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Les TRANS-CORPS de Karl

Karl Lakolak,
Plasticien

Cécile Croce,
MCF, Université de Bordeaux 3 

4 Echo dans la forêt, starring Juliette , Paris, Karl Lako

Écho dans la forêt, starring Juliette
(Lakolak, Paris, 2012)


 

Les TRANS-CORPS de Karl

Regards croisés de l’esthétique et de la création

Cécile Croce, Karl Lakolak

 

 

 

L’œuvre picturale de Karl Lakolak créée dans des actions performatives et démultipliée par les vidéos et photographies opère les corps selon le fil du désir, ses aléas, ses surprises. La question de l’identité genrée, sexuelle, amoureuse, mais jamais donnée, ni fixe ni définie, est aussi celle de l’artiste plasticien. Il interroge sa place, sa mission qui espère donner corps à la multiplicité des déclinaisons du genre et déconstruire les pôles établis, les recycler. Nous écouterons aussi des œuvres en ce qu’elles bouleversent, interrogent, expérimentent, le long de cinq photographies. Et pour ne pas conclure, laisser la voix au poème.

 

 TOUT EST RATÉ, par Karl Lakolak

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Rape of Europa, starring Elvis et Elvis (Lakolak, Paris, 2012)

Imaginons d’un côté Meule Soleil couchant de 1890 par Claude Monet (h-t, 73 × 92 cm, Musée des Beaux-arts de Boston), de l’autre Rythm 10, performance de Marina Abramovic (1973, sorte de scénario macho-masculin, où l’artiste agenouillée passe une série de couteaux entre ses doigts à toute vitesse) ; et peut-être au centre La mort de Sardanapale d’Eugène Delacroix (1827-1828, h-t, 392×496 cm, Musée du Louvre ; sur l’épisode dramatique de la mort du souverain perse Sardanapale – en fait Assurbanipal qui vécut entre 669 et 627 av. J.-C, dont la capitale est assiégée sans aucun espoir de délivrance et qui décide de se suicider en compagnie de ses esclaves et de ses favorites). Avec ce dispositif, je dessine une « Figure d’Artiste », en plasticien contemporain qui pose le questionnement de son identité, avec toute la liberté promise par l’autodidaxie. Cette Figure plane en nous tous, attribut social imaginaire et mémoriel, mouvant, abrité dans notre esprit comme le « rêve de vol » de Gaston Bachelard. En effet, pour l’autodidacte que je suis, modestement et brièvement formé à Paris1 en histoire de l’art, la fabrication de l’identité de l’artiste contemporain fut un douloureux problème, et en même temps un champ d’investigation fructueux, tant la liberté d’expression qui semblait définir l’espace de la création, permet de s’engouffrer totalement dans les profondeurs du laboratoire de son improbable identité. Avec ce dispositif donc, j’invente un théâtre commun, expression du désir même mis en scène, fondé sur un jeu des contraires. L’art comme machine à désirs, laboratoire des fantasmes fondateurs.

 

 

Le jeu des contraires

 

Objectif souvent raté mais toujours visé : réunir les oppositions, les paradoxes pour au bout du compte, à partir d’une dualité fondamentale, militer pour le doute, la liberté caméléon de multiplier les identités, bref du double jeu tenter la synthèse. Ainsi, je vogue sur une impossible synthèse entre deux figures antagonistes. Avec Monet (j’aurais pu citer Claude Gelée, Corot ou Van Gogh) je pense au retrait, à la solitude, au silence, à l’artiste méditatif (romantique ?) dont l’esprit s’évade, qui entame une longue conversation avec lui-même ; Rembrandt devant son miroir. Ce retrait du monde me conduit au rêve aux fantasmes à la masturbation (sexuelle). Avec Abramovic (j’aurais pu citer Warhol, Beuys…) je retrouve l’artiste en relation permanente avec ses contemporains, souvent engagé, en danger, exhibé, ou l’artiste contemporain témoin de son temps, qui opère une mise en perspective critique et esthétique du monde. D’un côté, donc, l’évasion tranquille, plaisir esthétique, séduction, de l’autre l’implication totale dans la vie commune dans la cité, la provocation, l’engagement politique, voire le sensationnel, l’outrance et parfois le mauvais genre et souvent le scandale. Ce double jeu rappelle l’attitude du peintre français Gérard Garouste dans les années 80, qui jonglait avec filiation et modernité avec « Le Classique et l’Indien » ; or, cette question essentielle au cours du XXe siècle – être moderne a tout prix – fléchit au début des années 90, avec le doute et la remise en cause du « progrès », les peurs devant les méfaits de la perpétuelle volonté de croissance, le productivisme, l’économie de masse, le libéralisme triomphant, le mépris de notre environnement… Le constat est clair pourtant : la peinture, telle qu’elle se manifestait et s’envisageait depuis l’Antiquité jusqu’à la Figuration libre, est morte. Son aura n’est plus.

 

À partir de ces postulats, comment « faire le peintre », à quoi bon ?

Peintre malgré tout, j’ai donc décidé de travailler sur ce cadavre : le réanimer, le ressusciter, l’érotiser, le photographier, le pornographier, le filmer, le remettre en scène sauvagement. Le corps « pornographié » est donc pour moi l’exhibition, une graphie comme une autre ; avec l’ambivalence supportée du langage sexué : le corps théâtralisé est mis en scène à partir d’attitudes conventionnelles de la sexualité, de poncifs fétichistes contemporains, qui sont ici décalés détournés pour livrer l’acteur à son exhibition fortement détachée, intemporelle, pour déconstruire l’identité de l’acteur (de sexe et de genre). Loin d’un rapport artistique sur la sexualité véritable, il s’agit plutôt d’un théâtre poétique et philosophique de la sexualité, comme bon commerce du corps, entendu comme échange honorable entre  citoyens consentant, traversés par le souffle virtuel du désir. Le corps dont je parle n’est pas isolé du monde, de son environnement, et peut aussi s’inscrire dans une « histoire des peintures » ; par exemple je m’intéresse à nouveau à « l’invention du paysage », pour réinscrire l’amoureux moderne dans son équilibre cosmique. Ici  nous retrouvons Monet. Filmer l’amour dans le paysage, serait alors une façon de relier certains rites des sociétés traditionnelles à ce qui nous reste aujourd’hui de sauvage : le jardin, la campagne, la forêt, certains sites protégés. Nous jouons ainsi mais surtout jouer à redonner du sens à quelques mots désuets qui pourtant circulent encore : Le Paysage, Le Tableau (Paysage pornographié – Tableau chorégraphié). Alors, l’homme, Homo Sapiens sapiens, l’homme sage civilisé, intellectuel , extrêmement savant et parfois arrogant, maître de ce monde qu’il veut impitoyablement soumettre, retrouve  l’animal primitif qui sommeille en lui, curieusement si charnel, le mammifère solidement attaché à Gaïa sa mère symbolique dont il ne peut se détacher (je me fiche de la guerre des étoiles), le singe qui fait le beau et parade dans l’antichambre des cérémonies sexuelles.

 

 

Le désir

 

L’art met en scène l’expression d’un désir.

Constat clairement posé – amours divines antiques, mythologies et métamorphoses, marivaudages classiques, perversions romantiques  et fétichismes contemporains, le sexe (autant que la guerre et la mort ?) rode dans le champ de l’art. Il touche à la question du genre, à ma vie personnelle, à mes errances anciennes, aux multiplications des « comportements de genre » durant mon enfance et mon adolescence ; mais à mesure de la synthèse qui s’opère actuellement, elle se propage dans les multiples métamorphoses posturales que je mets en scènes avec mes acteurs danseurs modèles. Le sexe n’y est pas hard mais plutôt métaphore de tous les désirs et, souvent je pense à la préciosité des personnages de porcelaine, fragiles et ambigües qui s’embarquent pour Cythère dans le célèbre tableau de Watteau. Le corps masculin (ou parfois féminin) qui se livre pour mes essais chorégraphié, recrée du genre à mon sens, du genre nouveau mauvais ou bon, grand ou bas, hautement cultivé ou animal, précieux ou lourd, de l’ours à l’Antilope en somme. Le corps que je mets en scène s’oppose à l’enfermement répressif délétère de notre mobilité corporelle générée par l’entreprise de fabrication du féminin et du masculin dans nos systèmes policés et inégalitaires. Si la sexualité est instrumentalisée par les commandeurs, la répartition des comportements de genre est tout aussi contrôlée pour mieux asservir, culpabiliser et gouverner par une sort d’accusation permanente : nous sommes des pêcheurs, des coupables permanents ; Nos mouvements sont contrariés, et dictés par le code des attitudes justes (l’implacable diktat de la machine éducative occidentale hétérocentrée). Le lieu d’art comme laboratoire des désirs permet ainsi à chacun d’explorer selon son bon vouloir, selon la circonstance, toutes les interprétations corporelles imaginables : de ce qui est discriminé comme viril ou féminin : manière, élégance, sophistication, préciosité, retenu, rigueur, raideur… Y remontent les émotions de mon enfance : j’étais clairement de ceux dont le sexe biologique n’était pas harmonieusement attaché au genre ; j’étais en perpétuelle inquiétude face à l’univers comportemental masculin qui m’était semble-t-il dévolu ; je vivais chaque expérience vers le masculin comme un échec, et, au fond , ce que je désirais alors c’était : jouer à la poupée, materner, jouer à la « dinette », sauter à la corde, jouer à la marchande…  un peu plus tard me maquiller chausser les talons aiguilles de maman, voire porter ses robes, un peu plus tard chanter Barbara (plutôt que Brel) ; Je me définirais donc comme féminin contrarié, ce qui n’équivaut ni au masculin, ni au féminin, ni au neutre. La question du narcissisme est au cœur de mes images, car elle correspond pour moi à un passage initiatique non résolu ; ce « faire la fille », à mon sens, conduit certains à vouloir changer de genre, à condition de se désirer narcissiquement dans le sexe opposé à son sexe biologique. Cette question, je l’ai certainement vécue à l’adolescence, avec angoisse et au final l’impérieuse injonction des interdits : une peur panique de devenir femme physiquement. Je pense qu’une mort symbolique s’est installée en moi au sortir de ce passage, une question irrésolue pour toujours avec comme corolaire, une impossibilité de considérer mon propre corps avec sérénité, apaisement ; « Trouble dans le corps ». Quand j’applique rituellement des peintures (parfois écritures et dessins) sur le corps vierge, j’opère donc une transformation symbolique de l’acteur soudainement déconstruit et devenu tableau vivant près à être admiré dévoré acheté… par les regardeurs amateurs collectionneurs…

 

Pour conclure, c’est bien sur le « Ratage » évoqué plus haut que s’établit du sens dans mon projet ; comme dans la construction fragile de l’identité, le renoncement, l’inachevé, le raté, le perdu, le retrouvé, l’impasse, le retour, etc.  Autant de rebondissements permanents dans le complexe fil conducteur.

 

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David, série Un con m’habite (Lakolak, Paris, 2005)

 

5 ŒUVRES DE KARL, par Cécile Croce

 

1 – Le jeu des contraires tenté par Karl dans ses œuvres, porte non seulement sur l’équilibre entre la violence d’une performance à la M. Abramovic et la rêverie d’une peinture à la C. Monet, mais entre la franchise sexuelle d’une représentation pornographique fétichisée et la délicatesse de la sensation esthétique reçue. Dans David, (série Un con m’habite, Paris, Karl Lakolak 2005), un « corps pornographié » pose, exhibé, accessoirisé de signes très connotés : bas résilles, rouge à lèvre rouge vif sur fond de décor artificiel de plis plastiques aux couleurs criardes et brillantes. Comment entre-t-il en désir délicat ? Sans doute, la nonchalance de l’attitude retenant juste l’attention du regard aux mains versées le long du corps rappelant la grâce de celles des figures du grand Léonard, de La Dame à l’Hermine (portrait de Cécilia Gallerani, v.1488-1490, h-b, 54,8×40,3 cm, Cracovie, Czartoryski Museum) à Saint Jean Baptiste (v.1513-1515, h-b, 69×57, Louvre) dessine-t-elle une légère ambigüité ; elle renvoie aussi au monde du cabaret, de la scène, justement, celle du spectacle vivant qui ne se prive pas quelquefois de ses outrances. Mais l’excès se calme à la faveur de la caresse des langues de lumières ou des ombres portées sur la peau, de l’arrêt sur image des éclats de brillances, des déliés poétiques énigmatiques d’écritures de peintures qui courent en fond d’image, comme une poésie sauvage aux mots souples. Du commerce des corps exhibés, au souffle retenu des fantasmes secrets et infimes, où passe le désir ? Le démarquage de ces positions, au final, n’est-il pas qu’un postulat théorique ?

 

Karl : Cette photographie a été prise au moment de l’exposition Molinier Jeux de Miroirs (2005, Musée des Beaux-arts de Bordeaux) qui fut pour moi un choc et une révélation personnelle. Le côté « cabaret » vient sans doute de ce « petit théâtre » que je prépare pour chaque modèle et qui consiste en un tableau en 3 dimensions dans lequel il est comme réanimé ; je cherche aussi à travailler dans le sens de son désir, de détourner ses fantasmes et de les faire passer dans l’œuvre. Exhibitionniste ou plus réservé, le modèle devra se laisser aller et se déprendre des idées reçues qui peut-être l’auront amené dans mon théâtre (comme par exemple l’idée celle de faire la star).

 

2 – Dans L’ Enlèvement d’Europe (starring Elvis § Elvis, Paris, Karl Lakolak 2012), ce ne sont pas des plissés colorés et des mots de peinture qui accueillent le corps et lui font paysage, mais de larges tracés de dessin classique sur un sujet à l’Antique. Les corps entrent en résonnance avec leurs paysages : on a quelquefois du mal à discerner si cette jambe est celle du jeune modèle ou celle du dessin. Car le corps est rose du même rose que la toile, car il se blanchit à semblable peinture, prend matériau commun et souligne ses lignes comme celles du dessin. Mais le corps ne se confond pas avec le paysage, on l’y distingue pourtant. Ou plutôt les corps, ceux des deux modèles qui s’enlacent et s’indistinguent aussi, en partie. Les corps font eux-mêmes paysages, en une étrange chorégraphie. Gémellité ? Désir du même sensible en tout amour dont l’homosexualité serait ici le Hérault sous le regard bienveillant du mythe de l’enlèvement d’Europe par Zeus fait taureau majestueux ? Que penserait l’auteur de L’Embarquement à Cythère (ou du Pèlerinage à l’île de Cythère pour la version du Louvre, 1717, h-t, 129×184 cm) de cet Enlèvement amoureux ; qu’en dirait Watteau vu par Karl lorsque ce n’est plus seulement l’animalité (divine) qui s’empare du corps appétissant (comme dans Zeus et Antiope), mais deux jeunes corps l’un à l’autre, embarquant dans le paysage fabriqué par et avec l’artiste comme ailleurs la séduction (d’un pelage luisant) conduit au vol, aux transports amoureux ?

 

Karl : En effet, je peux parler de l’hétérosexualité ou de l’homosexualité : mes personnages sont au-delà du genre, comme chez Watteau où les hommes, précieux, ont la même attitude que les femmes, tout aussi parés, où l’on pourrait presque changer les personnages.

 

3 – L’Enlèvement d’Europe, photographie tirée d’une œuvre performée de Lakolak, est donc un moment, un regard, une scène de ce théâtre qui s’est joué ailleurs (dans l’atelier, le temps de la performance), sur d’autres échanges et qui se déploie en d’autres images. Rape of Europa (starring  Elvis § Elvis, Paris, Karl Lakolak 2012) montre un tout autre espace, où les deux corps allongés sous un ciel lourd et rose, coupé, du dessin d’Europe. Un monde à l’envers : les corps bleu-violet forment une plage colorée, une mer sombre agitée de leurs formes tandis que le ciel n’est que le tracé plat du dessin et de ses touches picturales. Aussi, étrangement, différentes photographies d’une performance peuvent conter toutes autres histoires : celle-ci semble poser la transmutation des matières, de la chair (humaine, picturale) au liquide, humain et pictural, qui s’épand autour des corps, en fin d’ébats ou de joute. La solidité des représentations est sans cesse ébranlée au travers des œuvres, rien n’y est plus précaire que l’identité, que la sureté d’une direction amoureuse, que le repérage géographique des êtres en leurs espaces, que l’interprétation des mythes. Chaque image en effet en donne une autre version. Ici le couple se défait et se déploie en une troisième dimension du paysage et quelque chose semble avoir circulé, quelque chose s’est passé, et il s’agit du passage même, de la traversée des identités, du trans. Si en premier regard, les œuvres de Lakolak semblent s’intéresser d’abord à la question du genre, elles touchent aussi la transformation en acte et en œuvre, de l’être en ses identités et en ses désirs, comme la possibilité de toucher à la dimension psychosexuelle de l’autre (et sans doute de l’autre en soi), d’y goûter). Nous avons ainsi proposé ce regard sur les œuvres de Karl lors de notre Journée Trans du 22 février 2013 à l’IUT Michel de Montaigne Bordeaux 3, où nous avions invité K. Lakolak et A. Alessandrin.

 

Karl : Un travail performé se déroule comme un rituel : il commence par une construction bien agencée, mise en scène, puis dérape dans les couleurs et les coulures, ce que j’accentue en mettant des bouts de chiffons, des papiers déchirés. Le modèle est alors pris dans cette phase de destruction, y sombre, et se donne comme un corps abandonné, perdu, sans repère, comme mort. Je monte ainsi une tragédie qui souvent perturbe le modèle qui ne peut plus se référer à la notion de beauté et apparait ainsi en transformation, hors critères.

 

4 –  La danse en particulier rend cet art du passage, de l’équilibre instable jamais gagné, toujours tenté, risqué, explorant l’espace où évolue le corps, où il s’interroge, en s’expérimentant, amoureux de ses lignes, curieux de ses formes, des ses masses, de ses rythmes. Les performances de Lakolak sont des chorégraphies libres élaborées entre les modèles et l’artiste, dont les photographies rendent encore la grâce ou la surprise. Echo dans la forêt (starring Juliette, Paris, Karl Lakolak 2012) en saisit un geste des bras balancés en plein vitesse, tandis que le corps élancé et empreint de ce vert qui manque au paysage encore juste esquissé et parsemé de vignettes de mots, dessine une figure douce et sauvage à la fois. Peut-on vraiment écrire qu’il s’agit d’une femme, ou bien l’important est ailleurs, dans le vacillement de son identité au profit d’une action (artistique) qui nous transporte vers une autre perception de l’être (humain, primitif, animal, amoureux), qui déplace nos certitudes ? Les œuvres de Karl, assurément, témoignent d’une expérience performée inédite à chaque fois, mais elles opèrent aussi un bougé de nos représentations. Elles nous désilent, nous, spectateurs, de la carapace des préjugés.

Karl : La danse en effet est un décalage où l’on perd tous ses repères, où les attitudes féminines et masculines peuvent ne plus être si tranchées, en tout cas où l’on peut emprunter les unes ou les autres ou un mixte des deux. Telle est la figure proposée au regardeur.

 

5 – Le côté brut de Elle (Paris, Karl Lakolak 2012) aux griffures de peintures apparents sur fond blanc, comme une esquisse griffonnée traversé de tuyaux d’aluminium froissé, aux couleurs en fort contraste sur une palette réduite (bleu, vert, rouge), le format mangé comme en coups de ciseaux en créneaux, le personnage centré, frontal, vêtu de sa robe de peinture, se démarque fortement de l’étrange beauté clinquante de David. Ici, plus de regard de face séducteur mais la tête basculée en arrière, prolongée par celle, peinte, du décor. Plus de mouvement des mains suggestif sur le torse et le lieu-dit désigné du sexe, mais le corps de front, bras ballant, présenté, bénéficiant seulement de la beauté de ses lignes extendues jusque le long du cou. Il est « elle » le pénis dissimulé entre ses cuisses ainsi que le proposait Luciano Castelli dans Selbstdarstellung (torso) en 1976. Pourtant, à la différence de la photographie de Castelli, ici, le corps fait paysage ne cache plus rien : aluminium, coups épars de pinceau, coulures, corps en sa face, en son désir peut-être, en son plaisir nouveau dessiné en une larme de peinture outremer qui descend le long du ventre jusqu’en cette zone où il n’y a pas plus de dissimulation que de révélation. D’ailleurs, pourquoi parler de genre en fonction de l’organe ? Chaque corps transmuté par les œuvres de Lakolak, comme en une possible expérience de vie, semble jouir de son état inédit, de toucher ses désirs peut-être autrement impossibles grâce à ces récits de soi que l’artiste met en scène. Tels déploiements imaginaires signent une actualité de l’art.

 

Karl : C’est un garçon-fille que l’on perçoit dans cette œuvre ; ce désir exprimé est le fruit d’échanges dans mon « petit théâtre ». Aujourd’hui cependant les échanges se sont multipliés par internet qui permet non plus seulement une publicité ou un système de starisation, mais de nouveaux comportements de désir dans ce que j’appellerais une poésie de l’échange (par laquelle nous pouvons encore rêver). Internet permet de nouveaux systèmes de marché de l’art et de commerce ; et si mes performances et leurs photos, leurs vidéos demeurent  issues de rencontres vivantes en performances, il me semble que la « boîte » internet en dévore toujours davantage.

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L’enlèvement d’Europe, starring Elvis et Elvis (Lakolak, Paris, 2012)

Chirurgical instinct de vie : le grand modérateur de vos nuits – avril 2009, par Karl Lakolak

 

J’avais cette nuit là rêvé l’incendie des organismes sensibles mais l’irrésistible pouvoir du grand corps exposé portait au monde quelque chose de si mystérieux. Il supposait une reconnaissance immédiate et parfaite, apparemment magique, entre le réceptacle charnel et le conducteur des opérations urgentes. Car l’Esprit des désirs en marche vers une nouvelle forme de rapport au sexe inhabituel gît au fond du processeur interne de tous les individus ; il est cette intériorité inconsciente, que les fusions guideront vers la conscience des pulsions. La diffusion du fantasme du grand modérateur dévêtu parmi les combattants du sommeil ne saurait générer des conséquences sur la littérature amoureuse des ombres sans que les pensées s’interpénètrent sauvagement. Nous vivons à travers une continuelle projection dans nos désirs. Soudain je pris conscience de nos désirs, mais seulement dans le sens inverse des aiguilles de cette montre qui m’attire à ton poignet tu te jettes avec ton animalité féroce à la figure des êtres de tes satisfactions cachées. Nous sentons en nous cette traction du désir, cette inquiétude qu’il provoque ; tu me menaces dans cette instabilité que le désir provoque, je me sens ballotté par tes bras de géant corsaire et c’est encore ce tiraillement du désir qui pisse des mots sur le ventre des ignudi découverts dans l’agitation de nos pensées. Souffrons-nous tant de nos frustrations et que nous voudrions toujours être sur ton corps étendus là où nos désirs seraient satisfaits, toujours oublieux de ce que le présent fallacieux nous offre.

Mais le fait d’être jeté en slip dans l’abracadabrantesque inondation gluante de nos désirs nous lègue-t-il un ticket pour l’extase ? Par exemple, d’un sentiment de force et même de virilité aguerrie, dans la direction du paradis, je m’exerce à modifier la forme sinueuse de ton image de sexe reposé, interposé, présenté.

Quand le membre est perdu

si d’aventure le miroir de ta peau glisse au parterre de mon désir assassiné l’autre interdit se vautre sur le gibier en mode opératoire pornologique quand les cuisses immenses et velues s’écartent et se soulèvent le Pont du cul s’érige en maître à la vue des indignés qui se masturbent en silence et marmonnent une succession de fictions gluantes efficaces peu importe ce lugubre et sinistre dédain crié du diable qui ordonne que tu le lèches infiniment au désespoir de tes éducateurs bigots dont l’esprit rétréci  empeste  nos boudoirs feutrés car au fond c’est bien le monde entier qui te pénètre à cet instant sauvage d’où ce long et lubrifié tunnel au sein duquel nos rêves passent et trépassent et surtout le mien de t’offenser éperdument en enfonçant mon vœux dans le cœur du bas sans que jamais ton sexe n’éradique le poème et l’insouciance des anciens jours alors meurt l’existence ni désir ni amour un lit de roses une chair épandue un voile mélancolique.

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Elle (Lakolak, Paris, 2012)


Mise en ligne, 30 août 2013.

Entretien avec Estelle Beauvais

 Entretien avec Estelle Beauvais

Réalisatrice et cinéaste


 

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Étant un tant soit peu en décalage par rapport au paysage vidéographique actuel, dont le rythme est de plus en plus soutenu, et qui représente des choses de plus en plus violentes, j’ai décidé que ma démarche devait privilégier un cinéma de proximité, sensible, modeste, qu’elle devait être construite dans un souci d’échange direct avec les personnes et les paysages que j’affectionne, que je filme, que je présente.

Source : http://www.estelle-beauvais.com/estelle_beauvais/biography.html

ODT : La genèse du projet ?

E.B. : L’impulsion première vient du fait que je n’ai jamais supporté la notion de normalité, je ne l’ai jamais comprise. Les notions de normalité et de perfection sont illusions. Elles nuisent à notre bonheur, à l’existence.

 

À mon sens, renouer avec sa propre fragilité permet de dépasser l’illusion de la perfection humaine. J’ai la conviction qu’accepter sa fragilité, c’est se donner les moyens d’exister et d’avancer. J’ai décidé de réaliser ce projet afin de mettre en valeur une notion refoulée, perçue comme négative dans nos sociétés et qui, assumée, représente pourtant (à mon sens) une grande qualité et même une force.

 

Il s’agit donc, à travers cette série de films, de soutenir une notion qui existe malgré nous et dont je suis persuadée que nous avons besoin pour nous accomplir en tant qu’humains. Il s’agit de s’avouer que pour avancer, il faut assumer et dépasser le fait que nous sommes ontologiquement fragiles.

Ce projet est une façon de participer et tenter d’aider ce processus de dépassement.

 

ODT : Comment t’es-tu donnée les moyens de le mener à bien ?

E.B. : J’ai commencé à dresser de façon organique une carte, la « Fragility Map » afin d’organiser le projet. Y sont inscrits mes lectures, les livres sources, les auteurs qui m’ont inspirés. Par ailleurs, il s’en dégagent les grandes thématiques que j’aimerais aborder à travers ce projet, les personnes (connues ou anonymes) et les lieux que j’aimerais filmer. En lien avec tout cela, j’y ai également posé les intentions de réalisation ainsi que les intentions plastiques.

 http://www.flickr.com/photos/daseinprojekt/6895567398/sizes/l/in/set-72157628717679039/

A partir de cette carte, j’ai commencé à prendre des rendez vous et organiser les premiers tournages.

Il s’agit d’un projet empirique, il se construit au fur et à mesure de la quête et des rencontres. La carte évolue en parallèle, au fil du projet.

 

ODT : Le rôle de ton entourage, de tes amies, des réseaux, etc., dans l’aide qui t’a éventuellement été apportée ?

E.B. : Très important ! J’ai des amis merveilleux qui me soutiennent tant dans ma vie personnelle que dans mon travail. Mon activité est très solitaire. Il y a toujours des moments où on a envie de baisser les bras, ou plus rien ne nous supporte, où on se sent très seul. Un sourire, une rencontre, une belle parole, un indice, et la motivation reprend.

Rencontrer mes amis, ma famille, les personnes qui me sont chers afin d’échanger est un moteur indéniable dans tout ce que je réalise.

Je suis entourée par des personnes issus de milieux, de communautés, de classes sociales très différents, ce qui représente à mon sens grande richesse.

Je tiens à remercier tout particulièrement Jef Guillon pour les réalisation musicales sur mesure et Bernard Zirnheld pour la réalisation des sous titres des films vers l’anglais.

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ODT : Quelles retombées ? Audience ? Succès d’estime ? 

E.B. : Il s’agit d’un projet de 24 épisodes, et j’aimerais aussi beaucoup réaliser un long métrage à l’issus de la série. Il s’agit donc d’un projet à long terme. Aujourd’hui, les retombées se font de façon progressive.

Le premier episode a beaucoup tourné en festival et lors d’événements divers, en Europe et dans le monde entier.

Pour l’instant 4 épisodes sont sortis et sont maintenant disponibles sur le site du projet. Les épisodes 5 et 6 sortiront  à la rentrée 2013 

ODT : Des projets ?

E.B. : Je réalise actuellement une série de portraits, des films courts. Il s’agit ici d’aller à la rencontre de personnes issues de milieux divers, sans contrainte de thématique. Ces portraits sont réalisés sur l’idée de mettre en valeur « le meilleur de chacun».

Je travaille aussi actuellement sur la réalisation d’un blog vidéo sur au CINEMA

Et puis je rêve, un peu secrètement, de réaliser un film d’anticipation…

ODT : Le concept de départ ?

E.B. : L’idée dans ce projet est de proposer au public de suivre la réalisation d’un documentaire en cours de création. Aussi ai-je décidé de l’articuler à travers une double lecture :

« La Fragilité » est tout d’abord une série de 24 films courts. Les films seront présentés régulièrement, dès leur production, dans des cinémas ou des événements publics divers et seront aussi intégralement mis en ligne sur le site internet dédié au projet.

En parallèle de cette série j’aimerais également réaliser un film long. Le montage rassemblerait de façon organique tout ce qui se sera passé durant la réalisation de la série. Il en emergera une nouvelle interprétation.

La série est divisée en deux parties.

 

Il y a tout d’abord ce que j’appelle « Les Histoires ».

Il s’agit de 12 films. Dans ces films vous rencontrerez des personnes dont l’expression de la fragilité et de des différences m’ont particulièrement touchée. En effet, ces personnes expriment à travers leurs histoires toute la beauté de la précarité de nos vies. Ces êtres ont fait le pari d’aller au fond d’eux-mêmes.

 

Il y a ensuite ce que je nomme « Les Clefs ». Il s’agit d’une deuxième série de 12 films.

Les philosophes et les penseurs aident à changer le monde. Ils utilisent les mots comme matériau et nous aident à formuler et rendre intelligibles nos idées. Il est nécessaire de leur réserver une place importante au sein de ce projet. Chaque film relatera d’une rencontre avec un auteur, un chercheur, philosophe, sociologue, physicien, psychanalyste, cinéaste… ayant un intérêt profond pour le domaine de la fragilité ou des notions voisines. Dans chacun de ces films seront apportés des outils de réflexion pour mieux intégrer la notion de fragilité aujourd’hui.

« Les Histoires » et « les clés » sont présentées au public de manière alternative.

 

 

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ODT :  Pourquoi ce titre ?

E.B. : Pour aller à l’essentiel. La simplicité. Le titre c’est le sujet, le sujet c’est le titre !

ODT : Questions trans ? De genre ou bien au-delà ?

E.B. : La réflexion trans nous appartient à tous. Elle permet une lecture significative de notre société et également de nos propres identités. Il était pour moi nécessaire d’aborder ce sujet, de l’intégrer dans un projet global tel que La Fragilité.

Le premier épisode de la série « La Lumière n’est ni juste ni injuste » a été réalisé en collaboration avec Jayrôme C. Robinet, jeune homme trans basé à Berlin.

L’épisode 6 est une rencontre avec la philosophe Françoise Brugère qui a notamment écrit « La Sexe de La sollicitude ». La question du genre y est largement abordée.

Dans la série « La Fragilité », la question du genre n’est pas une thématique en soi. Elle s’intègre naturellement dans le projet.

ODT : Merci Estelle.

 


Sites :

http://www.estelle-beauvais.com/estelle_beauvais/HOME.html

 http://www.la-fragilite.com/La_Fragilite/HOME.html

King’s queer Art Collection

King’s queer Art Collection

 

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A l’ODT, nous aimons, outre les articles, dossiers et autres coms universitaires, d’autres univers : celui des fous furieux avec des cœurs gros commeça, entre autres. Ca n’existe plus, sont foutus, ce qui nous rappelle que ceux qui ont pris le No future le plus au sérieux ne sont pas ceux qu’on croit.

Quel est donc notre No future à nous ? Nous aimerions beaucoup que cela soit aussi ce cœur là qui palpite, qui sait donner, échanger, chanter et peindre. dans les liens et lieux qui palpitent. Celui de Grib&Laet sonnait non comme une évidence mais une écoute nécessaire des projets à vivre en tentant de faire venir  artistes et autres têtes furieuses & fumeuses sous le même chapiteau d’Utopie. Une manière de dire que le queer des King’s peut être cette réponse au cauchemar identitaire d’hétéroland que nous avons vu au moment du mariage universel. C’est que 1984 est derrière nous et sa dystopie devant nous. Alors ? Alors rien ?

Alors : Amours et révoltes, Amour, Amours… et Révolte !


Entretien avec les King’s Queer

 

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Photo : Nico Witz

 

L’historique

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C’est encore une histoire un peu folledingue et inattendue pour pas changer. On a fait pressé notre vinyle Amours et révoltes en 300 exemplaires que l’on vend comme objet de collection. Ils sont numérotés de 1 à 300. On réalise les pochettes à la main avec des tampons, donc chaque pièce est unique. Mais on s’aperçoit que le fabriquant de disque nous en a livrés 30 exemplaires en plus. Impossible de les mettre en vente de la même manière que les autres, numérotation oblige. Donc un matin de janvier, on se dit qu’on va proposer à des artistes de nous créer une œuvre d’art originale et unique. Seule contrainte le nom du groupe: King’s queer, et le nom de l’album, Amours et révoltes… Ensuite on a réfléchi quels artistes, on a envoyé des mails de proposition. On a proposé 6 pochettes à des élèves de l’Isba de Besançon car on avait envie d’associer cette structure à ce projet. Tous ont répondu OK. On a monté le site King’s queer Art Collection. Bon honnêtement tout ceci s’est misen place en une semaine. C’est pas un truc sur lequel on a passé des heures à réfléchir, encore une fois l’instinct et une envie de faire.

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Jérôme Mesnager
(acrylique 30×30)
Photo : Stéphane Léonard

Au départ on voulait juste faire une petite vente internet aux enchères, les sous 50% pour les artistes, 50% pour nous. Mais vu l’ampleur du truc avec les « pointures » qui ont répondu présents, on s’est dit il faut les exposer, faire un catalogue etc… Et la machine s’est mise en route, et là on court après pour ne pas changer ! Du coup on s’est adressé à deux auteurs qui nous semblaient comme une évidence pour faire les textes de préface du catalogue. Pierre Mikailoff pour le côté présentation de King’s Queer, un auteur et musicien pour qui l’on a un énorme respect. Et Laurent Devéze directeur de l’Isba, qui nous suit depuis notre premier concert et nous soutient. Lui c’était pour le coté artistes. Evidemment les deux nous ont fait cela à titre gracieux avec enthousiasme comme le reste des artistes….Bref on est totalement ébahi par la magie de l’histoire simple est facile !

Donc il fallait trouver des lieux d’expositions… Évidemment la première se fait à l’Isba… Et ensuite pour Paris on tout de suite pensé à Corinne Bonnet qui a une galerie, Dufay/Bonnet. On avait déjà rencontré Corinne pour un projet antérieur et sa position dans le monde de l’art, son regard critique par rapport à tout ce business nous correspondait. Donc elle devenue une partenaire au même titre que l’Isba et l’expo est prévue en novembre…

Ensuite on s’est dit il nous faut une structure média partenaire : on a tout de suite penser à « La tête dans l’artiste ». Il nous avait suivi lors de notre guérilla sonore pour la sortie du CD en sept 2012. On a gardé des contacts avec lui.

Mais là, on travaille à trouver d’autres partenaires…

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Loulou Picasso – 2013
(acrylique et collage – 31×31)
Photo : Stéphane Léonard

Mais quand on parle expo… Là aussi, on s’est dit on a pas envie d’un truc conventionnel et poussiéreux et chiant. Donc on est parti sur l’idée de prendre d’assaut les galeries et les détourner de leur rôle premier ! On s’est dit merde les covers de disque ont une sacrée histoire : la banane de Warhol pour le velvet, la photo du kids pour le disque War de U2… Alors on a proposé à Pierre Mikailoff de faire une conférence sur l’histoire des pochettes de disque à nos jours. On aime bien mélanger le truc de mémoire, c’est un point très important dans notre travail. Ensuite on s’est rappelé des images de vernissage dans les années 80 à New York où Basquiat empoignait la clarinette pour de la musique expérimentale jazzy. Vu que c’est des illustrations de notre album qui sont exposées, on va balancer un show-case de King’s queer au milieu. Mais encore une fois on va faire des shows un peu spécial en invitant des guests. Par exemple à Paris, Nicolas Kantorowicz nous rejoint pour deux titres. Dans nos artistes, il y en a qui pratiquent l’art de la performance. A Paris, Amaury Grisel va nous faire une perf art et bondage, Kim Prisu vient spécialement du Portugal pour réaliser une peinture en direct, Dowtown va jouer des aérosols…etc…A Besançon, on embauche Les LEZ Appétissantes (duo de burlesque) pour un effeuillage de vinyles sur deux de nos morceaux, Fréderic Wiegel va nous produire une performance en direct du Japon (où il vit) grâce aux moyens multi-medias… Et on a pas encore fini les programmes…

Aujourd’hui, on travaille sur le catalogue avec Julie Chu. On n’a pas envie d’un résultat classique, on cherche un format, une façon de réaliser…

Au final on a profité de ces pochettes pour réaliser des événements de free art Party (comme les mouvements Free party d’Angleterre). Se réapproprier des espaces, les détourner, et surtout mélanger toujours et encore les gens, les genres, les styles… être vivant, debout créatif et résistant !

Par ailleurs, il y a toutes les générations confondues et des mouvances diverses. Des artistes « confirmés » comme des élèves, inclus dans un même projet. En fait nous sommes un liant… Il faut savoir qu’on a aucune subvention, que King’s queer fait son propre auto-financement comme d’habitude au détriment des loyers. D’autre part, on est complètement néophyte dans le monde de l’art ; on apprend les choses sur le tas, système D comme toujours… Donc ça interloque un peu les gens car on n’a pas la façon usuelle de s’adresser à eux.

De plus quand on fait le bilan de cette collection on voit le côté hors des frontières au sens propre (on a des artistes qui vivent au Portugal, au Japon, en Suisse, Islande, Inde, France) comme au figuré… De plus sans que se soit une volonté de notre part à l’arrivée on a deux artistes transgenres, deux gouines, des pd… C’est amusant.

La démarche

L’association « Allez viens on s’en va » lance le King’s Queer Art Collection.

Le King’s Queer Art Collection est une initiative dédiée à la création contemporaine. Mettre en place une synergie entre le travail de King’s Queer et des créateurs venant d’horizons les plus divers… Créer une véritable collection aux médiums multiples…

Au fil des mois vous pourrez découvrir différents projets, de la pochette de disque œuvre d’art, en passant par la littérature, le stylisme, la photographie, la peinture, la danse, vidéo…Des collaborations vont petit à petit se mettre en place.

Depuis l’apparition du vinyle, de nombreuses pochettes de disque sont devenues mythiques, des œuvres d’art à part entière qui ont marqué l’histoire contemporaine.

Qui ne se souvient pas de la célèbre banane d’Andy Warhol pour un disque du Velvet Underground ?

Sortir un 33 tours aujourd’hui, c’est s’inscrire dans une certaine démarche, une empreinte qui résiste au temps, laisser un « objet » aussi bien sonore que visuel.

Après avoir mis en vente 3oo exemplaires numérotés et tamponnés par leur soin, King’s Queer se lance dans le projet « Spécial Cover Collection ».

King’s Queer puise depuis toujours son inspiration dans la littérature mais aussi dans la peinture, le graphisme, la photographie…

Alors, en guise d’hommage et par amour du partage, ils ont proposé de mettre à disposition 20 pochettes de leur vinyle « amours et révoltes »  au recto vierge à des artistes dont ils apprécient le travail.

 


La collection

 

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Les différents artistes rassemblés représentent soit une influence pour le groupe, soit se sont inscrits dans l’histoire de King’s Queer…

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Photo : David Twist (Paris)

Liens

http://www.kingsqueer.com
http://kingsqueer-art-collection.tumblr.com/covers
Vente disques&CD : http://www.kingsqueer.com/#!musique
http://www.isbabesancon.com
http://www.dufaybonnet.com/
http://latetedelartiste.com/
http://www.leparisien.fr/espace-premium/seine-saint-denis-93/c-est-la-que-j-ai-decouvert-la-scene-punk-03-03-2012-1887259.php
https://www.facebook.com/Lezappetissantes?fref=ts

Pochette

 Laurent Deveze

 

 

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Écrire,

Écrire à partir de pochettes de disques,

Écrire sur les pochettes de disques des King’s Queer.

La philosophie comme la poésie se permet souvent des audaces que le linguiste ou le sémiologue n’oserait pas assumer, notamment le fait de considérer un mot dans sa résonance.

Entendons nous bien, non pas dans son étymologie, ni même dans son réseau sémantique mais dans sa faculté d’évocation.

Comme le gong frappé dans le temple porte bien longtemps après le coup, la trace d’une profonde musique, qui, loin d’être une trace justement, en livre en quelque sorte la vérité, le mot dans sa résonance sait égrener des significations en chapelets d’associations qui ne sont subjectives qu’en apparence.

Ainsi le mot « pochette » n’en finit pas de résonner et tout bien considérer mieux vaut ici pour des musiciennes se soucier de résonance que de raisonnement.

« Pochette » évoque ce petit morceau d’étoffe colorée que les dandys comme les hommes bien mis arboraient et arborent parfois encore sur leur veston.

Dans un univers souvent uni et sombre le plus souvent, la pochette froufroute, étincelle, virevolte, quand elle ne souligne pas simplement l’austérité de l’ensemble en mince liseré  blanc.

Le tout « après cinq heures » disait on aux anciens temps du Quai d’Orsay, heure où l’on pouvait enfin s’encanailler puisque le soir venant.

Car ne nous y trompons pas, la pochette a un je ne sais quoi d’olé olé ou plutôt de féminin qui transforme le costume sérieux en lui apportant une touche certes de raffinement, mais aussi  de gaudriole.

Aussi la pochette fut elle très vite suspectée d’être une sorte d’indice de l’ambiguïté sexuelle ; en un temps où seules les femmes étaient autorisées vraiment à choisir entre plusieurs imprimés et où seul le choix de la cravate  n’était permis aux hommes respectables (quand ce ne sont pas leurs femmes qui les choisissaient), le fait que le gentleman essaie si le vieux rose serait mieux ou moins bien assorti que les pois jetait sur sa virilité d’apparence un léger voile de  suspicion.

Bien vite les pochettes exubérantes qui s’échappaient en belettes espiègles ou en mousse débordante devinrent les signes de ralliement des « invertis » qui, en envahissant de soie revendicative leur laine trop froide, ne laissaient à la conscience commune plus aucun doute sur leur orientation amoureuse.

Plus tard, les pochettes se muèrent en bandanas et de la poche, du pantalon cette fois, s’échappèrent des fanions au code secret selon la couleur ou le côté envisagés : à gauche homo, à droite bi, rouge sm, etc. et le jeune homme au jean ainsi marqué pouvait croiser dans les eaux troubles de la nuit urbaine, cherchant le délicieux abordage en une amusante parodie du célèbre code des  fanions maritimes.

C’est d’ailleurs à la même époque que Jean Paul Gaultier remettait la marinière au goût du jour et que Fassbinder osait porter à l’écran les heurs et malheurs d’un marin nommé Querelle…

Ainsi donc la pochette porterait en sa résonance la marque sinon de l’infamie en tous cas du soupçon…trop chatoyante pour être honnête.

Le sage vinyle noir recouvert de toutes ces couleurs et de toutes ces parures retrouverait donc en une posture très « dandy en goguette », le zazou révolté des sombres années 40 ou le jeune homme des encore insouciantes années 80 parti chercher fortune pochette au vent.

L’exposition de ces pochettes se muant par résonance interposée en un défilé de mode où Brummel et Poiret disputeraient à Brad Davis la palme des élégances vénéneuses.

Et ce n’est certes pas l’autre image associée qui s’en vient alors, qui changerait l’atmosphère car pochette désignait également l’ersatz du sac à main pour les hommes.

En effet, dans ces dernières années du vinyle, l’homme était flanqué d’un affreux petit rectangle de cuir qui devint quelque temps plus tard  la marque quasi exclusive de l’identité enseignante.

L’homme avec sa pochette externalisait des attributs virils les mettant dangereusement à distance ; la pipe, le portefeuille et autre stylo plume, quittaient le nid douillet de la poche intérieure pour se séparer du corps en un objet indépendant de lui.

Aujourd’hui son avatar peut faire sourire lorsqu’en banlieue le plus teigneux des « kéké », qui s’estimerait déshonoré de la moindre interrogation sur ses désirs, arpente les Champs Elysées petite pochette siglée au vent dans une posture bien nette de jeune fille d’antan fier de son nouveau sac à main.

La pochette s’arbore fièrement, conditionne la posture et dénonce non sans un certain exhibitionnisme les attraits de celui ou de celle qui la brandit ainsi fièrement. Inutile ici de rappeler l’éloquente expression de « base en ville » qui la désignait souvent.

Il nous faut donc bien le reconnaître tantôt petite besace, tantôt carré de soie, la pochette semble toujours avoir à faire avec la sexualité où le désir qui rôde. Rien d’étonnant finalement à ce que les Kings Queer aient ajouté encore par résonance interposée à cette douce ambivalence.

De Speedy Graphito à Jérôme Mesnager, de Kiki Picasso à Frédéric Weigel ou Julie Chu, les pochettes de leur disque tantôt externalisent le contenu de leurs chants tantôt jouent les frivoles pour mieux piéger l’inconscient qui ne reconnaitrait pas encore la puissance de leurs mots.

Jouant ironiquement et tour à tour des codes de la pépette et du petit mec leur beau tour de chant hésite entre le happening visuel et la déclaration d’amour ou de guerre.

Aussi l’on pourrait à bon droit se demander si cette exposition de galettes ne serait pas en fait une exposition de techniques de drague : les pochettes renseignent sans vraiment dire, suggèrent ce qu’on peut attendre si l’on ose enfin les défaire et poser le disque à nu l’exposant à la morsure du saphir. Elles mettent sur la voix si l’on ose le mauvais jeu de mots.

Andy Warhol ne savait peut être pas en la concevant que la fameuse banane du disque du Velvet Underground serait un jour comme le disent les enfants  « collector ». Mais une chose est sûre, il savait qu’elle ferait  « œuvre », en ce  qu’elle exprimait avec la plus grande pertinence possible ce qu’était un tel groupe tout habité de juvéniles tentations  promptes, pour parler comme les Anciens, à créer l’effroi. Et Dieu sait si la fascination opéra puisque la censure s’empressa de confirmer la réussite de cette création en exigeant qu’on la retire du marché.

La pudibonderie est bonne conseillère : mieux que la perversion, elle sait toujours détecter le chef d’œuvre.

Tantôt voile dissimulant son contenu pour mieux aguicher, tantôt tatouage qui joue les définitifs à fleur de peau, tantôt parure qui souligne les formes les plus irrésistibles ou sobre uniforme un rien trop sanglé pour ne pas inviter en fait à son déboutonnage, les pochettes du disque des King’s Queer n’en finissent pas de jouer les effeuillé(e)s.

L’exposition prendrait alors l’apparence d’un striptease où l’on serait irrésistiblement invité à deviner sous chacune des parures la beauté de la chair noire et luisante enfin mise à l’air libre et livrée à nos sens, tout du moins à notre écoute.

Moins illustrations qu’invites, ces pochettes contiennent en elles mêmes leur propre capacité à laisser apparaître le disque dans son plus simple appareil.

Aussi doit on reconnaître la maestria de ces artistes qui ont joué le jeu de l’humilité en sachant que leurs œuvres signalent sans jamais le recouvrir complètement un autre contenu. Savoir s’effacer tout en donnant à voir, le paradoxe aurait plu aux élégants de la Belle Époque tout comme aux maîtres des icônes saintes. Indiquer sans ensevelir ce qu’on est sensé précisément magnifier voilà ce qu’Andreï Roublev cherchera toute sa vie…

Et c’est sans doute là l’habileté de nos chanteuses capables de nous faire valser en compagnie de références aussi éparses sans autre forme d’unité que, et c’est peut être en définitive la seule qui compte, la volonté de nous retrouver tous ensemble.

C’est le secret des meilleurs groupes musicaux de savoir ainsi rassembler autour d’eux des créateurs de tous horizons, répondant à un simple appel tribal. « Qui m’aime me suive » hasardera t-on en risquant même encore de réveiller la métaphore du minet-minette à pochette …

Mais comment ne pas évoquer avec sérieux en ces temps d’obscurantisme forcené cette capacité mobilisatrice qui fait des King’s Queer un lieu commun au sens grec, un espace imaginaire d’accueil dont l’hospitalité permet à la révolte de prendre pied pour s’organiser ou souffler un peu.

Que tant d’artistes venus d’horizons picturaux les plus divers, d’étudiants de l’Institut Supérieur des Beaux Arts de Besançon l’utopique libertaire (et même un philosophe…) se retrouvent justement autour d’un tel projet, délivrerait en fait le sens ultime de cette œuvre d’essence collective.

« Bizarres de tous pays unissez vous ! », reconnaissez vous dans ce décalage commun et revendiqué, dans ce « petit caillou dans la sandale » dont le vieil Aristote parlait pour définir ce que pouvait être un authentique philosophe, les King’s Queer connaissent par leur chant et leur générosité, le secret alchimique du mélange des genres.

Ces pochettes sont signes d’appartenance « rhizomatique » et de mise en réseau ; leur diversité n’est pas synonyme de solitude mais de maquis possible, rose et réséda mêlés ; en somme même si Laeticia et Grib l’ignorent, elles réinterprètent à leur manière le chant des partisans.

« Les corbeaux dans la plaine » n’ont qu’à bien se tenir car cette exposition ressemble finalement moins à un défilé de mode ou à un cabaret cochon qu’à un campement de maquisards combattants  et, tout bien considéré, la pochette peut dissimuler message ou arme, elle l’a fait souvent dans l’Histoire, comme elle peut souvent, nouée autour du visage, protéger utilement des lacrymogènes policiers.

Laurent Deveze est directeur de L’ISBA de Besançon (http://www.isbabesancon.com)

 

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Photo : Sarah W. Bernard

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Photo : Penelope Kuriakin


Mise en ligne : 24 août 2013.

Droit des trans : La CNCDH pousse la France à avancer

Observatoire Des Transidentités

Alessandrin Arnaud, Karine Espineira et Maud Yeuse Thomas

 

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Droit des trans :
La CNCDH pousse la France à avancer

 

Ce mois-ci, l’Observatoire Des Transidentités chamboule un peu son programme habituel pour faire un retour sur l’avis rendu par la CNCDH concernant les personnes trans. Saisie par le ministère du droit des femmes et le ministère de la justice, la CNCDH (Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme) vient de remettre un avis sur la question trans. Dans un rapport remis le 27/06/2013 au gouvernement, la CNCDH [1] incite la France à faire entrer dans le droit la notion « d’identité de genre » et à prendre des mesures facilitant les démarches juridiques de changement d’état civil pour les personnes trans. Le communiqué est sans appel : « Consciente de la situation extrêmement précaire et des discriminations notoires dont font l’objet les personnes transidentitaires, la CNCDH s’inquiète tout d’abord de la grande vulnérabilité sociale de cette catégorie de la population, trop souvent stigmatisée. ».

Résumons les propositions de la CNCDH :

1- L’introduction dans la loi du critère d’« identité de genre »

2- Une démédicalisation totale de la procédure de modification de la mention de sexe dans l’état civil.

3- Une déjudiciarisation partielle de la procédure.

Retrouvez l’ensemble de l’avis sur :
http://www.cncdh.fr/sites/default/files/avis_cncdh_identite_de_genre_27_juin_2013_1.pdf

 

La reconnaissance de l’identité de genre comme motif de discrimination

Après un long débat concernant le mariage pour tous, la question trans sera-t-elle, elle aussi, défendue par le gouvernement ? C’est du moins ce que demande la CNCDH qui préconise d’abord de faire entrer la notion « d’identité de genre » dans le droit français. Les principes de Jogjakarta (http://www.yogyakartaprinciples.org/principles_fr.pdf), définissent l’identité de genre comme « faisant référence à l’expérience intime et personnelle de son genre » qu’elle « corresponde ou non au sexe assigné à la naissance ». C’est-à-dire qu’on se construit tou(te)(s) une identité en fonction du sexe auquel on s’identifie mais aussi en fonction du genre qui nous correspond le mieux. Cette « identité de genre » doit être distinguée de la sexualité, souligne l’avis de la CNCDH et ne peut se résumer sous la forme « il existe des garçons masculins et des filles féminines » mais plutôt « qu’il existe autant de formes et d’expressions singulières de son genre qu’il y a d’individus ». En Juillet 2012, la loi française reconnaissait le critère de « l’identité sexuelle » comme motif de discrimination [2]. Fortement contestée, cette notion est remplacée, dans l’avis de la CNCDH, par le terme d’identité de genre, reconnu dans le droit international [3]. Ce faisant, le conseil ne met pas en avant une position théorique mais éthique, dans la droite ligne d’un droit des personnes et d’une lutte contre les discriminations.

Un changement d’état civil facilité

Jusqu’à présent, et sauf exception jurisprudentielle, les requérants au changement d’état civil devaient apporter la preuve d’un syndrome de « dysphorie de genre » et d’une modification corporelle définitive. Cette dernière était souvent entendue par les tribunaux comme révélant d’une opération de réassignation chirurgicale. Cette injonction à la psychiatrisation et à la stérilisation pour l’obtention d’un changement d’état civil est, elle aussi, mise en cause dans le rapport de la CNCDH qui préconise un changement simplifié d’état civil pour les personnes trans. Ainsi, propose-t-elle que le changement d’état civil se fasse en présence de témoins et non plus sur un argumentaire médical. De plus, elle préconise que ce changement d’état civil ne soit plus corrélé à une exigence de modification chirurgicale, soit de stérilisation. Ce faisant, la CNCDH retient l’une des principales revendications du mouvement trans [4], qui réclame la démédicalisation du changement d’état civil depuis bien longtemps [5]. Elle écrit : « Le système repose en son entier sur une construction jurisprudentielle, ce qui contribue à rendre la situation des personnes trans identitaires souhaitant obtenir une modification de leur état civil particulièrement précaire et difficile » (p.4), soulignant par là même la nécessité d’harmoniser le traitement des justiciables trans sur l’ensemble du territoire et de lutter contre la précarité des personnes trans face au logement ou à l’emploi. Notons aussi que pour légitimer sa demande de démédicalisation de la démarche de changement d’état civil, la CNCDH reconnait l’ambiguïté du terme d’ « irréversibilité de l’apparence », tant d’un point de vue social que médical, qui laisse une trop grande pat de jugement subjectif des cours face aux requérant.e.s.

Les associations restent vigilantes

Néanmoins les associations trans restent vigilantes. Le précédent, en 2009, de l’annonce de dépsychiatrisation par Roselyne Bachelot, reste dans les mémoires [6]. De plus, la déjudiciarisation du changement d’état civil reste incomplète, là où certaines associations auraient souhaité que le changement de la mention du sexe sur l’état civil puisse simplement être réalisé en mairie. En effet la CNCDH, parmi les diverses options envisagées (dont celle de la déjudiciarisation totale), souligne que le changement d’état civil pourrait s’effectuer en deux temps : « d’abord une déclaration auprès d’un officier d’état civil, avec production d’au moins deux témoignages attestant de la bonne foi du requérant, la qualité de ces témoignages devant faire l’objet d’une attention particulière. Ainsi, ils ne devront pas émaner de personnes ayant un lien d’alliance, de parenté ou de subordination avec le requérant. Cette première démarche devrait ensuite être contrôlée et validée par un juge du siège grâce à une procédure d’homologation. La législation encadrant le changement de sexe à l’état civil devrait alors spécifier deux éléments : d’une part, les délais dans lesquels l’homologation doivent avoir lieu, afin de garantir la rapidité de la procédure; d’autre part, les motifs pour lesquels le juge est en mesure de refuser l’homologation pour ce genre de requête, ces motifs devant être explicitement limités au caractère manifestement frauduleux de la demande et au manque de discernement du requérant ».

A ce stade, nous sommes en mesure de ce demander où se placera le curseur du « manque de discernement du requérant ». C’est pourquoi certains militant.e.s restent vigilants quant à l’application concrète de ces avis. Aussi, ces avancées ne concernent nullement la question médicale : en France, aujourd’hui, les protocoles de changement de sexe ont toujours des pratiques excessivement controversées. L’avis ne retient pas l’option d’une désexuation, non pas de l’Etat Civil des personnes, mais des papiers d’identités. En ce sens, de nouveaux débats tendent à être réouverts.

Reste l’inconnue manifeste de deux exceptions que ne manquent pas de souligner le texte, soit le  « caractère manifestement frauduleux de la demande » et le « manque de discernement du requérant ». Quelles pourraient être ces fraudes ? Que place-t-on sous le terme de manque de discernement ? Qui le dit ? Va-t-on transférer le contrôle du médecin-psychiatre au juge sans rien changer de ce qui sous-tend le contrôle des franchissements de genre en en maintenant la catégorisation en affection du travestissement bivalent (que le terrain a renommé transgenre) et  fétichiste ? Il est désormais patent que l’on contrôlait là les expressions identitaires dans ces franchissements de genre par le prisme des sexualités classées en normalité/déviance. Qu’en sera-t-il aujourd’hui ?

Catégories juridiques / catégories de vies

On notera enfin l’ouverture de la question sémantique concernant l’avis de la CNCDH qui rappelle au début de son rapport que : « Le terme de « transidentité » exprime le décalage que ressentent les personnes transidentitaires entre leur sexe biologique et leur identité psychosociale ou « identité de genre ». Cette notion englobe plusieurs réalités, parmi  lesquelles celle des transsexuels qui ont bénéficié d’une chirurgie ou d’un traitement hormonal de réassignation  sexuelle, celle des transgenres pour lesquels l’identité de genre ne correspond pas au sexe biologique et qui n’ont  pas entamé de processus médical de réassignation sexuelle ; celle enfin des queer qui refusent la caractérisation binaire homme/femme. Pour désigner l’ensemble de ces personnes, la CNCDH a choisi d’employer les termes génériques de «transidentité » et de « personnes transidentitaires », sauf quand sont cités des documents officiels (décisions de la cour de Cassation, circulaires, textes européens ou rapport de la Haute Autorité de Santé) qui emploient eux-mêmes les termes plus spécifiques de « transsexuels » ou « transgenres ».

Si l’on ne saurait se satisfaire de catégories divisantes, on est agréablement surpris de l’emploi du terme de « transidentité », que l’observatoire utilise par ailleurs.

 


Note à l’usage des lecteurs et lectrices ou de l’importance de la terminologie et de la citation comme des usages journalistiques.

La citation doit être reproduite textuellement, ce qui veut dire qu’on doit aussi retranscrire tel quel la ponctuation, les majuscules, les fautes, les coquilles ainsi que la mise en forme (gras, italique, souligné). Elle doit être entre guillemets (« ») ou en retrait. 

Quand nous utilisons le terme « transsexuel » et non celui de « transgenre » par exemple, c’est en respect de cette règle. Dans le cas présent, quand la CNCDH rend public ses recommandations relayées par un article du Huffington Post, nous citons « leurs » termes, c’est-à-dire ceux que ces sources mettent en avant. Suite à une tribune sur le NouvelObs.fr, il nous a été reproché l’emploi du terme « transsexuel », et en nous attribuant un éventuel acte de discrimination.

Deux choses entrent en ligne de compte. Les contributions de ce type voient les titres et les chapeaux modifiés par les journalistes maison. On devine que le mot « transsexuel » est bien plus accrocheurs et vendeur que « trans ». Dans quelques rares cas, une demande changement est acceptée et l’on s’en réjouit. Dans d’autres cas, c’est la sourde oreille qui est de rigueur.

Sur le fond du texte pour ce qui nous occupe ici, nous pouvons sous le format article ou auto-publication revenir sur ces aspects comme présentement. Dans le cas précédent, le lecteur et la lectrice doivent avoir à l’esprit que nous relatons des discours qui ne sont pas nôtre et interroger la source. Notre travail, pour le voir ainsi, consiste à tenter d’éclairer des faits et des discours avec des moyens qui ont leur propre grammaticalité et les règles de citation sont ce qu’elles sont avec ne l’oublions pas : l’objectif de protéger a source de toute déformation et altération.

Il est vrai que durant les deux jours qui ont suivi l’annonce des recommandations de la CNCDH, nous avons beaucoup lu le mot « transsexuel ». Interroger la source pourrait être une démarche de lecture appropriée et à interroger. 


Les principes de Jogjakarta (http://www.yogyakartaprinciples.org/principles_fr.pdf),

[1] http://www.cncdh.fr/fr/publications/concept-de-genre-la-cncdh-donne-son-avis

[2] http://leplus.nouvelobs.com/contribution/593405-penalisation-de-la-transphobie-un-premier-pas-en-faveur-des-trans.html

[3] https://wcd.coe.int/ViewDoc.jsp?id=1498499

[4] http://outrans.org/lassociation/revendications

[5] http://karineespineira.wordpress.com/tag/existrans/

[6] http://www.citegay.fr/associations/254609@ceci-n-est-pas-une-depsychiatrisation.htm


Mise en ligne : 02/07/2013.

Fémonationalisme

Roa’a Gharaibeh

Doctorante en sociologie, université de Bordeaux


Fémonationalisme :
Du paradoxe de la « libération » des femmes

 

 

Introduction : Qu’est ce que le concept du fémonationalisme porte en son nom ?

 

Pour répondre à cette question, il semble intéressant d’aller ailleurs. Cet ailleurs se trouve dans l’Histoire des mouvements féministes arabes du début du 20ème siècle. Les premières féministes égyptiennes se disaient féministes et nationalistes. Ce qui nous intéresse dans cette qualification provient de l’auto-identification. C’est bien les féministes elles-mêmes, qui, en prenant la parole et en écrivant, s’affirmaient en tant que féministes et s’alliaient à la lutte nationaliste anticolonialiste de leur pays. Leurs luttes étaient à la fois antipatriarcale et anticoloniale. Dans cette perspective, le féminisme a été le fruit du croisement des luttes. Tout comme les Black féminists, les féministes arabes luttaient contre le patriarcat de leurs homologues et la colonisation des hommes « blancs ». C’est dans ce contexte qu’elles se définissaient elles-mêmes, et déclaraient leur volonté d’appartenir à la nation, en tant que féministes nationalistes. Parmi ces féministes, on peut distinguer deux branches. Premièrement, celle des féministes nationalistes portant un discours séculier. Et secondement, les féministes nationalistes revendiquant leur appartenance à la religion musulmane. Celles-ci, mettaient l’accent sur l’importance qui doit être portée sur la différenciation entre le message de la religion musulmane et le patriarcat comme universel. Ces féministes s’acceptaient entre elles sans que leurs différences ne les divisent. Car leur souci était plus celui de revendiquer l’indépendance de leur pays, que les différences religieuses existantes déjà dans leurs pays.

 

Pour saisir la particularité des revendications et des luttes des féministes nationalistes arabes, pour ensuite comprendre les particularités françaises, l’exemple du lord Cromer1 est intéressant. En effet, ce Général britannique ne cessait de renvoyer ce qu’il pensait comme « retard » de l’Égypte à l’appartenance de la religion musulmane. Ce faisant, il pensait le voile comme « obstacle » à la modernisation de l’Égypte et des femmes égyptiennes. En même temps, cet homme qui prônait le dévoilement pour « l’émancipation » des femmes colonisées est celui qui a créé la ligue contre le droit de vote des femmes anglaises. Voici, un exemple devant lequel les féministes arabes devaient faire face et réclamer haut et fort leur volonté d’appartenir à l’idéologie nationaliste anticoloniale. Pour cet homme blanc « les égyptiennes doivent être persuadées ou forcées de devenir civilisées par le dévoilement »2. Il nous semble pertinent de souligner que derrière ce discours avancé comme « libérateur » des femmes non blanches, et qui est au fond colonialiste et qui vente « la supériorité et la capacité » des hommes blancs de « civiliser » les femmes d’ailleurs, se trouve toute la problématique du fémonationalisme. L’exemple du voile et les discours autour de celui-ci semblent se pérenniser.

   

I° Voile et féminisme pour comprendre le fémonationalisme ?

 

Mais en quoi les débats3 sur les voiles sont-ils le vecteur d’un fémonationalisme ? Pour répondre à cette question, il nous semble intéressant de faire un rapprochement analytique entre le refus du voile en France et l’adoption du voile dans les discours nationalistes islamistes. En effet, ces derniers prônaient le voile comme identité à conserver face aux colonisateurs. Par le biais de cette appropriation du voile, les femmes étaient utilisées comme objets de résistance anticolonialiste. En France, peut-on parler d’un nationalisme féministe, qui semblerait faire des corps des femmes non-voilées, des corps de la nation ? Une femme voilée, ne peut être en aucun cas française, car elle porte un signe étranger à l’histoire de la nation française. En revanche, que fait-on de l’héritage chrétien ? Il nous semble très important de souligner que le voile intégral trouve son origine chez les assyriens4, dans l’ère chrétienne. Et si l’on prend le voile des nonnes, serait-il plus français ? Le refus du voile n’est-il pas, plus que le refus d’un tissu, le refus d’un corps étranger à la nation ?

 

Les débats et la loi prohibitionniste autour du voile en France disent quelque chose sur le  fémonationalisme. En 2004, à l’assemblée nationale, des hommes blancs français se sont sentis obligés à défendre la « libération » des femmes de cet objet, utilisant comme argument la soumission de celles-ci à leurs hommes. Le fond de ce débat ne serait-il pas la nouvelle version du discours du Lord Cromer ?  

 

Ce qui différencie les féministes nationalistes arabes des fémonationalistes français.e.s réside dans leurs raisonnements. Celui des féministes nationalistes arabes ne prônait point une supériorité quelconque  de leur nation. Mais leur besoin que cette dernière soit indépendante et libérée de la colonisation. Il semble que les discours fémonationalistes ne cessent en apparence de défendre la souveraineté de la nation française face à des corps menaçant cette souveraineté par leurs appartenances religieuses.

Si l’on admet que les féminismes5 sont l’arme pour lutter contre le patriarcat comme système socio-historique des rapports asymétriques de genre, il n’y aurait donc pas lieu de constituer une grille d’« émancipation ». En effet, il n’aurait pas des femmes et des hommes prioritaires plus que d’autres d’être « l’objet » de cette « émancipation »6. Dans cette perspective, il est légitime d’appréhender l’acharnement contre le voile des femmes « non blanches » comme source du raisonnement « raciste ». Dans ce dernier, les hommes « non-blancs » seraient plus patriarcaux et misogynes que les hommes blancs. Ces derniers, au nom de la nation française et la tradition « émancipatrice » de cette dernière seraient les défenseurs des femmes « non-blanches » contre les hommes « non-blancs ».

 

« Ce genre de théorisation féministe fut sévèrement jugé comme une tentative de colonisation et d’appropriation de cultures non-occidenatales, non seulement parce qu’on y défendait des idées éminemment occidentales d’oppression, mais qu’on tendait aussi à y construire un « Tiers Monde » ou encore un «Orient » où l’oppression de genre était, en guise d’explication, d’habilement convertie en un symptôme de barbarie primitive, non occidentale »7.

 

Dans les propos fémonationalistes se révèle le paradoxe qui semble être le fondement même du raisonnement fémonationaliste. Isabelle Lucas dit « la cause féministe est donc utilisée dans le but de stigmatiser l’immigration et tout particulièrement l’islam. Mais ces politiques se traduisent concrètement par l’exclusion d’une partie des femmes alors même que c’est au nom de l’égalité des sexes, qu’elle est soi-disant menée »8.

  

En 2011, la revue contre-temps propose un article intitulé « Comprendre l’instrumentalisation du féminisme à des fins racistes » écrit par Capucine Larzillière et Lisbeth Sal. Selon les auteures, le féminisme, en reprenant les arguments d’un « choc des civilisations » dont le mètre étalon serait l’émancipation des minorités (femmes ou homosexuelles), tend à se transformer en « fémonationalisme ». L’article resitue le contexte. En 2011, entre l’affaire DSK et l’affaire Tron, la question des violences faites aux femmes est devenue une question médiatique. Avec le reportage « La cité du mâle », un autre visage de cette violence est montré, celle du « garçon arabe ». « Mais, soulignent les auteurs, entre ces deux manifestations […] rien de commun dans l’analyse qui en est dressée par les médias [… ] la culpabilité de DSK est apparue très improbable et la contre-offensive de ses avocats mettant en cause sa victime a été accueillie avec soulagement. […]. Rien de tel en ce qui concerne les violences en banlieue : l’énumération des faits fait système. L’explication coule de source : la violence renvoie à l’image d’un homme étranger vu comme forcément barbare, : le musulman. Toute une série de stéréotypes attachés à l’islam sont mobilisés dans ce sens : arriération des mœurs […], traditions machistes et patriarcales (excision, lapidation, polygamie, etc.) ».

 

Dans la dénonciation des pratiques musulmanes qualifiées comme « gravement » misogynes, face desquelles il faudrait que la nation française agisse en faveur des femmes pensées comme opprimées à cause de leur « culture », on en revient aux propos fondamentaux de la pensée colonialiste. S’ajoutant à notre raisonnement celui de l’homonationalisme. On verra comment ces deux concepts peuvent être lus dans la continuité du « choc des civilisations ».    

 

 

II° Homonormativité et Homonationalisme indispensable à la compréhension du fémonationalisme

 

Tout comme les débats des féministes autour d’une étrangeté inévitable de ce qui ne représente pas la république française, le garçon « non-civilisé », la fille voilée, le retard « d’autres femmes », on peut faire le lien avec le concept de l’homonormativité.

 

Selon Maxime Cervulle, poser la question de l’homonormativité revient à poser la question suivante : Comment penser l’articulation entre l’agenda politique gay et lesbien contemporain, marqué par une volonté d’assimilation normative, et le rôle nouveau qu’endosse la lutte contre l’homophobie au sein de la sphère publique ? (Homo Exoticus, 2010).

 

Aussi, le concept de l’homonationalisme s’invite dans la discussion pour montrer encore une fois  que pour les pays « civilisés », l’adoption des corps « non hétérosexuels » et « hors-normes » est une caractéristique d’une tolérance spécifique à ces pays. Et comment, en face de cette tolérance, il y aurait « ailleurs » une intolérance à leur égard.

 

« L’homonationalisme est ainsi la manifestation d’une collusion entre homosexualité et nationalisme aussi bien générée par les sujets gays, lesbiens et queers eux-mêmes que par la rhétorique de l’inclusion patriotique dans la nation. La production de corps gays, lesbiens et queers joue un rôle crucial dans le déploiement du nationalisme états-uniens, dans la mesure où ces corps pervers entérinent la norme hétérosexuelle, mais également en ce que certains corps homosexuels domestiqués approvisionnent en munitions les projets nationalistes »9.

 

Bien que Jasbir K. Puar développe sa thèse autour de l’homonationalisme au contexte nord-américain, il est possible de comprendre ce concept en miroir avec le fémonationalisme. Ce dernier serait d’une certaine façon, un produit d’une représentation exagérée de ce que la république française offre comme perspective émancipatrice aux femmes et aux homosexuel.es à condition qu’ils/elles ne bravent en rien les préceptes républicains, laïcs et héritiers de la longue histoire en dehors de l’islam10. Dans cette optique, on peut penser la construction des rapports à la nation par leur déconstruction comme Térésa de Lauretis pense la notion de genre. « Paradoxalement donc, la construction du genre est aussi affectée par sa déconstruction : c’est-à -dire par tout discours, féministes ou non, qui vise à l’écarter en tant que déformation idéologique. Car le genre, comme le réel, est non seulement l’effet de la représentation mais aussi son excès, c’est à dire ce qui reste en dehors du discours comme un traumatisme potentiel susceptible de briser ou déstabiliser toute représentation s’il n’est pas contenu »11. Dans cette optique, on comprend bien comment les subjectivités qui se revendiquent « en marge » des commandements républicains ne puissent pas se faire intégrer sans qu’elles ne fassent des concessions. Ces dernières seront la porte d’entrée dans la nation. Or, si l’on admet que les subjectivités se construisent au plus près des constructions singularistes des individualités, il n’y a pas lieu de concessions à faire pour se faire accepter. Toutefois, on trouve des exemples qui montrent comment la République « émancipatrice » arrive en quelque sorte à pousser les individus à laisser derrière eux une partie fondamentale de leur construction afin qu’ils se fassent reconnaître au sein de la nation républicaine.

 

 

III° Ici et maintenant : l’exemple des Ni putes Ni soumises

 

« Si certaines féministes peuvent apporter une contribution à une politique raciste ou impériale, c’est qu’elles saisissent là des opportunités stratégiques, des occasions d’avancer leurs propres revendications en profitant d’une ouverture offerte par le système raciste »12.

 

En 2004, le mouvement Ni putes Ni soumises, affiche sa position en faveur d’une loi prohibitionniste du voile. Il semble que ce mouvement appuie sa position contre le voile à partir du « terrain ». Cependant, en affichant une opposition catégorique contre « l’objet » de la « soumission » cachée derrière ce voile, le mouvement s’inscrit dans la voie républicaine qui condamnerait les hommes musulmans d’une lourde peine d’exclusion. Ces hommes ne peuvent pas s’en sortir au sein de la République contrairement à ces femmes de « culture d’origine » musulmane. Elles, en fondant Ni putes Ni soumises s’insèrent dans la société française de part leur alliance sans faille aux valeurs laïques et républicaines. Il semble que ce mouvement ait bien intériorisé le schéma indispensable à l’inclusion au corps républicain. De ce fait, les adhérentes de ce mouvement adhèrent à la république en condamnant haut et fort la « domination masculine » de leurs semblants stigmatisés et stigmatisables, « les hommes Arabes et Noirs ». En d’autres termes, les musulmans. Poussant le raisonnement jusqu’au bout, en se baladant sur les plateaux de télévisés avec bonnet phrygien quelques adhérentes du mouvement affichent clairement leur position auprès de la république et contre le voile. Ce dernier est donc pris comme cible des valeurs antirépublicaines qu’il faut combattre. 

 

Le mouvement soi-disant « féministe » Femen est un autre exemple nous aidant à comprendre les composantes du fémonationalisme. Ce mouvement s’est constitué en dehors de la nation française, mais qui est ensuite venu s’installer dans la république pour dénoncer les machismes ambiants. Il suffit de porter l’attention sur l’image en performance de ces Femen pour comprendre en quoi elles peuvent être lues comme « fémonationalistes ». En effet, elles sont couronnées des fleurs et affichent les couleurs du drapeau ukrainien. Face à la présence médiatique des actions Femen que l’on peut observer depuis leur arrivée en France, il semblerait légitime de poser la question de la possibilité de voir une féministe islamique voilée sur les mêmes plateaux télévisés qui ne cessent de parler de ce mouvement…   


 Notes

 

[1] Leila Ahmed, Women and Gender in Islam, Historical Roots of a Modern Debate. Yale University Press, New Heaven& London. 1992.

 (2) Feminism as Imperialism George Bush is Not the First Empire-Builder to Wage War in the Name of Women by Katharine Viner in Guardian/ UK. Publié le samedi 21 septembre 2002.

(3) Sur du mot débats autour du voile, Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem disent qu’il n’est pas vraiment légitime de déployer le terme du débat. En effet, pendant les discussions autour de l’interdiction du voile à l’école, les femmes voilées avaient été peu entendues. Les féministes blanches et l’empire. La fabrique éditions, 2012. p.7.

(4) Ahmed Leila, Women and Gender in Islam, Historical roots of a Modern Debate. Yale University Press, New Heaven& London, 1992.

(5) Dans cet article, je suis l’approche butlerienne, qui ne pense pas que le sujet du féminisme soit la défense des femmes.  Judith Butler, Trouble dans le genre, pour un féminisme de la subversion. Editions la découverte, Paris, 2005. 

(6) Je mets le concept d’émancipation entre guillemets, car pour moi, et en suivant l’approche foucaldienne, je ne vois pas dans le patriarcat la domination masculine contre laquelle il y’aurait une émancipation totale. Mais plutôt un fléau des rapports de pouvoir dans lesquels, il y aurait lieu des conflictualités, des tensions et des pratiques de liberté.

(7) Judith Butler. Trouble dans le genre, pour un féminisme de la subversion. Editions la découverte, Paris, 2005. p.63.

[8] http://www3.unil.ch/wpmu/ple/2012/07/la-strategie-feministe-a-lepreuve-du-nationalisme-sexuel/ 23 juillet 2012 

[9] Puar Jasbir K. (2012), Homonationalisme : La politique queer après le 11 septembre 2001. Editions Amsterdam, Paris. p.10. 

(10) Arnaud Alessandrin, Roa’a Gharaibeh, Marielle Toulze, « Les figures voilées, homosexuelles et prostituées en prise au nationalisme » in « Les sociologues dans la cité » Harmattan, Juin 2013 (à paraître).

(11) De Lauretis Térésa (2007), Théorie queer et cultures populaires : De Foucault à Cronenberg. Edition La Dispute, Paris. p.42.

(12) Félix Boggio Ewanjé-Epée et Stella Magliani-Belkacem, Les féministes blanches et l’empire. La fabrique éditions, 2012. p.15.


Mise en ligne, 6 avril 2013.

 

La transphobie dans les discours et les pratiques psychologiques

L. R

Militante fem & féministe, engagée dans les luttes transpédégouines
(Ex-?) étudiante en psychologie

La transphobie dans les discours et les pratiques psychologiques

 

Mon engagement militant, au sein des luttes féministes et transpédégouines, allié à la colère grandissante que m’inspirait une partie de mon cursus universitaire en psychologie, m’ont amené à vouloir étudier la transphobie dont se rendait coupable un certain pan de la psychologie. Je vais vous présenter un résumé de mon Travail d’Etudes et de Recherche (TER) de fin de licence, datant de 2011.

L’objectif de ce TER était donc de faire un état des lieux des dysfonctionnements dans la prise en charge des personnes trans par les professionnels de la santé mentale et dans la voix dominante de la psychanalyse sur les transidentités, ainsi que de mener une réflexion sur les causes et les éventuelles solutions que nous pouvons leur associer. En guise d’illustrations, quelques extraits de témoignages de trans sur leur vécu personnel de psychologie transphobe .

Je précise que je suis cissexuelle, si j’ai décidé d’écrire sur ce sujet, c’est parce que je me sens plus proche de la communauté TPG que du monde psy et j’ai vu les effets néfastes que provoque la transphobie des psys, sur des proches. Malheureusement, nous ne sommes pas beaucoup à essayer de distiller des idées allant à contre-courant en psychologie et quand nous le faisons, nous ne sommes pas toujours écouté-e-s car il est facile d’invalider nos dires propos sous prétexte que nous sommes « trop militant-e-s » et trop peu « neutres », mais qui peut l’être..?

Comment la transphobie psychologique s’exprime-t-elle ?

J’ai proposé quelques pistes de classification des actes et écrits transphobes liés au domaine de la psychologie : le choix des (mauvais) pronoms, l’exotisation et la stigmatisation du sujet trans, la construction du thème de la souffrance et son essentialisation (cette idée récurrente que c’est le fait même d’être trans qui provoque la souffrance et non le fait de le vivre dans une société transphobe), la réassignation ainsi que la pratique de tests (psychométriques et dits « de vie réelle »).

« Le temps qu’il prenne ma carte vitale, se rende compte que mon état civil était féminin, et s’en amuse. Je lui ai expliqué ce qui m’amenait. Il m’a répondu aussi sec qu’il comprenait que tout ça devait être très douloureux (je n’ai absolument pas parlé de souffrance) mais qu’il ne pouvait pas se mettre en danger en me mettant « encore plus dans la merde ». […] J’ai trouvé ça formidable qu’une personne qui ne voulait pas me mettre « encore plus dans la merde » me laisse ressortir de son bureau en larmes, sans m’orienter vers un-e collègue, après s’être moqué de mon identité […] J’allais plutôt bien en entrant dans son bureau, et j’en suis ressorti dans un état catastrophique. J’ai mis 2 ans à pouvoir envisager de retourner voir un-e psy après cette visite. »

Extrait du témoignage de S.

Pourquoi tant de haine ?

Difficile de comprendre les diverses raisons qui motivent la transphobie de la part des psychologues et autres professionnels de la santé mentale.

Cependant, la notion de contre-transfert (en dépit de sa connotation très psychanalytique) est intéressante dans ce contexte : le contre-transfert désigne la projection d’affects de la part du psy sur le-a patient-e, ce qui vient troubler, plus ou moins, la neutralité du psy et la qualité de son écoute ou de son aide.

Le moins que l’on puisse dire est que certains spécialistes de ce qu’ils appellent « la question transsexuelle » ont une façon très étrange de recevoir ces sujets trans et de retranscrire les pensées qu’illes leur évoquent par la suite.

Preuve en est cette phrase malheureuse de P. Mercader :

« Pendant la première phase de mon travail, alors que je rencontrais des femmes en demande de changement de sexe, et par conséquent d’abord d’une mammectomie, je me suis aperçue un soir que depuis quelques temps, je m’endormais les mains posées sur ma poitrine, comme pour la protéger. »

Les psychologues qui ont sciemment choisi de faire de la transidentité un fond de commerce sont précisément ceux qui font le plus preuve de violence dans leurs écrits.

On ne leur reproche pas tant d’être incapable de faire preuve d’une neutralité parfaite, mais de médiatiser leur « connaissance » du sujet en dépit du fait qu’illes ne peuvent le faire sans l’accompagner de propos discriminants, insultants, culpabilisateurs à l’égard des trans : de leurs patient-e-s trans, mais aussi de tou-te-s les lectrices trans potentiel-le-s.

Un autre exemple dans la littérature illustre bien cette notion de contre-transfert et de violence dans les propos, il s’agit d’une citation extraite de l’ouvrage de G. Morel : Des ambiguïtés sexuelles, sexuation et psychose :

« Dans le cas de Ven, il n’était pas possible, au moment de la cure, d’essayer de lui créer une identité féminine dont il ne voulait même pas entendre parler. C’est pourquoi j’ai pris le parti d’accepter le travestissement et de rentrer dans la logique qui l’amenait à l’opération pour, à un moment donné, intervenir contre, mais conformément à cette logique originale. »

On remarque que G. Morel négocie avec ses propres limites et ses propres mœurs ce qu’elle accepte pour Ven, trans FtM, et ce qu’elle lui refuse. Qu’entend-elle par « j’ai pris le parti d’accepter le travestissement », comme un parent ferait référence à une facétie de leur enfant adolescent ? Et si elle ne l’avait pas accepté, que ce serait-il passé ?

La question du transfert -que l’on y croie ou non- ici est cruciale puisqu’on voit bien que c’est sa position dans le transfert qui lui laisse penser qu’avec le temps et une stratégie d’apparente « acceptation », elle pourra faire rebrousser chemin à son patient.

Je m’interroge aussi sur cette phrase : « il n’était pas possible, au moment de la cure, de luicréer une identité féminine ».

G. Morel aurait-elle ce pouvoir ?

S’essaie-t-elle à cet étrange tour de passe-passe avec des patients moins avancés dans leur transition? L’histoire ne dit pas, en tout cas, si elle a réussi à infléchir la volonté de Ven de bénéficier d’une opération. Plus loin, elle évoque la « stratégie de l’analyste »… mais pour arriver à quelles fins ?

« Après lui avoir expliqué en quoi consistent les parcours officiels, notamment sur la très longue durée du suivi psychiatrique avant de commencer quoi que ce soit de concret, il a pris systématiquement la défense de ses confrères, comme quoi il y avait bien une raison et que 2 ans sur les 60 ans qu’il me reste encore à vivre, ce n’est pas dramatique. Il a fini par « il faudra que vous soyez patiente ». Oui, après tout mon discours, il s’est quand même permis d’utiliser le féminin, le genre qui ne m’est pas adapté. Comme pour enfoncer le clou et me rappeler qu’il ne peut absolument rien pour moi, pas même le respect d’utiliser le genre que j’étais venu revendiquer. »

 Extrait du témoignage de J.

Évidemment, il est impossible d’oublier de parler de C. Chiland, à qui j’avais réservé dans mon TER un chapitre entier intitulé « un cas d’école » car c’est finalement comme ça que j’ai été amenée à la considérer après avoir compulsé nombre de livres et articles sur le sujet.

J’ai appris l’existence de cette personne par mon copain, qui est trans, et qui discutait avec un autre mec trans, découvrant par la même occasion que C. Chiland était une institution (et pas dans le bon sens du terme!) à elle toute seule dans le militantisme trans. Le genre dont on parle avec un petit sourire ou une moue d’exaspération.

C’est d’ailleurs un article édifiant d’elle qui m’a donné envie de réfléchir à la violence psychologique dont peuvent faire preuve certain-e-s psychologues à l’égard des sujets trans.

L’article « Problèmes posés aux psychanalystes par les transsexuels » est révélateur de la position de C. Chiland et celle-ci a valeur de vérité pour malheureusement trop de psychologues concernant la manière de penser et traiter les trans.

Le plus grave problème avec C. Chiland est qu’elle fait preuve d’une redoutable imperméabilité à ce qu’on lui dit, l’inverse lui permettrait peut-être de cesser de comparer la transidentité à une idée folle.

Je ne reproduirais pas ici les citations de C. Chiland que j’ai utilisé dans mon travail de peur que ce texte devienne à son tour violent pour une personne trans qui le lirait. À mon humble avis, aucun-e trans ne devrait être amené-e à tomber par surprise sur une citation de C. Chiland.

Je dirais seulement que C. Chiland va jusqu’à parler d’humaniser une patiente trans. Quel-le humain-e peut se permettre de vouloir entreprendre « l’humanisation » d’un-e autre ?

J’ai beaucoup entendu parler des dérives liées à la toute-puissance accordée au psychologue dans le cadre du suivi de trans, c’en est un exemple édifiant.

« Et là, suspens de quelques secondes, suivi d’un « C’est non, c’est un effet de mode que je ne tolère pas, si la thérapie ne vous intéresse pas, je ne peux rien pour vous »… Au plus haut niveau de déception, je me suis donc levé en lui disant qu’on avait plus rien à se dire dans ce cas, et je suis parti… »

Extrait du témoignage de J.

« Il est arrivé en retard m’a appelé par mon prénom féminin en insistant bien sur le « mademoiselle » et est rentré dans son bureau sans plus me regarder, ni me dire bonjour. Je me suis assis en face de lui et lui ai exposé le problème. Me coupant en plein milieu de mon explication il m’a dit « je vous appellerai mademoiselle, vous n’avez entamé aucun parcours et vu votre jeunesse, vous n’en entamerez aucun pour le moment. Vous êtes donc une femme, inutile de me dire le contraire. De plus, je pense que vous avez surtout un problème d’ordre psychologique ».

Extrait du témoignage de A.

Dans l’idéal éthique que je m’imagine de la pratique de psychologue, de telles paroles auraient dû provoquer un tollé de réactions indignées. Ce ne fut pas le cas -dans le monde psychanalytique et psychologique du moins.

Le code de déontologie des psychologues commence ainsi :

« Le respect de la personne humaine dans sa dimension psychique est un droit inaliénable. Sa reconnaissance fonde l’action des psychologues. »

Il dit aussi :

« Article 19: Le psychologue est averti du caractère relatif de ses évaluations et interprétations. Il ne tire pas de conclusions réductrices ou définitives sur les aptitudes ou la personnalité des individus, notamment lorsque ces conclusions peuvent avoir une influence directe sur leur existence »

Il semble évident que le seul fait de parler d’ « humaniser » une patiente va tout à fait à l’encontre de ce principe.

Je ne finirai pas ce syllogisme car je crois savoir que C. Chiland s’est montrée plutôt mécontente et irritée à la lecture de mon travail, au point de rédiger une petite lettre au président de l’université où j’étudie pour protester et crier au scandale s’il s’avérait que mon TER me permettait d’obtenir ma licence de psychologie (et un rapide calcul de coefficients me prouva que ce fut bien le cas !).

Bref, fort heureusement, la communauté trans a fait un remarquable travail d’information sur les productions de C. Chiland et j’ai l’impression qu’en ce qui concerne le monde psychologique, son style pour le moins abrupt a le mérite de refroidir la plupart des psys. Cela n’empêche qu’il est très problématique qu’elle soit l’auteure d’un Que-sais-je ? -c’est à dire d’un ouvrage grand public- sur le sujet.

Même Jacques Lacan, le « grand Maître » de la psychanalyse moderne (en (f)rance, dont tout-e étudiant-e de psycho a entendu vanter les mérites pendant des heures entières de son cursus universitaire… y est allé de sa contribution transphobe. (J. Lacan, Sur l’identité sexuelle: à propos du transsexualisme, Entretien avec Michel H. (Le discours psychanalytique), Paris, Association Freudienne Internationale, (1996) pp. 312-347)

Heureusement, tous les concepts créés par la psychologie ne sont pas transphobes et il en est un qui est à la fois très intéressant et utile pour discuter des nombreux travers dont se rend coupable la psychologie vis-à-vis des trans, ce concept est celui de maltraitance théorique, développé par Françoise Sironi :

« Ce phénomène apparaît lorsque les théories sous-jacentes à des pratiques sont plaquées sur une réalité clinique qu’elles recouvrent, qu’elles redécoupent ou qu’elles ignorent. Elles agissent alors comme de véritables discrédits envers la spécificité des problématiques et des populations concernées. Ce type de maltraitance a un impact direct et visible sur les patients, les cliniciens, et sur la production de savoir dans la discipline concernée. On comprend alors que la portée de la maltraitance théorique n’est pas uniquement clinique, elle est politique. »

(extrait de F. Sironi, Psychologie(s) des transsexuels et des transgenres,Odile Jacob, 2011. p 14)

Ce qui est à la fois déstabilisant et révolutionnaire dans son propos est la reconnaissance d’une possible aggravation de l’état mental d’origine (due au contre-transfert) et la méprise qui consisterait à confondre le résultat de cette aggravation avec la pathologie qu’on essaie de déceler.

« La maltraitance par les théories et les pratiques génère des symptômes spécifiques qui sont souvent confondus avec la pathologie initiale du patient. Ces symptômes sont mis sur le compte d’une atypicité du tableau clinique, ou d’une “réactivité trop forte” du patient à l’impact de la pathologie initiale. Il s’agit de l’exacerbation du sentiment d’injustice et d’incompréhension, d’apparition de phobies, de généralisation de la méfiance, d’une hyper-réactivité, d’une anxiété permanente et diffuse, d’un repli taciturne et de vécus dépressifs majeurs. »

L’apparition de phobies puis de comportements d’évitement n’est qu’un des symptômes possibles de cette pathologie iatrogène, réactionnelle. Le mot iatrogène signifie « produit par le traitement ». Celle ci est, concrètement, cause de souffrances « comme la répétition de rejets préalablement vécus, une attitude de combat contre les projections inconscientes mais fortement ressenties, et une attitude de préservation, peu propice à l’introspection confiante qui est normalement attendue en pareille situation. » et d’après F. Sironi, ce phénomène n’est pas tout à fait étranger au risque de suicide :

« C’est cet enfermement « hors les murs », produit à la fois par une incompréhension familiale, sociale et aussi de la part des « psys » qui a conduit plus d’une personne transsexuelle au suicide »

Un autre effet néfaste est le discrédit et la méfiance des trans vis à vis des psychologues, perçu-e-s comme un groupe homogène hostile à leur démarche de transition. En effet, les psychologues et psychanalystes qu’on entend le plus, qu’on lit le plus sont ceux qui ont les idées les plus réactionnaires et empreintes de maltraitance théorique !

Au fond, la question n’est en effet pas tant de savoir pourquoi certain-e-s psychologues se comportent de la façon précédemment décrite envers les trans mais pourquoi illes ont fait en sorte que ce soient elles et eux que l’on entende, que l’on lise ou à qui l’on se réfère lorsqu’il est question des trans.

L’hypothèse selon laquelle certain-e-s d’entre eux agissent en quelque sorte par militantisme, par conviction en se portant garant d’une certaine morale n’est pas excluable. Si l’on revient sur l’exemple de C. Chiland, on peut noter que son discours sur les trans revêt la même rigidité conservatrice que son discours sur les homosexuel-le-s. On peut réellement faire un parallèle entre le traitement psy de ces deux minorités, à la différence près qu’en (f)rance, les trans, contrairement aux homosexuel-le-s subissent toujours une pathologisation officialisée, le rapport à la psychiatrie et la psychologie est donc différent.

« Le rendez-vous avec elle a duré tout au plus 10 minutes : elle m’a regardé d’un air méprisant pour commencer, et dans l’ordre : a ouvert mon dossier à toute vitesse, l’air exaspéré, lu les 3 premières lignes de ma bio, regardé mes photos d’enfance en en sautant la moitié du paquet, bref… Le tempo était donné… Pour conclure par un « bon alors vous voulez quoi hmmm…? Vous savez ce qu’on fait aux transsexuels qui veulent une phallo ? On leur prélève un lambeau radial d’un cm dont la cicatrice reste affreuse tout le reste de leur vie…! » Alors qu’il n’a jamais été question pour moi d’envisager une phalloplastie… Je n’ai même pas eu la liberté de lui répondre qu’elle avait déjà clos le dossier et la consultation par la même occasion d’un « bon allez… (sourire entendu) Vous êtes plutôt bien de votre personne alors restez comme ça hmm… » »

Extrait du témoignage de M.

Pour ce qui est des propositions et des solutions pour que le suivi des trans (que ce suivi soit en lien ou non avec la transition) s’améliore, je pense que la communauté trans aurait bien plus à dire que moi. J’ai cru comprendre à son contact qu’elle a même beaucoup à apprendre aux psychologues en matière d’écoute, d’entre-aide et d’empathie.

La communauté trans a d’ailleurs développé, pour pallier à la mauvaise qualité des soins psys qui lui étaient proposés, un remarquable réseau d’auto-support et de solidarité, notamment via Internet.

L’empowerment, la création de dispositifs comme les forums, les sites informatifs et les brochures faites par des trans et des associations trans comme Chrysalide à Lyon ou Outrans à Paris permettent une réappropriation de la parole et des savoirs.

En parlant de réappropriation de la parole, voici un entretien réalisé avec Raph, un militant trans rennais qui propose des formations sur les transidentités.

* * *

• Quelle est la raison de la création de tels ateliers-formations ? En quoi consistent les ateliers-formations que vous proposez à Rennes et à qui s’adressent-ils?

• L’idée de ces ateliers-formations est née du constat du manque d’information dont les associations LGBT (Lesbiennes, Gays, Bi et Trans) sur les thématiques trans. Des trans venaient aux permanences proposées par les associations, mais celles-ci n’étaient pas en mesure de répondre aux questions sur les parcours trans, et les trans reçu-e-s ou fréquentant ces associations étaient parfois victime de la transphobie (de la transphobie basique ou émanant d’un manque d’informations) de la part des bénévoles LGB.

Ces formations mettent aussi en avant les revendications des trans, qui sont parfois méconnues par des associations qui se revendiquent comme LGBT, mais qui n’ont des revendications axées que sur l’homosexualité.

Ces ateliers-formations consistent concrètement à présenter les parcours trans médicalisés ou non (dans leur diversité, comme il n’existe pas un seul type de parcours et que ce parcours n’est pas forcément médicalisé), la distinction entre orientation sexuelle, genre social et genre psychologique, les revendications trans, les difficultés que rencontrent les trans face à l’État, aux professionnel-le-s de santé et aux administrations, et des conseils concernant l’accueil des personnes trans (ne pas genrer les personnes avant qu’elles ne le fassent elles-même, utiliser le bon prénom, ne pas poser de questions intrusives, etc…).

• Quelles sont les réactions du public auquel vous les proposez ?

• Le public est généralement intéressé par la formation, et en ressort plutôt choqué par le traitement des trans par l’État français et les médecins.

• Pourquoi estimez vous qu’en tant que trans, vous êtes les plus à même de dispenser ces formations ?

• Les expert-e-s auto-proclamé-e-s ont eu la parole pendant trop longtemps. Il-le-s parlent de ce qu’il-le-s connaissent à travers des témoignages biaisés de personnes trans obligé-e-s d’adapter leur discours (même si ce discours correspond dans certains cas ce que vivent certain-e-s trans, mais de loin pas tout-e-s) à ce qu’attendent les psys pour pouvoir vivre leurs vies comme il-les l’entendent. Nous devons nous ré-approprier cette expertise.

Nous sommes les seul-e-s capables de dire (et légitimes à le faire) comment nous vivons nos identités. Nous n’avons pas besoin d’études sur pourquoi nos identités sont différentes de celles des cisgenres, nous avons besoin que les médecins écoutent nos vécus et se rendent à l’évidence qu’il-le-s n’ont jamais réussi à changer l’identité de quiconque, et que la solution pour les trans qui désirent entamer une transition médicalisée est de l’entamer.

Les psys qui ont de toute évidence un gros problème de transphobie (comme Chiland, Mercader, etc, etc, etc…) et qui semblent avoir peur des trans (Chiland avec son affolement de la boussole, Mercader qui s’endort avec ses mains sur ses seins depuis qu’elle prend des transboys en consultation, etc…) devraient, pour le bien de tout le monde (aussi bien des médecins que des trans) arrêter de travailler sur nos vécus.

La dernière chose dont ont besoin les trans, c’est de médecins méprisant-e-s qui pensent qu’on a une « idée folle ». Ces personnes n’ont de toute évidence pas compris grand chose aux transidentités et devraient se mêler de ce qui les regarde: leur transphobie.

On peut nous répondre que les médecins sont des professionnel-le-s et savent ce qu’ille-s font, mais si c’était vraiment le cas, les trans n’auraient pas à ce soucier de la maltraitance théorique de la part de leurs psychiatres, des prescriptions d’hormones inutiles et dangereuses de la part de leurs endocrinologues (Lutéran) et des non-compétences des chirurgien-ne-s français-e-s en matière de chirurgie pour certains types d’opérations et de suivi post-opératoire.

• Votre dernière formation était destinée aux professionnel-le-s de santé.

Comment s’est-elle déroulée?

• Bien que 100 lettres et des mails aient été envoyés à des médecins, à l’Ordre des Médecins du 35 et au deux IFSI de Rennes par Commune Vision, l’association qui organisait, AUCUN médecin n’est venu. J’ai été très déçu de l’indifférence des professionnel-le-s de santé face à ce sujet. L’indifférence face au fait qu’une partie de la population préfère souvent ne pas aller se faire soigner en raison des préjugés des professionnel-le-s de santé sur les transidentités est tout simplement dangereux. Le fait d’être trans, de donner gratuitement de son temps, d’accepter de servir de support pédagogique pour pallier le manque de formation des médecins, et le manque d’informations sur les transidentités, tout ça pour se retrouver sans professionnel-le-s de santé, ça me met vraiment en colère.

Je pense soit que les médecins se sentent super aptes à accueillir des trans (et en tant que trans qui va comme tout le monde chez le médecin de temps en temps, je peux attester que je n’ai jamais rencontré un-e médecin qui n’ait aucun préjugé sur les trans, qui ne m’ait jamais soit posé une question déplacée ou qui n’ait jamais fait de lien entre ma transidentité et la raison pour laquelle je venais le/a consulter), soit ille-s refusent d’écouter des trans parler de leurs problèmes avec les médecins, de leur santé, de leurs identités, d’écouter les conseils qu’il-le-s ont à leur donner, parce qu’ille-s ne veulent pas reconnaître que nous savons mieux qu’ell-eux ce que nous vivons.

* * *

Et ensuite ?

Les années passent et malgré les tracts des assos, les communiqués, les Existrans et autres manifs, la transidentité figure toujours dans le DSM et est toujours considérée comme une maladie mentale.

L’amélioration globale du suivi des trans risque de rester plafonnée tant que cela sera le cas.

On ne peut pas nier qu’il y a beaucoup de dérives dans le traitement discursif et clinique de la transidentité et donc des personnes trans. Des témoignages émergent, révélant des comportements indignes du potentiel de la psychologie clinique. Les trans en ont marre d’entendre parler d’elleux et de leurs réalités en des termes qui ne les reflètent pas et semblent bien décidés à faire entendre leur voix pour que cela évolue.

Un réel défi se pose dès lors à la psychologie, à la psychanalyse et à la psychiatrie : sauront-illes entendre cette indignation et y apporterons nous notre soutien ? Cela ne pourra se faire sans se détourner de certains discours qui ne peuvent plus être tolérés, comme ceux de C. Chiland dont nous avons étudié et critiqué la teneur.

Il sera dur pour certain-e-s de reconnaître que dans cette situation un choix s’impose et que se placer du côté des militants ne peut que rapprocher de l’éthique que se doit d’avoir tout-e psychologue. Si l’on fait un parallèle avec le traitement de l’homosexualité, il est naturel que ce changement s’accompagne de l’abandon du statut d’expert-e par des psychologues non-trans et du retrait de la transidentité de la nosographie internationale des pathologies mentales.

Ce qui peut nécessiter un accompagnement psychologique -volontairement engagé par la personne et non imposée dans le cadre d’un parcours- doit être laissé à l’appréciation de celle-ci : il se peut que les changements corporels occasionnés par l’hormonothérapie, même s’ils sont quasiment tout le temps accueillis avec joie et soulagement, donnent matière à discuter de cette nécessité de s’adapter à un corps et un regard social modifiés, par exemple. Ou pas.

Pour cette raison, nous pouvons conclure sur l’hypothèse qu’il serait bénéfique à la fois pour les professionnel-les de la santé mentale et les trans que les premier-e-s apprennent à écouter les seconds et prennent la responsabilité de prendre leurs distances par rapport aux discours discréditants, irrespectueux et inadaptés produits sur les trans et souvent contre elleux.. Il serait aussi très bénéfique que les psychologues respectueux-ses des trans, dont je n’ai pas beaucoup parlé, il est vrai, mais dont je ne doute pas de l’existence pour autant, se fassent connaître et partagent leur expérience, notamment sur le phénomène du contre-transfert et la manière dont illes ont réussi à le gérer afin de faire alliance avec les trans contre la transphobie institutionnalisée dans les discours et les pratiques psychiatriques, psychologiques et psychanalytiques…


 Biblio (pas très recommandable)

• J.P JACQUES « Le discours transsexuel sur le corps », Cahiers de psychologie clinique 1/2008 (n°30), p. 147-158.

• C.MILLOT, Horsexe, essai sur le transsexualisme, 1983.

• J. LACAN, Sur l’identité sexuelle : à propos du transsexualisme, Entretien avec Michel H. (Le discours psychanalytique), Paris, Association Freudienne Internationale, (1996)

• J. LACAN, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, séance du 27 février 1957

• C. CHILAND, Changer de sexe, 1997.

• P. MERCADER, L’illusion transsexuelle, 1994.

• C.CHILAND, Le transsexualisme, collection Que sais-je ?, 2003.

• G. MOREL, Ambiguïtés sexuelles, sexuation et psychose, 2000.


Mise en ligne : 30 mai 2013.

Pornographie sur les trans ou porno trans ?

Karine Espineira

Docteure en Sciences de l’information, et de la communication,
Chercheure associée au LIRCES,
Université de Nice-Sophia Antipolis


Réflexions sur la pornographie « trans »

Buck Angel

 

“Buck Angel Dating a safe environment for those seeking out relationships or just fun with trans men and the people who love them”

« Porn star Buck Angel started a dating site for those seeking men like himsel », by Tracy Clark-Flor
Thursday, Sep 6, 2012 12:00
The trans man of your dreams
Source : http://buckangeldating.com

Pornographie sur les trans ou porno trans ?

 

Comment « je » me suis intéressée à la pornographie sur les trans ou dite trans ? Ici, il s’agit du fruit d’un pari, tel un exercice aux allures de défi à relever. Être invisible à moi-même est inenvisageable. En écrivant ces lignes suis-je en train de concentrer de « l’objectif » tout en cantonnant « le subjectif » à tout ce qui trouve au-delà de mon écran et de mon clavier ? Irène Jami (2008) et Elsa Dorlin (2009) rappellent les limites que Donna Haraway (1988) a pointé avec « le témoin modeste » permettant une lecture de l’histoire de la science moderne qui n’occulte pas ses exclusions de genre, ses exclusions sociales, ses exclusions de race. Donna Haraway écrit : « Le fait d’être invisible à soi-même est la forme spécifiquement moderne, professionnelle, européenne, masculine, scientifique de la modestie comme vertu »[1]. Défaire cette vertu aux teintes de la morale et donner corps à mon sujet sont des actions, des guides, des positionnements et non des chemins de perdition ou de disqualification. Je témoigne en situant mes savoirs et je renonce à occulter toute trace de l’histoire de ma pensée « comme narrations, comme produits de projets partisans, comme représentations contestables, comme documents construits capables de définir les faits »[2] . La réflexion qui suit – encore à ses prémisses me concernant – est incarnée, située, balisée et transparente.

Des personnes trans se défendent souvent dans les médias de l’assimilation à la prostitution et au cabaret. Aucune étude sur le sujet ne pourrait ignorer ce discours récurrent depuis près de trente ans en télévision tout particulièrement.  Bien que cette idée ne soit pas partagée par toutes les personnes trans, elle a été légitimée par son expression récurrente et portée à la connaissance de tous. Parmi les modélisations dont les trans ont été l’objet, il en existe d’autres. À travers chacun des « gages à la normalité » qui ont été formulés sous le feu des projecteurs ou sous la plume des journalistes se dessine peut-être une défense qui a pris la forme d’une résistance. Avançons l’idée que des trans se défendent aussi plus ou moins directement de la pornographie dont parfois ils et elles sont consommateurs au même titre que la population dans sa globalité. Ni plus ni moins que le reste de la société disons-nous, car la pornographie est aussi une affaire de pratique culturelle. Nous donnons le ton de la mise en perspective de cette réflexion. Anne Berger, professeure d’études féministes et d’études de genre, explique : « Le mot « pornê », dérivé du verbe « pernenai » (qui veut dire « vendre » en grec) signifie littéralement la femme-marchandise. La « pornographie » désigne donc l’inscription de la sexualité dans le registre marchand »[3] 

Le porno, à travers un film, un livre ou une bande dessinée « pornographiques » ne sont-ils sont pas des produits culturels gérés par un appareil culturel et une industrie culturelle dans une société donnée ? À cacher sous le matelas, à dissimuler derrière une étagère, voire à confiner au fin-fond du placard, ces produits, pourtant bien réels, sont encore cantonnés à la clandestinité, à l’ombre, à la discrétion jusqu’à l’irréel. Ils existent mais sont sommés de « ne pas exister » ou du moins est-il souhaité que consommateurs et consommatrices agissent comme tel. Le « jardin secret » comme place d’un intime hors de l’espace et du temps, n’existe que dans un cadre privé lui-même soumis à une nouvelle privatisation finalement surplombante. Sans décrire en détail les processus par lesquels s’exprime l’ordre symbolique d’une société donnée à travers l’institution d’une morale ou d’un classement entre culture noble, populaire et marginale, on peut cependant poser l’idée que le X-rate est l’un de ces marqueurs. Dans les pays où il est en vigueur, il signifie que l’accès à ces contenus estimés pornographiques est interdit aux personnes mineures. Au passage, on pourrait aussi beaucoup gloser sur la deuxième partie du X-rate qui précise : « ainsi que toutes scènes de violences ou portant atteinte à la dignité humaine ». Plus de la moitié de nos journaux télévisés auraient ainsi mérités ce marqueur, ce « classé X » si en relation avec la deuxième partie de la définition nous retenions les propos et les actions des « anti-mariage » durant la campagne du « mariage pour tous et toutes » qui y on trouvé tribune.

Jusqu’à présent la démarche peut paraitre incongrue puisque le sujet véritable n’est pas encore abordé. Il faudra patienter encore, des parenthèses et digressions imposent leur loi à la pensée. L’incongruité devient toute relative si l’on avance l’idée que « la pornographie sur les trans », du moins celle des ayant pour objet les trans car je ne parle pas encore d’une pornographie trans, a probablement aussi présidé à la modélisation de l’imaginaire trans. Il faudrait préciser la modélisation : ici elle est transgenre. Avec effet immédiat de ranger le trans-Genre du côté de la sexualité et le transSexuel du coté de l’identité avec l’asexualisation du sujet demandeur d’une opération de conversion sexuée. Paradoxe ?

D’autres contours de frontières sont à dessiner. Shemale est le troisième terme que j’ai entendu après « travesti » et « transsexuel » pour désigner des trans. Le mot m’a été illustré par des images pornographiques de « bombes » esthétiques américaine des années 80 et 90. « Trans non opérées » puisque le « truc » c’était qu’il y ait un « truc ». Jeffrey Escoffier en donne de plus amples développements dans Studies in Gender and Sexuality[4]  .

Le terme s‘écrit aussi she-male. Orthographe ô combien signifiante.  Comme il a longtemps désigné les travailleuses du sexe hormonées et non opérées pour entrer dans le détail avec des raccourcis discutables, il est perçu comme péjoratif.  Rappelons non sans ironie que le terme a aussi porté le sens de « femme agressive » en tant qu’expression orale au XIXe siècle. Une femme qui se fâche, qui s’énerve, qui s’impose ne pourrait être qu’un peu homme quelque part.

Nouvelle question : le porno trans n’est-il que cinématographique ? On se doute bien que non. Mettant de côté la littérature à ce sujet, évoquons brièvement deux champs plus ou moins connus : le fandom furry et le Hentaï.

Le fandom furry est le nom donné au groupe de personnes intéressées par le furry, le mouvement est apparu sous ce terme vers le milieu des années 1980. Il est défini comme étant l’attrait pour les animaux imaginaires ou anthropomorphes. On parle d’un attrait pour les animaux possédant des caractéristiques humaines  comme l’usage de la parole, le  port d’habits, l’utilisation le style de vie humain, etc. J’ai découvert ce mouvement au hasard d’un Thema sur la chaîne Arte et non suite la lecture d’un écrit savant et érudit. J’avais été marquée par le nombre de représentations « trans ». Nous disons donc des animaux anthropomorphes et genrée.

L’iconographie distingue bien mâle et femelle. La « représentation trans » (ou intersexe ?) résiderait-elle dans un corps identifié ou identifiable « femelle » avec un pénis comme sexe. Ces images sont nombreuses dans l’iconographie érotique et pornographique du furry. En revanche, je ne suis pas parvenue une représentation « inversée », c’est-à-dire un corps identifié ou identifiable « mâle » avec un sexe féminin. Les guillemets à l’expression « représentations trans » sont de rigueur, car comment affirmer si ce qui est figuré est « trans » ou pas ? On ne peut pas se fier à la seule image. La réflexion est ouverte et le sujet à étudier[5]. Les sources d’information ne manquent pas sur internet et une recherche Google via la catégorie images donnera rapidement le ton de l’iconographie en question.

Avec le « Hentaï », nous nous trouvons face à un terme japonais signifiant « transformation », « métamorphose », « perversion ». En occident il est utilisé pour désigner des mangas à caractère pornographique. Le « trans hentai » (Futanari hentaï) est venu rejoindre le Hentaï pour hétérosexuels, le Yaoi hentaï pour l’homosexualité masculine, et le Yuri hentaï pour l’homosexualité féminine. Au hasard de mes recherches d’iconographies, j’ai découvert naïvement que nos héros de mangas comme Lady Oscar, Cobra, Albator, Sangokugo ou encore Ranma 1/2 ont eu des versions Hentaï. Avouons avoir « zappé » ces images pour préserver la naïveté des souvenirs de ces héros et héroïnes de l’enfance. Notons que des déclinaisons de personnages issus du dessin animé américain se voient aussi déclinés dans le genre Hentaï.

Les Futanari Hentaï mettent des corps « trans » en situation. Ce sont très majoritairement des filles trans, non opérées. Elles font du sexe entre elles et quand un homme entre dans la partie, il est passif le plus souvent. Le pénis des personnages trans en question est le plus souvent démesuré. Ici non plus, je ne suis pas parvenue à trouver d’exemples de garçons trans.

Il existe quelques sites internet de référence comme Fakku ![6] (Japonais), Futanari[7] (web francophone), Futanari Obsession[8] (web anglophone, les personnages sont occidentalisés). Que le lecteur en soit averti, les scènes proposées y sont explicites, les contenus mêlent images et animations mangas.

Définir les frontières entre du « porno sur les trans » et du « porno trans » ne sont pas facilement traçables pour le néophyte. La multiplication des sources d’un porno hier confidentiel, redessine le paysage entre un porno pour translovers et un porno « fait par des trans pour des trans mais pas que des trans ». Notons que le terme « translovers » serait lui aussi à redéfinir et à contextualiser en l’extirpant du socle péjoratif dans lequel il a été scellé.

Nous disons résistance à la pornographie et du marqueur « classé x », autre perspective éclairante est celle à Marie-Hélène Bourcier qui parle de « geste classificatoire », elle écrit : « la grande entreprise de catalogage sexologique caractéristique du XIXe siècle, qui va reproduire les identités sexuelles et les perversions qui structurent encore la pornographie contemporaine : il suffit de voir comment s’agencent les rayons d’un vidéos-club ou d’un sex-shop et comment la pornographie nomme ses propres marges pour s’en convaincre. Le discours pornographique reproduit une répartition entre la normalité pornographique et ses perversions directement héritée de Krafft-Ebing. Les cases « fétichisme », « scatologie », « exhibitionnisme », « sadomasochisme », « transsexualisme », « zoophilie », « homo », continuent de structurer la production porno. Les marges du porno moderne correspondent au catalogue appauvri des perversions « identifiées » par les sexologues du XIXe siècle »[9].

Mais le porno trans recompose et investit positivement ces marqueurs dont il retourne les significations médicales. À l’occasion du Paris Porn Film Festival, 2e édition, organisé par Marie-Hélène Bourcier et Florian Voros, on peut lire sur Minorité.org : « En 2010, c’est facile de trouver du porno post-porn, féministe, différent sans se tromper parce qu’il y a là un vrai courant subculturel et transnational. La famille post-porn, prosexe, alt.porn whatever est en plein boom. Le déclic post-porn du moins en France, c’est 2001 (cf. « Queer zones 1 » qui commence avec un chapitre intitulé « Post porn »). Donc ça fait dix ans que ça mijote en France et en Europe. Il y a également des facteurs structurels : le porno dominant se fissure – et pas seulement à cause du net. Tous ceux et celles qu’il rejette ou fétichise ou exoticise, les lesbiennes girls numbers, les transsexuelles she-male si possible de couleur, les handis moignons-perversions, bref toutes les minorités sexuelles et de genre stéréotypées depuis le XIXème siècle se rebiffent. Les marges du porno dominant sont passées à la production d’images qui répondent sexuellement aux exclus du porno dominant, femmes comprises »[10]. Le porno trans s’impose donc aussi, « non pas comme du porno pour les non-trans translovers, mais bel et bien pour les trans comme support de visibilité et démonstration de corps transformés et aimés ».

Longtemps, la représentation pornographique semble avoir été vécue par les trans comme marque d’infamie car elle présente des corps trans toujours « trans » et donc non conformes aux normes morphologiques binaires. Les trans y sont comme « non finis » en quelque sorte. Il suffit de lire les réactions au terme « shemale » pour s’en convaincre.

Avec l’inscription globale des trans dans la culture « commune » avec le mouvement de l’égalité des droits, avec les savoirs produits par les cultures trans qu’elles soient universitaires, militantes et artistiques, le corps trans devient aussi le sujet d’une production culturelle plus large et transversale. La pornographie trans compte désormais avec des productions « faite par des trans » pour des trans mais pas que pour des trans écrivions-nous précédemment. Le « scoop » serait-il de dire que les trans ont une sexualité, des désirs et des  fantasmes ? Espérons ne pas tenir là un scoop justement.

L’ouvrage « La Transyclopédie » a tenté d’évoquer quelques exemples en l’absence d’une véritable culture sur le sujet, déficit avoué et assumé par les auteur-e-s. Deux d’entre eux m’ont inspirés ces quelques commentaires :

– « Transidentities : the nasty love of papi and will » (Morty Diamond, E-U, 2007, 55 min.) est un « docu porno ». Il s’agit du portrait d’un couple transgenre, Papi et Wil, s’identifiant à des « entités trans' ».  Une autodétermination qu’ils/elles ont inventé pour décrire leur identité de genre. La caméra les suit dans la ville, les interroge et filme des scènes de sexe.  Morty Diamond avait déjà été remarqué avec « Tranny fags » en 2004.

 

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On le voit avec cette illustration de l’ouvrage de Morty Diamond que le sexe quand il défait les frontières de la binarité, il peut être aussi bien amour que radicalité. 

Cet au-delà de la sexualité binaire dans le sens : un corps complète l’autre, marque bien la production d’une sexualité elle aussi déconnectée des déterminismes biologiques.

Il n’y a plus alors ni de sexualité hétérosexuelle, ni homosexuelle. La sexuelle n’est pas non  plus « cis » au sens de fixe, elle est « trans » au sens de mouvement/déconstruction perpétuel.
http://www.mortydiamond.com

– Avec « Pansexual public porn », Del LaGrace Volcano et  Hans Scheirl, se baladent dans un lieu de drague gay. Leurs rencontres avec les passants du lieu échappe aux stéréotypes et à la normativité attendue dit le résumé. Del LaGrace explique qu’en tant qu’artiste visuel gender variant il cartographie de nouveaux territoires.

On retrouve bien la pensée que nous a évoqué l’ouvrage de Morty Diamond. Raphaël Le Toux-Lungo eu ce commentaire dans son bilan du « Festival du cinéma Queer, 2ème édition » : « Un chapeau bas pour Pansexual Public Porn, court porno de 11 minutes délirant, où Del La Grace en personne – armée d’une caméra numérique, de son clito géant et accompagné de son ami Hans (elle aussi bien équipée) – squattent les lieux de rencontres gays sauvages à la recherche de sexe. Tout le monde baise dans la bonne humeur, de façon décomplexée, presque avec la fraîcheur d’une première fois. La pornographie y devient alors quelque chose qu’on n’a jamais vu auparavant (sauf peut être dans les films d’Annie Sprinkle), et on songe au Pan du titre, dieu joyeux d’une mythologie qui savait aussi s’amusait des genres »[11]. Loin est la marque de l’infamie évoquée précédemment.

Comment conclure sur un sujet que l’on ne fait qu’effleurer ? Comment distinguer et articuler désormais porno sur les trans et porno trans ? Doit-on envisager de réhabiliter la figure du translovers rangée du côté de la sexualité « obscure » et « perverse » pour le ramener du côté d’une attirance « autre », « débinarisée » ? Au-delà de la sexualité binaire, le porno trans marque la production d’une sexualité elle aussi déconnectée des déterminismes biologiques recomposant et investissant positivement les « significations » médicales « retournées » et « résinifiée ». Le porno trans s’impose donc aussi comme support de visibilité contre cette politique de vulnérabilisation par « l’imagerie/imaginaire médicale ». Peut-être parlons-nous d’un porno sensuel, érotique et politique démontrant que le corps trans est aimé ? 


Samedi 4 mai, 17h 49 : Erratum de l’auteure après publication.

J’ai utilisé le terme « translovers » sans le définir, sans donner le contexte dans lequel je l’inscrivais, comme de son évolution globale.  

En aucun cas il ne s’agissait de dire ici « une absolution » sans conditions » pour des hommes qui « chassent du trans » comme on chasse une victime, voire une proie. En ce sens mon utilisation ou du moins le déficit du cadre donné peut conduire à une mauvaise interprétation d’après un retour récent. J’ai bien à l’esprit les violences dont les personnes trans sont victimes et pour avoir moi-même été une victime de ces violences dans l’espace public, s’il fallait le préciser. Je ne les occulte pas, je ne les oublie pas, je ne les excuse pas ; tout comme les violences faites aux femmes, aux prostitué-e-s ou encore aux personnes racisées, entre autres bien nombreuses victimes que des sociétés immatures aiment se trouver. Je songe, on l’aura compris, à tout individu en position de vulnérabilité ou vulnérabilisé.  


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[1] Manifeste cyborg et autres essais, Sciences – Fictions – Féminismes, Anthologie établie par Laurence Allard, Delphine Gardey & Nathalie Magnan, Exils éditeur, 2007. p. 311.

[2] Ibidem.

[3] « Gender Remakes » (Genres d’emprunt), Anne E. Berger, Fabula.org, février 2008. L’auteure consacre une analyse à Wendy Delorme, elle a au passage quelques lignes sur les trans pour le moins discutables ou qui mériteraient des précisions.  En ligne : http://www.fabula.org/atelier.php?Gender_Remakes

[4] Jeffrey Escoffier (2011): « Imagining the She/Male: Pornography and the Transsexualization of the Heterosexual Male », Studies in Gender and Sexuality, 12:4, 268-281

[5] Lire par exemple : Fred Patten, « A Chronology of Furry Fandom ».

[9] Sexpolitiques. Queer Zone 2, Paris : la fabrique, 2005, p. 158.

[10] « Le Paris Porn Film Festival, 2e édition », Mike Nietomertz, 2010 ; En ligne : http://www.minorites.org/index.php/3-lagence/821-le-paris-porn-festival-2e-edition.html

[11] We’re queer, we’re here, get used to it, Critikat, 2007 ; En ligne : http://www.critikat.com/Compte-rendu-du-festival-de-cinema.html

Post’ porno & porno trans : introduction

Arnaud Alessandrin et Maud Yeuse Thomas


 

POST’ PORNO & PORNO TRANS
Introduction

 

Ce mois-ci, l’O.D.T. met en lien la question trans et les productions porno. Au travers des textes de Karine Espineira sur le porno trans’ et de Rachele Borghi sur le post’ porno, nous découvrirons la manière dont l’usage et la production de pornos participe d’une réappropriation du corps et de l’espace public [1].

Dans son texte, Karine Espineira montre bien l’impensé d’une sexualité trans’ [2] et, de fait, d’un porno trans’. Ou tout du moins d’un porno par et pour les trans’, comme il existe des productions intellectuelles et artistiques qui brisent et renversent l’imagerie psychiatrique hégémonique sur cette question. Cette réappropriation du corps autour des notions de plaisir et de désir, rompt aussi avec l’idée d’une répartition morale entre des « bonnes » et des « mauvaises » transitions ; les « bonnes » transitions étant animées par la souffrance, les « mauvaises » par des visées sexuelles (la prostitution ou la pornographie). A tel point que l’imagerie trans s’est longtemps trouvée être « sursexualisée » dans l’imaginaire « cis » et « asexualisé » dans l’imaginaire et les représentations trans’. Le porno donne à voir des corps et sexes trans et plus encore des trans avec leurs corps modifiés et leurs désirs.

Dans la continuité avec notre dossier précédent sur le « transféminisme » [3], on peut dire que l’apparition des figures trans’ dans le porno n’est pas sans lien avec l’émergence d’un porno féministe et queer. Comme le rappelle Rachele Borghi, le porno féminisme est à la rencontre d’un mouvement pro sexe et d’un féminisme qui, au lieu d’envisager l’abolition de « l’exploitation de la femme » dans le porno, tente de mettre sur pieds un autre porno [4]. Ainsi, d’un féminisme anti-porno [5], né un porno féminisme [6]. 

Depuis Linda Williams (« Hardcore », 1999, ou « Porn Studies », 2004), les porn studies complexifient notre vision du porno, des sexualités et des rapports de genre. Pour Williams, le porno est « une forme culturelle qui influence la vie d’une large variété d’américains, et qui doit être prise en compte dans l’évaluation que nous faisons nous-même de notre culture ». Le porno passe alors de l’obscène à l’on/scène (Bourcier, 2001). Et dans cette prise en compte des expressivités sexuelles et identitaires, le porno (gay, lesbien puis trans) se développe. En France, des festivals trans et queer voient le jour aux côtés des festivals LGBT déjà existants. On y voit un nouveau cinéma, de nouveaux corps. On y voit aussi la multiplication des pratiques qui, comme pour le cinéma hétéro ou mainstream, se « ghettoïsent » et donnent à voir dans l’espace collectif une construction des normes et des désirs hétérosexuels [7] et cisgenres tenant compte de cette présence.

Enfin, le porno devient aussi un nouveau support de militance en France comme à l’étranger, et notamment du côté des campagnes de prévention contre le VIH et de lutte contre la transphobie (voir à ce sujet le fascicule « La transidentité et la réduction des risques » de l’association lyonnaise Chrysalide, p.43, 2010). Montrer ces corps modifiés tels qu’ils sont permet de les représenter et d’en confronter les images et pratiques dans l’espace public.

 


– ET DANS LA BD ?
http://www.nbmpub.com/eurotica/ebaldazzini/baldhome.html

– ET LES FtM DANS TOUT CA ?
http://www.txy.fr/blog/2012/08/15/transkind-n-2/
http://cmbq.jimdo.com/chroniques/chronique-des-queerissons/20-10-11/


[1] Nous remercions Florian Voros pour la relecture et les suggestions portées à cette introduction.

[2] Thomas M-Y, Alessandrin A, Espineira K, « Du ‘horsexe’ au DTC : la déprogrammation trans’ », revue Ganymede, en ligne, janvier 2013.

[3] Dossier transféminisme, https://www.observatoire-des-transidentites.com/pages/introduction-le-renouveau-transfeminisme-8613838.html

[4] Marie-Hélène Bourcier « Red Light district et porno durable ! », Revue Multitudes 3/2010 (n° 42), p. 82-93.

[5] Dworkin Andréa, Pornography – Men possessing women, 1981. Lire aussi : C. Delphy “In memoriam Andréa Dworkin”, sisyphe, consultable sur : http://sisyphe.org/spip.php?article1758

[6] Taormino Tristan et al. The feminist porno book, 2013. Voir notamment : « The power of my vagina » Buck Angel p.284 ; “Knowing dick : penetration and the pleasures of feminist porn’s trans men” Bobby Nobble p.303. 

[7] Mathieu Trachman, Le travail porno-graphique, La découverte, 2013.


Mise en ligne, 2 mai 2013.

Rachele’s adventure in Sexland

Rachele Borghi
Géographe, Université de Rennes


Rachele’s adventure in Sexland 

 

Introduction : Sexland

Dans les aventures d’Alice au pays des merveilles, Alice entre dans le terrier du lapin et elle se trouve confrontée au paradoxe, à l’absurde et au bizarre. Ce que je vous propose aujourd’hui c’est d’entrer dans les aventures de Rachele in « sexland ». http://vimeo.com/18938067  

Rachele (retranscription des Queer Days 8 février 2013)

« Bienvenue dans ma chatte »

Quand j’ai rencontré pour la première fois les productions post-pornographiques, j’y ai vu la concrétisation en images de la théorie queer et en particulier des références à Butler, Preciado, Despentes, etc.. La base de cette post-pornographie, c’est le féminisme pro-sexe (la célèbre « sex war » initiée aux Etats-Unis dans les années 1990). S’oppose alors un féminisme abolitionniste à des féministes qui désirent porter leur attention sur les sexualités,  ainsi que des alliances, avec les sex workers notamment.

Annie Sprinkle fut une des premières à porter son regard sur la sexualité d’un point de vue féministe. D’actrice du porno mainstream, elle devient productrice de ces propres films et éducatrice sexuelle. Son discours se développe  autour de la sexualité mais aussi du désir et du plaisir. Selon elle, la solution à une pornographie de mauvaise qualité, ce n’est pas l’abolition de la pornographie mais produire une autre pornographie, c’est-à-dire celle qu’on désire

En 1991, Annie Sprinkle présente un show dans lequel elle propose une performance : « the public cervix annuncement ». Dans cette performance, elle saisit un des objets se trouvant sur scène dont une pancarte sur laquelle étaient dessinés les organes sexuels féminins. Elle explique : « voici les trompes de Fallope » et elle le fait répéter au public… Puis elle prend un spéculum qu’elle introduit dans son vagin afin d’inviter tout le monde à observer l’intérieur de son vagin. C’est une des premières performance que on peut nommer « post-porn’ ». Elle avait d’ailleurs nommé son show « post-porn’ show » qui deviendra aussi le titre d’un de ces livres : « Post-porn modernist » (1998). Dans cette performance on retrouve bien tous les éléments du post-porno. A la demande du porno mainstream de voir la chatte elle répond « je vous la montre !». Elle utilise aussi le pouvoir performatif du langage à cet instant précis où elle demande à tout le monde de répéter les noms puisque par leur répétition, elle fait exister ces éléments. Et puis elle rompt avec l’idée qu’il y aurait d’un côté le public et de l’autre le privé en utilisant des outils comme le spéculum, outil notamment chargé d’une médicalisation. Il y a donc déjà cette réappropriation du corps et du discours sur les corps dans cette performance. Le discours médical est retiré aux experts. Lorsque les personnes regardent dans sa chatte, elle les accueille en leur souhaitant la « bienvenue » venant rompre alors la division entre une pratique publique et une pratique privée propre de la sphère de la sexualité. Le spéculum symbolise les prothèses, qui deviendront des outils très présents dans la production post-porn. Important aussi, la place de l’ironie et de la rupture des binômes (public/privé; subjet/objet; spectateur.e/artist.e; culture élevée/culture populaire; théorie/pratique).

Corps-technologie et critique du capitalisme

Ce qui me semble important de relever, c’est la place du corps : ce dernier est au centre, un « champs de bataille », un outil de résistance qui met en valeur le sujets « hors norme ». Dans la performance collective « Oh – Kaña »  (http://www.youtube.com/watch?v=I3hcXumYjUs)  nous ne pouvons pas faire la différence entre « la femme », « l’homme », qui est trans et qui ne l’est pas car tous les corps de cette performance viennent casser ces binômes. Aussi, la réappropriation du corps est une réappropriation de l’espace (dans cette vidéo, de l’espace urbain) qui met à la marge les corps « hors normes ». Diana Torres (« pornoterrorisme », 2012) est une autre figure du post-porn, notamment de la scène espagnole. Elle affirme: « à la violence de la société, je réponds avec le pornoterrorisme ». On retrouve là une critique forte du capitalisme. Comme on peut le voir dans cette vidéo le mouvement post-porno est en lien direct avec le mouvement anarcho-queer et anarcho-punk qui critique fortement le capitalisme. Dans ces vidéos, on aperçoit une « corporéisation » de tous les combats contre le capitalisme. Dans une réappropriation de la technologie, on lit à la fois une critique des médias mainstream qui servent à porter des messages codifiés et fonctionnels au système dominant mais aussi la production d’un message avec la technologie. Voilà pourquoi de nombreuses performeuses et militantes sont aussi des bloggeuses ou des réalisatrices.

Ce que j’ai vu dans le Sexland (et que je pense avoir compris…)

Est-ce que il y a des dénominateurs communs dans les productions se définissant post porn ? Bien que soit contradictoire parler de caractéristiques pour un mouvement qui se caractérise pour sa non-codification, je me lance dans l’énumération des certains éléments présents dans beaucoup de performances post-porn.

Les prothèses et le BDSM. L’usage des prothèses et aussi lié à l’image du sadomasochisme et en particulier du BDSM. Le BDSM a toujours été vu comme une pratique dégénérée, féministes inclues. L’usage de l’esthétique du BDSM permet ici une réappropriation de la pratique. Au même temps, l’usage de l’esthétique BDSM « Do It Yourself » porte l’accent sur la question de la « classe », en critiquant implicitement le SM mainstream. Beaucoup de production restent « Do It Yourself », et cela contribue a éliminer la division entre spectateurs et public (http://vimeo.com/28740729).

Refus du discours médical sur les corps. On pourra aussi lire cette réappropriation du corps comme un retournement du discours médical, un refus des expertises comme le montre le travail de Lazlo Pearlman (https://www.observatoire-des-transidentites.com/article-queer-arts-109808877.html) d’où la visibilisation des corps trans.

Langage. Un autre élément, c’est la réappropriation de l’insulte à travers un langage performatif créateur d’une nouvelle réalité. L’utilisation des mots comme « gouine » ou « pute », « salope », « chienne » apparaît, à l’image du titre du séminaire organisé par Marie Helene Bourcier : « Fuck my brain ». En même temps qu’il y a réappropriation par les mots, il y a réappropriation par le corps car le corps est au centre et notamment des pratiques comme le « squirting »  ou l’éjaculation féminine. De ce point de vue, ne jamais parler de l’éjaculation féminine est aussi vécu comme une violence du patriarcat à l’égard de cette possibilité des bio-femmes.

L’anus comme laboratoire. Le post-porno a mis l’accent sur l’anus comme laboratoire des pratiques. Un laboratoire des pratiques démocratiques. En effet, l’anus est cet espace où l’on ne peut pas différencier les individus « assignés femmes » ou « assignés hommes ». Aussi, les pratiques anales viennent défaire l’idée selon laquelle la pénétration est une pratique uniquement hétérosexuelle (homme qui pénètre la femme) et patriarcale. On retrouve toutes les références théoriques de ces pratiques dans le texte de Beatriz Preciado, « terreur anale ».

S’approprier l’espace public

Selon les mots de Diana Torres, le pornoterrorisme devient une « façon de vivre, une façon d’être ». « Le pornoterrorisme est quelque chose de latent qui gicle et dérange. Une impulsion née de désirs et d’imagination ». En cela on retrouve la conception féministe d’un nouveau sujet politique. Le corps devient un laboratoire social et un outil de résistance qui devient très concret dans la pratique des ateliers (mettant ainsi l’accent sur l’importance de la transmission). C’est aussi le cas de certaines performances qui envahissent l’espace public.

 

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Ce travail sur la sexualité, l’espace public et notamment la ville est intéressant car il prend le contre-pied d’un espace neutre ou délaissé en l’envahissant par l’euphorie de la sexualité : de la sexualité non normative. (http://www.cuerposlesbianos.net/?page_id=76  ). L’usage du post porno pour une militance politique entre ainsi au cœur des préoccupations.

Conclusion : une géographie postpornographique

Dans mon cas, je suis géographe, je m’intéresse au post-porno dans ses potentialités de rupture de l’ordre hétéronormatif de l’espace public ainsi que sa visibilisation. Il s’agit aussi d’un travail sur la contamination des milieux de vie et des pratiques. Car le post porno illustre une production de connaissance autre qu’à travers les binômes (par exemple entre une culture légitimée et une culture militante). Ainsi, le post porno repense la rupture entre « théorie » et « pratique » puisque les performeuses produisent aussi un travail écrit, un travail de recherche, un travail traduit dans des blogs ou dans des livres. Et parfois les académiciens produisent des performances.

 

www.zarrabonheur.org ; http://www.zarrabonheur.org/performer/fr/perference-a-quel-corps-appartient-mon-corps/ ; http://www.dailymotion.com/video/xyahnv_rachele-borghi-queer-days-bordeaux-7-8-9-fevrier-2013_webcam#from=embediframe


Mise en ligne, 2 mai 2013.

Du Transféminisme

M-Y. Thomas


Du transféminisme
comme présence et analyse au monde
 L’oubli des « hybrides » ?

 

Le terme renvoie à une alliance entre le mouvement trans et le mouvement postféministe ; précision importante s’il en est puisque nombre de féminismes et auteures féministes rejettent encore aujourd’hui violemment les personnes trans au nom d’un essentialisme comme produit « rabaissé » et « fabriqué » du patriarcat (Jeffreys, Raymond), d’une inégalité structurelle (Héritier) ou d’un fondationnalisme (Agacinski). La question du féminisme chez les trans est récente et à trait pour l’essentiel non pas à une appartenance sociosexuelle de groupe -ce qui compose les féminismes première et seconde générations- mais à une analyse politique de la société telle qu’elle reste fondée sur une inégalité structurelle, inventant un « sujet-patient » trans « hors-normes afin de valider ultimement une « affection » contre les conclusions de sa propre clinique. Typiquement et alors que la question trans est fortement subdivisée entre FTM et MTF (suivant là la binarisation de la société partiarcale), entre intégrationnisme et non-intégrationnisme, la rélfexion critique sur la société binaire dissout cette cloison en interrogeant les rapports, relations et objets dans leur production continue d’hybrides niés dans leur existence (Latour, 1991). Ainsi, changement de sexe, contraception et IVG, entre autres objets modernes reconfigurent le corps. Les uns sont construits en positif au nom du progrès ou de la famille, les autres en négatif. Le tout au nom d’une conception historique refusant de considérer cette inégalité organisant structurellement des prescriptions morales fortes trouvant ses appuis aujourd’hui encore dans la nature ou une authenticité du sujet social-subjectif par soustraction des « hybrides ». Le droit, de son côté, continue à opposer une « indisponibilité de la personne » tramée socialement et historiquement par un patriarcat sans âge, imposant une politique du tout-ou-rien et prescrivant une politique de stérilisation. Il s’ensuit ce déni des usages sociotechniques régulant la question trans faute de régulation sociale et ce décalage permanent entre une démocratie de droit et ces inégalités quand toute la société moderne se fonde sur cet usage de greffes techniques.

 

D’un féminisme l’autre

Côté politique, il n’y a pas un féminisme des femmes et un féminisme trans si ce n’est celui d’une analyse des problématiques des femmes et des trans qui ne se recoupaient pas, engagés dans des luttes contradictoire. A l’horizon, une même domination que le « queer masquerait » (S. Jeffreys ainsi qu’une partie du militantisme trans français). Le postféminisme politique s’oppose à l’abstractisation conceptuelle composant l’horizon binaire (homme/femme, hétéro/homosexualité, masculin/féminin…) sur des croyances et hiérarchies patriarcales. Il est une interrogation et une analyse conjointes : nous avons en commun l’horizon d’une société inégalitaire, essentialiste, aveugle au genre et aux devenirs-minoritaires, théoricismes empruntant aux « théologies pratiques » du XXe siècle (M-J. Bertini), réfractaires aux réformes demandées au nom d’une égalité pourtant constitutionnelle. Le sujet essentiel du transféminisme n’est pas tant les trajectoires trans’ et leurs sexualités traversantes mais l’environnement qui les tissent en « transitions » contraintes, distinctes les unes des autres (travestis contre transgenres contre transsexes, distinguées des transitions intersexe) et recomposant in fine les déterminations sociales de la « différencedessexes » (Prokhoris, 2000) dont elles sont finalement exclu.es, assigné.es à incarner une idéologie individualiste (Jeffreys) ou libertaire (Castel) sans voir les reconstructions du lien social qui s’opèrent.

Comment vivre dans une société si l’on est sous le double feu d’une assignation sociosexuelle et l’organisation sociétale de telles discriminations ? Pour les trans, c’est peut-être la fin d’une controverse scientifique et anthropologique avec la reformulation de la question mais les résistances sont intactes, comme l’ont montré les violences exercées contre le mariage pour tou.te.s. Nous savons que le sexe n’est pas le genre et que son lien est un lien rituel, tramé par les déterminations sociales composant -et la reconstruisant face aux luttes pour les droits- une binarité toute sociale. Notre question est donc : puisque nous devons en passer par une reconnaissance institutionnelle en sus d’une réassignation médicale exigée par le champ juridique, quel type de travail devons-nous composer pour faire avancer un savoir qui est de l’ordre d’une connaissance, d’un savoir être, de cette ritualisation de lien en sachant que nous parlons de formes d’identités d’autant plus inattendues qu’elles semblent surgir du sas entre clinique et techniques ? Or, dès le début du XXe, le féminisme a travaillé et s’est étayé sur les techniques s’inventant et clivant l’hégémonie socioéconomique patriarcale. En travaillant sur l’égalité, il travaille sur les liens rituels, renouant ce qu’il a dénoué, dénouant ce qui a été noué en domination, redistribuant les cartes d’un équilibre toujours précaire entre identité sociale et identité à soi, représentation dominante et une authenticité de soi.

La question trans et intersexe, après la question homo, est typiquement l’objet de cette double production organisant une contrainte très forte que les trans appellent le passing. Soit, le passage d’un genre social à l’autre, surexposant la personne. Ce qui introduit non pas dans un espace public librement partagé par tous les membres de la société sans contraintes particulières mais dans un espace découpé de prescriptions fortes, non seulement en fonction de ses délimitations sociales historiquement constituées, mais surtout en fonction du rituel d’assignation au « sexe » commandant la division sexuelle.

 

D’une distinction sexe-genre hantée par les ré-essentialisations

Les féministes de première et seconde génération ont extrait la représentation de « la-femme » en la distinguant de la féminité, c’est-à-dire du genre ou quelque chose s’approchant des rôles de genre historiquement constitués et un essentialisme genrée (typiquement, la position commune sur une critique de l’instinct maternel, F. Héritier et E. Badinter) via une lectures des rôles, fonctions et attributions, métiers et places, tout en laissant, dans un premier temps, la sexualité et l’analyse du lien contextualisé avec le genre. Analyse située et donc recontextualisation géoculturelle et subjective. Or la définition même d’un être-femme ou homme est tramée politiquement par ce lien sexe-genre, sexualité et genre, d’où le statut très particulier du transsexualisme qui est hanté par une triple rupture (nature-culture, sexe-genre, individu-société), le plaçant dans le champ psychopathologique sans autre définition. Or d’autres groupes ont été ont été placés pour les mêmes raisons dans ce hors-champ/horsexe sociétal (Espineira, Thomas, Alessandrin, 2012).

Les féministes disent volontiers d’elles-mêmes qu’elles sont le « mauvais genre », aux deux sens du terme. Mauvais genre, axiome culturel déliant sexe et genre et mauvais genre au sens de mauvaise gente, refusant l’ordre établit et le transgressant politiquement et personnellement. Le féminisme est alors pris au double de sens de révolté et de transgression. En ce sens, féminisme et transféminisme ont à voir avec une subversion de l’ordre des genres. La « travestie en-homme » au XIXe peut être lue comme un geste politique pour sortir de l’adéquation sociosexuelle des privilèges et l’assignation à un espace confiné, notamment celui des rôles et espaces, typique de la période pré-industrielle. La culture butch a, tout le long du XXe, véhiculé cette double image. Elle est préexistante, socialement et historiquement, à la culture trans mais son angle d’analyse est restée lié au concept d’orientation sexuelle. Aussi, paradoxalement, c’est la culture trans jointe aux gender studies qui ont le plus renversé ce qui constitue le contenu de nos discussions, la binarité et le rapport « cisgenre » liant historiquement les représentations essentialistes. Elle est désormais au centre des renversements paradigmatiques, où les savoirs et revendications trans sont placés aux côtés d’autres savoirs et revendications en fondant cette intersectionnalité sociopolitique. D’où cette présence simultanée d’une « exception trans » et le fait qu’elle interroge les autres questions tout en restant enchâssée dans une psychopathologisation clinique et juridique. Cette militance n’est pas une militance spécifique (le seul fait des trans pour des trans) mais une militance globale : c’est l’ordre des genres et son étayage qui sont interrogés.

E. Dorlin et M. Bessin (2005) analysent à la suite d’un inventaire générationnel et au contact des trans studies : « les féminismes en France sont contraints d’interroger le sujet de leur lutte ». Certaines féministes vont jusqu’au bout de cette distinction sexe-genre en rompant avec le conflit dialectique nature/culture. Donna Haraway parle de cyborg, figure de « technologies de genre » et de sexe avec Teresa de Lauretis (2007). Parler de transsexualisme aujourd’hui, c’est parler de technologies de transformation corporelle dans ce rapport culture-culture, de regard transformé sur nous-mêmes où le sexe n’est plus ce point de départ absolu, ahistorique et universel, mais le lieu de conflits de définitions tissant nos identités. Ce pourquoi l’actualité trans est encore cette lutte pour une dépsychiatrisation distincte d’une démédicalisation et cette lutte interne entre les partisans d’une dépsychiatrisation totale ou partielle ; mais aussi cette l’absence de régulation juridique divisant transsexe et transgenre. Le transféminisme ne veut pas simplement sortir de la classification psychiatrique mais s’extraire de la domination masculine.

Il ne s’agit donc pas d’un « Nous-les-trans », d’ailleurs pris dans de violents conflits internes, résultat net de cette exclusion et psychiatrisation, collé à un « nous-les-femmes ». Elsa Dorlin, analyse ce point : il ne peut y avoir un « féminisme bio » et un « féminisme trans » sans retomber lourdement dans un essentialisme politique. Ce faisant, elle souligne le rapport de fond entre essentialisme sociopolitique est essentialisme sociocorporel et psychologique. Le mouvement transidentitaire n’est pas un changement de sexe/de genre qui constituerait un événement mineur, subjectif, de quelques individus en particulier : c’est un évènement culturel majeur à placer sur ce changement de position épistémologique sur la représentation nature/culture, sur la distinction sexe/genre. De part sa spécificité, il dénaturalise d’un seul bloc, presque sans nuances. Dorlin et Bessin analysent que « l’interrogation postmoderne permet de se départir de toute tentation fondationnaliste en politique » (2005) qui laissait intactes les « discriminations entre groupes ». Je rajouterai du fondationnalisme anthropologique à la suite des travaux de M. Godelier (1982) et L. Hérault (2004).

Julia Serano, une théoricienne trans américaine, analyse ce qu’elle nomme le « privilège cisgenre » en intercalant la féminité trans aux côtés des représentations cisgenres, ce qui ôte à ce dernier une substantielle part de sa représentation : sa symbolisation référentielle unique. Kate Bornstein parle quant à elle d’un tiers féministe des trans (les hommes, les femmes et le reste du monde) au moment où les mouvements féministes (que nous appelons désormais de la seconde vague) repoussaient violemment les femmes trans. Cette généralisation reposant sur des intra-divisions ne pouvait que profiter au maintien des hiérarchies solidifiant l’inégale répartition politique et avec elle, la domination masculine. La survisibilité du « sexe », fonction politique par excellence (J. Zaganiaris, 2012), tient l’essentiel de son rôle dans les zones qu’elle masque. Au fond, s’il n’y a pas de « privilège trans » ou « intergenre », c’est d’abord en raison du type de régime binaire de représentation, de la répartition inégalitaire dans l’espace politique, du rôle des clivages conflictuels. Il y a bien des représentations trans et intergenre mais elles buttent sur le mur de verre de la binarité (qu’elle soit égalitaire ou non) refusant la pluralité (Zaganiaris).

 

Espaces genrés, espaces sexués

Espaces, accès, lieux et usages sont définis selon des logiques de pouvoir et privilège (Y. Raibaud, 2012). Ainsi posé, le passing trans n’est nullement ce « passer pour », mais la pression à la conformité elle-même dans un contexte social de privatisation des lieux collectifs. Toutes les résistances aux mouvements d’émancipation (féminismes, postféministe, antiraciste, homosexuel et trans) s’échinent à cet endroit, dans une dénaturalisation contre une renaturalisation des assignations sociétales.

L’exemple du « travesti dans la ville » reste emblématique de cet aveuglement au genre consécutif non pas d’une différence des sexes évidemment nécessaire à la procréation sexuelle mais aux dénégations structurelles reposant sur une conception binaire des rapports sociaux hiérarchisés selon le sexe. Il s’agit d’ôter tout jeu, toute liberté pour réinjecter du déterminisme en masquant le pouvoir qui le créé. Les tenants composant la subjectivité (le genre, la sexualité) ne vous appartiennent pas mais à ce qui est désigné comme étant ce « vivre-ensemble », masquant les conditions sociopolitiques et juridiques de leur production. Je veux souligner là que la fonction d’un espace, qu’il soit privé ou publique, individuel ou collectif, n’est pas déterminé par un abord fonctionnel mais toujours par un abord fictionnel de ses accès et usages. L’expression même de « rapports sociaux de sexe » indique à lui seul comment notre société est constituée et reproduit ses hiérarchies en les naturalisant à telle enseigne qu’on pourrait d’ailleurs les nommer rapports sociaux de reproduction.

Dans ce régime de rapports sociosexuels prescrits, les trans modifient non seulement le régime de féminité et masculinité prescrits, mais encore le régime des espaces. L’espace de la binarité est entièrement prescrit et colonisé par ces rapports sociaux sous domination masculine, ce pourquoi les trajectoires trans étaient entièrement alignées sur un changement de sexe, réifiant une biobinarité, et non un changement de genre qui dissociait culturellement normes de genre et normes de sexe. Au tabou de la représentation des comportements attendus, s’ajoute celui des divisions mobilisées : en-dehors/en-dedans, public/privé, politique/subjectif, majorité/minorité, où la panique sexuelle éprouvée dans l’intime se répercute dans l’espace politique se traduisant dans les faits par le maintien en psychiatrie qui en occupe par délégation, la fonction politique de contrôle. Notons ici que les agressions dans l’espace public sanctionnent tous changements de genre et de sexe. Typiquement : t’es un homme ou une femme, déclenchant une réponse transphobe. Si je devais faire ici une définition ce qu’est la-femme dans ce régime d’espace, je dirai, qui se soumet à la géomasculinisation de l’espace politique (et non « public »).

Régime de définition du genre et du sexe

Nous continuons à penser et fonctionner comme si la sexualité était restée au stade d’une pure libido exigée par la vie alors que sa légitimation est aujourd’hui clairement sociale et éthique, où l’égalité et l’épanouissement impriment désormais la sexualité de sa marque. Elle se comprend également en termes de distinction sexe-genre non pas tant pour séparer le sexe du genre que pour revenir sur la généralisation et abstractisation de cette liaison rituelle. Ce qui nous oblige à regarder de près ce qu’il en est des rapports sociaux quand ils ne sont plus alignés sur le seul sexe mais sur une multitude de définitions dudit « sexe » produit par notre société. Les transitions qui sont des passages de graphie à graphie avec une phase androgyne, amplifient cette répartition inégalitaire dans l’espace public (au sens géopolitique du terme) tout en reproduisant les schématiques stéréotypées et les violences. Les MtF, sensées « avoir été des hommes » et occupant cet espace-privilège, en viennent à se soustraire pour rentrer dans un espace codifié féminin ou, le refusant, à se voir recodées « masculin ». Inversement, les FtM, sensés « avoir été des femmes », briseraient ce plafond de verre qui, pré-transition les limitaient. Dénoncés par un discours virulent tantôt pour subversion tantôt pour excès de stéréotype, le parcours trans est monté en exception radicale et sommé à la fois d’assumer et de s’y refuser.

Le transféminisme, cette réflexion sur les inégalités structurelles de société oblige à une analyse géopolitique générale en sus d’une introspection dans la création de genres non cisgenres et donc une transition non-corporelle, plus décisive dans sa portée. L’Existrans va d’ailleurs défiler sur le slogan féministe de l’appartenance du corps, sur ce que les individus font de leur existence avec ces corps et identités sexuelles –ou sexualisées- lorsque le corps est, par tradition, prescrit et privatisé par la psychiatrisation, engrangé par avance dans un état civil inamovible et une injonction à une hétérosocialité post-transition. De cette réflexion conjointe reliant ce corps prescrit à la place des individus dans la société ainsi composée, la question la plus importante est quelle société voulons-nous ? Si le « transsexualisme » est la réponse à ce que la société binaire ne veut pas, la réponse transidentitaire est une réponse dans le champ social au pluralisme. 

 

Conclure

Le transféminisme est la réponse analytique et politique que nous nous sommes donné.es dans un contexte d’inégalité et de violence génériques valant pour organisation sociale de la différence des sexes et, in fine, pour société. Pas simplement à notre égard ou en direction d’une « minorité », mais à toute la société, celle des femmes et des minorités bien sûr mais également celle des hommes n’adoptant pas le profil dominant, celle des intersexes hormonés et opérés dès leur enfance. Le postféminisme n’est pas une réponse à la dominance des hommes mais à toutes les dominations et colonisations. Si nous avons adopté l’intersectionnalité des luttes, c’est que les discriminations sont intersectionnelles, que ces résistances visent cet espace public et leurs usages prescrit et limités conditionnant les espaces privés, formatés par le système patriarcal ou, plus contemporainement par les obligations liés aux greffes techniques (fixité de l’état civil, mentions de sexe sur les cartes d’identité, etc.). Celui-ci n’est pas, politiquement et sociologiquement, l’espace d’un vivre-ensemble mais l’espace conflictuel d’une domination et colonisation fabriquant des dominants et dominés, sachants et non-sachants, sans oublier l’invocation d’une majorité et la production de « minorités ». Aussi, la réponse féministe ne peut pas être un « nous-les-femmes » essentialiste mais une réponse globale. Nous ne sommes plus simplement positionnées en conflit à la psychiatrisation mais face à cette colonisation couturant nos existences sur un corpus de normes. Remettre en cause ce schéma comme a pu l’être la remise en cause de l’instinct maternel ne va pas de soi. En définitive, malgré tous les appareillages technologiques qui tisse notre exosquelette social, et pour le dire comme Bruno Latour, nous n’avons jamais été modernes.


Biographie indicative

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Mise en ligne, 6 avril 2013.

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