Etre acteurs-auteurs & actrices-auteures des études trans

Catégorie : Articles Page 6 of 11

Féminisme(s) et littérature marocaine

Jean Zaganiaris

Politologue, CERAM/EGE – Rabat


Féminisme(s) et littérature marocaine :
Le devenir-femme des corps transidentaires

« Dans la vie courante, n’importe quel shopkeeper sait fort bien faire la distinction entre ce que chacun prétend être et ce qu’il est réellement ; mais notre histoire n’en est pas encore arrivée à cette connaissance vulgaire. Pour chaque époque, elle croit sur parole ce que l’époque en question dit d’elle-même et les illusions qu’elle se fait sur soi ».

K. Marx, F. Engels, L’idéologie allemande.  

Dans « On ne nait pas femme », Monique Wittig écrivait que les lesbiennes n’étaient pas des femmes. Elle ne sous-entendait pas par là que les lesbiennes devaient devenir des hommes mais plutôt qu’il était temps de rompre avec les binarités de genre naturalisées historiquement : « nous naturalisons l’histoire, nous faisons comme si les hommes et les femmes avaient toujours existé et existeront toujours. Et non seulement nous naturalisons les phénomènes, l’histoire, mais aussi par conséquent, nous naturalisons les phénomènes sociaux qui manifestent notre oppression, ce qui revient à rendre tout changement impossible »[1]. Dans un contexte où l’hétérosexualité est un régime politique et une norme sociale majoritaire, la femme est contrainte par tout un ensemble de code sociaux qui la maintiennent dans une position de dominée. Dès lors, les lesbiennes ne sont pas des femmes car elles ont rompu avec les bases patriarcales de l’hétérosexualité.

Peut-on en dire autant des trans MtF ? Peut-on dire que les personnes qui ont fait leur transition ne sont pas des femmes, alors qu’elles ont tant voulu le devenir ? Peut-on dire sérieusement aujourd’hui qu’une personne qui se sent femme et veut devenir femme n’est pas une femme ? Peut-être qu’être féministe, quel que soit notre sexe, notre genre, notre « race » (quel horrible mot) ou notre classe (l’intersectionalité est à la mode), signifie non pas seulement lutter pour l’égalité homme/femme mais aussi pour la reconnaissance d’une vision pluraliste des féminités, intégrant en son sein des transidentités, les intersexes, les transgenres, les mukhannathûn. Est-ce qu’il n’y a pas un paradoxe à se définir soi-même trans alors que justement le but est de devenir femme, en faisant sa transition ? Les trans ne seraient pas des femmes ou bien est-ce la société qui les amène à se définir trans, car elle ne reconnait pas la pluralité des féminités existant en son sein ? Lorsque Candice de Lau écrit sur son mur Facebook : « faut bien que je l’assume un jour … je dois être trans ou quelque chose d’approchant« , elle soulève une question capitale. Elle ne dit pas qu’elle est trans. Elle dit « je dois être trans », c’est-à-dire qu’il s’agit simplement d’une possibilité. « Je dois l’être » signifie donc pas « qu’elle l’est ». Le statut de trans : une assignation du transgenre ? Les personnes concernées ont les réponses, forcément multiples. Nous ne faisons que poser la question. Candice de Lau va d’ailleurs beaucoup plus loin car elle ajoute : « ou quelque chose d’approchant ». C’est cette ambivalence de l’identité trans que nous souhaiterions interroger. Comme l’ont montré Arnaud Alessandrin, Karine Espineira, Maud Yeuse Thomas dans La Transyclopédie, les personnes transidentitaires sont les personnes « qui vivent dans le genre social opposé au genre assigné en fonction du sexe biologique à la naissance »[2]. Si la transidentité existe, cela ne signifie pas pour autant que le transsexualisme existe[3], voire que les « trans » – le terme à travers lequel les personnes transidentaires se définissent depuis quelques années – aient une réalité homogène incarnée dans ce seul idiome. La phrase de Candice de Lau est capitale : «je dois être trans ou quelque chose d’approchant ».  Peut-être que ce qui existera dans une ère post-trans, ce  seront uniquement les identités socialement construites par des acteurs qui auront brisé par les armes de la lutte les stigmatisations péjoratives qui pèsent sur eux.

Dans un de ses poèmes, « Etre trans », Roxanne Sharks relit les transidentités à une universalité pluraliste, constitutive de l’humanité au même titre que peuvent l’être les différentes couleurs de peau : « Etre trans, c’est changer avec son cœur »[4]. Un fond marxiste reste en nous et nous amène à croire encore aux transitions historiques (sans mauvais jeu de mot), aux étapes d’un processus historique évolutif, pas forcément linéaire[5]. Comme l’a montré Maud-Yeuse Thomas, les constructions identitaires de sexe et de genre ne se font pas à partir de données figées et immuables mais s’inscrivent dans un processus continu de production de soi, susceptibles de prendre des orientations diverses en fonction des contextes géographiques, des périodes historiques et des volontés individuelles, capables de se décoloniser mentalement de toutes les saloperies normatives identitaires que l’on nous fait ingurgiter socialement[6].

Les auteurs de la Transyclopédie invitent à tenir compte des réalités multiples et ambivalentes dans lesquelles s’inscrivent des personnes aux modes de vie très hétérogènes, y compris au niveau de l’orientation sexuelle : « S’il faut retenir que la sexualité reste un outil de requalification des corps et des identités, elle est aussi une arme puissante de critique des protocoles de gouvernance des transidentités qui, par ce prisme, se voient une nouvelle fois débordés. Parler de sexualité et de transidentité, ce n’est pas simplement rompre avec l’idée que la demande Trans trouverait ses racines dans une homosexualité inavouée, mais rompre aussi avec l’idée selon laquelle les personnes trans seraient « évidemment » hétérosexuelles après la transition » (p. 272). Les transidentités doivent être abordées à travers leur diversité intrinsèque, depuis les pratiques sociales des trans qui se réapproprient les modes « cisgenre » (avoir une adéquation entre le sexe et le genre, et donc devenir une femme hétérosexuelle, attirée uniquement par les hommes) jusqu’ aux « folles », qui préfèrent s’inscrire dans le travestissement et dans le « transgenre » (maintenir l’inadéquation entre le sexe et le genre)[7].

Karine Espineira a montré les dégâts que font les médias lorsqu’ils se mettent à représenter les trans comme des êtres « exotiques » ou «anormaux »[8]. Face aux assignations, aux normativités, voire à une police du genre, séparant les individus en catégorie binaire homme/femme, les cultures et les contre-cultures trans produisent des modes de subjectivation à travers lesquels les individus essaient de construire des identités qui leur sont propres, que cela soit par le biais des opérations chirurgicales, des traitements hormonaux ou des façons de se travestir. Après la transition, les personnes peuvent se définir comme femme, homme, trans. Elles peuvent chercher à s’identifier à une identité féminine ou masculine mais aussi vouloir en finir avec les marqueurs identitaires et s’inscrire dans le « queer » ou bien devenir l’un de ces « cyborgs »  dont parle Donna Haraway. Si l’on sait regarder les personnes, il est difficile de ne pas voir dans les photos de Candice de Lau, de Hélène Hazera, de Maud Yeuse Thomas et de Karine Espineira, de Alexandra Champavert, de Steffanie LS, de Barbara Littlebird, de Julie Mazens, de Florence Grandema et bien d’autres, des parcelles intenses de féminités. Si l’on écoute les personnes transphobes, les trans ne sont pas des femmes. Ce sont des « transsexuels », des « hommes qui ont changé de sexe pour devenir des femmes », des « travelos », des « pédés ». Et plus on écoute ces discours, plus on les intériorise et plus, pour parler comme Bourdieu, on leur donne des effets de vérité. C’est peut-être à ce niveau qu’est l’enjeu du féminisme : reconnaître la pluralité des féminités qui existent par delà les homogénéisations arbitraire du féminin.

Il y a des pages très belles de l’écrivain marocain Abdelkébir Khatibi dans Le livre du sang (1979) sur la figure de ce qu’il nomme le corps androgyne[9]. Abdelkébir Khatibi, connu pour ses écrits sur les identités culturelles multiples et ses implications avec Paul Pascon dans la mise en place des enseignements de sociologie au Maroc, a également posé le problème de la déconstruction des genres et de l’identité dans ses romans. Les corps « transsexuels » et « androgynes » – ce sont ses propres termes –  sont beaucoup plus proches de ces corps asexués évoqués par le soufisme, courant religieux islamique apparut au VIIIème siècle, que de ceux étudiés au sein des courants hétérogènes de la Queer Theory. Dans Le livre du sang (1979), la figure apocalyptique de « l’androgyne » qui s’élève « avec ses ailes azurés » du haut du « minaret » et qui symbolise le moment où « le Féminin se noie dans le Masculin », est omniprésente dans les échanges qui ont lieu dans la pure tradition soufie entre le Maître et son disciple :

« J’appelle Androgyne ce contour extatique de l’être, apparence dans l’apparence de l’homme et de la femme en un effacement infini. Oui, l’Androgyne est éternellement le fiancé de toutes les femmes et la fiancée de tous les hommes. Notre ange n’est-il pas semblable à une jeune adolescente masculine […] En courbant les hanches, il avance un ventre et un bas ventre de femme où se cache cependant un sexe viril, petit et tout arrondi, paré de visions angéliques. »[10].

La figure de l’androgyne est par-delà le sexe biologique de l’homme et de la femme mais aussi par-delà le genre féminin et masculin. L’androgyne est pour Khatibi un transsexuel et non pas uniquement un transgenre :

  « Toi qui apparu comme femme, qui apparu comme homme, n’es-tu pas un grand simulateur ? N’as-tu pas travesti tout l’amour impossible des humains ! Tu appartiens aux deux sexes à la fois et en même temps tu n’es aucun complètement. Doué de perfection d’un côté et inachevé de l’autre, ange d’un côté et monstre de l’autre, uni à toi-même et infiniment séparé, visible et invisible, réel et irréel, entre ciel et terre, effaçant chaque fois ta ressemblance et ta dissemblance pour mieux les simuler et les dissimuler […] Il t’arrive d’avoir les organes d’un homme et pourtant de te laisser prendre comme une femme, d’avoir une stature de femme et pourtant de prendre les femmes. » [11] 

Le bilinguisme dont parle Khatibi s’inscrit d’ailleurs dans ce registre. Il s’agit d’une « androgynie » et d’un « transsexualisme »[12]. La bi-langue quitte les sphères statiques d’une identité moniste et figée pour s’inscrire, par le biais du contact avec autrui, dans un devenir, où la confusion entre le masculin et le féminin prend le pas sur le respect des règles grammaticales de l’énonciation publique :

« Deux pays faisaient l’amour en nous. Maintes fois, j’ai pensé à ce qui te traduit, te transfigure à ta langue : événements, choses, paysages ; comme si ton passé avait épousé le mien, accouchant d’un enfant – notre amour ; comme si cet amour ne pouvait que se perdre dans l’oubli, en une généalogie qui ne reviendrait à personne, ni à ta langue ni à la mienne, mais au temps même ; comme si, marchant à travers deux pays en effaçant leurs frontières invisibles – dans notre langue commune – nous étions animés par le serment silencieux des choses, serment qui féconde et détruit tout désir »[13].

Les langues, les cultures, les sexes se mélangent dans un rapport intime et montrent la fragilité de leur identité de par l’étrange similarité qu’ils ont avec ce qui est construit comme étant différent d’eux. La prise de conscience de l’altérité dans les processus de connexion nous fait « devenir-autre » car l’être humain ne peut se contenter d’une seule identité (sexuelle, culturelle, genrée), rattachée aux normes dominantes et majoritaires d’une société ou d’une sociabilité culturelle. Pour Khatibi, il faut accepter « l’éventualité d’être autres » ou « d’être multiple », que ce soit au niveau du sexe, du genre, de la langue ou de la culture.

Mohamed Leftah, un écrivain de la même génération de Khatibi mais qui sera publié plus tard, au cours des années 2000, va dans le même sens. La beauté du corps féminin n’est pas affaire d’identité figée de genre ou de sexe.  Dans Au bonheur des Limbes (2006), racontant la liberté sexuelle de certains êtres au sein de la « fosse » du bar casablancais le « Don Quichotte », Mohamed Leftah évoque « l’androgynie spirituelle » du soufi Hassan Al Basri : « Je restai une nuit et un jour auprès de Rabi’a, discourant avec elle avec tant d’ardeur sur la vie spirituelle et les mystères de la vérité que nous ne savions plus, moi, si j’étais un homme, et elle, si c’était une femme »[14]. Dans cette fosse du bar, qui est un « havre de liberté» contre « les nouveaux barbares qui veulent interdire le vin, la musique, la caresse des vagues sur les corps dénudés des femmes, le jeu, l’érotisme, le rêve »[15], l’un des personnages s’appelle Jeanne le travesti. Mohamed Leftah parle de son visage « sur lequel est plaqué un masque représentant un aigle bicéphale, ambisexué et toute ailes déployées »[16]. Jeanne incarne une remise en cause radicale de la séparation entre masculin et féminin, tant au niveau du sexe que du genre. Si la biologisation des sexes tend à naturaliser l’assignation sexuelle séparant les femmes et les hommes, la perception sociologique des corps hybrides, transsexuées et transgenrées, montre l’artificialité de la frontière normative séparant ce que l’on nomme socialement « sexe masculin » et « sexe féminin ». La bicatégorisation homme/femme est symbiotiquement liée à une infinité de sexe et de genre, construits par les marges de liberté dont disposent certains individus au sein de l’océan de contraintes qui constitue leur environnement. Le personnage de Jeanne incarne cette volonté subversive à travers laquelle l’individu remet en cause les assignations de sexe et de genre que lui imposent les structures sociales. Jeanne se réclame des rites d’une tribu indienne, qui l’a initiée à des rites festifs au sein desquels tout le monde se travestit afin de devenir « un étranger pour les autres et à lui-même ». Il y a chez Leftah des formes de « romantisme révolutionnaire »[17]. Celui-ci se reporte bien souvent aux savoirs du passé, empruntant tant aux écrits soufis qu’à ceux de la littérature européenne du XIXe siècle, pour subvertir les normes moralisatrices et arbitraires du présent. Pour Leftah, Jeanne le travesti est cette figure antique rappelant l’être hybride de l’époque des origines. Dans Le banquet, Platon évoquait en effet cet être suprême capable de défier les dieux et au sein duquel l’homme n’était pas séparé de la femme. Jeanne incarne la « virilité mutilée », thème cher à Mohamed Leftah. Cette virilité masculine exhibée socialement  est le corollaire des principales dominations existant au sein de notre société. Il s’agit de pouvoir exister en dehors de ces figures majoritaires, qui sont aussi des formes d’oppressions normatives de la pluralité des modes de vie et de pensée. La liberté d’être soit et de vivre en harmonie avec ce que l’on a envie d’être, par-delà le normativisme religieux ou étatique au sujet de l’identité, est sans doute le bien le plus précieux qui peut nous être accordé ici bas. Il s’agit dès lors d’avoir la volonté et le courage de conquérir cette liberté, quitte à rester dans les marges de la société ou d’être un individu atypique. C’est cela qu’incarne le personnage de Jeanne, à la fois trans et travesti(e) :

« Jeanne n’a pas signé de livres, mais son propre corps. Elle y a cisaillé avec l’acide et le verre, la béance centrale de la féminité, en donnant l’une des formes les plus pures de la géométrie, le triangle équilatéral sphérique, à la toison autrefois frisée et informe de son pubis. Elle a travaillé sur le rêche, l’anguleux, le pointu pour aboutir pour aboutir à cet « amas d’ombre et d’abandon » chanté par le poète. Mais quant elle y parvint, une volonté contraire, soudaine, s’érigea farouchement en elle et fit bander tout son corps. Son destin, elle désormais femme accomplie, de son propre vouloir encore une fois, elle allait faire un simulacre. Ayant vécu l’enfer et la transfiguration du transsexuel, elle allait parcourir un autre enfer, moins brulant, moins tragique mais plus dégradé : celui du travesti. Femme réalisée, elle allait jouer le simulacre de la femme. Elle vivrait sur le fil du rasoir de la frontière des sexes, serait simulacre démultiplié. Dans les night club des villes repues et insolentes, elle ferait revivre les fêtes qui avaient illuminé sa vie d’une sagesse noire »[18]    

Le personnage de Jeanne subvertit les identités de genre et de sexe. D’une part, il s’inscrit dans le transsexualisme et incarne le souhait d’une personne de changer de sexe en recourant à une opération chirurgicale. Certes, Mohamed Leftah parle de mutilation alors que le changement de sexe peut aussi être une forme de libération pour des personnes qui parviennent ainsi à rendre adéquat l’aspect biologique de leur corps avec leurs dispositions mentales[19]. Toutefois, il semble rendre un hommage implicite à ces hommes qui ont décidé non seulement de changer de sexe mais de retirer le membre masculin et le remplacer par cette forme pure qu’est « la béance centrale de la féminité ». D’autre part, le personnage de Jeanne se réclame également du transgenre puisqu’il va également se travestir et jouer « le simulacre de la femme ». Il ne s’agit pas uniquement de changer biologiquement de sexe mais également de montrer l’ambiguïté des frontières entre le masculin et le féminin. Face aux identités normatives que nous impose la société, il existe des gens qui passent au « travers » et construisent leurs transidentités. Face aux arbitraires culturels de toutes sortes, il reste la volonté des êtres humains, qui peuvent décider de créer eux-mêmes leur forme de subjectivation malgré les contraintes sociales avec lesquelles elles doivent composer. Jeanne est sur le « fil du rasoir de la frontière des sexes » et n’existe qu’en tant que « simulacre ». Comme l’avait souligné Gilles Deleuze,  la répétition ne consiste pas à reproduire le semblable par rapport à un original ou bien à rechercher à travers elle des filiations entre un modèle et ses imitations[20]. La répétition produit des différences et non pas des ressemblances. Jeanne est une incarnation de la multiplicité des sexes et des genres. Comme tout être humain, elle fait partie la pluralité des manières d’être existant au sein de la société composite du Maroc.

S’il y a un féminisme politique qui a fait de l’égalité homme/femme l’un de ses axes de lutte, il y a aussi un féminisme dans la littérature marocaine qui prône la pluralité des féminités. S’inscrivant bien souvent dans la tradition mystique soufie, qui accorde au regard une considération importante, ces auteurs ont su voir la féminité dans les corps transidentitaire dont ils parlent. Cette féminité est d’ailleurs tout sauf une question de sexe biologique ou bien de binarité de genre.


[1] M. Wittig, La pensée straight, Paris, Balland, 2001, p. 53.

[2] K. Espineira, M-Y Thomas, A. Alessandrin (dir.), La transyclopédie. Tout savoir sur les transidentités, Paris, Des Ailes sur un Tracteur, 2012, p. 38.

[3] A. Alessandrin, « Du transsexualisme aux devenir trans », ODT, juillet 2012.

[4] R. Sharks « Etre trans » https://roxannesharks.wordpress.com/poemes/etre-trans/

[5] K. Marx, F. Engels, L’idéologie allemande, Paris, Editions Sociales, 1968, notamment pp. 59-65.

[6] Sur la question des vies « non colonisées » et de la question des transidentités, voir M-Y. Thomas, « Du trouble dans l’identité », Trickster, 9, 2010 (en ligne). 

[7] Sur les « folles », voir l’ouvrage de J. Y Le Thalec, Folles de France. Repenser l’homosexualité en France, Paris, La découverte, 2003.

[8] K. Espineira, « La construction médiatique des transidentités : Une modélisation sociale et médiaculturelle », Thèse de doctorat sous la direction de Mme Marie-Joseph Bertini, soutenue à l’Université de Nice Sophia Antipolis, le 26 novembre 2012 ; voir aussi son ouvrage La transidentité, de l’espace médiatique à l’espace public, Paris, L’harmattan, 2008

[9] Sur Khatibi, voir A. Belhabib, La langue de l’hôte, Rabat, Okad, 2009

[10] Abdelkébir Khatibi, Le livre du sang, Paris, Grasset, 1979, p. 52, voir aussi 20-21, 26 et 40.

[11] Ibid., p.  53.   

[12] Abdelkébir Khatibi,  Amour bilingue, [1983], Casablanca, Eddif, 1992, p. 10 et 57

[13] Ibid., pp. 24-25 ; voir aussi p. 29 : « Aimer un être, c’est aimer son corps et sa langue. Et il voulait non pas épouser la langue elle-même (il en était un avorton) mais sceller définitivement toute rencontre dans la volupté de la langue ».

[14] M. Leftah, Au bonheur des limbes, Paris, La différence, 2006, p . 33 ; sur l’œuvre de Leftah, voir A. Baida (dir.), Leftah, ou le bonheur des mots, Casablanca, Editions Tarik, 2009.

[15] M. Leftah, Au bonheur des limbes, op. cit., p.22

[16] Ibid., pp. 68-69

[17] Sur la complexité des composantes du romantisme, définit à partir d’une vision idéale typique et présentée comme un mouvement multiforme ayant produit « une critique de la modernité, c’est-à-dire de la civilisation capitaliste moderne, au nom de valeurs et d’idéaux du passé (pré-capitaliste, pré-moderne) », voir M. Löwy, R. Sayre, Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité, Paris, Payot, 1992, pp. 10-31.

[18] M. Leftah, Au bonheur des limbes, op. cit., pp. 69-70

[19] P. Califia, Le mouvement transgenre. Changer de sexe, Paris, EPEL, 2003.

[20] G. Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1969, pp. 1-41.


Mise en ligne, 1 avril 2013.

Qui a peur des transféministes ?

Genres Pluriels

Association de Bruxelles

Genre-pluriels.png


Qui a peur des transféministes ?

Suite à une demande de partage de nos expériences sur les violences faites envers les personnes trans* et intersexes dans le cadre du festival « Tous les genres sont dans la culture » 2012, nous avons souhaité faire apparaître les violences institutionnalisées, dont les mécanismes sont ceux du sexisme et de l’hétéropatriarcat.

Au quotidien, nous avons pu constater l’expression de ce sexisme autant dans les structures sociales dominantes, que dans nos rapports avec certaines associations féministes, et qu’au sein même des structures trans*. Ces mécanismes alimentent toutes les formes de transphobie.

Voici l’avant-propos qui a introduit la brochure du festival 2012 :

« Saviez-vous que Genres Pluriels fête cette année ses cinq ans ? Que de chemin parcouru depuis les débuts de l’association en 2007 !  Ce parcours, nous l’avons pour une bonne part accompli côte à côte, non seulement avec les associations LGBTQI, mais aussi avec les féministes.

Ce qui nous est toujours apparu comme une évidence ne va pas sans heurs (nous incitant constamment à la remise en question), mais force est de constater que la méfiance cède peu à peu le pas à des convergences prometteuses, qui semblent annoncer l’avènement d’un courant fort.


En effet, même si nous n’avons pas tous.tes les mêmes positions et les mêmes actions, c’est ensemble que nous devons lutter pour les droits humains, et contre toutes les formes de discrimination et d’oppression, à commencer par le sexisme et l’hétéropatriarcat.

Aussi les liens, forcément complexes mais très encourageants, qui sont en train de se tisser entre les mouvements trans* et féministes, constitueront-ils le fil conducteur de la quatrième édition du festival « Tous les genres sont dans la culture ».

Nous vous invitons à le suivre, et à nous accompagner, par votre participation, tout au long de la programmation que vous découvrirez dans ces pages. »

 

Esquisse d’une définition de « transféminismes »

L’exigence d’une pensée non figée et fluide impose une définition en perpétuel mouvement. Les transféminismes sont des réflexions qui se nourrissent des féminismeS et qui s’émancipent des postulats binaires de corporalité et de genres. 

« Il ne suffit plus d’être une femme pour être traitéE comme une femme »

Les perspectives trans*-spécifiques dans la lutte

contre le sexisme et l’hétéropatriarcat

En changeant de rôle social, les personnes trans* modifient les attentes de la société, rendant caduques les postulats naturalistes sur lesquels se fondent les discriminations sexistes. Quand une personne ne peut rentrer dans une des catégories binaires pré-établies, la société force la catégorisation par le renvoi systématique aux aspects pseudo-biologiques – excluant de fait les réalités intersexes – et par la pathologisation des comportements et revendications « non cis-conformistes ». Les personnes assignées en filles ou en garçons à la naissance, quel que soit leurs comportements effectifs, ne bénéficient pas des mêmes réactions de la part de leur entourage. Les personnes trans* et intersexes sont, de ce fait, mises dans des situations paradoxales, où elles doivent correspondre à des schémas incompatibles.

Par exemple, si une personne trans* se masculinisant décide de prendre la parole en public, elle bénéficiera potentiellement de plus de temps de parole et d’attention, mais s’octroiera moins facilement ces possibilités. De plus, le refus de certains groupes essentialistes ou naturalistes à reconnaître le nouveau rôle social de genre d’une personne manifeste une prise de pouvoir sur la corporalité et la parole d’autrui.

Pour pouvoir se construire et avoir une bonne estime de soi, il est nécessaire d’avoir des représentations positives de ses propres corporalités. Les personnes trans* et intersexes n’ont pas de modèles de base et sont obligéEs de créer les leurs. Historiquement, même les féministes, qui pourtant avaient des modèles existants, ont eu besoin de créer des ateliers pour se réapproprier leurs corps. Une des démarches des transféminismes consisterait donc en la réappropriation des corps, en la modélisation des corps trans* et en la visibilisation bienveillante de ceux-ci. Un des aspects de la réappropriation effectuée par les réflexions transféministes résiderait dans la création perpétuelle de nouveaux mots, nouveaux concepts et nouveaux comportements afin d’appréhender une multitude de réalités. Ceci découle du constat qu’on peut établir trois périodes sur la courte histoire trans* : la première correspondant au recours à la psychiatrisation par nécessité, la deuxième se positionnant en opposition avec les normes binaires pré-établies mais donc ne réagissant toujours qu’en fonction de la norme, et la troisième créant des discours propres et autonomes.

Certaines revendications trans* et intersexes, comme celle du retrait de la mention du « sexe » sur la carte d’identité profite non seulement aux personnes trans* et intersexes, mais aussi aux combats féministes puisque sans cette indication, on ne peut plus faire de discriminations administratives basées sur le genre. Par ailleurs, cela engendrerait une obligation de créer d’autres interfaces de réflexions pour nommer une multitude de catégories sans les hiérarchiser.

L’hétéropatriarcat et le sexisme créent des corps normaux et des corps a-normaux, avalisés par l’idéologie médicale occidentale. La croyance que le masculin singulier vaut pour l’universel participe à la perpétuation de la considération comme « autre » de tout ce qui n’est pas masculin singulier. En découle la dévalorisation perpétuelle des corps intersexués et trans*.

Comment Genres Pluriels ancre ses activités dans des valeurs féministes ?

La notion de mixité à Genres Pluriels est déplacée sur les notions de trans* et intersexes d’une part, et cisgenres de l’autre. La pseudo-catégorisation ne repose que sur l’autodéclaration : il est inenvisageable à Genres Pluriels de catégoriser à la place d’une autre personne.

Le groupe de parole est un lieu de non-mixité (avec des exceptions filtrées notamment pour les stagiaires), ce qui se justifie par la nécessité d’un espace de parole libre et de création d’une pensée collective détachée d’une influence cis-normative.

La permanence mensuelle, de l’autre côté du spectre des activités, est ouverte à toustes, d’une part parce que celle-ci s’effectue au bar de la Maison Arc-en-Ciel de Bruxelles et qu’il s’agit d’une des conditions, d’autre part par soucis d’inclusion et d’accueil et pour ne pas reproduire un schéma de domination.

Les ateliers Drag Kings, créés avant Genres Pluriels, se veulent un espace de mixité dans lequel tous les êtres humains peuvent explorer les masculinités. Celles-ci sont donc conçues comme un outil de déconstruction du sexisme et de l’hétéropatriarcat.

L’atelier de féminisation, ouvert à toustes les personnes trans* et intersexes, est l’activité la plus récente, qui propose de donner de l’information sur des techniques dans un cadre de réflexions féministes. Par exemple, des exercices vocaux ont mis en avant les caractéristiques socialement construites de la voix. De même, le maquillage est appréhendé de manière diverse et dépendante du contexte : vie quotidienne, théâtre, télévision… Cela aide les personnes en transition à prendre conscience des stéréotypes sous-jacents et à les manipuler, afin de trouver leurs propres points de confort à travers la performativité de l’outil.

Il existe deux groupes de travail en interne : le Groupe Santé et le Groupe Média. Leur objectif est notamment de faire prendre conscience aux membres de leurs  positions d’expertEs, ce qui est une forme d’empowerment.

Le Groupe Média, constitué en réaction aux multiples reportages et articles de presse traitant d’une manière racoleuse et par dessus la jambe du sujet des transidentités comme d’un phénomène de foire, attaque le discours stéréotypé et transphobe des médias, notamment en mettant en exergue les caractères hautement sexistes des propos véhiculés. Des montages ont été réalisés, utilisant différents reportages reprenant systématiquement les mêmes images qui sont des clichés sexistes de féminité : par exemple les scènes de maquillage devant un miroir pour des discriminations au travail, comme s’il s’agissait d’une représentation complète d’une « essence trans ».

Renforcer les différents mouvements

Un constat s’impose pour tous les groupes minorisés : les mêmes mécanismes de domination sont à l’œuvre.

Le recours permanent à la pseudo-naturalisation, l’impossibilité d’une vision collective et d’entraide marquée par la pathologisation et l’interdiction de la parole publique, en sont des exemples.

L’avancée théorique des gender studies est un axe d’unification des différents mouvements féministes et trans*… justifiant l’utilisation du terme transféminismes.


Genres Pluriels, Visibilité des personnes aux genres fluides, trans’ et intersexes, Site de l’association, http://www.genrespluriels.be/-Accueil-Site-.html


Mis en ligne, 6 avril 2013.

OUTrans : Le transféminisme

OUTrans

Logo outrans


LE TRANSFEMINISME 

OUTrans est une association de terrain crée en avril 2009 par les trans pour les trans face à une lacune de réseau d’autosupport et face à un climat transphobe tant sociétal qu’institutionnel. OUTrans est une association mixte FtM, MtF, Ft*, Mt* avec des alliéES cisgenres. On est présent dans la région parisienne (Ile-de-France). Nos revendications portent entre autres sur la dépathologisation et dépsychiatrisation des transidentités ; la reconnaissance de la transphobie comme discrimination ; une suppression du sexe de l’État civil ; la suppression immédiate de la stérilisation forcée ; la suppression du recours aux expertises médicales et la dissolution complète des équipes hospitalières.

OUTrans est une association qui se revendique aussi transféministe. La plupart de nos militantEs présentEs et anciennEs sont issuEs du mouvement féministe, de la communauté queer et transpédégouine. Notre question du départ était : Comment on peut inclure nos positionnements, nos principes féministes dans la praxis politique de notre association et plus largement dans l’agenda du mouvement trans ? Une référence et l’inspiration politique très importante dans nos réflexions étaient des collectifs transféministes de Barcelone comme Guerilla Travolaca, Trans Block ou Octubre Trans

Le point du départ de notre réflexion sur la convergence des luttes trans et féministes et leur articulation dans le terme « transféminisme » était le constat que la transphobie contre laquelle lutte notre association est un produit de plusieurs systèmes de rapport de pouvoir. Pour reconnaître la diversité de formes de la transphobie et pour y résister, nous nous sommes tourné.es vers des outils à la fois politiques et théoriques produits par le féminisme. Le courant du féminisme qui nous est proche et qui selon nous, ouvre la possibilité de tisser des alliances politiques entre les groupes minorisés est le courant dit de la « troisième vague » qui interroge le sujet politique de « nous, les femmes » (Monique Wittig, Gayle Rubin, bell hook, Audre Lorde, Judith Butler, Angela Davis). 

OUTrans dans sa pratique politique part du constat que la transphobie est liée surtout au système de normes de genre et des sexualités issu de l’hétéronormativité. Ce terme définit un système de rapports de pouvoir qui produit divers modes de domination comme le sexisme, la misogynie, la transphobie, la lesbophobie, l’homophobie. L’hétéronormativité (qui est présente dans tout les aspects de notre vie quotidienne, tant au niveau social qu’institutionnel ou juridique) fonde une hiérarchie, un canon des styles corporels, des rapports économiques et des styles de vie reconnus et soutenus par la société comme « normaux » et « ayant de la valeur ». A l’inverse, certaines corporalités, pratiques sexuelles, façons de nouer des relations et de manières de vivre sont définies comme « pathologiques », « anormales » et « déviantes », et sont fortement exposées à un ensemble de dominations, de discriminations et de violences.

Pour combattre la transphobie dans tous ses aspects OUTrans considère qu’il faut avoir des armes multiples et le combat doit être mené sur plusieurs niveaux en solidarité avec des autres mouvements sociaux. C’est pour cela qu’OUTrans parle aujourd’hui de transféminisme, afin de mettre en valeur des stratégies politiques basées sur le principe de coalitions. Plutôt que de mener une politique strictement identitaire, centrée sur un groupe social, sur un sujet politique bien défini, la stratégie de coalition cible les modes d’oppression dans toute leur complexité (le sexisme, le racisme, la transphobie, la précarité, le validisme, l’homophobie, la lesbophobie etc.). OUTrans s’inscrit dans la praxis de la politique des alliances. On considère qu’il faut mener les luttes sur les points de convergences des divers oppressions en ne négligeant pas pourtant les différentes vécues et les conditions matérielles spécifiques pour chaque groupe social, chaque communauté et chaque identité. La coalition entre les mouvements trans et féministes vise alors à combattre ces divers types d’oppression, en utilisant les outils politiques qui viennent d’un côté de l’héritage du mouvement féministe et du mouvement queer.

LES OUTILS DU MOUVEMENT ET DE LA THÉORIE FÉMINISTE ET QUEER

A partir des années 1970, le mouvement féministe et les critiques faites à l’encontre d’un type de sujet politique par le Black Feminism, par les lesbiennes, les femmes de la classe populaire, apportent dans la praxis politique un regard méfiant concernant toutes formes d’universalisme abstrait, surplombant et uniformisant, parlant « au nom de », lissant les problématiques sous un « nous » commun, soulignant pourtant l’importance des alliances politiques et des solidarités. En termes d’outils politiques, le féminisme a élaboré nombres de stratégies de lutte, comme par exemple la mise en place d’espaces politiques « non-mixtes », de groupes de parole et de conscientisation, de développement de l’autodéfense féministe, etc. – et  toutes autres sortes des pratiques politiques en vue de la réappropriation du corps et de la sexualité.

Quant à la politique queer, héritière, pour d’une part, du féminisme post-identitaire, d’autre part du féminisme matérialiste, elle a émergé aux Etats-Unis dans les années 1990, avant d’être reprise par de nombreux mouvements dans d’autres contextes géopolitiques. Elle vise à faire basculer les grandes dichotomies que sont les catégories « homme » / « femme», « hétérosexuel» / « homosexuel», « masculin» / « féminin » au profit d’une vision impure et fluide du sujet politique. Un des outils de la politique queer passe par une réappropriation et le détournement de l’insulte, du stigmate : le fait d’affirmer et de revendiquer nos corps et nos choix. Une autre tactique politique issue du mouvement queer est de ne pas se résigner à l’assimilation, à la lutte pour l’ « égalité de droits » et à la politique LGBT mainstream au profit de la visibilisation de multiples styles corporels et d’identités. Le mouvement queer porte aussi un regard méfiant face aux institutions et à la politique gouvernementale.

TRANSFEMINISMES : QUELS ENJEUX ?

OUTrans, association qui dans sa praxis politique essaie de développer une approche à la fois trans, queer et féministe, qu’on appelle le transféminisme, à l’avantage de rendre possible la construction d’un arsenal militant qui soit riche et de solidarités qui soient solides : espaces trans non-mixtes de discussion et de conscientisation, groupes d’autodéfense et d’empowerment, auto-support, etc. La réappropriation par les trans des discours et des modalités d’action féministes pourrait conduire à l’émergence d’une solidarité réelle entre les luttes trans et les luttes féministes, de sorte que celles-ci deviendraient plus inclusives des personnes trans, tant dans leurs pratiques collectives que dans leurs revendications.

A l’heure actuelle, beaucoup d’espaces féministes sont encore définis comme des espaces « féminins » (selon les critères essentialistes), et l’accueil des personnes trans ne va pas encore de soi. Ainsi, l’inclusion des trans dans les mouvements féministes est porteuse d’un potentiel de radicalité, d’une exigence rigoureusement anti-essentialiste et queer, qui fait encore défaut, en dépit des convergences naissantes depuis quelques années.

Au-delà des enjeux posés par la présence des trans au sein des luttes féministes, à OUTrans nous nous préoccupons d’apporter des outils féministes que nous développons aux mouvements trans qui demeurent indifférents aux questions féministes ou qui demeurent essentialistes. A notre sens, il est risqué de combattre la transphobie sans lutter en même temps contre le sexisme, la mysogynie et l’hétéronormativité ; la précarité ; le validisme sans la redéfinition radicale des notions de « sexe biologique », de « genre », de « nature », de « norme » etc.

AGENDA TRANSFÉMINISTE d’OUTrans

L’agenda d’OUTrans est alors celui du transféminisme. En 2010 et 2012, on a co-organisé le Pink Block avec le NPA, les Tumultueuses et les Panthères Roses pour la manifestation du 1er Mai. En 2010 et 2012, OUTrans a participé à la Queer Week à l’Institut de Science Politique à Paris : la première fois pour un débat après la projection de documentaire L’ordre des Mots ; la deuxième fois dans le cadre d’une table ronde sur les trans-identités avec Eric Macé, Maud-Yeuse Thomas et Karine Espineira. En 2012, nous avons signé l’appel « Nous Féministes » qui était une réaction de milieu féministe face à la montée de la droite extrême en France avant les dernières élections. En juin 2012, OUTrans a publié un communiqué de presse signé par toutes les associations françaises d’autodéfense féministe et les Tumultueuses, en solidarité avec CeCe MacDonald, une femme trans incarcérée aux Etats-Unis (dans l’état de Minneapolis) qui était condamnée à 41 mois de prison pour s’être défendue contre son agression physique accompagnée de propos transphobes et homophobes. On a ensuite organisé un rassemblement à Paris pour la soutenir. En mars 2013 nous avons participé au festival féministe à l’Université Paris 8 « Moeurs Attaque ». Nous sommes aussi des alliés du collectif féministe « 8 mars pour toutEs » et du STRASS (nous cosignons systématiquement les communiqués de presse ; les appels à manifestation ; nous marchons ensemble dans le cortège pendant les manifestations). Cette année OUTrans met en place des ateliers d’autodéfense féministe pour les personnes trans car même si l’on considère que discuter avec le gouvernement est une forme de lutte pertinente, elle ne peut à elle seule résoudre tous les problèmes liés à la diversité des violences transphobes qui nous touchent : insultes, agressions dans la rue qui vont quelquefois jusqu’aux meurtres, mais aussi discriminations au travail, dans nos relations familiales, amoureuses et amicales, chez les médecins et autres services d’usage de soin, dans notre/nos sexualités. Tout ceci impacte notre bien-être et notre épanouissement. Pour OUTrans, que la transphobie devienne illégale n’empêche en rien qu’elle perdure. Une loi contre la transphobie ne peut être efficace sans l’autodéfense féministe d’une part et l’éducation féministe autour des questions trans et de la question du genre en général d’autre part. 

CONCLUSION

OUTrans considère que la voie qu’ouvre le transféminisme est transversale. Elle est avant tout une vision des coalitions potentielles et à venir contre toutes les formes de dominations, de discriminations et de violences issues de l’hétéronormativité, du racisme, du sexisme, des nationalismes, du système carcéral, du capitalisme en créant des alliances qui contribuent à décloisonner les luttes contre ces différents systèmes de domination. Notre lutte politique est une lutte solidaire, côte à côte avec nos alliés : féministes, travailleuses et travailleurs du sexe, sans-papiers, personnes séropo, personnes racialisées, pédés, gouines, queer précaires etc. –  côte à côte avec toutEs les personnes dont les vies sont exposées au maximum aux effets très destructifs de l’héronormativité, du classisme, du capitalisme, du sexisme, du racisme.

Sous le terme du transféminisme, on entend alors une praxis politique qui soit une réelle convergence de luttes qui aura pour le but de transformer les conditions matérielles de nos vies afin qu’ils devient viables et vivables – afin qu’on puisse toutEs se sentir épanouiEs. Le transféminisme pour nous est un essai de faire une politique des alliances dans l’approche éthique de la bienveillance et de la solidarité où au lieu de se concentrer sur les revendications strictement identitaires, nous cherchons des coalitions entre les différents groupes minorisées à travers une lutte contre les divers modes d’oppression sans bien sur oublier les spécificités du contexte social, matériel et juridique de chaque groupe. Dans ce sens, l’approche transféministe qu’on essaie d’élaborer et appliquer au sein d’OUTrans, sollicite à la fois les mouvements trans que les mouvements féministes mais aussi anti-racistes, sans-papiers, anti-capitaliste et les mouvements qui luttent contre la pénalisation du travail du sexe, etc.

C’est aussi une approche qu’on nommera réflexif et critique envers d’une part la réalité dans laquelle nous vivons mais aussi envers nos propres outils et stratégies politiques et envers les rapports de pouvoir qui traversent nos mouvements militants. A travers le transféminisme, il s’agit de restructurer le champ des possibles politiques, de manière à faire advenir un militantisme radicalement inclusif, sous la forme d’un réseau de luttes réactives et renouvelées, c’est-à-dire un militantisme qui se réinvente constamment, en se démarquant ainsi des luttes identitaires forcloses. 

OUTrans


Mise en ligne,  avril 2013.

Entretien : Swann et Sandrine

Entretien avec
Swann et Sandrine


Swann et Sandrine : « Nous sommes des aliens pour le reste du monde ! »

 

Bonjour Swan : peux-tu te présenter ? Comment as-tu rencontré Sandrine ?

Je m’appelle Swann (37 ans), une fille de 13 ans, suis FtM ayant commencé ma transition en août 2004. Je suis en couple avec Sandrine depuis bientôt 2 ans. Je venais à peine de m’installer en Auvergne, on s’est rencontré sur un site et le lendemain nous nous sommes donnés rdv. Depuis ce jour là, nous ne nous sommes presque jamais quittés.

Est-ce que le fait d’être en couple a changé quelque chose dans ta transition ?

Le fait d’être en couple n’a rien changé car ça faisait déjà un moment que j’étais bien ancré dans ma vie d’homme. Physiquement, je suis barbu et j’ai une bonne masse musculaire donc seul ou en couple ne change rien pour ma part. Le 1er soir de notre rencontre, nous avons mis les points sur les « i » Sandrine et moi. Elle n’avait jamais connu une personne transgenre donc toutes les questions étaient bonnes à poser, même les plus intimes. Je l’ai laissé choisir son rythme de croisière mais il n’y a eu aucun souci entre nous étant donné que nous avions tenu à installer des bases solides entre notre couple.

On parle pas mal de transidentité. Jamais des transconjoints. Pourquoi d’après toi ?

Je pense que les conjoint(e)s sont souvent oublié(e)s car les gens ne peuvent pas penser ou croire que les transgenres ont des vies comme tout le monde. Avoir un travail, des enfants, une famille. A croire que nous sommes des aliens pour le reste du monde !!
Ce n’est certes pas toujours facile de trouver l’amour en tant que transgenre, mais rien n’est jamais impossible.

C’est plus compliqué d’être en trans-conjugalité ?

Pour ma part ce n’est pas compliqué d’être en couple, il suffit d’être honnête envers l’autre, comprendre aussi la difficulté de l’un et l’autre peut aider, chacun apportant son soutien.

Et les psys dans tout ça ?

Les psychiatres cherchent plus à nous enfoncer qu’à nous aider. J’en ai eu la mauvaise expérience, en parcours officiel à Paris. Quand je suis arrivé dans ce parcours, j’étais déjà bien avancé niveau hormonothérapie. Le psychiatre m’a sorti ses belles promesses « Je ne vous laisserais pas tomber « . Il m’a tendu la carotte pendant 2 ans pour au final me dire « Attendez que votre enfant ait la majorité, car une maman à barbe à la sortie de l’école ça dérange les autres !! ». Je comprends bien qu’une transition doit être plus que désirée, c’est irréversible une fois commencé. Beaucoup de perturbations et de changements s’en suivent, et je pense qu’il faut être prêt(e) psychologiquement pour commencer son hormonothérapie. Il est vrai qu’aujourd’hui il est important de laisser la place aux conjoint(e)s, c’est aussi eux qui nous portent et nous soutiennent quand ça ne va pas comme on veut. Ils supportent nos d’humeur et vivent nos joies autant.

Un dernier message ?

Le plus important est au niveau de la société, nos compagnes/ons facilitent notre intégration dans la communauté. C’est pour toutes ces qu’il est important de ne pas les oublier.

 

Sandrine, peux-tu te présenter ?

Je m’appelle donc Sandrine (tu peux garder nos prénoms cela ne nous gène pas) et j ai 34 ans. J’ai deux garçons : un de 9 ans et un de 5 ans d’un précédent mariage. Je suis la compagne de Swann depuis bientôt 2 ans. Je ne connaissais aucune personne trans avant de le connaitre. Nous nous somme rencontrés grâce a un site et avons été en osmose directement comme si cela faisait des années que l’on se connaissait !

En quoi est-ce un atout ou en quoi est-ce difficile cette liaison ?

Quand nous en somme arrivés a la partie plus intime, Swann a eu un peu peur. Puis je lui ai demandé de tout me dire, de rien me cacher. Et là, il m’a expliqué qui il était, tout en détail. Je pense que vu mon regard il m’a demandé si je voulais partir… Comme tu peux le voir je suis restée et par contre je lui ai posé des questions plus ou moins intimes ou plus ou moins stupide quand j’y repense. Il fallait qu’il n’y ait aucun secret entre nous. Pendant deux jours ca a été non-stop une discutions sur les personnes transgenres.

Et toi ? Quel rôle a tu joué dans tout ça ?

Le rôle que j’ai joué ? Ca à été de parler de Swann a mon entourage. De faire accepter les personnes trans autour de mon entourage. Aussi, de faire « la secrétaire » pour lui envers les médecins, cela était plus simple qu’ils entendent la voix d’une femme avec son prénom de naissance. Puis j’ai été son soutien. Des fois juste par un regard quand il était obliger de reparler de toute son histoire…

D’après toi, pourquoi n’en parle-ton pas des transconjoints ?

On a tendance a oublier les conjoinst car souvent nous sommes dans leurs ombres. Ils ont tellement à nous apprendre. C’est toutes des personnes avec des coeurs gros comme ça. Puis aussi beaucoup de personnes pensent que les transsexuels, transgenres etc… n’ont pas le droit et/ou ne peuvent pas être heureux sauf que c’est faux ! Donc forcément, pour ces gens là, nous on n’existe pas.

Un dernier mot ?

Je vis un vrai bonheur depuis bientôt 2 ans. Les regards des autres je m’en fous tant que moi-même et mes enfants sont heureux et que ma famille accepte… le reste n’a pas d’importance. Il est important de dire qu’à mes yeux que toute personne a le droit au bonheur, qu’on soit black blanc beur hétéro homo handicapé ou pas, que la partie sexuelle des gens ne regarde qu’eux, eux-mêmes et leur entourage. Il faut que les gens apprennent à vivre heureux.


Mis en ligne : 28.02.2013.

Entretien : Marion et Catherine

Entretien avec
Marion et Catherine


Marion et Catherine : «  ce cheminement est aussi une transition pour le conjoint ».

 

 

– Pouvez-vous vous présenter ?

Marion, j’ai 50 ans. Je suis Psycho-Socio-Esthéticienne à Hôpital Charles Perrens. Catherine, j’ai 41 ans, je suis Auxiliaire de Puériculture à Hôpital Pellegrin.

– Comment vous êtes vous rencontrées ?

La rencontre s’est effectuée sur des lieux de travail différents mais entre collègues de même secteur médical. Moi, sur l’hôpital Charles Perrens, elle à l’hôpital des enfants de Pellegrin.

– Marion, dirais-tu que ta transition a été facilitée par le fait d’être en couple ?

Sans aucun doute ! Le simple fait de miser sur la confiance de l’être aimé, favorise la traversé du  »miroir ». Comment ne pas se  » détruire  », se reconstruire et renaitre sans une aide présente au quotidien ? Le simple fait de pouvoir partager les joies, bonheurs, anxiétés, doutes… sont sources de richesse à la construction de la personnalité. La prise de confiance en real life s’en est trouvée facilité du fait qu’elle m’ait évité certains écueils de comportements ou d’attitudes, parfois non adaptées.

 

– Catherine, de ton côté, quel rôle as-tu joué ?

Je pense lui avoir amené un coté rassurant voir protectrice dans notre relation.

Les hormones aidantes, je me suis trouvé plus calme, plus tolérante qu’avant avec un niveau d’empathie bien plus prononcé. Cette traversée du miroir m’a permis de découvrir l’envers d’une éducation masculine, avec des attentes nouvelles et des résultats autres que ceux que j’attendais. Ainsi, loin de me sentir son égale en termes bio, je savais qu’en moi s’opérait un changement si subtil, qu’à la fin, je pouvais appréhender une certaine connivence, somme toute assez féminine.

 

– On pense toujours la transition des individus, mais, à l’exception des enfants s’il y en a, on oublie les conjoints. Pourquoi d’après vous ?

Dans notre société judéo-chrétienne, le couple a encore (hélas) valeur de normalité mais en focalisant sur un des personnages, elle efface de fait le second et concentre son attention sur la démarche marginale du premier.

– Est-ce à dire qu’il est plus compliqué d’être en couple lorsqu’on est trans ? (Et pourquoi selon vous ?)

Oui, il est plus compliqué d’être en couple lorsque l’on est trans dans la mesure où il s’agit en fait de deux transitions. Je m’explique ; La mienne d’une part, pas évidente, et la sienne qui constitue à suivre et à s’adapter sans cesse aux changements en constante augmentation. Les repères s’en trouvent perturbés et l’adaptation au nouveau genre ne se fait pas sans quelques arguments parfois caustiques (…ou pris pour tels, question d’interprétation.)

De qui à tort à qui à raison, il est souvent bien difficile d’exprimer ses ressentis dans un corps qui change et dont les hormones potentialisent le moindre incident. Socialement, il faut aussi assumer une certaine image. Si mon genre évolue, ma préférence sexuelle reste la même et sommes catalogués de fait dans le milieu lesbien. Pour elle, c’est un peu dur à assumer, vis à vis de sa famille et de la société et pour elle même.

– La prise en charge du « transsexualisme » sont-elle, selon vous, compatible avec le fait d’être et de rester en couple ?

Absolument. Il s’agit d’un travail mis en œuvre communément. Les rigueurs du protocole, viennent baliser un parcours pour une marche à suivre. Et le simple fait d’être au sein d’une association est utile car elle répond aux nombreuses difficultés que peuvent rencontrer le couple dans ce cheminement qui est aussi une transition pour le conjoint.

– Qu’est-ce que vous aimeriez rajouter, dire, sur la place du conjoint dans la transition, qui vous semble important à souligner ?

Du courage, du courage, du courage…

 


Mis en ligne : 28.02.2013.

Entretien : Georges et Jeanne

Entretien avec
Georges et Jeanne


Georges et Jeanne : « Quelqu’un avec qui partager mes peurs, mais aussi mon bonheur »

 

 

Pouvez-vous vous présenter ? Comment vous êtes-vous rencontré ?

Nous nous appelons Georges (28 ans) et Jeanne (27 ans), nous nous sommes rencontrés en 2004 au début de ma transition. Des amis en commun nous ont présentés, ils avaient prévenu Jeanne de ma transition. Nous nous sommes tout de suite plus et par la suite nous nous sommes revus. Au bout du deuxième rendez-vous nous nous sommes mis ensemble tout naturellement.

Nous sommes mariés depuis 3 ans et avons eu deux enfants en juillet 2012.

Georges, dirais-tu que ta transition a été facilitée par le fait d’être en couple ?

Pour quelques questions pratiques elle se faisait passer pour moi, lors des paiements en caisse car mon physique ne correspondait pas à la photo de ma carte d’identité, pour la prise de rendez-vous au téléphone car ma voix était en pleine mutation. Ça m’a permis d’avoir quelqu’un avec qui partager mes peurs. Mais aussi le bonheur que ça m’a donné après les différentes opérations et l’acceptation de mon identité masculine par le tribunal.

Comment cela s’est-il passé entre vous ?

Jeanne : Ça n’a pas été facile car malgré le fait que je sache qu’il était en transition, sa famille utilisait toujours le pronom « elle » et prononçait tous les mots au féminin, du coup quand j’étais seule avec lui ça allait il n’y avait aucun soucis, mais dès que sa mère ou sa grand-mère me parlait on repassait au « elle » c’était très difficile pour moi car je commençais toujours la discussion avec « il » et ça finissais toujours en « elle ». Ca a duré le temps que la famille s’habitue. C’est sûr que ça n’a pas été évident pour eux non plus de s’adapter et de passer du « elle » au « il » en peu de temps ! Bon cette histoire de pronom c’est une chose… après il y a eu aussi le côté plus intime, et là il a fallu beaucoup discuter, car lui ne voulait absolument pas que je le voit complètement nu car son corps ne correspondait pas encore à son esprit donc petit à petit on y est arrivé, il a fallu lui redonner confiance en lui et qu’il n’ait pas honte de ce corps, lui faire comprendre que moi je voyais la même chose que lui, je le voyais « homme » même s’il avait encore des attributs « femme ». En fait je ne voyais même plus sa poitrine quand elle était encore là. Pour lui elle ne faisait pas partie de son corps et pour moi non plus d’ailleurs, c’est assez difficile à expliquer mais on va dire que c’était un peu comme une excroissance en fait. Après lorsqu’il a été opéré ça été beaucoup mieux. Mais il y a toujours ce corps qui doit s’approprier car il a été modifié et même s’il se faisait une idée du corps qu’il désirait il n’est pas comme dans ses rêve. Donc il doit faire le deuil d’un corps qu’il a toujours voulu et accepter un corps qu’on a façonné pour lui au gré des opérations.

Georges : Je pense que ça été difficile pour Jeanne car au début de la transition, j’avais des sauts d’humeur. J’avais peur qu’elle s’en aille car je n’avais pas confiance en moi. C’était difficile car j’aurai aimé faire toutes les opérations très rapidement mais il faut attendre un certain temps et du coup à chaque fois j’étais déçu et frustré, ça devait se ressentir dans le couple. Heureusement ça s’est amélioré avec le temps, j’ai appris à faire avec cette attente concernant les opérations.    

Jeanne, de ton côté, quel rôle as-tu joué ?

Je crois que j’ai joué un rôle de soutien et j’ai essayé de l’épauler autant que possible. Il a fallu être là pour le soutenir, l’aider à avancer, lorsqu’il y avait le psychiatre qu’il lui disait d’attendre encore un peu pour l’ablation des seins, ça été douloureux, lorsqu’il a fallu remuer le passé pour l’obtention des papiers d’identité, lors des différents entretiens quand on lui demande de raconter de nouveau son histoire, son parcours, lorsque nous avons commencé la procédure pour avoir un enfant, on nous a posé des questions intimes qui n’avaient pas lieu d’être posées… Bref être trans et compagne de trans c’est un combat de tous les jours, parfois ce souvenir est loin mais parfois ça nous reviens en pleine figure au moment où on ne s’y attend pas, c’est toujours là au-dessus de nos tête. On doit apprendre à vivre avec jour après jour, ensemble, nous ne sommes pas deux dans notre couple, nous sommes 3.

On pense toujours la transition des individus, mais, à l’exception des enfants s’il y en a, on oublie les conjoints. Pourquoi d’après vous ?

Nous pensons que le corps médical doit croire que comme  nous sommes « malades », nous ne sommes pas capables de construire une relation durable. Il faut aussi dire que pendant la transition avec la prise d’hormones les humeurs fluctuent énormément et parfois ce n’est pas du tout facile à vivre et à gérer pour la personne en transition comme pour le conjoint. Bon nombre de conjoint sont partis pour cette raison. Il y a aussi ces fois où la personne qui a fini sa transition ne veux plus du tout avoir affaire avec son passé et veux tout recommencer à zéro, comme une renaissance. Du coup il est possible de voir des couples qui se séparent une fois la transition complètement terminée.

Est-ce à dire qu’il est plus compliqué d’être en couple lorsqu’on est trans ?

Justement à cause de ces fluctuations d’humeurs, la personne en transition éprouve de nombreux changements internes et externes qui ne sont pas facile à gérer soit même alors en plus il faut composer avec le conjoint, la personne en transition n’accepte pas son corps tel qu’il est, alors comment accepter que quelqu’un d’autre aime ce corps que l’on déteste tant !

Lorsqu’on s’est rencontré, vous avez eu cette phrase « le problème des trans c’est les psychiatres ». C’est à dire ?

Effectivement les psychiatres sont une barrière haute de 2 ans avant de pouvoir faire la première opération, c’est extrêmement long lorsque l’on attend cette délivrance (ablation des seins ou hystérectomie) on dépend complètement de ces psychiatres qui dirigent nos vies. Maintenant nous pensons qu’il ne faut pas enlever complètement les psychiatres du parcours car certaines personnes sont « perdues » et ne savent plus vraiment qui elles sont, mon psychiatre m’a aider à y voir plus clair sur moi-même, beaucoup d’entre nous savent qui elles sont au fond d’elles. Cependant j’ai aussi rencontré des personnes qui sont encore perdues et grâce aux psychiatres elles ont évité l’opération irréversible. Nous savons combien ce parcours est long et douloureux, mais nous croyons qu’il faudrait diminuer ces 2 ans et passer peut être sur 1 an, nous pensons que ce serait bien que la France y réfléchisse… 

Merci à vous !


Mis en ligne : 28.02.2013.

Transidentités : l’épreuve scolaire

 

Arnaud Alessandrin
Docteur en sociologie

Karine Espineira
Chercheuse associée au LIRCES
Université de Nice – Sophia Antipolis

 


 

 

Transidentités : l’épreuve scolaire

 

Arnaud Alessandrin

 

 

Le 24 Octobre 2012, nous apprenions que Michel Teychenné[1] était chargé d’un rapport sur l’homophobie et la transphobie à l’école. Sa lettre de mission porte sur deux points : le souci du « vivre ensemble » (on entend, entre autre, la lutte contre les discriminations et les stéréotypes) et la prévention (notamment en lien avec la sur-suicidabilité des minorités LGBT). Mais cette mission qui se situe en parallèle d’une réflexion autour des violences scolaires, cache une réalité bien complexe. Le couple transidentité-scolarité est entaché de nombreux écueils que la recherche a peu étudié et sur lesquels il s’agit de revenir. Quelle est la prise en compte de l’altérité de genre à l’école ? Les programmes sensibilisent-ils aux questions transidentitaires ? Le corps enseignant est-il formé à ces sujets ? Et lorsqu’une expressivité trans se fait sentir, comment l’institution réagit-elle ainsi que les encadrants ? Sur la base de témoignages et de chiffres, nous tenterons de restituer ici les données accessibles et les questions qu’elles soulèvent.

1° L’école : une épreuve supplémentaire dans les parcours ?

 

Stephen Whittle, dans son enquête intitulée « Engendered penalties »[2] (« pénalités engendrées ») revient sur l’expérience scolaire des personnes trans’. Le titre du chapitre consacré à la question de l’école est significatif des épreuves qui s’y déroulent : « Le meilleur jour de ta vie ? L’école ? »[3]. Whittle débute son analyse par une comparaison avec l’homosexualité et rappelle que selon l’enquête de King et McKeown (2003) 51% des garçons et 30% des filles homosexuel.le.s ont été « opprimés » durant leurs études[4]. Ces chiffres ne sont pas sans rappeler ceux communiqués par l’association SOS Homophobie[5] qui, dans son rapport 2011, pointait du doigt une « augmentation du nombre de témoignages »[6]. Sur 72 déclarations recueillies cette année, l’association souligne que 73% des agressions ont eu lieu dans l’enseignement secondaire, 77% prenaient la forme d’insultes et 18% des auteurs d’agressions étaient des personnels de l’Education nationale. Toujours dans le chapitre « l’école de la discrimination », SOS Homophobie note que 2% des déclarations se font sous l’identification « trans »[7]. Pour ainsi dire, l’école semble être le théâtre d’épreuves desquelles découlent de multiples modes de résolution[8].

 

Toutefois, on ne saurait résumer en une phrase lapidaire la complexité des stratégies individuelles face au constat de la transphobie. Si, comme pour l’homosexualité, le placard[9] peut-être une protection, en même temps qu’un retranchement, son déploiement dans un contexte scolaire donné ne signifie aucunement un investissement similaire dans toutes les situations. Du collège à l’université, d’une filière à l’autre, d’un établissement à l’autre, tout est susceptible d’être modifié. Les situations singulières et les subjectivités individuelles invitent à des stratégies confondantes. Et si l’on ne pourra pas, dans ce texte tout du moins, investiguer de ce côté, l’on pourrait toutefois poser la question des premières expériences d’altérité de genre dans le milieu scolaire, tout en prenant en compte les « polices de genre », c’est-à-dire des « des instruments de contrôle »[10] sur le genre, qui s’exercent au sein des établissements[11], mais aussi au sein de la famille, première instance de socialisation de laquelle émane des dispositifs et des représentations en faveur d’une fabrique du genre, différenciée et hiérarchisée. Il s’agit d’appréhender l’accumulation des expériences de confrontation avec la police de genre comme facteur de cristallisation du sentiment de discrimination ou d’injustice. Olivier, jeune FtM étudiant, revient sur son expérience scolaire :

 

« A l’école tu sais j’disais trop rien. Certains savaient, enfin, mes meilleurs amis, mais pas tous. Les profs et tout ils savaient rien. J’étais comme maintenant quoi. Sauf qu’on aurait dit une fille un peu masculine. J’ai jamais eu de réels problèmes avec ça si ce n’est des insultes comme ça, mais rien de grave. Enfin si c’est grave les insultes, ça ne fait pas plaisir, mais voilà, c’est toujours mieux que de se faire agresser. »

 

Les insultes, il les connait « par cœur » et arrive à en rire. « Ils me disaient que j’étais lesbienne surtout ou masculine. J’ai même eu des « sale pédé » aussi. J’préfère « pédé » que « lesbienne » quand même (rires). » Selon lui, l’expérience de la discrimination peut pousser certains trans à ne plus oser prendre des risques. « Si je m’étais fait agressé et tout, peut-être que j’aurais été encore plus discret. » Dans son cas, tout s’est plutôt bien passé, mais il a cependant développé certaines stratégies pour parer à d’éventuels problèmes :

 

« Là, ça va, j’ai juste appris à passer inaperçu en fait. À la fac personne le sait et c’est mieux comme ça. J’évite de me faire insulter comme ça. J’sais pas. C’est peut-être que j’ai pas envie de me refaire insulter comme avant. Tu vas te dire « le type il est parano et tout ». Mais en fait c’est juste que quand ça t’arrive une fois tu crois que tout le monde peut t’insulter ou des trucs comme ça. Donc t’évites d’en dire trop. »

 

2° Transboys et Sissyboys : expériences croisées

Les expériences ne semblent pas non plus les mêmes entre Ft et Mt[12]. Toujours dans son enquête, Stephen Whittle note que 51% des Ft et 36% des Mf ont subi un traitement différencié du fait d’une expression transidentitaire[13]. Aussi, les agressions verbales sont plus souvent prononcées à destination des Ft (46%) que des Mt (30%). Stephen Whittle note cependant que l’enquête menée entre en contradiction avec d’autres. Il écrit :

« Il est habituellement admis qu’il y a moins de tolerance à l’égard des “sissy boys” ou des garcons effeminés que des filles qui affichent des attributs masculins (Zucker et al. 1997[14], Martin 1990[15], Fagot 1977[16]). Mais cependant, il n’y a pas eu de recherches effectuées sur les « tomboy » à l’école. Il persiste une croyance selon laquelle des filles masculines ne se confrontent pas aux mêmes problèmes que les jeunes garçons. Cette recherche montre clairement que cette idée est fausse »[17].

 

En effet, la différence entre Mt et Ft semble s’arrêter là puisque autant de garçons que de filles trans’ ont été victimes d’agressions physiques et des violences sexuelles. Environ 31% des personnes trans disent avoir été violentées physiquement. 4,5% d’entre elles ont été agressées sexuellement au sein de l’école. Cette comparaison entre les garçons trans et les filles trans insiste alors sur les préjugés qui hantent ces deux parcours. Nous verrions plus de filles trans que de garçons trans. Pour ces derniers, la transition serait aisée. D’ailleurs ils seraient statistiquement moins nombreux. Dans leur article sur « L’invisibilité FtM », Emmanuelle Beaubatie et Julie Guillot dénoncent ces « idées reçues » qui tendent à être contredites aujourd’hui. Elles ajoutent :

 

« Avec la visibilité des garçons trans’ émergent aussi de nouvelles formes d’identifications au genre, moins binaires, et de nouvelles configurations de la masculinité qui déconstruisent l’association entre genre et rapport de pouvoir »[18]

 

Ceci nous amène à conclure, à la suite de Joz Motmans, que lorsque la masculinité et la féminité entrent en jeu, « la conformité au genre est ‘plus forte’ que la normativité hétérosexuelle »[19]. Du point de vue du groupe de pair, l’allégeance aux normes de genre protège doublement : de la suspicion d’homosexualité et des risques encourus lors d’une expression de genre dissidente.

 

Comme l’aura montré Sylvie Ayral[20] à travers la sanction scolaire, l’institution comme l’individu jouent des codes du genre, en y investissant des labels de virilité puis d’hétérosexualité. Ce qui semble vrai pour l’ensemble des enfants scolarisés devient plus criant pour les minorités sexuelles et les minorités de genre. Dans son rapport intitulé « être transgenre en Belgique », Joz Motmans interpelle quant aux conséquences de telles ségrégations de genre. Il rappelle les enquêtes menées par Horn[21] sur l’acceptation des altérités de genre par les adolescents : « les jeunes (aussi bien hétéros que lesbigays) qui adoptent un comportement de genre non conforme sont considérés comme « moins acceptables » par les jeunes de leur âge »[22].

 

Motmans souligne aussi que l’absence de communauté au sein des établissements affaibli l’empowerment des jeunes assignés péjorativement à une identité[23]. Les actes et paroles transphobes provoquent alors l’invisibilité ou la fuite et affaiblissent de fait la capacité individuelle des jeunes trans à se prononcer dans une langue de soi moins stigmatisante ainsi qu’à faire face aux stigmates physiques et psychologiques de la transphobie.


3° « Cisgenrocentrisme scolaire » : le cas des programmes de SVT

 

Nous disons « transphobie » mais il serait plus pertinent de parler de « cisgenrocentrisme »[24], à savoir un point de vue « cis » sur l’ensemble des expressions et des expériences de genre. A ce propos, nous nommons « cisgenre » toute personne dont le genre assigné à la naissance correspond à l’expression de genre vécue. Ce « privilège cisgenre »[25] fait référence, selon Maud-Yeuse Thomas, au « schéma dit de la ‘coïncidence sexe-genre’. L’identité de genre réellement vécue correspond au schéma social sexe-genre ordinaire. Une « femme féminine » est un schéma cisgenre »[26]. Selon Julia Serano, initiatrice du concept, le « gender entitlement » des cisgenres n’est viable que parce qu’il est pensé comme « infaillible »[27] par la « naissance cisgenre ». Julia Serano écrit :

 

« Les cissexuels voudront croire que leur genre est plus authentique que le mien. Mais cette croyance est malhonnête et ignorante. La vérité c’est que les femmes cissexuelles se sentent autorisées à s’auto-nommer femme puisque (1) elles reconnaissent cette catégorie, (2) elles vivent leurs vies en tant que femme et (3) les autres individus s’adressent à elles en tant que  femme”. »[28]

Nommer « qui sont les autres » revient donc à les classer[29]. Dans l’absence nominale, le « cis » devient le neutre, le normal, au même titre que le « masculin ». Le « trans’ » est ainsi poussé du côté de l’abject, de l’anormal, du pathologique.

 

A ne jamais être prononcé, l’espace « cis » agit comme un fantôme souverain[30]. La conception neutre des cis, est toutefois -timidement- mise à mal lorsqu’un élément comme le programme scolaire décide de relativiser la binarité et la fixité des sexes. En septembre 2010, les manuels de SVT (Sciences et Vie de la Terre) comportaient un nouveau chapitre, largement discuté, sur « le genre » et « l’identité sexuelle ». On a reproché de nombreuses choses à ce nouveau programme. D’une part, il lui été objecté que le « genre » était une question plus philosophique que biologique. Mais, plus que le support de la matière qui évoquerait le « genre », c’est le « genre » qui même qui a fait polémique. « Prosélyte », « subjectif », il ne pouvait prétendre à être enseigné du fait des particularités qu’il comprenait : les intersex’, les trans’ et les homosexuels. Le particulier, les autres, en opposition à l’universel, « les normaux »[31].

Toutefois, on aurait pu critiquer d’autres éléments de ce programme. Le fait, par exemple, que le « transsexualisme » ne soit définit que médicalement. Les manuels de SVT Hachette ont par exemple décidé de reprendre une citation de Colette Chiland pour l’enseigner aux lycéens (« L’être humain est une abstraction, seuls existent des hommes et des femmes »). Or, il conviendrait de rappeler que  Colette Chiland est au cœur d’une controverse autour de ses propos jugés transphobes par les trans eux-mêmes[32] et que cette affirmation binaire du sexe et du genre n’ouvre décidément pas la voie aux identifications de genre alternatives, fluides ou tout simplement hésitantes. De plus, nous souscrivons à l’idée qu’un chapitre qui aborde les questions homosexuelles, trans’ et intersex’ sous l’aspect médical ne signe pas d’un geste inclusif les nouveaux programmes de SVT. Le genre, tout comme son altérité, nous concerne tous. En ce sens, c’est l’ensemble des programmes scolaires qui sont susceptibles d’être lus comme cisgenrocentrés. Christine Detrez, dans ces recherches sur les encyclopédies du corps à destination des enfants, avaient déjà souligné le fait que :

 

« La différence des sexes et la différenciation des rôles se trouvent, par l’explication biologique diffusée auprès des enfants, justifiées et fondées en nature. C’est à la fois par la distribution entre garçon et fille des organes décrits, mais également par le biais du langage et des métaphores employés que s’invente le naturel, et que s’effectue, sous couvert scientifique, une véritable inculcation de normes sociales ».[33] 

 

Entre injonctions sociales et rigidités institutionnelles[34], dans une traque à la contrefaçon, les parcours individuels et les subjectivités qui ne respectent plus le cahier des charges des normes de genre sont alors chargés d’expériences maltraitantes.

 

4° Apprendre en cis-scolarité

 

Dans l’article qu’il propose aux cahiers de pédagogie en 2011 (« Des élèves trans dans l’école des filles et des garçons »), David Latour écrit :

« Je suis un homme trans et je suis professeur dans la fonction publique. Avant cela, j’ai été élève et j’ai été très seul : c’est pour cette raison que je voudrais donner la parole à ceux dont la différence reste inimaginable et inouïe pour l’institution et ses représentants et qui souffrent en silence à l’école « des filles et des garçons »[35].

 

Il rappelle que « les élèves trans sont victimes de brimades et de vexations au quotidien de la part des élèves cisgenres » et que « Ne pas respecter l’identité de genre revendiquée par un jeune trans, c’est déjà le ou la discriminer ; s’en suivent le rejet, les insultes, les coups, les viols »[36]. L’enquête menée par H&S[37] et Le MAG[38] en 2010 apporte quelques éclairages chiffrés sur la question[39]. Selon les associations, 69% des jeunes trans’ (de 16 à 26 ans) ont déjà pensé au suicide ! Et si la majorité des répondants reconnaissent avoir bénéficié d’une bonne acceptation de leurs identités de genre au sein de l’école, 9% (le double pour les Mt) avouent avoir vécu des situations de rejet. L’enquête souligne alors que :

 

« Les personnes trans doivent composer avec l’institution et le milieu scolaire pour ne pas trop être en proie à des situations de transphobie. Une minorité arrive à imposer leur identité choisie à l’institution (13% de l’échantillon). Au total la moitié seulement ont fait un coming out auprès de leurs camarades ou de l’administration. »

 

Au total, 18% des situations recouvrent des « insultes ». Pour 7% d’entre elles il s’agit de « harcèlements », 6% d’« exclusions », 5% de « menaces » et autant d’agressions physiques. Les exemples sont nombreux. Ils vont du plus jeune âge à l’université. Dans le film « Tomboy »[40], c’est l’approche de la rentrée solaire qui contraint Laure, jeune fille garçon manqué, à divulguer son secret et à ôter l’identité de Michael qu’elle arborait tout l’été. Extrait :

(La mère de Laure à sa fille)

« Tu vas te faire passer pour un garçon toute l’année ? L’école c’est dans deux semaines, alors maintenant on n’a pas le choix, il faut le dire […] Je fais pas ça pour te faire du mal ou pour te donner une leçon. Je suis obligée tu comprends ? Ca me dérange pas que tu joues au garçon, ça me fait même pas de la peine, mais ça peut pas continuer… »[41].

A l’école maternelle ce sont les jouets ou les toilettes qui sont les meilleures armes des normes de genre. Pascale est la mère de Colin, jeune garçon de 7ans. Elle a récemment été appelée par la maitresse de la classe dans laquelle son enfant est scolarisé.

« Elle voulait me voir parce que Colin s’était levé lorsqu’elle avait dit aux filles d’aller aux toilettes. Qu’est ce que tu veux que j’y fasse moi. Il avait envie d’y aller, je ne sais pas. Qu’est ce que ça peut lui faire que Colin se lève pas avec les garçons ou les filles. Si y’a un problème c’est à elle de l’expliquer dans sa classe. »

Au collège : la mode et ce que le corps donne à voir comme gage de normalité. Plus que l’identité de genre, c’est l’homosexualité, sa peur ou son attrait, que l’on éprouve. Mais à force d’épreuve, la fuite devient une stratégie avouable. C’est la déscolarisation qui attend malheureusement certains adolescents trans’ qui perçoivent dans la classe ou l’établissement une épreuve qui s’ajoute aux questions des médecins, des parents, et aux siennes évidemment. En 2000, l’enquête de Rivers dévoile que 72% des jeunes LGBT ont connus des périodes de fort absentéisme à l’école[42]. Mais l’enquête de Whittle[43] montre, paradoxalement, que les personnes trans’ sont, en moyenne, plus diplômées que le reste de la population. Pour des raisons qui tiennent à un rattrapage après leurs transitions, les personnes trans’ réinvestissent l’école et notamment les cursus supérieurs offrant des options « genre ». S’ils sont trois plus nombreuses à sortir du système scolaire avec le premier diplôme décerné (16% contre 5%), les trans’ sont donc aussi plus nombreuses à obtenir un diplôme universitaire de dernier cycle (14% contre 5%), même si ceci ne les prémunit aucunement contre un taux de chômage plus fort[44]. On restera prudent quant à ces chiffres qui indiquent une situation dans le contexte anglais lequel, d’un point de vue médical, juridique et scolaire, ne s’apparente pas à la situation française. Des épreuves attendent aussi certains trans’ à l’université, au retrait, par exemple, de leur diplôme. Diane est étudiante à dans une université française. A la suite de plasties, elle décide de retirer son diplôme au secrétariat de son université.

 

« J’en avais besoin pour mes entretiens d’embauche. J’ai demandé tout simplement mon diplôme. Je l’avais eu, j’y avais droit. Mais c’est vrai que ma tête ne ressemble plus vraiment, du tout même, à celle que connaissaient les secrétaires de ma fac. Et comme j’avais changé mon prénom, impossible de récupérer ce papier. J’ai du faire sans ou expliquer la situation. C’est un parcours du combattant l’administration quand t’es trans’ ! »

 

Peu de préventions[45], peu se sensibilisation[46], peu de formations : ces éléments poussent Stephen Whittle à dresser un constat alarmant :

 

« Des recherches doivent être faites sur l’expérience des adolescents trans et leur besoin de protection contre les agressions […] Il y a un besoin urgent de projets pour assurer que les jeunes trans soient aidés afin qu’ils restent à l’école plutôt que de quitter l’école et de vivre l’école comme une ‘seconde chance’ ».  

 

Conclusion :

 

On ne peut que se réjouir de la prise en compte politique de ce problème en amont. Les normes de genre s’imposent à tous. Mais elles ne sont une épreuve que pour une minorité. Des filles qui jouent au garçon, des garçons efféminés, des trans’, dont il n’est pas question de savoir s’ils vont être opérés, mais bel et bien de reconnaître une expression et peut-être un sentiment, une identité de genre alternative ;  des enfants intersex’ aussi dont on n’a pas parlé ici mais dont on sait que l’institution scolaire ne sait qu’en faire. Plus que des annonces pour lutter contre la violence, c’est-à-dire contre un acte déjà commis, peut-être faudrait-il envisager un plan large contre ces violences qui ne sont pas que physiques mais aussi sociales et psychologiques. En prenant en compte, dans son ensemble, la question des programmes[47], mais aussi la formation des enseignants, de la maternelle à l’université, peut-être pourrons nous appréhender l’école autrement que comme un lieu régit par des polices de genres intransigeantes à l’égard des personnes trans’ aux côtés des personnes homosexuelles[48].

 

 

 

 


 

 

Angles morts et contexte Gender blind

Karine Espineira 

 

 


 

 

 

Il ne fait aucun doute que s’intéresser aux expressions de Genre à l’école conduise à envisager les angle-morts probablement nombreux que comporte ce dossier mais aussi l’institution vis à vis de cette question. Il nous est apparu, par exemple, que les questions de modes sont trop souvent reléguées à un décorum générationnel. Si nous nous intéressons aux générations des années 1970 et 1980 jusqu’aux gothiques[49] des années 1990 et 2000 par exemple. L’impossibilité à se classer et à se nommer sans se disqualifier pointe la pluralité des stratégies de « survie » comme se ranger vers l’homosexualité par défaut ou encore d’opter pour l’adhésion à des mouvements qualifiés depuis comme des « vogues » ou des « modes ».

Rappelons bien que la notion de Genre est absente, tout comme la notion de transgenre au sens de franchissement de genre. L’inscription des trans dans la culture s’effectue de façon sporadique et tient la plupart du temps au « fait divers », fort peu engageant pour les jeunes générations – en ces années où l’homosexualité vient juste d’être déclassée de la maladie mentale et dépénalisée dans quelques pays. Nous précisons ainsi que la société était gender blind[50] d’un point de vue culturel.

Certains témoignages parlent de l’adhésion au mouvement hippie dans leur adolescence en raison d’une tolérance affichée ou présumée. Le même phénomène est notable pour les mouvements musicaux punk, coldwave et new wave. La figure de David Bowie, considéré comme l’un des précurseurs de la cold wave, genre musical de la fin des années 70 qualifié de sous-mouvement de la new wave et du post-punk, est à ce propos évocatrice. Pour le désigner, l’on parle de sa « période androgyne » [51]. En effet comment ignorer les codes vestimentaires et comportementaux de ces mouvements musicaux qui ont eu aussi comme particularité d’effacer provisoirement dans l’espace médiaculturel, l’opposition de genre entre masculin et féminin ? Talons hauts et fins, maquillages outranciers ou savamment dosés, cheveux longs, corps longilignes, épilés et ainsi affirmés ont permis à des personnes trans de toutes générations – même si nous pensons en particulier aux jeunes adolescent-e-s – de vivre des franchissements de genre par procuration ou du moins de les expérimenter dans un cadre protecteur : la culture musicale et l’adhésion à une mode spécifique. Les témoignages confortant cette idée ne sont pas si rares et mériteraient une étude spécifique.   

 

 

 

 


[1] Massillon J. Michel Teychenné chargé d’un rapport sur l’homophobie et la transphobie à l’école. Journal Yagg. 24 Octobre 2012 (en ligne)

[2] Whittle S. et al. Engendred penalties. Disponible sur : http://www.pfc.org.uk/pdf/EngenderedPenalties.pdf

[3] Whittle S. et al. Op. cit. p.64

[4] King, M. and McKeown, E. Mental Health and social wellbeing of gay men, lesbians and bisexuals in England and Wales. Royal Free College and University Medical School. Londres. 2003.

[7] Une autre enquête menée par l’association en 2011 dans l’enseignement supérieur révèle que pour 13% des étudiants, l’homosexualité est une « déviance », pour 3% d’entre eux il s’agit d’un péché et pour 2% d’une maladie mentale. Enquête disponible sur : http://www.sos-homophobie.org/sites/default/files/enquete-soshomophobie-caelif-2011.pdf

[8] On entend ici l’épreuve au sens de Danilo Martuccelli. Les épreuves sont « inséparables d’un récit particulier – celui de la mise à l’épreuve justement » […] « toute épreuve apparaît comme un examen, un test (souvent non formalisé) ». Ainsi, « le propre de chaque épreuve est de défier notre résistance et nos capacités à nous en acquitter ». MARYUCCLLI D. &  LITS G. Sociologie, Individu, Épreuves. Entretien avec Danilo Martuccelli. Emulations, vol. 3, n° 5. 2009

[9] Kosofsky Sedgwick E. Epistémologie du placard. Amsterdam, 2008.

[10] DORLIN Elsa, « Les putes sont des hommes comme les autres », Presses de sc. po 11, pp. 117-132, 2003

[11] AYRAL Sylvie, La fabrique des garçons : sanctions et genre au collège, PUF, 2011. Selon elle, les sanctions renforcent les identités viriles et agissent comme des « médailles de virilité » auxquelles se référent garçons et filles au collège.

[12] On note Ft les personnes assignées femmes à la naissance et qui s’orientent  une autre identité de genre. On note Mt les personnes assignées hommes à la naissance et qui s’orient vers une autre identité de genre.

[13] Nous ne parlons pas ici de « transition » au sens d’une opération mais d’une expression de genre alternative, c’est-à-dire non binaire ou non fixe.

[14] Zucker, K. J., Bradley, S. J. and Sanikhani, M. Sex Differences in Referral Rates of Children with Gender Identity Disorder : Some Hypotheses, Journal of Abnormal Child Psychology 25 (3): 217-227. 1997.

[15] Martin, C. L. Attitudes and expectations about children with nontraditional and traditional gender roles, Sex roles 22(3-4): 151-166. 1990.

[16] Fagot, B. I. Consequences of Moderate Cross-Gender Behaviour in Preschool children, Child Development 48(3): 902-907. 1977.

[17] Whittle S. op. cit. p.66

[18] Beaubatie E. ; Guillot J. L’invisibilité FtM : aspects sociaux et politiques. La transidentité : des changements individuels aux débats de société (dir. Alessandrin A.), L’Harmattan, 2011.

[19] Motmans J. Etre transgenre en Belgique. Rapport. Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. 2009.

[20] Op. Cit.

[21] Horn, Staccy S. Adolesents’ acceptance of same-sex peers based on sexual orientation and gender expression. Journal of youth and adolescence. 36, pp. 363-371. 2007. 

[22] Motmans J. Etre transgenre en Belgique. Op. cit. p.74.

[23] Grossman et al. Lesbian, gay, bisexual and transgender youth talk about experiencing and coping with school violence : a qualitative study. Journal of LGBT youth. 6(1) pp. 24-46. 2009.

[24] Espineira K., Thomas M-Y., Alessandrin A. La transyclopédie, Des ailes sur un tracteur. 2012.

[25] Serano J. Whipping girl. Berkeley, Seal ed. 2007

[26] Thomas M-Y. Glossaire. La transidentité : de l’espace  médiatique à l’espace public, (Espineira K.). L’Harmattan, 2008.

[27] Serano J. op. cit. p.166

[28] Serano J. op. cit. p.167

[29] Delphy C. Classer, dominer : qui sont les autres ?. La Fabrique. 2008.

[30] C’est l’expression qu’utilise Jonathan Katz pour désigner le privilège de l’hétérosexualité à pouvoir agir à l’évidence sans être pronocée. Katz J. L’invention de l’hétérosexualité. Epel, 2001.

[31] On soulignera à cet égard, la diffusion d’une affiche par le Parti Chrétien Démocrate de Christine Boutin portant sur l’enseignement du genre et qui titrait : « On ne naît pas femme on le devient. Ou alors on nait homme et on devient femme. Ou bien on nait femme et on devient homme. Ou même on nait homme et on devient femme puis on redevient homme ». Une contre affiche, réalisée par H&S (Homosexualité et socialisme), intitulée « Tu ne sera pas une femme mon fils » et sous titrée « Christine Boutin », montrait un jeune homme pendu. Affiches disponibles sur :  http://www.tetu.com/actualites/france/christine-boutin-vs-hes-bataille-daffiches-choc-sur-les-etudes-de-genre-au-lycee-20163/20

[33] Detrez Christine, Il était une fois le corps… la construction biologique du corps dans les encyclopédies pour enfants. Sociétés contemporaines, Ecole publique/école privée : des frontières poreuses, n° 59/60, 2006.

[34] Lire à ce propos : Collet I. ; Grin I. En formation initiale des enseignants. Cahiers pédagogiques, n°487, 2011, p.32. Ainsi que : Petrovic C. Quand ça ne va pas de soi pour les enseignants. Cahiers pédagogiques, n°487, 2011, p.34.

[35] Latour D. Des élèves trans à l’école des garçons et des filles, Cahiers pédagogiques, n°487, 2011, p.19.

[36] Latour D. op. cit.

[37] Homosexualité et Socialisme.

[38] Mouvement d’Affirmation Gay.

[40] Tomboy, Celine Sciamma, 2011.

[41] Extrait : 1h08min.

[42] Rivers I. Social exclusion, absenteeism and sexual minority youth’, Support for Learning 15(1): 13-17, 2000.

[43] Whittle S. op. cit.

[44] Motmans J. Être transgenre en Belgique : un aperçu de la situation sociale et juridique des personnes transgenres. Institut pour l’égalité des hommes et des femmes. Bruxelles. 2009. (p.102)

[45] Dans les dernières campagnes de l’éducation nationales, on pouvait voir apparaitre un garçon aux côtés de la phrase suivante : « Voici un garçon qui aime les garçons. Mais ce garçon qui aime les garçons n’aime pas les garçons qui n’aiment pas les garçons qui aiment les garçons : Cette phrase est compliqué mais moins que sa vie d’étudiant homosexuel ». Une affiche similaire vise la lesbophobie. Aucune n’a été réalisée pour lutter contre la transphobie. Affiches disponibles sur : http://www.eduactive.info/spip.php?article489

[46] Les associations « Contact » ou « SOS homophobie » intègrent peu à peu la question trans’ dans leurs interventions en milieu scolaire.

[47] Par exemple, le dictionnaire des écoliers, mis en ligne par le ministère de l’éducation sur le site du CNDP (Centre National de Documentation Pédagogique) illustre le mot « féminité » de la sorte : définition « ce qui concerne une femme ou une fille », phrase d’exemple « Cendrillon redevient féminine quand elle se retrouve dans sa belle robe pour le bal ».

Disponible sur : http://www.cndp.fr/dictionnaire-des-ecoliers/definition-f%C3%A9minin-6500.html (consulté le 04/11/2012)

[48] Une annonce du 31 octobre 2012 du ministère des droits de femmes, pour lutter contre les violences de genre à l’école, montre la timidité avec laquelle la question trans’ est abordée : http://www.najat-vallaud-belkacem.com/2012/10/31/programme-d%E2%80%99actions-gouvernemental-contre-les-violences-et-les-discriminations-commises-a-raison-de-l%E2%80%99orientation-sexuelle-ou-de-l%E2%80%99identite-de-genre/

[49] Comme décrit par Annie Burger-Roussenac : “Goths et gothique aujourd’hui. Histoire d’une culture de jeunes à la mode” ; en ligne : http://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2005-2-page-185.htm

[50] A entendre comme « aveugle à la notion de genre comme rapport sociaux de sexe ».

[51] Lire l’article de Cédric Jamet : “La figure de l’Androgyne dans le Rock. Représentation et Réalisation d’une subjectivité Queer” ; en ligne :  http://www.post-scriptum.org/alpha/articles/2006_6_jamet.htm


Mise en ligne : 01.01.2013

Entretien : le Collectif TXY

 Collectif TXY

logo-txy-small.jpg

 


 

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ?

Animé par un esprit de solidarité et de collaboration par des filles et des garçons transgenres, nous avons lancé le projet Txy comme un lieu de rassemblement, d’information, d’échange, de partage, de rencontres et d’activités pour toutes les personnes transidentitaires mais aussi pour toutes celles et ceux qui s’intéressent au sujet.

Quand avez-vous commencé ?

Nous étions plusieurs copines travesties et transgenres, respectueuses de nos différences dans nos parcours personnels, et dans une dynamique de partage pour nous entraider et nous soutenir dans l’épanouissement de notre identité de genre ; sortir du placard donc ! Cela a d’abord pris la forme de sorties avec atelier maquillage, trocs de vêtements et échanges d’astuces pour se travestir.

Pour accompagner cette dynamique et garder le contact entre nous, nous avons ouvert le site début avril 2012, sous le haut patronage de Florence, la Florence de Déshabillez-nous – Ces Messieurs Dames !

Depuis l’ouverture, ce site est en constante progression (il aura été visité par plus de 25 000 personnes en novembre 2012), nous surprenant et nous obligeant à nous structurer plus fortement dès le mois de mai dernier. Preuve sans équivoque d’un réel besoin de recherche d’information et de contacts dans la communauté transidentitaire. Et nous recevons aussi régulièrement des messages de remerciement et de soutien très clairs en ce sens.

D’où vient le nom Txy ?

Le nom du projet Txy peut sembler imprononçable, ce qui ne semble nullement gêner sa diffusion dans la communauté Trans’. Trois lettres, ça reste très facile à mémoriser.
Il faut prononcer Té ix y => phonétiquement juste prononcer les lettres comme dans l’alphabet.
Si tu es né homme, le nom peut être vu comme, quoique tu fasses, tu as des chromosomes XY : Té ix y
Si tu es née femme, le nom peut être vu comme, ben finalement t’es comme les garçons bio : Té ix y
Et pour tous les autres qui ne veulent pas être classifiés, té ix y rappelle juste que XY est le système biologique donc Té juste un être humain. Et qu’il existe aussi des XXY…
Le nom ayant été trouvé lors d’une séance brainstorming avec 5 ou 6 copines, je ne saurais même plus dire dans quel délire nous étions … en tout cas j’ai souvenance d’une bonne crise de fou-rire aux larmes avec tous les noms que fort heureusement nous n’avons pas utilisé …

D’où est venue l’idée de créer un tel projet ?

D’un ras-le-bol de voir les personnes transidentitaires associées systématiquement à la prostitution, au fétichisme, aux comportements déviants, voir à la maladie mentale.
Aussi d’un fort besoin d’aider les personnes transidentitaires à se rencontrer, à sortir de leur placard, car bien trop souvent seules dans leur coin avec de grosses difficultés, des déprimes, de la solitude, de l’incompréhension …

A ce sujet, nous avons découvert une communauté assez peu solidaire et souvent très discriminante envers celles ou ceux qui ont un parcours transidentitaire non-normatif ; nous voulons aussi lutter contre cela, montrer que chaque personne transgenre peut s’auto-définir dans son genre, suivre un parcours qui lui est très personnel et trouver sa zone de confort et que personne n’a le droit de la juger pour cela. Et que notre richesse à touTEs vient de cette diversité.

C’est d’ailleurs la principale raison qui nous a poussée à sponsoriser l’Existrans 2012 et à supporter l’ensemble des revendications, tant la frontière transidentitaire entre un travesti, un transgenre et un « transsexuel » est fluide et évolutive dans la vie d’une personne. Ce fût une belle occasion pour notre communauté Txy de nous retrouver touTEs ensemble et montrer que la diversité de nos parcours fait notre force !

Nous avons même lancé un appel pour que la voix des Trans’ pèse encore plus fort et que le collectif de l’Existrans se maintienne au delà de la marche et qu’il fasse entendre nos revendications unitaires. Force est de constater qu’il y a encore beaucoup de travail pour fédérer les énergies… mais c’est une idée que nous remettrons sur la table en 2013, fort de la dynamique de Txy et de ses soutiens.

Quels sont les principaux objectifs ?

Nous voulons aborder l’ensemble des sujets transidentitaires (relations aux autres, parcours de transition, féminisation, coming-out, traitements médicaux, changement d’état-civil, vie dans le couple, …), sans ignorer le sujet de la sexualité mais en luttant contre l’image stigmatisante, réductrice et faussée de la société bien-pensante.

Nous privilégions les relations sociales, l’entraide, l’échange et le partage et nous impliquons les compagnes et compagnons des personnes transgenres dans cette dynamique ainsi que toutes les personnes qui souhaitent apprendre et comprendre. Beaucoup des problèmes vécus par les personnes transgenres viennent de l’ignorance ou des préjugés d’une société médiatique ayant une propension naturelle à pointer du doigt la différence pour faire de l’audience.

Nous sommes aussi inspirés par des approches comme celles de Yagg ou de Têtu ; alors que ces communautés se positionnent principalement sur l’orientation sexuelle, nous voulons nous positionner principalement et clairement sur l’identité de genre.

Nous organisons entre autres des sorties avec atelier de maquillage et groupe de paroles pour aider nos copines à sortir de leur placard ; des compagnes participent aussi au grand bénéfice des couples qui veulent avancer ensemble sur un chemin parsemé d’embûche.

Le dernier événement a été réalisé le 13 janvier 2013 à midi à La Mutinerie – Paris pour la Galette des Reines où nous avons pu fêter touTEs ensemble la nouvelle année mais aussi discuter de la mise en place d’un groupe Narratif pour que les Trans travaillent à la réappropriation de leur parole et de leur image.

Au-delà d’une présence médiatique sur Internet les réseaux sociaux, nous voulons surtout pousser des activités qui permettent de nouer des relations sociales et de développer une image positive de la transidentité.

Nous avons par exemple réalisé un concours d’écriture sur la transidentité pendant l’été, concours qui a recueilli pas moins de dix sept textes de grande qualité que nous venons de publier dans le recueil Trans’ avec les Loups. Ce recueil de plus de 170 pages en couleur nous a permis aussi de mettre en valeur des artistes transgenres, plasticien, photographes, dessinateurs et des auteurEs de poèmes !

trans-avec-les-loups_thumb.jpg

Vous pouvez nous décrire un peu plus ce livre ? Qu’y trouve-t-on ?

Ce qui est fabuleux dans ce recueil qui s’est construit en quelques semaines avec la participation d’une vingtaine de personnes différentes entre les contributions, les relectures, l’infographie, … c’est qu’on y retrouve toute la diversité et la générosité de notre communauté Trans ! Le monde Trans est un monde de joie de vivre, de partage, d’épanouissement des personnes et qui sait approcher ses difficultés avec lucidité, sérieux, mais aussi avec légèreté. Ce livre, sous son aspect ludique de la création de nouvelles romanesques, de poèmes, permet de découvrir toute cette chromatique présente au sein des transidentités.

Roxanne Sharks, auteure transgenre est sortie de l’ombre après quarante années et a entamé un parcours transgenre depuis fin 2011. Elle est fervente protectrice des requins, espèce essentielle à l’équilibre des océans et de la planète, et pourtant allègrement détruite par les hommes. Son nom vient de là. Son prénom est tiré d’une célèbre chanson des années 80. Elle a réalisé une très belle synthèse de la transidentité telle qu’elle est vécue en France et 2012 et écrit un poème dans le cadre de ce concours. Roxanne a un style d’écriture très fluide qui met la transidentité à la portée de tout un chacun. Sa plume est légère et incisive. Elle est la gagnante de ce concours. Elle est aussi auteure du roman « Le siècle des pénombres » dont l’héroïne est une trans’.

Florence Grandema a réalisé la postface du livre. Florence est une personne transgenre dont le genre est de ne pas accepter d’avoir un genre, de surcroît décrété par l’anatomie sexuelle. Elle est mariée à Pascale depuis vingt-huit ans qui a toujours connu la particularité identitaire de Florence. Elles ont eu trois enfants et ont des petits enfants. Florence est totalement épanouie dans les sphères familiale, sociale et professionnelle.  Florence et Pascale militent ensemble pour une approche respectueuse de chacun et chacune dans l’expression ressentie par la personne. Toutes deux sont très attentives à la difficulté de la transidentité au sein du couple et œuvrent à faciliter l’intégration de cette dimension dans les couples où l’un-e des conjoint-e-s est transidentitaire.

Alixia Rainier est une créatrice papier, artiste plasticienne performer engagée contre le dictat du consumérisme. Elle réalise son travail de création à partir du papier qu’elle recycle et détourne de ses usages initiaux. Elle est en constante recherche de nouvelles formes, de nouvelles idées dans la réutilisation de ce matériau tiré du bois. Alixia est détachée de toute représentation de la femme telle que la société la conçoit. Elle représente une partie du spectre transgenre qui se refuse à se couler dans un moule au risque de choquer, et qui vit sa vie très librement. Sa joie, sa bonne humeur, son énergie, son attachement aux choses simples en font une artiste très appréciée par ses pairs. Son leitmotiv ? « « Envie d’être « moi » sans avoir à me prendre des réflexions sur le comment je dois être pour que les autres m’acceptent. Etre « moi », ce n’est pas la fin du monde… Si ! Pour les autres. » ».

Sophye Glamour transgenre et Dominique cisgenre forment un duo épatant et ont apporté leur contribution à ce recueil tant par l’écriture pour l’une que par le dessin pour l’autre. Domy appuie sa vie sur la devise « Aide toi, le ciel t’aidera ! », si tu veux quelque chose, cherche-le, et travaille pour l’obtenir ! Sophye n’est plus tout à fait un garçon mais pas tout à fait une fille issue d’une famille compliquée et éclatée, cultive la rencontre des autres. Sa devise : « Pourquoi devrions-nous avoir peur de l’inconnu ? ». Amoureuse de l’écriture, elle aime jouer avec les mots, ces petits êtres facétieux, pas toujours faciles à dompter. Sophye et Domy réalisent l’accord parfait entre la poésie et le dessin.

Louise Dumont a réalisé la photo de couverture du recueil.

Louise est surtout l’auteure d’une série de photos faites avec Diane sur le thème de la chrysalide homme vers femme. La photo de couverture du recueil présente toute la diversité des transidentités au travers de ce portrait où s’entremêlent la femme, l’homme, la transidentité dans une seule œuvre. La photo est pour elle un moyen de communiquer sans parler. Dans son dialogue avec la photo, elle estime que c’est plus la photo qui est venue à elle, qu’elle qui est allée à la photo. Autodidacte, elle pose d’abord pour un photographe qui travaille en argentique, et qui lui apprend la technique du développement, des effets sur le temps qui s’écoule dans les bains et les planches contacts. Louise a besoin de scénariser ses images, celles-ci fonctionnent rarement seules. C’est une idée, une valeur, un concept au départ à défendre. Puis le visuel et l’esthétisme viennent après.

Lors de sa séance avec Diane, elle lui proposera avant de la voir en studio, de réfléchir à une mise en scène minimaliste autour du passage du masculin vers le féminin. Cette approche plus sociologique qu’artistique, l’amène à vouloir plus tard se diriger vers l’art thérapie, l’art revendicatif et l’œuvre d’art comme fonction inutile. La photo est pour elle le moyen de se sentir utile notamment lorsqu’elle pousse ses modèles à décomplexer leurs complexes.

Nath-Sakura nous a fait le plaisir d’accepter d’utiliser ses œuvres d’art pour l’illustration de certains textes de ce livre. L’œuvre de Nath-Sakura ne commence à prendre toute sa dimension qu’à partir de septembre 2004, date à laquelle elle entame son changement de sexe. Forte de ce choix radical, la démarche de Nath-Sakura est particulièrement originale et contemporaine.

Nous ne pouvons énumérer toutes les personnes présentes dans ce livre, mais chacune a apporté sa pierre et chacune est aussi importante que l’autre.

La preuve par neuf qu’il est possible de construire touTEs ensemble un projet de visibilité positive. Le livre est toujours en vente ! 

Combien de personnes travaillent sur ce projet ?

Le projet Txy fédère plusieurs animatrices, géographiquement à Bordeaux, Nantes et Paris et plus de 70 contributeurs / auteurs dans une approche collective, bénévole et auto-gérée.

Nous sommes en permanence à la recherche de nouveaux participants et nous souhaitons une communauté la plus large possible, la plus diverse possible. Notamment nous trouvons la présence des FtM et des intersexes bien trop discrète (ceci est un appel !) !

Tout en restant indépendant et libre de tout mouvement associatif, nous avons des relations assez privilégiés avec certaines associations comme l’ABC et leurs membres actifs qui ont bien compris que notre approche est complémentaire de la leur et leur donne un surcroit de visibilité pour leurs activités. Nous tenons d’ailleurs à remercier Loan, la Présidente de l’ABC, qui a porté un regard bienveillant et des conseils précieux dès le début de cette aventure.

La coopération avec les principaux acteurs de la communauté, les associations mais aussi les organismes comme l’ODT, est un axe que nous souhaitons continuer à développer fortement dans le futur.

Que pouvez-vous nous dire des « huitièmes merveilles du monde » ?

Ce projet a vu le jour début janvier 2013 suite à l’idée que nous devons absolument présenter ce que nous avons de meilleur en nous.

Nous nous sommes fondées sur un concept outre-Atlantique consistant à poser une série de questions, toutes positives, à laquelle le-la T répond comme ille l’entend.

« Les huitièmes merveilles du monde » est une interview composée de huit questions auxquelles nous demandons à chaque T se prêtant à l’exercice, de répondre par écrit librement et au moins une des huit questions sous forme de séquence vidéo libre.

Au travers de ce projet, nous comptons présenter une dimension humaine aux transidentités et ainsi dé-montrer que la télé-réalité, les plateaux d’émissions à sensation ne sont plus les uniques espaces audiovisuels pour nous exprimer. Nous commençons ainsi à nous approprier notre image et ne plus la laisser être déformée au travers de montages parfois hasardeux, pour ne pas dire bien trop souvent dévalorisants. Ce projet d’envergure, ambitieux, nous en sommes conscientes, peut considérablement modifier à terme la perception que la population a de nous, ayant ce nouveau repère, les T vu-e-s par eulles-mêmes.

Nous souhaitons bien entendu arriver à séduire l’ensemble des personnes se sentant capables de réaliser leur propre interview. La liberté d’expression est telle que les pièges propres aux canaux audiovisuels classiques ne sont plus un frein.

La liste des personnes souhaitant participer activement à ce projet s’allonge de jour en jour. Une première interview est d’ores et déjà disponible par ici.

Quels sont vos prochains projets ?

Nous mettons en place un Groupe Narratif Transgenre, basé sur les Pratiques Narratives, pour identifier nos talents et savoirs particuliers, nos initiatives personnelles et extraire les problématiques sociales construites par les contextes dominants, puis laisser derrière nous notre « histoire » actuelle et trouver notre histoire « préférée ». Cela devrait donner lieu à la rédaction d’un ouvrage sur l’histoire transgenre. Tout un programme !

Sous l’’impulsion d’une contributrice fabuleuse, Nadine, nous sommes aussi en train de publier une série d’articles (la « timeline ») sur l’’histoire chronologique de la transidentité en France, de 1900 à nos jours. Un travail colossal bâti à partir de plusieurs sources fiables.

Sinon nous réfléchissons aussi à une web-radio, un calendrier de transgenres et à quelques autres projets que nous préférons garder secret ;), notamment pour aider les associations dans leurs activités.

Baobab1

Pratiques narratives et Transidentité

Avez-vous quelque chose à rajouter ?

Oui. Nous sommes sur un sujet encore tabou dans la société et nous sommes souvent discriminés avec de très lourds et difficiles préjugés. Nous espérons que ce projet Txy permette à la société de mieux comprendre et accepter la diversité de l’être humain. Et nous espérons convaincre un maximum de transidentitaires de nous rejoindre dans cette dynamique !


Mis en ligne : 31.01.2013.

La transphobie en milieu scolaire

David Latour

Membre de l’association Chrysalide
Doctorant en civilisation américaine à l’université de Provence, Aix-Marseille I


Cet article est une version remaniée de « Témoignages d’élèves trans : Une parole différente à l’école des filles et des garçons » paru en février 2011 dans le n° 487 Des Cahiers Pédagogiques sur le thème « Filles et garçons l’école » (http://www.cahiers-pedagogiques.com/spip.php?article7268), avec l’aimable autorisation des CRAP. Je tiens à remercier chaleureusement Isabelle Collet qui s’est battue pour que soit publiée la première mouture de cet article. 

 

La transphobie en milieu scolaire : témoignages d’élèves en transition  

Je suis un homme trans et je suis enseignant dans la fonction public ; avant cela, j’ai été élève et j’ai été très seul : c’est pour cette raison que je veux donner la parole à ceux et celles dont la différence reste inimaginable et inouïe pour l’institution et ses représentants, et qui souffrent en silence à « l’école des filles et des garçons ». Je veux parler des élèves en transition de genre et/ou de sexe[1] dont j’entends esquisser à grands traits la réalité méconnue en France. Afin de suggérer des pistes de réflexion, je compte notamment établir des parallèles avec la recherche menée en Belgique, au Québec, aux États-Unis et en Angleterre, en examinant la place de l’élève trans au sein de l’institution scolaire, les types de violences auxquelles il est confronté de la part des autres élèves et les solutions envisagées pour faire sa transition lorsqu’un jeune est encore au collège ou au lycée.

I. Exclusion et violence symbolique de l’institution

Y compris dans sa volonté d’ouverture républicaine, l’école « mixte » se heurte à ses propres contradictions puisque son appellation même présuppose une opposition irréductible entre le pôle « filles » et le pôle « garçon ». Dés lors, comment un-e élève dont l’identité psychologique n’est pas en conformité avec le genre social qu’on lui a assigné à la naissance peut-il/elle s’épanouir dans un système éducatif qui ne parle que des hommes et des femmes, rarement des homosexuel-le-s, et jamais des trans[2] ? Quentin[3], FtM de 29 ans, dresse un constat amer : « …j’aurais vraiment aimé pouvoir trouver une écoute et un peu d’aide extérieure à mon milieu familial dans mon établissement scolaire (…), être informé m’aurait considérablement aidé à cette période de ma vie où tout semblait si confus et insurmontable. »[4] Le sentiment tenace de ne pas être à sa place – sorte de « dé-placement affectif » dans la solitude – marque le début du questionnement transidentitaire. Nos voisins belges tirent le même constat puisque « c’est surtout l’absence de ‘communauté’ et d’ ‘empowerment’ qui constitue le principal problème »[5], constate le « Rapport sur les transgenres en Belgique : un aperçu de la situation sociale et juridique des personnes transgenres ». Un accompagnement psychosocial grâce à des groupes de parole au sein de l’école semble d’autant plus nécessaire que le soutien familial fait souvent défaut.

Un-e élève trans comprend que l’école n’a pas prévu son existence dès le moment où il/elle veut simplement aller aux toilettes. Dominique, FtM, explique la stratégie qu’il avait réussi à mettre en place plus jeune : « Mon premier souvenir trans date de mes 4 ans. Grâce à mon prénom de naissance, Dominique, je me faufile du côté garçon à l’école maternelle ; juste un flip pour les moments pipis…». Et Quentin fait part du rejet dont il a été victime de la part des deux clans genrés : « Les petites filles me viraient des toilettes des filles parce que j’avais l’apparence d’un garçon (…). Les garçons me viraient des toilettes des garçons puisque j’avais un prénom de fille (…) Au final, je me débrouillais pour ne jamais avoir à aller aux toilettes à l’école ». L’organisation binaire de lieux tels que les toilettes, les vestiaires ou les dortoirs – ce que la sociologue Line Chamberlain nomme « les lieux scolaires sexués »[6] – semble indépassable aux yeux des élèves trans, car elle signifie qu’il n’y a pas de place pour eux dans l’institution.

Finalement, la ségrégation par sexe, ce cloisonnement binaire des corps, des esprits et des identités, pousse l’élève trans à s’exclure lui/elle-même du groupe classe puisqu’il considère que – symboliquement – il en est déjà exclu. Damien raconte :

Le pire je crois que c’était les cours de sport et la séparation activités de filles/activités de garçons. D’un côté la gymnastique (AGRS) et de l’autre les sports collectifs (foot, basket). Me retrouver à faire des pirouettes gracieuses sur une poutre ou un tapis de sol en justaucorps moulant devant tout le monde était carrément un enfer et j’ai préféré simuler un problème de santé et me faire dispenser de sport jusqu’au Bac. Cela a été très mal perçu de la part du corps enseignant et j’ai été considéré comme une ‘flemmarde’ pendant des années sans que jamais personne n’essaie de comprendre ce qui pouvait bien se passer pour moi.

Non sensibilisés, non informés mais façonnés par les mêmes préjugés que le reste de la population, l’écrasante majorité des enseignants sont incapables de lire les signes révélateurs d’un malaise sans doute exacerbé par la participation obligatoire à des activités largement hétéro-normatives. A propos de ce malentendu aux conséquences désastreuses, le « Rapport sur les transgenres en Belgique » conclue aussi que « (l)e comportement de coping le plus fréquent des jeunes (est) la fuite et l’éloignement vis-à-vis des facteurs de stress, en se distanciant de l’école. »[7] L’école est loin d’être un lieu positif et valorisant de socialisation pour les jeunes trans qui choisissent encore trop souvent de se priver d’études plutôt que de continuer à être brimé.es.

Une autre stratégie de survie par l’anticipation et l’évitement consiste à donner le change et à faire mine d’adopter l’identité dont les autres nous affublent. En jouant à ce jeu dangereux, Quentin se rappelle comment il a été très tôt rattrapé par la réalité :

Je me rappelle aussi qu’un jour notre instit’ nous a fait faire un exercice de dessin qui consistait à se dessiner soi-même à 20 ans. Moi j’avais dessiné une fille aux cheveux longs, parce que je pensais que (…) c’était ce qu’on attendait de moi. Tout le monde avait été extrêmement surpris par mon dessin et moi j’avais été extrêmement surpris que tout le monde soit surpris. Je me rappelle m’être senti encore plus perdu puisque quand j’étais moi-même je voyais bien que ça mettait mal à l’aise les gens, mais quand j’essayais de me conformer à ce que je pensais qu’ils attendaient de moi, ils semblaient à nouveau déroutés.

Trois grands types d’exclusion apparaissent donc : soit les élèves trans sont rejeté-e-s par leurs pairs dans les activités hétéro-normées mises en place par l’institution et les enseignants, soit ils s’excluent eux-mêmes pour ne pas subir d’avantage de discriminations, soit ils font semblant de jouer le jeu de la norme de genre et souffrent en conséquence.

 

II. Les violences transphobes en milieu scolaire

Les données scientifiques sur la transphobie et les actes transphobes au collège et au lycée sont rares. Sans surprise, il n’existe aucune étude française spécifique sur ce sujet, même si nous avons pu récolter bon nombre de témoignages personnels. Pour essayer d’y voir plus clair, nous devons donc regarder ce qui se fait au Québec, aux États-Unis et en Angleterre et recouper ses informations avec des études françaises à portée générale. Les travaux existant dressent un état des lieux alarmant de la situation des élèves trans. En 2009, Line Chamberland a conduit une étude au Québec ayant pour titre « L’impact de l’homophobie et de la violence homophobe sur la persévérance et la réussite scolaire ». Elle y conclut que « (l)es jeunes lesbiennes, gais, bisexuel-le-s et transsexuel-les/transgenres (LGBT) sont plus à risque que leurs pairs non LGBT de subir de l’intimidation, des menaces, du harcèlement et des agressions physiques en milieu scolaires »[8]. Les élèves déviant de la norme hétérosexuelle et/ou hétérogenrée sont donc victimes d’actes violents de la part de ceux et de celles qui veulent représenter la norme. Ajoutons à cela qu’y compris à l’intérieur du groupe dit « LGBT », des disparités de traitement existent. En effet, aux Etats-Unis par exemple, insultes et insécurité sont le lot quotidien des « élèves transgenres [qui] sont confrontés à plus de persécutions et de violence que les élèves homosexuel-l-e-s et bisexuel-e-s. Les conséquences sur les victimes se traduisent par l’absentéisme scolaire, des résultats inférieurs à ceux des autres et un sentiment d’isolement et de non appartenance à la communauté scolaire »[9] rapporte une étude du GLSEN. Publiée en 2009 et menée sur un échantillon de 295 élèves trans de 13 à 20 ans, cette étude est fort justement intitulée « De dures réalités » (« Harsh Realities »). Les chiffres avancés sont éloquents : durant l’année précédent l’enquête, 89% des élèves trans ont déjà été insultés ou menacés à cause de leur orientation sexuelle et 87% à cause de leur expression de genre, au moins la moitié ont déjà été agressés physiquement à cause de leur orientation sexuelle (55%) ou à cause de leur expression de genre (53%) et plus d’un quart a été agressés physiquement (coups de poing, coups de pied, menace avec une arme) à l’école à cause de leur orientation sexuelle (28%) ou à cause de leur expression de genre (26%)[10]. N’oublions pas ce qui est arrivé à Gwen Araujo, lycéenne harcelée par ses camarades, assassinée à l’âge de 17 ans et dont le corps a été retrouvé enterré. Elle avait été ligotée, rouée de coups et étranglée pour avoir « menti » sur sa « véritable nature » au jeune homme qu’elle fréquentait comme le rappelle le téléfilm A Girl Like Me qui retrace les dernières heures de la jeune fille[11].

En Europe, Stephen Whittle, Lewis Turner et Maryam Al-Alami de l’organisme anglais Press For Change avaient mené deux ans auparavant une enquête sur les discriminations dont sont victimes les trans, du nom de « Engendered Penalties », que l’on pourrait traduire en tentant de conserver le jeu de mot par « Pénalités en-gen(d)rées ». Dans la section consacrée à l’école, il est dit que les élèves trans souffrent bien plus de harcèlement moral et physique que les élèves LGB et qu’« environ 64% des jeunes garçons trans et 44% des jeunes filles trans seront harcelés ou persécutées à l’école, non seulement de la part des autres élèves mais aussi de la part du personnel encadrant, y compris des professeurs. »[12] Les conclusions rapportées aux Etats-Unis par l’étude du GLSEN quant à la surreprésentation des trans parmi les victimes de crime de haine envers les LGBT sont valables de ce côté-ci de l’Atlantique. Néanmoins, Whittle et al. précisent que les jeunes filles « masculines » semblent moins bien acceptées que les garçons « efféminés », contrairement au préjugé souvent véhiculé. De surcroît, la précision de leurs recherches leur permet de pointer du doigt le rôle déterminant des adultes et du personnel enseignant dans la propagation de la transphobie. 

En matière de transphobie scolaire, la France ne fait pas exception. Les trans forment l’une des minorités les plus malmenées, et cela n’est pas sans conséquence. Une étude menée par HES et Le MAG publiée en avril 2009[13] indique que 67% des jeunes transsexuel-le-s ont déjà pensé au suicide du fait de leur transidentité, et que 34% ont déjà effectué au moins une tentative. Amélie, 28 ans, témoigne de son mal-être et de son envie d’en finir : « Je ne savais pas vraiment pourquoi je n’allais pas bien à l’époque. J’ai tenté de mettre un terme à ma vie sans en avoir le courage. » Bien entendu, ça n’est pas la transidentité qui pousse au suicide mais la détresse dans la laquelle les élèves trans se trouvent. Ceux-ci sont victimes de brimades et de vexations au quotidien de la part de leurs camarades cisgenres[14]. Amélie se remémore aussi une scolarité marquée par une mise au banc sociale : « À l’école, j’étais toujours le petit garçon exclu par les autres. Jusqu’au lycée, ça allait, les filles m’acceptaient encore pour jouer avec elles. Les garçons par contre étaient très violents et n’acceptaient pas que je n’aime pas jouer avec eux. ». Entre déprime et provocation, Dominique, quant à lui, ne semble jamais avoir pu s’épanouir à l’école et y trouver sa place, comme le montre son attitude : « L’école? Un cauchemar, je ne fais rien du tout, je n’ai même pas de cahiers. Isolement entrecoupé de périodes ‘d’organisateur de chahuts délires’ ». Si, à première vue, le témoignage de Dominique semble très différent de celui d’Amélie, il témoigne en réalité d’un vécu semblable à celui d’Amélie : victimes de brutalités, tous deux ont vécu la solitude en classe et ont réagi par la violence, qu’elle soit envers les autres ou retournée vers eux-mêmes.

Il existe également un lien très fort entre les violences transphobes et le décrochage scolaire. Ce qui est observé dans le rapport du GLSEN semble se vérifié chez nous aussi. D’après une étude du CRIPS[15] menée en 2007, 21% des personnes transsexuelles déclarent avoir arrêté leurs études à cause de la transphobie. Julie, 18 ans, confie sa peur d’être découverte : « Moi, je n’aurais pas pu tenir si on m’avait parlé au masculin ou si les élèves avaient été mis au courant de la situation. » Elle a choisi de vivre cachée, mais Matteo, élève en 1ère STI, a préféré faire son coming out auprès du proviseur de son lycée et de ses camarades : « …j’aurais dû fermer ma gueule. Aujourd’hui je suis en cours d’engagement à l’armée pour quitter le lycée (…) ‘grâce’ a mon coming out je dis au revoir aux études car [on m’a] plusieurs fois plaqué contre un mur avec une lame de 15 cm sous la gorge en me demandant si j’avais des couilles ou non ».[16] Ne pas respecter l’identité de genre revendiquée par un-e trans, c’est déjà discriminer ; s’en suivent les remarques, les insultes et le rejet, puis les atteintes au corps : les coups, les viols… Dès lors, comment concilier transition et études secondaires?

III. Ecole et transition : quelle stratégie pour les élèves ?

Pour faire leur transition, les élèves trans doivent tout d’abord échapper à cette violence trop souvent passée sous silence qui oblitère l’identité de la victime au profit de la loi du plus fort. On constate le même phénomène au Québec où ceux qui choisissent de faire une pause dans leurs études, soit entre le collège et le lycée, soit entre le lycée et les études supérieures, profitent de conditions idéales : « les cheminements les plus positifs sont souvent vécus par ceux qui n’ont pas eu à sortir du placard »[17] signale Sylvia Galipeau. Toutefois, tous les élèves ne peuvent se permettre d’arrêter leurs études, même momentanément. Certains, comme Samy, font le pari de faire leur transition tout en poursuivant leurs études secondaires. Il insiste sur la « peur que ça ne fasse pas crédible aux yeux du lycée, qu’en juin [il se soit] présenté sous [son] identité F et qu’en septembre, [il] leur fasse tout un pataquès pour pouvoir utiliser [son] identité masculine, comme ci c’était ‘le délire de l’été’. » Il précise que, au fond, il voudrait simplement avoir droit à une éducation sereine et « [préfèrerait] [se] concentrer sur [ses] révisions du bac cette semaine plutôt que d’organiser cette conversation, gérer ses conséquences… » Bref, si faire son coming out est une nécessité pour faire une transition, c’est aussi se jeter dans l’inconnu, potentiellement se mettre en danger, et être souvent poussé à interrompre sa scolarité.

Pour échapper à cela, nombreux sont les élèves qui décident de changer d’établissement. C’est le cas de Grégory qui explique : « …quand j’ai changé de lycée cette année, j’ai tout de suite parlé à quelqu’un de l’administration de ma situation (la CPE), qui s’est montrée très compréhensive et qui a mis mes nouveaux professeurs au courant. » Mais la situation reste épineuse à gérer pour le jeune homme qui doit composer avec la réalité : « Comme j’étais également à l’internat des filles, je me suis aussi chargé de faire mon coming out à tout l’étage, et à toute ma classe durant le premier mois, en leur demandant de ne pas trop ébruiter l’information ». Mais que se passera-t-il lorsque l’information viendra à s’ébruiter ? Dans quel dortoir le fera-t-on finalement s’installer ? Comment les élèves et les parents d’élèves réagiront-ils ? En cas d’hostilité, bénéficiera-t-il du soutien de l’administration ?

Cependant, une déscolarisation ou un changement d’établissement ne suffisent pas toujours à briser le cycle de l’acharnement transphobe, surtout lorsqu’un élève trans a fini par intérioriser une part de la transphobie dont il a été victime. A cet égard, d’autres témoignages font état d’humiliations constantes, menant l’élève à un profond sentiment d’échec personnel. Ainsi, le jeune Yvan, FtM québécois de 16 ans bientôt hormoné, parle des brimades, des coups et des conséquences que ces humiliations ont eues sur sa scolarité :

J’ai arrêté l’école en septembre 2007 car mon ‘secret’ avait été découvert et je me faisais battre, niaiser (…). Maintenant je suis prêt à retourner à l’école (…). Je vais recommencer en septembre 2008, je suis inscrit en gars à cette école (…) Personne ne me connaît alors personne va savoir que j’ai un corps de fille… Mais j’ai vraiment peur qu’ils le découvrent et j’adore l’école mais si le monde le découvre je vais encore arrête et il n’y a pas d’autre école dans le coin. J’ai vraiment peu que ça recommence encore  (…) Je suis vraiment écœuré de me faire battre et niaiser (…). Je ne sais pas quoi faire. Depuis que [je sais] quel [est] mon Problème je suis plus heureux mais je ne veux pas tout perdre en retournant à l’école.

Cet élève est brisé moralement, et sans le soutien de ces parents qui ont accepté qu’il entame sa transition avant sa majorité et qu’il change de lycée, qui sait ce qu’il serait advenu de lui.

Au Québec toujours, face à une institution bien peut réactive et rarement encline à accepter la diversité et les différences, la mère de Samantha prend les devants en laissant sa fille s’affirmer dans l’intimité de la maison parentale, comme le fait le personnage de Granny avec Ludovic, petit garçon qui veut devenir fille, dans le film Ma vie en rose[18] d’Alain Berliner. Le soulagement de l’adolescente de 14 ans n’est que provisoire car chaque jour, il faut retourner à l’école, redevenir Samuel et faire face à la même incompréhension de l’institution et des élèves. Très rapidement, la jeune MtF s’enferme à la maison et ne va plus à l’école. Sa mère prend une décision radicale mais probablement salvatrice : « Une année scolaire, ça peut se reprendre. Une vie, ça ne se reprend pas (…). Il va falloir couper les ponts, déménager, trouver une autre école. Je ne vois pas d’autre solution. Parce que, en ce moment, quand je pars le matin, ma grande question, c’est : est-ce que mon enfant va être encore en vie ce soir? » Voilà le genre de préoccupation qui occupent l’esprit d’un parent d’enfant trans, voilà le genre de situations dont l’école doit répondre. 

***

L’institution scolaire doit sans cesse se remettre en question. Par les enseignements qui y sont dispensés et l’organisation de ses locaux, elle est vectrice et productrice de discriminations à l’encontre des élèves trans. Il est temps que l’école de la Républicaine Française apprenne à composer avec ses élèves trans et qu’elle fasse le pari d’être l’école de tou-te-s dans le respect de chacun-e. En outre, les jeunes trans sont victimes, encore plus que les élèves LGB de violences scolaires de la part de leurs paires, au point que les jeunes trans sont souvent obligés de vivre leur identité souhaitée ailleurs, dans un autre établissement. Les élèves bios doivent donc eux-aussi être éduqués en matière de problématique de genre et de transidentité. Les témoignages livrés ici sont précieux et riches d’enseignements. J’espère que ceux-ci ainsi que les analyses synthétiques et comparatives qui en découlent pourront servir de point de départ au personnel éducatif pour travailler sur l’acceptation des élèves transidentitaires dans les établissements scolaires en allant au-delà de la simple problématique des rapports « filles/garçons ». Je ne propose pas de solution « clef-en-main » pour répondre aux innombrables questions que soulève la présence des élèves trans dans les institutions scolaires de la République. En revanche, nous pouvons nous inspirer des interventions en milieu scolaire contre l’homophobie et la lesbophobie par Contact et SOS homophobie. Des brochures de sensibilisation pourraient être diffusées, telles celles éditées par le GIRES, intitulée « Quelques conseils pour combattre les brutalités transphobes à l’école » (« Guidance on Combating Transphobic Bullying in Schools »[19]) et qui s’adresse aux élèves trans et à leurs allié-e-s. Enfin, l’association Chrysalide a mis en ligne gratuitement sur son site des outils pédagogiques (une bande-dessinée et un quizz[20]) pour informer sur la réalité des transidentités. A l’origine, ces outils étaient destinés à figurer sur une clé USB financée par la Région Rhône-Alpes et s’appelait « Discrimi-NON ! ». Il a finalement été décidé que la transphobie était un phénomène périphérique qui n’avait pas sa place sur une telle clé.

Il y a deux ans, j’écrivais en guide conclusion des lignes qui sont toujours d’actualité : Cet article est un texte trop rare sur une question encore émergeante en France ; il doit également marquer une impulsion dans le corps des trans enseignant-e-s et chercheu-r-se-s : nous devons nous approprier notre histoire pour ne pas laisser parler à notre place ceux et celles qui n’ont pas légitimité à produire du savoir sur nous, et documenter la culture et l’histoire de notre communauté et nous donner les moyens d’avancer ensemble.

 


Bibliographie 

Berliner, Alain. Ma Vie en rose, [film], Belgique/France, Haut et Court, 1997.

Chamberland, Line et al. « L’impact de l’homophobie et de la violence homophobe sur la persévérance et la réussite scolaires ». Rapport de recherche – Programme actions concertées. Section 3 [en ligne] 02/2007 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et téléchargement : http://www.fqrsc.gouv.qc.ca/upload/editeur/RF-LineChamberland.pdf

 Chrysalide. Site Officiel de l’association. 2007 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et accès : http://chrysalidelyon.free.

 CRIPS. « 67ème Rencontre du CRIPS Ile-de-France : Personnes trans’, quels enjeux de santé? ». [en ligne]. Lettre d’information n°84, 11/2007 [consulté le 25/07/2010]. http://www.lecrips-idf.net/lettre-info/lettre84/L84_1.htm

 Dorais, Michel et Eric Verdier. Petit manuel de gayrilla à l’usage des jeunes. Béziers : H&O éditions, 2005.

 Galipau, Silvia. « La Transphobie à l’école : une dure réalité ». [en ligne] 14/05/2009. [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et accès : http://www.alterheros.com/cite/2009/05/transphobie-a-lecole-une-dure-realite/

 GIRES. « Guidance on Combating Transphobic Bullying in Schools » [en ligne] 28/02/2010 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et téléchargement : http://www.gires.org.uk/assets/Schools/TransphobicBullying.pdf

 Greytak, Emily A., Joseph G. Kosciw, Elizabeth M. Diaz. « Harsh Realities : The Experiences of Transgender Youth in Our Nation’s Schools ». A Report from GLSEN [en ligne]. 17/03/2009 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et accès : http://www.glsen.org/binary-data/GLSEN_ATTACHMENTS/file/000/001/1375-1.pdf  

 HeS et Le MAG. « Enquête sur le vécu des jeunes trans et transgenre ». [en ligne]. 20/04/2009 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et accès : http://www.hes-france.org/propositions/commissions/questionnaires-com-trans/enquete-sur-le-vecu-des-jeunes

 Holland, Agnieszka. A Girl Like Me : The Gwen Araujo Story, [film], Etats-Unis, Lifetime, 2006.

 IEF. « Rapport sur les transgenres en Belgique : un aperçu de la situation sociale et juridique des personnes transgenres ». [en ligne]. 2009 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et téléchargement : http://igvm-iefh.belgium.be/fr/publications

 Whittle, Stephen, Lewis Turner et Maryam Al-Alami. « Engendered Penalties : Transgender and Transsexual People’s Experience of Inequality and Discrimination ». Press For Change. Wetherby : Equality Review. [en ligne] 02/2007 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et téléchargement :   http://www.pfc.org.uk/pdf/EngenderedPenalties.pdf


[1] La transition est la période pendant laquelle une personne évolue dans son genre psychologique, social et physique.  

[2] On peut se définir transsexuel-le, transgenre, intergenre, travesti-e etc. chacun-e trouvant l’identité ou la définition qui lui convient le plus, ou bien en inventant d’autres. Par raccourci de langage, et afin d’être le plus juste possible en essayant d’inclure un maximum de personnes concernées par cette problématique, nous employons le terme général de « trans ».

[3] Tous les prénoms ont été changés tout en respectant leur genre. Le genre indiqué (FtM ou MtF) est uniquement le genre revendiqué par les témoins. Un homme trans ou FtM (Female to Male) est une personne s’identifiant (plutôt) en tant qu’homme mais assignée au sexe biologique et social féminin à la naissance. De plus, une femme trans ou MtF (Male to Female) est une personne s’identifiant (plutôt) en tant que femme mais assignée au sexe biologique et social masculin à la naissance. On s’adresse aux hommes trans au masculin et aux femmes trans au féminin. Toutefois, ces définitions restent larges et n’ont pas vocation à figer les identités des personnes trans mais à informer les personnes non trans.

[4] Tous les témoignages ont été récoltés en 2009-2010 dans des correspondances privées, sur des forums Internet avec l’autorisation des leurs auteur-e-s, ou sur des sites et des blogs. Ils sont fidèlement retranscrits à l’exception des fautes d’orthographe.

[5] IEFH. « Rapport sur les transgenres en Belgique : un aperçu de la situation sociale et juridique des personnes transgenres », p. 74 [en ligne]. 2009 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et téléchargement : http://igvm-iefh.belgium.be/fr/publications

[6] Line Chamberland et al. « L’impact de l’homophobie et de la violence homophobe sur la persévérance et la réussite scolaires ». Rapport de recherche – Programme actions concertées. Section 3 [en ligne] 02/2007 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et téléchargement :

http://www.fqrsc.gouv.qc.ca/upload/editeur/RF-LineChamberland.pdf, p. 15.

[7] IEFH. « Rapport sur les transgenres en Belgique : un aperçu de la situation sociale et juridique des personnes transgenres », op. cit. p. 75. Le « coping » (de l’anglais « to cope » qui signifie « s’en sortir ») désigne l’ensemble des stratégies de survie mises en pace pour faire face aux discriminations dont un individu est victime.

[8] Line Chamberland et al. « L’impact de l’homophobie et de la violence homophobe sur la persévérance et la réussite scolaires ». op. cit., p. 2.

[9] « Transgender students face much higher levels of harassment and violence than LGB students. And these high levels of victimization result in these students missing more school, receiving lower grades and feeling isolated and not part of the school community. » Ma traduction. Emily A. Greytak, Joseph G. Kosciw, Elizabeth M. Diaz. « Harsh Realities : The Experiences of Transgender Youth in Our Nation’s Schools ». A Report from GLSEN [en ligne]. 17/03/2009 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et accès : http://www.glsen.org/binary-data/GLSEN_ATTACHMENTS/file/000/001/1375-1.pdf, p. vi. 

[10] Cf. Emily A. Greytak, Joseph G. Kosciw, Elizabeth M. Diaz. « Harsh Realities », op. cit., p. xi.

[11] Agnieszka Holland. A Girl Like Me : The Gwen Araujo Story, [téléfilm], Etats-Unis, Lifetime, 2006.

[12] « Some 64% of young trans men and 44% of young trans women will experience harassment or bullying at school, not just from their fellow pupils but also from school staff including teachers. » Ma traduction. Stephen Whittle, Lewis Turner et Maryam Al-Alami. « Engendered Penalties : Transgender and Transsexual People’s Experience of Inequality and Discrimination ». Wetherby : Equality Review. [en ligne] 02/2007 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et téléchargement : http://www.pfc.org.uk/pdf/EngenderedPenalties.pdf, p. 17.

[13] HeS et Le MAG. « Enquête sur le vécu des jeunes trans et transgenre ». [en ligne]. 20/04/2009 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et accès :

http://www.hes-france.org/propositions/commissions/questionnaires-com-trans/enquete-sur-le-vecu-des-jeunes

[14] Les personnes cisgenres, ou bio, sont des personnes non trans.

[15] CRIPS. « 67ème Rencontre du CRIPS Ile-de-France : Personnes trans’, quels enjeux de santé? » [en ligne]. Lettre d’information n°84, 11/2007 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et accès :

http://www.lecrips-idf.net/lettre-info/lettre84/L84_4.htm

[16] Faire son « coming out » (de l’anglais « to come out » qui signifie « rendre public ») vient de l’expression « to come out of the closet » c’est à dire « sortir du placard » ou révéler son homosexualité. Par extension, cela signifie que l’on révèle une partie de soi  cachée car perçue comme source de honte ou de danger, ici, la transidentité.

[17] Silvia Galipau. « La Transphobie à l’école : une dure réalité ». [en ligne] 14/05/2009. [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et accès : http://www.alterheros.com/cite/2009/05/transphobie-a-lecole-une-dure-realite/

[18] Alain Berliner. Ma Vie en rose, [film], Belgique/France, Haut et Court, 1997.

[19] Cf. GIRES. « Guidance on Combating Transphobic Bullying in Schools » [en ligne] 28/02/2010 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et téléchargement :

http://www.gires.org.uk/assets/Schools/TransphobicBullying.pdf

[20] Cf. Site Officiel de l’association Chrysalide. 2007 [consulté le 25/11/2012]. Disponibilité et accès :   http://chrysalidelyon.free.fr/bd.php et http://chrysalidelyon.free.fr/quizz.php


Mis en ligne : 01.01.2013.

Karine Espineira, entretien sur la construction médiatique des trans

  Karine-Espineira.jpg

Karine Espineira,
entretien sur la construction médiatique des trans

Co-fondatrice de l’Observatoire des Transidentités et Sans Contrefaçon
Université de Nice – Sophia Antipolis

Bonjour Karine. Tu t’apprêtes à soutenir ta thèse sur la construction médiatique des transidentités. Peux-tu nous résumer ton propos ?

Mon étude porte sur la représentation des trans à la télévision. Représentations qui forcent ou aspirent au modèle. Autrement dit, je m’intéresse au processus de modélisation. Comment créé-t-on des figures archétypales ? Peut-on établir des typologies « télévisuelles » ou « médiatiques » ? Au départ était la mesure d’une fracture, d’une dichotomie entre la représentation des trans par le terrain transidentitaire lui-même. A l’égal de nombreux autres groupes, les trans se sont exclamés qu’ils ne se reconnaissaient pas dans les images véhiculées par les médias. Souvenons qu’une grande partie des personnes trans médiatisées ont tenu ce propos. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est celui d’Andréa Colliaux chez  Fogiel en 2005 : « Je suis là pour changer l’image des trans dans les médias » avait-elle dit. Propos réitérés à maintes reprises par elle-même et d’autres personnes chez Mireille Dumas, Christophe Dechavanne, Jean-Luc Delarue ou Sophie Davant.

Militants et non-militants dénoncent les termes de la représentation. Cela questionne. Pas d’effet miroir. Quelle est donc cette transidentité représentée dans les médias ? Existe-t-il des modèles ? Sont-ils hégémoniques, construits, voire coconstruits ? La question ultime étant à mon avis : « mais comment sont donc imaginés les trans par le jeu du social, par les techniques et les grammaticalités médiatiques ? Faisons entrer dans la danse la culture inhérente aux deux sphères (médiatique et sociale) et l’on obtient ce que l’on nomme une problématique.

Le concept de médiaculture proposé par Maigret et Macé (2005) a été essentiel. Je propose à mon tour de parler de modélisation médiaculturelle pour décrire la figure culturelle transidentitaire au sein des médias. Les trans sont des objets de la culture de la « culture populaire », de la « culture de masse ». A la suite de Morin et de Macé, on parle non pas d’une « culture de tous » (universelle), mais d’une culture « connue de tous ». Comment les imagine-t-on ces trans faut-il insister ? J’aime donner un exemple certes réducteur à certains égards mais parlant. Combien d’entre nous ont déjà rencontré des papous de Nouvelle Guinée, des chamans d’Amazonie ? Peu, on s’en doute. Pourtant, pour la majorité d’entre nous ils sont « connus ». Nous en avons une représentation mentale, dans certains cas : une connaissance. De quelle nature est cette modélisation ? Sommes-nous en mesure d’expliciter plus avant ? Cette représentation et cette connaissance sont-elles issues d‘écrits de voyageurs plus ou moins romancés, plus ou moins occidentaux  et occidentalisant, culture coloniale ou post-coloniale ? Connaissance sur la base de croquis, de bandes dessinées, de dessins animés, de films, de documentaires, de reportages ? Comment trier ? Il n’y a pas une seule représentation qui puisse se targuer d’une autonomie totale face à l’industrie culturelle médiatique. Cette grande soupe confronte et mélange nos imaginaires.

Une dernière note pour parler du terme « travgenre » apparu pour dénigrer des trans et même des homos remplaçant en quelque sorte le terme « folle ». On voit que le Genre est ici chargé du préfix trav’. J’y vois l’expression de la modélisation de la figure travestie sans cesse ramenée à une forme de sexualité « amorale » alors que les premières femmes habillées en homme démontraient que le « travestissement » était déjà un premier et spectaculaire changement de Genre. Les « conservateurs » défont eux aussi le Genre en tentant symboliquement de le cantonner à une sexualité trouble et honteuse. Pour ma part, j’ai souhaite anoblir le terme « travesti » en le plaçant  du côté du Genre.

Ta thèse est amorcée dès ton premier livre « la transidentité : de l’espace médiatique à l’espace public » (2008) : qu’est-ce qui a changé sur cette période ?

L’institué transgenre perce. Bien qu’encore très confidentielle, on voit une représentation transgenre émerger avec des documentaires comme L’Ordre des motsFille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre, Diagnosing difference, Nous n’irons plus au bois, entre autres productions depuis 2007-2008. On peut noter le rôle des télévisions locales à ce sujet. Les France 3 Régions par exemple ou les chaines du câble, couvrent ces représentations avec plus d’intérêt et d’application. Le travail d’associations et de collectifs sur le terrain se mesure ainsi, même si la télévision demeure encore très maladroite en se « croyant » obligée de faire intervenir une parole « experte » dont elle pourrait pourtant aisément se passer si les journalistes démontraient plus de confiance en leurs interlocuteurs trans, en peut-être en se questionnant plus franchement sur ce que les trans produisent comme « effets identitaires » sur eux et l’ensemble de la société.

La motivation des documentaristes change particulièrement la donne : soit ils veulent du fond de culotte, avec des récits d’opérations plus ou moins réussis, reproduire avec une ou deux nouvelles médiatiques le énième documentaire sur les trans, ou bien se mettre en danger intimement et professionnellement en donnant la parole à ces trans qui dénoncent l’ordre des Genres, d’inspiration féministes, qui souhaitent proposer de nouvelles formes de masculinités et de féminités croisées et non oppositionnelles, et ne pas venir renforcer l’ordre symbolique de la différence des sexes. J’ai une approche spécifique, une sorte de mix entre Foucault et Castoriadis pour décrire le phénomène : tous les trans ne veulent pas être des sujets dociles et utiles à une société qui fait de la différence (de genre, d’ethnie, de confession, d’orientation affective et sexuelle, de classe…) une inégalité instituée et instituante.   

Cette entreprise de recherche est particulière à plus d’un titre. C’est la première en Sciences de l’Information et de la communication sur le sujet mais surtout, c’est la première thèse sur les trans soutenue par une trans. On sent bien la question de la double légitimité : peut-on être chercheuse et militante ? Peut-on prendre part et prendre parti ? Comment contre attaques-tu ?

Pour donner un cadre à mon propos sur ce point, je dois préciser que j’ai mené des études en Sciences de l’Information et de la Communication dans les années 80 et 90, de l’université de Grenoble et à la Universidad Autonoma de Barcelone. J’ai « lâché l’affaire » en  3eme cycle pour des raisons de financement notamment. Je travaillais précisément sur les mises en scène du discours politique à la télévision. J’ai bossé dans le ménage industriel (je tenais le balai !) comme dans la formation multimédia dans le domaine de l’insertion sociale et professionnelle. En 2006, j’ai pu reprendre un master 2 Recherche à Aix-en-Provence dans le dispositif de la formation continue. Poursuivre en thèse de Doctorat à l’Université de Nice a été une suite logique. Je dois beaucoup à deux chercheures, à Françoise Bernard pour sa confiance qui a été un grand encouragement, et à Marie-Joseph Bertini qui a accepté de diriger une thèse dont le sujet « exotique » sur le papier n’aurait pas été assumé par beaucoup d’autres en raison notamment de la résistance de certaines disciplines tant aux études de Genre qu’aux études culturelles, sans même parler de Trans Studies qui n’en sont qu’à leur balbutiements dans la perspective la plus optimiste.

La nouveauté de la recherche comme la question de l’appartenance au terrain ont été des enjeux méthodologiques. A tel point d’ailleurs que très rapidement, je me suis mise à parler de « défense théorique ». Je vais passer sur les lieux communs bien qu’ils aient des raisons d’être, par exemple ne serait-il pas gênant d’interdire aux femmes à d’étudier le sexisme et le patriarcat, aux blacks la colonisation ou l’esclavagisme, les beurres l’intégration, etc… A l’énoncer, je flirte avec la caricature mais c’est pourtant cette caricature qui nous est opposée. N’oublions pas que les chercheures dites « de sensibilité féministe » étaient fortement suspectées au sein de l’université, celles-là même qui ont introduit les études de Genre.  

J’ai interrogé l’observation participante et la recherche qualitative avec Bogdan et Taylor. On parle de mon immersion dans le terrain on est d’accord. Mais je suis déjà immergée et jusqu’au cou si l’on peut dire. Toutefois, avec Guillemette et Anadon la recherche produit de la connaissance dans certaines conditions que je ne vais pas détailler pour ne pas réécrire ma thèse, mais pour moi cela se résumait  ainsi : la question de la mise à distance  du terrain dans une proportion acceptable : expérience propre du « fait transidentitaire » (le changement de Genre), sa pratique sociale, son inscription dans la vie émotionnelle, sa conceptualisation et sa théorisation « post-transition ». Où chercher la neutralité analytique ? Ai-je cherché à tester (valider/invalider) des hypothèses ou des intuitions ? L’adoption d’une orientation déductive m’est impossible mais en recherche qualitative je peux articuler induction et déduction. On voit que le chemin va être tortueux !

Suivant Lassiter, j’ai préfère parler de participation observante. Avec Soulé et Tedlock, j’écarte l’expérience déstabilisante du chaud (l’implication émotionnelle) et du froid (le détachement de l’analyse). Pour ne pas être suspectée par l’académie, démontrer une observation rigoureuse et faire valoir d’une distanciation objectivée, il m’aurait fallu renoncer à mes compétences sociales au sein du terrain pour expérimenter à la fois la transformation de l’appartenance et l’intimité du terrain. On ne doit pas renoncer à la difficulté de l’intrication du chercheurE qui est source de richesses. J’ai porté mon regard in vivo mais aussi beaucoup a posteriori. Évidemment, je me suis appuyée sur Haraway avec l’épistémologie du positionnement et ses développements avec Dorlin et Sanna. Castoriadis explique que « ce n’est jamais le logos que vous écoutez, c’est toujours quelqu’un, tel qu’il est, de là où il est, qui parle à ses risques et périls, mais aussi aux vôtres. » Avec Haraway, il faut reconnaître le caractère socialement et historiquement situé de toute connaissance. J’ai dois assumer un cadre épistémologique constructionniste et interprétationniste. 

Il y a un passage que j’aime dans ma thèse, un passage aussi modeste que gonflé dans un certain sens, je le retranscris ici : « Notre expérience est antécédente à la recherche, à l’instar du fait transidentitaire remontant si souvent à la petite enfance. Le monde social transidentitaire, depuis la culture cabaret-transgenre, comprend aujourd’hui ces données essentielles que sont le sentiment d’anormalité et de clandestinité durant une partie de l’existence. L’habitus trans’ combine ces vécus individuels et collectifs, électrons vibrionnant autour de l’atome : non pas née, dois-je dire, mais bel et bien devenue irréversiblement. Le « hasard » ici importe peu. Avoir vécu le fait transidentitaire c’est avoir appris l’institution de la différence des sexes. Aussi qualifierions-nous volontiers notre recherche comme participation « auto et retro-observante ». En appeler en effet à l’histoire propre, ressentir et résister, imaginer et supputer, percevoir et se faire déborder, lâcher prise et expérimenter la réalité transidentitaire – voilà ce qui fait antécédence ici, de l’habitus « trans » sur la socialité « ordinaire ». On ne devient outsider  au terrain transidentitaire que parce qu’on a choisi de faire de la recherche. Et de même, on ne devient insider à ce même terrain que parce que le changement de genre a précédé cette recherche ».

Ma posture m’a autorisé une récolte de données difficilement égalable par d’autres moyens méthodologiques : « Être affecté» par son terrain a permis à Favret-Saada d’élaborer l’essentiel de son ethnographie, condition sine qua non des adeptes de la participation observante selon Soulé. Être affecté « par nature » veut dire par la force des choses car on ne choisit pas son lieu de naissance, la couleur de ses yeux ou de sa peau par exemple. Cela implique l’individu dans ce que je vais appeler une posture auto-retro-observante à considérer comme relation (affects, engagements intellectuels, contaminations diverses) antécédente à l’élection du terrain pour les chercheurEs dans un cas similaire au mien.

Toujours sur la recherche en général, quel regard portes-tu sur le traitement universitaire cette fois-ci de la question trans aujourd’hui en France ?

Pour le dire franchement, nous sommes aux frontières de l’innovation et du foutage de gueule. Je m’explique. C’est très intéressant d’étudier les questions de genre. Mais laisser les expertises trans au placard c’est pas la meilleure méthodologie pour produire de la connaissance. Le terrain trans suscite de l’intérêt chez de jeunes chercheurEs. Le nombre d’étudiantEs reçus cette année venant de sciences politiques, de sociologie, ou même de journalisme en dit long sur l’intérêt pour les questions trans et inter. Ce public ne vient pas chercher des patients et se montre généralement respectueux des personnes. Peut-être certains gagneraient-ils à mieux expliciter leur sujet et prendre le temps de détailler ne serait-ce qu’une esquisse de problématique. Mais globalement ça va dans le bon sens.

Le foutage de gueule serait plutôt dans des sphères plus confirmées. J’ai quelques souvenirs de sourires condescendants, quand ce ne sont pas des marques d’irrespect comme de mépris affiché. Un chercheur qui vous « tacle » sur une voix tremblante attribuée à « une rupture  épistémologique » (genre : « mais vous êtes trans ! ») alors qu’il est juste question d’un simple trac ; une autre vous dit en tête-à-tête qu’elle n’aime pas s’afficher avec des trans ; d’autres semblent aimer « dominer intellectuellement » leurs sujets et ne pas oser affronter la véritable expertise issue du terrain.

C’est clair, ce n’est pas avec ce discours que je vais me faire plus d’amis mais sérieusement je ne tiens pas non plus à sympathiser avec quelqu’un qui me considère comme un singe savant. Cela n’est pas sans me rappeler le regard que j’avais comme immigrée chilienne sur la façon dont les gens parlaient à mes parents arrivés en France en 1974. Ta couleur de peau ou ta langue suffit à provoquer une disqualification sur l’échelle des savoirs et de la reconnaissance. Tu es un sujet exotique, une singularité, mais pas un être pensant à leurs yeux. De là aussi une grande motivation à m’approprier d’autres savoirs et à me donner les outils me permettant d’investir d’autres terrains, d’acquérir les compétences d’autres disciplines. 

C’est quelque chose que je répète souvent désormais sur l’étiquetage et le « desétiquetage » : on m’a qualifié d’ennemie des trans pour être « passée de l’autre côté », comme quand d’autres ont bien vu ma volonté d’empowerment. Pour avoir pu l’apprécier, une génération de jeune trans ne renonce pas à ses études et semble motivée à hausser le niveau de parole. Ce sont en grande majorité des FtM et je me sens très proche d’eux dans leur désir d’autonomiser nos théories et nos points de vue ; Je crois que nous seront d’ici peu intelligibles, crédibles et peut-être même audibles. Il serait temps quand on sait le travail accomplit il y a déjà deux décennies par des Kate Bornstein, Leslie Feinberg, Pat Califia, James Green, Susan Stryker, Riki Wilchins et j’en passe et des meilleurs. A l’image d’un pays qui ne s’avoue pas qu’il est xénophobe, qu’il est conservateur et sexiste, qu’il « se la pète » depuis plus de deux cents ans sur les Lumières, nous devons nous-mêmes avouer que nous sommes « en retard » sur « le nord » et sur « le sud », et qu’il nous incombe un examen de conscience sans honte mais avec la motivation de vouloir changer cela. Car, ce qui nous arrive il est devenu trop commode de l’imputer toujours et uniquement aux autres. Pour suivre Califia, une bonne allumette dans l’institut de beauté nous ferait le plus grand bien.

Sur la thèse plus particulièrement, après une première partie sous forme d’état des lieux, tu proposes de revenir sur tes hypothèses et ton (tes) terrain(s)s : pourrais-tu nous les décrire ? Je pense notamment à la question que tu soulèves sur les descripteurs, ces mots clés dans la recherche de documents visuels ?

Parlons des hypothèses. Prenons l’imaginaire social de Castoriadis (1975), un imaginaire construit par chaque groupe humain en se distinguant de tout autre. Je suis la pensée de Castoriadis quand il explique que les institutions sont l’incarnation des significations sociales. Doublons ce premier imaginaire d’un second que nous nommons médiatique (Macé, 2006) et à considérer comme un imaginaire connu de tous grâce à un ensemble de « conditions économiques, politiques, sociales et culturelles propres à la modernité l’a rendu possible ».

Pour paraphraser Castoriadis, je dirais qu’il y eu une institution imaginaire de la « transsexualité » comme concept et pratique médicale dont la télévision s’est emparée à son tour et participant du même coup à son institution en « transsexualisme ». Simplifions, l’institution « transsexualisme » est le « déjà-là » de la transSexualité. L’institué est la figure du transsexuel ou de la transsexuelle et de son récit biographique. Ce modèle remonte aux années cinquante si l’on considère la télévision. Le modèle est hégémonique.

Sur le terrain trans, existe un autre institution : le transGenre et son institué se retrouve dans les figures : travestis, transgenres, transvariants, genderqueer, androgynes, identités alternatives, etc. Étonnamment remarquons  que l’instituant transGENRE a été longtemps chargé du « sexuel » tandis que l’instituant transSEXUALITE a été chargé du Genre si l’on s’en réfère aux centaines d’émissions où trans et psychiatres déploient maints efforts pour mettre en avant la question d’identité d’un terme renvoyant sans cesse à la sexualité et la sexuation. Mais ici le Genre est à entendre comme sex role. Le modèle hégémonique porte l’appartenance à l’ordre symbolique d’une société donnée. Nous concernant, il s’agit de celui d’une société patriarcale, régie par « la différence des sexes » et l’hétérosexualité.

Dans mon étude, on voit que la télévision aborde l’institué « transsexe » (la représentation dominante) au détriment  de l’institué « transgenre » (encore minoritaire), auquel est accordée cependant une représentation tardive et confidentielle. On pourrait donc parler d’une modélisation plus ou moins souple, entretenant une forte adéquation avec l’ordre social et historique (ici celui du Genre), en faisant place à une certaine perturbation (le « trouble » dans le genre et à l’ordre public) sur le plan de  l’ordre symbolique. Ce trouble « contenu » peut ainsi mettre en valeur la représentation dominante. Voilà qui semble bien convenir si on ne précisait pas que l’institué transgenre est tout sauf minoritaire et confidentiel sur le terrain. Il est même très largement majoritaire dans le monde associatif et les collectifs visibles.

Au tour du terrain et du corpus. Mon terrain était les associations et collectifs transidentitaires en France, les personnes transsexes et transgenres dans le contexte français.  Je parle ici de « transsexe » et de « transgenre » car je traduis une distinction qui est le fait  d’une partie du terrain et non le mien. C’est aussi une distinction de fait dans la société. Outre la question des papiers d’identité que ne peuvent obtenir les transgenres, on nous demande sans cesse si l’on est opéré. La question de l’opération est un évènement qui concerne tout le monde, non les seuls trans. C’est un événement symbolique instituant considérable. Comme si la marque d’une identité « morpho-graphico-cognitive » serait dans l’entrejambe…

J’ai aussi formé un corpus à partir des bases archives de l’Institut National de l’Audiovisuel : bases Imago (ce qui a été produit depuis les origines de la télévision et de la radio), les bases dépôt légal (loi de 1995) : DL Télévision, DL Câble-Satellite, DL Région. Comme je ne voulais pas à avoir à réaliser des extrapolations de mon corpus, j’ai doublé ce corpus d’un autre indépendant. Il a été formé de façon totalement subjective à partir de matériaux pointés par l’actualité comme par le terrain : séries américaines, documentaires récents, diffusions sur Youtube, Dailymotion, etc.

Pour le corpus INA, je suis partie sur sept mots clés dont j’ai motivé le choix sur la base de définitions et de leurs inscriptions autant du côté de la médecine, de la psychiatrie, que de la justice, la police, les médias et le terrain trans dans sa grande diversité. Ces mots clés sont : travesti, transsexualisme, transsexualité, transsexuel, transsexuelle, transgenre, transidentité.

J’ai obtenu 886 occurrences hors rediffusions, de 1946 à 2009. Pour donner une idée des résultats, quelques chiffres : J’ai obtenu 534 occurrences pour travesti, 384 pour transsexualité, 2 pour transsexualisme, 2 pour transsexuel, 7 pour transsexuelle, 4 pour transgenre, aucune pour transidentité sur un total de 971 occurrences avant retrait des rediffusions.

On le voit, le terme travesti est le descripteur « par défaut » ou « spontané » pour parler des trans, que l’approche soit synchronique ou diachronique. Les fiches de l’INA sont un trésor qui demande des fouilles archéologiques. Elles sont ainsi les traces d’un « Esprit du temps » comme dirait Morin.  C’est ainsi que ce corpus est devenu un terrain. Les fiches INA pourraient par exemple être étudiées sans conduire au visionnage des œuvres qu’elles décrivent. Par ailleurs, le corpus formé a été d’une telle ampleur, que je le qualifie de corpus « pour la vie ». Parler de terrain me paraît adéquat.

Tu suggères aussi un découpage de la représentation des trans à la télé, « les grands temps » dis-tu de cette médiatisation. Pourrais-tu nous raconter cette histoire et ses périodes ?

J’avais « pressenti » ce découpage possible dans mon essai de 2008. Je n’avais pas encore ce corpus fabuleux pour le confirmer ou l’infirmer. C’est chose faite. Les tendances du corpus m’ont même dépassée. Le croisement des définitions, de l’évolution des concepts, des techniques, des effets techniques et symboliques, l’évolution du terrain ou encore ce que révèle le corpus conduisent ni plus ni moins qu’à une analyse sociohistorique de la représentation des trans et de leur modélisation.

Les années 1970 sont très riches. Elles marquent un esprit du temps, un air du temps, cette bulle de la « libération sexuelle » et de mouvements libertaires. La télévision, on le sait était sous tutelle, elle n’en était pas moins audacieuse dans ses thématiques et ses dispositifs.

Première période : celle de la marginalité et du fait divers. Un document de 1956 parle de « changement de sexe fréquents à notre époque », en 1977 la prostitution trans est qualifiée de prostitution masculine par la voix d’un Cavada jeune, fringant, et d’une rare prudence dans les termes employés et l’adresse lancée aux téléspectateurs afin qu’ils ouvrent « les écoutilles » avant de juger. Les plateaux d’Aujourd’hui magazine ou d’Aujourd’hui madame de 1977 à 1980 invitent des trans, ils et elles ont des noms et prénoms, ils et elles sont placéEs dans le dispositif de mise en scène aux côtés des autres intervenantEs. On le verra dans les deux décennies qui vont suivre que les noms et parfois les prénoms disparaitrons au profit d’insert du type : « Claire transsexuel », « Claude transsexuelle » ou « père de transsexuel », « mère de transsexuel ». Ce que TF1 et les études de marché nommeront plus tard les « ménagères de moins de 50 ans » sont dans ces dispositifs qui nous font parfois sourire à tort aujourd’hui, des femmes qui ne cachent pas leurs sensibilités féministes, qui interrogent le Genre et prennent les trans à témoin. Un autre documentaire « les fils d’Ève » met en scène la discussion entre deux travestis comme le dit le résumé, discussion bien plus politique et subversive que le discours des trans des émissions des années 80 comme si le contexte de la prise en charge avait vidé le réservoir politique. Au-delà du fait divers, la cause marginale était politique. Le modèle français est loin du modèle de Christine Jorgensen descendant de son avion en 1953 sous les crépitements des flashs des photographes, et qui donneront l’image de l’inscription de la « transsexualité » via le moule des femmes américaines des années  1950. De notre côté nous avions Coccinelle. Je rejoins la vision de Foerster et de Bambi à son sujet. Elle avait l’éclat de la féminité de son époque mais ne donnait pas pour autant toutes les garanties d’une « normalité post-transition ». Elle a été la femme qu’elle voulait être, glamour mais scandaleuse. Je crois qu’elle mérite d’être traduite et ses actes éclairés par une approche postcritique et non seulement abordés par une approche dénonciatrice. Cela vaut aussi pour des acteurs de la télévision en général sur le sujet. Dumas, Ardisson, Dechavanne, Ruquier ou Bravo par exemple vont contribuer à inscrire la transidentité dans le mouvement d’égalité des droits dans les années 1990 et 2000 derrière des formats ne semblant être axés que sur le personnel et l’intime. Parfois derrière l’habit du spectacle, des messages plus subversifs et engagés.

La transidentité s’inscrit comme fait de société avec la convergence de l’élaboration des outils de prise en charge, les premiers plateaux de débat à plusieurs voix et l’intronisation de l’expert en télévision. Avec les matériaux des années 1980 les fiches INA font apparaître de nouveau descripteurs : transsexualité, transsexuel, transsexualisme. Précisons, ce n’est pas l’INA qui les invente ou les impose. Elle garde trace de leur émergence et de leur usage. Ainsi Jacques Breton et René Küss vont-ils énoncer le « transsexualisme » comme « concept et pratique » : les faux et vrais trans, les règles du protocole et leur diffusion massive dans les médias (ce que j’ai conceptualisé à mon tour comme la mise en place du « bouclier thérapeutique »), la médicalisation, la valorisation des opérations tout en « déplorant » cette unique solution, la légitimité scientifique et « l’utilité sociétale ». Les plateaux vont s’étoffer de la présence de chirurgiens, de juristes, d’avocats. La mise en scène table dès 1987 avec les Dossiers de l’Écran sur la confrontation trans et experts sachant que la controverse bioéthique est telle un surplomb. La science interfère sur l’engendrement, et elle se met  aussi à interférer sur la sexuation, voilà qui peut résumer un autre esprit du temps.

Dominique Mehl relie le début de la controverse bioéthique aux naissances de Louise Brown (1978) et d’Amandine (1982), deux enfants conçues in vitro. Elle écrit dans La bonne parole (2003) : « Ces deux naissances ouvrent l’ère de la procréation artificielle qui vient véritablement déranger les représentations de la fécondité, de l’engendrement, de la gestation, de la naissance ». La sociologue illustre ainsi – pour demeurer dans le registre et l’analogie de la naissance – l’enfantement d’un fait de société : « L’ensemble de ces techniques médicales et biologiques configure une nouvelle spécialité, la procréation médicalement assistée, destinée à une population particulière, celle qui souffre d’infécondité. À ce titre, elle ne concerne qu’une petite partie de la population, évaluée à environ 3% (…) Pourtant, la procréation médicalement assistée, par les séismes qu’elle opère dans les représentations de la nature, de la sexualité, de la procréation, de la parenté, concerne en réalité l’ensemble de la société, tout individu qu’il soit personnellement ou non confronté à une difficulté de concevoir, toute personne conduite à réfléchir à une difficulté de concevoir, toute personne conduite à réfléchir sur l’engendrement et les relations familiales ». Approprions ce propos à notre sujet et là patatras on réalise que les « transsexuels » représentent moins de 0,01% de la population en occultant les identités transgenres qui elles fracasseraient le compteur mais je m’engage déjà-là dans l’esprit du temps suivant. 

Envisageons le « transsexualisme » (comme concept et pratique), puis le « transgenre » (comme expression identitaire multiple et transversale) comme des phénomènes venant bousculer les représentations de la nature, de l’ordre et de l’agencement des genres masculin et féminin, l’hétérosexualité, les homosexualités, la bisexualité. Est concerné en réalité l’ensemble de la société, tout individu qu’il soit ou non confronté à une difficulté d’honorer son genre d’assignation, toute personne conduite à réfléchir sur le Genre et les relations de Genre dans un système un binaire, qu’il soit ou non inégalitaire.

On n’oublie pas le rôle des psys dont Dominique Mehl explique qu’ils ont depuis le tout début de la controverse bioéthique « pris une large part à ce débat public. Inspirés par leur expérience auprès des couples stériles, au nom de leur conception de la famille et de la parenté nouée dans une longue tradition de réflexion théorique, ils se sont emparés de leur plume pour mettre en garde, toujours, et critiquer, souvent ». Il est étonnant de constater à quel point la littérature scientifique manque de ce type de questionnements, parfois aux apparences de constat, sur la question trans, sans jamais remettre en cause l’expertise psy -ou à de rares exceptions récentes. On a laissé longtemps cette seule parole aux trans sans jamais leur donner les moyens de l’exprimer dans les espaces publics, médiatiques et universitaires.

Le dernier temps est celui du glissement dans le mouvement d’égalité des droits. L’égalité des droits s’inscrit dans une histoire des idées, des mentalités et des diverses politisations des groupes dits minoritaires. Mobilisation des associations dans le cadre de la pandémie du Sida dans les années 1980, Pacs, PMA, homoparentalité, sans-papiers, dans les années 1990 et 2000 etc. On ne saurait privilégier tel ou tel commencement, période, idée ou correspondance, mais l’enchaînement s’impose, au sein d’une progression asymptotique.

Dans mon étude, je le date dans la moitié des années 2000 si je considère mon seul corpus. Sur le terrain, il a commencé dès les années 1997-1998. Je pense au Zoo de Bourcier, l’inscription des trans dans d’autres tissus associatifs que l’on dira LGBT plus tard, à l’action du GAT ou de STS. A la télévision cette inscription est visible par des productions locales comme des reportages des France 3 Régions. On parle des trans à l’occasion des Marches des Fiertés et de la journée Idaho plus qu’à l’occasion de l’Existrans ou du T-Dor (jour du souvenirs des victimes de transphobie), en télévision je précise. Il y a aussi les affaires qui font du bruit. Je crois que le procès Clarisse qui a gagné son procès pour licenciement abusif participe de cette inscription. De même les coups médiatiques de l’ANT (anciennement Trans Aides) qui finalement illustre une sorte de guérilla contre les contradictions institutionnelles en matière d’état-civil. STS, Chrysalide et OUTrans ont eu aussi des discours portés en de telles occasions. En rapport cette fois au terrain, une question demeure : pourquoi la Pride ou Idaho font-ils plus parler des trans que le T-Dor ou l’Existrans ?

Cette inscription dans le mouvement d’égalité des droits se traduit aussi ainsi : transition et trajet  trans sont vite qualifiés de « parcours de combattant », quand le regard médiatique s’intéresse aux institutions. Les conséquences familiales et socioprofessionnelles sont aussi abordées, confirmant la pertinence d’une « écologie du milieu ». L’idée que la télévision veut « défaire les mentalités » et « défaire des inégalités » fait son chemin dans la perspective tant du traitement d’une marginalité, d’un fait de société, d’individus ou  de mouvements engagés dans l’égalité des droits.

Si tu devais retenir une émission, ou un moment télévisé, qui te semble symptomatique de la figure trans visible aujourd’hui sur nos écrans, laquelle choisirais-tu et pourquoi?

Si je voulais illustrer l’idée d’un « transsexualisme » d’une modélisation hégémonique des trans, je pourrais citer certainement non pas une dizaine mais plusieurs centaines de documents, en prenant telle ou telle phrase, telle ou telle définition, etc. Si je devais en revanche illustrer ce que j’appelle l’institué transgenre, majoritaire sur le terrain trans observable, j’aurais en revanche plus de mal. La télévision produit constamment le Genre tel que l’ordre symbolique en exercice le prescrit. La télévision est parfois transgressive mais pas subversive sur les questions de Genre.

Ceci explique en partie un certain conservatisme, un immobilisme de la représentation des trans. En s’intéressant aux trans, la télévision ne produit pas que de la matière télévisuel à vocation de divertissement et de spectacle. La carte de la transgression est un leurre désormais.

De mon corpus, je retiens la prestation de René Küss en 1982, quatre minutes de télévision qui racontent ce que seront 20 années de protocole. J’ai à l’esprit les prestations de Grafeille ou Bonierbale chez Dechavanne, Dumas ou Bercoff : quand la psychiatrie se double de sexologie en plateau. D’autres constats et pistes : le traitement des FtMs, de leur invisibilité à leur visibilité ; l’anoblissement et la popularisation du cabaret transgenre avec les figures de Coccinelle, Bambi ou Marie France médiatisées comme égéries et muses à la fois ; les festivités et les spectacles de cabarets avec Michou et ses artistes,  les émissions estivales de Caroline Tresca faisant la promotion des cabarets de province ; les émissions humoristiques issus du « travestissement de nécessité » depuis La cage aux folles ; le traitement compréhensif puis moraliste de la prostitution des trottoirs de la rue Curiol dans le Marseille des années 1970 jusqu’au bois de Boulogne du Paris des années 1980-1990 ; l’actualité offre encore bien d’autres ouvertures comme le traitement spécifique des « tests de féminité » à l’occasion des Jeux Olympiques, ou la « transsexualité dans le sport » ; les figures médiatiques spécifiques depuis Marie-André parlant des camps à Andréa Colliaux commentant Kafka, en passant par l’histoire de la médiatisation particulièrement intense de Dana International, figure « exotique » et LGBT, égérie de la tolérance et icône d’une trans contemporaine. La présence de Tom Reucher interroge encore le statut des trans comme experts, comme représentants compétents et légitimes voire charismatiques. Avant lui, toute une génération de personnalités MtFs : Marie-Ange Grenier (médecin), Maud Marin (avocate), Sylviane Dullak (médecin), Coccinelle (artiste). On sait que Maud Marin sera aussi étiquetée ancienne prostituée et Coccinelle parée de l’insouciance de l’artiste, sinon bohème.

Grâce au corpus on constate que les trans sont hétérosexuel-le-s et qu’ils donnent de nombreux gages à la normalité (des garanties). Ils ont donc bien été bien présents à la télévision qui semble avoir nettement privilégié cette représentation, l’établissant en modélisation sociale et médiaculturelle (l’institutionnalisation). De là un certain modèle trans : hétérocentré,  « glamour » ou « freak », un institué fort peu politique et encore moins théorique pour l’instant.

Et si tu devais nous restituer une découverte faite durant tes recherches à l’INA (Institut National d’Audiovisuel), quelque chose d’inédit, que choisirais-tu de nous dévoiler ?

Beaucoup d’émissions méritent le statut de découvertes. Je vais ici donner l’exemple d’un échange entre une historienne et une présentatrice de la chaîne « Histoire ».  Pas de trans à l’horizon. On parle au nom « de » (valeurs, avis, choix personnels), autorisant une telle spéculation nous donnant à voir un aveuglement où la fabrique ordinaire d’une performativité, à l’inverse de ce qu’énonce J. Butler : non pas un acte subversif et politique à même d’éclairer ce que le pouvoir plie un savoir mais une mise en scène de cette spéculation et exemplification symbolique.

Le titre propre de l’émission est « Le chevalier d’Eon et la duchesse de Berry, dans la collection « Le Forum de l’Histoire » de  la chaîne de diffusion Histoire sur la câble. Je passe les informations de types heure et fin de diffusion, etc. Le résumé est le suivant : « Magazine présenté par Diane Ducret composé d’un débat thématique entre Evelyne Lever et Grégoire Kauffmann consacré à deux intrigantes de l’histoire, le chevalier d’Eon et la duchesse de Berry », diffusé le  13 mars 2009.

Evelyne Lever vient de publier « le chevalier d’Eon, une vie sans queue ni tête ». Le titre m’interpelle sans m’éclairer. Je visionne l’émission. Bref aperçu (time code : 19 :30 :33 :19) :

– Evelyne Lever précise que dans la première partie du livre, elle fait son travail d’historienne, puis précise : Quand je suis arrivée au moment où mon héros / héroïne devient une femme. Et là, je me suis posée d’autres questions. Je me suis dit mes connaissances historiques ne sont pas suffisantes. Il faut que j’aille plus loin car j’ai à faire à un cas psychologique, psychiatrique assez délirant, assez exceptionnel. Alors là, j’ai du faire appel à quelques amis psychiatres, à me documenter sur les problèmes de la transsexualité et de l’identité sexuelle.

– Diane Ducret (la présentatrice) : oui c’est un personnage par son refus de trancher entre une identité masculine et une identité féminine est très contemporaine en somme, je suppose que c’est pas la mode transgenre qui a suscité votre intérêt sur ce personnage ? [rires].

Sans partager ici l’analyse longue et précise que ce document exige, on peut prendre le temps d’être surpris par la convocation du nom et de l’institué de la psychiatrie puisqu’il est avéré qu’il n’a ni affection et encore moins maladie mentale mais un regard moral sur une différence. Et l’on peut comprendre l’hésitation d’Evelyne Lever, historienne, faisant appel à ses « amis psychiatres ». L’héritage d’une classification stricte entre « disciplines » lui rappelle que des « connaissances » peuvent en effet, ne pas être « suffisantes ». Une approche dénonciatrice se bornerait à critiquer l’ambiguïté des discours tenus tandis que l’approche postcritique y verrait la scène de rencontre de subcultures ou quand la transidentité devient un objet médiaculturel.

Des questions s’imposent donc quand on sait que cela fait désormais 50 ans que les études de genre insistent sur les institués que sont la différence des sexes, le devenir et en particulier le devenir de genre minoritaire. Comment peut-on croire que l’on peut psychiatriser quelqu’un au-delà des siècles ? Deux hypothèses se présentent, se complétant mutuellement : l’inintérêt des autres hypothèses dans le champ scientifique ; l’indifférence au sort des trans permet cette transphobie et une spéculation sans frein. Dans ces premiers travaux Dominique Mehl en indiquait déjà les grandes lignes de cet arraisonnement et exercice de cette falsification. Pourquoi acceptons-nous une telle affirmation ? Sa présentation traduit son ambivalence : elle passe d’une connaissance historique dans son domaine au champ subjectif où elle croit devoir se poser « d’autres questions ». Lesquels croient se pencher sur un « cas psychologique, psychiatrique assez délirant, assez exceptionnel ». Elle n’a pas assez de mot ou sa formation est imprécise pour dire ce qu’elle voit et traduit immédiatement sur le mode subjectif et non plus historique. Rappelons ici l’indication de Castoriadis : chaque parole indique la position de celui-celle qui l’émet et l’engage. Quel est cet engagement et surtout quelle sa légitimité faute de validité ? Nous sommes sortis du médical pour le plain-pied d’un regard moral. L’on présente ici un objet (le « transsexualisme ») totalement départi des sujets trans et faisant comme s’ils n’existaient pas. Ce cas précis nous enseigne sur les falsifications de l’histoire et l’usage immodéré de la lucarne psychiatrisante. Viendrait-il à quelqu’un l’idée de convoquer une expertise trans pour éclairer l’histoire du Chevalier d’Eon ? L’éclairage des études de Genre serait ici plus approprié et en quoi ? Sinon, pourquoi ? Après tout, d’autres historiens et en particulier des historiennes se sont penchées sur le Chevalier d’Eon à la lumière des études de Genre dans une optique féministe. Nous pensons à Sylvie Steinberg et surtout Laure Murat, « La loi du genre, une histoire culturelle du « ‘troisième sexe’ » en 2006. Là où Murat pointe le système symbolique régulant les rapports et relations, Lever voit l’individu-écharde. Laure Murat met précisément en exergue un avis, valant pour maxime et surtout pour « pensée » d’Alfred Delvau : « Troisième sexe : celui qui déshonore les deux autres ». Le déshonneur serait tel qu’on en appelle aujourd’hui encore la psychiatrie au secours d’un honneur historique qu’un seul individu frapperait de mal-heurt (au sens ancien du français) ?

Et maintenant, en plus de ta soutenance, quels sont tes projets ?

J’ai des publications en attente. Dont trois avec mes consœurs de l’Observatoire : La Transyclopédie, et les deux premiers volumes des publications augmentées et corrigées de l’ODT pour 2010-2011.

Je travaille avec Maud-Yeuse Thomas sur un ouvrage sur les théories transidentitaires à la lumière de l’évolution et de la politisation du terrain trans. Je prépare aussi deux autres essais liés  à la thèse. Comme Macé un ouvrage théorique suivi d’un autre ouvrage relatant plus amplement mes analyses de corpus. Côté publication, je suis servie si tout va bien.  Je travaille également à un projet d’écriture de deux documentaires. Mais il est encore trop tôt pour détailler.

Je dépose bien entendu une demande de qualification pour le statut de maître de conférence. Après ce sera au petit bonheur la chance espérant que mes travaux si jugés crédibles et valides retiendront l’attention. Mon trip ? Donner des cours sur l‘image et les représentations de Genre à la lumière des études culturelles et des études de Genre. On verra bien, à 45 ans je n’ai pas à proprement parler de plan de carrière.

Tu nous rappelles la date ; le lieu et l’heure de ta soutenance pour ceux/celles qui voudraient venir ?

La soutenance se déroulera le 26 novembre prochain à l’Université de Nice – Sophia Antipolis à 13 heures, Lettres, Arts, Sciences Humaines et Sociales (98, Boulevard Herriot). J’attends des nouvelles de l’École doctorale pour connaître la salle. Je communiquerai en temps voulu. 

Je tiens à ajouter une liste de mes publications comme exemple de ce que le terrain peut produire car je ne suis pas seule à publier. j’insiste sur ce point car nous avons pu voir récemment avec Maud comment la reconnaissance d’une expertise venue du terrain reste invisible et j’ajouterais même à quel point elle est marginalisée. Par exemple, nous sommes trois personnes engagées et solidaires à avoir fondé cet outil innovant qu’est l’Observatoire au regard de la théorisation et de la politisation du terrain trans, bien que nous ayons un retard spectaculaire sur le monde anglo-saxon de ce point de vue.

Trois personnes pourrait-on dire, ou plus précisément faudrait-il énoncer : deux trans et un cigenre ? On sait avec un travail universitaire récent, que seul le « cisgenre » est crédité et reconnu comme acteur scientifique du terrain à l’ODT. La modélisation dont je parle est ici à l’oeuvre. Il convient de la défaire. Enoncer ce constat ne doit mener à la disqualification du propos sous l’accusation : « militance ! ».   


Page 6 of 11

Infogérance Agence cmultimedia.com