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Le changement de prénom

 

Marie-Luce CAVROIS

magistrate

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Le changement de prénom

Entretien

– En qualité de vice présidente du tribunal de Créteil, vous avez eu à juger de demandes de changements de prénom : comment appréhendez-vous la procédure ?

De janvier 2012 à août 2014, j’ai présidé la 1ère chambre du tribunal de grande instance de Créteil qui est en charge des questions familiales et a compétence pour juger notamment des demandes de changement de prénom.

On observera qu’en France la procédure de changement de prénom est judiciaire, ce qui n’est pas nécessairement le cas ailleurs. Ainsi en Grande Bretagne la procédure dite du « Deed Poll «  autorise un changement de prénom par déclaration.

Les personnes effectuent une demande de changement de prénom pour des raisons variées qui leur sont très personnelles. Le motif peut remonter à l’enfance: ainsi peut être insupportable pour une personne le fait d’avoir reçu un prénom d’un parent qui l’a abandonné enfant ou d’un parent qui s’est mal comporté avec lui. Il peut aussi s’agir d’une mauvaise transcription d’un prénom par l’officier d’état civil ou de parents qui ont mal orthographié le prénom d’origine étrangère, lequel perd alors son sens initial prend une connotation péjorative ou renvoie à un sexe opposé de celui de l’enfant.

D’autres sollicitent un changement de prénom à raison d’événements survenus dans le cours de leur vie. Ainsi en va t-il des personnes qui se convertissent à une religion, ou de celles qui ont un prénom d’origine étrangère et souhaitent mieux s’intégrer ou à l’inverse de personnes ayant adopté un prénom français lors de leur acquisition de la nationalité française mais qui ne parviennent pas à s’y faire, qui se trouvent de ce fait en butte à des moqueries de la part de leur entourage, ou à des difficultés administratives (séjour, héritage…) dans leur pays d’origine qui ne reconnaît pas les prénoms étrangers.

Enfin il y aussi les personnes transidentitaires qui souhaitent un prénom reflêtant leur identité.

En application de l’article 60 du Code civil, toute personne qui justifie d’un intérêt légitime peut demander à changer de prénom.

La notion d’intérêt légitime est large et la jurisprudence admet assez aisément qu’une personne a un intérêt légitime à changer de prénom. L’intérêt légitime s’apprécie « in concreto » c’est à dire au regard de la situation concrète de la personne et au moment de la requête.  Cette notion que l’on pourrait qualifier de souple doit en réalité permettre de s’opposer aux éventuels abus de parents qui voudraient conférer à leur enfant un prénom ridicule ou à connotation péjorative.

La notion d’intérêt légitime vise aussi à écarter la demande relevant de la fantaisie ou de la convenance personnelle. Mais je n’ai jamais rencontré le cas.

En pratique, les personnes qui vont devant la justice pour obtenir un changement de prénom, entament cette démarche, qui ne peut se faire qu’avec l’assistance d’un avocat, parce qu’elles estiment y avoir intérêt. Le plus souvent d’ailleurs ces personnes usent déjà du prénom qu’elles sollicitent, il s’agit de mettre fin à la dichotomie entre leur état civil officiel et le prénom par lequel elles sont appelées par leur entourage (familial, amical et professionnel).

A vrai dire, je n’ai jamais vu un justiciable faire une demande de changement de prénom pour des raisons futiles ; il m’est arrivé de ne pas bien percevoir ses motivations ou de penser que la personne se trompait sur son véritable intérêt mais à chaque fois lors du débat qui s’est tenu à l’audience, j’ai pu mesurer combien la démarche était essentielle et profonde pour le demandeur.

S’agissant des personnes transsexuelles ou transgenres, j’ai toujours adopté la même démarche que pour tous les autres requérants : la demande correspond-elle à l’intérêt de la personne et de fait qui mieux que la personne elle-même est en mesure d’apprécier son propre intérêt ?

Certains magistrats estiment que pour qu’un transsexuel puisse être admis à changer de prénom, il convient qu’il justifie d’un changement irréversible de son identité ou qu’une telle modification ne peut être faite que lors d’un changement d’identité qui relève d’une autre procédure (article 99 du Code civil). C’est ajouter au texte car l’article 60 du Code civil n’impose pas une telle condition. Et il n’y a aucune raison de rendre le changement de prénom plus difficile pour une personne transsexuelle ou transgenre que pour une autre. Le changement de sexe est un processus long et une course d’obstacles et l’on ne voit pas au nom de quel principe il faudrait attendre pour permettre à une personne qui a déjà l’apparence du sexe opposé d’user d’un prénom qui lui convient. Demander à s’appeler Sylvie  ou Isabelle lorsque l’on a déjà une apparence féminine ne peut que favoriser le changement entrepris comme l’insertion professionnelle et sociale de la personne demanderesse ce qui correspond bien à son intérêt légitime. La plupart des personnes transsexuelles exposent la difficulté de vivre et de faire les démarches de la vie courante (logement, inscriptions…) avec un prénom qui ne correspond pas à son apparence physique et à son ressenti ; cette dichotomie est encore plus pénalisante dans le domaine professionnel. Ainsi une femme en cours de conversion qui exerçait le métier de chauffeur poids lourds et avait mis dans la confidence son employeur, a t-elle expliqué à l’audience sa crainte de voir son prénom officiel découvert par ses collègues lors d’un contrôle routier, ou encore tel autre homme en cours de conversion a dit la souffrance qu’il avait à porter sur sa blouse d’aide soignant le prénom de Jean alors qu’il était habillé en femme et se faisait appeler Alice.

– Y a-t-il des refus dans les différentes demandes, transidentité comprise, et pour quelles motivations? Ces changements sont-ils insérés en marge de l¹état civil ?

Les refus de changement de prénom peuvent intervenir si le juge estime que le requérant ne justifie pas de son intérêt légitime ; en l’absence de définition précise de l’intérêt légitime, il y a donc une marge d’appréciation assez large laissée au juge.

Ainsi dans certains cas, le fait de pratiquer une religion a été considéré comme un motif légitime de changement de prénom, dans d’autres non.

Certains rejets sont aussi motivés parce que la demande de changement est considérée comme une demande formée pour convenances personnelles par exemple, le fait de vouloir utiliser comme prénom le diminutif .

Enfin s’agissant des personnes transidentitaires, plusieurs juridictions ont déjà refusé le changement sollicité au motif que la transformation n’était pas irréversible.

Évidemment dans le cas d’une procédure déclarative ne passant pas par l’autorité judiciaire, le demandeur n’a pas à démontrer son intérêt légitime, le changement est un droit sauf à ce qu’un refus soit opposé pour des prénoms ridicules donnés par des parents à leurs enfants.

Le changement de prénom lorsqu’il est admis par décision judiciaire est transcrit sur l’état civil de la personne et de ses descendants, il appartient au requérant au vu de jugement d’effectuer les démarches auprès des services de l’état civil.

– Une autre procédure, celle du changement d’état civil, est, elle, bien plus complexe : quel est votre avis sur cette dernière ?

En France l’état civil est régi par les principes d’indisponibilité et d’immutabilité de l’état des personnes ce qui signifie qu’une personne ne peut disposer de son propre état civil et ne peut en changer à sa guise.

Mais ces principes connaissent des limites et certaines modifications sont possibles mais encadrées par les textes et la jurisprudence.

L’article 99 du Code civil autorise la rectification des actes d’état civil, il s’agit d’un texte général à partir duquel la jurisprudence (les décisions des cours et tribunaux)  ont posé des exigences pour autoriser une personne à voir son changement de sexe reconnu par l’état civil.

Les conditions du changement de la mention du sexe à l’état civil sont énoncées par les arrêts de la Cour de cassation (rendus par la 1ère chambre civile le 7 mars 2012 et le 13 février 2013) qui a jugé que : « Pour justifier une demande de rectification de la mention du sexe figurant dans l’acte de naissance, la personne doit établir, au regard de ce qui est communément admis par la communauté scientifique, du syndrome transsexuel dont elle est atteinte ainsi que le caractère irréversible de la transformation de son apparence. »

La Cour de cassation fait donc peser la charge de la preuve sur la personne qui sollicite son changement de sexe et elle pose deux conditions :

  • établir la réalité du syndrome transsexuel dont elle est atteinte
  • établir le caractère irréversible de la transformation de son apparence.

Le plus souvent les personnes en cours de conversion parviennent à satisfaire à ces deux exigences mais après un parcours long et douloureux ; les difficultés que soulève la procédure judiciaire de changement de sexe ont parfaitement été analysées par la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) dans son avis d’Assemblée plénière du 27 juin 2013[1] ; Elle a très bien mis en lumière le fait que les procédures duraient trop longtemps et étaient soumises à l’aléa judiciaire.

En effet, le transsexualisme n’est pas une pathologie, le fait de se sentir fille ou garçon ne relève pas d’une maladie ni même d’un choix personnel. Il s’agit de l’identité du sujet ; à cet égard, il conviendrait probablement d’éviter le terme de syndrome, la notion de transidentité étant suffisante. La CNCDH recommande donc dans les processus judiciaire d’abandonner cette exigence d’attestation d’un syndrome de dysphorie de genre qui contribue à la stigmatisation des personnes transidentitaires.

En outre se pose la question de l’exigence du caractère d’irréversibilité qui est appréciée de manière différente selon les tribunaux, certains imposant une opération, d’autres estimant le traitement hormonal suffisant ; enfin certaines juridictions exigent le recours à une expertise alors que d’autres se contentent d’attestations médicales.

Il faut bien mesurer que l’opération de réassignation sexuelle est un processus traumatisant, délicat et cher ; de même que l’expertise aussi a un coût important. Ces deux étapes contribuent à rallonger la procédure judiciaire de changement de sexe. Et dans cette attente de reconnaissance officielle, les personnes transidentitaires se trouvent dans une précarité accrue, la dichotomie entre leur apparence physique et leurs papiers entraînant des difficultés dans leur insertion professionnelle et sociale.

Pourtant, au regard des textes et de la jurisprudence de la Cour de cassation, ni l’expertise ni l’opération ne sont formellement obligatoires

C’est à juste titre que la CNCDH demande dans son avis que soit mis fin à toute demande de réassignation sexuelle que celle-ci passe par un traitement hormonal entraînant la stérilité ou qu’elle signifie le recours à des opérations chirurgicales. La CNCDH rappelle à cet égard la résolution 1728 votée le 29 avril 2009 par le Conseil de l’Europe qui appelle les États membres à ne pas faire dépendre la remise de « documents officiels reflétant l’identité de genre »  d’une « obligation préalable de subir une stérilisation ou d’autres procédures médicales comme une opération sexuelle ou une thérapie hormonale. »

– Quelle différence entre principe d’indisponibilité et d’immutabilité de l¹état des personnes (à propos de la question sur changement d’état civil) ?

L’immutabilité de l’état des personnes signifie qu’une personne a un sexe, reçoit un nom et un prénom pour sa vie entière, cela renvoie à une question qui dépasse l’individu et qui relève de l’organisation sociale, il s’agit de pouvoir être sûr de l’identité des personnes, de sécuriser la filiation ; l’objectif est aussi d’empêcher les fraudes à l’identité, la substitution d’une personne à une autre, ce qui à défaut serait facteur de grande insécurité pour les personnes voire de négation des individus.

– L’indisponibilité est un peu le corollaire de l’immutabilité, l’identité ne pouvant être changée, ne devant pas être changée, l’indisponibilité de l’état civil signifie que chacun ne peut faire ce qu’il veut de son identité, il ne peut en changer à sa guise, autrement dit la personne ne peut disposer de son identité.

Ces principes peuvent recevoir des exceptions mais de manière contrôlée, en particulier en matière de changement de nom, de prénom, de sexe et de nationalité.

– La déjudiciarisation des « changement de sexe » à l’instar de l’Argentine serait-elle possible en France ?

La loi argentine du 23 mai 2012 a prévu une déjudiciarisation totale de la procédure de changement de sexe qui consiste en une simple déclaration faite devant l’officier d’état civil. A titre de garantie, cette loi prévoit une intervention judiciaire seulement en cas de seconde demande de changement de sexe.

C’est toujours difficile et hasardeux de se prononcer sur la transposition d’un texte de loi étranger à la situation française, les contextes sont différents et j’avoue ne pas connaître la situation argentine.

La CNCDH pour sa part préconise une solution de déjudiciarisation partielle consistant à prévoir que la personne formule une déclaration de changement auprès d’un officier d’état civil avec production de deux témoignages attestant de la bonne foi du requérant. Cette démarche serait ensuite contrôlée et validée par un juge du siège lors d’une procédure d’homologation, le juge pouvant refuser l’homologation en cas de fraude ou de manque de discernement du requérant.

Ce qui est sûr c’est qu’en France on peut simplifier et accélérer le processus ; surtout  il convient de sensibiliser le monde judiciaire sur les difficultés d’insertion sociales et professionnelles rencontrées par les personnes transidentitaires pendant la période de conversion et donc sur la nécessité d’accélérer le traitement judiciaire pour écourter cette période qui est une véritable épreuve.

– En tant que professionnelle, estimez vous qu’il serait bon de travailler la formation, l’information sur les questions trans, à destination du corps judiciaire ?

Oui il est évidemment toujours utile de se former. L’Ecole Nationale de la Magistrature qui est en charge de la formation des magistrats organise déjà des formations sur les discriminations, ou sur le parquet civil ; c’est dans le cadre de ces actions de formation qui peuvent se dérouler au plan national comme au niveau régional qu’une sensibilisation ou un approfondissement des questions transidentitaires peut être proposé aux magistrats en charge de ces questions d’état civil.

– Si vous aviez un conseil, un retour d’expérience à donner : lequel serait-ce ?

Ma constatation a toujours été que les personnes qui demandaient un changement de sexe à l’état civil le faisaient au terme d’une démarche mûrement réfléchie le plus souvent remontant à leur enfance et que cela correspondait à l’aboutissement d’une prise de conscience d’une réalité qui s’imposait à elles. J’ai aussi constaté à plusieurs reprises par les témoignages versés aux dossiers, l’adhésion des parents voire des enfants de la personne à la démarche de changement d’identité. En effet lorsque la situation de transidentité a pu être expliquée, parlée avec les proches, la compréhension mutuelle qui s’en suit est bénéfique pour tous.

C’est cette démarche et son histoire personnelle qu’il convient de bien exposer à la juridiction de manière à emporter sa conviction.


[1] http://www.cncdh.fr/fr/publications/avis-sur-lidentite-de-genre-et-sur-le-changement-de-la-mention-de-sexe-letat-civil

Mise en ligne :  31 octobre 2014

Droit des trans : tableau de droit comparé

Droit comparé : introduction
Heloise Schneider, juriste Bordeaux

La question trans soulève de larges problèmes en termes de droits fondamentaux. L’ensemble des législations sont appelées à y faire face, en raison de l’émergence d’une prise de conscience internationale.

Les organes supranationaux, vecteurs d’unification et de progrès, suppléés par les influences des droits nationaux vont permettre de réfléchir sur la question et d’envisager de nouvelles solutions. Le droit interne est très largement influencé, si ce n’est soumis au droit européen. Les impulsions européennes et internationales vers la reconnaissance des droits fondamentaux sont des facteurs déterminants pour l’amélioration des dispositifs nationaux. L’année prochaine, la classification internationale des maladies de l’OMS sera réévaluée, ce qui engendrera progressivement à un échelon national une véritable reconnaissance juridique des personnes trans.

Les dernières avancées nationales en date sont danoises et espagnoles. Tout d’abord, le 11 mai 2014, le Parlement danois a adopté une loi qui supprime de nombreux obstacles à la reconnaissance juridique du changement de sexe légal. En juin 2014, le Parlement d’Andalousie adopte à son tour une loi pionnière vers la reconnaissance des droits des personnes trans, en intégrant un droit direct à l’autodétermination du genre comme droit fondamental, qui inclut également les personnes mineures.

Ce tableau présente de façon simplifiée les conditions légales et les obligations auxquelles sont soumises les personnes trans en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Espagne, au Danemark, aux États-Unis et en Argentine.

(Cliquer sur les tableaux pour agrandissement et lecture)

Noor ou la chronique de l’Occident

 

Maud Yeuse Thomas

Noor ou la chronique de l’Occident

 

Noor, réalisé par Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti, ajoute un nouvel opus dans la minuscule galaxie des films sur les trans et une pierre innattendue à la remarque de Transkind, sur les FtM[1] selon laquelle ils souffrent plus d’invisibilité et donc de représentations que d’autre chose. Le film joue donc sur une ambiguïté intérieure, ses conditions de tournage, sur Noor elle-même qui veut devenir un homme[2]. Film lunaire aux allures de « road movie poétique et politique » (Clarisse Fabre[3]), « à la fois réaliste et fantastique » où l’on apprend un nouveau terme : celui de la communauté transgenre de Pakistan, les Kushra[4]. Nouveau nom et mot qui s’ajoutent à ceux que nous connaissions déjà, eux aussi considérés comme peu ordinaires. Il nous rappelle que le fait trans est partout minoritaire, paria parmi les parias. Il nous rappelle également le relativisme culturel car le fait trans est à la fois particulier et universel : les deux termes ne s’opposant pas. Entendons Kushra donc, pour sortir du contexte d’énonciation occidental, au sens des franchissements de genre et non des changements médico-chirurgicaux de sexe : la trajectoire d’existence de Noor va de Kushra vers homme.

Ce qui marque le personnage principal, est, selon les journalistes, sa « force intérieure ». Noor tire et déroule le fil de cette histoire pas banale vers un horizon banal : être normal, envie d’un bonheur tranquille dans son petit nid : Il rêve de trouver la femme avec laquelle il pourrait fonder une famille. Le film joue sur une supposée ambiguité des termes. Noor est un FtM ou une MtF ? Ni l’un ni l’autre ? Les commentaires autour de sa « particularité » ne manquent pas : « Désir de normalité, dirait-on en Occident, mais dans sa situation, c’est le désir le plus extravagant qui soit »[5], pour Christophe Kantcheff. Comment concilie-t-on désir de normalité et désir extravagant ? Plus curieux et non moins insistant sur tout ce qui n’est pas normal, ces commentaires de Théo Ribeton :

« Noor est donc un transgenre : castré, anciennement travesti, il n’en garde que ses cheveux longs, très féminins, qu’il refuse de couper pour une raison que l’on ignore, et un maintien très subtilement maniéré, qui laisse penser que l’acteur est également transgenre. On se gardera bien de lui plaquer les modèles occidentaux de l’androgynie, de la drag-queen, de l’intersexualité : Noor est un homme. »[6]

Ainsi, Noor était un homme… puisqu’il était né (en fait) mâle ? Plagions l’auteur : on « se gardera bien de lui plaquer les modèles occidentaux » : « Noor est donc un transgenre : castré, anciennement travesti » ou encore, un « ennuque travesti ». L’auteur y place un « voyage initiatique » pour mieux le ramener à la catégorie de (la) « normalité ». Laquelle ? Celle d’une « intégration » à la « normalité », cet horizon des normes sexogenrées occidentales. Nous sommes en apparence loin du drame de Boy dont cry et à mi-chemin avec Facing mirrors où les normes cisgenres impliquent une transition du fait d’une hégémonie sociopolitique invisible et niée comme telle.

Emmanuelle Beaubatie indique dans l’entretien que nous lui avons proposé (30.04.2014) une remarque d’ordre générale : « La plupart des travaux ne s’intéressent pas aux parcours trans’ pour eux-mêmes. On regarde plutôt à travers les trans’ pour en savoir plus sur le genre en général. »[7] Ajoutons qu’avant l’irruption des études de genre, c’est à la sexualité que s’adressait cette remarque, laquelle sexualité fixait le genre comme étant un « rôle de genre » censé découler du sexe et non de l’organisation de société. On regarde homosexuels, bisexuels et transsexuels, non pour en savoir plus sur la sexualité en général que pour affirmer une validité universelle et ahistorique de l’hétérosexualité et son lien avec les rôles de genre. Propos que Margaret Mead avait démenti dès 1930[8].

Le cinéma efface t-il les FtM autant qu’il les montre ? Tout se passe comme si la fascination effractée sur les MtF construisait l’invisibilisation des FtM dans un retournement mis en spectacle : les MtF en abandonnant leur masculinité et les FtM en voulant l’acquérir socialement où il s’ensuit que la féminité est toujours une catégorie infériorisée, cette autre opposée du régime binaire. Ainsi Théo Ribeton nous appâte-t-il avec cette phrase : « cheveux longs, très féminins, qu’il refuse de couper pour une raison que l’on ignore » et qu’il dévoile : « un maintien très subtilement maniéré, qui laisse penser que l’acteur est également transgenre ». Serait-il un homme au sens du sexe et une transgenre au sens de son comportement maniéré ? Ajoutons la question du contexte pour plus de lisibilité : des transgenres d’Occident ou des Kushra du Pakistan ? Les « cheveux longs » étant sa garantie d’obtenir de l’argent en dansant : « Les femmes qui dansent le Kathak sont parfois considérées comme des prostituées. En revanche, les hommes peuvent danser le Kathak ». Les « hommes » sous condition d’une identité Kushra, à la manière dont le Japon distingue ses onnagata, doublé des conditions des Hijras d’Inde ? La hiérarchie patriarcale est-elle ici la cause du franchissement de genre des Kushra qui se redouble d’une difficulté, voire d’un impossibilité, à recouvrer une identité à soi ou d’assignation ? La fiction se mêle du réel et inversement, intriquant l’un dans l’autre. Catégorie générique et catégorie subjective se mêlent, s’intriquent et s’imbriquent pour composer l’histoire d’une vie. Sauf celle des trans et autres Kushra et berdaches, pourrait-on dire où ces deux catégories sont soudainement distinguées. « Reste donc avec nous », demandent les autres Kushra de la communauté. Cette nouvelle traversée des genres s’apparente à la transition FtM au sens où son identité Kushra le lie doublement à une identité de communauté et de femme. En un mot, elle doit devenir un homme, franchir de nouveau la barrière du classement par sexe social et par le sexe dans son sens physiologique. Ici les termes prennent une signification entièrement sociale. C’est le classement binaire, superposant la catégorisation générique et subjective, qui implique ces franchissements et demande des preuves par des marqueurs (de sexe et de genre), auquel s’ajoutent ces termes et l’usage des catégories occidentales prétendant analyser la « rigidité clanique du Pakistan ». Ainsi, le voyage de Noor vers un lac sacré pour retrouver une barbe, marqueur de la masculinité, se lit-il comme une transition FtM ou une double transition MtF et, pour respecter le contexte, Kushra vers homme. Une histoire et son contexte qui ne souffrent pas de mots d’esprit et de résumé empruntant à la vulgate psy et populiste.

Notons la dégenration des termes Kushra, transgenre, Berdache quand nous présupposons en Occident une genration fermée et aboutie en parlant des hommes et des femmes en la liant à une identité sexuelle censément fixe. En fait, l’aboutissement de cette genration tient à son caractère générique et hégémonique, non à sa caractérisation propre. En théorie, nous n’aurions nullement besoin de ces marqueurs sur le corps. En théorie. Je peux alors retourner la remarque générique d’Emmanuelle Beaubatie : la singularité trans permet de savoir plus sur le genre en général en lui donnant une portée anthropologique positive, indiquant que l’expression de genre en général est à prendre au sens de l’anthropologie et non au sens médico-légal en Occident. La catégorie sociale de trans est impliquée dans la catégorie de genre en général, n’est plus ce fantasme filtrant -ou ce filtre des fantasmatiques subjectives- et permet de voir comment le désir de normalité et d’anonymat filtre dans toutes les sociétés, le désir d’être soi sans préjuger de ce qu’il en est et si on va pouvoir atteindre un jour ce soi problématique.

La fascination des trans, entre psychiatrisation, médicalisation et condamnation morale, entraine les uns et les autres dans une focalisation allant de « castré à transgenre », recomposant une division clanique, non pas directement sociale, mais par le truchement de catégories sensément médicales ou vaguement anthropologiques. Comment s’en sortir quand on est à ce point marqué par une singularité étouffante ? « Troublant apologue dans un monde étouffé par ses clans. », analyse Théo Ribeton. Pour le journaliste, le Pakistan serait tramé par ce modèle d’un patriarcat tribal rigide : « Rien, ou presque, ne suinte des compartiments cloisonnés qui encadrent la société pakistanaise. » Seulement la société parkistanaise ? Après la protection des femmes en Afghanistan, les « trans » des pays pauvres ? Rappelons pour mémoire que c’est l’Ocident qui a inventé tous ces termes, les triant et classant en médical pour purger le social de toutes les identités surnuméraires qu’il requalifie en déviances.

Pour Laurent Salgues et Oriol Canals, cinéastes, « Au-delà de la quête identitaire, c’est d’abord la recherche de l’autre. Ce qui pourrait être une définition du cinéma, de tout acte de création. »[9] Métaphore saississante certes mais qui est cet autre ? L’on en oublie que la quête de cet autre passe par une requête de soi quand ce soi est problématique, effacé par une société, objet de déni ou objectifié par des discours catégorisants. Autrement dit, cet autre est la vie que l’on a pour soi et non le « rêve d’une normalité », fut-elle intégrante. Ici encore, la catégorie de particularité ne sert que pour réifier le modèle générique. Aussi, nombre de films sur les trans tisse une relation que l’on veut rituelle ou spirituelle entre franchissement de genre trans et road movie trans, depuis le poétique Invitation au voyage (Peter Del Monte, 1982) aux films des chroniques sociales et politiques, de Crying game (Neil Jordan, 1992) à Transamérica (Duncan Tucker, 2005) et Hit&Miss (Paul Abbott, 2012). Les commentaires de Sandrine Marques du Monde en marque le cadre : « L’année cinématographique 2013 aura été marquée par la présence, sur les écrans, de productions ayant trait à l’homosexualité. (…) la tendance à représenter les identités sexuelles participe à un décloisonnement inespéré. A cela s’ajoute, en France, un contexte opportun où le mariage pour tous est devenu une réalité, à défaut d’être encore, en matière d’égalité des droits, tout à fait une évidence. »[10] On connaît la sortie de C. Boutin estimant qu’il y aurait trop d’homosexualité dans les séries et le cinéma[11]. Les discours de médecins se qualifiant d’expert, précèdent pourtant ces sorties, parlant d’effets médiagènes du transsexualisme, de « propagande » rapprochée du nazisme (Chiland[12]). Noor a eu une distribution très confidentielle en Europe, représenté à Cannes en 2012 par la société de programmation de l’Acid[13] et il semble que Facing mirrors n’ait pas eu un meilleur score. Si ces films parlent un peu de la « communauté trans », le peu de visibilité renvoie à une quasi inexistence, laissant toute la place à la représentation et aux explications cisgenres, pourtant inégalitaire et toujours inféodée au tramage hégémonique (clanique ?) d’une supériorité d’un « sexe » sur l’autre. Trente ans après la décision de prise en charge du transsexualisme en France, les films spécifiques sur les trans peuvent être rapidement comptés ; quasiment 90% des films portent sur des représentations MtF, la plupart du temps, simples personnages secondaires traversant une scène. Il faut constater par ailleurs que les films importants sur les FtM sont étrangers[14].

Du volubile Priscilla, folle du désert où la vie camp dans le bush australien, aux demi-teintes de Facing mirrors, la route des trajectoires trans offre, il est vrai, des moments de pure contemplation que souligne Christophe Kantcheff. Mais il est surtout, le réel et la métaphore d’une traversée du désert, synonyme d’isolement, de violences, de discriminations, et pour le contexte occidental de médicalisation et psychiatrisation, où la traversée trans tente de s’aligner sur la condition existentielle humaine ramenée à des normes. Non sans les détours que narrent toutes les chroniques sur les conditions discriminées, telle l’orientation sexuelle, l’identité de genre et la racisation. Vie difficile, vie sur les routes dans une fuite en avant sans guère d’horizon évident, dont l’élan premier est autant celui de se re-trouver que de fuir des cadres que l’on dénonce d’autant volontiers pour faire œuvre critique que l’on est soi-même intégré, offrant ainsi à la trajectoire trans ce qu’il manque tant à l’existence des trans : une vie paisible comme tout un chacun où il n’y aurait pas lieu de mesurer cette sorte d’écart qu’il y a à incarner une époustoufflante -ou pathétique- différence et cette normalité anonyme désirant le rêve du voisin qui lui-même soupire après la norme de son propre voisin, etc. Qu’il soit l’objet de répulsion ou de fascination, la voie qu’empruntent les commentaires, exégèses, thèses et théories sur ces identités non alignées, sexuelle ou de genre, conduit à une énigme conflictuelle, ici l’énigme trans, pénultième marche-pieds pour les contrôles passant par une construction médicalisée de fantasmes, frustrations et peurs encadrées, toutes d’époque.

L’instrumentalisation de la figure trans peut prendre maints visages mais tous convergent vers une reconduite et le maintien, non pas de rapports sociaux soucieux d’un cadre démocratique apaisé et égalitaire, mais des rapports sociaux de pouvoir. L’effacement de la figure FtM plus que les agressions constitue ainsi le fil rouge pénible de Boy dont cry, titre renvoyant à la condition de la masculinité hégémonique, ici pris à rebours et constituant le drame invisible. Si la police avait protégé Brandon Teena, il ne serait pas mort. Dire la spécificité trans n’est pas nécessairement « défaire le genre » mais c’est en tout cas défaire sa prétention hégémonique et sa hiérarchie étouffante conduisant à des meurtres de haine. Transitionner équivaut toujours au renoncement des privilèges non dits d’une part, se solde par une traversée obligée du désert, d’autre part. En ce sens, y voir une traversée spirituelle est un mot qui n’engage que celui qui l’affirme. Celle-ci, loin des contemplations vues en esthète, se paye cash que l’on soit au Pakistan ou en Occident. Nous ne pouvons pas aligner mécaniquement l’introspection et une normalité comme modèle surplombant et seul modèle désirable. Cette co-traversée cumulative, une transition trans et cette introspection, donne à voir toutefois ce cœur palpitant, plus proche de cette impérieuse requête, souvent fêtée comme étant la dernière aventure : Je comme un autre. Mais on risque bien de gommer le cadre de ce « genre en général » (Beaubatie) étouffant les individus et les classant en normaux et déviants en oubliant qu’ils sont, l’un et l’autre, des catégories fictionnelles. En définitive, le cinéma parvient à dire presqu’aisément ces empreintes que laissent les pas douloureux des plus vulnérables et l’état générique et hégémonique du régime cisgenre comme étant un régime étouffant. Un effort que ne parviendra jamais les torsions sociopolitiques afin de faire accroire à un « trouble de genre » que le vivre-ensemble exigerait en ignorant tout de la condition trans et, en particulier, en pensant qu’il n’existe que des trans homme vers femme, ce que ne sont pas les MtF. Finalement, c’est Noémie Luciani pour Le Monde qui tombe juste du premier coup :

« L’horizon reste documentaire : dans le Pakistan contemporain où se déroule l’histoire, l’adoption des repères culturels occidentaux tend à priver les Khusras d’un statut qui, des siècles durant, n’a rien eu d’infâmant. Tout au contraire. Hermaphrodites par artifice, ils incarnaient l’union du masculin et du féminin, ce qui leur conférait un rôle d’intermédiaire entre le monde des dieux et celui des hommes. »[15]

La catégorie occidentale d’infâmie régule ces vies parias. D’un côté, une vision poétique et philosophique, de l’autre, ces modélisations et leur outrecuidance à nier l’hégémonie de ce régime et le sillage de discriminations qu’il engendre. Le pot de terre contre le pot de fer, dirions-nous. Même pas. Une dystopie ordinaire, celle-là que l’on pointe du doigt en l’appelant normalité. Pas celle de pas comptés nous faisant aller dans la même direction pour les mêmes raisons. Non, tous ces pas que l’on ignore, tous frappées au coin de l’évidence qu’il y a à se ressembler sur une codification générique, fabriquer du semblable sans savoir ce qu’il en est de la dette qu’on l’on fait payer aux différents, ces autres en Autres, étrangers et monstres des zoos humains. Sans même le savoir. Je regarde toujours cette figure au miroir d’Eddie dans Facing mirrors, travestie en mariée maquillée, transfigurée dans un mariage forcé et honni que l’Occident condamne si volontiers. Que peut-il rester du jour du mariage, de ce plus beau jour de notre vie que l’on nous présente tant ? Ce visage défait, qui pleure silencieusement, sans un mot, vidé de sa force vive, évidé de son existence. J’estimais que Facing mirrors relèvait de cette tentative au cinéma à dire et poursuivre ces pourparlers participant de la colère et de la sérénité, au sens qu’en donne Gilles Deleuze[16] : « la philosophie ne se sépare pas d’une colère contre l’époque, mais aussi d’une sérénité qu’elle nous assure. La philosophie cependant n’est pas une Puissance. ». Noor et Eddie, comme toutes les vies vulnérables, ne peuvent pas lutter contre cette Puissance, ils vont vers la vie où la force exsude dans cette fuite rendue nécessaire, leur rendant vie et grace.

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[1] Ce site propose un classement des plus grands dix films trans, « 10 great transgender films », http://www.bfi.org.uk/news-opinion/news-bfi/lists/10-great-transgender-films (consulté en avril 2014).

[2] « ‘Noor’, ou comment re-devenir un homme au Pakistan », 24.04.2014, http://yagg.com/2014/04/24/noor-ou-comment-re-devenir-un-homme-au-pakistan/

[3] Clarisse Fabre, « Sans contrefaçon, je suis un garçon, Noor », Le Monde, 24 mai 2012, URL : http://www.lacid.org/l-acid-au-festival-de-cannes-355/editions-precedentes-408/programmation-acid-cannes-2012/revue-de-presse-cannes-2012/noor-276/noor-ecce-homo (consulté en avril 2014).

[4] Yagg utilise le terme au pluriel, les Kushras.

[5] Christophe Kantcheff – Politis, URL : http://www.lacid.org/l-acid-au-festival-de-cannes-355/editions-precedentes-408/programmation-acid-cannes-2012/revue-de-presse-cannes-2012/noor-276/noor-de-cagla-zencirci-et-2100

[6] Théo Ribeton – Critikat.FR, « Sans contrefaçon, je suis un garçon : Noor », 24 mai 2012, http://www.lacid.org/l-acid-au-festival-de-cannes-355/editions-precedentes-408/programmation-acid-cannes-2012/revue-de-presse-cannes-2012/noor-276/sans-contrefacon-je-suis-un-garcon.

[7] Entretien avec Emmanuelle Beaubatie, ODT [en ligne], avril 2014.

[8] Margaret Mead, Mœurs et sexualité en Océanie, Terre humaine Poche,  Réed. 1963.

[9] Laurent Salgues et Oriol Canals, Paroles de cinéaste, Sur Noor, Programmation Acid, Cannes 2012, http://www.lacid.org/les-films-42/noor.

[10] « A Paris, Chéries-Chéris porte tous les amours à l’écran », 11 octobre 2013, http://www.lacid.org/revues-de-presse/les-films/noor-296/a-paris-cheries-cheris-porte-tous.

[11] http://lci.tf1.fr/politique/christine-boutin-on-est-envahi-de-gays-7976565.html.

[12] Colette Chiland, In L’Information psychiatrique, pp.259-260, Vol 87, N°4, avril 2011.

[13] http://www.lacid.org.

[14] Facing mirrors de Negar Azarbayjani (Iranien, Allemagne), Boys dont cry de Kimbeley Pierce (USA, 1999)

[15]Noémie Luciani,  « ‘’Noor’ : entre deux genres, entre deux mondes », 22.04.2014, http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/04/22/noor-entre-deux-genres-entre-deux-mondes_4404513_3246.html (en ligne).

[16] Gilles Deleuze, Pourparlers, ed. de Minuit, 1990. Réédition 2003.

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Mise en ligne : 01.05.2014

Esquisses pour un savoir pluriel sur la sexualité des hommes trans

Tiphaine Besnard-Santini

Doctorante en sociologie à l’université Paris-8-Cresppa CSU

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Esquisses pour un savoir pluriel sur la sexualité des hommes trans

Introduction

Parce que le fait de transitionner est très souvent assimilé, par erreur, à une orientation sexuelle ou à une pratique érotique[1], la question de la sexualité trans (FtM, MtF, ainsi que toutes les personnes appartenant au spectre des transidentités) est quasi absente des ouvrages spécialisés[2]. La sexualité reste peu abordée, y compris dans les publications des trans eux-mêmes, en comparaison des questions relatives à la discrimination[3], à l’identité, au parcours ou encore à la santé[4]. Les quelques blogs portant directement sur la sexualité des hommes trans sont majoritairement anglo-saxons[5] et traitent exclusivement des rapports gais (entre hommes trans ou avec des hommes cisgenre[6])[7]. Bref, que ce soit dans la littérature psychologique, en sciences humaines ou en sexologie, rares sont les auteur/es qui s’aventurent sur le sujet – les quelques-un/es à le faire se cantonnent généralement à répéter les a priori stéréotypés et infondés sur « l’absence de vie sexuelle » des trans[8] et sur l’augmentation de la libido et  de l’agressivité chez les hommes trans prenant de la testostérone.

A l’inverse, la volonté bienveillante de ne pas traiter les trans différemment des personnes cisgenres pouvant malheureusement parfois mener à une invisibilisation des pratiques sexuelles des trans, comme c’est le cas un ouvrage écrit par les sexologues Richards et Barker[9], dans lequel les pratiquant/es des sexualités gaies, lesbiennes et hétérosexuelles sont supposé/es être tou/tes cisgenres, tandis que les trans sont évoqués uniquement dans le chapitre consacré à l’identité de genre. Or, il me semble essentiel de considérer le fait que les pratiques sexuelles des trans et de leurs partenaires (qu’ils/elles soient ou non trans), ne sont pas forcément les mêmes que les pratiques sexuelles des personnes cisgenres, pour des raisons physiques et culturelles. C’est à partir de l’hypothèse que le fait de transitionner, et d’être trans, influence la vie, les représentations et les actes sexuels des individus que j’ai interrogé plusieurs de mes amis, amant ou ex-amant transmasculins au sujet de leur sexualité.

L’uniformité trompeuse dans laquelle les trans ont été mêlés, qui suppose de l’homogénéité là où il n’y a que des différences, fait fi des variations liées à la classe sociale, aux modes de vie, à l’histoire familiale, aux désirs et au sentiment d’identité, qui jouent pourtant un rôle non négligeable dans la vie sexuelle de tous les individus. Dans le cas des hommes trans, il était intéressant de voir comment s’articule, de manière unique chez chacun, leur sexualité au sentiment de ne pas appartenir au sexe d’assignation, mais aussi aux modifications physiques, chirurgicales et hormonales. Avec cet article, je me propose, à la lueur des entretiens que j’ai effectués et de l’étude des quelques publications et des blogs consacrés au sujet, de rendre compte de certaines de ces expériences toutes singulières. Face à l’absence de connaissances sur le sujet, j’ai opté pour une présentation assez large, quoi que non-exhaustive, de la diversité et de la richesse des expériences sexuelles des hommes trans. Il s’agissait plus ici de poser les premiers jalons d’un savoir issu de la parole des personnes concernées, que d’une étude approfondie sur une thématique précise. Ce travail n’est que le premier d’une série qui, je l’espère, sera longue et enrichissante.

De la naissance à l’amélioration de la vie sexuelle

Si toutes les expériences qui m’ont été relatées diffèrent sur bien des aspects, un fil court d’un entretien à l’autre, à savoir que la sexualité des personnes transmasculine se caractérise par des débuts entravés par l’absence de modèle d’identification. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le fait que parmi les cinq trans avec lesquels j’ai menés des entretiens[10], trois rapportent avoir débuté leur vie amoureuse et sexuelle entre 18-20 ans, c’est-à-dire un peu plus tardivement que la moyenne nationale[11], et que celle-ci a rapidement coïncidé avec les prémisses de l’identification transgenre. A cet égard, l’absence de vie érotique avant transition se comprend aisément par la privation d’exemples auxquels s’identifier et desquels apprendre les gestes de la sexualité, mais aussi par un certain degré d’inconfort physique, des inhibitions et l’absence de modèles de sexualités et de corps trans, menant à un rejet général de la sexualité conçue comme une menace pour l’identité trans en devenir. Boris, un trans de 30 ans, raconte :

Dans mon enfance et jusqu’à ce que je baise pour la première fois à 18 ans la sexualité ça n’existait pas pour moi. Ca me faisait peur parce que j’avais l’impression que la seule chose possible pour moi c’était d’avoir un rôle féminin et passif avec des hommes cisgenres[12].

La prise de conscience qu’il est possible de choisir son genre d’appartenance, que la sexualité hétéronormée n’est pas une obligation et qu’il est possible de modifier l’apparence du corps constitue généralement un premier pas salvateur pour sortir d’une vie sexuelle souvent corsetée par les normes dominantes de genre et de sexualité. Cela permet dans bien des cas de pouvoir briser des tabous et de verbaliser des interdits et des envies. Dès lors, la rencontre avec la culture trans contribue à une amélioration de la vie en générale, et de la vie sexuelle en particulier. Transformation positive permise par la prise de conscience du désir de transition, d’une part, et les modifications physiques, d’autre part : progrès dans la confiance en soi, épanouissement du rapport au corps, sentiment d’être désiré pour ce qu’on est etc. Tom, un garçon trans de 33 ans, me dit :

La transition a tout changé dans ma vie sexuelle. D’abord j’ai commencé à vraiment prendre mon pied[13].

La transition (qu’elle inclue ou non les hormones et la chirurgie) peut donc avoir pour effet la naissance pure et simple de la vie sexuelle, ou encore l’ouverture à de nouveaux désirs et à de nouvelles pratiques. Un sondage du magazine en ligne Transguys.com du mois de juillet 2010, visant à relever les modifications liées à l’identification trans sur la vie sexuelle, révèle que 20,77% des interrogés considèrent que leur sexualité a changé de façon significative, 40,38% affirment que le spectre des personnes sexuellement attirantes s’est élargi, et 28,08% pensent que leur orientation sexuelle n’a pas été modifié depuis qu’ils ont commencé à s’identifier comme trans[14]. Parmi les 73 personnes ayant répondu au sondage et rédigés des commentaires sur le site du magazine, plusieurs mentionnent la testostérone comme facteur de modification de  leurs attirances sexuelles[15]. Outre la fameuse accentuation de leur libido, qui n’est finalement évoquée que par cinq personnes, l’irruption de nouveaux fantasmes est décrite par 1 personne sur 7.

Relativement à cela, l’attribution des changements dans la sexualité à  l’hormonothérapie ne fait pas l’unanimité parmi les personnes concernées[16]. Si certains attribuent purement et simplement les changements libidinaux à la prise de testostérone, d’autres n’en parlent même pas. Sans compter que beaucoup de trans emploient d’autres méthodes pour modifier leur corps (sport, alimentation, usage de plantes etc). Parmi les cinq trans que j’ai interrogés, Hyacinthe, âgé de 26 ans, est le seul à m’avoir parlé des modifications permises par la testostérone sur sa sexualité (augmentation du désir, qualité de plaisir différente, nouvelles zones érogènes, érection)[17]. Et même pour lui, l’attribution aux seules hormones reste ambiguë : bien qu’il ait noté une très forte et indéniable augmentation de sa libido dans les premiers 8 mois d’hormonothérapie, il reste plus ambivalent quant à ce qui lui a permis d’exprimer les rôles sexuels masculins et dominants qu’il n’assumait pas avant : meilleure confiance en soi, puissance physique acquise par la pratique sportive, émancipation personnelle et politique, équilibre trouvé entre féminité et masculinité – un ensemble de facteurs semblent avoir joué un rôle dans les changements qu’il a constatés.

Identité de genre, orientation sexuelle et rôles sexuels

L’imputation de caractéristiques genrées aux hormones et les conceptions biologisantes des comportements sexuels imprègnent encore fréquemment aussi bien dans le discours des trans que dans les études psychologiques et sociologiques non-informées par les théories féministes. Toutefois, en dépit de ces notions essentialistes visant à expliquer des attitudes ou des désirs sexuels dits masculins (attitude sexuelle dominante, forte libido, rejet de la monogamie, distinction entre sentiments et désir), le rapport des hommes trans à la virilité apparaît finalement beaucoup plus complexe que prévu. Ainsi Louis, un trans de 25 ans, me dit-il :

Je déteste les mecs quoi, je les supporte pas. Enfin les mecs-mecs, la virilité ça me fait gerber. Donc être renvoyé à ça c’est juste pas possible[18].

Quant à Hyacinthe, il affirme également qu’il n’a pas du tout envie d’être « lu comme un mec hétéro dominant » et que la construction de son identité de genre n’a pas été aisée. Depuis qu’il jouit d’un passing[19] à 100% et que les gens n’attendent plus de lui qu’il performe socialement et sexuellement des rôles féminins, il peut surprend à se réapproprier des « trucs féminins pour la première fois de sa vie » :

J’ai trouvé aujourd’hui un compromis social avec lequel je suis en paix et qui est viable alors qu’avant ça ne l’était pas, dit-il[20].

A cet égard, l’analyse des récits des hommes trans contredit le discours hégémonique psychologique et psychiatrique, discours selon lequel, pour les FTM, endosser l’habit masculin reviendrait à s’approprier toutes les caractéristiques de l’Homme, à savoir – outre le goût pour le football et les pantalons, celui des femmes et du bon vin ! Pourtant, dans le sondage du site transguys.com, près des trois quart des interrogés se définissent comme gays ou pansexuels/queers, tandis que moins d’un quart se présente comme hétérosexuel/attiré par les femmes et quelques-uns comme asexuels. Il faut néanmoins relativiser ces chiffres en la comparant aux résultats de l’enquête sur la santé et la sexualité des trans, réalisée par l’association Chrysalide en 2011. Selon ces données, le nombre de transmasculins à se déclarer homosexuel est de 18%, pansexuel est de 25% et hétérosexuel est de 35%. De sorte que les gays et les pansexuels réunis représentent moins de la moitié de l’effectif de l’enquête française, contre trois quarts des répondants de l’enquête américaine[21].

Tandis que certains attribuent le passage d’un désir pour les femmes à un désir pour les hommes à la seule prise de testostérone, d’autres évoquent des facteurs psychologiques, dont : l’amélioration de la confiance en soi, la meilleure connaissance de soi-même et la reconnaissance par autrui de l’identité masculine. Ainsi, Ethan Lu écrit-il :

Être honnête et à l’aise avec soi-même te rend plus ouvert à des personnes que tu aurais pu trouver effrayantes d’une certaine façon avant[22]. 

Mais pour la plupart, le passage par l’identité lesbienne/gouine semble avoir été déterminant dans le rejet de l’assignation à la féminité hétérosexuelle, à défaut d’autres modèles alternatifs. Cette identité pouvant avoir été vécue avec une certaine forme d’inadéquation. En effet, pour nombre de trans, l’attirance pour des femmes ne se fait pas dans et selon les codes lesbiens, mais est vécue d’une façon hétérosexuelle. Tom m’explique à ce sujet qu’il ne supporte pas qu’une partenaire attende de lui qu’il baise « comme une gouine ». De la même façon, Jason écrit :

Avant de vivre en tant qu’homme, j’étais très confus. J’aimais les femmes mais je détestais être identifié à des femmes/lesbiennes[23].

Ainsi le passage par le lesbianisme se fait-il soit parce qu’il permet l’accès à des relations sexuelles avec des femmes, soit parce qu’il offre un modèle de « female masculinity »[24], selon le terme de Jack Halberstam. Mais il peut aussi faire l’objet d’un puissant rejet s’il conduit à des injonctions à être une femme et à agir en tant que telle, ou s’il n’était qu’un moyen de ne pas être féminin/e sans pour autant avoir d’attirance pour des personnes féminines.

J’avais à la base des relations gouines et je me définissais comme gouine mais avec un certain malaise. Mais c’était la seule catégorie dans laquelle je pouvais le mieux me reconnaître[25], me raconte Louis.

Mais pour d’autres, l’appartenance à la communauté lesbienne/gouine constitue un cadre culturel dans lequel trouver des partenaires et évoluer en toute sécurité.

Ça m’a fait vachement de bien d’être dans une sexualité de gouine, je m’y suis tout de suite trouvé super bien. C’est une culture sexuelle à laquelle je m’identifie grave et qui me fait du bien, dans laquelle j’aime évoluer et j’ai envie d’y évoluer jusqu’à la fin de ma vie[26], me dit Hyacinthe.

Dans un monde hétéro/cis-normé et en l’absence de modèles transmasculins auxquels s’identifier, les codes culturels sexuels lesbiens et gais offrent donc des outils à ceux qui refusent l’assignation à la féminité. Pour Boris, ce n’est que lorsqu’il a commencé à fréquenter le milieu militant LGBTQI qu’il a pris connaissance des sexualités pédés, lesquelles lui ont permis de développer un imaginaire fantasmatique, des désirs et des pratiques qu’il déploie dans sa vie sexuelle avec des partenaires féminines. De même, Hyacinthe se rappelle :   

Je me souviens par exemple m’être identifié à un pédé dans une relation lesbienne à 18 ans. Dans ce cadre je pouvais sexualiser mes seins, mes tétons[27].

Le rapport aux autres : entre identification et reconnaissance

Au-delà de l’identification, la question de l’attirance pour des hommes cis et/ou trans apparaît, après avoir longtemps été taboue dans les discours trans, comme incontournable – au moins à un moment du parcours. Façon de tester son passing ou véritable attirance, la confrontation au corps et au désir d’un homme cisgenre n’est pas anodine. Mais d’une façon générale, il m’est apparu que les rencontres sexuelles avec des partenaires jouaient souvent un rôle déterminant dans l’évolution de la transition et l’amélioration de la vie sexuelle. En premier lieu, c’est généralement dans le cadre de relations de confiance et d’amour que les inhibitions et les tabous peuvent venir à être dépassés, permettant d’avantage d’aisance physique et de confiance en soi. Il ne s’agit pas ici de soutenir que tous les trans ont des problèmes avec leur corps, ou que les enjeux d’estime de soi sont l’exclusivité des trans, mais de mettre en lumière le fait que la honte ou la culpabilité qui peuvent résulter d’une non-concordance avec les normes de genre peuvent être dépassées grâce au regard aimant et désirant d’autrui.

En effet dans chaque entretien, les personnes évoquent au moins une fois le fait d’avoir souffert de ne pas être « normal/e » pendant l’enfance ou l’adolescence. Ce sentiment ayant généralement des effets négatifs sur l’image de leur corps, générant la crainte de ne pas être désiré ou de l’être mais pour de mauvaises raisons. Mathieu, un trans de 32 ans, témoigne du fait qu’avant sa transition il ne percevait pas son corps comme un objet de séduction :

Je trouvais louches les gens qui me trouvaient attirants, j’avais l’impression, du fait de ma transidentité, de mon apparence juvénile et de mon exotisme, d’être un objet de curiosité[28].  

En l’absence de représentations sociales de personnes transmasculines, le sentiment d’inadéquation et d’anormalité peut mener certains à des tentatives de féminisation pour correspondre aux attentes sociales ou sexuelles. Tom me raconte ainsi qu’avant de prendre conscience de sa transidentité, il se sentait obligé de « jouer le rôle de la meuf » parce qu’il ne s’écoutait pas et qu’il pensait que c’était comme ça qu’il devait agir sexuellement, alors que dans ses fantasmes il s’était toujours identifié à des rôles masculins et dominants. Ce n’est que lorsqu’il a fait la connaissance d’une fille qui le désirait pour ce qu’il était, en tant que trans, qu’il a pu verbaliser et extérioriser cette part de son identité. En devenant désirables pour sa partenaire, les caractéristiques masculines de son corps qui jusqu’alors faisaient l’objet de honte[29], ont pu être réappropriées et investies dans les rôles sexuels masculins qui lui conviennent :

C’est avec elle que j’ai nommé ma bite « ma bite ». Avant les filles me demandaient pourquoi mon sexe était comme ça, elles s’étonnaient que je bande du clitoris, j’étais très complexé. Maintenant c’est terminé, je ne serai plus complexé, c’est ma bite[30].

En ce sens, le moment de dévoilement induit par le coming out face à un/e futur/e partenaire sexuel/le fait l’objet d’enjeux importants. Mathieu confirme que, si le moment de faire son coming out est toujours une prise de risque désagréable, le fait de constater qu’il est désiré tel qu’il est toujours jubilatoire :

Mais quand tu te trouves en face de quelqu’un qui est très libre et qui ne va pas poser d’étiquette sur toi, ni sur ton corps, ni sur tes désirs, alors là c’est encore plus jouissif.  (…) Quand j’ai rencontré cette fille hétéro et que je lui ai dit que j’étais trans, il y a eu zéro réaction, alors je me suis dit : putain elle me plaît encore plus[31].

En effet, pour les personnes trans, peut-être encore plus que pour les personnes cisgenres, les rapports sexuels et les relations amoureuses viennent interroger, voire mettre en péril, l’identité. J’ai retrouvé ainsi chez chacun de mes interrogés le refus de participer à des activités sexuelles qui contreviendraient à une identité masculine choisie. Les rapports pénétratifs avec des hommes hétérosexuels, par exemple, semblent faire unanimement l’objet de refus dans mes entretiens, quoi que les rapports pénétratifs ne soient pas systématiquement absents dans les sexualités transmasculines[32]. D’une façon générale, les partenaires appartenant à une communauté culturelle sexuelle que je qualifierai de queer semblent préférés à ceux/celles avec lesquels les risques d’avoir à faire de la pédagogie, de voir ses limites non respectées ou de constater que « ça ne va pas le faire » sont grands. Mathieu m’explique qu’avec des partenaires qui attendent de lui qu’il se comporte sexuellement comme une fille ou un garçon, ça pose généralement problème :

A part avec des trans et des pansexuel/les, avec les autres globalement il y a toujours la question de savoir pour l’autre comment il/elle va se comporter avec moi. (…) Pour moi le summum de la liberté c’est certainement avec des trans ftm ou, plutôt ftx. Là j’ai l’impression d’être à la maison, qu’on peut négocier des trucs[33].

La sexualité trans : entre créativité et découverte

La négociation, mais aussi la création de nouveaux paradigmes sexuels semblent donc fondamentales dans la sexualité des trans et de leurs partenaires. Dans le cas de Tom, la transition s’est accompagnée d’un changement lexical dans l’appellation des zones érotiques. Mais, ce n’est pas le cas de tous les trans d’employer les mots « bites », « pénis », ou encore « queue » pour nommer leurs parties génitales, certains continuent d’utiliser le terme qu’ils employaient avant transition (« chatte », « teuch », « vagin », « fente »). Mais quel que soit le terme choisi, la question génitale n’est jamais absente des récits, bien que – ou peut-être précisément parce que- que les phalloplasties et les métaidoplasties restent très rares et souvent insatisfaisantes. Pour la plupart des trans avec qui j’ai discuté, le choix du vocabulaire sexuel est souvent lié à l’usage fait des parties génitales et à l’orientation sexuelle revendiquée, lesquels peuvent varier en fonction des périodes, du jeu sexuel et/ou des partenaires. Ainsi certaines notions et pratiques empruntent-elles aux cultures lesbienne, gaie ou encore hétérosexuelle, tandis que d’autres appartiennent en propre à la culture trans[34]. Mais quelles que soient le cadre de référence, la façon dont les personnes trans s’approprieront ces cultures sera toujours une création propre.

Il me semble que cet aspect de la sexualité trans a été l’un des plus négligés. Pourtant, il m’est apparu crucial, aussi bien dans ma propre expérience qu’au travers des récits qui m’ont été livré, puisqu’il offre des perspectives infinies dans la quête de nouvelles façons de concevoir les corps, de faire l’amour et d’envisager les relations sexuelles. Il s’agit ici de l’aspect le plus créatif de la vie sexuelle avec autrui.  Mais, si la place du/de la partenaire semble dans ce cas essentielle, l’influence des amant/es peut être à double tranchant, notamment dans les relations des trans avec des femmes qui se définissent comme lesbiennes et qui admettent difficilement leur attirance pour une personne qui ne se définit pas comme une femme, ou lorsque le/la partenaire prend une telle place dans la transition de la personne trans que les choix de l’opération, de la prise d’hormone, du pronom et même des rôles sexuels sont délimités par le désir du/de la partenaire.

En conclusion, si l’amélioration et la libération de la sexualité des hommes trans ne peuvent pas être attribuées uniquement à la transition, la prise de conscience de l’identité masculine, la verbalisation des limites et des interdits et l’amélioration de l’estime de soi jouent un rôle décisif dans ce domaine. Par ailleurs, bien que les hommes trans puissent partager de nombreuses facettes de la vie sexuelle des hommes cis, leur parcours, l’expérience de la stigmatisation et leurs particularités physiques marquent d’une façon spécifique la pratique de la sexualité. Ces singularités leur ouvrent dans bien des cas un éventail plus large de pratiques, d’expériences potentielles et de rencontres variées. En ce sens, l’épanouissement sexuel des trans provient en grande partie d’une acceptation positive de l’identité transgenre par eux-mêmes et par leurs partenaires – acceptation permise, entre autres, par une meilleure connaissance des sexualités trans dans leur diversité.

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Bibliographie de l’auteure 

  • Les Prostituées à la Salpêtrière et dans le discours médical (1850-1914)
  • Une folle débauche, Paris, l’Harmattan, 2010, 224 p.
  • Compte-rendu d’ouvrage : « MENSAH Maria Nengeh, THIBOUTOT Claire et TOUPIN Louise, Luttes XXX. Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe, Montréal, Remue-Ménage, 2011, 455 p. Paru dans Genre, sexualité & société, n°8, automne 2012.
  • « Blaming disease on female sex worker : a long history », Research for sex work, n°13, hiver 2012, p. 10-13.
  • « Jalons pour une sexothérapie pluraliste », 3e colloque de l’International Network for Sexual Ethics and Politics, Gand, 15 octobre 2013.
  • « Clinique de la sexualité : diagnostiquer la différence ou le lieu de l’hétéronormativité », European Geographies of Sexualities Conference, Lisbonne, 5 septembre 2013.
  • « Ce que l’épistémologie féministe fait à la psychologie : invention,  résistances et réinvention des discours savants sur les femmes et la sexualité dans la psychanalyse et la sexologie », Journée de recherche doctorale CSU/RéQEF, Paris, 22 avril 2013. 

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[1] C’est ce qu’on appelle l’autogynéphilia (pour les femmes trans) ou l’autoandrophylia (pour les hommes trans). Pour une critique de cette notion, voir l’article de Serano Julia M., « The Case Against Autogynephilia», International Journal of Transgenderism, vol. 12, n°3, 2010, p. 176-187.

[2] L’un des rares à aborder ouvertement la question est Jason Cromwell, Transmen and FTMs : Identities, Bodies, Genders, and Sexualities, University of Illinois Press, 1999. Voir aussi : Hérault Laurence, « Usages de la sexualité dans la clinique du transsexualisme », L’Autre, Cliniques, Cultures et Sociétés, vol. 11, n°3, 2010, p. 278-291.

[3] Pour des raisons évidentes face à l’urgence revendication de droits et de lutte contre la stigmatisation.

[4] Par exemple le magazine américain par et pour les trans masculins, Original Plumbing, n’a publié qu’un seul numéro spécial consacré à la sexualité (l’issue #3 au printemps 2010) – abordée sous l’angle de la santé. http://www.originalplumbing.com/

[5] A l’exception, il me semble, de ce forum francophone consacré aux relations entre hommes trans et cis : http://www.ftmvariations.org/forum/ et de la plaquette produite par l’association Outrans : Dicklit et T Claques. Un guide pour les ft*… et leurs amants, 2010.

[6] Cisgenre : dont le genre d’identification correspond au genre d’assignation à la naissance, par opposition à transgenre. A ce sujet : Serano Julia, Whipping Girl : A Transsexual Woman on Sexism and the Scapegoating of Femininity, Berkeley, Seal Press, 2007 et Alessandrin Arnaud, « La Question cisgenre», Interrogations, vol. 15, 2013.

[7] Ceci pouvant s’expliquer pour deux raisons : 1° une très large part des hommes trans ont une attirance pour les hommes (trans et cis) ; 2° les trans qui ont des relations avec des femmes sont généralement plus facilement intégrés à la communauté lesbienne que le sont ceux qui ont des relations gaies dans la communauté gaie/pédé, donc n’ont pas besoin de réseaux sociaux spécifiques. Cameron Loren, «Finding love as a transman», The Advocate, 18 décembre 2006, http://www.advocate.com/politics/commentary/2006/12/18/finding-love-transman. 

[8] Le psychologue Pascal Fautrat affirme par exemple que : « l’ensemble des auteurs soulignent la rareté de la vie sexuelle génitale chez les sujets », De quoi souffrent les transsexuels ? Psychopathologie clinique et changement de sexe, Paris, Editions des archives contemporaines, 2001, p. 68. 

[9] Richards Christina et Barker Meg, Sexuality and Gender for mental health Professionnals. A practical guide, Londres, Sage, 2013, p. 27.

[10] 5 entretiens d’une durée variant de 45 à 110 minutes, réalisés à Paris au cours des années 2013 et 2014.

[11] Selon l’enquête sur la sexualité en France de 2007, l’âge médian des hommes cisgenres au premier rapport est 17,2 et 17,6 ans pour les femmes cisgenres, Bajos Nathalie et Bozon Michel (dir.), Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, Paris, La Découverte, 2008, p. 124.

[12] Entretien réalisé à Paris le 30 août 2012.

[13] Entretien réalisé à Paris le 1er mars 2014.

[14] 10,77% ne sont pas encore sûrs : http://transguys.com/polls-surveys/shifting-sexual-orientation

[15] L’enquête « Santé Trans » de 2011 de l’association Chrysalide corrobore en partie ces chiffres puisque 52,7% des FtM interrogés déclarent avoir constaté une évolution de leur orientation sexuelle après la transition. http://chrysalidelyon.free.fr/fichiers/doc/santetrans2011.pdf

[16] Que ce soit dans le sondage ou parmi les personnes qui ont répondu à mes entretiens.

[17] Alors que 3 sur 5 interviewés prennent ou ont pris des hormones à plus ou moins grandes doses.

[18] Entretien réalisé à Paris le 3 mars 2014.

[19] Passing : être vu et reconnu socialement dans le genre choisi.

[20] Entretien réalisé à Paris le 24 février 2014.

[21] http://chrysalidelyon.free.fr/fichiers/doc/santetrans2011.pdf

[22] Ethan Lu, 15 juillet 2010 : http://transguys.com/polls-surveys/shifting-sexual-orientation

[23] Jason, 10 octobre 2010 : http://transguys.com/polls-surveys/shifting-sexual-orientation

[24] Halberstam J., Female Masculinity, Duke University Press, 1998, 329 p.

[25] Entretien réalisé à Paris le 3 mars 2014.

[26] Entretien réalisé à Paris le 24 février 2014.

[27] Entretien réalisé à Paris le 24 février 2014.

[28] Entretien réalisé à Paris le 3 février 2014.

[29]  Forte pilosité, dicklit, larges épaules.

[30] Entretien réalisé à Paris le 1er mars 2014.

[31] Entretien réalisé à Paris le 3 février 2014.

[32] Ils peuvent faire l’objet de pratiques courantes, notamment pour ceux qui ont des relations avec des lesbiennes, ou bien être vécus dans des rapports gais.

[33] Entretien réalisé à Paris le 3 février 2014.

[34] Le terme dicklit par exemple – et toutes les pratiques liées à celui-ci, dont l’usage de pompes pour l’allonger, ou la combinaison de celui-ci avec un gode -, mais aussi l’utilisation des packing, de binder, de gode-ceintures réalistes etc. 

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Mise en ligne : 01.05.2014

FtM – Ft* – FtX : Masculinités trans

Maud-Yeuse Thomas

Sociologue

FtM – Ft* – FtX : Masculinités trans

Introduction

Le 31 mars était la journée mondiale de visibilité trans. Malheureusement, cette journée est, elle aussi, restée invisible aux yeux du grand public[1]. Mise en abîme sinistre lorsqu’on connaît les difficultés liées aux parcours trans. Si l’Observatoire Des Transidentités travaille à l’espoir d’une plus grande visibilité associée à une meilleure connaissance des questions trans, il n’en demeure pas moins que cette entreprise doit être interrogée à l’aune des angles morts de la visibilité trans. Sans prétention à l’exhaustivité, nous tenions ce mois-ci, ainsi que le mois prochain, à donner la parole à celles et ceux qui luttent pour l’élaboration d’une scène FtM en France, dans la militance, dans la culture comme dans la recherche. Nous convions ainsi, dans un premier temps, Emmanuelle Beaubatie (doctorante à l’Institut de Recherche Interdisciplinaire sur les Enjeux Sociaux (EHESS), associée à l’équipe « Genre, santé sexuelle et reproductive » de l’INSERM) et l’équipe en charge du web-magazine « transkind », première revue française réalisée par des garçons trans.

[Erratum : Un lecteur nous signalé l’existence du magazine TBoy Mag » dans les années 2005. Les archives sont disponibles à l’adresse : http://archivestboymag.canalblog.com/]

L’un des points marquants de l’entretien d’Emmanuelle Beaubatie est que, « contrairement au genre féminin, le genre masculin se devait d’être biologique ». Mais qu’en est-il vraiment des parcours de vie FtM et de la masculinité FtM ? « L’accès au masculin est impensable », souligne la chercheuse en reprenant les termes de Julie Guillot[2]. Pourquoi est-elle encore si invisible par rapport à la féminité des MtF ? On peut faire l’hypothèse que le plafond de verre, structurellement lié à l’hégémonie masculine, à l’inégalité-infériorité entre femmes et hommes cisgenres, à la mise en scène, voire en spectacle, du féminin, joue ici tout son rôle. Depuis les années soixante, la figure butch a été présentée en conflit avec celle du FtM (Boy I am[3]). Mais qu’en est-il vraiment ? Si l’accès au biologique, est présenté comme défaillant ou structurellement impossible, chez les FtM et chez la butch, ce conflit entre deux groupes minorés et vulnérabilisés n’écrase-t-il pas le véritable sujet, c’est-à-dire le maintien de l’inégalité structurelle de société basée par le patriarcat sur le critère du sexe ? L’impossibilité structurelle à accéder à la masculinité n’est-elle pas, sur le fond, rien d’autre qu’une nouvelle manière de présenter le masculin comme appartenant structurellement à l’homme, individu universel supérieur à tous les autres ? On peut aujourd’hui signifier cette différence de visibilité de bien des manières. Mais l’une d’elle tient à la manière dont la transition FtM a été dite par l’instance médicale et surtout la manière dont elle n’a pas été dite, reléguée dans une zone de huis clos. Ainsi, dans cette récente affaire en Italie : Quatre transsexuels portent plainte contre le système sanitaire italien pour ratage médical[4]. Titre emblématique s’il en est dans l’usage du masculin biosocial quand il s’agit ici de quatre femmes trans. La fascination médiatique pour les MtF et la répulsion de médecins envers les femmes trans conduit à une mise en danger de la vie des personnes trans. Il est par exemple d’usage courant de signifier que les agressions et meurtres seraient plus courants et plus difficiles à éviter chez les MtF. L’exemple du film de K. Pierce, Boys dont cry, permet de revenir sur cette invisibilité criante. Violé avant d’être tué, le personnage de Brandon Teena a été reféminisé par la militance LG et rebaptisé (e) Teena Brandon. L’usage différentiel des insultes en indique le régime. Alors que le langage straight n’hésite pas à parler d’hommes « efféminés », il refuse aux changements de genre l’usage du masculin que ce soit pour les FtM ou ces « masculinités sans hommes » (Bourcier, Molinier[5]) ; l’expression de « garçon manqué » renvoyant au manque, à l’inaccessibilité de l’accès au genre masculin. L’effacement du féminin et l’exclusivité du masculin sont au cœur de la hiérarchie androcentrique. Il en découle la position tierce des identifications de genre trans que le XIXe classait en « troisième sexe ». Chantal Aubry indique ainsi que Claude Cahun, interrogeant la « troisième genre », a été « redécouverte » dans les années 1980 après plus d’un demi-siècle d’effacement au profit des hommes dans le mouvement surréaliste[6]. Qui se souvient par ailleurs de ces femmes, telles Violette Morris, championne dans plusieurs disciplines sportives, assignées un temps à un rôle de pionnières pour être mieux effacées ?[7] Paradoxe temporel, dans cet effacement sociopolitique et symbolique généralisé, il échouerait ainsi aux FtM de dire une masculinité non-biologique où comment cela fait de rentrer dans la « maison des hommes»[8].

À ce titre, ne serait-il pas opportun de penser l’invisibilité FtM à l’aune des rapports de pouvoir entre les sexes ? Si telle est la méthode employée, il s’avère peut-être que les masculinités trans (pour ne pas limiter les Ft aux garçons ou aux hommes trans) accèdent, en même temps qu’à la masculinité, à un privilège du genre que traduisent toutes les personnes interviewées dans le reportage de V. Mitteaux « mon sexe n’est pas mon genre »[9]. Nous pourrions être vigilent.e.s quant à ce terme de privilège. Comme le souligne Maxime Cervulle[10], la notion de privilège pourrait réifier des catégories, à l’endroit même où les porosités, voire même des cultures spécifiques apparaissent. Néanmoins, la masculinité hégémonique, telle que définie par Connell comme étant un concept qui « vise à analyser les processus de hiérarchisation, de normalisation et de marginalisation des masculinités, par lesquels certaines catégories d’hommes imposent, à travers un travail sur eux-mêmes et sur les autres, leur domination aux femmes, mais également à d’autres catégories d’hommes »[11] est transposable à la question FtM. En effet, n’est-ce pas cette masculinité qui est traquée dans les passings trans (FtM comme MtF, même si, là encore, la notion de « passing » mérite d’être lue de manière critique) ? Au travers de la masculinité hégémonique se loge donc des contre-masculinités, des technologies de genre masculines ne renvoyant pas à cette hégémonie du masculin. À ce titre, nous soulignions dans un précédent dossier les accointances entre garçon trans et féminisme[12], renvoyant immédiatement à ce qui se joue dans l’hybridité des statuts FtM (à la fois relationnels et subjectifs).

Une autre piste, afin d’envisager les visibilités FtM, est de considérer la place des garçons trans au sein du mouvement social trans ou, pour le dire autrement, de la culture trans. Là encore, que la visibilité FtM puisse se retourner comme un gant pour esquisser les contours de l’invisibilité des femmes, interroge sur ce que l’apprentissage ou l’injonction à la masculinité hégémonique laisse comme place aux garçons trans, non pas « à l’opposé » mais « aux côtés » (souvent étroits) des filles trans dans le mouvement social trans.

En écho à ces nombreuses questions, nous sommes ravi.e.s de recevoir ce mois-ci Emmanuelle Beaubatie et les responsables de revue Transkind à l’ODT. Ce dossier s’augmentera le mois prochain de nouveaux articles. En attendant, nous vous souhaitons une excellente lecture.

 


[1] On trouvera une vidéo ici : https://www.youtube.com/watch?v=xxIqDN8sTlw.

[2] Guillot, Julie. Entrer dans la maison des hommes. De la clandestinité à la visibilité : trajectoires de garçons trans’/FtM, Mémoire de Master 2 Recherche, Dir Rose-Marie Lagrave, EHESS IRIS), 2008.

[3] Boy I am, Un film de Samantha Feder et Julie Hollar (USA, 2006, 1h12, documentaire, couleur, VOSTF) Production : Women make movies.

[4] Quatre transsexuels portent plainte contre le système sanitaire italien pour ratage médical, 18/04/2014, URL : http://www.lequotidiendumedecin.fr/actualite/international/quatre-transsexuels-portent-plainte-contre-le-systeme-sanitaire-italien-pour (conulté en avril 2014).

[5] Bourcier Marie-hélène, Molinier Pascale (Coor.), « Les fleurs du mâle : masculinités sans hommes ? », Cahiers du Genre, n°45, décembre 2008.

[6] Aubry Chantal, « La femme et le travesti, Entretien avec C. Aubry (par M-Y Thomas) », Miroir / Miroirs vol.2 (J. Patinier et A. Alessandrin dir.), pp : 67-81, Des ailes sur un tracteur, 2014.

[7] Bard Christine, Une histoire politique du pantalon, Seuil, 2010.

[8] Guillot, Julie. Entrer dans la maison des hommes. Opus cit. 2008.

[9] Mitteaux Valérie, « Mon sexe n’est pas mon genre : entretien », Les cahiers de la transidentité, vol.1 (K. Espineira, M-Y Thomas et A. Alessandrin dir.), pp : 117-125, Harmattan, 2013.

[10] Cervulle M, Dans le blanc des yeux, Amsterdam, 2013.

[11] F. Voros, G. Rebucini, M. Gourarier, « Masculinités, colonialité et néolibéralisme : entretien avec Raewyn Connell », Contretemps [en ligne], 2013.

[12] Observatoire Des Transidentités, « Transféminisme : introduction », [en ligne], 2013.

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Mise en ligne : 3 mai 2014

Entretien avec Emmanuelle Beaubatie

Emmanuelle Beaubatie

Doctorante à l’Institut de Recherche Interdisciplinaire sur les Enjeux Sociaux (IRIS-EHESS),

associée à l’équipe « Genre, santé sexuelle et reproductive » de l’INSERM.

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Entretien avec Emmanuelle Beaubatie

Bonjour Emmanuelle : peux-tu te présenter et nous dire deux mots sur ta thèse ?

C’est un travail de thèse en sociologie sur les parcours trans’ en France. Je suis actuellement rattachée à l’Institut de Recherche Interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (EHESS) et associée à l’équipe « Genre, santé sexuelle et reproductive » de l’INSERM. L’enquête s’appuie sur des entretiens individuels avec des personnes estimant poursuivre ou avoir poursuivi un parcours de transition, ainsi que sur des résultats et analyses secondaires de l’enquête « Trans et santé sexuelle » de l’INSERM menée en 2010 et sur laquelle je travaille par ailleurs avec Alain Giami. La thèse s’intéresse à l’hétérogénéité des trajectoires sociales trans’ en France, en particulier du point de vue du genre.

Dans la littérature académique sur le sujet, mais aussi dans les mouvements militants trans’ et LGBT, la diversité sociale des parcours trans’ est souvent négligée. C’est ce même phénomène que le Black feminism a dénoncé à propos des femmes : leurs différentes caractéristiques sociales de race, de classe et autres n’étaient alors (et ne sont toujours) pas prises en compte dans les textes comme dans les mobilisations collectives. Concernant les trans’, les études féministes et genre n’échappent pas à cet écueil. Les universitaires s’intéressent généralement au rapport – normatif ou non – des trans’ à la norme de genre. Le débat tourne beaucoup autour de la question suivante : est-ce que les trans’ reproduisent ou subvertissent la norme de genre ? Mais, comme le rappelle souvent la sociologue Viviane Namaste, la principale préoccupation des trans’ au quotidien n’est pas de reproduire la norme de genre ni d’être des héros de la subversion[1]. Poser cette seule question revient à invisibiliser le cadre socio-institutionnel qui structure les transitions, ainsi que les caractéristiques sociales des trans’, y compris leur genre.

Dans cette recherche, il s’agit de replacer les parcours trans’ dans un contexte social et institutionnel et de prendre en compte les rapports de pouvoir qui le traversent. L’idée est de comprendre en quoi les rapports de genre structurent différemment les parcours d’hommes (female-to-male ou FtM) et de femmes trans’ (male-to-female ou MtF) et en quoi les rapports de classe et de race également, dessinent des transitions qui prennent différents visages. Cette recherche s’intéresse aussi aux constructions subjectives qui découlent de ces différentes trajectoires trans’ en termes de genre et de rapport au risque de transmission sexuelle du VIH.

Il y a 3 ans, tu publiais avec Julie Guillot un article sur l’invisibilité des FtMs : vous notiez que la science, par son androcentrisme, avait pleinement participé à l’invisibilisation des FtMs…

Oui, il y a une prise en compte scientifique différentielle des trans’ selon le genre. Les FtMs sont rarement mentionnés dans la littérature. Les travaux de médecine, de psychologie ou de sociologie portant sur les parcours FtMs ou même les incluant sont bien moins nombreux que les travaux portant exclusivement sur les MtFs. Ce constat s’étend aux travaux d’épidémiologie portant sur le VIH/sida dans la population trans’ : les FtMs, considérés d’emblée comme étant épargnés par l’épidémie, ne sont que très rarement inclus.

Par ailleurs, l’offre médicale qui est proposée aux hommes trans’ est bien moins fournie que celle qui s’adresse aux MtFs. Il y a cette idée reçue selon laquelle un pénis serait plus compliqué à fabriquer qu’un clitoris et un vagin. Je préfère avancer l’hypothèse que la médecine s’intéresse moins plus aux MtFs qu’aux FtM, comme elle médicalise davantage les corps des femmes que ceux des hommes cisgenres[2]. Les techniques chirurgicales dites de phalloplastie[3] et de métaoïdioplastie[4] sont moins pratiquées et présentent davantage de complications que la chirurgie de vaginoplastie destinée aux MtFs. Et comme le remarque justement l’anthropologue Jason Cromwell[5], le terme de pénoplastie demeure réservé aux hommes cisgenres[6] qui se font allonger ou élargir le pénis. Le phallus symbolique est accordé aux hommes trans’, mais on leur refuse le pénis biologique. L’accès au masculin est impensable, pour reprendre les termes de Julie Guillot, qui est l’une des rares chercheuses à s’être penchée sur l’invisibilité des FtMs[7].

Tout se passe comme si, contrairement au genre féminin, le genre masculin se devait d’être biologique. La psychologue Suzanne Kessler l’a bien montré dans le cadre du traitement médical des nouveaux nés intersexués[8]. Elle remarque que la plupart de ces bébés sont assignés au féminin. Dès lors que la taille du présumé pénis est estimée « naturellement » insuffisante (selon des critères plus ou moins obscurs), ce qui est le cas dans la plupart des situations d’intersexuation, c’est le genre féminin qui est attribué. La taille du clitoris-pénis est alors réduite par un acte chirurgical, dénoncé comme étant mutilant par les associations d’intersexués. On considère que l’on peut construire une femme, mais pas un homme. Le genre masculin est représenté comme neutre, donc comme inné. C’est cette même représentation qui est responsable de l’invisibilité des hommes trans’.

Les médias y sont aussi pour quelque chose : comment analyses-tu leur rôle dans ce choix de monstration / invisibilisation ?

Le rôle des médias est indéniable en cela qu’il contribue à façonner le sens commun sur ces questions. Les médias nourrissent une fascination sexiste pour les MtFs en même temps qu’ils invisibilisent les FtMs. Très récemment, un article du magazine Le Point publié à la suite du rapport de l’Académie de Médecine sur la conservation des gamètes pour les trans’ en donne un exemple flagrant[9]. Illustré par une photographie de femmes trans’ en tenue de cabaret, il a fait grand bruit sur les réseaux sociaux (la photo a été changée depuis). Sur cette image censée représenter la population trans’ : pas de FtM, mais des MtFs mises en scène dans la performance burlesque de la féminité.

La fascination des médias pour les femmes trans’ ne date pas d’hier. Déjà en 1953, le recours à la chirurgie génitale d’une MtF ex-GI américain, Christine Jorgensen, avait fait les gros titres de la presse et était sur toutes les télévisions. Jorgensen était alors mise en scène comme une incarnation de stéréotypes féminins, qui plus est blancs et bourgeois. Des images d’archives analysées par Karine Espineira montrent même des journalistes l’attendre en masse sur le tarmac, telle une star ou une femme politique, alors qu’elle sort de l’avion qui la ramène aux États-Unis après son opération[10]. Étrangement, on n’a jamais assisté à une telle scène dans le cas d’un FtM. Il semble impensable pour des journalistes d’attendre le retour d’un homme trans’ après la réalisation de sa phalloplastie. Vouloir devenir un homme est socialement et médiatiquement considéré comme un désir normal puisqu’il s’agit de rejoindre le groupe dominant. La théorie psychanalytique de l’envie universelle du pénis chez les femmes contribue également à banaliser le désir de transition des FtMs. En revanche, les MtFs intriguent d’autant plus que leur transition est perçue comme illogique compte tenu des rapports de genre : dans une société patriarcale, quel intérêt aurait-on à devenir une femme ?

La biologiste et essayiste Julia Serano voit dans la fascination des médias pour les femmes trans’ une imbrication entre transphobie et sexisme qu’elle qualifie de transmisogynie[11]. Elle distingue deux types de représentations des femmes trans’. Il y a les trans’ « pathétiques », qui tentent de construire une féminité stéréotypée mais ne sont pas vraiment « crédibles ». On les voit dans des reportages sur les parcours trans’ : les MtFs y sont mises en scène en train de s’habiller, de se maquiller, de performer la féminité. Les hommes trans’ en revanche, apparaissent plus rarement dans de tels documentaires et ils ne sont évidemment jamais représentés en train de tenter de performer la masculinité (la masculinité se doit d’être innée, ndlr). Et il y a les femmes trans’ « imposteures » (« deceptive transsexual » selon ses termes), qui elles, jouent le rôle de prédatrices sexuelles et se servent de leur bon passing[12] pour « piéger » les hommes. Dans des films, publicités (je pense à un opérateur téléphonique), ou encore des séries comme Nip Tuck, on voit souvent des hommes qui découvrent que leur partenaire est en fait trans’, comme s’il s’agissait d’une imposture les renvoyant à l’homosexualité masculine. Dans les films et les séries, la présence de FtMs est encore plus rare que dans les documentaires, mais on peut penser qu’ils n’y seraient pas représentés ainsi : la figure sexiste de la prédatrice sexuelle maléfique est réservée aux femmes.

Je vais m’éloigner un peu du sujet, mais au-delà du traitement médiatique différentiel des hommes et des femmes trans’, il y aurait aussi beaucoup à dire sur ce que les médias choisissent de montrer ou d’invisibiliser par rapport aux parcours trans’ en général. On entend peu de choses sur la psychiatrisation ou encore sur la stérilisation forcée des trans’[13], qui constitue pourtant une violation des droits humains. D’un côté, les institutions médicales et légales limitent l’accès aux chirurgies souhaitées par les trans’ en les psychiatrisant, mais de l’autre, elles les obligent à subir d’autres chirurgies qu’ils ne souhaitent pas forcément s’ils veulent pouvoir changer leurs papiers. Ce paradoxe institutionnel reste invisible dans les médias, ceci alors qu’il structure très concrètement les parcours de transition en France comme dans de nombreux pays.

Une des premières questions, lorsqu’on parle des FtMs, est de savoir s’ils sont aussi nombreux que les MtFs. Que répondre à cette question?

L’idée reçue selon laquelle les FtMs seraient moins nombreux que les MtFs est souvent avancée pour justifier l’invisibilité des FtMs. Il est important de questionner cette fausse croyance qui, en elle-même, contribue à l’invisibilisation des hommes trans’. On lit dans beaucoup de rapports, articles ou ouvrages scientifiques, qu’il existe un ratio de 3 MtFs pour 1 FtM. D’où vient ce ratio ? Il est parfois fondé sur les chiffres des assurances maladie concernant le recours à la chirurgie génitale. Or, on sait que les hommes trans’y ont moins recours que les MtFs étant donné que l’offre chirurgicale qui leur est proposée est plus réduite et que, en conséquence, la phalloplastie ou la métaoidioplastie ne sont pas obligatoires pour changer leur état civil en France, contrairement à la vaginoplastie, qui est imposée aux MtFs. Un tel ratio est aussi avancé au prétexte d’une plus grande participation des femmes trans’aux enquêtes. Mais cette moindre participation des FtMs à des recherches d’origine institutionnelle peut être expliquée par une hypothèse sociohistorique. Les trans’ont développé une grande méfiance à l’égard de l’expertise médicale et, plus largement, à l’égard de toute forme d’expertise professionnelle, car les médecins leur ont historiquement confisqué leur expertise profane. Mais cette méfiance est d’autant plus marquée chez les FtMs qu’ils ont été invisibilisés par le discours médical lui-même. Il n’est donc pas étonnant qu’ils participent encore moins aux enquêtes.

Une autre idée reçue est fréquemment avancée pour justifier l’invisibilité des FtMs : les hommes trans’auraient un meilleur passing que les femmes trans’. On entend souvent que la testostérone « fonctionne mieux » que les œstrogènes et la progestérone, une hypothèse qui véhicule un stéréotype de genre selon lequel l’hormone prédominante chez les hommes serait plus puissante que celles qui prédominent chez les femmes. Ainsi, les FtMs sous hormones passeraient mieux que les MtFs sous hormones. Pourtant, il y a des hommes trans’qui ne sont pas satisfaits de leur passing et il y a des femmes trans’qui le sont. Par ailleurs, les psychologues Suzanne Kessler et Wendy MacKenna, en enquêtant sur les déterminants de la perception du genre des personnes, ont démontré que dès lors qu’une personne présente des caractéristiques physiques considérées comme masculines, même quand elle en présente d’autres féminines, c’est le genre masculin qui est attribué à la personne. Autrement dit, notre regard n’échappe pas à la représentation du masculin comme référent neutre. Ça n’est pas la testostérone qui « fonctionne mieux », c’est notre regard qui est androcentré.

Pour en revenir à la question, je répondrais que les FtMs ne sont vraisemblablement pas moins nombreux que les MtFs, mais qu’ils sont socialement, scientifiquement et institutionnellement invisibilisés. Le genre masculin est représenté comme étant inné : en conséquence, l’existence même des hommes trans’est niée.

On pourrait avant tout penser que leurs parcours sont différents…

Oui, à l’image des cisgenres, les trans’sont traités de manière différente selon que ce sont des hommes ou des femmes, ce qui engendre des différences dans leurs parcours. Les trans’n’échappent pas aux rapports de pouvoir, qu’ils soient de genre, de classe, de race, ou de sexualité.

Dans la littérature académique, dans le domaine cinématographique, artistique et dans le sens commun, il y a cette croyance selon laquelle les trans’seraient des personnages hors du monde social, presque mystiques. Dans les films et les séries, il n’est pas rare que les femmes trans’ soient incarnées par des tireuses de cartes. Et les séries gays ou lesbiennes ne sont pas épargnées : Arnaud Alessandrin a d’ailleurs remarqué dans son article sur les trans’ dans les séries que dans Queer as Folk, la seule MtF qui apparaît à l’écran est une voyante[14]. Les trans’ sont aussi désocialisés dans les travaux universitaires et même, c’est le comble, en sociologie. La plupart des travaux ne s’intéressent pas aux parcours trans’ pour eux-mêmes. On regarde plutôt à travers les trans’ pour en savoir plus le genre en général. C’est le cas dans la fameuse étude du cas Agnès par le sociologue Harold Garfinkel. Partant du postulat que les trans’ reproduisent fidèlement la norme de genre, Garfinkel a formulé des normes de genre universelles à partir de l’observation d’une MtF, Agnès. Mais les vies des trans’ ne se résument pas à leur rapport subjectif à la norme de genre. Comme les cisgenres, les trans’ évoluent dans un contexte social et ses rapports de pouvoir, qui s’articulent avec la domination cisgenre.

Les parcours trans’ peuvent donc prendre différents visages selon les caractéristiques sociales des personnes, notamment le genre. On remarque par exemple que les FtMs transitionnent en moyenne beaucoup plus tôt dans leur vie que les MtFs. Pour les hommes, l’injonction à la masculinité exclusive de la féminité est plus forte que l’injonction à la féminité exclusive de la masculinité. La sociologue Raewyn Connell le montre bien : être un homme, c’est avant tout ne pas être une femme[15]. Un homme qui commence à se féminiser sera davantage stigmatisé, marginalisé et violenté qu’une femme qui commence à se masculiniser. Pour un homme, le fait de se féminiser est considéré comme une déviance, un déclassement. C’est ce qui amène environ une femme trans’ sur deux à repousser l’âge du début de sa transition, à vivre une « première vie » maritale hétérosexuelle et à avoir des enfants en tant qu’homme. Ce phénomène est très rare chez les FtMs. Chez les MtFs qui transitionnent plus jeunes, sans avoir connu cette « première vie », leur situation professionnelle encore instable engendre généralement une forte précarisation. Bien sûr, les FtMs aussi subissent cette dynamique de précarisation tant qu’ils n’ont pas leurs papiers[16]. Mais ils s’en trouvent généralement moins marginalisés que les MtFs (moins de rupture familiale, moins de difficultés à poursuivre des études ou trouver un emploi) car la transgression de genre ne prend pas la même signification sociale de part et d’autre.

Y-a-t-il une spécificité FtM face aux discriminations ?

Oui, les FtMs sont confrontés à des discriminations qui leurs sont bien spécifiques. Ils rencontrent des problèmes d’ordre administratif lorsqu’ils ont un bon passing, mais n’ont pas ou pas encore changé le sexe de leur état civil. Historiquement invisibilisées, les transitions FtMs n’existent pas ou peu dans le sens commun. Les gens ne connaissent donc souvent pas l’existence des FtMs et ils ne croient donc pas aux explications que les hommes trans’ leurs donnent quand ils sont forcés de justifier de la discordance entre leur apparence et leurs papiers. A cela s’ajoute le fait que l’on soupçonne davantage les hommes que les femmes de délinquance. C’est encore plus flagrant quand les FtMs sont racisés : ils sont d’autant plus soupçonnés.

Les hommes trans’ se confrontent ainsi à un certain nombre de situations ubuesques. Par exemple, un FtM peut se voir résilier sa carte de crédit par son banquier, qui, après l’avoir eu au téléphone avec une voix un peu plus grave que quelques mois auparavant, pense qu’elle a été volée par un homme. Les hommes trans’ ont beaucoup de difficultés à récupérer des colis ou recommandés, même s’ils font leur coming-out au personnel qui refuse d’accéder à leur demande. Quand ils sont racisés, qu’ils ont un bon passing et qu’ils présentent une pièce d’identité avant d’avoir changé leur état civil, ils peuvent être accusés d’avoir volé les papiers d’identité d’une femme : la personne qui les soupçonne pense alors qu’ils sont des hommes cisgenres sans-papiers. Les femmes trans’ connaissent évidemment ces mêmes problèmes administratifs, mais dans une moindre mesure.

On voit ici que les rapports de pouvoir sont imbriqués, mais qu’ils ne s’additionnent pas de manière arithmétique. C’est ce qu’on appelle en sociologie la consubstantialité des rapports de pouvoir[17] : leur imbrication fait qu’ils se construisent et se transforment mutuellement. La position la plus « défavorable » socialement n’est donc pas toujours l’addition de la position de dominé.e sur tous les plans, par exemple celle d’une trans’/femme/racisée. Dans certains domaines, les trans’/hommes/racisés, malgré le fait qu’ils sont perçus comme appartenant au sexe socialement dominant, rencontrent des difficultés qui affectent moins les femmes aux mêmes caractéristiques sociales.

Et dans le domaine de la santé ?

D’abord, il me semble important de dire un mot sur le VIH. Parce la plupart des enquêtes sur les trans’ et le VIH ont tendance à prendre les différences de genre pour acquises. Comme les lesbiennes, les FtMs ne sont inclus que dans très peu d’enquêtes sur le sujet. Pourtant, ça n’est pas parce qu’ils sont moins touchés par l’épidémie qu’ils échappent au risque de contamination par le VIH. Comme chez les MtFs, l’expérience de la stigmatisation et de la précarisation liées à la transition contribue à faire passer la préoccupation d’une éventuelle infection au VIH au second plan pour les FtMs. Comme certaines MtFs, des FtMs déclarent prendre des risques dans leur sexualité car ils ne sont « plus à ça près » compte tenu de tous les risques qu’ils encourent déjà en poursuivant leur transition. En situation de rupture familiale, d’impossibilité à être embauché nulle part car on n’a pas ses papiers ou encore de manque d’argent pour réaliser sa transition comme on le souhaite, on se préoccupe moins du VIH. Et c’est valable pour les FTMs aussi, même si les MtFs, plus touchées par la précarisation que les hommes, relègueront davantage le souci du VIH au second plan dans leur parcours.

Par ailleurs, il faut rappeler que tous les hommes trans’ ne sont pas hétérosexuels. Et dans la population homosexuelle masculine, on sait que la prévalence du VIH est considérable. En cas de rapports sexuels non protégés, les FtMs gays sont donc fortement exposés. Sans compter que les messages de prévention spécifiquement adressés aux FtMs sont très rares, bien qu’il en existe de plus en plus en provenance d’associations trans’, de commissions trans’ d’associations de lutte contre le VIH et de médias communautaires.

Il y a également la question bien spécifique du suivi « gynécologique » des FtMs qui en ont besoin. En plus de son lot de violences symboliques, qui affecte aussi les femmes cisgenres, et de la réassignation de genre qu’il peut imposer aux hommes trans’, ce suivi donne parfois lieu à des maltraitances, voire à un refus d’examen. Encore une fois, les hommes trans’ peuvent être perçus comme de potentiels imposteurs cisgenres dangereux, car ils sont des hommes, et se voir refuser la consultation. En médecine générale, les trans’ rencontrent par ailleurs des comportements paternalistes de la part des médecins. Certains généralistes mettent tous les maux des FtMs sur le compte de la prise de testostérone, même quand ils consultent pour une simple rhino-pharyngite. Les MtFs hormonées rencontrent un peu moins ce type de discours, qui est une manifestation courante de l’interdiction de l’accès au masculin.

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[1] NAMASTE, Vivane. Invisible Lives. The erasure of transsexual and transgendered people, Chicago: The University of Chicago Press, 2000.

[2] Cisgenre est l’antonyme de transgenre. Ce terme désigne les personnes dont le genre correspond à celui qui leur a été assigné à la naissance.

[3] La phalloplastie consiste à fabriquer un pénis avec prothèses testiculaires à partir de peau prélevée sur une partie du corps (bras, cuisse, ventre, flanc).

[4] La métaoidioplastie consiste à allonger le clitoris pour en faire un pénis en réalisant la section du ligament suspenseur. Elle s’accompagne souvent de la pose de prothèses testiculaires.

[5] CROMWELL, Jason, 1999. Transmen and FtMs : identities, bodies, gender and sexuality, Chicago: University of Illinois Press.

[6] Cisgenre est l’antonyme de transgenre. Il désigne les personnes dont le genre correspond à celui qui leur a été assigné à la naissance.

[7] GUILLOT, Julie. Entrer dans la maison des hommes. De la clandestinité à la visibilité : trajectoires de garçons trans’/FtM, Mémoire de Master 2 Recherche, Dir Rose-Marie Lagrave, EHESS IRIS), 2008.

[8] KESSLER, Suzanne. « The medical construction of gender: case management of intersexed infants », Signs : Journal of women in culture and society 1990, vol.6, n°1.

[9] « Quand les transsexuels ont des projets parentaux… », par Anne Jeanblanc, Le Point, 27 mars 2014.

[10] ESPINEIRA, Karine, « La construction médiatique du sujet trans : apports de l’analyse intersectionnelle », séminaire « Genre, médias et communication », animé par Nelly Quemener et Virginie Julliard, 13 décembre 2013.

[11] SERANO, Julia. Whipping girl: a transsexual woman on sexism and the scapegoating of femininity, Berkeley: Seal Press, 2007.

[12] Avoir un bon passing signifie pour les trans’ le fait de passer pour un homme cisgenre (FtMs) ou pour une femme cisgenre (MtFs)

[13] En France comme dans de nombreux pays, les trans’ doivent se soumettre à une chirurgie de stérilisation obligatoire pour pouvoir obtenir le changement du sexe de leur état civil.

[14] Alessandrin, Arnaud, “Fictions G&L et la minorité B&T (Queer as Folk et The L Word)», Cahiers de la Transidentité, vol.2, pp : 103-119, Harmattan, 2013.

[15] Connell Raewyn, (2005). Masculinities. Berkeley, University of California Press.

[16] Rappelons que pour pouvoir changer le sexe de son état civil, il faut obligatoirement avoir réalisé certaines opérations chirurgicales, dont la stérilisation.

[17] KERGOAT, Danièle. “Dynamique et consubstantialité des rapports sociaux”, in DORLIN, Elsa. Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domination, Paris: PUF, 2009.

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Mise en ligne : 3 mai 2014

Internet et l’émergence du mouvement intersexe : Une expérience singulière

Lucie Gosselin

Anthropologue

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À la demande de l’Observatoire Des Transidentités, c’est avec plaisir que je tenterai dans ces quelques pages de résumer l’essentiel de mon article Internet et l’émergence du mouvement intersexe : Une expérience singulière, celle de l’Organisation internationale des Intersexué∙e∙s (OII)1 paru à l’origine en 2011 et d’approfondir certaines observations que j’ai pu faire par la suite sur l’importance de l’utilisation d’Internet pour le mouvement intersexe ainsi que dans les parcours de vie personnels.

Rendues invisibles par le système biomédical, la législation et la culture familiale, les personnes intersexes ont commencé depuis une vingtaine d’années à revendiquer leur identité dans l’espace public et à s’organiser en associations visant à la reconnaissance de leur spécificité. Dans ce processus, Internet joue un rôle important pour le réseautage, le transfert de l’’information et la diffusion des revendications (mettre fin aux interventions chirurgicales cosmétiques et à la stigmatisation, contribuer à la visibilité dans l’espace public, faire connaître le vécu et orienter les décisions juridiques et politiques) ainsi que pour l’autodétermination des personnes de commencer à s’identifier comme intersexes à un certain moment de leurs vies.

La création de ces associations n’aurait pas été possible sans le libre accès aux nouvelles technologies de l’information et plus particulièrement à l’Internet. Ces association évoluent dans le contexte décrit par Castells dans Le pouvoir de l’identité qui explore les mouvements sociaux et la politique « tels qu’ils résultent de l’interaction entre la mondialisation (qu’impulse la technologie), le pouvoir de l’identité (sexuelle, religieuse, nationale, ethnique, territoriale, sociobiologique) et l’État (avec ses institutions) » (Castells, 1999, p. 13). Les nouveaux moyens de communication ont donc permis le réseautage d’individus qui étaient auparavant très isolés dans leurs milieux.

La présence de personnes intersexes dans la société peut sembler à priori très marginale; pourtant, « En 2000, l’American Journal of Human Biology publiait un article qui évaluait à 1,728 % les conditions les plus fréquemment associées à l’intersexualité (Blackless, Charuvastra, et al., 2000, p. 159), mais les chiffres varient selon les sources qui signalent qu’entre 1,7 et 4 % de la population serait intersexe ». (Kraus et al., 2008, p. 8) En admettant qu’il n’y ait que 1,7 % de la population qui le soit, cela touche quand même un nombre considérable de personnes.

C’est le système biomédical qui contribue le plus largement à l’invisibilisation de l’identité intersexe, non seulement en normalisant les corps et en étiquetant l’intersexualité comme une anormalité, mais aussi en imposant la norme des deux sexes comme « naturelle ».

Avant l’avènement d’Internet, les personnes intersexes étaient isolées et ne se connaissaient pas entre elles. La possibilité de se percevoir comme intersexe en était d’autant plus infime puisqu’elle ne connaissait souvent que le syndrome médical qu’on leur avait attribué, et parfois même pas, éludant du même coup le concept même de l’intersexualité dont on ne parlait jamais. En conséquence, les premières associations de soutien et les plus nombreuses sont celles qui regroupent les personnes diagnostiquées par un même syndrome médical.

Depuis une vingtaine d’années, grâce à la révolution technologique Internet, plusieurs associations de personnes intersexes se sont constituées indépendamment des groupes de soutien liés à un syndrome ou à une condition médicale en particulier; c’est-à-dire que ces associations regroupent des personnes ayant reçu des diagnostics différents, certaines incluent également des personnes non intersexes considérées comme des alliées2.

Même si ces associations ne véhiculent pas toutes les mêmes conceptions du sexe et du genre, leurs revendications convergent vers certains buts communs :

  • le principal est de faire cesser les interventions chirurgicales de normalisation sur les bébés à la naissance comme s’ils souffraient d’un problème de santé urgent. En effet, le traitement des bébés intersexes est un paradoxe dans un système légal qui interdit formellement les mutilations génitales. Ce paradoxe est mis en évidence quand on opère rapidement des enfants qui n’ont aucun problème physiologique afin de normaliser leur sexe; ce qui est pratiqué en Occident depuis les années 1950;
  • soutenir les personnes intersexes dans leur vécu individuel et mettre fin à la stigmatisation;
  • se manifester sur la scène publique et mettre fin à l’invisibilisation des personnes intersexes imposée par la normalisation des corps et le secret entourant leur condition;
  • faire connaitre le vécu des personnes intersexes et pouvoir orienter les décisions politiques les concernant.

Intersex Society of North América (ISNA)

La première association importante regroupant les personnes intersexes sans distinction concernant les différents diagnostics médicaux est fondée en 1993 par la militante américaine Cheryl Chase aux États-Unis. « The Intersex Society of North America (ISNA) was founded in 1993 in an effort to advocate for patients and families who felt they had been harmed by their experiences with the health care system »3. Les buts de cette association sont de mettre fin au secret et à la honte qui entoure l’intersexualité ainsi qu’aux chirurgies pratiquées sur les jeunes enfants dans un but de normalisation morphologique. Elle met en place un forum de soutien pour les personnes intersexes et effectue un travail remarquable de sensibilisation auprès des intervenants du système biomédical ainsi que dans la population en général. Uniquement anglophone, l’ISNA se consacre essentiellement aux enjeux états-uniens concernant l’intersexualité et travaille de concert avec le milieu médical.

Dans les années qui suivent, certaines critiques sont adressées à l’ISNA par les militants. L’une d’entre elles se rapporte au fait que les experts médicaux ont trop de pouvoir au sein de la direction de l’organisation. Ces experts véhiculent une vision étroite de l’intersexualité la réduisant à une maladie. Ensuite, l’adoption de la nouvelle appellation Disorders of Sex Development (DSD)4 par l’ISNA en 2006 et sa diffusion dans le milieu médical états-unien ont été vécues comme une trahison par de nombreux militants qui refusent de se considérer en fonction de cette classification des maladies. Une autre critique importante s’adresse à un principe de base de l’ISNA qui affirme que « Intersexuality is primarily a problem of stigma and trauma, not gender »5; en effet, pour de très nombreuses personnes intersexes, le genre et les catégories binaires de sexe sont un enjeu majeur, elles les maintiennent dans l’invisibilité et ne leur permettent pas d’exprimer leur identité particulière.

Conséquemment à ces critiques et à tous les problèmes qu’elles ont provoqués au sein de l’organisme, l’ISNA mis fin à ses activités en juin 2008.

Organisation internationale des intersexué∙e∙s (OII)

En 2003, Curtis Hinkle, un militant états-unien intersexe, traducteur de métier et francophile, s’associe à deux Québécois pour créer une association francophone enregistrée au Québec comme association sans but lucratif : l’Organisation internationale des Intersexué∙e∙s, le site Internet en français6 est mis en ligne en avril 2003. L’un des buts poursuivis par la création de cette association était de se situer hors de la sphère médicale. À ce moment, il n’existait pas beaucoup de documents de vulgarisation sur l’intersexualité en français; depuis, de nombreux articles ont été traduits ou écrits en français par des militants de l’OII. Le travail de l’association fait boule de neige et l’équipe de départ s’adjoint rapidement plusieurs collaborateurs, souvent des militants aguerris engagés dans les luttes féministes, trans et intersexes, de nombreux pays européens; puis une version anglaise du site est créée dont le forum est très actif puisque des Américains, des Britanniques et des Australiens y participent. Un volet espagnol s’ajoute au site par la suite, nourri par des militants d’Amérique latine. Son site Internet devient multilingue et regroupe des personnes intersexes des cinq continents.

Des groupes régionaux sont créés OII France, OII Australie, Orféo, etc. Chacun travaille de façon autonome dans son pays en tenant compte de son contexte législatif et culturel particulier afin de faire connaitre et avancer la cause de l’intersexualité. Tous ces groupes régionaux organisés en réseau sont constamment informés grâce au site de l’OII qui devient ainsi un portail international de l’intersexualité7.

L’OII dénonce le système de la binarité des sexes et le fait qu’il n’y ait que deux catégories de sexe reconnues dans nos sociétés. Cette organisation considère que la vision hétéronormative du monde est le fondement social des traitements imposés aux personnes intersexes, c’est-à-dire la normalisation imposée des corps sans consentement et de la marginalisation dont les personnes intersexes sont victimes. Cela explique l’engagement de ses membres dans la lutte contre l’hétéronormativité et l’essentialisation des catégories de sexe et de sexualités. Cette organisation s’allie donc avec les féministes, les trans, les queers, les lesbiennes, les gais et les personnes bisexuelles que l’OII considère comme des alliés puisque leurs expériences chevauchent celles des personnes intersexes (médicalisation des corps définis comme maladifs, au sexe inachevé8, lutte pour le respect de l’intégrité et de la réappropriation du corps).

Pendant de nombreuses années, l’OII fait un travail de fond auprès des personnes intersexes et de leurs proches par l’intermédiaire de son site Internet en brisant l’isolement et en apportant un soutien psychologique. Le site informe aussi les personnes sur les aspects médicaux et sociaux de leurs conditions et publie les activités, conférences et écrits reliés au sujet. Par l’intermédiaire de son forum, les personnes intersexes partagent leurs connaissances médicales et les expériences vécues avec le système de santé et elles s’échangent des informations souvent bien plus pertinentes que celles données par des médecins qui ont peu de connaissances sur le sujet. Le site s’adresse aussi aux parents d’enfants intersexes. Ils s’entraident, se conseillent et peuvent profiter de l’expérience des membres intersexes adultes qui leur donnent une rétroaction sur leur enfance et leur adolescence. Cette rétroaction aide les parents à mieux comprendre le vécu et la situation de leurs enfants et à prendre les décisions adéquates pour leur avenir. Ces échanges constructifs comblent une grande lacune du système de santé au sein duquel les parents ne bénéficient d’aucun groupe de support ni des informations complètes et nécessaires à une décision éclairée.

En plus des nombreux ateliers, conférences et manifestations organisés par des membres de l’association, l’OII a été à l’origine de trois événements plus importants dont ses membres sont particulièrement fiers. À l’été 2006, l’OII s’est fait connaitre dans le milieu LGBT en animant un atelier intitulé À qui appartiennent nos corps ? Les droits humains et les personnes intersexuées lors de la Conférence internationale sur les droits humains LGBT associée aux 1ers Outgames mondiaux Montréal 2006. Le même été, du 16 au 19 août, sous l’impulsion de membres européens de l’OII sont organisées les 1res Universités d’Été des Intersexes et Intergenres d’Europe tenues à Paris. C’est au cours de cette rencontre qu’émerge l’idée, entre Cynthia Kraus9 et quelques militant∙e∙s, de la parution d’un numéro spécial de Nouvelles Questions féministes sur le thème de l’intersexualité paru en mars 2008 avec la collaboration de plusieurs membres de l’OII. De plus, depuis 2005, grâce à l’initiative des membres de l’OII, une journée est désormais consacrée à l’intersexualité le 8 novembre de chaque année, date anniversaire de la naissance d’Herculine Barbin10, devenue l’icône du mouvement intersexe dont les mémoires furent publiés en 1978 par Michel Foucault11.

Depuis 2012, le site original ne fonctionne plus parce que l’instigateur du projet ne pouvait plus s’en occuper, mais un autre site francophone a été mis en ligne12 en 2013 par quelques militant∙e∙s qui ont repris en main l’OII. Illes se sont investi∙e∙s avec des militant∙e∙s d’autres organisations qui a mené en décembre 2013, entre autres, au 3e Forum International intersexe de l’ILGA au cours duquel 35 organisations de personnes intersexes de 30 pays ont produit la déclaration de Malte qui est supportée par d’autres organisations, y compris par des alliés13.

Grâce au travail des militant∙e∙s et à l’importance de l’Internet qui leur permet de s’organiser comme jamais auparavant, des événements comme le forum de l’ILGA sont devenus possibles, l’intersexualité est de plus en plus connue dans la population et la lutte concernant les revendications intersexes s’intensifie, le milieu médical doit commencer à en tenir compte davantage même si la bataille n’est pas encore gagnée et que beaucoup de travail reste à faire.

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Références

Blackless, M., Charuvastra, A., Derryck, A., Fausto-Sterling, A., Lauzanne, K. et E. Lee (2000). « How Sexually Dimorphic Are We? Review and Synthesis », American Journal of Human Biology, vol. 12, p. 151-166.

Castells, M. (1999). Le pouvoir de l’identité. L’ère de l’information. Paris, Fayard.

Foucault, M. (1978) Herculine Barbin dite Alexina B. Paris, Éditions Gallimard.

Goldschmidt, R. (1917). « Intersexuality and the Endocrine Aspect of Sex », Endocrinology, vol. 1, no. 4, p. 433-456.

Kraus, C., Perrin, C., Rey, S., Gosselin, L. et G. Guillot. (2008). « Démédicaliser les corps, politiser les identités : convergences des luttes féministes et intersexes », Nouvelles Questions Féministes, vol. 27, no 1, p. 4-15.

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1. Gosselin, L. (2011). Internet et l’émergence du mouvement intersexe. Une expérience singulière, celle de l’Organisation internationale des intersexué-e-s (OII). Minorités sexuelles, Internet et santé. J. D. J. J. Lévy, B. Ryan et C. Thoër (dir.). Québec, Presses de l’Université du Québec : 199-209.

2. Il sera question de deux de ces associations seulement dans cet article.

3. Http://www.isna.org/, consulté le 19 août 2009.

4. Désordres du développement sexuel (DDS) en français.

5. Http://www.isna.org/, consulté le 19 août 2009.

6. http://www.intersexualite.org/Index.html

7. À ce jour, nous avons recensé des consultations du site provenant de 94 pays différents.

8. À ce sujet, voir Kraus, C., Perrin, C., Rey, S., Gosselin, L. et Guillot, G. (2008) « Démédicaliser les corps, politiser les identités: convergences des luttes féministes et intersexes », Nouvelles Questions Féministes, vol. 27, n° 1, p. 12.

9. Maître d’enseignement et de recherche en Études genre et en Études sociales des sciences à l’Université de Lausanne.

10. Celle-ci est une hermaphrodite du XIXe siècle qui fut obligé de changer de sexe par le système juridique de son époque et qui finira par se suicider.

11. Foucault, M. (1978) Herculine Barbin dite Alexina B. Paris, Éditions Gallimard.

12. oiifrancophonie.org

13. Voir http://oiifrancophonie.org/318/conclusion-du-3eme-forum-international-intersexe-de-lilga-manifeste-du-troisieme-forum-international-intersexe-du-1er-decembre-2013/.

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Mise en ligne : 4 avril 2014

Queer disabilities, Introduction

Maud-Yeuse Thomas


Queer disabilities

Introduction

Pour cette introduction au dossier que nous propose Chris Gerbaud, je reprendrais un bref passage d’Emmanuel Ethis, cité dans le texte de C. Gerbaud, car il me semble qu’il ramasse en quelques lignes notre rapport au monde et à un groupe, socialement distingué, de ce qui nous décrivions par une commune humanité :

Les stigmatisés à l’écran ne nous font plus peur, ni même ne nous fascinent, ils se contentent de nous émouvoir en invoquant en nous quelques sursauts d’une humanité fictionnelle dans laquelle aucun de nous ne se sent tout à fait parfait. E. Ethis[1]

Nous sommes là dans l’actualité contemporaine. Qu’est-ce que je suis allée voir, qu’ai-je vu sur cet écran ? J’ai souvenir des très nombreux passages en télévision de Daniel Auteuil avec Pascal Duquenne, à la sortie du film Le huitième jour. Je me souviens de leur fou-rire, cette intense partage, leur fusion yeux dans les yeux, leurs gestes, leurs corps lourds. Puis plus rien : l’accéléré du monde de la communication va plus vite que nous ne pouvons l’absorber. Qu’est-ce que tout cela nous renvoie ? Qu’est-ce qu’une humanité fictionnelle ? Est-elle « fictionnelle » en général ou en particulier face aux handicaps ? Est-ce le cas, et si oui, pourquoi est-ce le cas ? Quels exemples peuvent nous aider à cerner cette question préalablement à une réponse qui serait, elle aussi, fictionnelle, précaire, insatisfaisante, sans cesse reprise ? Si l’arrière-plan sociétal (Searle[2]) est cet ensemble de réponses et représentations qui répondent à ma place, quel est le statut de la subjectivité ? Les représentations d’Eléphant man et de la Vénus noire, drainent avec elles une force d’interrogation qui nous excèdent tous et toutes.

Que vivent les personnes handicapées au point que l’on parle d’handicapés et non plus de personnes [3]? Mais après tout, l’on parle bien de trans, d’homosexuels, ces mots, insultes et silences qui inaugurent nos existences, et non de personnes trans ou homo. Indéniablement, la rationalisation de la vision du monde a atteint son but : ne sommes-nous plus que cette catégorisation sociale, le désigné de parias sous les yeux d’un autre qui, lui-même, n’est que l’effet de cette désignation généralisée, décontextualisée, désituée ? Pour le dire avec Deleuze et Guattari, déterritorialisée. Mais enfin, pourquoi la personne handicapée serait-elle cette sorte de garant (de garantie) ? La fiction ne réside-elle pas dans cette expression d’une « humanité pleine et entière », cet horizon qui, parce qu’il était trop lointain, trop distinct, trop orgueilleux ( ?), précisément déjà en lui-même éloigné du monde réel, n’était pas à même de répondre à notre insondable inquiétude d’être humain ou, plus banalement, à l’occupation équitable du monde commes des accès collectifs ? Si oui, il faut alors reposer une question plus lourde encore : que reste-t-il d’une intention collective commune arqueboutée, non sur une communauté collective de droits et d’accès communs, mais sur des exceptions et exclusions ? Que reste-il alors de ce « merveilleux », fût-il « à rebours » du « monstrueux » dont parle Georges Canguilhem ?


[1] « Infirmités spectaculaires, De l’usage pragmatique de la figure du handicap au cinéma », Emmanuel Lethis avec la collaboration de Fabien Labarthe (Résumé), Revue Erudit, URL : http://www.erudit.org/revue/pr/2002/v30/n1/006697ar.html?vue=resume.

[2] John Searle, La Construction de la réalité sociale, 1998, éd. Gallimard.

[3] « Handicap : l’assistance à la sexualité en débat », Camille Hamet et Claire Rainsfroy, Le Monde, 12.03.2013, http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/03/12/handicap-l-assistance-a-la-sexualite-en-debat_1846682_3224.html.


Mise en ligne : 1 mars 2014

La Métamorphose Théâtrale

Chris Gerbaud

 

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LA MÉTAMORPHOSE THÉÂTRALE

 

Depuis plus de dix ans, je me travestis. Plus exactement, c’est la découverte d’une sœur de trois ans mon aînée, née d’une mère orpheline pupille de l’État, qui fut traumatique et inspiratrice d’une incarnation féminine. C’est ainsi la quête du visage et du corps de la sœur qui s’est engagée. J’avais alors vingt-et-un an lors de cette découverte. Encore, combien de temps peut vivre ce désir, je ne puis dire. Mais l’affirmation de mon instabilité passe aussi par une déficience visuelle : un nystagmus congénital – du fait de son mouvement oculaire – qui m’a condamné à la quête perpétuelle d’identité. Or je ne me suis jamais fait d’idées. Cet abandon, l’adoption, le handicap, les effets d’une recherche de soi en tant que sujet, ces choses n’ont jamais été simples à appréhender. J’ai été réellement atteint par un choc, d’aucuns parleraient de catastrophe ! Mais au bout de près de trois ans de cure avec mon psychanalyste, un hasard extraordinaire me donne quasiment l’assurance que je pourrai échapper à mes propres déterminations, que les mœurs ordinaires portent à sceller tels des fers d’une vie finie, au moins en sa dimension biologique, mon sexe. Le poids de la famille est immense. Une mère omnipotente et longtemps invasive un père taiseux et soumis aux jougs maternels. Le roman serait long.  De même, en plus de mon travestissement, je n’ai jamais pu admettre ni avouer à tous mes proches ma déficience visuelle. J’ai pu savoir intimement que j’allais pouvoir, au moins en substance, à travers le langage, m’en tirer. J’ai pu, je peux me poser si longuement encore, cette question : travesti et handicapé, est-ce trop pour un seul homme ?

Voilà donc un dess(e)in. Se balançant d’une mer l’autre – au travers des vents. À la fois dame des beaux jours, sauvagerie des mots quand cela lui prend, et parfois clown social jouant à ses règles prescrites par le grégaire. Je suis un naufragé de l’identité qui ne sait plus sur quel navire il a été embarqué. Il ne se souvient plus. Alors ce sont différents sujets qui parlent : ‘‘Je désire une femme tellement belle que, ne pouvant l’atteindre, j’incarne moi-même cette femme. Cela dure et dure. Il est impossible de faire autrement. Aucun mouvement autre n’advient. Entre l’envie d’être désirée en tant que femme et celle de désirer une femme s’ouvre une tension. Le conflit est christique. Giotto n’aurait pas mieux peint.’’ Il se présente plus volontiers ainsi : peut-être plus qu’une peau, l’affleurement d’un corps fantôme juste desservi par le sourire d’un jour. Peut-être l’avant et l’après d’une figure au regard doux et méchant, l’interface d’un temps en dehors de tout, l’équinoxe fleurie d’une identité qui n’existe pas, les couleurs sablées dans la plaque luisante du miroir : ce sont les traces physiologiques, laissées d’un ailleurs– oriental… Qu’est-ce à dire ? La blancheur d’un mur, des moucharabiehs, visage masqué d’un grillage, où les vapeurs d’un vin qui ne savent s’arrêter qu’aux yeux en pleurs, des gouttes laissées sur la bouche arrondie, pulpeuse, faisant presque au fil d’esquisses salivées apparaître des paillettes. Peut-être, encore, est-ce là l’espace intérieur d’une figure archétypale, qui vécu trois mille ans, près des dits ‘‘barbares’’ et dits ‘‘civilisés’’, si loin de la présente image ? »-singulièrement « anomale ».

Hiérarchisation et valeurs, homme sexuellement phallique au-dessus de tout, empire du corps parfait, eugénisme toujours latent où il est nécessaire de correspondre à une identité idéale ou identités parfaites lissées relevant de catégories (hommes/femmes, normal non handicapée/dégénéré ou corps brisé, pathologique) ; le propos tend à décapiter toutes ces catégories de pensée pré formatées. « Queer-Disability » est un ensemble de réflexions autobiographiques, fictionnelles et scénarisées sous forme d’essai littéraire. Ce texte tente l’aventure de l’extrême. Mais cette extrémité de discrimination des êtres atteignant à la fois le genre, le handicap, l’orientation sexuelle, ne peut être qu’une « voie générale ». Il reste difficile, voire impossible, de prendre en compte uniquement des particularités, dans le monde trans et handicapé, car ces particularités, par définition, fourniraient une matière non universalisable, strictement singulière. Quand la vulnérabilité est en vis-à-vis direct avec les situations les plus extrêmes, il s’agit avant toute chose, pour la tête chercheuse de sagesse, de constater le désastre de violence : sexiste, homophobe, transphobe, délégitimant toute altérité liée à une infirmité donnée, car il ne servira jamais assez de le dire : les âmes vulnérables sont, mises sur le banc parce qu’elles sont rares et singulières. Chose qui peut nous évoquer ces publicités actuelles où l’on prône la singularisation à travers un produit industriel donné – le marketing nous dit que chacun doit être unique. Soit, « unique », mais à quelle condition ? Peut-être est-il possible d’être unique pour le marché à partir du moment où l’on soumet au moule, où l’on est une partie du tout, où l’on est un grain de sable mais en apparence singulier, avec son âme vendue au diable… bien évidement ! Double peine, double marge, double marginalisation, à travers de telles « identités nomades » on peut se demander aussi si nos différentes formes de vie sont autant de jeux (singularisations) de notre langage.

« Or, quelque temps dans ma singularité, je me suis demandé si je pouvais aimer le sexe opposé, en l’occurrence dans mon cas : le genre féminin. Dans le cas inverse on éprouve une révulsion face au sexe opposé, c’est alors être ; homosexuel ; lesbienne ou gay. Après maintes expériences sexuelles avec des hommes, c’est l’inverse. Je sais combien j’aime affectivement les femmes. Elles sont mes déesses. À présent, il m’est possible de restituer en quelques impressions écrites le monde «travesti», tout comme il m’est possible de restituer quelques impressions liées à ma situation de personne ayant un handicap visuel. C’est une singularité, une diversité absolue, tenant d’un rapport de moi-à-moi, qui n’a pas toujours été aisé dans la confiance en soi et aussi d’une sexualité, d’orientations sexuelles qui n’ont pas toujours faciles à assumer : aimer des femmes en aimant se sentir femme, ce n’est pas la chose la plus simple qui soit. Être spécifique au même titre que n’importe qui, c’est une gageure, qui est aussi liée à un handicap greffé sur le mouvement de mes yeux, et aimer depuis petit (7/10 ans) la lingerie, la féminité et toutes les images qui peuvent être liées à l’apparence féminine, cela revient dans tous les cas à affirmer une spécificité d’être. Je suis convaincu qu’il y a quelque chose qui peut paraître ici aporétique ; aimer se sentir féminin/tout autant qu’aimer la féminité chez une femme. Et, dépasser un certain état de limitation induit par un handicap visuel. On sait que les personnes handicapées qui n’ont pas de vie sexuelle souffrent. J’ai souffert des années durant et reste un « chien à trois pattes ». Et l’on sent passablement que du fait d’être acculé à celui d’être enculé, il n’y a qu’un pas. Nous vivons dans une société qui manque profondément d’empathie. »

« Pourquoi je m’habille en femme ? D’une part parce que mon corps me plaît et que comme tout individu narcissique j’aime m’auto suffire affectivement et sexuellement à travers ce dernier. Cela a commencé très tôt vers l’âge de dix ans. Pressentais-je un conflit déjà, d’avec la gent féminine ? D’autre part cela doit renvoyer à cet élan exquis pour moi vers la douceur et la tendresse corporelles. Ne suis-je pas capable d’échanger la douceur ? Bien sûr que si… comme je l’expliquais plus haut à l’instant, mais à un point dévorant… S’habiller en femme est donc une autre manière de combler le manque affectif. Celui d’une mère qui, physiquement, n’a jamais été là, ma mère adoptive ayant fait ce qu’elle pouvait. Mais les gens qui font ce qu’ils peuvent, ce sont toujours eux, les héros ! J’ai aimé immensément la lingerie. Parce que les femmes elles-mêmes aiment leur lingerie, elle ne semble pas seulement exister que pour plaire aux hommes. Les femmes entre elles aiment aussi ces parures. Et puis ainsi, dès lors que j’ai appris que j’avais une sœur, à l’âge de vingt-et-un ans (âge auquel m’a eu ma mère biologique), j’ai ressenti le besoin de m’exhiber pour développer mes chances de rencontrer une femme qui me tolère dans ma féminité (cette suppléance). Je vais citer pour cette partie un court extrait d’un texte :

  « Dès lors que j’ai appris que j’avais une sœur, je me suis mis moi-même à faire la sœur, à incarner ce double. C’est comme Caligula et sa sœur et maitresse Druzilla, qui une fois cette dernière morte s’en voit déchiré et torturé à tout jamais. La violence : la haine, devient alors publique, politique. Un homme révolté l’est toujours parce qu’il a mal à sa famille. C’est toujours au prix de la douleur ressentie dans les tripes– le bas-ventre – que se lève le voile de vérités (inégalités, vie de merde, condition moins que modeste, regards baissées face à l’élite). Je suis un chien à trois pattes. Depuis cette naïveté de l’enfance disparue, je me détermine comme tel, et une chienne accessoirement…

Le corps transformé, corps monstrueux, corps hors-norme, n’est que s’il n’est point d’arrêt. Le point net tient de l’ablation de la verge. Dès lors qu’elle n’est plus, l’insoutenable naît. C’est une naissance de soi. En réalité, l’insoutenable est ce qui ne peut être porté par un seul être, un seul univers. Rapport intime au dehors, par l’intériorité retrouvée. L’utérus est intérieur, il est le forum des plaisirs invisibles, là où parlent les éléments de la vie depuis la nuit des temps. La verge se plie sous son œil, réel ou fictif –  abyssal ! »

(Paris est une ville violente.) Car je suis une personne, contre mon gré… violente ! Je me vois, dans mon appartement parisien de seize mètres carrés, Face à F., une transsexuelle beurette de 22 ans. Et l’une de ses camarades de passe – 19 ans –, la C., originaire du pays du sud que l’on qualifiait du dernier département français, au-delà de Marseille. F. convoque un homme, A. : son soumis qu’elle ne connaît pas encore mais qu’elle fait venir de Caen ; afin d’amener une bouteille de vodka plus trois bouteilles de jus d’orange. Mais avant l’arrivée du type, nous nous sommes préparés. On pourrait ajouter un « e » féminin à ce verbe, mais je ne le fais pas. Une transsexuelle, deux travesties surexcitées, c’est pour moi. De sensualités toutes plastiques de féminité, nous fulminons ! Ce n’est pas la soif qui anime les pseudo-femmes. La vodka arrive. Ça va charger ! Dès lors que le soumis arrive, la « maîtresse » enfin domine comme elle s’imagine la F., se met à tout commander. Régenter ainsi la petite vie domestique de chacun. Je ne parle pas, non plus ! La tension, avec la fumée, une quinzaine de clopes en deux heures, ça monte, ça monte. Je suis calme encore. Prenant un peu l’air, à la fenêtre avant d’espérer partir, ou ne pas partir en ce lieu, si gentiment nommé le Banana Café, à Châtelet. Est-ce pour s’éclater le cul ? En trav’lop… C’est parti, on y va ! Le temps du trajet je m’éloigne des deux amitiés plastiques, avec lesquelles fut échangé l’habillement, mis en place des seins, maquillage et perruques arrangés… 400 mètres à pied, avec les talons blancs, les miens. Dans la voiture, ça (« en ») jette… ; le climat, comme dans l’appartement, est on ne peut plus tendu. Dans la 206 toute rutilante du père d’A., et soumis depuis Caen, il ne dit toujours rien. À partir de l’appartement, de la rue qui mena à la voiture, du dedans du cercueil sur roues : le silence est le roi. Ça avait été annoncé par F., on dit que quand il y a trop de silence, le Shaïtan passe dans le lieu. Plusieurs fois, j’ai dit que je ne voulais pas y aller. Trop de fatigue, trop d’attente – et insupporté par cette attitude de dominatrice à la con – je n’en plus pu. Je lui dis : « demain, je dois aller courir » mademoiselle F. »« Ah ohé, tu fais du sport et t’as un corps moins bien que le mien… ! » Face à une telle putasserie, je laisse passer quelques secondes, elle renchérit vaguement. Je me mets alors à hurler en répondant à la question posée deux minutes auparavant par elle-même, cette dernière étant : « Pourquoi est-ce que tu ne veux pas sortir ? » Moi, répondant aussi vaguement : « parce que je suis épuisé ». Le seul motif était-il le sport ? Je hurle finalement, dans ses oreilles de pseudo-femme, hormonée version féminine de l’Escaulita, mi-Arabe, mi-Latina. Je hurle : « je n’en peux plus d’être commandé… !Je ne suis pas soumis comme ça… moi ! » Elle ne réagit pas – une certaine violence feinte. Elle lance simplement que cette voiture est une propriété privée. « Tu n’y fais pas ce que tu veux. » Elle sous-entend qu’elle dispose de l’homme qui en est propriétaire et donc que c’est, en quelque sorte, « sa propriété ». Je l’attrape par le cou et pose un doigt sur la carotide, doucement mais avec fermeté, comme si j’allais l’étrangler, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus respirer du tout. Je m’arrête, enlève mes deux mains. Et puis je me recule. Elle se retourne de sa place du mort. Elle me regarde, me donne un coup de poing dans l’orbite gauche. Elle revient, regarde face à la route puis se retourne à nouveau et m’en jette un second au milieu du front. La voiture continue, A s’arrête alors à un feu rouge. « Je veux descendre ! » Petite négociation de quelques secondes, puis F. dit : « Fais-la descendre ! » Ordre lancé, A. déverrouille les portières de la 206 quatre-portes. Je dis avant de sortir à C. : « Tu viendras récupérer ton sac demain matin. Au revoir ! » J’ouvre la portière, me casse d’un pas rapide, faisant claquer les talons blancs. À pied, Port-Royal, Denfert-Rochereau, Mouton-Duvernet, je tourne avenue du Général-Leclerc, jusqu’à la rue Garibaldi, puis arrive chez moi. Enfin je peux enlever ces putains de boucles d’oreilles, ma perruque qui s’était dépeignée car dévastée lors de l’altercation, j’enlève mon short noir, mon collant, garde quelques instants le haut blanc avec le petit sous-tif blanc. Je vais à la glace : la F. m’a un peu amoché, mais ce n’est pas trop grave ! Un peu de glace, petit massage avec de l’Hexamidine après le démaquillage. Puis, face à quelques images obscènes d’Internet, ayant gardé le minimum vital d’habits, je me branle un peu…

C’est enfin la nuit qui est passée à ré-intérioriser les pensées de l’acte violent. À avoir peur des flics, du porter-plainte : cette manière porte-jarretelle comme on veut : « porter -plainte » qui est l’analogon sexy des péripatéticiennes tout autant que des ultra-légalistes. J’ai remis le couvert, il y avait trois ans que je n’avais agressé personne ! Pourquoi tant de violence ? Parce que le manque affectif, et bien évidement sexuel, règne dans le bal du réel intestinal– empire frustrateur ! Irais-je encore me peloter contre des hommes, en jeune fille sage, ou m’enlacer vivement contre des femmes aux looks audacieux, dans les night clubsparisiens ? C’est toujours un peu d’énergie affective en plus, pourrait-on penser ; et pourtant ! Cette phrase est-elle toujours si vraie, face à la connerie : « jeux de main, jeux de vilains » ?

« Je regarde ma propre image et je suis bercé par le mouvement : le face-à-face avec le tic-tac, d’une certaine manière, exerce sur vous comme une fascination. Mes yeux, en leur ressac, s’hypnotisent. Lorsque j’essaie d’y penser, écrire me donne la nausée. Mais ce n’est pas seulement ce mouvement constant et le vertige qu’il peut susciter qui agit, c’est aussi l’entreprise permanente du recommencement, cet épuisement […] à travers le geste qui essaie de saisir la proie : le mot juste, le point précis où poser la main, la marche d’un pas sur l’autre qui se normalise pour ne pas tanguer comme un homme ivre, l’hésitation sans cesse réactualisée à chaque seconde entre la lettre et le mot prononcés, sortent de ma mémoire chancelante – le geste qui tremble physiologiquement, c’est un intérieur insaisissable. Ainsi, si la fascination pour l’intériorité est permanente, si elle essaie de se dé-sidérer pour ne pas passer toute son énergie dans les vagues marées de l’œil qui cherche constamment une position de blocage, elle mire le temps inconstant. La pendule qui dérégule le corps est une source d’efforts. Je songe encore et toujours aux chants de matelots donnant le rythme, et aux oscillations de perspectives entre la mer et l’horizon ; au loin, la côte qui se soulève et s’enfonce dans l’angle mort de sa proue demeure un tangage incessant. Il suffirait d’appliquer cette verticalité-là, à l’horizontalité du nustagma(racine grecque du nystagmus) en son abaissement de tête à sa manière de scruter le réel de toute part. L’horizon semble perdu. D’où la raison qui porte à chercher sans cesse, en cette quête, un nouveau point de vue. Tout est réparti entre la fixité du « au loin » et la mobilité d’un « au-dedans », qui est, du point de vue d’une pensée, intéressant à mettre à l’épreuve. Le sujet tente de saisir son identité à travers son corps ; il n’y arrive point. Alors, butant face aux sens pourtant seuls médiateurs réels, il tente de se rapprocher du moi, mais ce dernier ne compose aucune unité : sans cesse il bouge, évolue, ressent autrement le monde et le formule donc autrement en idées. Cette perception empirique des choses est le marqueur de traits fictifs ; c’est une fausse perspective. À la fois profonde et plate, sans fond, sans plus de cause physique. David Hume dit :« Supposez qu’un homme, pourtant doué des plus puissantes facultés de réflexion, soit soudain transporté dans ce monde ; il observerait immédiatement, certes, une continuelle succession d’objets, un événement en suivant un autre ; mais il serait incapable de découvrir autre chose. Il serait d’abord incapable, par aucun raisonnement, d’atteindre l’idée de cause et d’effet, car les pouvoirs particuliers qui accomplissent toutes les opérations naturelles n’apparaissent jamais aux sens ; et il n’est pas raisonnable de conclure, uniquement parce qu’un événement en précède un autre dans un seul cas, que l’un est la cause et l’autre. » L’effet de perspective est donc sans causalité, ni inductions. Comme il ne peut donner lieu à aucune idée claire, à aucune ancre, plus de « cogito : panorama sans ciel ni terre » !

« Je constate que les artistes, régulièrement, résistent face au handicap. Pourquoi cela ? Il est possible d’amorcer une réponse. Les idéaux de beauté pourraient ne pas aller de pair avec le côté peu ‘‘glamour’’ du handicap. Bien que cela change depuis peu, en France, à travers le cinéma la chanson, les formes d’art populaire, les représentations esthétiques du handicap changent peu à peu. Mais attendons-nous encore autre chose de plus ? Nous sommes encore bien loin de spectacles, performances et autres conférences originales militantes qui peuvent avoir lieu aux États-Unis depuis plus de vingt ans. Le côté boiteux qu’évoque le handicap peut être la ‘‘face obscure’’ (notre corps inconscient : violent et intolérant) de chacun de nous, qui cherche éperdument à embellir la vie. Le côté provocant les bizarreries sexuelles, quant à lui, évoque plus une certaine attirance sexuelle, pour certains. Et un dégoût profond de la figure du ‘‘freak’’ de l’autre côté. Dans tous les cas, nous faisons face à de la sidération profonde. »

Épilogue

Un homme « normal » est un homme éteint. Dans une société policée, vérolée et close, où la moindre liberté demeure suspecte ; les fleurs, le vent le vent et les fleurs qui volètent ne sont plus dans les têtes. Je pourrai dire même qu’un homme « normal » est un homme mort ! Car, encore pis, il y a des tenailles terribles qui condamnent les vivants : les absences d’espoir. Pourtant notre surmoi social, cette instance psychique qui cherche à nous réguler, tend sans cesse à établir une norme, à nous étalonner. Contre un état des choses éternellement « onaniste », où le seul but consiste à se transformer en maquereau, au travers d’un grand bal de dupes ; nous ne pouvons que penser à dénoncer ces états de fait. De mon côté je termine ce texte, transi, face à la beauté innommable du genre féminin, que je ne peux m’empêcher d’idéaliser. Cet état de sidération me paraît presque déborder de son lit. Face à l’hypocrisie généralisée, tout ne se résume qu’à jouer le jeu social. Là est la norme, là est l’intégration sociale. Et face à la standardisation des êtres, l’individualisation, l’intériorisation de l’« autocontrainte », il ne s’agit que de constater ces états de libéralisme des corps. Il n’y a pas d’essence humaine. Le sujet pour le philosophe est une pure fiction.

 

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Mise en ligne, 1 mars 2014.

Ecrire le « queer-disability »

Chris Gerbaud

Master en philosophie éthique, Master en sociologie
Chargé de cours vacataire en IRTS et IFSI`


De l’extraordinaire à l’ordinaire : écrire le « queer-disability »

En creux – et cependant en son cœur – se dessine dans Queer disabilities, mon texte autobiographique, un véritable « oubli » : le lien intrinsèque unissant handicap et situation queer.

L’handicapé privé de sexe ?

Il existe fort peu de témoignages personnels en la matière ; et, de fait, cette liaison entre sexualité et handicap est-elle peut-être trop minoritaire, trop « hors-normes », trop située à la « marge de la marge », pour reprendre les termes employés par Marie-Hélène Bourcier lors d’un séminaire tenu à l’EHESS en 2008, pour qu’on s’y intéresse de plus près.

Pourtant, à bien y regarder, cette connexion, baptisée « handiqueer » ou « transqueer » par Maud-Yeuse Thomas, ne pourrait-elle pas permettre d’approfondir la réflexion sur les discriminations ordinaires – celles liées au handicap d’une part et celles liées au corps queer de l’autre ? Qu’en est-il, par exemple, des discriminations à l’œuvre dans la société française comparées à la société américaine ?

Autrement dit, une minorité pourrait être perçue par un faisceau plus général ? Serait-ce là la peur universelle de l’altérité ? Un lien établi culturellement ferait-il sonner le glas d’une « montruosité », figure féérique comme l’indique Georges Canguillem[1] (« du merveilleux à rebours mais du merveilleux quand même ») ?

Peut-être serait-ce, encore, l’analogon d’une peur de mutation ? Fascination-répulsion qu’évoque Olivier Rachid Grimm[2], qui souligne l’interdit de procréation lié à la peur de la personne handicapée, raison pour laquelle elle est souvent confinée à une sexualité atypique, « fixé[e] à des stades prégénénitaux, condamné[e] à suivre une sexualité pervertie où l’intimité est érotisée dans des relations sadomasochistes (…). On assiste alors à la mise en place d’une boucle perverse qui conduit l’infirme interdit de génitalité – donc moins armé dans ce domaine indépendamment de la nature de son handicap – à attirer comme une victime désignée, des prédateurs. Ceux-ci, sous l’apparence du masque de la norme sociale et de la morale, s’adonnent à des pratiques sexuelles retrouvées. »

En somme, il s’agit de faire face à un visage « doublement obscur » que chaque être peut revêtir en lui-même (i.e. : la vulnérabilité et l’identité). Un manque à gagner en termes de capacités et une spécificité culturelle inédite apparaissent ; c’est là la bizarrerie d’une ispéité qui ne peut être saisie : le queer comme une absence identité.

De la militance handiqueer à l’horizon commun

On le sait, la littérature américaine est plus riche en autobiographies sur le sujet que son homologue française. Par exemple, aux Etats-Unis, Eli Clare, est l’auteur de ce type d’ouvrages. Titulaire d’un Master d’Ecriture Créative, transsexuel FtoM atteint d’une maladie cérébrale (paralysie), c’est un fervent activiste – il a notamment organisé une grande marche contre le viol à travers son pays. Ses terrains d’engagement sont  le racisme, les conflits inter-humains, le genre et le handicap[3]. Cory Silverberg dit à son propos : « Le mot « différent » est la dernière chose qui vienne à l’esprit »[4].

Dans son ouvrage inaugural, L’exil et la fierté: handicap, étrangeté et libération[5], Clare tisse les notions de genre, d’infirmité, d’orientation sexuelle et d’identité dans un recueil d’essais aussi accessibles que profonds. Alternant la prose et la théorie, il mêle expérience personnelle, compassion et engagement politique. L’exil et la fierté offre une fenêtre sur un monde où les individus sont considérés comme identiques dans leur complexité et peuvent être aimés et acceptés.[6] 

Suite à la publication de son deuxième livre, The Marrrow’s Telling, Eli Clare a lancé un nouveau site Web pour se concentrer sur son travail de conférencier et formateur. Il montre ainsi comment nos plus grands malaises peuvent venir de nos plus éminents maitres. Et Clare de conclure cet entretien en écrivant : « Je sais que l’imagination possède ce pouvoir énorme de nous extraire de notre propre expérience personnelle ; dramaturges, cinéastes et écrivains de fiction façonnent leur travail autour de ce pouvoir. D’autre part, je suis bien conscient de la façon dont l’imagination peut s’appuyer fortement sur des stéréotypes. J’espère que les gens impliqués dans la création des avatars de l’identité flexible sont attentifs à la façon dont leur travail repose sur des stéréotypes ou y résiste. ». 

Ce sont manifestement là les appréhensions les plus corrosives qui sont visées, ainsi que la force de ces stéréotypes attachés aux personnes handicapées (un individu sur une chaise roulante) ou au queer (une « pédale » féminine ou une « butch » masculine). Quoi qu’il en soit, la démarche d’Elie Clare repose sur un mouvement « d’empowerment » – de (re)prise de confiance en soi -, de formulation d’un nouveau pouvoir par une minorité sociale, au moins en termes de représentations dans la société.

Mais face aux miroirs aux alouettes des clichés (qui ont la dent dure…), qu’en est-il de la France ? A partir de quelles modalités remettre la main sur un pouvoir desdites « minorités » ? Comment se décrire ? Comment est perçu le queer chez les handicapés ? Se définissent-ils/elles comme tel ? Quels aspects sont d’abord théorisés (l’absence, le lien social etc.), et pourquoi ? Les questions abondent.

Cela dit, il va de soi qu’une expérience singulière ne peut répondre à tout. Faisant face à des personnes handicapées, on peut se demander assez directement si ces spécificités ne sont pas le reflet transparent de leur humanité ! Qu’est-ce qui est ou qui serait queer  dans la présentation de leur infirmité ? Le fait que certaines personnes puissent être « transqueer » ? De prime abord, ce pourrait être un lien entre queer et handicap que l’on tente d’éclaircir pour une demande de prise en compte, et non une réflexion « queerisante » préalable plus globale ou sur la sexualité, et incluant les représentations handicapées qui soulève la question de leurs mobilités, difficultés, types de prises en charge adaptatives, etc.

La personne handicapée comme celle procédant du queer sont l’une comme l’autre inclassable pour les normes médicales et sociétales, mais les relations de pouvoirs avancent petit à petit … Plus largement, sous un autre angle : parle-t-on d’un lien restreint composé des trois items : sexualité-handicap-queer ? Ou postule-t-on sur le fond une intersectionnalité inédite ? Oui, cela est une gageure : le présent point de vue dans ce croisement  (reprenons l’expression deleuzienne) est, en surface, « déterritorialisé ».

S’il est un art où la perception du handicap voire du monstrueux comme paradigme de l’altérité apparait particulièrement présent, c’est l’audiovisuel, le cinéma. (Etablir une liste ? Face à une logique de l’ordinaire, captée par la caméra, cette dernière serait longue ! Néanmoins, certaines références s’imposent[7])

L’arrière plan de la société

Envisager une vision sociale « pragmatique » des corps modifiés au cinéma reviendrait-t-il à « être touché ou ne pas être touché par le handicap et-ou le queer » ? Tel pourrait être notre point de mire . Le mouvement de voix qui se fait langue incarnée, celui de l’archet sur le violoncelle, nous fait penser à cette vibration de sons créant une langue, un cadre de ressenti toujours nouveau, non loin de la  notion « d’arrière-plan » chez Wittgenstein.

Une lecture alternative de Wittgenstein, faite par le philosophe Stanley Cavell, serait donc celle de l’ordinaire. On fait comme si le recours à l’ordinaire, à nos formes de vie ordinaires (en tant que donnée) était une solution au scepticisme ambiant face aux situations de discriminations (« toutes ces expressions tristes consistant à dire : «  On ne veut pas voir »   : comme si les formes de vie étaient, par exemple, des institutions sociales. Ici s’opposent deux représentations, celle de l’arrière-plan, (je dirai pour résumer : le « hors-normes ») (notamment chez cet autre philosophe Américain Johan Searle [8], qui affirme que les institutions constituent l’arrière-plan qui nous permet d’interpréter le langage et de suivre des règles sociales).

Le terme d’arrière-plan (Hintergrund) apparaît dans les Recherches de Wittgenstein pour indiquer une représentation que nous nous faisons, mais non pour expliquer « quoi que ce soit ». L’arrière-plan ne peut donc avoir de rôle causal, car il est le langage même, le sens de la pellicule filmique que l’on voit défiler … – nos usages ordinaires, le tourbillon dont parle Cavell et qui est décrit dans les Remarques sur la philosophie de la psychologie : « Nous jugeons une action d’après son arrière-plan dans la vie humaine (…) L’arrière-plan est le train de la vie. Et notre concept désigne quelque chose dans ce « train » ? [9]

Autre passage significatif : « Comment pourrait-on décrire la façon d’agir humaine ?  Seulement en montrant comment les actions de la diversité des êtres humains se mêlent en un grouillement (durcheinanderwimmeln) ; ce grouillement correspondrait à tout ce que nous ne voulons pas voir (un inconscient en quelque sorte). Ce n’est pas ce qu’un individu fait, mais tout l’ensemble grouillant (Gewimmel) qui constitue « l’arrière-plan » sur lequel nous voyons l’action » (Ibid. § 629). L’arrière plan  dans son cadre d’utilisation émotionnelle peut se rapprocher de ce qui est dit à propos de la médiation du handicap par Emmanuel Ethis dans son article sur la réception du « stigmate au cinéma » :

« Le savoir fonctionnalisant procède alors comme un « tiers symbolisant » susceptible de réunir les actants de l’espace de la réalisation avec les actants de l’espace de la lecture. (…) Avec les « nouveaux dispositifs cinématographiques », type Géode ou 3D, les spectateurs se rendraient dans les salles de cinéma non pas tant pour le film projeté que pour les impressions produites par le dispositif en termes d’émotions[10]. »

A la lecture de ce tableau, on voit que la nécessité ordinaire de représenter le handicap, ce fameux « merveilleux perçu à rebours » de Canguilhem, tient à une émotion profonde que nous avons tous : la peur (ou la fascination). En opposition à l’idéalisation de l’être (ce que je nomme  glamour) le fait de convoquer le cadre particulier du handicap nous permet de comprendre finalement combien cette lecture de l’homme peut finalement être une lecture commune.

« Les stigmatisés à l’écran ne nous font plus peur, ni même ne nous fascinent, ils se contentent de nous émouvoir en invoquant en nous quelques sursauts d’une humanité fictionnelle dans laquelle aucun de nous ne se sent tout à fait parfait. » (E.Ethis[11]) 

Le queer (au-delà des images…) pourrait être pensé, avant tout, comme une ressource politique plus que comme une simple sorte de possibilité culturelle et psychologique pour faire débattre les représentations des handicapés, placés loin de la sexualité, et que les représentations hétérocentrées n’auraient pas, voire jamais, abordées – un pouvoir, trop caché mais… véritable  !  

L’histoire du queer et celle du handicap sont dissociées. En France, entre l’activisme queer de Marie Hélène Bourcier et l’anthropo-histoire du handicap de Henry-Jacques Sticker, il n’y a guère de communication théorique. Pourtant, nécessairement, ce serait, pour tous, parler de situations de vulnérabilités sociales qui contribuerait à une réédification de ces situations dites « vulnérables » !

L’au-delà de la vulnérabilité

En conclusion, on citera la politologue et psychanalyste Hélène Thomas[12], qui, dans un article sur la vulnérabilité, cite elle-même Michel Foucault [13] : « Il va s’agir également non pas de modifier tel phénomène en particulier, non pas tellement tel individu en tant qu’il est un individu, mais essentiellement d’intervenir au niveau des déterminations de ce que sont ces phénomènes dans ce qu’ils ont de global. Bref d’installer des mécanismes de sécurité autour de cet aléatoire qui est inhérent à une population d’être vivants ».

La notion de vulnérabilité ne pourrait-elle pas procéder d’une catégorisation générale, entièrement sécuritaire ? Dit autrement, on peut percevoir les spécificités organiques et/ou psychiques des personnes queer et handicapées comme une irréductibilité subversive, considérée comme relevant pleinement de « l’empirie » subjective, en dehors de toutes normes sociopolitiques, (comme dit Maud-Yeuse Thomas, une « intersectionnalité inédite », en dehors de toute catégorie de « vulnérabilité »), comme une expérience nominaliste et proprement exclue de toutes nos représentations, nos valeurs, exclue de  toute axiologie – en un mot, comme : purement indéfinissable ?

IRTS : institut régional de formation des travailleurs sociaux

IFSI ; institut de formation en soins infirmiers

Corrigé par Rachel Grandmangin, professeur agrégée de lettres modernes, ancienne éléve de Normal Sup St Cloud, critique littéraire.


Note sur : Sex and Disability

 Co-Editor with Anna Mollow. Durham and London: Duke University Press, 2012

 

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Le titre de ce recueil d’essais, le sexe et le handicap, unit deux termes que l’imagination populaire considère souvent comme incongru. Les principaux textes ou études sur la sexualité, y compris la théorie queer, mentionnent rarement le handicap, et les textes fondateurs dans les études d’invalidité ne décrivent pas de sexe dans les détails. Que faire si le «sexe» et «handicap» ont été compris comme des concepts intimement liés ? Et si les personnes handicapées sont considérées comme les deux sujets et objets au sein de toute une gamme de désirs et de pratiques érotiques? Ce sont là des questions auxquelles les contributeurs de ce recueil se livrent. De multiples points de vue, y compris l’analyse littéraire, l’ethnographique, et l’autobiographie, ils considèrent de quelle manière le sexe et le handicap s’unissent  et comment les personnes handicapées négocient des rapports sexuels et identités sexuelles dans la culture « capacitistes » et hétéronormative. Rendant queer les  études  sur  l’invalidité, tout en élargissant le champ d’application des études queer et de la sexualité, ces essais agitent de notions portant sur des personnes et sur ce qui est sexy et rendu sexuel, ce qui compte dans la sexualité et qui fait que le désir demeure. Dans le même temps, ils remettent en question les conceptions du handicap dans la culture dominante, études queer, et les études d’invalidité. Collaborent ici avec comme contributeurs : Chris Bell, Michael Davidson, Lennard J. Davis, Michel Desjardins, Lezlie Frye, Rachael Grôner, Kristen Harmon, Michelle Jarman, Alison Kafer, Riva Lehrer, Nicole Markotić, Robert McRuer, Anna Mollow, Rachel O’Connell, Russell Shuttleworth, David Serlin, Tobin Siebers, Abby L. Wilkerson.

Extrait : « Le titre de ce livre réunit deux termes qui ne sont pas contradictoires dans l’imagination populaire mais probablement incongrus. L’idée répandue consistant à dire que les corps valides sont ordinairement sexy ; après tout, les gens sexy sont en bonne santé et sains et actifs : les tops modèles grands et minces, les mordus de sport, les membres sveltes de clubs de gym qui débordant d’énergie. Rarement les gens handicapés sont perçus aussi bien en sujets désirants qu’en objets de désir. Quand le sexe et le handicap sont liés dans les cultures Américaines, la conjonction relève plus souvent d’une marginalisation ou d’une surprise inattendue : la sexualité des personnes handicapées est plus souvent dépeinte en termes tragiques, déficients ou en horribles excès. Pitié ou peur, sont en d’autres termes les sensations les plus souvent associés au handicap ; bon nombre de plaisirs sexuels sont ordinairement dissociés des corps de personnes handicapées et de leurs vies ».

Traduction : Chris Gerbaud et Isabelle Franc Rottier, titulaire d’un Diplôme Européen Etudes Supérieures en Communication, fonctionnaire à la mairie de Paris.


[1] Georges  Canguilhem «  La monstruosité et le monstrueux » in La connaissance de la vie, 2eme, Libraire philosophique Vrin. Paris 1992.

[2] O R. Grimm, Du monstre à l’enfant. Anthropologie et psychanalyse de l’infirmité. Ed du CTNHERNI, Coll Essais, Paris,

[5] http://about.pricegrabber.com/search_getprod.php?masterid=960650306

[7] Un regroupement de films traitant du handicap à l’URL suivant : http://www.youtube.com/watch?v=yQgpQj3modA où encore l’on peut trouver des rencontre en personnes handicapées et accompagnatrice sexuelle, deux films me viennent à l’esprit : « Nationale 7 » (film Français de Jean Pierre Snapi). Dans un foyer pour handicapés près de Toulon, René est unanimement détesté de tous. Myopathe de cinquante ans, il possède un caractère irascible et rebelle. Mais ses provocations ne résistent pas à la candeur et à la droiture de Julie, une éducatrice spécialisée débutante. Il lui avoue qu’il veut faire l’amour avec une femme avant que sa maladie évolutive ne le rattrape définitivement. Julie se met en quête d’une de ces prostituées qui oeuvrent en camping-car le long de la nationale 7. Ou par exemple, pour sortir des sentiers rabattus par le film à succès « Intouchable » ; sur l’amour et la sexualité possible (non spécifique des personnes handicapées) dans un couple constitué de deux personnes handicapées, avec le délicat thème bioéthique de l’arrivée d’un enfant au sein de ce dernier, le film : « Gabrielle ». Gabrielle et Martin tombent fous amoureux l’un de l’autre. Mais leur entourage ne leur permet pas de vivre cet amour comme il et elle l’entendent car Gabrielle et Martin ne sont pas tout à fait comme les autres. Déterminés, il et elle devront affronter les préjugés pour espérer vivre une histoire d’amour qui n’a rien d’ordinaire. (Film Québécois de Louise Archambault http://www.lavie.fr/culture/cinema/gabrielle-l-amour-simple-et-ordinaire-de-deux-personnes-handicapees-21-10-2013-45616_35.php. Sans oublier, un film qui fit courir beaucoup de monde « Forrest Gump » Quelques décennies d’histoire américaine, des années quarante à la fin du XXe siècle à travers le regard et l’étrange odyssée d’un homme simple (limité psychiquement) et pur, Forrest Gump : http://www.premiere.fr/film/Forrest-Gump-141202. Enfin, une dernière référence pourrait être : « Hasta la vista » (film Belge de Geoffrey Enthoven). Trois jeunes d’une vingtaine d’années aiment le vin et les femmes, mais ils sont encore vierges. Sous prétexte d’une route des vins, ils embarquent pour un voyage en Espagne dans l’espoir d’avoir leur première expérience sexuelle. Rien ne les arrêtera… Pas même leurs handicaps : l’un est aveugle, l’autre est confiné sur une chaise roulante et le troisième est complètement paralysé. Nb : Les divers résumés sont extraits du site : http://www.allocine.fr/

[8] J. Searle, « La construction de la réalité sociale »,  Gallimard, 1998, ch. VI.

11  L Wittgenstein « Remarques sur la philosophie de la psychologie », vol. II, tr. fr. G. Granel, TER, §§ 624-625.  http://archimede.bibl.ulaval.ca/archimede/files/c6e5fab4-d2b2-4d36-9171-ad66343bb4c5/ch07.html

[10]  Ainsi, les choses se passent très différemment ; la structure ternaire cède la place à une structure duelle : le film agit directement sur son spectateur, un spectateur qui ne vibre plus tant aux événements racontés (effet fiction) qu’aux variations de rythme, d’intensité, et de couleurs des images et des sons. Le lieu du film se déplace ainsi de l’histoire vers les vibrations de la salle par le complexe plastico-musical agissant en tant que tel. C’est, désormais, ce complexe qui règle le positionnement du spectateur sans la médiation d’un tiers symbolisant. C’est que la communication n’a plus ici pour objet la production de sens, mais la production d’affects ». R. Odin, « Du spectateur fonctionnalisant au nouveau spectateur », dans Iris, no 8, 1988, p. 134. Ou encore R. Odin, « La question du public. Approche sémio-pragmatique », dans Réseaux, no 99, Cinéma et réception, CNET/Hermès Science Publications, 2000, p. 67-68.

[11] Infirmités spectaculaires De l’usage pragmatique de la figure du handicap au cinéma http://www.erudit.org/revue/pr/2002/v30/n1/006697ar.html?vue=resume

 4 Sur fichier PDF : « Hélène Thomas Vulnérabilité, fragilité, précarité, résilience, etc. De l’usage et de la traduction de notions éponges en sciences de l’homme et de la vie »

[13] Foucault, M. (1997) : Il faut défendre la société. Cours au collège de France (1975-1977), Paris Hautes Etudes, Gallimard/Seuil.


Mise en ligne, 1 mars 2014.

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