femmes fatales, cf. Jans B. Wager, Dames in the Driver’s Seat – Rereading Film Noir.

12 “The Last Seduction”, John Dahl, 1994 – “Basic Instinct”, Paul Verhoeven, 1992.

En réalité, le projet initialement imaginé par David Price tirait plutôt le film du côté de la comédie horrifique : “Après les projections tests, j’ai dû prendre en compte les critiques du public. Il y avait des morts dans le film et les gens n’aimaient pas ça. Le distributeur américain, Savoy, non plus. Sous la pression, j’ai donc réécrit une partie du scénario et retourné certaines séquences de manière à ce que les personnages survivent.” Cf. Didier Allouch, article cité.

Sur le genre hybride qu’est la comédie horrifique, cf. Bruce H. Hallenbeck, Comedy-Horror Films – A Chronological History, 1914-2008.

13 Cf. Kim Newman, “Dr. Jekyll and Ms. Hyde”, Sight & Sound.

14 Je ne résiste pas à la tentation de citer ici Camille Paglia : « Woman’s sexuality is disruptive of the dully mechanical workaday world, in which efficiency means uniformity.” Camille Paglia, “No law in the arena”, in Camille Paglia, Vamps and Tramps – New Essays, Vintage Books, 1994, p.52.

15 L’union de Mintz et Dubois va bien entendu dans le même sens d’une convergence des intérêts privés, “intimes”, d’une part, et professionnels et économiques de l’autre.
Elle est loin, la peur panique du “scandale” homosexuel qui motivait les personnages de Stevenson !

16 « a universe of infinite possiblity », Janet Maslin, article cité.

Et pour citer à nouveau Camille Paglia, on aurait pu attendre du film de Richard Price “une transition chaque jour”, “a sex change every day” ! Cf. “Dr. Paglia – part one of Female Misbehavior, a four-part documentary by Monika Treut”, in Vamps & Tramps, p. 247.

17 “Tootsie”, Sydney Pollack, 1982.

18  A la fin du film, un carton nous informe que Sarah et Richard espèrent être bientôt parents ; peu leur importe que ce soit un garçon ou une fille – “pourvu que ce ne soit pas les deux” !

 

 

 


 

Bibliographie

 

Allouche, Didier – “Interview avec David F. Price”, Mad Movies, n°. 102, p. 82-83.

Britton, Andrew (1979) –“For Interpretation : Notes Against Camp”. In Barry Keith Grant ed., Britton on Film – The Complete Film Criticism of Andrew Britton, Wayne State University Press, 2009.  

Dyer, Richard (1976) – “It’s being so camp as keeps us going”. In Only Entertainment, Routledge, 1992, p. 135-147.

Hallenbeck, Bruce H. (2009) – Comedy-Horror Films – A Chronological History, 1914-2008, McFarland.

Maslin, Janet (1995) – “Dr. Jekyll & Ms. Hyde (1995) – What’s left ? How about a Transsexual Mr. Hyde ?”, The New York Times, 25 août 1995.

Newman, Kim (1995) – “Dr. Jekyll and Ms. Hyde”, Sight & Sound, décembre 1995, p. 44-45.

Paglia, Camille (1994) – Vamps and Tramps – New Essays, Vintage Books.

Pearl, Monica B. (1999) – « Symptoms of AIDS in Contemporary Film : Mortal Anxiety in an Age of Sexual Panic ». In Michele Aaron ed., The Body’s Perilous Pleasures – Dangerous Desires and Contemporary Culture, Edinburgh University Press.

Robertson, Pamela (1996) – Guilty Pleasures – Feminist Camp from Mae West to Madonna, Duke University Press.

Sontag, Susan (1961) – “Le Style “Camp””. In L’Oeuvre parle. Trad. De Guy Durand. Christian Bourgois, p. 421-450.

Wager, Jans B. (2005) – Dames in the Driver’s Seat – Rereading Film Noir, University of Texas Press.

 

 


Je remercie l’équipe du festival Tapages (Bergerac) ; Gilbert Chéradame, le premier “cobaye” sur lequel j’ai testé les formules du docteur Jacks ; ma queer family, sans l’amitié et le soutien de laquelle rien de tout ceci n’aurait été possible – Marie-Hélène Bourcier, Marco Dell’Omodarme, Marika Moisseeff, Michael Houseman. Mwwaaah !

La Transidentité en 2011

 LA TRANSIDENTITÉ EN 2011 :

TOUT BOUGE ET RIEN NE CHANGE
(pour l’instant…)


 

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Cela fait très longtemps que tous les fronts de la contestation trans’ n’avaient pas été actifs en même temps. Ou pour ainsi dire : jamais. Associations, universités, médias, tribunaux… Tout s’empare de la question trans’, ou plutôt « les trans’ s’emparent de toutes ces questions ». Cependant, rien n’a encore réellement changé ; tout du moins pas encore. Tour d’horizon de cette année 2011.

 

L’OUVERTURE DE NOUVEAUX FRONTS

            – Le front juridico-politique : du local à l’Européen

Avec les déclinaisons françaises de la résolution 1728 du Conseil de l’Europe, par Michèle Delaunay à l’assemblée nationale ou François Hollande dans son programme, le front juridique est dés plus actifs. Le lien local-Européen sur cette question, n’avait pas été ouvert depuis la condamnation de la France par la Cours Européenne des Droits de l’Homme en 92. Quant au débat politique, il avait été tout simplement torpillé par l’UMP lors d’un remaniement ministériel sonnant le glas des discussions avec les associations trans’ concernant d’improbables « centres de référence ». Mariage, adoption, stérilisation : les militants trans’ se sont emparés des estrades de visibilité juridiques au-delà même de la question trans’ (le mariage homosexuel par exemple).

– Le front médiatique : des individus et des collectifs

Mais cette visibilité ne s’est pas faite uniformément. D’un côté, des actions individuelles, médiatiquement couvertes (le mariage de Stéphanie Nicot ou celui de Chloé Avrillon) et de l’autre des actions plus collectives, dont la médiatisation a parfois été plus faible, comme lors du T.dor ou de l’Existrans par exemple. Évidemment les médias restent friands d’une transidentité susceptible de faire monter l’audimat. Se succèdent alors des reportages rediffusés (« c’est quoi l’amour ? ») et des tentatives plus abouties, plus généralement saluées par les trans’ eux-mêmes (« mes questions sur les trans’ » de S. Moati). Le « cas » trans’ et la « cause » trans’ se superposent alors pour, avec plus ou moins de succès, imposer médiatiquement des revendications.

– Le maintien d’un fort élan associatif

L’année 2010 fut lourde en événements, notamment avec les réunions ministérielles autour des centres de références proposés par Roselyne Bachelot. Cette année, les associations de terrain n’ont pour autant pas perdu de leur verve militante. Au-delà des cas individuels mis en avant par les associations, le mouvement trans’ a su proposer de nouveaux supports. L’association Chrysalide reste pionnière en la matière avec un site sur la prévention et le VIH («Gare à tes fesses ») poursuivant ainsi le travail d’OUTRANS avec le fascicule « DTC : dicklit et t claques ». En cette fin d’année on notera la publication de la recherche effectuée par Chrysalide et le travail de Mutatis Mutandis qui propose le livre collectif : « La transidentité : des changements individuels au débat de société » (l’Harmattan).

– L’université et les savoirs trans’

Les chercheurs et les militants ont proposé quelques alliances cette année, chose peu fréquente depuis le « ZOO » de Marie Helene Bourcier, notamment avec une série de colloques sur les futurs DSM ET CIM à Bordeaux et Paris (dont l’ODT s’est largement fait l’écho). L’ODT justement, devient aussi une nouvelle plateforme de savoirs et d’informations alliant monde universitaire et monde associatif. Et ces alliances, ces rencontres, trouvent un terrain d’entende dans la dénonciation des monopoles psychiatrisants et excluants, comme on peut le lire dans la conclusion de l’enquête d’Alain Giami :

« Ces résultats, qui font apparaître l’inadéquation relative de l’offre de soins, témoignent égale­ment de l’urgence d’une réflexion sur le protocole public « officiel » de prise en charge des trans en France, notamment en le mettant en regard avec l’offre de soins proposée dans d’autres pays. »

 

LES ANGLES MORTS DES AGENDAS POLITIQUES ET MILITANTS

– L’invisibilité des F/M T X

Mais tous les fronts ne sont pas aussi actifs. La question trans’, toujours dominée par la question « transsexuelle », ne fait que peu de place aux altérités de genre nouvelles telles qu’on les voit dans le reportage « mon sexe n’est pas mon genre » (V. Mitteaux) ou telles qu’elles s’expriment aux UEEH. Avec les associations OUTRANS et Chrysalide une nouvelle génération de militants s’est rendue visible : plus jeunes, MtF autant que FtM, pas forcément suivis par des protocoles ; ils promettaient une visibilité aux nouveaux profils transidentitaires. Pourtant, force est de constater qu’il persiste une zone d’ombre du côté des identités et des corps FT* MTU FTW ou MTX, que l’on n’entend parfois, rarement, dans les subcultures trans’ et queer, mais qui restent inaudibles pour le plus grand nombre.

– La question intersex’…

Aux côtés de la question trans’, la question intersex’ est, elle aussi, souvent évoquée. Pourtant, le mouvement militant intersex’ ne parvient pas, comme commence à le faire le mouvement trans’ et comme a su si bien le faire le mouvement homosexuel, à s’inscrire dans les agendas politiques. Quelques figures et associations intersex’ fournissent néanmoins des éléments vitaux au débat sur la libre disposition de son corps, sur le choix des formes et des fonctions désirées de ce dernier (« Vincent Guillot » ou l’association « Orféo » pour ne citer qu’eux). Alors que quelques partis politiques prennent clairement position sur la question trans’, nous regrettons le silence existant concernant le question intersex’.

– Autour des transidentités

Parler des transidentités c’est aussi parler des questions qui gravitent autour. Celles qui ont touché la question trans’ une fois comme celles qui sont devenues au fil du temps des compagnons de route. Chaque année, les sujets marronniers proposent pour le 01 décembre une action ou un reportage sur le sida. Cette année, entre la recherche d’Alain Giami et celle publiée en ligne par Chrysalide, la question trans’ et celle du VIH se sont affichées côte à côté. On espère que la question ne soit pas aussitôt oubliée. De même pour le sujet de la prostitution, porté par des projets de lois liberticides, dont l’actualité a permis de rappeler les combats (et donc aussi celui des trans’ prostitué.e.s.).

C’est l’occasion pour nous de faire un focus sur la militance théorique depuis la position du chercheur-militant dans sa quête et requête d’une visibilité institutionnelle à la fois en tant que personne et citoyen qu’en tant que chercheur sur un terrain colonisé et dilapidé par une idéologie maltraitante et malhonnête.

 DU DÉBAT ET SON ORDRE 

Quand changer de sexe nécessite un syndrome (L. Hérault)

Les trans attendaient une ouverture du rapport de la HAS et une suite à la déclaration de R. Bachelot en 2009 régulant les pratiques et reconsidérant le sujet trans’. Elle n’a pas eu lieu. Par ailleurs, la trajectoire transsexe, comme trajectoire d’identité essentialisée, vient à écraser les autres trajectoires d’existence non essentialisée qui ne reçoivent aucune attention et proposition, notamment juridique, en reconduisant une violence transsexe vs transgenre. L’initiative du CCOMS dirigé par J-L. Roelandt proposait une table ronde en 2007 où la question trans, co-organisée par M-J. Bertini et P. Desmons pouvait être portée par les trans eux-mêmes, mais n’a pu trouver un espace qu’à la marge de cette rencontre. En ligne de mire, la stigmatisation dans la prise en charge totalement inabordée dans la question trans. Les termes en étaient pourtant clairs : « La lutte contre la stigmatisation doit reposer sur des objectifs définis à partir du vécu même des 
victimes de la stigmatisation et non uniquement à partir des représentations des autres membres 
de la société ou d’hypothèses théoriques. ».

Annonce généreuse mais sans effet car le sujet n’est jamais énoncé et respecté. Décembre 2010, le CCOMS reprend l’initiative dont nous avons rendu compte à l’ODT[19]. Une rencontre a également lieu à Bordeaux le mars 2011[20]. Cette fois, nous sommes partie prenante directe mais le débat n’a lieu que par/dans le retour de ces stigmatisations sur les lieux de la prise en charge, d’une dénonciation des maltraitances et violences et une demande de dépathologisation. En questionnement, le statut de la discipline en charge d’une étude et réflexion dont la Sofect se voulait le nouveau porte-parole coordonné avec C. Chiland et M. Bonierbale[21]. Qu’en est-il de cette frontière, dure ou floue, entre normalité et pathologisation ? Sur quoi repose-t-elle réellement ? Les arguments de la modélisation universaliste et la preuve clinique d’une affection tombés, ne reste que le truchement de relativismes normatifs dont cette population, après d’autres, est victime. Les gender studies ont largement participé à l’ouverture de ce débat, non sans heurts. Tout se passe ici non seulement comme une refermeture sur une exception isolée dont l’hégémonie pratique de la psychiatrie serait la garante, mais encore un déni culturel de l’évolution de la société mettant en branle des subjectivités non essentialistes.

Le débat sur la dépsychiatrisation se voulait être une double réflexion ;

1/ sur le statut paradoxal d’une discipline abordant ce sujet via des normes historiques datées et pensées comme cadre indépassable ;

2/ d’un partage des expertises et connaissances du terrain mobilisées dans son contexte par les trans’ et disqualifiées par un contexte de contrôle étatique via la procédure de changement juridique de « sexe ».

Une réflexion largement oblitérée par le statut même d’une affection mentale inconnue et le rôle qu’on lui fait tenir, attenante à la transgression de normes décrétées « collectives » et non à un trouble mental qui n’existe pas plus que celui de l’homosexualité. Il est manifeste ici que l’on s’ancre sur un historique moral des normes et des discriminations culturellement partagées dans notre société et y sacrifie l’évolution de la société, la demande de reconnaissance pour une égalité concrète.

Soulignons donc le statut et rôle particulier de surveillance d’une pensée et pratique maltraitantes comme hier avec celle de l’homosexualité. La prise en charge, d’abord économique via la Sécurité sociale, s’effectue non sur l’individu trans’ que des passions, rejets et dénis, que ce sujet suscite depuis une conception datée de « rapports sociaux de sexe » où cette forme particulière de psychiatrisation apparaît comme un mode de gestion des transgressions suivant là les précédents historiques du travestissement et de l’homosexualité. La thèse de la relativisation culturelle se heurte en effet de plein fouet avec la conception d’une unicité et cohérence de société partout battue en brèche, d’où ces soubresauts passionnels, dénis et rejets, lorsqu’il s’agit de réformer une conception, voire simplement de la nuancer. Au total, un débat de fond qui n’a jamais été mené, notamment pour des raisons morales, mais également de représentations où les normes de genre joue un rôle de régulation dans un mixte passionnel de tabou, discrimination, pouvoir sur autrui débouchant toujours sur des dénis et rejets violents. Toutes choses qu’il fallait dégager d’une gangue ordinaire.

 L’ordre des mots

Les documentaires de C. et M. Arra (L’ordre des mots) et V. Mitteaux (Mon sexe n’est pas mon genre) traduisent la prise de parole, la brutalité des heurts avec le tri entre les différents types de transidentités survisibilisant le process transsexe contre les autres identités-trajectoires, lequel apparaît dans sa liaison avec le statut de la normalité et non de santé psychique, sous-tendant une classification politicosexuelle arbitraire sous le couvert de médicalité, promu nouvel ordonnateur de la régulation normée des genres dans leur différence. Plutôt que d’instaurer un dialogue entre des trajectoires d’existence non alignées sur les normes sociales de genre (du travestissement comme franchissements permanents ou temporaires au transsexualisme entendu comme transition juridico-chirurgicale), l’on spécule sur une affection que la clinique ne constate pas mais avalise tant le sujet provoque la croyance ordinaire pour reformer -sans le reformuler- un invariant anthropologique majeur, la différence de sexes en tant qu’instance et réel de l’humain, ainsi que les tensions ordinaires de l’ordre binaire.

Comment devient-on ce que l’on est ? Comment devient-on homme ou femme ? Le sexe est-il toujours le genre ? Quelle est la fonction psychique d’un franchissement de genre ? Cette question s’est déplacée aujourd’hui en direction de l’humain lui-même. Comment accède-t-on à l’humanité ? Le sujet qui pouvait éclairer, du fait même de sa situation paradoxale en prise sur le devenir et la condition humaine, ne reçoit qu’une réponse technique et une gestion de l’exception pathologique faute de régulation socioculturelle et de décision politique. Or celle-ci était à même d’apporter une partie de la solution dans son rôle d’accueil des situations difficiles et stigmatisantes ; situations propres à détruire un développement harmonieux lors de l’enfance. En préférant la limitation volontaire via les normes de genre, l’on a créé artificiellement un transsexualisme médico-chirurgical. Ce faisant, l’on a créé un problème de santé psychique et un appel à une résolution technique et non sociale où le care est subordonné à une théorie du développement psychosocial d’un individu donné dans une société donnée. Si la stigmatisation est partie liée à la différenciation des comportements et donc des individus dans une société, elle est ici le biais destructeur que la notion d’affection mentale vient ancrer dans un fantasme de médicalisation de l’identité faisant ordre en fisant taire les subjectivités minoritaires.

Tout cela devait faire l’occasion de débats, entre ce groupe culturellement inattendu (du moins en Occident), la société dans son ensemble et avec les tenants du dossier, l’Etat en tête. Comment régule-t-on cette situation dans les pays voisins d’Occident et dans les sociétés non-occidentales que l’anthropologie questionne depuis maintenant un siècle ?  Aussi, devant l’impasse manifeste et la possession de ce sujet par une discipline, la psychiatrisation (entendue comme processus de tri moral), le changement vient, à l’instar de l’homosexualité et des questions féministes, des intéressé.es eux/elles-mêmes.

Nous sommes bien loin de passeurs de monde des sociétés chamaniques régulant par le rituel les franchissements de genre. De même du cadre global des Droits de l’Homme dont Thomas Hammerberg rappelle l’enjeu. Reconfiguré et re-théorisé à l’instar des problématiques homosexuelles et identitaire postféministe, c’est la société hétérosexuelle dans son figement normatif qui est interrogée depuis la reformulation politique de M. Foucault, philosophique, psychanalytique et anthropologique. Autonomisé de fait, mais toujours psychiatrisé dans son nouement à l’assignation administrative et juridique, le sujet n’est plus ce changement chirurgico-médical de sexe, mais le sujet éclairant tout ce qui, du social et du culturel s’est dogmatisé dans un rejet et déni d’un Autre.

 

Conclusion : Quid du privilège cisgenre ?  

En réalité, si la question trans’ parvient à faire bouger les lignes, ce n’est pas uniquement du côté du transsexualisme ou plus généralement dans les subcultures transidentitaires que devrait se faire sentir les conséquences de ces changements, mais, plus généralement, sur l’ensemble des normes sociales qui rigidifient les corps et les identités. Mais il est encore trop tôt pour véritablement voir l’impact de ces actions et de ces propositions sur la culture cisgenre. Car s’il existe un horizon au débat, c’est bien celui-ci : comment faire en sorte de déstabiliser les privilèges cisgenres de manière à desserrer le carcan qu’ils imposent sur les vies excentriques ?


http://www.michele-delaunay.net/assemblee/index.php/post/2011/12/28/CP-Identit%C3%A9-de-genre,-changement-de-sexe-%C3%A0-l-%C3%A9tat-civil-%3A-la-proposition-de-loi-de-Mich%C3%A8le-Delaunay-marque-un-pas-d%C3%A9cisif

http://francoishollande.fr/communiques/une-proposition-de-loi-pour-sortir-les-personnes-trans-de-l-impasse/

Le site de l’association dont elle est porte parole : http://www.trans-aide.com/ta2-lor/ta2-lor-accueil.htm

http://www.transgenderdor.org/

http://existrans.org/

http://chrysalidelyon.free.fr/

http://chrysalidelyon.free.fr/gatf/

http://outrans.org/

http://chrysalidelyon.free.fr/sondage_sante2011.php

http://www.mutatismutandis.info/

BOURCIER Marie Helene, Q comme queer, éditions GKQ, 1997.

GIAMI Alain, BEAUBATIE Emmanuelle, LE BAIL Jonas, « Caractéristiques sociodémographiques, identifications de genre, parcours de transition médicopsychologiques et VIH/sida dans la population trans. Premiers résultats d’une enquête menée en France en 2010 » BEH (Bulletin d’épidémiologie hebdomadaire), 42, novembre 2011.

http://www.ueeh.net/

http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com/article-identite-intersexe-et-identites-plurielles-en-debat-80167789.html

http://asso.orfeo.free.fr/topic/index.html

  Vaincre les discriminations en santé mentale, http://www.jle.com/fr/revues/medecine/ipe/e-docs/00/04/36/7F/article.phtml

Interventions : Karine Espineira, Tom Reucher, Maud-Yeuse Thomas, http://natamauve.free.fr/Stima-queer/Stigma-q-thomas.html

Troisièmes rencontres internationales du Centre Collaborateur de l’Organisation Mondiale de la Santé (CCOMS) : « STIGMA ! Vaincre les discriminations en santé mentale », Nice du 12 au 15 juin 2007, http://amades.revues.org/index79.html

Dossier CIM : dépsychiatriser !, http://observatoire-des-transidentites.over-blog.com/

Le transsexualisme et après : le normal et le pathologique du genre en question, Université Bordeaux Ségalen, Centre Emile Durkheim, Bordeaux.

Respectivement présidente d’honneur et présidente de la Sofect.

CIM10, Chap..V, Troubles mentaux et du comportement, F64.0 transsexualisme énoncé comme suit : Il s’agit d’un désir de vivre et d’être accepté en tant que personne appartenant au sexe opposé. Ce désir s’accompagne habituellement d’un sentiment de malaise ou d’inadaptation par rapport à son sexe anatomique et du souhait de subir une intervention chirurgicale ou un traitement hormonal afin de rendre son corps aussi conforme que possible au sexe désiré.

CIM10, Chap..V, Troubles mentaux et du comportement, F64.1. Travestisme bivalent énoncé comme suit : Ce terme désigne le fait de porter des vêtements du sexe opposé pendant une partie de son existence, de façon à se satisfaire de l’expérience d’appartenir au sexe opposé, mais sans désir de changement de sexe plus permanent moyennant une transformation chirurgicale; le changement de vêtements ne s’accompagne d’aucune excitation sexuelle. Trouble de l’identité sexuelle chez l’adulte ou l’adolescent, type non transsexuel.

L’ordre des mots, documentaire de C. et M. Arra, 2007.

C’est le fil rouge du film Ma vie en rose, d’Alain Berliner.

Marie-Antoinette Czaplicka, Aboriginal Siberia. A study in Social Anthropology, 1914, Oxford, Clarendon Press, cité par B. Saladin d’Anglure, Réflexions anthropologiques à propos d’un «3e sexe social» chez les Inuit (2006), http://classiques.uqac.ca.

Thomas Hammarberg, Droits de l’Homme et identité de genre, http://www.acthe.fr/information/viewartrub.php?a=115.

Judith Butler, Défaire le genre, Ed. Amsterdam, 2009.

  S. Prokhoris, Chemins vicinaux. Transmettre : verrouiller l’identité ou laisser jouer l’aléatoire, http://www.lrdb.fr/articles.php?lng=fr&pg=1184

L. Hérault, Constituer des hommes et des femmes : la procédure de transsexualisation, Terrain n°42, 2004, http://terrain.revues.org/1756

Yves Raibaud, Géographie de l’homosexualité

Yves Raibaud
Université Bordeaux 3 – ADES CNRS


Pres Y R

 

Géographie de l’homophobie

 [Télécharger/Lire la présentation au format .PDF]

Lire l’article sur Cafés Géographiques

 

Mon sexe n’est pas mon genre

Valérie Mitteaux
Réalisatrice du documentaire Mon sexe n’est pas mon genre


Avec les documentaires comme celui de V. Mitteaux et L’ordre des mots de Cynthia et Mélissa Arra, la problématique trans est avant tout une problématique sociopolitique. Les « trans » n’étant qu’une facette des questions minoritaires sous-traitées par une instance particulière (ici la psychiatrie « médicolégale ») dans un vide de débats sur fond d’inégalité des genres et de centralisme étatique. Les « ennemis de l’intérieur » comme le rappelle la réalisatrice ont été l’objet d’une vindicte permanente, passant de la morale à la théorie « psy » empruntant à l’inversion pour postuler une forme de psychose. Dans ce sillage, c’est l’existence elle-même qui est atteinte, cassée, meurtrie. Quand ce n’est pas la mécanique de la violence qui pousse jusqu’au meurtre, entre morale, représentation et discours, que décrivait Boy dont Cry. Meurtre sans responsable. Le TDor, désormais international le rappelle tous les 20 novembre (http://www.transgenderdor.org/). Prendre la parole comme ici, outre de refuser le fatum, est d’entrer en résistance en nommant et actant son existence.

 

Entretien

 

1- Débutons par une question que vous avez du entendre une centaine de fois : pourquoi ce documentaire ?

Je suis passée du stade tomboy à celui d’homosexuelle, pour m’apercevoir vers 20 ans que, profondément, je ne me sentais ni femme, ni homme. J’avais le sentiment d’être autre chose, c’était comme ça. Cela ne m’a pas donné envie de modifier mon corps ou de travailler mon apparence, mais c’est devenu une donnée fondamentale de ma personnalité. J’ai vécu ça en essayant de m’écouter et de me libérer de ce qui est attendu de vous en fonction de votre assignation de naissance. Toutes ces contraintes d’aspect ou de bienséance qui ne sont jamais qu’une façon de vous maintenir en situation d’infériorité. Je parle là évidemment de la place des femmes dans la société. Mais à y bien regarder, les personnes nées de sexe masculin subissent des contraintes similaires. Les garçons doivent être forts, responsables, infaillibles et c’est un poids aussi que de devoir toute sa vie gommer des zones sensibles, ne pas exprimer ses doutes, ses peurs. Et puis c’est une vision de la société un peu totalitaire, au sens où elle ne laisse aucune place à l’échec et au chaos. Moi je crois à la valeur de l’échec et du chaos, je pense que ce sont des notions via lesquelles on avance positivement dans l’existence.

Ensuite, de nombreuses années plus tard, j’ai rencontré Lynn Breedlove via Wendy Delorme. Au-delà du transgenderisme, Lynn est une personne rare, généreuse, drôle, une personne qui cherche pour elle-même un sens à l’existence et qui aime à partager ses réflexions. Lynnee a réveillé la dimension transgenre de ma personnalité qui était quelque chose d’évident pour moi, mais que je ne questionnais plus. J’ai eu envie de faire un film sur ce type de parcours. J’ai ensuite rencontré trois autres personnes formidables, Rocco Kayiatos, Kaleb et Miguel Missé qui tous trois vivent fièrement leur choix et réfléchissent quotidiennement à ce que cela implique par rapport à l’hétéronorme. Les paroles de ces quatre personnes disent de façon posée et réfléchie qu’une révolution est à l’oeuvre en termes de genre. Et qu’il serait dommage de s’y opposer, car cela va libérer tout le monde.


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2- Comment le qualifieriez-vous ? Est-ce un film sur les FtM ? Un film sur les expériences de masculinité(s) Trans ? Parce que les portraits de ces FtM renvoient non au transsexualisme qu’on pourrait dire désormais « classique », définit par le « changement de sexe », mais à des identités non alignées sur la binarité cisgenre. Est-ce une volonté délibérée de choisir d’aborder seulement des portraits FtM, ensuite de choisir des trajectoires non binaires, non refermables par la binarité ?

Oui bien sûr, j’ai choisi de n’aborder que le côté FtoM d’abord parce que le film part de mon expérience, j’estime que c’est une façon juste de faire des documentaires que de partir d’un sujet ou d’un phénomène qui vous concerne ou vous agite particulièrement. Ensuite je voulais que le film ait une portée féministe. Je suis très préoccupée par le fait que les relations femmes/hommes évoluent si lentement. Que les hommes soient rivés à leurs privilèges et que nombre de femmes estiment que le féminisme est aujourd’hui un combat inutile. Les femmes qui disent par exemple qu’à la maison leur conjoint « les aident », sous-entendant qu’il y a un progrès, ne veulent pas reconnaître que l’équité est bien loin d’être acquise et que si elles continuent à dire qu’aujourd’hui « ça va », on n’avancera pas. Non, « ça ne va pas » : une femme meurt tous les trois jours en France de violences conjugales, les salaires sont 20 à 30% plus bas pour les femmes à compétences égales, 75 000 viols sont perpétrés chaque année. Non, ça ne va pas ! Je trouvais donc particulièrement fort de faire parler des garçons trans, quelque soit la façon dont ils ont opéré leur transition du féminin vers le masculin. Ils disent très clairement qu’apparaître masculin leur a fait gagner une considération supérieure immédiate. Or vous êtes au fond la même personne et soudain vous percevez la violence de cette différence. Avant vous deviez faire vos preuves tout le temps avec un présupposé d’idiotie. Au masculin, l’a priori sur vous est toujours positif jusqu’à preuve du contraire. Ceci exprimé par des femmes biologiques me paraît vraiment puissant.

Ensuite la variété des intervenants et des façons de transitionner me paraissait essentielle pour éviter une vision monolithique des garçons trans. L’important est de faire percevoir qu’il y a autant de genres que d’individus et que vouloir qu’une femme ou un homme se comporte d’une façon normalisée, reste bien dans sa case assignée à la naissance, serait tout aussi totalitaire que de vouloir imposer un mode de transition. Ma vision en termes de progrès social, c’est de faire exploser les cases, pas d’en créer de nouvelles pour enfermer de nouveaux parcours. Alors après on vous dit, « mais quoi » ? Tu veux qu’il n’y ait plus ni femme, ni homme. Évidemment non. Ce qui me semble juste, c’est que tout un chacune puisse être libre d’en décider. C’est la raison pour laquelle aussi j’ai tenu à ce que ce jeune garçon trans’ puisse exprimer dans le film son envie d’hétéronorme. Il dit « moi mon idéal, c’est une femme, une maison, une voiture ». Il sait qu’il va faire rager certains de ces camarades trans, mais pourquoi n’aurait-il pas droit à ce désir-là ? J’ai conservé ce passage aussi parce que je suis contre cette vision du « tu appartiens à une marge donc tu dois faire partie des forces de progrès ». Parce que ça donne une prise à la majorité blanche hétérosexuelle, celle d’estimer qu’elle est légitime à décider ce à quoi la minorité a droit ou non ou la façon dont elle peut ou doit vivre sa marginalité.

Donc non, ça n’est pas un film sur « les trans FtoM ». C’est un film sur le masculin/féminin au travers du parcours de quelques trans FtoM et son but ultime est que tout le monde interroge son propre genre.

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3- Les scènes investies par votre caméra restent quand même des scènes politisées. Le contexte actuel (demande de dépsychiatrisation etc..) a-t-il joué sur votre envie de filmer ces personnes ou a-t-il joué sur le message que vous souhaitiez diffuser ? Pour le dire autrement, est-ce que le reportage traduit une idée originale brute ou est-ce que le terrain, les rencontres, ont modifiés le reportage ? Si oui, en quel sens ?

En documentaire le terrain toujours modifie le contenu. On n’est pas là pour faire dire à ses interlocuteurs ce que l’on veut entendre – pas moi en tout cas ! On cherche et on creuse avec eux. J’ai commencé à filmer Lynn Breedlove en 2005 lors d’un de ses one-man show à Nantes. Évidemment que ma compréhension du sujet et de ses implications, notamment en termes de féminisme, a évolué. Mais si je retourne au premier dossier que j’ai écrit, le résumé disait que l’on allait tenter de comprendre en quoi ce type de parcours pouvait permettre de questionner le féminin et le masculin en général. Si j’en juge par tous les commentaires que je reçois, ce but est atteint. Le film semble faire du bien aux garçons trans qui disent qu’on n’a jamais parlé d’eux comme ça, quant aux néophytes hétéros, le film semble les libérer…

ROCCO

4- On est frappé dans votre reportage par ce double mouvement : d’un côté la masculinité n’est pas l’apanage des hommes, il y a donc de la subversion, de la réappropriation des normes… et d’un autre côté on échappe difficilement aux stéréotypes de genre. Est-ce que vous avez ressenti cette ambivalence et comment l’analysez-vous ?

Je crois que le film martèle bien l’idée que le masculin et le féminin sont des constructions sociales. J’aime beaucoup ce passage de Rocco avec ses parents. Sa mère dit que dès sa naissance, elle l’a perçu comme « garçon ». C’est d’autant plus intéressant qu’elle avait mis au monde deux soeurs jumelles. Ensuite quand Rocco lui demande ce que sa transition a changé, elle répond : « soudain, tu devenais mon film donc je t’ai traité comme tel », mais elle est incapable d’expliquer ce que cela veut dire. En sous-texte bien sûr, on comprend qu’il s’agit sans doute, encore, de conventions sociales. On est à San-Francisco, donc avoir une fille lesbienne très masculine, ça n’est pas vraiment un souci. Ensuite s’il faut présenter cette fille comme garçon, cela nécessite pour des parents, même ouvert, de faire vis-à-vis de leur entourage une sorte de révolution culturelle. Mais encore une fois, elle est incapable d’expliquer concrètement ce que cela change. Donc oui, on doit pouvoir être un homme comme on le souhaite, chacun à sa mesure. Et la même chose côté féminin. Il n’y a aucune bible qui explique ce qu’est un homme, ce qu’est une femme. C’est très amusant de poser la question d’ailleurs : « c’est quoi pour toi au-delà de l’aspect génital, être un homme, être une femme ? ». La plupart du temps, les personnes interrogées restent sans voix. Pourquoi ? Parce que si l’on parle de ce qui est important pour soi-même, on parle de ce qui nous passionne, de ce que l’on aime, de ce que l’on essaie de faire de sa vie, pas de son genre.

Et encore une fois oui on n’échappe pas aux stéréotypes de genre. D’abord parce que c’est difficile. Si l’on étudie l’histoire du féminisme, on voit que la domination des hommes sur les femmes remonte au néolithique moyen ! 4 500 ans avant Jésus-Christ ! Pas étonnant donc qu’il y ait tant de soumission intégrée. C’est la même chose côté masculin. Quand Lynnee revendique auprès de sa mère son droit à montrer ses fesses sur une photo comme le ferait n’importe quel hétéro de base aviné, il dit en fait, je me sens homme, un nouveau type d’homme, mais laissez-moi la liberté de le faire comme je l’entends. Vous trouverez toujours normal ce comportement chez un homme cisgenre. La question n’est pas de juger si c’est classe ou pas. Pourquoi ça le serait moins si ça vient de moi ? Il renvoie la norme dans ses cordes.

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5- Votre film sera diffusé le 17novembre (pour le T.dor) dans un IUT d’animation et de carrières sociales : qu’aimeriez-vous dire aux étudiants et aux professionnels qui vont voir ce reportage ?

Je voudrais qu’il pousse tout le monde a reconsidérer son genre. Que les femmes cessent de considérer que les avancées en termes d’équité sont suffisantes. il y a encore beaucoup à faire. Je prépare un film sur la notion de soumission féminine et je sais que ça n’est pas simple d’avancer dans la vie en réagissant tous les jours contre des attitudes sexistes. Bien sûr, c’est moins fatigant de se dire « c’est comme ça ! ». Il faut du courage pour que les choses changent vraiment. Mais si l’on chausse des lunettes avec ce filtre, on s’aperçoit que l’on se prend des vagues sexistes vraiment au quotidien. Pour les garçons, j’espère vraiment que le film fait percevoir l’injustice que constituent les privilèges du masculin. Il faut que les hommes en prennent conscience et je crois que sur ce sujet, on est en plein creux de vague. Il faut que les garçons refusent ces privilèges. On ne peut jamais tout utiliser dans un film, mais lors de nos nombreux entretiens, Kaleb me dit « (en passant vers le masculin), tu sais que tu as le pouvoir entre les mains et tout le travail est de s’en dessaisir ». Il n’y a que de cette façon que l’équité femme/homme pourra évoluer de façon décisive. Et encore une fois, tout le monde a à y gagner.

6- L’interview sera mise en ligne le mois prochain, mois du T.dor. Et justement, le T.dor pose la question de l’effraction brutale derrière les meurtres de personnes trans et, plus largement, des personnes LGBT. Votre documentaire ne renvoie-t-il pas la question de l’effraction dans laquelle les identités trans mettent fin à cette sécurité et à cette normativité cisgenre ?

J’ai choisi de faire un film gai, sans pathos, avec des personnes qui assument ce qu’elles sont, même si je n’ai pas gommé les difficultés qu’elles rencontrent au quotidien. J’espère que la sympathie immédiate qu’elles dégagent fabrique un déclic. Celui du « so what ? », c’est-à-dire en quoi cela me dérange-t-il, moi faisant partie de la norme hétérosexuelle, que des gens aient besoin de vivre leur genre différemment. Est-ce que je n’ai pas à gagner à m’intéresser à cet aspect de la question ? Corps modifiés ou non, est-ce que ça n’est pas l’amour le plus important ? J’ai bien conscience que cela n’éradiquera pas la violence et le rejet de la différence qui va jusqu’au meurtre. Mais cette violence ne s’abat pas uniquement sur les personnes trans. Ce sont des choix que la part la plus conservatrice de la société trouve extrêmes, mais finalement est-ce que c’est si différent de quelqu’un qui se fait entièrement refaire le corps en passant sous les bistouris des chirurgiens esthétiques ? Le problème c’est d’une part la discrimination pure, tout ce travail qu’il y a à faire pour contrecarrer cette tentation qu’ont les sociétés (les gouvernants ?) a toujours fabriquer des « ennemis de l’intérieur » (pour reprendre une expression de l’historienne Henriette Asséo), des personnes estampillées « troubleuses d’ordre social » : les roms, les trans, etc. Et d’autre part cette logique fasciste de la conformité. Être une femme, être un homme, personne ne sait vraiment répondre à la question, cela signifie sans doute que ça n’est pas la question. La question c’est que 100% femme, 100% homme, ça n’existe pas. Tout le monde circule entre le féminin et le masculin. La question, c’est l’équité entre les femmes et les hommes, la honte que cela constitue pour le genre humain que plus de la moitié de l’humanité soit maintenue sous domination masculine. La question c’est comment dans la vie on réussit à être une personne juste, droite, comment on travaille à agir selon nos convictions, comment on contribue à faire progresser le monde dans lequel on vit et on le peut. De ça, les garçons trans du film sont des révélateurs incontestables. Et puis si tout le monde vit son genre librement, il n’y aura plus de discrimination et donc plus de violence…

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Mis en ligne : 30.11.2011.

Outrans, soutien à STP 2012


 

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STP 2012
OUTrans

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Le samedi 22 octobre 2011 s’est tenu, dans plus 60 de villes dans le monde, la 5éme « journée internationale de lutte contre la pathologisation des identités trans », de la campagne « Stop Trans Pathologisation 2012 »[1]. Cette campagne internationale, lancée en 2007 à l’initiative d’activiste, français et portugais, vise à faire retirer les « troubles de l’identité sexuelle »[2] des manuels internationaux de psychiatrie et plus particulièrement du DSM[3] et de la CIM[4] dont les nouvelles versions paraitront respectivement en 2013 et en 2015. Le moteur de cette campagne internationale est de permettre aux personnes trans de ne plus être, et ce, à aucun moment de leur transition, sous la tutelle d’un psychiatre. A l’heure actuelle, dans un grand nombre de pays dont la France, les personnes trans sont soumises à des évaluations psychiatriques à chaque étape de leur transition : prise d’hormones, chirurgie, changement d’état civil.

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En France, c’est principalement à travers la question des équipes hospitalières que se manifeste le plus explicitement ce contrôle psychiatrique de nos corps et de nos identités. Ces équipes pluri-disciplinaires associant psychiatres, endocrinologues et chirurgiens reprennent le modèle des équipes préconisées dès les années 50 par le Docteur Money. Aujourd’hui comme au milieu du XXe siècle, l’objectif est clair : créer des hommes et des femmes copyrighté-e-s. Dès lors, pour ces équipes hospitalières, un certain nombre de critères sont indispensables si l’on veut obtenir un diagnostic permettant une prise en charge : être hétérosexuel-le dans son genre choisi, être séronégatif, ne pas avoir d’enfant, ne pas s’être prostitué-e, désirer une opération de réassignation sexuelle, avoir la conviction intime et depuis l’enfance que l’on appartient « au sexe opposé », réussir des tests de personnalité selon lesquels les femmes s’épanouissent à la cuisine et les hommes en coupant du bois, etc. Ces équipes hospitalières reproduisent alors, en prenant appui sur le diagnostic psychiatrique, une matrice du genre digne d’une publicité sexiste américaine des années 50.

Au-delà de la question de ces équipes hospitalières, la pathologisation des transidentités fait de la case psychiatre une case difficile à contourner complètement, et ce même en « parcours libre ». A de rares exceptions près, un certificat psychiatrique est nécessaire pour quiconque souhaite commencer un traitement hormonal, effectuer une chirurgie ou changer ses papiers. Autrement dit, c’est un véritable pouvoir d’ingérence que les médecins psychiatres exercent sur nos corps et nos identités. Alors que certain-e-s trouveront, par chance, le contact d’un psychiatre considérant les personnes trans comme les plus à même de définir ce qu’elles sont et désirent, d’autres verront leur parcours devenir beaucoup plus complexe. En équipe hospitalière comme dans le privé, certain-e-s attendent plus de deux ans avant d’obtenir la précieuse attestation leur permettant d’avoir accès à des hormones. D’autres encore voient cet accès tout simplement refusé car n’ayant pas suffisamment réussi à prouver leur conformité aux identités homme© ou femme©[5]. Plus qu’un rapport entre usagers et médecins, c’est un véritable rapport de force qui existe entre les personnes trans et certains praticiens.

Cependant, alors que la mobilisation grandit, nous, personnes et activistes trans, voyons se multiplier, à l’internationale, les avancées en faveur d’une dépathologisation complète des transidentités. Fin septembre, la World Professional Association for Transgender Health (WPATH), a rendu public la 7éme révision de ses standards de soins[6], retirant la place centrale et omnisciente de la psychiatrie dans les parcours de transition. Ces nouveaux standards placent alors le respect des personnes en premier plan, et prend en compte une diversité d’identités alors mises à mal par la pratique psychiatrique. 
Fin septembre encore, le Parlement Européen a envoyé un signal fort en demandant à l’Organisation Mondiale de la Santé – éditrice de la CIM – de dépathologiser les dits « troubles de l’identité de genre ». C’est à travers l’adoption d’une résolution que le Parlement Européen a demandé à l’OMS de sortir définitivement les identités trans de la liste des troubles mentaux et du comportement de la CIM pour pouvoir alors les reclassifier dans une catégorie non-pathologique.


Dans le même temps en France, l’heure est à l’inaction après l’annonce, en 2009 par Roselyne Bachelot alors ministre de la santé, d’une dépsychiatrisation des parcours trans. Dépsychiatrisation qui n’a de telle que le nom, puisqu’il ne s’agit en réalité que d’un changement de codification de l’Allocation Longue Durée accordée aux personnes trans. Dans les faits, la place de l’expertise psychiatrique dans les parcours trans n’est absolument pas remise en question. Loin de ce type de déclaration de principe, la France va devoir se positionner concrètement sur ce dossier.

La façon dont est prise en charge la question trans par la psychiatrie, et à travers elle, par l’État, est inacceptable. Cette ingérence tour à tour des médecins et de l’État sur nos corps cherche à nous déposséder de tout pouvoir d’action sur celui-ci. Comme les militantes féministes, nous nous voyons forcé-e-s de rappeler que nos corps nous appartiennent. Ainsi, nous, activistes et personnes trans, sommes nombreux à avoir fait le choix de ne pas recourir aux équipes hospitalières françaises pour nos transitions, et appelons toutes personnes trans à ne plus/pas recourir à ces médecins, médecins actuellement regroupés au sein de la Sofect[7]. En effet, comme toutes personnes usagères du système de santé nous avons le libre-choix de nos praticiens dans tous les domaines médicaux.

Par ailleurs, cette ingérence de la médecine, et plus particulièrement de la psychiatrie, rend paradoxalement l’accès aux soins et son suivi plus difficiles. En effet, la subordination des personnes trans à la psychiatrie et à la maltraitance de cette dernière entrainent nombres de personnes trans à une méfiance envers les praticiens de santé. De plus, le manque de formation et d’informations des praticiens de santé (gynécologues, urologues, généralistes, etc.) ne permettent que très rarement un suivi médical correct aussi bien au niveau des IST que d’autres pathologies lourdes (cancer de la prostate ou du col de l’utérus par exemple). À travers ces questions de santé sexuelle, c’est toute une réflexion de santé globale trans qu’il est indispensable d’amorcer. Le rapport des personnes trans aux praticiens de santé est un rapport délicat qu’il est nécessaire de travailler afin de favoriser l’accès à la prévention, aux dépistages et aux soins.  La facilitation des parcours s’inscrit alors pour nous dans une perspective globale permettant aussi bien le respect des libertés individuelles qu’un meilleur accès aux systèmes de soins.

Nous ne pouvons que constater qu’en refusant le libre choix de nos parcours et de nos identités, l’État perpétue une tradition de pensée selon laquelle nos corps ne nous appartiennent pas.

Outrans, le 30 octobre 2011

www.outrans.org


[1]Voir  http://www.stp2012.info/old/fr

[2] On parle de « troubles de l’identité sexuelle » correspondant, selon les auteurs, à la « dysphorie de genre », au « transsexualisme » ou bien à la « transsexualité ».

[3] Diagnostic and Statistical Manual publié et révisé par l’American Psychiatric Association.

[4] Classification Internationale des Maladies publlié et révisé par l’OMS.

[5] E. Dorlin, Homme/Femme©. « Des technologies de genre à la géopolitique des corps » in Critique, numéro 764-765, Paris, Les Editions de Minuit, 2011, p.16-24.

[6] Voir http://www.wpath.org/documents/Standards%20of%20Care%20V7%20-%202011%20WPATH.pdf

[7] Voir http://www.transsexualisme.info/

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